« Les Grands Noms du rock » : une musique qui ne meurt jamais

Dans Les Grands Noms du rock, Ernesto Assante propose une autre manière d’écrire l’histoire du rock : non comme une succession de dates et de styles, mais comme un mouvement vivant, contradictoire, indocile, arrimé à ses stars les plus talentueuses. 

Il y a probablement mille façons d’écrire l’histoire du rock, et presque autant de pièges. Le plus courant consiste à le figer dans un marbre trop bien calibré : une chronologie balisée, des héros sanctifiés, des révolutions empaquetées sous cellophane. Ernesto Assante en prend le contre-pied. Son livre ne cherche pas seulement à dire ce qui a été, mais également ce qui continue d’agir. Le rock déborde d’énergie culturelle, il consiste en une manière de se tenir face au monde, un son qui traverse les décennies en changeant de peau.

Dans les premières pages, il s’agit de raconter le rock à travers la jeunesse, les désirs, les conflits, les ruptures. Le temps aussi. Des années 1950 à aujourd’hui, Ernesto Assante déroule un bref récit où la musique ne se comprend jamais seule. Elle est toujours prise dans un faisceau plus large : mutations sociales, révolutions technologiques, tensions politiques, imaginaires collectifs. Le rock quitte son terreau pour devenir un langage universel, puis se fragmente, se recompose, sans jamais disparaître.

Les années 1970 marquent peut-être le premier grand tournant. L’explosion créative se double d’un risque de fossilisation. La virtuosité, le gigantisme, l’industrie menacent de rompre le lien vital avec le public. Le punk surgit alors comme un geste de survie. L’année 1977, associée à la mort d’Elvis, devient un moment symbolique : la fin d’un cycle et la promesse d’un autre.

Les décennies suivantes confirment cette logique de métamorphose permanente. Dans les années 1980, le rock perd son monopole culturel. Il doit composer avec l’électronique, la pop mondialisée. Dans les années 1990, il revient par fragments, par scènes : grunge, britpop, cultures club. Et dans les années 2000, la question n’est plus de savoir s’il domine, mais s’il continue à circuler. Le streaming, la fin du support, la disparition de l’album comme unité sacrée bouleversent tout. Le rock devient une hypothèse parmi d’autres. Les jeunes lui préfèrent le rap, les anciennes stars remplissent toujours des stades, pendant que d’autres font leur place dans les marges.

Ce regard global est renforcé par le corpus du livre, une série de portraits qui fonctionnent comme des balises symboliques. Hendrix, l’inventeur de mondes. Nirvana, la nécessité morale. The Clash, le rock comme conscience politique. Green Day, la transmission d’une énergie punk à l’ère pop. Queen, le mythe populaire assumé. Aerosmith, la longévité et l’hybridation des genres. Mais ce n’est pas tout, et on peut creuser plus avant. 

Les Rolling Stones d’abord, traités comme une évidence presque embarrassante. Un authentique socle culturel. La durée comme valeur en soi. Le blues américain réinterprété par une jeunesse britannique en rupture. Une errance érigée en philosophie de vie. Ernesto Assante l’énonce : sans les Stones, une partie du monde contemporain devient illisible.

Pink Floyd ensuite, à l’opposé apparent. Là où les Stones sont le corps et la rue, Floyd est l’espace mental, la vision, l’architecture sonore. Le groupe est pensé comme une œuvre totale, où musique, image, technologie et pensée avancent ensemble. De Syd Barrett à The Wall, l’auteur décrit moins une discographie qu’une exploration de l’angoisse moderne, de l’aliénation, de la mémoire collective. Un art rock au sens plein, presque métaphysique.

Citons également Patti Smith, figure charnière et profondément humaine. Poétesse, performeuse, rockeuse sans séparation entre la vie et l’art. Son parcours, de l’incandescence new-yorkaise au retrait volontaire, avant de revenir sur scène, a quelque chose de fascinant. Avec elle, on invoque Rimbaud, Warhol, le Velvet… Un monde en soi.

Les Grands Noms du rock montre parfaitement que, malgré une perte de centralité culturelle, le rock se maintiendra tant qu’il y aura des corps, des voix, des désirs de s’exprimer autrement. Le rock trouvera toujours une forme. Pas toujours là où on l’attend. Pas toujours avec des guitares électriques. Mais qu’importe pourvu qu’elle produise ses effets. 

Les Grands Noms du rock, Ernesto Assante
L’Imprévu, octobre 2025, 480 pages 

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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