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Un métier sérieux : des solidarités et des solitudes

Comment faire prendre conscience avec justesse et sensibilité des difficultés et enjeux du métier de professeur, sans tomber dans les clichés ou les exagérations d’époque ?  Comment filmer un sujet inflammable avec mesure et discernement, sans excès d’apologie des profs ou fausse bonne démagogie qui adulerait la place des élèves ?

C’est ce défi que se donne Thomas Lilti dans son nouvel opus, le bien nommé Un métier sérieux : se placer à la bonne distance, dotée d’empathie et de franchise. Ne pas se positionner en tant que sociologue mais en tant qu’observateur, à la fois dedans et extérieur.

Les attendus du projet du réalisateur-médecin-humaniste sont cernés par son titre sérieux et précis.

Car c’est bien la nature de ce qui se joue dans ce métier de pédagogue, et comment on enseigne, qui sont les enjeux du film. Porté par des acteurs tous plus attachants les uns que les autres, tentant d’être drôles tout en n’esquivant pas la mélancolie, Lilti plonge le spectateur dans le quotidien d’un collège de banlieue, s’intéressant davantage aux cohésions et entraides entre professeurs qu’aux liens entre ces derniers et leurs élèves.

Tiraillé entre l’ultra-réaliste et ravageant Entre les murs de Laurent Cantet, et le subversif et oppressant La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, ce Métier sérieux joue la carte de l’équilibre, prenant à bras le corps les failles du système et les impuissances du grand corps de l’éducation nationale, mais sans chercher à démolir ou fustiger cette réalité.

Lilti cherche plutôt toujours la parole de conciliation, l’empathie réconciliatrice des collègues. La valeur de son cinéma réside dans cette énergie bienveillante du groupe, ici la troupe de profs qui constitue le tissu social fondamental de nos sociétés. Le réalisateur ne se situe ni dans le réquisitoire, ni dans la charge d’assaut. 

Sa mise en scène épouse avec une fluidité sereine les difficultés rencontrées et une recherche de l’amitié régénératrice comme vertu primordiale pour exercer ce métier, quelles qu’en soient les fractures.  Le métier de prof selon Lilti est une embarcation précaire et résistante d’hommes et de femmes dévoués, blessés, fragiles et forts, ne capitulant jamais. Ce sont des vulnérables mais pas des capitulateurs.

C’est l’humanité réjouissante de ce film, c’en est aussi la limite. Un métier sérieux ne se heurte jamais ou fait un pas de côté face à des situations-limites. Une très belle scène avec Louise Bourgoin où elle pète les plombs en classe aurait pu être approfondie ou renverser le bel équilibre préservé.

Or ce n’est pas le projet de Lilti. On ressort le sourire aux lèvres, conscient de l’effort collectif de ce métier dont le psychanalyste Jacques Lacan disait qu’il est impossible, mais aussi frustré d’un film trop mesuré et sage, en deçà de la réalité d’un métier plus du tout pris au sérieux !

Bande-annonce – Un métier sérieux

Fiche technique – Un métier sérieux

De Thomas Lilti
Avec Vincent Lacoste, François Cluzet, Adèle Exarchopoulos
Date de sortie : 13 septembre 2023

Durée : 1h 41min /

Genres : comédie dramatique
Distributeur : Le Pacte

La Hija de Todas las Rabias : félons et félines

Il n’y a parfois qu’un pas entre le rêve et la réalité. Et si on assimile le cauchemar dans l’équation, il ne reste que peu d’espoirs pour vivre heureux. La Hija de Todas las Rabias se situe alors quelque part dans cette zone d’incertitude, à l’image du Nicaragua, pays dont les changements sociaux et politiques se résument à La Chureca, une gigantesque décharge à ciel ouvert. Le lien mère-fille suffira-t-il pour trouver un peu de lumière dans ce portrait disgracieux d’un monde qui les rejette ?

Synopsis : Maria et sa mère Lilibeth vivent dans la précarité au bord de la plus grande décharge du Nicaragua. Un jour, la petite fille ne voit plus sa mère revenir. Elle entame un dialogue avec un nouvel ami, Tadeo, qui l’aidera à dépasser sa peur et sa rage. À travers la magie des rêves, elle cherchera à retrouver Lilibeth.

Le centre du monde n’est pas toujours celui que l’on croit. Laura Baumeister de Montis pose une réflexion autour de l’humanité et sa précarité dans le monde qu’elle a elle-même bâti. Au détour d’un podcast apaisant qu’une jeune enfant écoute pour s’évader de son quotidien, le premier long-métrage de la cinéaste nicaraguayenne développe un conte social moderne dans un dédale de déchets ménagers et humains.

Le monde d’après

Aux allures d’une photographie qui rappellerait presque les westerns de Sergio Leone, c’est une ambulance qui nous accueille à l’ouverture, alimentant davantage La Chureca. Il n’en faut pas plus pour saisir la portée du rituel particulier qui s’ensuit. Des enfants se réveillent dans les alentours et attendent ainsi chaque matin que des convoyeurs déchargent leurs déchets, espérant ainsi récolter les miettes de ceux qui sont déjà bien rassasiés. Il s’agit du monde d’après, du monde des restes. Gorgés d’une aura fantastique, voire post-apocalyptique par endroits, les travellings nous dévoilent les contours disgracieux d’un paysage insalubre pour l’homme et les animaux, dont le destin est partagé. De nombreux bidonvilles ont été portés à l’écran pour décréter le même état d’urgence, mais cette observation constitue avant tout la toile de fond d’une relation mère-fille en péril.

Laura Baumeister laisse la crise des déchets en arrière-plan, afin de mieux servir le récit d’émancipation de la jeune Maria, enfant chétive et au caractère bien trempé. Son foyer est bâti avec le recyclage des déchets et ces mêmes ordures, une fois triées, sont troquées pour une poignée de córdobas, la monnaie locale. Seule, sa mère Lilibeth (Virginia Raquel Sevilla Garcia) se bat ainsi tous les jours pour sa fille, dont l’affection particulière qu’elle porte aux chiots lui vaut mille embarras. Ne sachant ni lire ni écrire, il ne lui reste plus que l’imagination pour enrichir sa zone de confort. Sa connexion avec sa mère est si sincère qu’on en oublie temporairement le caractère indésirable de l’enfant. Du moins, jusqu’à ce que la goutte de trop bouleverse cet équilibre familial.

Ode à la maternité

Ara Alejandra Medal est une précieuse découverte dans ce rôle, car la caméra n’hésite pas à confronter le monde à sa hauteur. Les adultes sont ainsi vus comme des agresseurs ou des manipulateurs, notamment du côté de la gent masculine. Les autres femmes semblent garder cet instinct maternel et les analogies s’empilent suffisamment pour que l’on ne s’y trompe pas. Une chienne et sa portée de chiots ou une poule couvant son œuf, il y a de l’amour même dans cet univers étroit et hostile. De cette manière, le film nous tend constamment la main lorsque Maria se sent coincée. Elle retombe toujours sur ses pattes, malgré la soudaine disparition de sa mère, de son point de chute, de son soutien émotionnel, de ses racines, de tout. Réapprendre à vivre n’est pas une chose aisée, mais cela fait partie de son voyage. Sa volonté la pousse cependant à ne pas tomber sous le joug des adultes, notamment lorsque l’on découvre l’exploitation d’enfants de son âge, qui semblent avoir capitulé et accepté leur sort, qu’ils soient en pleine forme ou qui vivent trop près de substances chimiques toxiques.

Et lorsque l’inévitable question de la mort s’impose, Maria n’en a que faire de son monde mis à feu et à sang. Elle reste optimiste et rêveuse, ne cache pas ses émotions et surtout ses accès de rage, elle est d’une nature spontanée que l’on a envie d’encourager quels que soient les obstacles. Elle ne mord pas, elle ne griffe pas, mais elle est suffisamment vaillante pour se défendre. Des instants oniriques viennent constamment apaiser l’esprit de l’héroïne, pour qui c’est le début de la vie, pour qui il est essentiel de grandir rapidement. Lors d’une séquence où la mise à mort est théâtralisée par la jeunesse, on comprend qu’elle s’est implantée dans l’inconscient collectif et qu’il ne reste plus qu’une personne à convaincre. Nul besoin de jouer sur la terreur pour ce faire. Peut-être bien que cette révolution en hors champ est une occasion en or pour tout reconstruire et repartir à zéro.

Moins graveleux que Wendy, de Benh Zeitlin, découvrant le Neverland et ses « grands enfants » perdues, Baumeister s’inspire de Les Bêtes du sud sauvage du même réalisateur et de Nobody Knows d’Hirokazu Kore-eda pour sa dernière partie. Comment substituer la parentalité ou comment y renoncer ? Ce sont des interrogations d’actualité pour la majorité des enfants du Nicaragua, en défaut de maternité. On peut également en voir une esquisse dans Isabel In Winter, un court-métrage que la cinéaste a présenté à la Semaine de la Critique en 2014.

Ce cinquième film de fiction de l’histoire du pays montre que le cinéma est un intermédiaire redoutable entre l’imaginaire et la réalité. Plein de poésie et de positivité, La Hija de Todas las Rabias brosse le portrait d’enfants livrés à eux-mêmes et qui jouent actuellement leur avenir. S’il est simplement question des déchets, le documentaire de Martin Esposito, Super Trash, remonte très bien jusqu’aux dérives de la surconsommation, mais la question qui nous préoccupe ici, c’est le deuil de la maternité et la réconciliation d’une jeune fille avec la vie. Un petit conte surprenant et d’une grande sensibilité !

Bande-annonce : La Hija de Todas las Rabias

Fiche technique : La Hija de Todas las Rabias

Réalisation & Scénario : Laura Baumeister de Montis
Photographie : Teresa Kuhn
Décors : Marcela Gómez Montoya
Costumes : Bea Lantán
Maquillage : Eva Ravina
Casting : Diana Sedano
Montage : Julián Sarmiento, Raúl Barreras
Son : Lena Esquenazi
Musique : Para One, Arthur Simonini
Étalonnage : Peter Barnaers
Post-production : avier Velasquez, Daan Janssen
Production : Felipa Films, Marthfilms
Pays de production : Nicaragua, Mexique, Pays-Bas, France, Espagne, Allemagne
Distribution France : Tamasa Distribution
Durée : 1h31
Genre : Drame
Date de sortie : 13 septembre 2023

La Hija de Todas las Rabias : félons et félines
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« Rain » : catastrophe climatique, perdition humaine

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Les éditions HiComics publient Rain de Joe Hill, David M. Booher et Zoe Thorogood. Ce comic prend pour cadre un monde plongé en pleine apocalypse, en s’inscrivant dans les pas d’un personnage haut en couleur, la jeune femme Honeysuckle Speck.

Dans sa préface, Joe Hill revient longuement sur la bonne manière de distiller un message dans un récit fictionnel. Le respect du lecteur et la durabilité du propos dépendent en effet de plusieurs facteurs. Une fiction subtile permettra à chacun de tirer ses propres conclusions plutôt que d’imposer une vision, ou de donner l’impression de nous tenir par la main de manière docte ou professorale. Une approche trop didactique peut rebuter, parasiter l’immersion du lecteur, déjouer ses attentes, tandis qu’une narration plus subtile contribuera certainement à l’universalité et la durabilité du message.

Ces leçons, Joe Hill et le scénariste David M. Booher, qui adapte ses écrits, les appliquent d’abord à eux-mêmes. Rain évoque le désastre écologique en imaginant des averses imprévisibles d’aiguilles mortelles. Dans un monde où chaque nuage renferme de quoi décimer des villes entières, l’espoir s’estompe, les animaux n’ont aucun refuge et la flore, faute d’eau, se meurt à petit feu. Cette faillite des éléments s’accompagne de la perdition des hommes : pillards, meurtriers, fanatiques peuvent laisser libre cours à leurs pulsions les plus primaires, comme si la dégradation de leur environnement immédiat conditionnait celle de leur esprit – et de leurs actes.

Rain s’amuse aussi beaucoup aux dépens de Donald Trump, à travers un président annonçant l’entrée en guerre de son pays sur les réseaux sociaux et exploitant la catastrophe… en vendant des parapluies en métal sur son site Internet. Et si l’allusion n’est pas suffisamment claire, il suffit de lire ce slogan, ô combien ironique : « Make America Rain Again ». Cela étant, l’essentiel est ailleurs. Le personnage de Honeysuckle Speck est une lesbienne évoluant dans une Amérique conservatrice. Abandonnée par sa famille, il en a reconstitué une autre, de substitution. Ces différents éléments vont nourrir Rain et lui donner une portée très intéressante.

Boulder, petite localité sise dans le Colorado, devient le théâtre d’expression de dérives sectaires religieuses, mais aussi de vengeances lâches, à travers lesquelles des fascistes qui s’ignorent révèlent leur véritable nature. Le voisin jusque-là bizarre devient ainsi un criminel sans pitié, tirant profit du chaos ambiant pour exercer sa haine et son homophobie. Dans son périple visant à rejoindre Denver et son beau-père, Honeysuckle Speck est par ailleurs accompagnée de Marc Despot, un homme croisé par hasard et qui lui sera d’un grand secours, mais surtout de Templeton, un enfant terriblement attachant, devant fuir les rayons du soleil – et surtout un lourd passif familial.

« Mini-Dracula », comme on le surnomme, apporte un contraste saisissant avec ce que l’humanité régurgite en ces temps troubles. C’est aussi par son truchement que les révélations finales vont être apportées. Souvent fléchées, cousues de fil blanc, elles apparaissent ici plus inattendues et apportent une dimension supplémentaire à l’histoire. Graphiquement réussi (et doté de vignettes parfois macabres), Rain est un album solide, passionnant, articulé autour de personnages forts et qui se déploie à travers une symbolique riche, porteuse de sens.

Rain, Joe Hill, David M. Booher, Zoe Thorogood et Chris O’Halloran
HiComics, septembre 2023

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« Reckless » : retour aux affaires

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Les éditions Delcourt publient le cinquième tome de la série Reckless, intitulé « Descente aux enfers ». Ce dernier marque le retour aux affaires, un peu malgré lui, d’Ethan Reckless, privé aux méthodes expéditives, souvent mêlé à des histoires sordides et à tiroirs.

Certaines affaires nécessitent les services d’individus particuliers, dotés de compétences éprouvées, et capables d’évoluer dans ces zones grises dans lesquelles peu consentent à s’aventurer. Ethan Reckless fait partie de cette frange très restreinte de la population. Pour quelques billets, il investiguera pour vous, mettra les mains dans le cambouis et, s’il le faut, fera sacrifice de sa personne pour mener à bien la mission qui lui a été confiée.

Tout cela a néanmoins un prix. Pas seulement celui auquel se monnaie son temps. Psychologiquement, physiquement, socialement, les affaires laissent des traces. Le privé a été exposé à toutes sortes d’intrigues emmêlées, de personnages sordides, d’événements traumatiques. Ce n’est donc pas surprenant de le voir, au début de « Descente aux enfers », dans une sorte de retraite anticipée, ne prenant même plus la peine de répondre aux nombreuses sollicitations dont il continue de faire l’objet.

Ce n’est que pour faire plaisir à un voisin, Francis, à qui il est redevable, qu’Ethan accepte une nouvelle mission : enquêter sur la disparition de sa belle-fille. Le contexte est habilement travaillé par Ed Brubaker et Sean Phillips, et donne du relief à l’intrigue : ex-droguée, la jeune femme tenait bon dans une sorte d’équilibre précaire trouvé avec son compagnon, Joey, le tout sur fond de catastrophe naturelle d’ampleur biblique. Francis craint à la fois qu’elle n’ait replongé dans ses vieux travers et que son fils, lui-même confronté à des problèmes d’addiction, ne soit affecté par sa disparition au point de renouer avec ses démons passés.

Partant, il s’agit de suivre le fil de l’enquête et de découvrir, en même temps qu’Ethan, les dessous, terrifiants, de cette affaire (à laquelle Anna, l’acolyte habituelle du « détective », n’est mêlée que très marginalement, en tant que spectatrice). Rachel a été liée, durant son enfance, à une organisation familiale criminelle, où les dérives sectaires et les abus sexuels étaient légion. Ethan perce à jour les rapports étroits entre sa disparition et ce passé qui semble resurgir avec pertes et fracas.  

Ed Brubaker et Sean Phillips vont beaucoup exposer leur antihéros dans « Descente aux enfers ». Croiser la route de Rachel, femme forte et revancharde, agit comme un puissant catalyseur sur Ethan, qui va prendre des risques, transiger avec certains de ses principes et développer des sentiments amoureux envers la jeune femme. Prenant pour cadre le San Francisco de la fin des années 1980, dans une veine toujours aussi sombre qu’à l’accoutumée, ce cinquième épisode de Reckless ne déroge pas aux canons de la série : captivant, avec une ambiance très travaillée, il met aux prises Ethan et une collection de personnages tous plus abjects les uns que les autres, au cours d’une enquête bien ficelée et pas dénuée de sous-textes. 

Reckless : Descente aux enfers, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, août 2023, 144 pages 

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« Le Cri » : à travers le temps et l’esprit

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Les éditions Phileas publient Le Cri, adaptation dessinée d’un roman de Nicolas Beuglet, réalisée par Pierre Makyo et Ng Laval. Programme gouvernemental secret, tragédie familiale et enquête policière s’y entremêlent ingénieusement.

Au départ, Le Cri se déploie telle une représentation de l’horreur institutionnelle. Un homme est retrouvé sans vie dans l’établissement psychiatrique de Gaustad, tristement célèbre pour son usage excessif de la lobotomie. Ce qui apparaît de prime abord comme un banal arrêt cardiaque masque à l’évidence une vérité plus dérangeante. Le patient décédé, qui porte un mystérieux chiffre 488 gravé sur le front, a été déplacé sans explication. Il occupait une cellule que l’on cherche à dérober au regard des enquêteurs. Pis, personne ne semble connaître sa véritable identité, alors qu’il occupait les lieux depuis 36 ans. L’inspectrice en charge de l’affaire se questionne rapidement quant à l’implication éventuelle du directeur de l’établissement, Hans Grund. Manifestement, quelque chose cloche, et elle s’apprête à mener une investigation au long cours. 

L’inspectrice Sarah Geringën, ancienne du FSK, identifie dans le sang de la victime une substance tout sauf anodine, le LS34, et apprend d’un détenu voisin la perpétuation d’un cri décrit comme singulier et horrifiant. Tous les éléments sont là pour que le prétendu accident cardiaque prenne une ampleur criminelle et internationale, dont les pièces, éparpillées, vont être soigneusement rassemblées par Pierre Makyo et Ng Laval. En plus d’une narration efficace, l’album se distingue aussi par son traitement graphique, avec des couleurs baveuses, aux nuances subtiles, qui s’émancipent de l’hyperréalisme pour se porter sur une poésie visuelle souvent crépusculaire.

En substance, Le Cri s’appuie beaucoup sur son enquête policière et sur les ramifications qui en découlent. Elles ont d’abord trait aux expériences menées par les services secrets américains sur des cobayes humains, visant à aboutir à des formes de manipulation psychologique par la peur. Ce versant narratif ne vient pas de nulle part, puisqu’il s’inscrit en plein dans le projet MK-Ultra. Elles se portent aussi sur les secrets familiaux, avec des notions de duplicité poussées à leur paroxysme. Enfin, durant son enquête, Sarah Geringën suit une piste la menant à Adam Clarence, directeur financier d’un laboratoire pharmaceutique français, disparu depuis peu mais dont elle va rencontrer le frère, qui lui sera d’une grande aide pendant ses investigations.

Les implications du psychotrope hallucinogène LS34, produit par la firme pharmaceutique Gentix, les programmes clandestins américains et les liens de plus en plus clairs avec le patient norvégien « 488 » ajoutent des couches supplémentaires de complexité à un récit très bien tenu. De plus, tout au long de l’histoire, une série de personnages interconnectés – dont un patient désireux d’exercer sa vengeance sur ses bourreaux – vont intervenir, jusqu’aux révélations finales, dont une île reculée constitue l’épicentre.

Le Cri n’est autre qu’un thriller dessiné, très convaincant sur les plans visuels et scénaristiques, auquel il ne manque finalement qu’un peu de folie, ou un supplément d’imagination, pour pleinement enthousiasmer le lecteur. Ce qu’il dévoile des hommes est en tout cas glaçant : dans ce récit, ils ne reculent ni devant les armes cognitives ni face à une vie constituée de mensonges. Tous les sacrifices sont bons pour une cause supposée supérieure.

Le Cri, Nicolas Beuglet, Pierre Makyo et Ng Laval
Phileas, septembre 2023, 146 pages

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Que penser du Woody Allen contemporain ?

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Et si, au tournant des années 2010, le cinéma de Woody Allen, plutôt que décliner, connaissait une forme de renaissance ? Toujours fixé à la croisée du comique et de la mélancolie, le réalisateur de Manhattan et Annie Hall a su se réinventer dans la continuité. C’est en tout cas le parti pris de l’essayiste Damien Ziegler, qui nous expose, par le menu, une décennie riche en nuances et motifs.

C’est un cinéaste et comédien que l’on connaît tous. Un homme volubile, à la croisée des chemins, entre comédie et drame, durablement associé à la ville de New York et à la musique jazz des années 1920-1930, souvent entouré de fidèles, dont Alisa Lepselter, Gordon Willis, Carlo Di Palma, Sven Nykvist et, plus récemment, Darius Khondji. Et si Damien Ziegler resitue de la sorte Woody Allen, c’est pour mieux réhabiliter, dans la foulée, sa filmographie récente, que beaucoup jugent avec indifférence, voire circonspection.

Le cinéaste américain est passé maître dans l’art de la réitération. Les variations mineures autour desquelles s’articule son cinéma sont à double tranchant : certains y verront des conventions répétitives ; d’autres, à l’instar de l’auteur, une réinvention dans la continuité. Woody Allen et les années 2010, le triomphe de l’illusion opère un postulat tout sauf unanime : il y aurait dans le cinéma récent du réalisateur new-yorkais une maturité qui ressemblerait à s’y méprendre à un aboutissement. Qu’importe si l’on partage ou non cette opinion, car le travail argumentatif et analytique de Damien Ziegler constitue, a minima, une invitation bienvenue à revisiter le cinéma allenien post-2010.

Et cela commence avec Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (2010). Ce film, tourné à Londres, illustre parfaitement l’intérêt de Woody Allen pour les relations sentimentales intergénérationnelles et la réinvention de soi, quand il s’agit de faire fi du passé pour donner une nouvelle direction à sa vie. Minuit à Paris (2011) perpétue l’exploration des villes européennes par le cinéaste américain, tout comme le fera To Rome with Love (2012), deux œuvres par ailleurs caractérisées par la signature visuelle de Darius Khondji. C’est aussi l’occasion pour le spectateur de se voir exposé le refus d’un présent falsifié au point qu’il ressemble à un passé fantasmé, la vanité et la superficialité des certains personnages alleniens (conçus comme tels) et une société non pas diminuée mais au contraire renforcée par la recherche de petits plaisirs et la multiplication des occasions amoureuses. 

Durant ses pérégrinations cinématographiques, Damien Ziegler épingle plusieurs invariants de ce cinéma réitérant : la pluie, que Woody Allen apprécie et qui donne son titre à Un jour de pluie à New York (2019) ; l’illusion et le double ; le rapport au passé et aux autres, de Blue Jasmine (2013) à L’Homme irrationnel (2015) ; cette facilité d’entremêler la légèreté et la gravité, presque partout et en tout temps. Les démonstrations de l’auteur sont étayées, précises, et elles se lestent volontiers de références aussi diverses qu’Alfred Hitchcock, Otto Preminger, Tennessee Williams, Dostoïevski, Kant ou Nietzsche. 

Des rimes visuelles aux motifs de la tromperie ou de la dualité, de la répétition de l’action (autre récurrence allenienne) à l’analyse des couleurs ou de l’espace négatif, rien n’est omis par Damien Ziegler. Avec une passion manifeste pour son objet d’étude, qu’il déconstruit en autant de personnages, de séquences, d’images et de tropes, l’essayiste parvient à problématiser avec acuité la carrière récente de Woody Allen. Ce qui en ressort est fructueux, circonstancié, parfois inattendu, souvent impensé. Et quelque part, cela témoigne de l’intérêt de cet essai. 

Woody Allen et les années 2010, le triomphe de l’illusion, Damien Ziegler
LettMotif, août 2023, 440 pages

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Un effet d’aubaine : Luc Leroi tente d’être à la hauteur

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Le précédent album de la série (Luc Leroi, plutôt plus tard) datant de 2016, c’est plutôt une bonne surprise de découvrir celui-ci. Après sept ans de réflexion, Jean-Claude Denis retrouve l’inspiration concernant son personnage fétiche. Pour quel résultat ?

Disons-le tout net, Jean-Claude Denis n’est pas en phase ascendante et sa récompense (Grand Prix) au festival d’Angoulême 2012 arrivait sans doute à temps pour mettre en valeur un dessinateur à la personnalité originale. Il doit malheureusement faire figure d’ancien combattant aux yeux des amateurs.rices de super-héros et des séries japonaises de manga. De manière générale, ce que présente Jean-Claude Denis doit apparaître un peu gentil aux habitués de ces univers où la violence tend à se banaliser. Non que la violence n’existe pas ici, car Jean-Claude Denis s’inspire de la réalité, mais il s’intéresse plutôt à de la violence plus morale et/ou psychologique.

L’histoire

Le titre n’est finalement qu’un prétexte, pour un début d’intrigue jamais développé, Luc Leroi bénéficiant d’un concours de circonstances pour vendre un livre de nouvelles portant le même titre que celui d’un écrivain à succès. Bien entendu, Luc reste un illustre inconnu (son livre n’a bénéficié d’aucun écho dans la presse), ce qui ne l’empêche pas d’être édité et même d’avoir perçu une confortable avance sur recette. Luc vit toujours à Paris, dans un petit appartement sous les toits et il converse régulièrement sur Internet avec sa copine Alinea restée à Tahiti. Pour une fois, il semble même fixé sentimentalement. C’est alors que débarque Stéphanie, une de ses ex (vue dans plusieurs histoires), blonde imposante aussi bien par le physique que par le caractère : elle est bien plus grande que lui. Sous la menace d’une expulsion de son logement car elle ne peut plus payer son loyer, elle demande l’hospitalité pour elle et le petit Brian (argument massue : « Il pourrait être ton fils ! »). Ce serait l’affaire d’une nuit. Il s’avère que Brian est le fils de l’actuel compagnon de Stéphanie. Nous voilà confrontés avec le monde de celles et ceux qui risquent de devenir des sans-abri, voire des marginaux, car telles sont les fréquentations de Stéphanie. Bien évidemment, Luc est incapable de résister aux arguments de Stéphanie et le voilà bien malgré lui à cohabiter avec cette jeune femme dont il connaît bien le caractère, Brian faisant une fixation sur sa Kalachnikov en plastique. Pour remercier Luc, Stéphanie se met en tête de faire le ménage et elle passe l’aspirateur un peu partout, ce qui n’est évidemment pas un luxe. Ceci dit, elle a son idée derrière la tête… L’autre élément déterminant dans l’intrigue générale, c’est l’irruption d’un chien errant dans la vie de Luc. Dans un parc où il mangeait tranquillement, ce chien se dirige vers Luc comme si c’était son maître. Le chien se montre particulièrement fin (par la suite, il fera preuve de capacités hors du commun) en choisissant Luc et son bon cœur à l’instinct.

Luc Leroi, neuvième

Cet album n’arrive pas à la cheville du meilleur de la série (à mon avis) : Le Nain jaune (1986). Ici Jean-Claude Denis propose une nouvelle variation des aventures de Luc Leroi, éternel insatisfait poursuivi par les ennuis ainsi que par les femmes. Le petit rouquin au grand cœur et à l’inspiration tout juste suffisante pour le faire vivre de sa plume, enchaîne encore les péripéties qui le voient subir des tracas en série. On remarque néanmoins que ces tracas manquent un peu d’originalité par rapport à ceux des albums précédents. À l’image d’un trait légèrement moins sûr et des couleurs un peu moins personnelles, on sent que Jean-Claude Denis s’essouffle quelque peu. Heureusement l’état d’esprit, inchangé, donne un résultat agréable. À noter un petit cahier en fin d’album comprenant quelques illustrations originales : des dessins de travail dont l’auteur dit qu’ils sont à l’échelle. Dans un court texte de présentation, il explique que son inspiration ne va pas systématiquement vers ce personnage de Luc Leroi (voir l’ensemble de sa production), mais que parfois cela s’impose à lui progressivement. Gageons qu’il se trouvera encore suffisamment d’amateurs.rices du dessinateur et de ses personnages (dont Gilbert, l’ami régulièrement encombrant qui risque de le devenir encore plus… à sa manière) pour justifier cet album où Jean-Claude Denis, à défaut d’une inspiration hors normes, montre une nouvelle fois un réel savoir-faire au service d’une ambiance typique.

Luc Leroi : Un effet d’aubaine, Jean-Claude Denis
Futuropolis,  août 2023

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Alexandre Lacazette en tant qu’un des attaquants sur la planète

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Alexandre Lacazette est un footballeur professionnel français qui a joué comme attaquant de l’équipe de football de France pendant quatre ans depuis 2013 et jusqu’en 2018. Pour chaque utilisateur en ligne, 1xBet est bookmaker paris sportif fiable qui permet de parier sur les rencontres auxquelles les clubs pour lesquels ce Français a joué participent.

Le footballeur originaire de France est né en 1991 en France. Puisqu’il est né à Lyon, il a commencé son chemin de football professionnel dans le club sportif Olympique Lyonnais. Actuellement, le meilleur bookmaker qui propose de faire des paris est 1xBet où les joueurs peuvent parier sur les événements sportifs auxquels ce club de foot prend part.  

Alexandre-Lacazette

Que faut-il noter à propos du chemin pro sportif de cet attaquant ?

Il est nécessaire d’indiquer que le footballeur en question a fait ses débuts professionnels avec le club sportif Olympique Lyonnais en 2010. Actuellement, les utilisateurs peuvent placer pari foot en direct – 1xbet.sn/live/football sur toute rencontre à laquelle ce club sportif participe sans aucun problème. Il est important de noter que le footballeur Alexandre Lacazette en tant que membre de l’Olympique Lyonnais : 

  • est rapidement devenu un joueur clé de l’équipe ;
  • au cours de ses huit saisons avec Lyon, il a marqué un total de 129 buts en 275 matchs et sur tous les matchs de foot on peut placer pari en direct via 1xBet en ligne ;
  • a également remporté la Coupe de France avec Lyon en 2012.

En juillet 2017, Lacazette a signé un contrat de cinq ans avec Arsenal, devenant alors le joueur français le plus cher de l’histoire du club (54 millions d’euros). Depuis lors, il a été un joueur clé de l’équipe, marquant régulièrement des buts et aidant le club à remporter la Coupe d’Angleterre en 2020.

Quelques mots sur ses réussites principales du sportif en question

Il faut souligner qu’Alexandre Lacazette a aidé la France à atteindre les quarts de finale de l’Euro 2016 et à remporter la Coupe du monde en 2018. Sur 1xbet.sn/line/football chaque utilisateur a la possibilité de placer des paris sur les événements de foot auxquels l’équipe nationale française prend part.

Parmi les honneurs de ce footballeur, il est important de nommer la Chaussure de bronze de la Coupe du monde U-20 de la FIFA qu’il a gagnée en 2011. En 2014-15 il est devenu Joueur de l’année de l’UNFP Ligue 1. En 2018-19 le sportif français a remporté le titre du Joueur Arsenal de la saison. De nos jours, grâce à l’agence de paris sportifs 1xBet chaque utilisateur peut prédire le résultat de n’importe quelle rencontre de football à laquelle les clubs indiqués participent.

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Jeanne Chauvin, l’émancipation féminine au prétoire

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Les éditions Marabulles publient Jeanne Chauvin, la plaidoirie dans le sang, d’Aurélie Chaney et Djoïna Amrani. En se penchant sur une grande figure de la cause féminine et du droit français, les deux auteures livrent un album passionnant, elliptique mais didactique.

Consacrer un roman graphique à Jeanne Chauvin, c’est réunir trois mondes en un seul récit : celui du droit, du féminisme et de l’Histoire. Jeanne Chauvin, la plaidoirie dans le sang n’est pas simplement une exégèse de la vie de la première avocate de France, qui a prêté serment dans l’adversité et contre les usages, mais plutôt un panorama éducatif de la condition féminine à une époque fortement rétive à toute forme d’émancipation.

L’une des forces majeures de cette œuvre réside dans sa portée didactique. Les auteures opèrent des sauts de puce dans la vie de Jeanne Chauvin et rendent palpables son amour du droit et ses combats contre les carcans sociétaux. Le récit n’élude pas les complexités d’une carrière supposée impossible. Mais ce n’est pas tout, puisqu’il met en relief des épisodes moins connus, parfois plus anecdotiques, comme l’attrait pour la peinture ou la vie sentimentale de l’avocate.

Tout au long du récit, Jeanne Chauvin apparaît comme une égérie (de fait plus que de conscience) de l’empouvoirement féminin. Son combat pour accéder au prétoire, domaine jusque-là exclusivement masculin, est ancré dans un contexte sociétal plus vaste, le Paris de la Belle Époque où prévalaient la misogynie et les conservatismes, conférant une vraie valeur historiographique à l’album. L’inclusion de l’affaire de la libre disposition du salaire par les femmes mariées, en fin d’album, illustre parfaitement cet état de fait – et la portée révolutionnaire des actes de l’avocate.

Aurélie Chaney et Djoïna Amrani réalisent une fresque dessinée et biographique sur la résilience et l’émancipation féminine. Leur œuvre nous convie à cette période pas si lointaine où une impatience fébrile présidait au destin des femmes. Jeanne Chauvin, la plaidoirie dans le sang est un ouvrage conçu en marge de l’Histoire « mainstream », composé de petits récits liés les uns aux autres, et qui prennent tout leur sens une fois considérés dans leur globalité. De l’empêchement à la réalisation, de l’élévation personnelle à l’émancipation collective, il met en lumière le jeune XXe siècle en l’inscrivant dans le sens du progrès.

Jeanne Chauvin, la plaidoirie dans le sang, Aurélie Chaney et Djoïna Amrani
Marabulles, août 2023, 176 pages

Note des lecteurs8 Notes

3.5

« Spirou et la Gorgone bleue » : reflets pas tout à fait déformés

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Yann et Danny publient aux éditions Dupuis Spirou et la Gorgone bleue. Dans un monde tourmenté par les questions environnementales, rendues pressantes par des éco-activistes obstinées, Spirou et Fantasio se trouvent mêlés à l’enlèvement d’une starlette du petit écran, Lara, et aux activités radicales menées par les troupes de la mystérieuse Gorgone bleue.

Seulement ornée d’un bikini qui laisse entrevoir ses formes généreuses, Lara s’active sur des plages tropicales anesthésiées par le soleil. L’œil de la caméra suit le moindre de ses gestes, pendant qu’elle promeut les produits d’une chaîne de fast-food appartenant à son amant, le sulfureux Simon Santo. La scène est ridicule à souhait, et elle se ponctue par l’enlèvement de la comédienne par une organisation nébuleuse placée sous le patronage de la Gorgone bleue. Une rançon est réclamée pour sa libération ; elle doit permettre de contrer les effets délétères de toutes les activités menées par son petit ami milliardaire.

Spirou et Fantasio sont embarqués un peu malgré eux dans cette affaire. D’une part parce qu’ils assistent en direct à l’irruption des militantes écologiques dans un restaurant ; d’autre part en raison de l’interruption de leur reportage sur le grand Marsupilami blanc des marais de Palombie par la diffusion d’une vidéo de Lara, retenue prisonnière. Leur enquête va les mener au comte de Champignac et à Seccotine, infiltrée au sein du groupe de la Gorgone bleue.

Toute ressemblance serait purement fortuite

Léger bien que très dialogué, Spirou et la Gorgone bleue ne lésine pas sur les références. Tout le monde y passe : John Hammond, McDonald’s, la RTBF, Hugues Dayez, Ghostbusters et surtout Donald Trump. L’apparence et le comportement de Simon Santo tiennent lieu d’évidences : le personnage est une décalque quasi parfaite de l’ancien président américain. Leader de la malbouffe internationale, producteur d’engrais, de pesticides et de produits chimiques, coresponsable de la pollution industrielle mondiale, partisan d’un greenwashing éhonté, cynique au possible, Simon Santo est un entrepreneur partisan des doubles discours et des vérités alternatives, qui a l’habitude de communiquer via… Twitter. Il n’a aucun mal à convaincre « un public anesthésié par les singeries publicitaires débiles de cette stupide Lara » de consommer en masse les mêmes produits qui lui ont coûté sa liberté. Et osera un programmatique « Make the planet clean again » en fin d’album.

Yann et Danny s’amusent aussi de Fantasio et de son romantisme pour la photographie en argentique, à l’heure où n’importe qui peut publier, instantanément, sur les réseaux sociaux, les forums ou les sites d’information en ligne, les clichés ou les vidéos des événements auxquels ils ont assisté. Ils dénoncent aussi l’hypocrisie des citoyens-consommateurs, plus consommateurs que citoyens. « Mon cœur est écolo, mais mon estomac est réac ! », lit-on comme s’il s’agissait d’objectiver un monde en crise(s). Ils évoquent enfin un P7, rassemblé notamment pour présenter les résultats d’études produites par des lobbies et censées prouver l’innocuité des produits commercialisés par les firmes les plus polluantes de la planète. Ou un USS Obama (sic), porte-avions de 14 milliards de dollars, détourné à des fins privées.

Friandise

S’il ne marquera pas les esprits, Spirou et la Gorgone bleue n’en demeure pas moins une friandise plaisante et souvent amusante. Ainsi, dans une vignette, une longue série d’insultes en anglais se verra traduite par un laconique « Zut ». Le Patriot Press Act ou la pollution des mers et ses continents de plastique prendront eux aussi une place en vue dans le récit. Tout comme les « poulpitos », ces créatures génétiquement modifiées et écologiquement saines, parfaits reflets du solutionnisme technologique que les écologistes battent en brèche.

En définitive, Spirou et la Gorgone bleue est une fresque contemporaine qui encapsule nos ambiguïtés, dans un récit doux-amer plaisant. À travers un mélange habile de satire et de réalisme, d’humour et de gravité, Yann et Danny ont composé une œuvre qui peut être vue, sous ses dehors enfantins, comme une chronique outrée de notre temps.

Spirou et la Gorgone bleue, Yann et Danny
Dupuis, septembre 2023, 88 pages

Note des lecteurs6 Notes

3.5

« La Vieille Anglaise et le continent » : transhumanisme et écologie

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Les éditions Bamboo publient La Vieille Anglaise et le Continent, roman graphique de Valérie Mangin et Stefano Martino tiré d’une nouvelle de Jeanne-A. Debats. Ce récit de science-fiction piqué de féminisme et d’écologie brille par sa densité et ses partis pris originaux.

Lady Ann Kelvin, biologiste militante, se trouve face à un choix cornélien. Atteinte d’un cancer, elle se voit proposer de recourir à la transmnèse, une procédure de transfert de conscience, qui pourrait lui offrir un sursis de quelques années. Toutefois, la technique demeure imprévisible et à bien des égards controversée, car habituellement déployée en usant de cobaye dont l’humanité a été réduite à sa simple expression.

Lorsque son ancien élève et amant, Marc Sénac, lui présente la possibilité de transmigrer dans le corps d’un cachalot, elle se montre toutefois curieuse, saisissant au bond l’opportunité de faire un pied-de-nez à l’industrie et de combattre la chasse aux cétacés de l’intérieur. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’elle va prendre goût à l’exploration marine, à la vie océanique, aux splendeurs dissimulées dans l’univers sous-marin.

Le récit, science-fictionnel, brasse de nombreuses thématiques : de l’exploitation des milieux marins au transhumanisme, de l’écologie au féminisme, il exploite sa trame pour mettre en lumière de nombreux enjeux, sans jamais se montrer professoral ou empesé. La Vieille Anglaise et le Continent met tous ces éléments de manière pertinente en interrelation et offre des tableaux graphiques parfois majestueux – comment ne pas songer au continent cétacé ?

Ce roman graphique se distingue en fait doublement. D’une part, il constitue un divertissement de qualité, prenant appui sur l’expérience de la transmnèse par son personnage principal, dont le lecteur épouse le point de vue et, partant, les découvertes et l’émerveillement. D’autre part, il questionne notre société, ses travers, ses tentations écocides sur fond d’exploitation capitalistique et d’inégalités mondiales. Au-delà des éléments narratifs, puisés à même la nouvelle, les auteurs parviennent à faire cohabiter habilement, en moins de 90 pages, l’engagement, l’affection, l’ivresse de l’exploration marine.

La Vieille Anglaise et le Continent s’inscrit dans une tradition de la hard SF. En se basant sur des phénomènes scientifiques putatifs, Jeanne-A Debats, proche de la scénariste Valérie Mangin, a dépeint une humanité ambivalente, polarisée, capable des actes les plus abjects comme des entreprises les plus courageuses et louables. Les fondements de sa nouvelle se fondent parfaitement dans l’adaptation graphique, qui bénéficie du trait inspiré de Stefano Martino.

La Vieille Anglaise et le Continent, Jeanne-A. Debats, Valérie Mangin et Stefano Martino
Bamboo, août 2023, 88 pages

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3.5

« La Malédiction de Spawn » : multiplicité

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La Malédiction de Spawn est une série de bandes dessinées qui a marqué l’univers des comics. Elle est née de l’ambition de Todd McFarlane, le créateur de Spawn, de diversifier et d’élargir cet univers. Bénéficiant d’une nouvelle traduction et d’un lettrage inédit, cette série en trois volumes prend place aux éditions Delcourt.

Todd McFarlane occupe une place à part dans le microcosme des comics américains. Celui qui s’est véritablement révélé grâce à son travail sur Spider-Man a ensuite créé sa propre structure, Image Comics, par l’intermédiaire de laquelle il a lancé avec succès Spawn, écoulant rapidement des millions d’exemplaires. C’est dans ce contexte que naît l’idée de La Malédiction de Spawn, une série dérivée permettant de creuser plus avant l’univers de son antihéros vengeur, comme il l’a déjà fait par exemple avec les personnages de Sam et Twitch ou du Pistolero (qui bénéficient de leur propre série).

Si elle conserve la noirceur, la violence et le dynamisme de son aînée, la série La Malédiction de Spawn n’est en rien une répétition de la série originale. Elle a été pensée comme une exploration des différentes incarnations de Spawn et comme un prétexte à la mise en scène de personnages secondaires, dont l’ambivalente Angela. Chaque histoire nous emmène dans une époque différente, du futur à l’ère médiévale, sans faire son deuil de certains éléments constitutifs de l’univers (dont les enquêtes policières). La mise en images est quant à elle portée par les excellents Dwayne Turner et Clayton Crain.

L’histoire de La Malédiction de Spawn tourne souvent autour de personnages qui sont liés de manière complexe à l’univers démoniaque et angélique que Todd McFarlane a créé. Le récit peut varier d’un arc à un autre, mais il aborde généralement des thèmes sombres, des dilemmes moraux, et présente une vision assez cynique de l’humanité. Malgré la qualité indéniable de la série, La Malédiction de Spawn n’a pas connu le même succès commercial que la série originale. Elle a cependant permis d’élargir son monde, en introduisant ou creusant de nouveaux personnages et récits. L’artwork, détaillé et stylisé, offre une esthétique visuellement frappante, en parfaite adéquation avec les séries précédentes.

La Malédiction de Spawn est un trésor méconnu qui méritait d’être réhabilité. La série est le parfait reflet de l’ambition de Todd McFarlane de toujours innover et repousser les limites de la narration (ici chorale, éclatée et non linéaire). Bien que la série ait pris fin relativement vite, après 29 numéros, elle donne lieu à des aventures haletantes qui trouveront forcément leur public parmi les admirateurs de l’univers.

La Malédiction de Spawn, collectif
Delcourt, août 2023, 272 pages

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4.5