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Le Rêve américain : Candide au pays du NBA

Le Rêve américain d’Anthony Marciano est un drôle de film sans être d’ailleurs un film franchement drôle. Drôle dans son projet de réunir deux des acteurs contemporains les plus populaires, Jean-Pascal Zadi et Raphaël Quenard, tout en jouant la carte de la tonalité modeste, neutre, presque atone. S’il est un trait saillant de l’aventure inspirée de l’histoire vraie de ces deux jeunes passionnés de basket devenus agents stars du monde de la NBA, c’est cela : une absence de panache, de brio et un jeu très retenu des deux protagonistes, Quenard et Zadi. Comme si Marciano avait passé son temps à leur demander de jouer au rabais ou de ravaler leur intensité.

Ce parti pris est à la fois la gageure et la faiblesse du film : on ne cesse d’attendre un peu d’extravagance, d’exultation ou de tension dans l’obsession qui mène nos deux héros. Or Marciano filme sans écarts, sans démesure ; il montre juste des gars intègres et loyaux qui bossent coûte que coûte et rêvent grand.

Le Rêve américain, tel que le dépeint Anthony Marciano, épouse les contours de cette amitié singulière entre deux acteurs stars, complices dans la vie, obstinés dans les épreuves qui les ont façonnés et porteurs de valeurs simples et généreuses.

Que raconte donc ce film ? Une histoire d’amitié, parfois maladroite, manichéenne, mais solidement arrimée à la persévérance de deux potes passionnés, bien décidés à devenir les agents de futurs champions de basket.

Face à cette comédie douce et tendre, empathique et sincère, mais cruellement dépourvue de souffle cinématographique, on ne peut s’empêcher de s’interroger : qu’est-ce qui a bien pu pousser deux acteurs aussi en vue à défendre ce scénario parmi la multitude de projets qu’ils ont dû refuser ? Force est de constater que Raphaël Quenard et Jean-Pascal Zadi bifurquent ici de là où on les attendait. Chacun pourrait s’investir dans des blockbusters sans âme mais au succès garanti. Ce Rêve américain capitalise sur ce phénomène, sur le capital sympathie des acteurs, dont il capte la délicatesse, la loyauté, la naïveté peut-être face au monde et la sincérité amicale. Anthony Marciano fait d’ailleurs de cette naïveté la mesure lucide de son film.

C’est une sorte de biopic Disney retraçant l’ascension de Jérémy Medjana et Bouna Ndiaye, deux agents sportifs français – l’employé de vidéoclub et l’agent d’entretien à Orly – partis de rien pour devenir des figures incontournables du basket et de la NBA. Le film insiste, surtout à travers le personnage de Jean-Pascal Zadi, sur la détermination, le travail et le dévouement nécessaires pour poursuivre ses rêves ou son idéal quand on part de loin. C’est dans cette ligne narrative unique que Le Rêve américain tisse son relief doux-tendre, sa veine sympathique, sans jamais être vraiment hilarant ni exaltant, ni même prenant.

Un rêve, ça consiste à se lever à 5 h du matin plutôt qu’à 7 h pour abattre la besogne comme si on était déjà au sommet, pour rattraper le niveau des agents stars qui ont déjà des joueurs reconnus dans leur écurie.

Un rêve, ça tient aussi à ce lien que les deux acteurs-personnages Zadi/Quenard incarnent : une amitié potache, vivante et tendre, où chacun laisse de la place à l’autre. En ce sens, le film de Marciano est surtout intéressant par ce qu’il capte et révèle de ses deux acteurs : une complicité évidente, une émotion souriante, une écoute généreuse qui les empêche, l’un et l’autre, de tomber dans leur tendance naturelle à dévorer l’écran. Le spectateur prend plaisir à voir ce « documentaire intérieur » traverser le récit.

Reste que le tout manque cruellement de cinéma, de mordant, d’âpreté pour une histoire d’ascension et de luttes. On en attendait davantage, mais on ne boude pas son plaisir devant cette candeur offerte en pâture au pays de la NBA.

Le Rêve américain – bande-annonce

Le Rêve américain – fiche technique

Réalisation : Anthony Marciano
Scénario : Anthony Marciano
Interprètes : Jean-Pascal Zadi, Raphaël Quenard, Olga Mouak
Photographie : Antony Diaz
Montage : Guillaume Lauras
Musique : Dédouze
Producteur délégué : Hervé Ruet
Producteurs : Nicolas Duval Adassovsky, Margaux Marciano
Société de production : Quad
Pays de production : France
Société de distribution France : Gaumont
Durée : 1h39
Genre : Comédie
Date de sortie : 18 février 2026

Marty Supreme, Coutures, Kiss of the Spider Woman : du ping-pong synthétique à l’orgue sous les paillettes

Un score composé dans un aquarium sans fenêtre à Manhattan. Une organiste gothique suédoise qui infiltre la haute couture parisienne. Un compositeur de 98 ans qui coupe ses propres chansons pour les adapter au cinéma. Les bandes originales de Marty Supreme, Coutures et Kiss of the Spider Woman ne se contentent pas de souligner l’action — elles redéfinissent les règles du jeu pour Daniel Lopatin, Anna von Hausswolff et John Kander.

Un joueur de ping-pong qui court si vite qu’il traverse trois décennies sans s’en rendre compte. Une réalisatrice qui apprend son cancer pendant la Fashion Week et dont la fragilité émerge sous les paillettes grâce à des drones d’orgue gothique. Un prisonnier politique qui s’évade mentalement d’une cellule argentine en racontant un film hollywoodien imaginaire où Jennifer Lopez danse dans des décors dorés. Cette semaine, trois bandes originales construisent des échappées pour leurs personnages — pas métaphoriquement, concrètement : Marty Supreme de Josh Safdie propulse son héros dans un futur synthétique, Coutures d’Alice Winocour fait affleurer l’intériorité sous les apparences, et Kiss of the Spider Woman de Bill Condon laisse le fantasme contaminer la réalité jusqu’à dissoudre les barreaux. Aucune de ces musiques ne reste sagement en arrière-plan. Elles agissent.

Daniel Lopatin revient pour sa troisième collaboration avec Safdie en plaquant des synthétiseurs années 80 sur un gymnase de 1952, créant un télescopage temporel qui incarne l’obsession du personnage principal. Anna von Hausswolff et Filip Leyman composent pour Winocour une partition d’orgue d’église et de textures électroniques sombres qui révèle ce que le monde de la mode essaie de masquer. John Kander, à 98 ans, voit sa partition de comédie musicale adaptée par Bill Condon dans un dispositif où les numéros chantés ne sont plus des parenthèses mais des refuges vitaux pour un détenu gay qui refuse la brutalité de sa condition. Trois approches radicalement différentes pour trois films qui partagent une même conviction : la musique n’accompagne pas les personnages, elle les sauve.

Marty Supreme : le synthé comme machine à voyager dans le temps

Josh Safdie adapte librement la vie de Marty Reisman, champion de ping-pong américain des années 1950, en plaçant Timothée Chalamet dans le rôle d’un jeune homme du Lower East Side obsédé par la gloire et la vitesse. Le film se déroule en 1952, mais Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never) compose une partition résolument ancrée dans les années 1980 — synthétiseurs new wave, nappes électroniques brillantes, rythmes mécaniques dignes de Tangerine Dream ou de John Carpenter. L’anachronisme n’est pas un accident : il incarne Marty lui-même, un personnage tellement en avance sur son époque qu’il semble déjà vivre dans un futur qui n’existe pas encore.

Les arpèges synthétiques heurtent le gymnase de 1952 comme si quelqu’un avait ouvert une brèche temporelle — et Marty est déjà de l’autre côté, corps électrique qui rebondit avant que le son ne rattrape l’image. La balle traverse la table pendant que Lopatin empile des nappes qui viennent d’un futur où Tears for Fears joue dans les radios, et tout se télescope : le mouvement obsessionnel du joueur, les textures new wave qui n’existent pas encore, la sueur d’un homme qui court tellement vite qu’il finit par traverser trois décennies sans s’en rendre compte. Parfois, entre deux échanges, le score ralentit et laisse affleurer des cordes, des voix lointaines — comme si la forêt sonore s’éclaircissait brièvement avant que les synthés ne reviennent tout recouvrir.

Cette collision temporelle trouve son origine dans une scène qui n’apparaît pas dans le film final. Safdie avait initialement écrit un épilogue où Marty, vieilli, assiste à un concert de Tears for Fears dans les années 1980 avec sa petite-fille. Cette scène a été coupée, mais elle a inspiré toute la partition. Safdie explique dans Variety que cette fin alternative était « une réflexion sur sa jeunesse », où Marty écoutait les paroles de « Everybody Wants to Rule the World » en repensant à son parcours. Lopatin a construit son score comme si Marty vivait déjà dans cet avenir, comme si la musique des années 1980 était le véritable habitat mental du personnage. Le compositeur a travaillé à partir d’une playlist Spotify créée par Safdie, qui incluait New Order, Peter Gabriel, Fats Domino et la compositrice ambient Constance Demby. Le résultat mélange orchestration néoclassique, synthés vintage et arrangements modernes — 23 morceaux enregistrés avec des collaborateurs comme Laraaji et Natalie Mering.

Safdie et Lopatin ont passé des mois enfermés dans un bureau surnommé « The Fishbowl » (« l’aquarium »), un espace sans fenêtre tapissé de photographies noir et blanc des vraies personnes qui ont inspiré les personnages du film. Lopatin décrit cette collaboration comme « adversariale » — Safdie le poussant constamment à chercher des solutions inattendues, à connecter des morceaux qui semblaient incompatibles, à trouver comment faire cohabiter l’énergie mécanique du ping-pong et la mélancolie d’un homme qui poursuit un rêve impossible. Le critique Brian Tallerico résume : « Le score pulsant de Lopatin devient un personnage en lui-même. » C’est exactement ça : la musique n’illustre pas Marty, elle est Marty — son énergie frénétique, son refus du présent, sa fuite en avant perpétuelle.

« I think all those things coming together in sync with one another — the synchronicity — has that additive effect of like, ‘Oh my god, this movie’s teeming with life.' »
« Toutes ces choses qui se rejoignent en synchronicité créent cet effet cumulatif où l’on se dit : « Mon Dieu, ce film déborde de vie. » »
— Josh Safdie, réalisateur

Le film a reçu neuf nominations aux Oscars, dont celle de la meilleure musique originale. Lopatin, qui avait déjà marqué les esprits avec ses partitions pour Good Time (2017) et Uncut Gems (2019), confirme ici sa capacité à créer des univers sonores qui ne se contentent pas d’accompagner l’action mais qui la redéfinissent entièrement.

Coutures : l’orgue qui révèle ce que le glamour cache

Alice Winocour filme la Fashion Week parisienne à travers les trajectoires croisées de trois femmes : Maxine (Angelina Jolie), une réalisatrice américaine qui apprend qu’elle a un cancer alors qu’elle prépare un court métrage pour une grande maison de couture ; Ada (Anyier Anei), une jeune mannequin sud-soudanaise propulsée dans un univers qu’elle ne maîtrise pas ; et Angèle (Ella Rumpf), une maquilleuse qui rêve d’écrire. Pour composer la musique du film, Winocour s’est tournée vers deux artistes suédois peu attendus dans ce contexte : Anna von Hausswolff, organiste et compositrice connue pour ses explorations gothiques et drones sur orgues d’église monumentaux, et Filip Leyman, son collaborateur régulier, producteur et multi-instrumentiste.

Les flashs crépitent sur les robes brodées pendant que l’orgue d’Anna von Hausswolff gronde sous la surface du défilé — d’abord discret, presque imperceptible derrière les applaudissements, puis de plus en plus présent jusqu’à engloutir tout le reste. Ada avance sous les projecteurs et la caméra de Winocour plonge : ce qui semblait n’être qu’un défilé révèle soudain ses failles, ses fissures, la masse immergée que personne ne voit depuis les premiers rangs. Les drones de Filip Leyman montent, l’orgue d’église envahit l’espace, et ce qui était glamour il y a trente secondes s’effondre pour laisser apparaître trois femmes qui recousent leur vie pendant que le monde photographie leurs vêtements.

Anna von Hausswolff a sorti en octobre 2025 son album Iconoclasts, un projet épique où elle collabore avec Iggy Pop, Ethel Cain et Abul Mogard. Parallèlement, elle composait pour Coutures avec Filip Leyman — une partition qui partage avec son album solo cette capacité à créer des paysages sonores massifs et oppressants. L’orgue d’église reste l’instrument central, mais Leyman ajoute des synthétiseurs, des percussions, des textures électroniques qui brouillent les frontières entre acoustique et numérique. Le résultat ne cherche jamais à flatter l’esthétique de la mode — au contraire, il la subvertit, la fissure, révèle l’intériorité fragile des personnages sous le vernis des apparences.

Winocour avait déjà travaillé avec des compositeurs exigeants : Ryuichi Sakamoto pour Proxima (2019), ou encore des approches plus discrètes pour Revoir Paris (2022). Mais ici, elle confie la musique à des artistes qui viennent d’un univers radicalement éloigné du cinéma français mainstream — von Hausswolff est davantage connue dans les cercles de musique expérimentale et de post-rock que dans les salles de montage parisiennes. Ce choix audacieux paie : la partition refuse de se plier aux conventions du drame intimiste et impose sa propre logique, sombre et magnétique. Le film a été tourné dans les véritables ateliers Chanel, mais tous les logos ont été effacés — comme si Winocour voulait montrer l’envers du système sans en faire la publicité. La musique accompagne ce geste : elle ne célèbre pas le monde de la mode, elle le traverse pour atteindre ce qui se cache dessous.

« C’est une histoire très personnelle pour moi. Alice a réalisé un film sur la vie et c’est précisément pour cela que les sujets sensibles qu’il aborde sont traités avec autant de délicatesse. »
« It’s a very personal story for me. Alice made a film about life, and that’s precisely why the sensitive subjects it addresses are treated with such delicacy. »
— Angelina Jolie, actrice

Les critiques saluent la performance d’Angelina Jolie, qui joue pour la première fois en français et aborde frontalement des thèmes liés à sa propre expérience de la maladie. La musique de von Hausswolff et Leyman accompagne cette vulnérabilité sans jamais tomber dans le pathos — elle reste austère, distante, presque hostile, refusant de consoler le spectateur.

La bande originale de Coutures sera disponible sur les plateformes de streaming (Apple Music, Spotify) prochainement.

Kiss of the Spider Woman : le fantasme musical comme refuge

Bill Condon adapte la comédie musicale de John Kander et Fred Ebb (eux-mêmes auteurs de Cabaret et Chicago), elle-même tirée du roman de Manuel Puig. L’histoire se déroule dans une prison argentine en 1983, pendant la dictature militaire. Valentin (Diego Luna), un révolutionnaire politique, partage sa cellule avec Molina (Tonatiuh), un décorateur de vitrines gay emprisonné pour « indécence publique ». Pour échapper à la brutalité de leur quotidien, Molina raconte à Valentin l’intrigue de son film hollywoodien préféré, mettant en scène sa star adorée, Ingrid Luna — jouée par Jennifer Lopez dans des numéros musicaux fantasmagoriques qui envahissent progressivement l’écran.

Jennifer Lopez apparaît dans la cellule avant même que Molina n’ait fini sa phrase — comme si le fantasme refusait d’attendre la permission. La caméra de Condon ne tranche pas : elle laisse le film imaginaire saigner sur les murs crasseux, les paillettes contaminer le béton, les cordes de John Kander se glisser entre les barreaux. Aurora danse pendant que Valentin regarde depuis son matelas pourri, et personne ne sait plus si c’est Molina qui raconte ou Lopez qui existe vraiment dans ce deux mètres carrés. Le numéro musical enfle, occupe tout l’espace, jusqu’à ce que la prison disparaisse complètement — pas métaphoriquement, littéralement : il ne reste plus que la scène dorée et la voix de Lopez qui chante ce que Molina ne peut pas dire autrement.

Condon a restructuré la partition pour l’adapter au cinéma. Dans la version scénique originale, créée en 1993 avec Chita Rivera, les personnages de Valentin et Molina chantaient plusieurs duos. Ici, Condon supprime presque tous ces numéros pour concentrer la musique sur les séquences fantasmées où Jennifer Lopez incarne Aurora. Il ajoute même des chansons qui avaient été coupées lors des essais pré-Broadway, comme « I Will Dance Alone », « An Everyday Man » et « Never You ». Le compositeur Sam Davis, qui fait ses débuts au cinéma après avoir travaillé avec Condon sur la version live de La Belle et la Bête (2017), signe la partition instrumentale qui accompagne les scènes de dialogue.

John Kander, aujourd’hui âgé de 98 ans, a participé activement à toutes les étapes de l’adaptation. Condon le décrit comme « un grand amateur d’opéra » et considère cette partition comme « ce qui se rapproche le plus d’un véritable opéra signé John Kander ». Le film a été présenté en première mondiale au Festival de Sundance en janvier 2025, où il a reçu une standing ovation — Jennifer Lopez aurait quitté la salle en larmes. La bande originale, produite par Matt Sullivan (déjà responsable de West Side Story et Dreamgirls), est sortie en octobre 2025 chez Lakeshore Records. Les critiques restent divisées : certains saluent l’audace visuelle et la performance de Lopez, d’autres regrettent que les chansons ne soient pas assez mémorables pour compenser la lourdeur symbolique du dispositif.

« He’s a great lover of opera, and I think this score is particularly dear to his heart, because to me, it’s the closest we have to a true John Kander opera. »
« C’est un grand amateur d’opéra, et je pense que cette partition lui tient particulièrement à cœur, parce que pour moi, c’est ce qui se rapproche le plus d’un véritable opéra de John Kander. »
— Bill Condon, réalisateur

Malgré un budget de 30 millions de dollars, le film a été un échec commercial avec seulement 2 millions de dollars de recettes. Mais l’approche musicale reste intéressante : plutôt que de traiter les numéros chantés comme des interruptions narratives, Condon en fait des refuges psychologiques indispensables à la survie mentale de Molina. La musique ne décore pas l’histoire — elle la rend supportable.

Trois compositeurs, trois manières de libérer les personnages

Daniel Lopatin projette Marty dans un futur synthétique où il n’aura jamais à ralentir. Anna von Hausswolff et Filip Leyman percent le vernis du glamour pour révéler la fragilité des femmes qui travaillent dans l’ombre. John Kander offre à Molina un écran mental où danser loin de sa cellule. Aucune de ces musiques ne se contente d’illustrer — elles agissent, transforment, libèrent. Cette semaine, trois films prouvent que la bande originale peut être bien plus qu’un accompagnement : elle peut devenir le territoire où les personnages trouvent refuge quand la réalité ne suffit plus.

Playlist : 7 morceaux essentiels de la semaine

  • « Synchronicity » (Marty Supreme – Daniel Lopatin) — Le morceau qui ouvre le film et installe immédiatement le choc temporel : synthés vintage sur images 1952, comme si le score refusait d’attendre que Marty rattrape son époque.
  • « The Game » (Marty Supreme – Daniel Lopatin) — Pendant les scènes de ping-pong, Lopatin construit des boucles hypnotiques qui miment le mouvement obsessionnel de la balle — mécanique, répétitif, hypnotisant.
  • « Runway Drones » (Coutures – Anna von Hausswolff & Filip Leyman) — L’orgue gronde sous le défilé final, lent et massif, contaminant progressivement l’espace jusqu’à dissoudre le glamour. Une nappe qui révèle plus qu’elle n’accompagne.
  • « Ada’s Walk » (Coutures – Anna von Hausswolff & Filip Leyman) — Quand Ada monte sur le podium pour la première fois, la musique reste discrète mais présente — percussions sombres et cordes traitées électroniquement qui suggèrent la fragilité sous la détermination.
  • « Kiss of the Spider Woman » (Kiss of the Spider Woman – John Kander, interprété par Jennifer Lopez) — Le titre phare, chanté par Lopez dans un décor hollywoodien doré. Kander livre une mélodie langoureuse et théâtrale qui fonctionne comme un refuge sonore pour Molina.
  • « Where You Are » (Kiss of the Spider Woman – John Kander, interprété par Tonatiuh et Diego Luna) — L’un des rares duos conservés dans l’adaptation cinématographique, où la voix de Tonatiuh se déploie avec une richesse inattendue.
  • « Never You » (Kiss of the Spider Woman – John Kander, interprété par Jennifer Lopez) — Une chanson ajoutée spécifiquement pour le film, absente de la version scénique originale. Lopez y incarne Aurora dans un numéro mélancolique qui conclut le film sur une note ambiguë — ni triomphe, ni défaite, juste une échappée temporaire.

De Charli XCX à Margot Robbie : la BO de Wuthering Heights décryptée

Un message WhatsApp d’Emerald Fennell fin 2024 a suffi pour que Charli XCX, épuisée par Brat, compose l’album le plus sombre de sa carrière. Retour sur la bande originale de Wuthering Heights avec Margot Robbie, où l’hyperpop cède la place au gothique romantique.

Décembre 2024. Charli XCX vient d’achever une tournée mondiale épuisante pour Brat, l’album qui a propulsé l’hyperpop dans la culture mainstream. Elle se sent vidée, incapable de composer quoi que ce soit. Son téléphone vibre : message d’Emerald Fennell, la réalisatrice de Saltburn. Fennell adapte Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë et souhaite une chanson pour la bande originale. Charli lit le scénario — landes, passion destructrice, obsession gothique — et sent immédiatement quelque chose se déclencher. Elle appelle Fennell : pourquoi se limiter à une seule chanson ? Elle veut composer un album entier. Pendant les mois suivants, entre deux dates de la Brat Tour, Charli enregistre dans des studios loués à travers le monde avec Finn Keane, son collaborateur habituel. Le vert fluo cède la place au noir. L’album Wuthering Heights sort le 13 février 2026, le jour même où le film arrive en salles.

Le film : quand Emerald Fennell s’empare de Brontë

Hurlevent d’Emerald Fennell ne cherche pas la fidélité au roman d’Emily Brontë. La réalisatrice l’assume dès le titre du film, qu’elle place entre guillemets pour signaler une distance assumée. Son adaptation se concentre sur le premier volume du livre, évacuant la dimension cyclique et la violence générationnelle pour ne garder que la relation entre Catherine Earnshaw (Margot Robbie) et Heathcliff (Jacob Elordi). Le film divise profondément : certains critiques saluent une vision audacieuse portée par une esthétique baroque et une photographie somptueuse, tandis que d’autres reprochent à Fennell d’avoir réduit un chef-d’œuvre littéraire à une dark romance érotisée digne d’une adaptation BookTok.

Les choix visuels de Fennell interrogent. Les décors oscillent entre fidélité historique et anachronismes volontaires — la chambre de Catherine ressemble davantage à un décor Instagram qu’à une pièce du XIXe siècle. Les costumes mélangent références d’époque et touches contemporaines. La photographie multiplie les ciels violets, oranges, rouges, donnant au récit une tonalité presque fantastique. Cette esthétique divise autant qu’elle fascine : là où certains spectateurs y voient une proposition artistique cohérente, d’autres n’y trouvent qu’une accumulation de symboles érotiques lourdement appuyés (jaune d’œuf dégoulinant, viande crue sur la table, corps en sueur sous la pluie).

Le couple Robbie-Elordi cristallise également les débats. Certains spectateurs saluent leur alchimie et leur beauté à l’écran, parlant d’une « romance épique à couper le souffle ». D’autres jugent leur jeu figé, monotone, incapable d’incarner les contradictions internes des personnages. Margot Robbie, en particulier, reçoit des critiques sévères de plusieurs médias qui y voient « la pire prestation de sa carrière ». Le film fonctionne davantage comme un manifeste esthétique que comme une adaptation littéraire — ce qui satisfait une partie du public (jeune, familier des codes de la dark romance contemporaine) mais en frustre une autre.

Je voulais voir si j’étais capable d’en proposer une adaptation que moi-même, en tant que fan absolue, j’aurais envie de voir au cinéma. C’était vraiment exaltant.

— Emerald Fennell, réalisatrice, février 2026

Charli XCX : du vert fluo au noir absolu

Fin 2024, Charli XCX traverse une crise créative profonde. Brat a connu un succès phénoménal — l’album a redéfini l’hyperpop et s’est imposé dans la culture mainstream. Mais ce triomphe laisse Charli épuisée. Elle confie dans plusieurs interviews avoir eu l’impression qu’elle « ne serait plus jamais capable de composer ». La tournée mondiale qui accompagne l’album l’oblige à rejouer les mêmes morceaux chaque soir, à incarner le même personnage vert fluo, cigarette au bec, lunettes de soleil vissées sur le nez. L’inspiration s’est tarie.

Le message d’Emerald Fennell arrive au bon moment. Charli lit le scénario de Wuthering Heights et ressent quelque chose qu’elle n’avait plus éprouvé depuis longtemps : l’envie immédiate de composer. Elle décrit cette lecture comme une révélation — le roman de Brontë parle de passion, de douleur, de landes sauvages, de froid mordant. Rien à voir avec l’univers de Brat. Elle propose à Fennell un album complet plutôt qu’une simple chanson, et la réalisatrice accepte.

Entre février et novembre 2025, pendant la Brat Tour, Charli enregistre l’album par fragments dans des studios loués aux quatre coins du monde. Elle travaille principalement avec Finn Keane, son collaborateur de longue date. L’approche change radicalement : là où Brat reposait sur des beats électroniques agressifs et des textes ironiques, Wuthering Heights privilégie les nappes de cordes, les drones orchestraux, les mélodies mélancoliques. Charli décrit le style de l’album comme « un mélange élégant et brutal », ajoutant qu’elle voulait créer « un monde indéniablement brut, sauvage, sexuel, gothique et britannique ». Les références changent aussi : fini les clubs berlinois et les raves londoniennes, place à Kate Bush, aux Velvet Underground, à Lingua Ignota et Chelsea Wolfe.

Cette réinvention pose question. Charli XCX a bâti sa carrière sur une capacité à réinventer la pop électronique — True Romance (2013), Sucker (2014), Charli (2019), How I’m Feeling Now (2020), Crash (2022), puis Brat (2024). Chaque projet explore un territoire différent. Mais Wuthering Heights marque une rupture plus radicale que les précédentes. L’album ne cherche pas à faire évoluer l’hyperpop — il l’abandonne complètement pour explorer un registre folk ténébreux teinté d’orchestrations baroques.

Quand je pense à Wuthering Heights, je pense à la passion et à la douleur. Je pense à l’Angleterre et aux landes, je pense à la boue et au froid. Je pense à la détermination et au courage.

— Charli XCX, décembre 2024

L’album : entre gothique et hyperpop fantôme

Wuthering Heights dure 34 minutes et contient 12 morceaux. L’album s’ouvre sur « House », featuring John Cale, ancien membre du Velvet Underground. Le morceau donne immédiatement le ton : la voix caverneuse de Cale récite un poème parlé sur des cordes menaçantes et des drones électroniques. « I think I’m gonna die in this house » (« Je crois que je vais mourir dans cette maison ») — la phrase résonne comme une déclaration d’intention. Le morceau mélange orchestrations sombres et textures électroniques distordues, créant une atmosphère oppressante qui rappelle autant le gothique classique que les expérimentations noise contemporaines.

« Wall of Sound », le troisième single, illustre bien l’approche de l’album. Le titre joue sur l’ironie : alors que l’expression désigne habituellement une technique de production maximale popularisée par Phil Spector, Charli l’utilise ici pour créer une sensation d’étouffement. Les cordes s’accumulent en nappes denses pendant que sa voix autotuned flotte au-dessus, presque noyée. Les paroles parlent de tension insoutenable, de murs sonores infranchissables, d’incapacité à s’échapper. Le morceau fonctionne comme une métaphore de l’album lui-même : Charli se retrouve prisonnière d’un univers qu’elle a créé.

« Chains of Love », le deuxième single, s’approche davantage de la pop classique. Le morceau rappelle les ballades synthétiques des années 1980 et fait écho au premier album de Charli, True Romance (2013). Mais même ici, les cordes restent omniprésentes, apportant une grandeur mélancolique qui empêche le morceau de basculer dans la facilité. Les arrangements orchestraux de Gareth Murphy ajoutent une dimension cinématographique à l’ensemble, créant un pont entre l’esthétique hyperpop de Charli et les exigences d’une bande originale de film.

« Dying for You » explore un registre plus dansant tout en conservant la noirceur générale de l’album. Les violons et les synthés se mélangent jusqu’à devenir indiscernables — une technique qui traverse tout le disque. Charli traite les cordes comme des synthétiseurs et vice-versa, brouillant les frontières entre acoustique et électronique. Cette approche hybride rappelle le travail de Lana Del Rey sur ses premiers albums, où l’orchestration baroque servait à « anachroniser » et « cinématiser » une pop contemporaine.

« Eyes of the World », featuring Sky Ferreira, offre l’un des moments les plus sombres de l’album. Les deux chanteuses mêlent leurs voix rauques sur une orchestration grondante qui évoque autant le grunge des années 1990 que le gothique romantique. Le morceau fonctionne comme une rencontre fantomatique — Sky Ferreira, dont la carrière stagne depuis des années, resurgit ici comme un spectre de ce que pourrait devenir Charli si elle ne réinventait pas constamment sa musique.

L’album porte plusieurs lectures simultanées. D’un côté, il fonctionne comme bande originale pour le film de Fennell, accompagnant les scènes de passion destructrice entre Catherine et Heathcliff. De l’autre, il s’écoute comme une œuvre personnelle de Charli — une exploration de ses propres angoisses post-Brat, de son épuisement, de sa peur de ne plus pouvoir créer. Cette dualité explique en partie les critiques mitigées : certains auditeurs reprochent à l’album de ne jamais choisir entre ces deux fonctions, restant coincé dans un entre-deux inconfortable.

Thrillingly modern while staying true to its source material, the soundtrack to Emerald Fennell’s Brontë adaptation is a huge about-turn from Brat.

Rolling Stone, février 2026

Un album qui divise

Les critiques de Wuthering Heights se rejoignent sur un point : l’album réussit à créer une atmosphère gothique cohérente. Mais au-delà de ce consensus, les avis divergent radicalement. Slate reproche à Charli de ne jamais atteindre « l’outrance » nécessaire pour rivaliser avec Kate Bush, dont le single « Wuthering Heights » (1978) reste LA référence musicale sur le sujet. Selon cette critique, Charli reste trop sage, trop contrôlée, incapable de basculer dans le ridicule sublime qui caractérisait le travail de Bush.

D’autres critiques saluent au contraire cette retenue. Slant Magazine note que l’album fonctionne mieux dans ses moments les plus sobres, comme « Dying for You » ou « Open Up » (un interlude de 90 secondes qui condense toute la tragédie du roman en nappes de synthés et de cordes). Ces morceaux évitent l’excès symbolique qui caractérise le film de Fennell et se concentrent sur l’expression d’une douleur brute.

La question de la fidélité au roman divise également. Certains auditeurs regrettent que Charli ne prenne jamais vraiment le point de vue de Catherine ou Heathcliff — elle incarne plutôt une forme d’empathie générale envers les deux personnages, sans jamais adopter leur perspective spécifique. Le morceau final, « Funny Mouth », tente tardivement d’incarner Catherine, mais cette prise de position arrive trop tard pour structurer l’ensemble de l’album.

Le projet souffre peut-être d’une ambiguïté fondamentale. Charli a créé Wuthering Heights pour servir le film de Fennell tout en l’utilisant comme exutoire personnel après l’épuisement de Brat. Ces deux objectifs ne s’harmonisent pas toujours. L’album fonctionne comme un reset artistique — une façon pour Charli de prouver qu’elle peut explorer d’autres territoires que l’hyperpop. Mais en même temps, ce reset reste marqué par une certaine prudence : l’album ne va jamais jusqu’au bout de sa noirceur, comme si Charli gardait toujours un pied dans la pop accessible.

Done and dusted in 35 minutes, it’s tempting to view Wuthering Heights as a studio palette cleanser. Yet the music itself is so much more rewarding than that definition allows — at times gorgeous, at others deliberately grotesque, it offers a series of dark gothic fantasies that inhabit a transformative realm.

— Metacritic, février 2026

Et maintenant ?

Wuthering Heights ne remplacera jamais Brat dans le cœur des fans de Charli XCX. Mais ce n’était pas son objectif. L’album fonctionne comme une parenthèse — une exploration d’un territoire radicalement différent qui permet à Charli de prouver qu’elle peut exister au-delà de l’hyperpop. Après avoir dominé l’été 2024 avec le vert fluo et les cigarettes, elle montre ici qu’elle peut aussi composer pour les landes brumeuses et les ciels violets. Que ce projet soit une réussite totale ou un échec partiel importe finalement peu : il confirme que Charli XCX refuse de se laisser enfermer dans une identité artistique figée.

Le vrai test viendra avec le prochain album. Wuthering Heights restera-t-il une expérimentation isolée, ou ouvrira-t-il de nouvelles directions pour la suite de sa carrière ? Une chose est certaine : Charli XCX ne reviendra pas simplement à Brat 2. Elle l’a déjà prouvé avec cet album — elle préfère prendre des risques et diviser son public plutôt que de répéter une formule gagnante.

Morceaux essentiels de Wuthering Heights :

  • « House » feat. John Cale — Le morceau d’ouverture pose immédiatement l’atmosphère gothique et ténébreuse de l’album. La voix de Cale apporte une gravité spectrale.
  • « Wall of Sound » — Le single qui illustre le mieux la tension oppressante de l’album. Les nappes de cordes créent une sensation d’étouffement calculé.
  • « Chains of Love » — Le morceau le plus accessible, qui rappelle les ballades synthétiques de True Romance tout en conservant la noirceur générale.
  • « Dying for You » — Le moment le plus dansant de l’album, où violons et synthés se confondent dans une mélodie obsédante.
  • « Eyes of the World » feat. Sky Ferreira — Une rencontre vocale sombre et grondante, entre grunge et gothique romantique.
  • « Open Up » — L’interlude le plus émouvant de l’album, 90 secondes de nappes synthétiques et orchestrales qui condensent toute la tragédie du roman.
  • « Funny Mouth » — Le morceau de clôture qui tente tardivement d’incarner le point de vue de Catherine, avec des textures doom lourdes.

L’album complet Wuthering Heights de Charli XCX est disponible sur toutes les plateformes de streaming (Spotify, Apple Music, YouTube Music).

La renaissance des comédies musicales au cinéma

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Les comédies musicales font un retour éclatant sur le grand écran. Jadis sous-estimées, elles séduisent aujourd’hui un public diversifié et captivent les réalisateurs. Ce phénomène témoigne de leur capacité à évoluer et à rester pertinentes, tout comme des plateformes de divertissement en ligne telles que fun id.

Les comédies musicales, longtemps considérées comme désuètes, connaissent une nouvelle vague de popularité. Cette résurgence s’explique par leur capacité à captiver les audiences modernes avec des récits dynamiques et des performances époustouflantes. Les réalisateurs y trouvent une source d’inspiration renouvelée, redécouvrant le potentiel du genre pour raconter des histoires universelles et émouvantes.

Contexte historique

Les comédies musicales ont une riche histoire au cinéma, remontant aux premières productions sonores. Des classiques comme « Chantons sous la pluie » et « West Side Story » ont défini le genre, combinant chansons mémorables et danse avec une narration captivante. Ces films ont non seulement marqué leur époque mais ont aussi influencé de nombreuses générations de cinéastes.

Aujourd’hui, ces œuvres continuent d’inspirer de nouvelles productions qui cherchent à capturer l’essence vibrante de leurs prédécesseurs. En revisitant ces classiques, les réalisateurs modernes parviennent à tisser des récits qui résonnent avec les attentes contemporaines tout en rendant hommage aux pionniers du genre.

Tendances récentes

Une nouvelle vague de comédies musicales envahit les écrans, attirant l’attention du public actuel. Des films comme « La La Land » et « The Greatest Showman » illustrent cette tendance en alliant innovation visuelle et bandes sonores accrocheuses. Ces productions démontrent comment le genre s’est adapté pour séduire une génération qui consomme du divertissement de manière plus interactive et exigeante.

Le retour en force des comédies musicales est aussi attribuable à leur capacité à offrir une échappatoire bienvenue dans un monde souvent turbulent. Les spectateurs sont attirés par la magie de ces récits musicaux qui mêlent optimisme, émotions intenses et visuels époustouflants, créant ainsi une expérience immersive unique.

Impact sur la réalisation cinématographique

Le renouveau des comédies musicales influence profondément les tendances actuelles du cinéma. Les cinéastes explorent de nouvelles façons d’intégrer la musique et la danse dans leurs récits, repoussant les limites créatives traditionnelles. Ces films offrent des opportunités uniques pour expérimenter avec le montage rythmique et la mise en scène chorégraphique.

Cependant, ce genre présente également des défis particuliers, notamment en termes de coordination entre acteurs, chorégraphes et équipes techniques pour créer un produit cohérent et captivant. Malgré cela, le succès critique et commercial de ces œuvres prouve que les comédies musicales ont toujours une place importante dans l’industrie cinématographique contemporaine.

Guest Post

Rental Family : Quand la réalité se joue de la fiction

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Dans Rental Family, Hikari explore avec délicatesse un phénomène méconnu du Japon contemporain : les agences de location de proches. À travers le parcours d’un acteur américain isolé dans un pays dont il ne maîtrise ni les codes ni les silences, la réalisatrice dévoile une société en quête de liens authentiques, où les rôles empruntés finissent parfois par révéler de vraies émotions.

Pour son cinquième long-métrage, la réalisatrice nippone Mitsuyo Miyazaki, appelée Hikari, s’est intéressée à un phénomène de société de ces nombreuses agences de location familiales, apparues dans les années 1980 au Japon. Elles proposent des acteurs professionnels aux familles qui ont un besoin ponctuel d’un proche de toute nature : père, mari, fils, ou toute autre personne qui doit jouer un rôle important. Sans éclairer à proprement parler cette particularité sociétale, inconnue ailleurs, la réalisatrice met cependant bien en évidence la solitude et le besoin de lien social qu’ont les Japonais.

Bâti sur un scénario co-écrit avec l’américain Stephen Blabut, le film fait intervenir une de ces agences tokyoïtes, avec un patron stressé par son fonctionnement, et un Gaijin américain -ces étrangers nombreux au Japon- acteur au chômage, enchaînant casting sur casting. Prénommé Philipp, il est lui-même dans une grande solitude et perdu dans ce pays à la culture si particulière et par bien des aspects impénétrable, pour nous Occidentaux. Remarqué par son rôle alimentaire dans une publicité, il est ainsi contacté par l’agence pour des rôles familiaux, ce qu’il accepte à contrecœur en attendant un vrai rôle de cinéma. Et si cela génère quelques situations comiques, voire invraisemblables, ce n’est pas cela qui fait aimer le film, et d’ailleurs on s’en passerait bien.

Pourtant deux histoires particulières, qui traversent le film, vont voir Philipp exprimer ses émotions et sa sensibilité propres, allant nettement au-delà de ce qui lui est demandé, au grand damne du patron de l’agence :

– Ce rôle pourtant anodin d’un père, mais indispensable pour une petite fille dont la mère veut qu’elle intègre la meilleure école;

– Cet autre, très différent, d’un journaliste qui doit préparer un article sur la carrière d’un vieux réalisateur, manquant cruellement d’affection de sa fille.

Pour incarner le Gaijin Philipp, Hikari fait le choix audacieux mais très judicieux de Brendan Fraser, (Oscar du meilleur acteur pour The Whale en 2023), un acteur tout en finesse de jeu, de délicatesse et d’écoute, au physique rassurant, débonnaire, et au regard exorbité favorisant les interrogations et les non-dits. Tranchant ainsi avec le physique des autres acteurs, tous japonais, la réalisatrice sait créer grâce à lui la narration émotionnelle qui sort du cadre de la fiction, tant avec la petite Mia, magnifiquement interprétée, et ce vieux monsieur intrépide qui part à la recherche de ses racines.

Comme si, aux deux extrémités de la vie, on ne triche pas avec ses sentiments et aucun rôle inventé ne peut embellir ou remplacer l’authenticité de la réalité ! Ces deux histoires déclenchent les plus fortes émotions, et on n’est pas loin de verser une petite larme.

La réalisatrice sait aussi jouer avec les couleurs de ses images, froides au début, accentuant sur le côté dépressif de Philipp, puis devenant chaudes quand les relations humaines vraies se développent, lui réchauffant le cœur, et le spectateur avec !

Hikari nous offre aussi un voyage dans la belle campagne japonaise, échappant ainsi par moments à la tristesse du milieu urbain.

Par une mise en scène impeccable, mêlant réalité et fiction, Rental Family est une comédie dramatique étonnante et sensible par bien des aspects, au pays du Soleil-Levant, qui perce, un peu, les mystères de la culture japonaise, en explorant avec justesse les liens parents-enfants.
A voir par curiosité pour un beau moment de cinéma et un Brendan Fraser avec qui on se sent bien !

Bande  annonce – Rental Family

Fiche technique – Rental Family

Réalisation : Hikari (Mitsuyo Miyazaki)
Scénario : Hikari, Stephen Blahut
Interprètes : Brendan Fraser (Phillip Vandarpleog), Mari Yamamoto (Aiko), Takehiro Hira (Shinji), Shannon Mahina Gorman (Mia Kawasaki), Akira Emoto (Kikuo Hasegawa), Paolo Andrea Di Pietro (Jolie actrice), Shinji Ozeki (Directeur du casting), Yuji Komatsu (Voisin), Ryoko Osada (Voisine), Gan Furukawa (Voisin), Risa Kameda (Voisine), Kana Kitty (Voisine)
Photographie : Takuro Ishizaka
Directrice du casting : Yumi Takada
Montage : Alan Baumgarten, Thomas A. Krueger
Maquillage et coiffure : Hiromi Momose
Décors : Norihiro Isoda, Masao Takiyama
Musique : Jónsi, Alex Somers
Production : Hikari, Shin Yamaguchi, Eddie Vaisman, Julia Lebedev
Producteurs délégués : Stephen Blahut, Tomo Koizumi, Taylor Friedman, Daniel Yu Ni
Distribution / Presse : Floriane Mathieu, Go-Oun Jung
Sociétés de production : Sight Unseen, Searchlight
Société de distribution France : The Walt Disney Company France
Date de sortie : 4 février 2026 en salle | 1h 50min | Comédie, Drame

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3.5

La Ville, son attraction malsaine

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Dans cet album cosigné des Argentins Ricardo Barreiro (scénario) et Juan Giménez (dessin), un homme et une femme se retrouvent piégés dans une ville qu’ils explorent, chapitre après chapitre, à la recherche d’une issue qui se dérobe régulièrement. A l’origine, ces épisodes sont parus dans la revue italienne « Lanciostory », à partir du n°7 de sa huitième année (1982). C’est donc une sorte de cadeau que nous font les éditions iLatina avec cette toute première édition en français.

Le narrateur, Jean, travaille comme publiciste à Paris. On pourrait imaginer pire comme situation, mais sa vie s’avère particulièrement monotone, seulement agrémentée (et encore) par ses rendez-vous pour quelques sorties avec Jeanine. Un soir, un peu dégouté par la tournure des événements, il décide de rentrer chez lui à pied. Étrangement, il finit par se retrouver dans un quartier désert où il ne reconnaît rien. De plus, à 9 heures passées il fait toujours nuit. Alors que la panique le gagne, il se croit tiré d’affaire quand il entend le bruit d’un véhicule. Las, depuis ce véhicule équipé d’une tourelle façon blindé militaire, un homme lui tire dessus sans sommation avec une mitrailleuse. Il devra son salut à une jeune femme qui riposte et couvre sa fuite avec sa propre arme. Elle l’entraine chez elle et lui explique la situation. « Naufragée » depuis cinq ans, elle survit dans cette ville sans nom et apparemment sans limites. Elle s’appelle Karen et faisait le trottoir non loin du port de Marseille. Seul point positif, Karen a échappé à sa condition de prostituée.

La suite se présente sous la forme de chapitres qui montrent les situations auxquelles Karen et Jean font face pour tenter de sortir de cette ville-piège où ils ont abouti de façon incompréhensible. Nous sommes clairement dans une situation fantastique où l’absurde règne en maître. A noter que la parution initiale se situe pendant la dictature militaire (1976-1983) en Argentine, élément essentiel à prendre en compte pour la lecture d’un album où la violence et la paranoïa se disputent la vedette. On note également que l’action se situe dans une ville tentaculaire où toutes les indications sont en espagnol, à une époque où l’exode rural et l’urbanisation galopante inquiétait sourdement et faisait évidemment réagir la sphère artistique. A ce titre, on note les nombreux points qui évoquent des influences ou des échos, notamment du côté de la BD, avec des noms comme Moebius, Manara, Hugo Pratt ou Caza pour le style général et/ou l’état d’esprit, sans oublier l’univers des légendes d’aujourd’hui du duo ChristinBilal. Bien entendu, la littérature (Science-Fiction notamment) peut être vue comme source d’inspiration et l’objet de quelques références (celle à Borges saute aux yeux). Si l’album ne fait que 12 chapitres (pour 192 pages), les péripéties assez diverses mettent bien en valeur cette ville étrange pour laquelle Jean et Karen arrivent à la conclusion qu’elle pense par elle-même en les guidant selon un plan connu d’elle seule. Autre observation par rapport à une référence BD : ici, les passages de l’univers des personnages vers cette ville se font sans autre transition qu’une sorte de malaise, ce qui n’a rien à voir avec les passages (dans un sens et dans l’autre) dans la série Philémon de Fred. Il est vrai que Philémon vit à la campagne. Quant au malaise ressenti ici par les personnages, il s’apparente surtout à une forme de mal-être propre à la vie urbaine (avec sa tendance à déshumaniser les individus) et qui ne fait que s’accentuer de façon absurde dans cette ville qu’on pourrait qualifier de fantasmée. D’ailleurs, l’éventuelle sortie dont personne n’a jamais pu parler, pourrait très bien conduire vers la mort. Dans ces conditions, la ville que les personnages arpentent pourrait être vue comme une sorte de purgatoire.

Paranoïa et pessimisme noir

Cela nous amène aux observations faites dans deux chapitres. D’abord, dans une sorte d’enclave à l’intérieur même de la ville, une communauté d’individus s’organise pour vivre en quasi autarcie avec ses règles propres, en obéissant à une poignée d’entre eux qui assument l’autorité suprême. Si dans un premier temps, Jean et Karine peuvent envisager de l’intégrer, ils s’aperçoivent rapidement que cette communauté est déjà minée par un mal qui finira par la détruire. Comme si les auteurs voulaient nous dire que toute tentative d’organisation humaine est vouée à l’échec. Dans un autre chapitre, Jean et Karen trouvent un hébergement provisoire dans ce qui ressemble à une église. Si l’accueil s’avère plus que correct, nos « naufragés » vont tomber de Charybde en Scylla. Globalement, cet album illustre donc un franc désenchantement vis-à-vis des agissements de l’espèce humaine qui manifeste un individualisme forcené dès lors qu’elle doit faire face à de graves difficultés. Dans ces conditions, seule la survie individuelle compte. D’ailleurs, l’épisode dans le métro montre leur avenir à Jean et Karen. Bien entendu, ils peuvent toujours considérer que cela n’était qu’une sorte de projection fantasmée et que, prévenus ils peuvent s’en méfier. Malheureusement, un regard de lecteur sent que ce couple de circonstance qui va encore affronter bien des épreuves risque fort d’y laisser des plumes.

Conclusion

Voici donc un album qui nous replonge dans l’univers des réflexions artistiques des années ’80. Si son style (avec une surcharge de détails, selon le goût de son dessinateur) qui nous renvoie à des références de l’époque peut apparaître quelque peu daté, sa lecture montre qu’il amène des réflexions qui n’ont rien perdu de leur acuité et de leur pertinence. Le noir et blanc est évidemment parfaitement adapté. La progression par épisodes permet un renouvellement des situations tout en accentuant régulièrement le côté absurde. Et le dessin bénéficie d’un savoir-faire qui annonce la carrière de Juan Giménez, futur dessinateur de la série La caste des méta-barons. Petit regret, l’album bénéficie d’un bonus graphique de 4 pages inutile au lieu d’un dossier de présentation du contexte éditorial.

La Ville – Ricardo Barreiro (scénario) et Juan Giménez (dessin)
iLatina : paru le 15 janvier 2026
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3.5

BO de la semaine : Aucun autre choix, Les Enfants de la Résistance, Send Help

Cette semaine marque l’arrivée en salle de trois films aux univers radicalement différents, mais dont les bandes originales méritent toutes l’attention. Entre un thriller psychologique coréen porté par une orchestration avant-gardiste, un drame historique français où la musique porte l’émotion, et un survival horrifique signé par le duo culte Raimi-Elfman, la musique de cinéma explore des registres variés. Focus sur les partitions qui accompagnent ces sorties.

Dans un film coréen sorti cette semaine, une chanson populaire des années 1980 envahit progressivement la bande-son jusqu’à couvrir les dialogues entre deux personnages. La conversation continue, mais la musique prend le dessus, les spectateurs ne peuvent suivre les paroles que grâce à des sous-titres qui apparaissent à l’écran. Ce choix radical illustre bien ce qui relie les trois bandes originales au programme : refuser que la musique reste sagement en arrière-plan.

Aucun autre choix : l’orchestration absurde de Jo Yeong-wook

Sortie France : 11 février 2026

Réalisateur : Park Chan-wook
Compositeur : Jo Yeong-wook
Avec : Lee Byung-hun, Son Ye-jin, Park Hee-soon

Après Decision to Leave (2022), Park Chan-wook revient avec Aucun autre choix, adaptation du roman Le Couperet de Donald Westlake, déjà porté à l’écran par Costa-Gavras en 2005. Le film suit You Man-su (Lee Byung-hun), cadre dans une usine de papier licencié après vingt-cinq ans de loyaux services. Incapable d’accepter la perte de son statut social, il décide d’éliminer méthodiquement ses concurrents sur le marché de l’emploi. Ce thriller noir, présenté en compétition à la Mostra de Venise 2025 et nommé à trois Golden Globes 2026, explore la violence absurde du capitalisme contemporain.

Pour porter musicalement cette descente aux enfers, Park Chan-wook retrouve Jo Yeong-wook, son compositeur fétiche depuis Oldboy (2004). Les deux hommes ont collaboré sur l’ensemble des films majeurs du réalisateur : Thirst, ceci est mon sang (2009), Mademoiselle (2016), Decision to Leave (2022). Cette fois, Jo Yeong-wook construit une partition enregistrée par le London Contemporary Orchestra aux studios Abbey Road, enrichie par la participation du violoncelliste Jean-Guihen Queyras.

L’approche musicale est radicale. Jo Yeong-wook emploie une orchestration singulière axée sur les instruments à vent : flûtes et clarinettes traités avec une tension agressive pour transformer le meurtre en labeur industriel. Le rythme est mécanique, presque hypnotique, illustrant la répétition absurde des actes de violence. Cette musique ne cherche pas à souligner l’horreur — elle l’intègre comme composante d’un système économique déshumanisé.

Une séquence stupéfiante illustre cette approche : You Man-su se retrouve face à Beom-mo, l’une de ses cibles, et réalise que cet homme constitue un miroir de sa propre situation. Pendant qu’il lui donne des conseils, la chanson « Red Dragonfly » de Cho Yong-pil envahit progressivement l’atmosphère jusqu’à couvrir les paroles des protagonistes. Les dialogues continuent, mais la musique les submerge — des sous-titres apparaissent à l’écran pour permettre au spectateur de suivre la conversation. Ce choix radical illustre l’absurdité de la scène : deux hommes condamnés par le même système, incapables de communiquer autrement que par le biais d’une chanson populaire des années 1980.

Park Chan-wook utilise magistralement la musique pour servir son récit, créant une atmosphère où la comédie noire rencontre le thriller social. La partition de Jo Yeong-wook fonctionne comme un commentaire acide sur la mécanique capitaliste, transformant la violence en routine industrielle. Cette approche rappelle les travaux de Ligeti ou de Penderecki : masses sonores évolutives plutôt que mélodies classiques, dissonances calculées plutôt qu’harmonie rassurante.

À écouter : Thème principal (instruments à vent), « Red Dragonfly » (Cho Yong-pil)

Les Enfants de la Résistance : l’émotion orchestrale de Philippe Rombi

Sortie France : 11 février 2026

Réalisateur : Christophe Barratier
Compositeur : Philippe Rombi
Avec : Lucas Hector, Nina Filbrandt, Octave Gerbi, Artus, Gérard Jugnot

Vingt ans après Les Choristes, Christophe Barratier revient au drame historique avec Les Enfants de la Résistance, adaptation de la bande dessinée à succès de Vincent Dugomier et Benoît Ers (vendue à plus de 2,5 millions d’exemplaires). Le film suit François, Eusèbe et Lisa, trois enfants courageux qui décident de résister à l’occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Sabotages, messages codés, évasions périlleuses : ils mènent des actions clandestines sous le nez de l’ennemi, armés uniquement de leur audace et de leur amitié.

Pour ce projet, Barratier s’entoure de Philippe Rombi, son collaborateur régulier. Le choix n’est pas anodin : Barratier n’est pas seulement cinéaste, il est guitariste classique de formation, diplômé de l’École Normale de Musique de Paris avec une licence de concert. Cette double compétence explique la place centrale qu’occupe la musique dans ses films. Contrairement à de nombreux réalisateurs qui considèrent la bande originale comme un élément parmi d’autres, Barratier compose avec Rombi dès l’écriture du scénario.

« La musique originale est très émouvante. On retrouve le Christophe Barratier des Choristes. »
— Marc F., spectateur, février 2026

La partition de Rombi pour Les Enfants de la Résistance s’inscrit dans la lignée des Choristes : une musique orchestrale qui porte l’émotion sans jamais tomber dans le pathos. L’approche privilégie les cordes et les cuivres pour créer une atmosphère à la fois aventureuse et mélancolique. Les moments de tension (sabotages, échappées) sont portés par des crescendos orchestraux, tandis que les scènes d’amitié reposent sur des mélodies plus intimes, presque chambristes.

Barratier et Rombi travaillent également avec des chants d’époque, intégrant des mélodies de la Résistance française sans jamais verser dans l’illustration historique simpliste. La musique fonctionne comme un pont entre 1940 et 2026, rendant accessible aux jeunes spectateurs (le film est recommandé à partir de 8 ans) une période sombre de l’Histoire. Cette dimension pédagogique sans être didactique fait la force du film : la musique éveille les consciences sans assommer le public.

Le ton mêle émotion et aventure, dans une mise en scène accessible qui s’adresse autant aux familles qu’au public scolaire. La fidélité à l’esprit de la bande dessinée originale préserve également le message de résilience qui a profondément touché les lecteurs. Gérard Jugnot retrouve Barratier vingt ans après Les Choristes, bouclant la boucle d’une collaboration fondée sur une même vision : la musique comme langage universel capable de transmettre des valeurs de courage, d’amitié et de justice.

À écouter : Thème principal (Philippe Rombi), chants de la Résistance

Send Help : le tandem Raimi-Elfman frappe encore

Sortie France : 11 février 2026

Réalisateur : Sam Raimi
Compositeur : Danny Elfman
Avec : Rachel McAdams, Dylan O’Brien

Sam Raimi revient au thriller horrifique avec Send Help, quatre ans après Doctor Strange in the Multiverse of Madness. Le film suit Linda Liddle (Rachel McAdams), employée discrète humiliée par son patron Bradley Preston (Dylan O’Brien). Après un crash aérien, les deux seuls survivants se retrouvent coincés sur une île déserte. Ce qui devait être une alliance de survie tourne rapidement à un affrontement psychologique et physique, où la dynamique de pouvoir s’inverse progressivement.

Pour accompagner cette bataille stratégique teintée d’humour noir, Raimi retrouve Danny Elfman, son compositeur fétiche depuis Darkman (1990). Les deux hommes ont collaboré sur la trilogie Spider-Man (2002-2007), Le Monde fantastique d’Oz (2013), et Doctor Strange in the Multiverse of Madness (2022). Leur langage musical commun repose sur une capacité à triturer l’orchestre, à injecter des sonorités inhabituelles et à jouer avec les ruptures de ton.

La bande originale de Send Help (23 morceaux) cultive une atmosphère oppressante et décalée. Elfman souligne les changements de pouvoir entre les deux protagonistes par des variations orchestrales brusques : passages de tension minimaliste (cordes frottées, percussions sèches) suivis d’explosions symphoniques lors des affrontements physiques. Cette approche rappelle le travail du compositeur sur Un Plan Simple (1998), où la tension montait par strates plutôt que par crescendos prévisibles.

Raimi décrit le film comme « une expérience de pouvoir et de manipulation, rythmée par des changements de dynamique imprévisibles ». La musique d’Elfman illustre parfaitement cette vision : elle ne se contente pas d’accompagner l’action, elle la commente avec ironie. Les moments de chaos sont portés par des cuivres nerveux et des chœurs dramatiques typiques du style « Raimi-esque », tandis que les séquences de survie reposent sur des textures plus organiques (bois frappé, percussions métalliques).

À écouter : Main Theme (Danny Elfman), « Jungle Fight », « Home Invasion »

Trois réalisateurs cultes, trois signatures musicales

Aucun autre choix pousse l’orchestration vers l’avant-garde : Jo Yeong-wook utilise les instruments à vent comme commentaire acide sur l’absurdité capitaliste, transformant le meurtre en labeur mécanique. L’enregistrement aux studios Abbey Road offre une richesse sonore au service d’une vision radicale.

Les Enfants de la Résistance mise sur l’émotion orchestrale française : Philippe Rombi construit une partition accessible qui porte les valeurs de courage et d’amitié sans jamais tomber dans l’illustration simpliste. La musique fait office de pont entre l’Histoire et le jeune public.

Send Help exploite le tandem culte Raimi-Elfman : trente-cinq ans après Darkman, les deux artistes continuent d’explorer les ruptures de ton et les expérimentations orchestrales au service d’un thriller psychologique teinté d’humour noir.

Trois films, trois stratégies musicales. De la Corée à la France en passant par l’Amérique, cette semaine de sorties cinéma confirme que la bande originale reste un terrain d’expérimentation infini. Il ne reste plus qu’à tendre l’oreille.

Morceaux à écouter cette semaine :

Aucun autre choix (BO disponible sur Spotify) :

  • Main Theme – Jo Yeong-wook
  • « Red Dragonfly » – Cho Yong-pil

Les Enfants de la Résistance (BO disponible sur Spotify) :

  • Thème principal – Philippe Rombi

Send Help (BO disponible sur Spotify) :

  • Main Theme – Danny Elfman
  • « Jungle Fight » – Danny Elfman
  • « Home Invasion » – Danny Elfman

Toutes les bandes originales sont disponibles sur les plateformes de streaming (Spotify, Apple Music, YouTube Music).

« Rocketeer » : variations autour d’un héros

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Recueil d’histoires courtes confiées à plusieurs artistes, ce second volume proposé par les éditions Delcourt revisite la figure du Rocketeer sous des angles multiples : héroïsme en temps de guerre, doutes amoureux, fascination publique et héritage. 

L’album assume pleinement sa nature fragmentaire. Chaque histoire isole un moment, une situation, un conflit, met en scène Rocketeer, et l’ensemble compose un portrait en facettes du personnage. 

Alors que les nazis sèment le chaos, l’une des premières intrigues le montre échouant dans une ferme. Ce n’est pas la force qui le sauve, mais la parole d’un enfant, capable de rappeler aux adultes qu’on ne traite pas un homme juste comme un criminel. Le livrer à la police reviendrait à servir l’ennemi. Dans une autre histoire, alors qu’un jeune garçon lui tire dessus, c’est à nouveau un enfant qui intervient et le protège. Le motif se répète : le héros, pourtant figure de puissance, dépend parfois de l’innocence et du discernement des plus jeunes.

Betty occupe évidemment une place centrale dans plusieurs récits. Alors qu’elle tourne un film, Cliff, inquiet à l’idée qu’elle puisse tomber amoureuse d’un acteur séduisant, l’espionne. Il finit accidentellement capté par la caméra en voulant intervenir alors qu’un incendie s’est déclaré. L’héroïsme spectaculaire contraste ici avec la maladresse sentimentale, et Betty, découvrant qu’elle était surveillée, réagit avec indignation. Ailleurs, intervenant à mauvais escient pour l’aider face à des admirateurs insistants, il tente de se racheter et lui montre la maison dans laquelle ils pourraient construire un foyer : projection d’un avenir plus stable, d’un désir de famille.

Un autre récit le voit affronter un géant de fer après avoir secouru un jeune homme. Ailleurs, le Rocketeer devient sujet d’étude. On examine son courage, ses compétences de pilote, sa capacité à utiliser un propulseur qu’il n’a pas inventé mais qu’il a su maîtriser mieux que quiconque. Il apparaît alors comme une figure inspirante pour toute une nouvelle génération d’aviateurs. L’hommage passe également par la présence d’Amélia, aviatrice pionnière qui a nourri l’imaginaire du héros. Le lecteur passe sans mal d’une histoire à l’autre, la pluralité l’emportant ici sur la densité. 

Graphiquement, l’album se caractérise également par cette forte hétérogénéité. Chaque artiste impose son style, parfois très éloigné du précédent. Cette diversité sert le principe même du recueil : multiplier les regards pour mieux célébrer le mythe. Et au final, entre action, sentiments et clins d’œil, ces nouvelles aventures composent une fresque très vivante. Le Rocketeer y apparaît à la fois comme un héros spectaculaire et un homme terriblement humain.

Rocketeer (vol. 2), collectif
Delcourt, 12 février 2026, 160 pages

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4

« La Bête du Nord » : Conan dans la ville aux faux-semblants

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En s’emparant du personnage populaire de Conan, Oscar Martin et Leonel Castellani livrent une aventure sèche, violente et plus subtile qu’il n’y paraît. Un one-shot qui regarde droit dans les yeux l’héritage de Robert E. Howard, mais sans renoncer à sa singularité.

La Bête du Nord s’inscrit dans un moment charnière de la carrière d’Oscar Martin. Après l’univers animalier et existentiel de Solo (et de son spin-off), l’auteur espagnol revient à une figure fondatrice de la culture populaire : Conan le Cimmérien. Non pas pour en proposer une énième relecture patrimoniale, mais pour s’autoriser ce que le domaine public permet enfin sans réserve : raconter une histoire de Conan, autre, libre, autonome, bref affranchie des récits déjà gravés dans le marbre.

Le postulat est d’une simplicité trompeuse. Conan n’est pas roi, il ne cherche pas à l’être. Il erre, comme souvent, à la lisière du monde civilisé. Une embuscade de bandits, un cheval volé, et le voilà à Hud-Hund Engaun, cité frontalière rongée par la corruption, coupée en deux par des clans rivaux. Dans une taverne, la violence à laquelle on l’associe traditionnellement surgit sans prévenir, et le barbare y révèle, une fois encore, cette force clinique qui le définit. Très vite, un puissant chef de clan remarque ses capacités hors du commun et lui confie une mission : retrouver sa fille, enlevée par le camp adverse, et rapporter la tête du coupable. En échange, il sera grassement rémunéré.

À partir de là, La Bête du Nord pourrait n’être qu’un récit de commande, un défilé de combats et de corps mutilés. Mais Oscar Martin prend un malin plaisir à pousser la logique à son paroxysme. Hud-Hund Engaun n’a pas livré toutes ses vérités. La mission est claire, mais le contexte ne l’est jamais tout à fait. Conan détruit ses adversaires (littéralement), mais aussi les mensonges qui président à sa venue. Le sauvetage annoncé glisse progressivement vers une mécanique de survie, puis une mise à nu des jeux de pouvoir locaux…

Oscar Martin respecte pour partie les codes posés par Robert E. Howard : l’album met en vignettes un Conan barbare, violent, mû par l’or autant que par l’instinct. La violence graphique est l’expression d’un monde malade, gangrené. Leonel Castellani déploie à cet égard un dessin d’une redoutable efficacité. Son Conan est anguleux, massif et inquiétant. Les corps s’entrechoquent, les muscles sont tendus à l’extrême, le sang coule à larges flots. Les scènes d’action sont lisibles, volontiers nerveuses, toujours chargées de tension.

Au final, La Bête du Nord est bien plus qu’un récit de baston testostéronée, même si elle assume pleinement ce versant-là. C’est une aventure d’heroic fantasy solide, immersive, qui exploite à merveille ce qu’est Conan : un homme libre et brutal dans un monde de chaînes invisibles. Les amateurs du Cimmérien y retrouveront l’essence du personnage, tandis que les néophytes découvriront pourquoi, près d’un siècle après sa création, cette silhouette venue du Nord continue de fasciner.

La Bête du Nord, Oscar Martin et Leonel Castellani 
Delcourt, 29 janvier 2026, 72 pages

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3.5

« Sois femme et tais-toi » : se réaliser

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Avec Sois femme et tais-toi – Dans l’œil de Delphine Seyrig, Nina Almberg et Arianna Melone proposent un récit à deux voix, tendu entre le cinéma et la mer, entre filiation et émancipation. L’album éclaire la naissance d’une conscience féministe à travers le destin croisé de Delphine Seyrig et de sa mère, Hermine de Saussure. Un album sensible et politique, publié aux éditions Steinkis.

En 1968, lors de la projection de Baisers volés de François Truffaut, on peut entendre : « Ce n’est pas une femme. C’est une apparition. » La phrase en soi est une fêlure. Nina Almberg et Arianna Melone la saisissent au vol pour ouvrir leur récit : Delphine Seyrig, blonde flamboyante, est scrutée dans un monde qui la regarde sans toujours la voir.

C’est de ce regard-là qu’il est question. Du regard masculin, normatif, prescripteur, que l’actrice apprend à identifier, puis à combattre. « Quand on voit des femmes dans des films d’hommes, on ne voit pas leur vie, ce qu’elles pensent… Leurs désirs refoulés, leurs difficultés à communiquer, leurs aspirations… », affirme-t-elle dans une interview pour Télérama en 1974. Le roman graphique fait entendre cette parole à maintes reprises, et par différents procédés.

Mais Sois femme et tais-toi s’affirme surtout dans la mise en parallèle du parcours de Delphine Seyrig avec celui de sa mère, Hermine de Saussure, dite Miette. À l’univers feutré des salons parisiens répondent les ponts de voiliers, le lac Léman, la Méditerranée. Hermine rêvait de mer, de navigation et d’aventure, aux côtés de son amie Ella Maillart. Un rêve cependant inachevé, brisé par une grossesse imprévue et le retour forcé aux convenances.

Entre les deux femmes, beaucoup de différences. Et pourtant, c’est la même aspiration à la liberté qui affleure. L’album le montre avec justesse : ce que la mère n’a pu accomplir jusqu’au bout, la fille tentera de le vivre autrement. Non sur l’eau, mais dans les images. Il s’agit de s’émanciper des prescriptions sociales, du regard masculin, de s’accomplir dans ce qui leur est refusé.

À partir des années 1970, le féminisme de Delphine Seyrig devient indissociable de son travail. Elle signe le Manifeste des 343 en 1971, prête son appartement pour des avortements clandestins, s’engage en faveur de l’IVG. Le récit rappelle, sans didactisme, ces gestes concrets et les replace dans un contexte où le corps des femmes reste un territoire largement contrôlé.

Le cinéma, lui aussi, est un champ de bataille. « Les producteurs sont des hommes… Les techniciens sont des hommes… Les agents… ce sont des hommes… », confie Maria Schneider. Les comédiennes sont venues dire l’envers du décor : humiliations ordinaires, rôles étriqués, sujets pour les hommes… Delphine Seyrig décide alors de rompre avec les usages : elle ne tournera plus qu’avec des réalisatrices !

Le passage derrière la caméra s’impose presque naturellement. Avec Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig réalise entre 1975 et 1977 le documentaire Sois belle et tais-toi !, auquel l’album fait explicitement écho. Une vingtaine d’actrices y prennent la parole, parmi lesquelles Jane Fonda.

Graphiquement, Arianna Melone accompagne ce mouvement avec une grande délicatesse. Son trait semi-réaliste, épuré, et ses couleurs chaudes et douces contrastent avec la relative violence des récits. Sois femme et tais-toi apparaît ainsi comme une double biographie, mais surtout une réflexion sur la condition féminine et ce qu’elle transmet : une colère, une lucidité, un désir de ne pas se contenter de la place assignée. 

Sois femme et tais-toi, Nina Almberg et Arianna Melone 
Steinkis, 29 janvier 2026, 152 pages

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« Le Vase de cristal » : mémoire juive

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Avec Le Vase de cristal, Astrid Goldsmith inscrit son récit familial dans une histoire collective plus vaste : celle des Juifs européens du XXᵉ siècle, déplacés, dispersés, parfois détruits.

À la mort de sa grand-mère Gisela, juive allemande installée à Fribourg, Astrid, 34 ans, se voit confier la tâche de vider l’appartement familial. Elle entreprend le voyage en van depuis la Belgique, rejointe en route par son père. Ce déplacement – Belgique–Allemagne – sert de cadre au récit : un road-trip sobre, sans romantisation, fait de silences pesants et de conversations tardives, où père et fille tentent de réparer une relation abîmée.

L’album est structuré en sept phases du deuil (choc, déni, colère, marchandage, dépression, résignation, acceptation), une variation personnelle autour d’un modèle classique. Bibelots, tapis, photographies, papiers administratifs : les objets deviennent des déclencheurs de mémoire. Ils imposent leurs récits.

Peu à peu, le père se met à parler. À travers lui émergent les fragments d’une histoire familiale marquée par la persécution nazie et l’exil forcé. Gisela est envoyée enfant en Angleterre en 1937, renvoyée en Allemagne l’année suivante, confiée ensuite à un oncle aux Pays-Bas, avant une fuite vers l’Afrique australe. Elle connaîtra l’Afrique du Sud, le refoulement administratif, puis la Rhodésie, avant de finir sa vie en Allemagne. D’autres membres de la famille n’ont pas survécu à la Shoah. Certains ont pu partir. D’autres ont disparu.

Astrid Goldsmith ne se contente pas de rappeler l’antisémitisme structurel de l’Allemagne nazie ; elle montre ses prolongements contemporains, les traces persistantes du rejet. Mais elle ne blanchit pas non plus son propre héritage colonial : ses grands-parents ont profité du système rhodésien, participant, même indirectement, au maintien des populations noires dans la pauvreté. Le livre tient ensemble ces deux réalités – persécution et privilège. 

Il est évidemment question de la matérialité du deuil. Vider un appartement est un exercice brutal : décider ce qui mérite d’être conservé, transmis ou jeté. Les objets portent un poids que les générations suivantes ne savent pas toujours accueillir. Pour Astrid, ils constituent une archive silencieuse.

L’album souffre toutefois d’une densité familiale parfois excessive : malgré l’arbre généalogique proposé, la multiplication des personnages et les allers-retours temporels rapides peuvent désorienter. Cela relève toutefois du détail, et Le Vase de cristal témoigne parfaitement d’une destinée juive européenne fracturée par la guerre, qui continue de modeler les descendants. À travers un appartement vidé, c’est une lignée dispersée qui se fait jour. 

Un récit intime, traversé par l’Histoire, celle où le malheur des Juifs s’érige en une force structurante pour ceux qui y survivent.

Le Vase de cristal, Astrid Goldsmith
Steinkis, 29 janvier 2026, 208 pages

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3.5

« Amère » : aimer et s’épuiser

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Aux éditions Delcourt, Lucrèce Andreae raconte la fatigue, la culpabilité et la colère intériorisée quand la parentalité devient épreuve.

« Pourquoi ? Pourquoi Eden ne s’adapte pas ?? À la crèche, aucun enfant n’a de telles difficultés… On a accouru à toutes ses demandes… on l’a comblée de présence, de contacts physiques, de mots doux et d’attention… On l’a allaitée, portée, bercée, rassurée… Qu’est-ce qu’il fallait donc faire de plus ?? Son sentiment de sécurité devrait être aussi solide qu’un roc avec tout ça !! Eden est-elle insécure de nature ?? … ou serait-il possible que… ce soit de notre faute ?… »

Tout est là, dans ce vertige de questions. Dans Amère, Lucrèce Andreae raconte une mère qui doute, une enfant qui semble résister aux attentes, et cette zone grise où la meilleure volonté du monde se heurte inlassablement à la réalité psychosociale, affective et matérielle.

L’auteure documente l’écart, parfois abyssal, entre ce qu’on projette en tant que parent et ce qui arrive une fois le bébé présent. Entre les méthodes qu’on choisit et les effets qu’elles produisent. Entre l’idéal éducatif et la fatigue qui s’installe, durable et corrosive.

Au départ pourtant, tout est clair. Lucrèce Andreae veut bien faire. Elle lit, s’informe, adopte l’éducation positive. Allaitement, cododo, portage : elle embrasse une parentalité attentive, exigeante envers elle-même, tendue vers l’objectif de satisfaire le bébé dans son épanouissement quotidien. Mais Eden ne va pas bien. À la crèche, la séparation est un supplice. Les puéricultrices n’ont jamais vu ça. L’enfant s’enferre dans la peine. La mère aussi.

Alors se poursuit une spirale bien connue des parents : les comparaisons silencieuses, la jalousie honteuse envers ceux pour qui ça a l’air plus simple, le soupçon permanent de mal faire. On observe les autres familles, on scrute leurs enfants sages, leurs routines efficaces, et l’on se demande ce qui cloche chez soi. Cette fatigue-là n’est pas seulement physique. Elle est également morale. À la « sangsue » qui ne s’endort qu’au sein et qu’on imagine jeter par la fenêtre s’ajoutent les masques sociaux que l’on s’inflige pour faire bonne figure.

Lucrèce Andreae en vient à consigner les journées de sa fille comme on tiendrait un carnet de bord en pleine tempête. Chercher une logique. Un point d’ancrage. Mais plus elle observe, plus le doute gagne du terrain. Elle remet en question ses décisions passées. Les rares phases de répit sont trop brèves pour réparer quoi que ce soit.

Autour de ces parents dépassés par les événements, les avis, évidemment, pleuvent. Des conseils déguisés en reproches. Des commentaires sur l’allaitement prolongé, le cododo, les choix éducatifs. Mais Amère raconte précisément l’impossibilité de plaquer un modèle universel sur une expérience singulière et intime. Chacun nourrit des attentes propres face à la parentalité ; et chacun traverse, ou non, ses écueils.

L’album ne cesse en fait d’explorer le gouffre entre la théorie et le vécu. Entre ce que l’on croit juste et ce que l’on traverse réellement. Entre la promesse d’une parentalité consciente et la brutalité du quotidien quand l’enfant ne dort pas, panique à la séparation, réclame le sein à trois ans pour s’endormir.

Lucrèce Andreae se retrouve par ailleurs en panne sèche artistique, quand son compagnon parvient, lui, à boucler en quelques mois un album promis à une belle destinée éditoriale. Le décalage se creuse encore. 

Autre difficulté : quand Eden commence à parler, le bégaiement apparaît. L’orthophoniste entre dans le paysage. Et l’auteure de se persuader qu’elle a aliéné son enfant, qu’elle a créé le problème et l’a entretenu. Elle est au bord. Elle fait des crises d’angoisse.

Un podcast sur la parentalité positive finit même par faire voler en éclats ses croyances les plus enracinées. Elle a le sentiment d’avoir été trompée. D’avoir cru à une promesse simplificatrice. Puis arrive la dépression…

Amère, c’est un concentré d’honnêteté sans ambages. Est montrée la colère, la culpabilité, la fatigue chronique… L’album ne prétend jamais à l’universalité, bien entendu. C’est une expérience personnelle, située, qui ne peut être plaquée sur toutes les parentalités. Et au fond, l’album parle moins d’éducation que de vulnérabilité, moins d’enfants que d’adultes qui essaient de tenir debout. 

Amère, Lucrèce Andreae 
Delcourt, 12 février 2026, 216 pages 

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