La Ville, son attraction malsaine

Dans cet album cosigné des Argentins Ricardo Barreiro (scénario) et Juan Giménez (dessin), un homme et une femme se retrouvent piégés dans une ville qu’ils explorent, chapitre après chapitre, à la recherche d’une issue qui se dérobe régulièrement. A l’origine, ces épisodes sont parus dans la revue italienne « Lanciostory », à partir du n°7 de sa huitième année (1982). C’est donc une sorte de cadeau que nous font les éditions iLatina avec cette toute première édition en français.

Le narrateur, Jean, travaille comme publiciste à Paris. On pourrait imaginer pire comme situation, mais sa vie s’avère particulièrement monotone, seulement agrémentée (et encore) par ses rendez-vous pour quelques sorties avec Jeanine. Un soir, un peu dégouté par la tournure des événements, il décide de rentrer chez lui à pied. Étrangement, il finit par se retrouver dans un quartier désert où il ne reconnaît rien. De plus, à 9 heures passées il fait toujours nuit. Alors que la panique le gagne, il se croit tiré d’affaire quand il entend le bruit d’un véhicule. Las, depuis ce véhicule équipé d’une tourelle façon blindé militaire, un homme lui tire dessus sans sommation avec une mitrailleuse. Il devra son salut à une jeune femme qui riposte et couvre sa fuite avec sa propre arme. Elle l’entraine chez elle et lui explique la situation. « Naufragée » depuis cinq ans, elle survit dans cette ville sans nom et apparemment sans limites. Elle s’appelle Karen et faisait le trottoir non loin du port de Marseille. Seul point positif, Karen a échappé à sa condition de prostituée.

La suite se présente sous la forme de chapitres qui montrent les situations auxquelles Karen et Jean font face pour tenter de sortir de cette ville-piège où ils ont abouti de façon incompréhensible. Nous sommes clairement dans une situation fantastique où l’absurde règne en maître. A noter que la parution initiale se situe pendant la dictature militaire (1976-1983) en Argentine, élément essentiel à prendre en compte pour la lecture d’un album où la violence et la paranoïa se disputent la vedette. On note également que l’action se situe dans une ville tentaculaire où toutes les indications sont en espagnol, à une époque où l’exode rural et l’urbanisation galopante inquiétait sourdement et faisait évidemment réagir la sphère artistique. A ce titre, on note les nombreux points qui évoquent des influences ou des échos, notamment du côté de la BD, avec des noms comme Moebius, Manara, Hugo Pratt ou Caza pour le style général et/ou l’état d’esprit, sans oublier l’univers des légendes d’aujourd’hui du duo ChristinBilal. Bien entendu, la littérature (Science-Fiction notamment) peut être vue comme source d’inspiration et l’objet de quelques références (celle à Borges saute aux yeux). Si l’album ne fait que 12 chapitres (pour 192 pages), les péripéties assez diverses mettent bien en valeur cette ville étrange pour laquelle Jean et Karen arrivent à la conclusion qu’elle pense par elle-même en les guidant selon un plan connu d’elle seule. Autre observation par rapport à une référence BD : ici, les passages de l’univers des personnages vers cette ville se font sans autre transition qu’une sorte de malaise, ce qui n’a rien à voir avec les passages (dans un sens et dans l’autre) dans la série Philémon de Fred. Il est vrai que Philémon vit à la campagne. Quant au malaise ressenti ici par les personnages, il s’apparente surtout à une forme de mal-être propre à la vie urbaine (avec sa tendance à déshumaniser les individus) et qui ne fait que s’accentuer de façon absurde dans cette ville qu’on pourrait qualifier de fantasmée. D’ailleurs, l’éventuelle sortie dont personne n’a jamais pu parler, pourrait très bien conduire vers la mort. Dans ces conditions, la ville que les personnages arpentent pourrait être vue comme une sorte de purgatoire.

Paranoïa et pessimisme noir

Cela nous amène aux observations faites dans deux chapitres. D’abord, dans une sorte d’enclave à l’intérieur même de la ville, une communauté d’individus s’organise pour vivre en quasi autarcie avec ses règles propres, en obéissant à une poignée d’entre eux qui assument l’autorité suprême. Si dans un premier temps, Jean et Karine peuvent envisager de l’intégrer, ils s’aperçoivent rapidement que cette communauté est déjà minée par un mal qui finira par la détruire. Comme si les auteurs voulaient nous dire que toute tentative d’organisation humaine est vouée à l’échec. Dans un autre chapitre, Jean et Karen trouvent un hébergement provisoire dans ce qui ressemble à une église. Si l’accueil s’avère plus que correct, nos « naufragés » vont tomber de Charybde en Scylla. Globalement, cet album illustre donc un franc désenchantement vis-à-vis des agissements de l’espèce humaine qui manifeste un individualisme forcené dès lors qu’elle doit faire face à de graves difficultés. Dans ces conditions, seule la survie individuelle compte. D’ailleurs, l’épisode dans le métro montre leur avenir à Jean et Karen. Bien entendu, ils peuvent toujours considérer que cela n’était qu’une sorte de projection fantasmée et que, prévenus ils peuvent s’en méfier. Malheureusement, un regard de lecteur sent que ce couple de circonstance qui va encore affronter bien des épreuves risque fort d’y laisser des plumes.

Conclusion

Voici donc un album qui nous replonge dans l’univers des réflexions artistiques des années ’80. Si son style (avec une surcharge de détails, selon le goût de son dessinateur) qui nous renvoie à des références de l’époque peut apparaître quelque peu daté, sa lecture montre qu’il amène des réflexions qui n’ont rien perdu de leur acuité et de leur pertinence. Le noir et blanc est évidemment parfaitement adapté. La progression par épisodes permet un renouvellement des situations tout en accentuant régulièrement le côté absurde. Et le dessin bénéficie d’un savoir-faire qui annonce la carrière de Juan Giménez, futur dessinateur de la série La caste des méta-barons. Petit regret, l’album bénéficie d’un bonus graphique de 4 pages inutile au lieu d’un dossier de présentation du contexte éditorial.

La Ville – Ricardo Barreiro (scénario) et Juan Giménez (dessin)
iLatina : paru le 15 janvier 2026
Note des lecteurs0 Note
3.5

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