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« La Vengeance » : les ténèbres du Wyoming

Dans les contrées sauvages et impitoyables du Wyoming du XIXe siècle, un homme est déterminé à rendre justice et à venger les atrocités commises contre sa famille. Avec une plume économe mais un dessin immersif, David Wautier nous plonge dans une quête de rédemption marquée par le deuil, la culpabilité et l’instinct primal de survie.

Richard Hatton aurait pu être le symbole de l’homme ayant conquis l’Ouest américain. Il possède une ferme, quelques terres, une famille aimante et dévouée. Mais il voit cependant son existence basculer dans l’abîme lorsque sa femme, Mary, est sauvagement agressée et tuée par Jim Pickford et ses complices, de passage dans les environs. Est-il responsable de cet assassinat, lui qui avait laissé son épouse seule ? Cette tragédie, mâtinée de culpabilité, constitue le début d’une descente aux enfers pour Richard Hatton. Car obsédé par un ardent désir de vengeance, il va tout plaquer pour se lancer dans une vendetta impitoyable.

Abandonnant sa ferme, vestige d’un passé souillé, le désormais ex-fermier entreprend une odyssée sanguinaire, entraînant avec lui ses deux jeunes enfants dans les milieux hostiles et souvent glaciaux du Wyoming. Cette décision soulève évidemment quelques questions sur les conséquences de ses choix et sur la fine frontière séparant la justice de la vengeance. Mais David Wautier fait montre de pudeur en la matière, et la narration du périple d’Hatton est surtout rythmée par l’action, les épreuves qui testent la résilience face à la faim, au froid et à la peur. Le portrait est brut : c’est celui d’un homme poussé à ses limites.

La traque de Jim Pickford et de ses acolytes s’avère d’autant plus difficile que leur réputation sème la terreur parmi les villageois, lesquels préfèrent le silence à la potentielle colère des criminels. Dans sa quête vengeresse, Hatton a pour seuls compagnons ses propres démons et une solitude dont ses enfants constituent les uniques obstacles. Dans un exercice très immersif, David Wautier excelle : les paysages désolés du Wyoming pourraient se confondre avec le désert émotionnel que traverse l’ex-fermier, accentuant le caractère impitoyable de sa mission.

Le dénouement de l’histoire, cette confrontation inévitable, n’est finalement qu’un climax de façade. Car ce qui fait la sève du récit, ce qui soulève des interrogations universelles, c’est la nature de la justice poursuivie et le coût de la vengeance pour Hatton et les siens. L’homme, enfin, retrouve le sourire ; après s’être vengé, il ressent une forme de soulagement. Mais il n’en demeure pas moins une absence, un vide que rien ne pourra jamais combler.

Western moderne autour des thèmes de la culpabilité, de la perte et de la justice personnelle, La Vengeance est bien mené, plus immersif que foisonnant. La frontière entre le bien et le mal se brouille sous le poids des circonstances. Et David Wautier conserve une certaine distance : il scrute son protagoniste, expose ses reliefs psychologiques mais ne l’idéalise jamais, laissant transparaître les douleurs intérieures et leurs conséquences inexpiables. Une jolie réussite. 

La Vengeance, David Wautier 
Anspach, mars 2024, 96 pages

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3.5

« Les Pittoresques Expéditions du Major Burns » : aventure et humour

Pour son troisième tome, Les Pittoresques Expéditions du Major Burns nous entraîne dans le sillage du Major Burns, du docteur Wayne et du professeur Pool, dans une série d’aventures rocambolesques et d’explorations scientifiques autour du globe.

Une expédition scientifique exceptionnelle est menée à bord d’un cargo, sous l’égide du professeur Pool, accompagné de ses inséparables (?) compagnons, le major Burns et le docteur Wayne. Alors que Burns voit dans cette odyssée une occasion inouïe d’enrichir le savoir humain, Wayne, quant à lui, affiche un enthousiasme nettement moins ardent… qu’une rencontre avec un cachalot ne va pas démentir.

Le Major Burns et le docteur Wayne forment un duo comique d’une grande complémentarité : c’est à travers eux que sont créés les décalages humoristiques et qu’émerge l’absurde. Leur périple les conduit à la découverte de lieux emblématiques et mystérieux, d’une sépulture maltaise à un vaisseau fantôme, sans oublier les trésors égyptiens et les cryptes oubliées. Ces aventures se fondent sur un arrière-plan historique riche, renforcé par les fiches pédagogiques intercalées entre chaque récit.

Ce tome se caractérise par son ironie bon enfant et sa capacité à tourner en dérision ses protagonistes. L’utilisation de l’humour, loin d’être gratuite, sert parfois de critique sociale et de commentaire sur la nature humaine. Il suffit par exemple de lire les informations distillées sur le « jus de momie » pour le comprendre. 

Devig, à travers son dessin en ligne claire, rend hommage aux grands classiques de la bande dessinée. Il insuffle une légèreté appréciable à son album et l’immersion dans cet univers fantasque fonctionne plutôt bien. Les Pittoresques Expéditions du Major Burns entremêle avec talent dimension historique, aventure et humour, et une grande partie de son charme est tirée précisément de là : l’habile mélange des genres, auxquels on peut ajouter le fantastique.  

Les Pittoresques Expéditions du Major Burns (T.03), Devig
Fluide glacial, mars 2024, 56 pages

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3

« Barcelona, âme noire » : un destin spécial sous le franquisme

Dans un contexte historique marqué par la dictature de Franco, Barcelona, âme noire dépeint l’épopée tumultueuse de Carlos Vargas Moreno, un entrepreneur devenu mafieux. Porté par Denis Lapière, Gani Jakupi, Ruben Pellejero, Eduard Torrents et Martín Pardo, le récit nous entraîne dans les méandres d’une Barcelone en proie aux turpitudes du pouvoir et de la pègre. 

Barcelona, âme noire s’ouvre sur le destin tragique de Carlitos. Adolescent marqué par l’assassinat de sa mère, il rejoint la France pour échapper au franquisme, et est rapidement initié aux affaires illicites, lesquelles commencent par le passage clandestin de produits interdits en Espagne. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les auteurs échafaudent une épopée dont le récit transcende l’individuel pour embrasser l’histoire collective d’une famille, d’une société et d’une époque. Le franquisme, son régime corrompu, ses policiers compromis, sa pègre et leurs petits arrangements financiers se trouvent en effet en bonne place dans le roman graphique.

Carlos préfère ne pas évoquer, et même oublier, les accusations portées contre son père, soupçonné d’être coupable de plusieurs meurtres, dont celui de sa propre femme. Il reprend l’épicerie familiale, étend ses activités et se fraie un chemin jusqu’aux sommets de la pègre de Barcelone. Plus que les dilemmes moraux, ce sont les choix forcés par les circonstances qui semblent sous-tendre Barcelona, âme noire. Le récit illustre ainsi comment les événements de la guerre civile espagnole et la dictature franquiste façonnent la psyché et les destinées individuelles, encourageant Carlos sur la voie de la criminalité, sans toutefois lester le personnage d’une noirceur inexpiable (il recueille par exemple son demi-frère comme s’il s’agissait de son propre fils). 

Malgré ses nombreux intervenants – Denis Lapière, Gani Jakupi, Ruben Pellejero, Eduard Torrents, Martín Pardo –, Barcelona, âme noire possède une cohérence visuelle et narrative totale. Fenêtre ouverte sur le franquisme, procédant par défiance et connivence, l’album se distingue aussi par ses nombreuses transitions temporelles. Ces dernières permettent aux auteurs de restituer l’essence d’une vie mouvementée, basée pour partie sur les opportunités, pour partie sur les mensonges, mais en apportant suffisamment de contexte et de profondeur aux personnages, et surtout à Don Carlos, pour lui épargner tout manichéisme simplificateur.

Passant de victime à coupable, d’ingénu à machiavélique, abîmé par la vie mais capable de duplicité et de violence, bref profondément humain, dans ses aspects les plus lumineux comme les plus sombres, Carlitos, devenu Don Carlos, constitue la ligne directrice et l’argument numéro un de Barcelona, âme noire. Mais l’œuvre est multidimensionnelle et la manière dont elle envisage l’impact de l’Histoire sur les destins individuels de ses personnages révèle beaucoup des mécanismes de pouvoir dans une société en crise. Très engageant, souvent même passionnant, le récit gagne encore en sophistication à travers le regard que Carlos pose sur lui-même : celui d’un enfant qui cherche à tuer le père, à se détacher de son héritage, mais qui en reproduit pourtant certains réflexes… 

Barcelona, âme noire, Gani Jakupi, Denis Lapière, Pardo Rodriguez, Rubén Pellejero et Eduard Torrents
Dupuis, mars 2024, 148 pages

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4

« Mon âme vagabonde » : jeune femme en quête de sens

Dans Mon âme vagabonde, Tohar Sherman-Friedman nous invite à partager son intimité. Ce roman graphique empreint de sincérité et d’authenticité se veut foisonnant de monologues introspectifs, au sein desquels l’autrice explore les tourments de sa génération, ses angoisses personnelles et sa place dans une société en constante mutation.

Tohar Sherman-Friedman est une jeune femme pleine de doutes, de peurs et d’aspirations parfois floues. Son roman graphique, autobiographique, est résolument tourné vers l’introspection, et les questions existentielles s’y mêlent aux réflexions générationnelles, qui les englobent. C’est avec une précision parfois désarmante que l’illustratrice israélienne radiographie ses affects, ses troubles, les relations interpersonnelles qu’elle noue – ou fuit. 

Poursuivant sur la lancée de son premier succès, Les filles sages vont en enfer, Tohar Sherman-Friedman se livre pleinement, dans un récit découpé en chapitres organisés autour des expériences marquantes de sa vie. De sa lutte contre l’anxiété quotidienne à ses interrogations sur son identité, son corps et sa carrière, chaque page est un pas de plus dans le jardin secret de l’autrice. Les récits de la pandémie de Covid-19, de sa vie amoureuse et des défis du quotidien se succèdent, peignant le portrait d’une femme incertaine, vulnérable, peu à l’aise avec son corps.

Mon âme vagabonde interroge à sa manière la place de la femme dans la société contemporaine. De la maternité, envisagée avec un mélange d’envie et d’appréhension, à la réduction mammaire, en passant par la jalousie féminine, Tohar Sherman-Friedman aborde sans détour les thématiques liées à la féminité. Elle expose avec profusion ses interactions avec son compagnon, entre tendresse et remises en question, et partage ses luttes intérieures, comme les angoisses, tenaces, parfois envahissantes, et son rapport conflictuel à son corps – elle déteste par exemple sa poitrine.

L’évocation de sa scolarité dans une école de design en Israël offre un aperçu de son cheminement professionnel et créatif, tandis que la santé mentale est convoquée à différents moments, et notamment par le truchement d’une dépression diagnostiquée… par un test de personnalité en ligne. L’univers intérieur de l’autrice est riche et a vraiment de quoi passionner le lecteur. Sans égocentrisme, Tohar part de sa situation personnelle, qu’elle met à nu, pour finalement se faire ambassadrice (inavouée) de tous ceux, nombreux, qui se retrouveront en tout ou en partie dans ses descriptions. 

Mon âme vagabonde est une œuvre introspective et universelle, où Tohar Sherman-Friedman se fait le miroir des angoisses, des doutes et des aspirations d’une génération en quête de repères. Avec sensibilité et acuité, elle offre un regard empreint de sincérité sur ses sentiments, les épreuves qu’elle traverse et la manière dont elle les appréhende.

Mon âme vagabonde, Tohar Sherman-Friedman 
Delcourt, mars 2024, 152 pages

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3.5

« Toubab » : éveil sénégalais

Dans Toubab, Nuria Tamarit narre le voyage initiatique de Mar, une adolescente confrontée à la découverte d’une culture radicalement différente, au Sénégal. À travers ses yeux, nous explorons les thèmes de la croissance personnelle et de la découverte culturelle.

Mar est une jeune fille de 17 ans assez ordinaire : un peu trop connectée et nombriliste, elle a du mal à imaginer ses journées sans les notifications qui les rythment habituellement. La voilà cependant entraînée, un peu malgré elle, dans un voyage au Sénégal avec sa mère, dans le cadre d’une mission humanitaire. Sa dépendance aux réseaux sociaux et son sentiment d’isolement sans connexion constante à Internet la placent d’emblée dans une posture de malaise face à cet environnement qui, de plus, lui est totalement étranger. Ce décalage amorce le premier niveau d’un voyage initiatique, où l’inconfort et le manque deviennent le terreau d’une transformation personnelle.

Car peu à peu, Mar s’ouvre aux charmes et à la richesse humaine du Sénégal. Elle découvre une société où le matérialisme et la pression capitaliste cèdent la place à l’humanité, au partage, et à une joie de vivre plus spontanée. Cette transition de Mar, d’une focalisation sur le manque à une appréciation de l’abondance tout à fait différente, souligne ce qui constitue le cœur du récit : l’éveil culturel. À travers les danses spontanées, les sourires partagés et une alimentation qui marque une rupture avec sa routine, Mar commence à percevoir le monde extérieur comme plus significatif, plus foisonnant, plus diversifié que le monde virtuel, confiné dans son téléphone.

Le récit de Toubab, prenant, s’approfondit lorsque se posent des réflexions sur les aspirations à une vie meilleure et les périls de l’émigration vers l’Occident, mettant en lumière les complexités des désirs humains face aux réalités économiques et sociales. Plus qu’un simple écho aux drames actuels et récurrents de la Méditerranée, cela pousse Mar à considérer des questions plus larges sur la vie, le bonheur et la signification de l’appartenance à une communauté. Si le Sénégal offre à ses habitants une vie riche en chaleur humaine et en plaisir partagé, il n’en demeure pas moins que les sirènes de la société de consommation bourdonnent aux oreilles des autochtones, parfois au péril de leur vie.

Un objet quotidien, la tong, devient dans l’album un symbole puissant de la découverte culturelle de Mar. Qu’importe si un homme porte des tongs normalement dévolues aux femmes, les prescriptions européennes n’ont pas voix au chapitre là-bas. Mieux, Mar apprend le concept de propriété partagée : la communauté qu’elle côtoie est riche des biens de chacun, qui sont en quelque sorte socialisés, le besoin du moment justifiant la possession, toujours éphémère. Cela aboutit à des leçons d’humilité et de partage, apprises au cours de son voyage. Ces moments symbolisent parfaitement la transformation intérieure en cours, qui sous-tend Toubab.

Nuria Tamarit problématise à hauteur d’ado ce que signifie vraiment vivre en communauté. Elle invite à (re)découvrir l’essentiel au-delà du matériel. À travers le voyage de Mar, nous sommes invités à réfléchir sur nos propres vies, sur ce qui compte véritablement, et sur la beauté de l’ouverture au monde. Ce récit, aux illustrations « spontanées », nous rappelle que parfois, pour trouver ce qui est véritablement important, il faut être prêt à se perdre dans l’inconnu.

Toubab, Nuria Tamarit
Les Aventuriers d’ailleurs, février 2024, 128 pages

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3.5

Paperhouse : la fabrique du rêve

En réalisant Paperhouse, Bernard Rose donnait un sens profond aux rêves, ces chemins intimes qui peuvent donner accès à une compréhension de soi. Entre subconscient, rêve, cauchemar, monde parallèle et réalité, une jeune fille vit un périple qui la mène jusqu’au bout d’elle-même et en ressort grandie.

Voyage thérapeutique, immersion dans le sommeil paradoxal à travers un imaginaire tangible et sensuel, rencontre régénérante entre deux enfants perdus, choc traumatique, lyrisme ample et stimulant, Paperhouse a tout d’un film de série B qui sait se libérer du format d’un genre pour côtoyer les plus grands. Conte d’épouvante et de magie dans un récit anti-choral : c’est quasi exclusivement le point de vue de la jeune Charlotte Burke, remarquable, au jeu net et franc, sans fioritures, qui est mis en avant. Son personnage est tour à tour exaspérant, attachant, émouvant, puis d’une grande maturité émotionnelle.

La maison de papier

Le scénario repose sur un concept original, à la fois simple et fascinant : une jeune fille peut pénétrer dans un monde parallèle, une fois endormie, qu’elle a préalablement dessiné sur une feuille de papier. Cette ergonomie, cette idée fantastique génère chez le spectateur une curiosité sans cesse renouvelée. Que va-t-elle dessiner ? Comment sa créativité va se réaliser concrètement dans l’autre monde ? Que va dire le garçon qu’elle a humanisé ? Quels seront ses traits de caractère ? Est-elle responsable de lui ? Que va-t-il se construire entre eux ? Que sait-il de cette dimension ?

La mise en scène de Bernard Rose relève d’un grand sens de l’image. C’est globalement épuré, simple, mais toujours pictural, atypique et rare. Hans Zimmer, dans son génie au stade embryonnaire, offre une partition particulièrement saisissante, émouvante, avec ses synthés plein de spleen, de personnalité qui ne tombent jamais dans le kitch ou dans l’outrance.

Deux enfants perdus

Fait de bric et de broc, le style visuel de l’autre univers fait penser à l’esthétique d’Edward Scissorhands, avec ce même pouvoir d’évocation. Sa polysémie doit être réduite par l’intervention de Charlotte Burke, architecte de ses propres rêves, qui va se rendre compte qu’il existe des liens étroits entre son monde parallèle et sa vie personnelle. Une partie de ce qu’elle fabrique lui échappe et est le produit de son subconscient. Une autre partie est issue d’un réel qu’elle doit apprendre à connaitre. La relation qu’elle noue avec Elliott Spiers est authentiquement touchante. Ce dernier, mystérieux, charmant, attachant, gracieux, avec son visage d’ange, est un trésor pour la caméra. La synergie qui éclot de leur relation est l’atout majeur du film, son élan vital. Les dialogues entre eux ont quelque chose d’évanescent : décalés, suggestifs, énigmatiques, surréalistes, déraisonnables, incantatoires… On n’est jamais réellement les pieds sur terre. Le propos du film peut paraître tortueux, parfois insaisissable, comme un véritable serpent, mais sait se réapprovisionner d’enjeux et d’objectifs déterminants assez faciles à assimiler.

Du voyage surnaturel à la maturité

Le danger est potentiellement partout dans Paperhouse, mais l’aspect fantastique, surnaturel, étrange, avec sa propre logique interne, est là pour nous dire que tout est possible. Le film pose des questions sur la parentalité, sur les aspérités de l’enfance (l’image qu’on se fait d’un père absent, ses retrouvailles en demi-teinte avant un cocon familial retrouvé) et alterne des séquences horrifiques très graphiques, des moments bucoliques, oniriques, avec des sursauts d’espoirs, des envies d’évasions, etc.

Le spectateur peut se laisser aller à quelques spéculations malgré la lucidité de l’enfant sur ce qui lui arrive, avant le coup de maestria final, qui a quelque chose d’insensé, d’euphorisant, de poétiquement embelli et qui agit comme une libération, avec des marges d’interprétations (est-ce une ultime dilution entre les deux mondes ? Une hallucination passagère ? La relation entre les deux enfants est-elle achevée ?)

Malgré le point de vue adopté, toujours à hauteur d’enfants, Paperhouse est une œuvre profondément adulte, au propos averti, mûr et imprégné par une notion d’auteur. Le personnage de Charlotte Burke finit par gagner en maturité émotionnelle, digérer ce qui lui est arrivé et prendre de la hauteur, car elle a su décrypter et apprivoiser ce voyage qui oscillait entre rêve et réalité. C’est aussi un des atouts de l’enfance : croire au fantastique, ne pas toujours l’appréhender, en être déstabilisé et, parfois, en extraire le meilleur.

Les trésors enfouis de la perception humaine

Psychologie, métaphore, rêve, cauchemar, réalité, traumatisme, parentalité, crayon, dessin, maison, phare, océan, maladie, doute, espoir : le champ lexical du film est teinté de fantaisies et de considérations particulièrement profondes et touchantes. Un chef-d’œuvre résolument innovant, qui stimule le subconscient, touche à l’intime, pour mieux révéler les secrets et les trésors enfouis de la perception humaine.

Bande-annonce : Paperhouse

Fiche technique : Paperhouse

Synopsis : Petite fille solitaire et rêveuse, Anna découvre qu’elle peut entrer dans un monde parallèle, plus précisément dans une maison qu’elle a dessinée sur une feuille de papier. Les liens entre le monde réel et le monde imaginaire vont se resserrer, et le rêve va petit à petit virer au cauchemar…

  • Titre français : Paperhouse
  • Réalisation : Bernard Rose
  • Scénario : Matthew Jacobs d’après le roman de Catherine Storr
  • Direction artistique : Anne Tilby et Frank Walsh
  • Costumes : Nic Ede
  • Photographie : Mike Southon
  • Montage : Dan Rae
  • Musique : Stanley Myers et Hans Zimmer
  • Pays d’origine : Royaume-Uni
  • Format : Couleurs – 35 mm – 1,66:1 – Dolby Surround
  • Genre : drame, fantastique
  • Durée : 92 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis (10 septembre 1988), Royaume-Uni (10 septembre 1988)
  • Charlotte Burke : Anna Madden
  • Jane Bertish : Miss Vanstone
  • Samantha Cahill : Sharon
  • Glenne Headly : Kate Madden
  • Sarah Newbold : Karen
  • Gary Bleasdale : un policier
  • Elliott Spiers : Marc
  • Gemma Jones : Dr. Sarah Nicols
  • Steven O’Donnell : Dustman
  • Ben Cross : Dad Madden
  • Karen Gledhill : une infirmière
  • Barbara Keogh : la réceptionniste à l’hôtel
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5

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant : Appétissang

Croquer la vie est aussi angoissant qu’il n’y paraît pour Sasha, une jeune adolescente qui n’assume pas ses obligations de vampire. Premier long-métrage habile avec l’humour et appétissant par la réflexion qu’il propose, Vampire humaniste cherche suicidaire consentant constitue un récit d’apprentissage d’une finesse réjouissante. Le repas est servi avec modération !

Synopsis : Sasha est une jeune vampire avec un grave problème : elle est trop humaniste pour mordre ! Lorsque ses parents, exaspérés, décident de lui couper les vivres, sa survie est menacée. Heureusement pour elle, Sasha fait la rencontre de Paul, un adolescent solitaire aux comportements suicidaires qui consent à lui offrir sa vie. Ce qui devait être un échange de bons procédés se transforme alors en épopée nocturne durant laquelle les deux nouveaux amis chercheront à réaliser les dernières volontés de Paul avant le lever du soleil.

Pas besoin de s’arrêter aux itérations de Dracula, car il existe également un pendant féminin chez les vampires de notre siècle. Hormis la horde de prédateurs que l’on peut apercevoir dans moult  séries B, plus ou moins gore, c’est souvent dans les mains d’auteurs indépendants et dans des contrées atypiques qu’on se surprend à redécouvrir le mal profond qui conditionne ces héroïnes. En Suède (Morse), en Iran (A Girl Walks Home Alone at Night) et à présent au Canada, ces femmes vampires voyagent de plus en plus sur les grands écrans. Sans pour autant suivre la logique à laquelle les mythes folkloriques des buveurs de sang nous ont habitués, le tandem Ariane Louis-Seize et Christine Doyon nous prend à revers avec cette comédie dramatique rafraîchissante et qui ne manque pas de mordre avec humour.

À crocs et à sang

Du haut de ses 68 bougies soufflées, Sasha (Sara Montpetit) est une adolescente presque comme les autres, si on lui enlève ses canines trop longues et sa soif d’hémoglobine. Son quotidien est un calvaire, car son empathie l’empêche de croquer à pleines dents des humains fraîchement servis à domicile. Elle s’enferme dans sa chambre et dans une solitude qui inquiète forcément ses parents (Steve Laplante et Sophie Cadieux), ainsi que le reste de sa famille traditionaliste. Nous ne sommes d’ailleurs pas loin du portrait que l’on se fait de la Famille Addams, avec son lot d’excentricité. Mais le refus de Sasha de vivre comme ses aînés, son rejet de cette dépendance au sang et, par extension, au meurtre, la tiraille dans un choix cornélien. Il est enfin temps pour elle de rompre ce cycle de l’isolement et de confronter le monde qu’elle ne considère pas comme un garde-manger.

C’était déjà une problématique développée dans La peau sauvage, un court-métrage réalisé en 2016 par Louis-Seize qui met en scène une femme-serpent dont l’instinct animal et les désirs s’éveillent. Son cinéma est ainsi peuplé de créatures chimériques en quête identitaire et la petite Sasha dans son corps maudit par le sang ne fait pas exception. Si le programme semble chargé, la réalisatrice ne laisse jamais retomber le rythme, jonglant astucieusement entre la comédie et des bascules romantiques, suffisamment crédibles et pertinentes. Le tout est amené avec une tendresse qui efface progressivement le malaise généré par la relation improbable entre Sasha et Paul (Félix-Antoine Bénard). Ce dernier est le dépressif suicidaire du titre, mais il s’avère qu’il est aussi incompétent dans cette tâche que dans le reste de sa vie. On pourrait d’ailleurs comparer leur relation maladroite à celle que l’on peut découvrir dans la série The End of the F***ing World. D’une certaine manière, on se laisse happer par ce curieux mélange entre la nuit et les ténèbres.

N’oublions pas non plus Denise (Noémie O’Farrell), la cousine et mentor de Sasha dans sa quête existentielle. Ses récurrentes interventions aèrent l’intrigue de façon à provoquer un décalage comique bien senti et un sourire bien mérité. Tout n’est pas drôle pour autant et c’est dans le dernier acte que le jeune duo parvient à justifier une complémentarité inespérée et vivifiante. C’est ainsi que ce conte moderne et fantastique déroule sans peine son aspect onirique, d’une pudeur et d’un ludisme assez rares pour qu’on prenne la peine d’en discuter. C’est pourquoi Vampire humanité cherche suicidaire consentant est une petite pépite du cinéma québécois, de plus en plus créatif et présent sur les écrans. Pourvu que ça dure et qu’Ariane Louis-Seize puisse davantage étendre son bestiaire dans une carrière qui démarre sur les meilleures bases possibles.

Bande-annonce : Vampire humaniste cherche suicidaire consentant

Fiche technique : Vampire humaniste cherche suicidaire consentant

Titre international : Humanist Vampire Seeking Consenting Suicidal Person
Réalisation : Ariane Louis-Seize
Scénario : Christine Doyon, Ariane Louis-Seize
Direction de la photographie : Shawn Pavlin
Direction artistique : Ludovic Dufresne
Costumes : Kelly-Anne Bonieux
Montage : Stéphane Lafleur
Conception sonore : Marie-Pierre Grenier, Simon Gervais
Musique originale : Pierre-Philippe Côté (Pilou)
Mixage : Luc Boudrias
Directrices de casting : Tania Arana, Johanne Titley
Productrices : Jeanne-Marie Poulain et Line Sander Egede
Production associée : Irène Bessone et Anaëlle Beglet
Production : Art et Essai
Pays de production : Canada
Distribution France : Wayna Pitch
Distribution internationale : h264
Durée : 1h32
Genre : Comédie dramatique, Fantastique
Date de sortie : 20 mars 2024

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant : Appétissang
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3.5

Blue Summer (A Song Sung Blue), par une Chinoise de 26 ans

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A Harbin (nord-est de la Chine) aujourd’hui, Xian, adolescente de 15 ans vit avec sa mère, médecin dans un hôpital. Pour raison professionnelle, la mère part pour l’été en Afrique et laisse Xian chez son père.

On se pose quelques questions qui n’ont qu’une importance relative, mais révélatrice de ce que montre et ne montre pas ce premier long métrage de la Chinoise Gěng Zi-Hán. Ainsi, le début passe rapidement sur la situation de Xian (Zhōu Měi-Jūn) avec sa mère (Jing Liang), dont on apprend plus tard qu’elle travaille beaucoup et ne parle jamais de sa vie personnelle. Xian est assez catastrophée de devoir passer l’été chez son père (Long Liang) qu’elle n’a pas revu depuis un bout de temps et donc sortir de sa zone de confort. Mal dans sa peau et réservée, l’adolescente arbore sur son front des boutons issus d’une réaction allergique et elle n’apprécie pas trop les photos tendance glamour exposées dans le studio de son père. Alors, quand après avoir remarqué qu’elle a grandi, il l’appelle comme avant « La Pisseuse », l’agacement gagne l’adolescente. Mais c’est très révélateur du caractère du père, photographe. Lui est du genre introverti, habitué à mettre à l’aise ses clients pour prendre des photos avec des poses naturelles. Et puis, quelle est la situation exacte entre les parents de Xian : sont-ils divorcés, séparés, depuis quand et pourquoi ?

Xian et Mingmei

Chez son père, Xian fait rapidement la connaissance de Mingmei (Ziqi Huang), jeune femme d’environ 22 ans, très sûre d’elle et du charme qu’elle exerce. En effet, elle fréquente un homme marié et elle sait qu’elle plaît. Même si elle considère qu’elle n’a que peu d’amis (suffisamment pour jouer à un jeu de cartes japonais désigné comme le Jeu des fleurs), elle côtoie quand même pas mal de monde. Suite à une altercation avec sa mère, Mingmei s’installe naturellement chez le père de Xian. Mais, qu’est-ce qui relie l’un à l’autre ? Faut-il la croire, quand Mingmei présente Xian à des amis comme étant sa petite sœur ? Ou bien lorsqu’elle confie à Xian que son père l’amuse et qu’elle aurait pu sortir avec lui s’il était plus jeune ? Parmi d’autres, ces détails émergent au fur et à mesure. La complicité entre Xian et Mingmei s’épanouit à force de situations vécues en commun et de confidences échangées (elles dorment dans la même chambre, sur un grand lit, Xian avec son ours en peluche). Bien évidemment, la jeune femme en mesure de faire des plans pour son avenir fascine l’adolescente timorée qui se cherche. Cela n’empêchera pas Xian de se révéler capable de coups d’éclats assez inattendus. La séduisante Mingmei est habituée à obtenir assez facilement ce qu’elle veut. Ainsi, elle peut gagner de l’argent en posant et elle est en passe de devenir hôtesse de l’air, ce qui devrait lui permettre d’économiser les 30 000 yuans nécessaires pour s’installer à son compte comme commerçante. Quant à Xian, elle sent bien qu’elle ne dégage pas la séduction de son amie. Mais, sa fréquentation influe la jeune fille effacée et très sensible qui, de temps en temps, se laisse aller, au risque de choquer son entourage et même de perdre Mingmei. Ce qui rapproche Mingmei et Xian, c’est la façon dont les hommes cherchent à les conquérir, avec des cadeaux de valeur (présence du capitalisme en Chine et son influence matérialiste) et les étonnantes conséquences que cela entraîne. Ce sera d’ailleurs l’occasion pour Xian de révéler son caractère impulsif mais également calculateur, auprès de celui qui s’intéresse à elle. D’abord gênée, elle tente de profiter de la situation.

Bonne volonté et petits défauts

Un premier film avec les qualités (aspect esthétique réussi) et les défauts inhérents à ce genre. Parmi les détails qui font tiquer, le fait que visiblement Xian n’ait pas vu son père depuis longtemps quand elle vient s’installer chez lui, alors qu’il n’habite pas bien loin puisque la jeune fille n’a pas besoin de changer d’école. On constate aussi que certaines péripéties tombent comme un cheveu sur la soupe. Il manque le détail annonciateur pour éviter ces fausses ellipses (dont deux qui apportent des éléments essentiels), la réalisatrice privilégiant un minutage raisonnable (1h32). Autre point confus, Xian a beaucoup de temps libre (qu’elle passe donc essentiellement avec MingMei), mais on la voit à l’école où son père l’accompagne (excluant donc l’interprétation sous forme de flashback). Si le scénario (cosigné Gěng Zi-Hán et Liú Yi-Níng) manque un peu d’originalité et pêche sur quelques points de détail, il donne de l’épaisseur à la relation entre Xian et Mingmei dont les caractères se dévoilent progressivement. La réalisation est plutôt sobre, avec notamment des mouvements de caméras discrets qui mènent notre regard naturellement vers le détail voulu. Zijia Huang et Hank Lee signent une musique adaptée, à laquelle il faut ajouter les scènes de la chorale de l’école à laquelle Xian participe et une chanson sentimentale accompagnant le générique de fin. On note que le film ne comporte que peu d’extérieurs et donc de plans larges. On finit quand même par réaliser que le père habite dans un quartier particulier, son magasin situé sur une sorte de mezzanine d’un centre commercial. La fin est assez intéressante, car la mère de Xian rentre plus tôt que prévu… laissant la jeune fille à nouveau désemparée, avant une nouvelle surprise qui bouleverse la donne pour conclure. Au chapitre des petits questionnements, on remarque que les sous-titres utilisent deux couleurs, signalant deux langages dans les dialogues (le second étant le coréen, point que les chinois perçoivent mais qui ne fonctionne pas pour les spectateurs francophones). Un film présenté à la Quinzaine des cinéastes du festival de Cannes 2023.

Bande-annonce : Blue Summer (A Song Sung Blue)

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Fiche technique : Blue Summer (A Song Sung Blue)

Titre original : Xiǎo bái chuán (Chine)
Titre international : Blue Summer
Langues : mandarin et coréen
Réalisatrice : Gěng Zi-Hán
Scénaristes : Gěng Zi-Hán et Liú Yì-Níng
Sortie française : le 20 mars 2024 – 1h32
Production : The Seventh Art Pictures
Directeur de la photographie : Hao Jiayue
Musique originale : Zijia Huang et Hank Lee
Distribution France : Bodega Films
Avec :
Zhōu Měi-Jūn : Xian
Ziqi Huang : Mingmei
Long Liang : père de Xian
Jing Liang : mère de Xian

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3

Milkman : vrai ou faux laitier ?

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Dans un pays et une ville jamais cités, la narratrice elle-même anonyme raconte sa vie de jeune adulte marquée par de nombreux drames et une ambiance très particulière. Quant aux interventions inopinées du Laitier, elle les appréhende plus que tout.

Si le choix de l’anonymat ne doit rien au hasard, la première impression est bizarre parce qu’on ne sait pas trop à quoi se raccrocher. On peut même envisager qu’il s’agisse de politique-fiction voire d’une dystopie. La présentation éditeur n’aide pas trop, car elle se focalise avant tout sur le flou entretenu sciemment par la narration. A la recherche d’indices, on ne peut que remarquer qu’Anna Burns est Irlandaise. Enfin, au détour d’une phrase, on apprend que l’action se situe pendant les années 70. Alors, le doute n’est plus permis. Tout se passe en Irlande, à l’époque qu’en France on nomme « Les Troubles » ce qui convient parfaitement à la narration pour maintenir l’incertitude sur ce qui se passe exactement. A l’époque, le conflit se situait en Irlande du Nord ou catholiques et protestants s’opposaient sur fond de conflit avec l’Angleterre. Si les Irlandais voulaient s’affranchir de la domination anglaise, il leur restait beaucoup de choses à régler entre eux. En effet, outre l’opposition religieuse, ils devaient composer avec une opposition politique, entre républicains et nationalistes, ainsi qu’entre loyalistes et unionistes. Les vues des uns et des autres ont mené à la constitution de groupes paramilitaires et d’organisations ne reculant pas devant des actions terroristes meurtrières. La situation était explosive et, même avec le recul, la description qui en est faite va de la guerre à la guerre civile, en passant par la guérilla et le conflit ethnique.


La narratrice

Vu sous cet angle, on comprend mieux qu’une jeune fille de dix-huit ans ait beaucoup de mal à se situer dans cet imbroglio particulièrement tendu. Et ce d’autant plus qu’au sein même de sa famille tout le monde ne défend pas les mêmes convictions ! Dans cette famille nombreuse, la narratrice a perdu son père (mort de maladie), ainsi qu’un frère. Ses sœurs ainées sont mariées, l’une déjà veuve et une autre « bannie ». Elle-même s’occupe beaucoup de ses trois cadettes qu’elle nomme ses chtites sœurs, alors qu’elles l’appellent la sœur du milieu, ce qui fait donc sept filles dans la famille. La narratrice entretient depuis un an une relation avec un jeune homme qu’elle désigne comme son peut-être-petit ami, parce qu’ils n’arrivent pas à se décider à s’installer ensemble. Il semblerait que ce soit elle qui rechigne, car elle observe que le jeune homme, passionné de voitures, laisse son intérieur s’envahir littéralement de pièces mécaniques qui pourraient servir un jour. La narration s’intéresse de près à l’une de ces pièces qui, semble-t-il, comporte une indication de provenance étrangère subversive. Qui sait ce qui pourrait se passer si cela venait à se savoir ?

Le Laitier

La narratrice aime tellement lire – de la littérature classique – qu’elle poursuit cette activité jusqu’en marchant. Elle évite le XXe, ce qui peut s’interpréter comme une volonté d’évasion par rapport à son quotidien. Mais, son attitude ne manque pas d’attirer l’attention. Or, tout ce qu’on apprend d’elle, la façon dont elle présente les choses, montre qu’elle vit dans un milieu où il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Sa mère en particulier la tanne pour qu’elle se conforme à la norme. A l’époque, pour une femme, pas de surprise, la norme est de se marier (donc, régulariser toute relation sentimentale) et de faire des enfants (voir le nombre de ses frères et sœurs), si possible avec « un du même bord » qui pratique « la bonne religion » et habite « le bon côté de la ville. » Ce cadre familial doublé du cadre politique et triplé du cadre social enferme littéralement la narratrice dans un carcan infernal. Les interventions du Laitier constituent donc un avertissement sévère dans cet univers où des jeunes filles conditionnées se révèlent incapables de voir des nuances de couleurs dans le ciel. Dans leur esprit, les couleurs du ciel sont le bleu, ainsi que le blanc et le gris des nuages. Chacun des sept chapitres présente l’une des interventions du Laitier dans la vie de la narratrice. Des apparitions au premier abord quasiment anodines. Il s’approche d’elle discrètement, se retrouvant à ses côtés presque comme par enchantement. Elle le désigne comme Le Laitier dans sa narration, car il se déplace avec une camionnette blanche typique. Mais qui est-il exactement et que veut-il ? Pour l’entourage de la narratrice et les autres habitants du quartier, la rumeur se répand comme une trainée de poudre, elle a une liaison avec lui, alors qu’il ne fait que lui parler sans même la regarder et qu’elle fait tout pour l’ignorer. Mais, ils ont été photographiés ensemble ! En effet, un peu partout dans la ville (y compris dans les parcs) des appareils photos de surveillance sont disposés et se déclenchent au passage des uns et des autres, avec un petit bruit caractéristique. Avec cette surveillance constante, on comprend que la méfiance soit de rigueur. Le résultat est donc dans cette narration où rien ni personne n’est nommé de façon franche. Une confusion renforcée par les événements, puisque par exemple, la narratrice est amenée, à partir d’un moment, à parler de vrai-Laitier et de faux-Laitier.


Original et passionnant

Milkman a valu plusieurs prix à Anna Burns, dont le Booker Prize 2018. A la lecture, ce roman produit une impression unique, renforcée par un style auquel il faut s’habituer, la traduction de Jakuta Alikavazovic le mettant bien en valeur. Des phrases souvent longues pour décrire minutieusement ce que la narratrice s’interdit de nommer clairement, des paragraphes longs également et très peu de sauts de lignes pour reprendre son souffle. Étant donné la complexité de la situation, la narratrice trouve également naturel de faire de nombreuses digressions. S’il vaut mieux une lecture particulièrement attentive, celle-ci procure heureusement de réelles satisfactions. Ainsi, la narratrice fait sentir dans le détail comment l’action du Laitier s’infiltre dans les esprits de façon machiavélique, y compris dans le sien. Elle détaille donc comment certains s’y prennent pour exercer une pression psychologique déstabilisante pouvant mener jusqu’à des relations non réellement consenties sans que la victime se défende (aussi bien sur le moment que plus tard), mais elle fait également sentir l’influence d’une situation conflictuelle dans un pays sur les esprits des individus. Et puis, le texte réserve de nombreuses bonnes surprises, malgré la quasi absence de dialogues classiques. On note des échanges à l’absurdité hilarante, dans des registres assez divers, ainsi qu’un tic de langage (Ach !) qui revient dans la bouche de plusieurs des protagonistes, alors qu’il sonne très germanophone. A vrai dire, ce tic je me surprend moi-même à l’utiliser à l’occasion, alors…

Milkman, Anna Burns
Joëlle Losfeld éditions, février 2021

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4

« Les 100 derniers jours d’Hitler » : chronique d’une fin annoncée

Les 100 derniers jours d’Hitler, publié par les éditions Delcourt, se penche sur la période la plus sombre de la Seconde Guerre mondiale, marquée par un effroyable bilan humain et la chute inexorable du Troisième Reich. Adapté du livre de Jean Lopez, cet album illustre non seulement la dévastation causée par la guerre mais aussi les ultimes décisions d’Adolf Hitler, empreintes de désespoir et de destruction.

La fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe se caractérise par une phase particulièrement sanglante. La chronique de ces jours maudits révèle l’ampleur de la tragédie humaine, avec un bilan quotidien moyen de 30 000 vies fauchées. Dans cette période de chaos, Hitler, isolé mais toujours autocratique, impose sa vision destructrice jusqu’à l’effondrement final de son régime. L’adaptation en bande dessinée de l’ouvrage de l’historien Jean Lopez, par Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik, offre un regard visuel poignant sur ces événements.

La chute d’un empire

Les proches d’Hitler, conscients de l’importance des apparences, choisissent un itinéraire présentable pour rejoindre Berlin, évitant ainsi au Führer la vision des ruines causées par les bombardements, qui l’affectent au plus haut point. Parallèlement, le désespoir s’installe parmi la population et les soldats, confrontés à la déroute sur le front de l’Est et à la politique de la terre brûlée prônée par un Führer en état manifeste de déni. Ce que Les 100 derniers jours d’Hitler narre, c’est la déconnexion entre les aspirations et croyances du Chancelier nazi et les réalités du terrain, où son armée perd pied et batailles. Les témoignages de souffrance, comme ceux des déportés de Birkenau ou des civils de Breslau, illustrent quant à eux l’ampleur de la tragédie humaine. D’un côté, 16 000 personnes meurent à la suite d’une marche forcée, de l’autre ce sont des mères qui se voient contraintes d’abandonner leurs enfants gelés sur le bord du chemin, en quittant leur ville.

La politique de la désolation

L’obstination d’Hitler à refuser toute capitulation, associée à sa politique de la terre brûlée, précipite l’Allemagne dans une spirale de destruction. Les projets délirants du Führer, tels que ses plans architecturaux pour restaurer la grandeur de Linz, contrastent violemment avec la réalité du terrain, marquée par le désespoir et le chaos. La destruction de Dresde et d’autres grandes villes allemandes, les exécutions sommaires de plus en plus fréquentes, décrétées par des cours martiales volantes, et le recours au cyanure pour se suicider révèlent un régime en pleine déliquescence – mais prêt à tout pour maintenir une illusion de contrôle, y compris des promesses de renforts… qui n’existent plus. « Celui qui affirmera que la guerre est perdue sera rangé parmi les traîtres avec toutes les conséquences pour lui et sa famille », avancera par exemple le Führer, plein d’aplomb. 

Les derniers jours

Dans les ultimes moments du Troisième Reich, la figure d’Hitler se révèle dans toute sa complexité tragique. Refusant d’abandonner Berlin et se barricadant dans son bunker, il incarne mieux que jamais, dans la maladie et la démence, la détermination jusqu’au-boutiste qui a caractérisé son règne. La tentative de capitulation de Himmler, entreprise dans le dos du Führer, marque la désintégration finale du cercle intime nazi, signant l’échec ultime d’une idéologie mortifère, déjà battue en brèche par des résistants allemands et mise à mal par la ténacité des Russes, des Américains et des Britanniques.

Testament

Les 100 derniers jours d’Hitler offre une perspective glaçante mais nécessaire sur la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette bande dessinée met en lumière non seulement l’ampleur de la destruction et de la souffrance causées par la guerre, mais aussi la chute d’un dictateur qui, jusqu’à ses derniers jours, a refusé de reconnaître la réalité de sa défaite. Cette œuvre pédagogique, construite jour après jour, rappelle les sombres conséquences de l’hubris et de la tyrannie. Elle fait aussi état d’un régime qui, pour se maintenir, ira jusqu’à manipuler les horoscopes, recruter des enfants et remettre en question la Convention de Genève. En pure perte, car comme l’explique très bien le journaliste danois Jakob Kronika, alors en poste à Berlin, la défiance s’était depuis longtemps installée entre le peuple allemand et son Führer.  

Les 100 derniers jours d’Hitler, Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik 
Delcourt, février 2024

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4

« Transport à risques » : un nouveau Cédric dans la continuité

Dans son trente-sixième tome intitulé « Transport à risques », la série de bandes dessinées Cédric, créée par Raoul Cauvin et Laudec, poursuit l’exploration des aventures quotidiennes de son jeune protagoniste éponyme. Cette édition s’inscrit dans la continuité de l’univers de Cédric, tout en abordant des thématiques contemporaines avec humour et finesse.

« Transport à risques » met en scène avec humour des éléments très actuels. On peut évoquer l’utilisation d’une trottinette électrique par le grand-père de Cédric ou encore la confiscation du smartphone du jeune garçon en guise de punition. Ces situations, insérées dans le quotidien d’une famille moderne, font le lit d’un comique bon enfant : le grand-père provoque un accident aussi pathétique que dangereux, tandis que Cédric, manifestement atteint de nomophobie (la hantise de ne pas pouvoir faire usage de son téléphone portable), redouble d’ingéniosité pour duper ses parents en leur faisant croire que les communications numériques sont indispensables à l’éducation et la vie sociale des enfants de son âge.

Comme souvent, Laudec brode autour des dynamiques familiales et typiques de l’enfance, ici avec un grand-père manipulant sa fille pour se faire inviter au restaurant, ou Cédric confronté à l’oubli volontaire d’un mot de passe pour (une nouvelle fois) tromper ses parents et leur cacher un mauvais bulletin scolaire. Les personnages, pas bêtes, usent de stratégie pour naviguer dans leurs relations, parvenir à leurs fins, et surtout amuser le (jeune) lecteur.

L’intrigue concernant les sentiments non avoués de Cédric pour Chen, toujours au centre du récit, aborde avec sensibilité les affres de l’amour adolescent. Les malentendus se font légion, amplifiés par l’usage des réseaux sociaux, et même d’un drone délivrant une lettre à la mauvaise personne. Cette storyline met en lumière les difficultés inhérentes aux premiers émois amoureux, et permet surtout à l’auteur de caractériser plus avant son protagoniste : incertain, spontané, jaloux…

Parmi les quelques plus-values apportées à l’univers, on notera par exemple la mention des catastrophes naturelles, bien que présentées sur le mode humoristique. Cette approche ludique pour aborder des sujets sérieux se traduit aussi à travers la question de l’appartenance sociale : les craintes de Cédric vis-à-vis de la différence de milieu entre lui et Chen nourrissent l’une des bulles narratives de l’album. Et puis, il y a ce jour de congé qui n’en est pas un pour la maman de Cédric qui, croulant sous les requêtes familiales, préfère finalement partir au travail… C’est léger, ça ne paie pas de mine, mais c’est loin d’être gratuit.

À travers les péripéties de son jeune héros et de son entourage, « Transport à risques » offre une balade humoristique et pertinente sur les défis de la vie contemporaine, les dynamiques familiales et les inflexions de la jeunesse. Une recette qui fonctionne depuis 1986.

Cédric (T36) : Transport à risques, Laudec
Dupuis, mars 2024, 48 pages

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3

« Missak, Mélinée et le groupe Manouchian » : portraits de résistants

L’histoire de Missak Manouchian et de son groupe de résistants forme le cœur de la bande dessinée Missak, Mélinée et le groupe Manouchian. Fresque retraçant le parcours d’un héros de la Résistance française contre l’Occupation nazie, cette œuvre, née de la collaboration entre Jean-David Morvan, Thomas Tcherkézian et Hiroyuki Ooshima, et publiée aux éditions Dupuis, se distingue par son ancrage profond dans l’histoire, avec une résonance très actuelle, liée à la panthéonisation du couple Manouchian.

La bande dessinée plonge d’emblée le lecteur dans le contexte tumultueux du début du XXe siècle, marqué par les atrocités du génocide arménien. La déportation, les camps de concentration et les massacres de masse y sont dépeints avec une acuité douloureuse, témoignant de la genèse tragique de Missak Manouchian. Rescapé de ce génocide, l’orphelinat catholique arménien devient pour lui et son frère Garabed un lieu de souffrances mais aussi de résilience, où Missak commence, déjà, à forger son esprit de résistance, allergique aux injustices.

Arrivé en France grâce au passeport Nansen, Missak Manouchian découvre la solidarité ouvrière et la précarité des exilés. Cette dernière apparaît par exemple dans le camp de fortune qui l’accueille : le provisoire devient durable, et la vie s’organise dans la promiscuité et le manque. L’engagement politique du jeune Arménien prend racine dans cette période de lutte et de désenchantement. Adhérant au Parti communiste français en 1934, il poursuit un enrichissement intellectuel à la Sorbonne, tout en s’impliquant dans la vie politique et culturelle de l’époque. Sa rencontre avec Mélinée marque le début d’un compagnonnage tant amoureux que militant, scellant leur destin à celui de la Résistance. C’est précisément celle-ci qui va former le corps de l’album.

Dans ses premières pages, Missak, Mélinée et le groupe Manouchian dévoile les affiches de la propagande nazie contre le groupe Manouchian. Les auteurs posent ainsi le cadre d’un récit où la xénophobie et le mensonge servent la cause idéologique nationale-socialiste. Ceux qui finiront fusillés, ces résistants prêts à tout pour contrecarrer les plans allemands, font l’objet d’une diffamation assumée. Car l’album tout entier est dédié à la lutte acharnée de Manouchian et de ses camarades contre l’occupant allemand. Les actions de résistance, décrites avec un souci du détail et une réelle intensité dramatique, illustrent la détermination sans faille de ces hommes et femmes à combattre l’injustice et la tyrannie. 

Les compagnons de lutte de Manouchian nous sont présentés les uns après les autres, dans des planches génériques : leur portrait et un cartouche explicatif. L’album ne se contente pas de glorifier leurs actes ; il interroge aussi sur le prix de la liberté et le poids du sacrifice. Attaque à la grenade ou au fusil, lors d’un transport, d’un rassemblement ou dans une cantine, parfois directement visés dans les casernes, les Allemands, oppresseurs, subissent dans leur chair les actions d’insoumission de ces combattants de l’ombre.

Missak, Mélinée et le groupe Manouchian est un hommage convaincant à ceux qui ont refusé de céder face à l’oppression. À travers le prisme de Missak Manouchian, l’album invite à une réflexion profonde sur les valeurs de courage, de solidarité et de résistance, qui continuent d’inspirer les générations futures, comme en témoigne la panthéonisation de Missak et Mélinée. 

Missak, Mélinée et le groupe Manouchian, Jean-David Morvan, Thomas Tcherkézian et Hiroyuki Ooshima
Dupuis, février 2024, 160 pages

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3.5