« Barcelona, âme noire » : un destin spécial sous le franquisme

Dans un contexte historique marqué par la dictature de Franco, Barcelona, âme noire dépeint l’épopée tumultueuse de Carlos Vargas Moreno, un entrepreneur devenu mafieux. Porté par Denis Lapière, Gani Jakupi, Ruben Pellejero, Eduard Torrents et Martín Pardo, le récit nous entraîne dans les méandres d’une Barcelone en proie aux turpitudes du pouvoir et de la pègre. 

Barcelona, âme noire s’ouvre sur le destin tragique de Carlitos. Adolescent marqué par l’assassinat de sa mère, il rejoint la France pour échapper au franquisme, et est rapidement initié aux affaires illicites, lesquelles commencent par le passage clandestin de produits interdits en Espagne. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les auteurs échafaudent une épopée dont le récit transcende l’individuel pour embrasser l’histoire collective d’une famille, d’une société et d’une époque. Le franquisme, son régime corrompu, ses policiers compromis, sa pègre et leurs petits arrangements financiers se trouvent en effet en bonne place dans le roman graphique.

Carlos préfère ne pas évoquer, et même oublier, les accusations portées contre son père, soupçonné d’être coupable de plusieurs meurtres, dont celui de sa propre femme. Il reprend l’épicerie familiale, étend ses activités et se fraie un chemin jusqu’aux sommets de la pègre de Barcelone. Plus que les dilemmes moraux, ce sont les choix forcés par les circonstances qui semblent sous-tendre Barcelona, âme noire. Le récit illustre ainsi comment les événements de la guerre civile espagnole et la dictature franquiste façonnent la psyché et les destinées individuelles, encourageant Carlos sur la voie de la criminalité, sans toutefois lester le personnage d’une noirceur inexpiable (il recueille par exemple son demi-frère comme s’il s’agissait de son propre fils). 

Malgré ses nombreux intervenants – Denis Lapière, Gani Jakupi, Ruben Pellejero, Eduard Torrents, Martín Pardo –, Barcelona, âme noire possède une cohérence visuelle et narrative totale. Fenêtre ouverte sur le franquisme, procédant par défiance et connivence, l’album se distingue aussi par ses nombreuses transitions temporelles. Ces dernières permettent aux auteurs de restituer l’essence d’une vie mouvementée, basée pour partie sur les opportunités, pour partie sur les mensonges, mais en apportant suffisamment de contexte et de profondeur aux personnages, et surtout à Don Carlos, pour lui épargner tout manichéisme simplificateur.

Passant de victime à coupable, d’ingénu à machiavélique, abîmé par la vie mais capable de duplicité et de violence, bref profondément humain, dans ses aspects les plus lumineux comme les plus sombres, Carlitos, devenu Don Carlos, constitue la ligne directrice et l’argument numéro un de Barcelona, âme noire. Mais l’œuvre est multidimensionnelle et la manière dont elle envisage l’impact de l’Histoire sur les destins individuels de ses personnages révèle beaucoup des mécanismes de pouvoir dans une société en crise. Très engageant, souvent même passionnant, le récit gagne encore en sophistication à travers le regard que Carlos pose sur lui-même : celui d’un enfant qui cherche à tuer le père, à se détacher de son héritage, mais qui en reproduit pourtant certains réflexes… 

Barcelona, âme noire, Gani Jakupi, Denis Lapière, Pardo Rodriguez, Rubén Pellejero et Eduard Torrents
Dupuis, mars 2024, 148 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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