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En fanfare : un feel good movie de plus ?

Avec En fanfare, Emmanuel Courcol propose une fable moderne où la musique unit des mondes opposés, à travers le destin croisé de deux frères. L’émotion est là, au prix de quelques facilités.

À propos de son dernier opus, Emmanuel Courcol a déclaré vouloir à tout prix éviter la guimauve du feel good movie. L’objectif tenait de la gageure, tant son scénario est précisément celui d’une fable destinée à mettre du baume au cœur. Qu’on en juge : un chef d’orchestre de renommée internationale, apprenant qu’il est atteint d’une leucémie et que seule une greffe de moelle osseuse peut le sauver, découvre qu’il a été adopté et qu’il a un frère. Celui-ci habite dans le nord et a hérité d’une famille d’adoption d’un milieu populaire. Il trime dans une cuisine centrale et s’adonne le week-end à son hobby, tromboniste dans une harmonie municipale. Les deux vont se rencontrer, se comprendre et s’entraider : puisque Jimmy a sauvé Thibaut, Thibaut va amener Jimmy à prendre confiance dans ses dons musicaux, jusqu’à assumer la direction laissée vacante de la fanfare. Pardon, de l’harmonie. Tout cela s’achèvera en apothéose, dans un auditorium parisien.

Un synopsis qui a un petit air de déjà vu. Le duo de contraires est un classique du cinéma français, allant de Bourvil/de Funès à Pierre Richard/Depardieu, en passant par toutes les déclinaisons dont Francis Veber (La Chèvre, Les Compères, etc.) s’est fait une spécialité. Quant à la chronique sociale mise au service d’une ode à l’humanité, les Anglais en sont spécialistes, à commencer par l’emblématique The Full Monty, mais aussi quantité de longs métrages de Ken Loach, Mike Leigh ou Stephen Frears. Traverser la Manche a-t-il apporté quelque chose ?

Deux acteurs, une alchimie

Oui, un peu. D’abord concernant le duo, formé ici par Benjamin Lavernhe et Pierre Lottin. Le principe de base de ce type de paire était l’animosité première entre les deux frères ennemis, ceux-ci apprenant à s’apprécier au cours du film. Rien de tel ici : Thibault et Jimmy s’estiment immédiatement, passé le premier réflexe urticant de Jimmy. Emmanuel Courcol renouvelle donc un peu le genre.

Sur la question du déterminisme social, le cinéaste met d’abord les pieds dans le plat façon La vie est un long fleuve tranquille : que seraient-ils devenus l’un et l’autre en échangeant leurs familles ? Jimmy en conçoit de l’amertume et Thibault de la culpabilité. Chacun a ses faiblesses : Jimmy se sent limité par son milieu social quand Thibault a cette maladie pesant sur lui comme une épée de Damoclès. Déterminé à éviter les facilités du feel good movie, Courcol n’ira pas jusqu’à leur faire surmonter chacun leur talon d’Achille. Attention, spoiler : pour Thibault la greffe sera rejetée, quand Jimmy ne parviendra pas à gravir des échelons le plaçant au-delà de son harmonie municipale – cette greffe-là aussi refusera de prendre. Un autre pas de côté.

Dans ce contexte de comédie sociale, le duo Lavernhe/Lottin s’avère tout à fait convaincant : toujours juste, habité, fluide. On aimerait certes les voir dans un autre registre, mais on sait le milieu du cinéma réfractaire aux prises de risques… On passe avec indulgence sur leur totale absence de ressemblance physique, d’air de famille, pour se concentrer sur celui qu’ils nous jouent avec délectation.

La musique, c’est dans les gènes ?

Ce qui les réunit, c’est donc la musique. Ils sont pourtant à mille lieux l’un de l’autre, Thibault incarnant la musique savante quand Jimmy représente la musique populaire. Leur terrain d’entente va donc être le jazz, dont on dit souvent qu’elle est « la plus populaire des musiques savantes, ou la plus savante des musiques populaires ». Sur le sujet, le connaisseur déplorera quelques énormités : Clifford Brown n’est pas « un génie du piano », et ce n’est pas Ravel qui a introduit dans l’harmonie la 7ème et la 9ème (tout cela existe depuis Bach), pas plus qu’Errol Garner la quinte diminuée (qu’on écoute, par exemple Chopin).

Reste que le film parvient à faire passer l’émotion musicale, qu’il s’agisse de classique comme de jazz. Dont acte. Ainsi, dans la première séance, Thibault donne des indications très justes à ses musiciens, dont on ressent avec force la pertinence. Benjamin Lavernhe n’est pas pour rien dans cette transmission : il s’avère tout à fait crédible en chef d’orchestre à l’instar de ce qu’avait réussi Cate Blanchett dans le bien plus troublant Tár de Todd Field (où la cheffe d’orchestre mettait aussi du jazz une fois rentrée chez elle, tiens…). Saluons aussi la beauté de l’œuvre qu’on voit Thibault composer à son piano. On la doit au compositeur Michel Petrossian, qui a aussi choisi les pièces qui sont jouées, du Concerto n° 3 de Mozart au Aïda de Verdi. On en goûte pleinement l’intensité.

Lorsque Rose, la demi-sœur de Thibault, s’étonne des performances de Jimmy, elle se voit répliquer un méchant « la preuve que la musique, c’est dans les gènes ». Une affirmation d’une part hautement contestable, d’autre part qui a l’inconvénient d’autoriser des invraisemblances : Jimmy a l’oreille absolue, admettons, mais on a quelque peine à l’imaginer en collectionneur de vinyles de jazz, vu le milieu dans lequel il évolue. On comprend mal aussi son manque de confiance en lui face à une fanfare rudimentaire, lui qui est bien plus avancé musicalement. Convenons toutefois que ses dons génèrent quelques répliques savoureuses : ainsi lorsque Thibault improvise un contre-chant sur une chanson qu’ils entonnent face à la mer. « Horrible, la tierce, horrible », lâche Jimmy. Assez joli.

Le même type de force et faiblesse se retrouve au niveau de la fanfare. Tout enseignant en musique sait qu’il n’est pas réaliste d’obtenir de gens qui n’ont aucune formation musicale un tel Boléro, aussi juste, avec un son si homogène. Un travers redondant : qu’on se rappelle, par exemple, le film La Mélodie, où un gamin jouait parfaitement du violon en quelques mois… Mais là aussi, Emmanuel Courcol réussit de beaux moments à partir de cette idée, comme l’audition de chant de toute la fanfare dans les locaux de l’usine en grève.

Une chronique sociale assez convenue

Les pauvres ont mauvais goût, la preuve ils aiment Sardou et Johnny, mais ils sont chaleureux. Ce sont des alcooliques, particulièrement dans le Nord, désorientés si on leur réclame un verre de jus de fruits. Il règne entre eux une belle solidarité, qui n’exclut pas une certaine rudesse dans les échanges. Ils sont écrasés par les méchants patrons qui délocalisent. Leur loisir, c’est « foot ou fanfare ». Le héros, issu d’un milieu populaire, porte un prénom américain comme dans les séries. Quand on joue dans une fanfare, il y a encore plus bas que soi dans l’échelle culturelle : ceux qui pratiquent la country, chapeau de cow-boy sur la tête. Etc.

Sans qu’on puisse mettre en cause l’estime sincère qu’il porte à ces gens, force est d’admettre que Courcol ne fait pas l’impasse sur les poncifs. Il marche sur des œufs car on pourra fort bien l’accuser d’être méprisant, lui qu’on devine bien intégré dans le milieu parisien. Si l’on va sur ce terrain, mieux vaut, peut-être, assumer un caractère franchement subversif, comme le font Jérôme Deschamps et Maïa Makaieff avec Les Deschiens

Du côté des riches, on voyage beaucoup (les anywhere contre les somewhere), on est surbooké au point de ne pas avoir de vie sentimentale et sexuelle, on loge au Mercure. Et on n’a pas le permis, ce qui est du dernier chic. Puisque l’idée du cinéaste était de montrer les passerelles possibles entre les deux mondes pour peu que l’amour soit de la partie, il a croqué un Thibault ouvert d’esprit, qui aime aussi Dalida (« ça, c’est énorme ») et kiffe un numéro de rappeurs. Le portrait est un brin appuyé.

La tentation du pathos

Difficile d’émouvoir sans verser dans la facilité. Les frères Dardenne se surveillent constamment à ce propos. C’était bien l’intention d’Emmanuel Courcol, qui charge pourtant un peu trop ses héros : par exemple Jimmy a un grand cœur, au point de donner aux grévistes les restes de la cantine, ce qui l’amène à se faire licencier. L’histoire d’amour avec la vieille copine Sabrina (Sarah Suco), puis le rejet du greffon qui condamne finalement Thibault sonneront les glas de la belle ambition de sobriété du cinéaste. Jimmy pleure au volant, Thibault dépérit, les grévistes perdent leur combat, l’œil du spectateur se mouille. Et puis il y a la scène finale, le concert, cliché absolu du feel good movie, et pas sur n’importe quoi : sur le Boléro de Ravel, cliché absolu de l’œuvre émouvante par son ampleur montante. C’est efficace mais le chemin emprunté est des plus faciles. Convenons toutefois que Ken Loach comme Guédiguian (dont on n’est pas surpris qu’il ait co-produit le film) cèdent avec une certaine régularité à cette tentation-là.

Comme souvent dans ce type de projet estampillé « cinéma grand public de qualité », l’humour est de la partie. Ici, on appréciera les gaffes de Jimmy au début du film, ensuite lorsqu’il lâche « t’es mort » à un Thibault en sursis, rectifiant d’un « j’veux dire, t’es foutu ». Certaines scènes sont assez réussies, comme celle où les rôles s’inversent quand Jimmy donne des cours de direction à Thibault au volant de sa voiture. Et les séquences de répétition de la fanfare ne manquent ni de sincérité ni de sel, les grandes gueules rivalisant dans la bonne humeur générale.

* * *

Pas de doute, En fanfare est bien un énième feel good movie, dans la lignée du précédent opus du cinéaste Un triomphe. Ceux que le genre enchante devraient y trouver un plaisir complet. Les autres tiqueront un peu, beaucoup, à la folie ou passionnément : tout est une question de curseur. Comme ils ne sont pas les plus nombreux, gageons que le film d’Emmanuel Courcol devrait trouver son chemin en salles.

Bande-annonce : En fanfare

Fiche Technique : En fanfare

Réalisation : Emmanuel Courcol
Scénario : Khaled Amara, Emmanuel Courcol, Oriane Bonduel, Irène Muscari et Marianne Tomersy
Avec : Benjamin Lavernhe, Pierre Lottin, Sarah Suco…
Décors : Rafael Mathé
Costumes : Christel Birot
Production : Marc Bordure et Robert Guédiguian
Photographie : Maxence Lemonnier
Son : Pascal Armant, Niels Barletta et Sandy Notarianni
Montage : Guerric Catala
Sociétés de production : Agat Films & Cie – Ex Nihilo, France 2 Cinéma, et 3 SOFICAs
Sociétés de distribution : Diaphana Distribution (France) ; Filmcoopi (Suisse romande)
Avec la participation de : Khaled Amara
Distribution France : Diaphana Distribution
Date de sortie : 27 novembre 2024 en salle | 1h 44min | Comédie, Comédie dramatique, Drame

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Grand Tour : au cœur de l’aveuglement

Dans son dernier film, prix de la mise en scène à Cannes, Miguel Gomes nous propose un voyage autour de l’Asie, mais un voyage impossible, car désespérant d’en saisir quelque chose de vrai. Mêlant une histoire pétrie d’imaginaire orientaliste, pour ne pas dire coloniale, à des captations du monde asiatique contemporain, Grand Tour nous raconte son échec et, au fond, le nôtre : l’échec d’un Occident qui crut révéler le globe, mais au prix de la rencontre avec l’Autre.

Un jeune fonctionnaire britannique, en poste à Rangoun, à l’approche de son mariage, panique et s’enfuit à travers l’Asie, de Singapour à la Chine, en passant par le Vietnam et le Japon : fuite éperdue, à la fois rocambolesque et mélancolique, que relancent sans cesse les télégrammes de sa fiancée lancée à sa poursuite. Dans la deuxième partie du film, nous refaisons le même chemin, mais cette fois-ci en compagnie de la fiancée, une fiancée à la personnalité toute contraire, aussi joyeuse que l’homme est triste, aussi déterminée que l’homme est incertain.
Quand nous ne suivons pas nos personnages, leur histoire nous est racontée en voix off, celle-ci posée sur les images des lieux qu’ils sont supposés traverser. Or, notre histoire se déroule en 1918, et les lieux filmés sont, eux, d’aujourd’hui.

Ainsi, deux régimes d’images se côtoient, se succèdent et s’entrelacent, du moins jusqu’à un certain point, et même, en un sens, s’affrontent : d’un côté, Gomes nous offre des images saisies sur le vif de l’Asie contemporaine, des images qu’on dira documentaires, soulignant, c’est à noter, ses formes les plus modernes plutôt que ses survivances ancestrales ; d’un autre côté, le cinéaste nous propose un récit terriblement romanesque, se déroulant en 1918, et dont l’esthétique de studio lorgne tendancieusement vers le mélodrame américain des années 30-40. Nous avons donc presque en même temps la forme mythique, idéalisée et la forme naturaliste, démystifiée : le rêve orientaliste et le réveil douloureux de la mondialisation. On peut remarquer encore que le régime romanesque d’images semble toujours se donner dans des espaces clos (y compris dans les scènes extérieures), pour ne pas dire des espaces cloisonnés, tandis que le régime documentaire se donne généralement en extérieur et laisse apprécier l’immensité, l’ouverture, la ligne de fuite. Il y a un régime étouffant et un régime respirant. La fiction est sous cloche, quand le réel se déploie dans un espace ouvert.

On pourrait croire que cette opposition entre deux régimes d’images soit à l’avantage de la forme documentaire, mais rien n’est moins sûr : en regardant le film, il apparaît assez clairement que la partie fictionnelle est la partie centrale, principale. Quant aux images documentaires, elles font surtout fonction d’interlude. Elles sont plutôt belles et intéressantes, mais n’ont rien de captivant. Ce sont des images un peu déjà vues, qui ne montrent pas grand-chose. La fiction, elle, propose au contraire des corps vibrant d’émotion à l’intérieur d’un monde réinventé, au sein d’une espèce de fantasmagorie orientaliste. Ce monde-là est enchanté, mystérieux ; l’autre est presque pénible de trivialité. Ces interludes sont censés montrer ce que voient les personnages et sont accompagnées d’une voix off décrivant leurs péripéties inaperçues. Mais nous savons bien que ce n’est pas ce qu’ils voient, puisque ces images sont d’une époque postérieure.

Qu’a voulu dire Gomes à travers ce dispositif, assez élégant, et qui fonctionne étonnamment bien ? A-t-il voulu créer un effet de distanciation brechtien ? A-t-il désiré montrer l’Asie, en s’économisant une reconstitution aussi coûteuse qu’artificielle ?

Peut-être, le titre nous aidera-t-il à relier nos deux régimes d’images. Le grand tour, c’est le nom donné aux voyages un peu initiatiques, un peu culturels qu’entreprenaient, entre le XVI° et le XIX° siècle, la jeunesse des élites européennes autour de la Méditerranée, puis, plus tard, autour de l’Asie. Ce mot est à l’origine de celui de tourisme. Nous avons donc, d’un côté, des membres de l’élite européenne effectuant leur grand tour, bien que cela soit pour des raisons, dans ce film, très exceptionnelles, et, de l’autre, des images qui pourraient être celles d’un touriste d’aujourd’hui. Deux formes touristiques s’entrecroiseraient donc ; une forme ancienne : élitiste, coloniale, aventureuse ; et une forme contemporaine : monotone, contemplative, extérieure aux événements.

On s’interroge encore, que peut signifier ce raccord ? Est-ce à dire que notre tourisme occidental serait de nature post-coloniale ?

On sent que le film a quelque chose à nous dire, et qu’on ne peut s’abandonner pleinement à la jouissance de la fiction, fiction régulièrement interrompue, comme s’il s’agissait de retenir l’immersion du spectateur dans celle-ci. De la sorte, notre raison reste alerte, notre regard lucide. « Regarde ce que je te montre, semble nous dire ce film, regarde cette histoire et n’oublie pas d’en mesurer, derrière le romanesque et ces personnages auxquels tu t’identifies naturellement, tout le sordide colonial qui la sous-tend ». Le fiancé fuyard, avec toute sa beauté mélancolique, ne cesse pas de lorgner sur les femmes indigènes qu’ils croisent, comme si elles lui appartenaient a priori ; sa fiancée, malgré sa persévérance admirable et sa belle humeur, finit par sacrifier vainement la vie de plusieurs Chinois engagés pour l’aider à remonter un fleuve tumultueux. Sa détermination, aussi vertueuse soit-elle, n’est rien sans l’indigène dont elle peut forcer la volonté.

« N’oublie pas que ce que je te montre, sous ses airs cocasses, poétiques, charmants, masque la violence d’un certain rapport social ». Grand Tour est un film qui montre ce qu’il fait tout en le faisant, sans surlignage épais, par la seule grâce de ce mélange apparemment hétéroclite, ce côté bric-à-brac, mais qui vient en réalité, très intelligemment, interroger nos représentations et notre tendance à oublier, dans les œuvres de fiction, le système social et politique dans lequel s’inscrivent les histoires plaisantes, captivantes, que l’on nous raconte. En voyant les images de l’Asie contemporaine, on se rappelle que dans ces images de fiction, on voit assez peu d’Asiatiques et presque aucun qui ne soit pas en position de subordination.

L’Asie, en fin de compte, nous reste impénétrable, qu’on l’appréhende par la fiction orientaliste ou le documentaire superficiel. À plusieurs reprises, les personnages expriment l’idée, outre un discours franchement raciste de l’un d’eux, que les Européens ne peuvent comprendre cet univers culturel. Un plan sur une partie de mah-jong, parmi les images documentaires, ne manque pas de nous le rappeler. Gomes, avec Grand Tour, ne tient pas sa promesse de voyage et de découverte, il fait mieux : il nous plonge dans le vertige de l’altérité. Qu’on vampirise l’Autre à travers nos schémas narratifs et esthétiques ou qu’on tente de le saisir à travers un regard soi-disant neutre, dans tous les cas, la rencontre est manquée, dans tous les cas, on ne voit rien. Notons encore que, dans ce film, lorsque les personnages parlent un dialecte européen différent, portugais ou français, ils s’entendent immédiatement, mais ne comprennent pas ou n’entendent pas les dialectes asiatiques.

Le tour de force de Grand Tour est peut-être d’obtenir de nous, sans avoir à nous le souffler, toutes ces réflexions, et de nous offrir en même temps un vrai beau film. À aucun moment, celui-ci n’est didactique et encore moins pontifiant. Simplement, il produit une expérience de spectateur rendu ainsi soupçonneux. Le film nous sort régulièrement de lui-même, non par une déficience de sa part, mais volontairement, comme pour nous apprendre à bien le regarder. Grand Tour déploie son dispositif contre notre passivité, nous invitant à l’interroger et à interroger notre regard, sans que nous enlever pour autant notre plaisir cinématographique.

Bande-annonce : Grand Tour

Fiche Technique : Grand Tour

Réalisation : Miguel Gomes
Scénario : Miguel Gomes, Telmo Churro, Maureen Fazendeiro et Babu Targino
Acteurs : Gonçalo Waddington, Crista Alfaiate, Cláudio da Silva, Lang-Khê Tran, João Pedro Vaz, Teresa Madruga
Décors : Thales Junqueira et Marcos Pedroso
Costumes : Silvia Grabowski
Photographie : Gui Liang, Sayombhu Mukdeeprom et Rui Poças
Son : Li Kelan et Vasco Pimentel
Montage : Telmo Churro
Production : Filipa Reis
Production déléguée : Serena Alfieire et Patrícia Faria
Production exécutive : João Miller Guerra
Productions associées : Viola Fügen, Michael Weber, Holger Stern et Meng Xie Kei Chika-Ura
Co-production : Marta Donzelli, Gregorio Paonessa, Thomas Ordonneau et Tom Dercourt
Sociétés de production : Uma Pedra no Sapato, Cinéma Defacto, Shellac Films, Vivo Film
Sociétés de distribution : Uma Pedra no Sapato (Portugal) ; Lucky Red (Italie), Shellac & Tandem (France)
Pays de production : Portugal, France, Italie
Langues originales : portugais, birman, chinois, japonais, vietnamien, thaï, français
Format : noir et blanc – 1.66:1 – 16 mm – Dolby Digital
Durée : 128 minutes
Date de sortie : 27 novembre 2024 en salle | 2h 08min | Aventure, Comédie dramatique

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« De la caricature à Charlie Hebdo » : une histoire de la satire dessinée

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Dans De la caricature à Charlie Hebdo – 1830-2015, Yves Frémion retrace avec minutie et passion l’histoire riche et mouvementée du dessin satirique français. Cet ouvrage volumineux, publié aux éditions Glénat, sonde la caricature politique et sociale, des premières estampes révolutionnaires jusqu’à l’héritage contemporain de Charlie Hebdo. Entre portraits d’artistes, analyses contextuelles et thématiques, cette somme est une célébration de la satire comme miroir critique de la société.

Après la Révolution française, la caricature s’exprime d’abord à travers des estampes diffusées par des boutiques spécialisées. La naissance véritable de la presse satirique se fait avec La Silhouette (1829), revue où se mêlent textes incisifs et dessins lithographiés. Y participent des figures comme Balzac, Charlet ou Monnier, mais surtout Honoré Daumier, dont le style percutant marque profondément l’histoire du dessin politique.

Les Trois Glorieuses (1830) amorcent une première libéralisation de la presse, stimulant l’émergence de publications comme La Caricature et Le Charivari, fondées par Charles Philipon. Ces journaux deviennent des modèles incontournables de satire républicaine, défiant le roi, ses ministres et l’aristocratie. Les innovations se multiplient, notamment avec les lithographies interactives. Cependant, la répression s’intensifie : en une année, ces publications accumulent des dizaines de procès. Pourtant, la flamme satirique résiste, portée par des artistes comme Daumier et son fameux Ratapoil, incarnation des travers bonapartistes.

Sous Napoléon III, la censure force les caricaturistes à ruser. Des dessinateurs comme André Gill redoublent de créativité en usant d’allégories et de sous-entendus pour contourner les interdits. À la chute de l’Empire, l’instauration de la liberté de la presse (1881) ouvre une nouvelle ère, marquée par une explosion de journaux et de talents. Des publications comme Le Petit Journal pour rire ou La Vie Parisienne popularisent le portrait-charge en couleurs, tandis que des revues comme L’Assiette au beurre adoptent un ton résolument engagé, dénonçant capitalisme, colonialisme et inégalités sociales.

Yves Frémion contextualise avec érudition l’histoire du dessin satirique. En plus des faits historiques, il dresse le portrait d’artistes tels que Jean-Louis Forain ou Francisque Poulbot. Chacun apporte une touche singulière à une discipline exposée à la censure et génératrice de contestation politique : Forain, impressionniste et chroniqueur des mouvements artistiques, excelle dans la satire sociale, tandis que Poulbot immortalise les enfants des rues, incarnations des laissés-pour-compte.

La Première Guerre mondiale marque un tournant pour la caricature. Tandis que le patriotisme domine, des dessinateurs pacifistes comme Grandjouan se taisent, refusant de céder à la propagande. C’est dans ce contexte qu’apparaît Le Canard Enchaîné (1915), pionnier d’une satire collective où rédacteurs et dessinateurs collaborent étroitement.

La montée des fascismes dans l’entre-deux-guerres alimente les caricaturistes. Léon Blum, Staline, Hitler et Franco deviennent des figures récurrentes des journaux satiriques, souvent dans des représentations virulentes. Pourtant, aucun artiste ne parvient à atteindre l’aura des figures de la Belle Époque. La Seconde Guerre mondiale et l’Occupation plongent la satire dans une période trouble : certains dessinateurs collaborent, d’autres préfèrent l’exil ou le silence.

La Ve République et la figure imposante de De Gaulle offrent un matériau de choix aux caricaturistes. Sa silhouette et ses formules sont des inspirations inépuisables pour des journaux comme Le Canard Enchaîné. Les mouvements sociaux des années 60, en particulier Mai 68, libèrent un esprit corrosif qui anime les plumes acérées de Siné ou Cabu.

L’époque contemporaine, enfin, voit une diversification des thématiques : féminisme, écologie, mondialisation… Des journaux comme Charlie Hebdo s’imposent comme des bastions de la satire engagée, incarnant un mélange d’impertinence et de radicalité. Cabu, Wolinski, Willem ou Plantu acquièrent une renommée nationale, leurs dessins devenant parfois des objets de collection.

Les événements tragiques de 2015 rappellent la fragilité de cette liberté d’expression, mais aussi sa résilience. Comme le souligne Yves Frémion, la caricature reste un art d’une redoutable efficacité, capable de saisir l’essence d’une époque avec une économie de moyens unique.

À travers cette vaste fresque, très documentée et dûment illustrée, Yves Frémion montre que le dessin satirique double l’humour spontané d’un outil fondamental de contestation et de réflexion. D’Honoré Daumier à Cabu, chaque génération de caricaturistes a su capter l’esprit de son temps, dénonçant les travers des puissants et les absurdités de la société. 

De la caricature à Charlie Hebdo – 1830-2015, Yves Frémion
Glénat, novembre 2024, 400 pages

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4.5

Focus : ce que narre la photographie en 2024

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Focus 2024 : Le regard des photographes de l’AFP, publié par les éditions La Découverte, réunit les clichés les plus marquants de l’année, capturés par les photojournalistes de l’Agence France-Presse. Ce recueil visuel documente la réalité du monde contemporain, entre conflits, catastrophes climatiques, manifestations sportives, moments de joie et résilience humaine.

Ce nouveau tome de Focus nous plonge dans les réalités brutales des conflits qui secouent le globe. Une série de photographies puissantes illustre ainsi le chaos engendré par les affrontements israélo-palestiniens : des enfants fuyant les bombardements dans la bande de Gaza, des secours s’organisant à Rafah après des frappes israéliennes ou encore des civils tentant désespérément de récupérer des colis d’aide humanitaire. Ces scènes témoignent non seulement de la violence des affrontements, mais aussi de l’espoir ténu incarné par l’entraide et la solidarité.

À ces images s’ajoutent celles des manifestations en Argentine, où la répression contre des contestataires opposés aux réformes économiques du président Javier Milei est montrée avec une intensité saisissante. Ou celles des effets dévastateurs du changement climatique, avec notamment cette photographie poignante prise au Kenya, montrant une femme avançant dans des eaux en crue, symbole de l’urgence climatique dans une région frappée par des inondations catastrophiques.

Ces clichés trouvent d’ailleurs un écho, ou un miroir inversé, dans ceux des incendies ravageant notamment les États-Unis. Les flammes dévorent des hectares de forêt, illuminant le ciel d’une teinte orange apocalyptique, la même que l’on a pu observer à Athènes, dans un autre registre, après les tempêtes de sable du Sahara. 

Certaines photographies se démarquent par leur capacité à mêler poésie et désespoir. « Pluie d’étoiles », capturée à Rafah, montre un jeune Palestinien parmi les gravats, baigné dans une lumière quasi féérique. Ce contraste entre la beauté des reflets lumineux et l’horreur environnante illustre la résilience et la capacité d’émerveillement même au cœur du chaos. Et de l’autre côté du spectre émotionnel, un instant de légèreté se dévoile dans une image singulière : un Chorkie, paré d’une tenue inspirée de la rappeuse Cardi B, pose avec assurance lors du Pet Gala au musée canin de New York. Cette scène improbable apporte une respiration bienvenue dans un ouvrage chargé en émotion.

Malgré les tragédies documentées, Focus n’oublie pas de célébrer l’humanité dans ses moments les plus lumineux. Les clichés des Jeux olympiques capturent la joie collective et l’allégresse de la victoire, offrant un contraste vibrant avec les photographies de guerre et de désespoir. Une aurore australe reflétée dans les eaux du lac Ellesmere en Nouvelle-Zélande symbolise la beauté intacte de la nature, offrant une parenthèse d’émerveillement face aux bouleversements contemporains…

Focus : Le regard des photographes de l’AFP dépasse le simple cadre de l’album photo. C’est une œuvre qui questionne, émeut et interpelle, par la force de l’image. Chaque cliché, accompagné d’une légende plus ou moins détaillée, invite le lecteur à explorer les contextes géopolitiques et humains qui façonnent notre monde. En mêlant chaos, beauté et espoir, ce recueil rappelle la puissance du photojournalisme pour documenter, sensibiliser et, peut-être, inciter au changement dans une époque marquée par des crises multiples. Un indispensable pour ceux qui souhaitent comprendre le monde à travers le prisme de l’image.

Focus (2024), ouvrage collectif 
La Découverte, décembre 2024, 200 pages

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« Le Japon insolite » décrypté par Lilian Noreau

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Lilian Noreau publie aux éditions Larousse un ouvrage consacré aux spécificités culturelles du Japon. Après avoir vécu plusieurs années au pays du Soleil Levant, il revient sur les principaux traits constitutifs d’un pays aussi fascinant que singulier.

Situé à l’extrême est de l’Asie, Le Japon est un archipel composé de plusieurs milliers d’îles, dont les principales sont Honshu, Hokkaido, Kyushu et Shikoku. Ce pays fascinant est marqué par des contrastes saisissants entre tradition et modernité, ruralité et urbanisation extrême, isolement géographique et intégration globale. 

Dès le début de son ouvrage, Lilian Noreau évoque le paysage nippon, équilibre délicat entre montagnes imposantes et plaines côtières densément peuplées. Près de 70 % du territoire y est en effet constitué de montagnes, parmi lesquelles le célèbre Mont Fuji, un volcan emblématique qui culmine, près de Tokyo, à 3 776 mètres. À l’opposé, les plaines, comme celle du Kantō, concentrent la majorité des populations et des activités économiques. Le Japon est par ailleurs connu pour son exposition aux catastrophes naturelles : tremblements de terre, tsunamis et typhons font partie du quotidien des habitants. Mais rassurez-vous : l’ingéniosité japonaise a permis de développer des infrastructures parmi les plus sûres au monde.

Le Japon est confronté à un défi démographique majeur : le vieillissement de sa population. Avec un taux de natalité très faible (1,3 enfant par femme en 2023) et une espérance de vie parmi les plus élevées du monde (environ 85 ans), le pays voit sa population diminuer progressivement. Cela affecte non seulement la dynamique sociale, mais aussi l’économie, avec une pénurie croissante de main-d’œuvre. Pourtant, l’immigration, bien qu’en augmentation, reste limitée par rapport à d’autres pays développés, en raison de normes culturelles et d’un système d’intégration encore restrictif. Vous comprendrez d’ailleurs, à la lecture, qu’avec ses coutumes, ses lois tacites, ses règles de bienséance, ses trois « alphabets » et son administration parfois tatillonne, le Japon se mérite.

Des anecdotes en cascade

Lilian Noreau dresse un portrait nuancé et passionné du Japon. C’est une terre de contrastes où les gratte-ciels de Tokyo côtoient les traditions séculaires des villages de montagne comme Shirakawa-go. Les parcs nationaux, tels que ceux de Nikko ou des Alpes japonaises, attirent les amateurs de nature et de randonnée, tandis que les îles tropicales d’Okinawa offrent des plages paradisiaques et une culture distincte. Mais au-delà de ces descriptions typologiques, l’auteur nous invite à considérer le pays à travers ses singularités culturelles. Ainsi, le voyageur pourra profiter du Shinkansen, connu pour sa ponctualité légendaire, avant de rejoindre la ville la plus peuplée du monde, Tokyo, pour y admirer les cerisiers en fleurs (sakura) avant de loger dans une auberge traditionnelle (ryokan) ou un capsule hôtel (une cabine individuelle à peine plus grande qu’un lit).

En parcourant le pays, il verra quelques-uns des 5 millions de distributeurs automatiques présents dans le pays, assistera à des festivités folkloriques (les matsuri), apprendra qu’il est mal vu de planter ses baguettes verticalement dans un bol de riz (car cela évoque les rites funéraires), découvrira les reproductions en plastique des plats du menu exposées en vitrine des restaurants, tombera peut-être sur quelques akiya, des maisons abandonnées dans les zones rurales, et expérimentera les désormais célèbres toilettes japonaises, notamment celles équipées de la technologie washlet. Il mesurera l’écart vertigineux qui peut exister dans un pays qui comporte à la fois des densha otaku, passionnés qui consacrent leur temps libre à étudier, photographier et voyager en train, et des adeptes des karaoke boxes, petites pièces privées équipées de tout le nécessaire pour chanter entre amis ou en famille.

Généreux en anecdotes, Le Japon insolite donne à voir un pays pluriel et d’une grande richesse, à travers des spécificités qui étonnent autant qu’elles amusent. Les textes, relativement courts, relèvent plus du fait culturel incongru (pour nous, Occidentaux) que de l’analyse anthropologique ou culturelle. Mais cela n’empêche pas Lilian Noreau de creuser plus avant le Japon, au-delà des stéréotypes, et en passant par une grande diversité de sujets : les cafés à thème voisinent ici avec le mont Fuji, les onsen ou encore la politesse japonaise qui consiste à refuser à la fois les compliments et le fait d’adresser un « non » franc à son interlocuteur. 

Si vous cherchez un outil pour vous familiariser avec le Japon, ses us et coutumes, il se pourrait que ce livre, au demeurant très ludique, soit fait pour vous. 

Le Japon insolite, Lilian Noreau
Larousse, octobre 2024, 320 pages

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4

« Dragon Ball – Le Super Livre 4 » : plongée encyclopédique dans un univers séminal

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Avec Dragon Ball – Le Super Livre 4, publié par les éditions Glénat, les fans de l’univers imaginé par Akira Toriyama disposent d’un ouvrage de référence. Ce volume de 310 pages se veut une synthèse complète de tout ce qui constitue la richesse de Dragon Ball, Dragon Ball GT et Nekomajin. À travers des analyses thématiques, une chronologie détaillée et un dictionnaire encyclopédique, le livre s’impose comme une ressource incontournable.

L’ouvrage s’ouvre sur une chronologie détaillée, qui déploie avec minutie les événements-clés de la saga. Les voyages temporels y sont d’ailleurs disséqués pour éclaircir les ramifications des trois futurs alternatifs issus des aventures de Trunks. Cette exploration temporelle illustre combien le récit est profondément marqué par ses dimensions parallèles. L’inclusion de lignes temporelles visuellement illustrées facilite d’entrée de jeu la compréhension de cette architecture complexe, que l’on doit à la créativité narrative d’Akira Toriyama. 

L’ouvrage accorde également une attention particulière à la représentation des différents mondes de la série. Ainsi, des royaumes divins comme celui des Kaïo ou l’Enfer, où les âmes des défunts errent sous la supervision stricte d’Enma, sont méticuleusement détaillés. De même, la société saiyenne est explorée à travers son organisation monarchique, où le roi Vegeta incarne une figure de pouvoir absolu sur une population composée exclusivement de combattants. Cette analyse s’étend également à Namek, où prédomine une structure clanique et villageoise, dominée par le Grand Chef. Enfin, la Terre elle-même est étudiée dans sa diversité, avec une population humaine enrichie d’individus anthropomorphes ou issus d’autres lignées. 

Mais le cœur de l’ouvrage est ailleurs, constitué par un dictionnaire richement illustré, et organisé par thématiques. Il s’attarde sur des éléments majeurs comme le ki, cette énergie vitale centrale dans l’univers de Dragon Ball, ou des personnages mythiques tels que Shenron, Kami-Sama et les héros emblématiques de la série. Ce travail va jusqu’à évoquer des figures plus anecdotiques, à l’image des soldats du Ruban Rouge ou de personnages secondaires apparus brièvement dans la saga.

Côté techniques, le livre ne se limite pas aux classiques comme le Kamehameha. Il mentionne des attaques spécifiques comme le Kinzokuka ou le Doku no Kiri de Ryan Shinron. Cette diversité ravira les connaisseurs avides de détails, tout en introduisant des concepts parfois méconnus à un public plus large. Le dictionnaire des objets suit la même logique et se veut tout aussi complet : des capsules technologiques aux autocuiseurs ayant enfermé Piccolo, en passant par les véhicules futuristes, chaque item trouve sa place dans ce recensement méticuleux. Enfin, la partie géographique parachève cet inventaire impressionnant.

Les nombreuses illustrations renforcent l’immersion du lecteur et son appréhension de l’univers étudié. Ces visuels ne se contentent pas d’accompagner les textes : ils les prolongent et ajoutent une dimension visuelle et artistique à un ouvrage finalement assez théorique. L’ensemble se présente de manière ergonomique et permet de papillonner au gré de notre curiosité.

Ainsi, avec Dragon Ball – Le Super Livre 4, les éditions Glénat proposent une synthèse ultime pour les passionnés en quête d’exhaustivité. Cette authentique bible de l’univers Toriyama constitue un précieux outil d’analyse tout en ravivant l’imaginaire collectif lié à l’œuvre. Plus qu’un simple guide, il s’agit d’un hommage passionné et minutieux à une saga qui continue aujourd’hui encore de fasciner des générations entières, réaffirmant sans cesse son statut de monument du manga, de l’animé et de la pop culture mondiale.

Dragon Ball – Le Super Livre 4
Glénat, décembre 2024, 310 pages

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4.5

Morts pour la partie : mat en deux coups ?

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Toujours très inspirés, les frères Ulysse et Gaspard Gry poursuivent leur exploration de l’univers des pièces qu’ils imaginent vivre sur un plateau d’échecs. La fin de la partie approchant, les clans peaufinent leurs stratégies. Il est question de sport et de politique, ce qui nous renvoie à tout un tas d’observations issues de notre monde.

Avec cet épisode s’ouvrent les Jeux des Jeux où les auteurs se plaisent à poursuivre le parallèle qu’ils établissent entre le monde de la partie d’échecs qui se joue dans la série et notre monde. On sent chez eux un véritable intérêt pour le sport, au moins comme reflet de notre société. Eux comme nous gardons en tête les Jeux Olympiques de Paris 2024. Ils glissent également une allusion à la coupe du monde de football au Qatar, quand on voit le chancelier Jaiseth s’inviter de façon cavalière (il est en campagne) sur un plateau TV en pleine interview d’un athlète. Une autre émission met Jaiseth en relation avec un certain professeur qui, lui, nous renvoie à un personnage controversé lors de l’épidémie de Covid. Aux Jeux des Jeux, le backgammon reçoit et organise des épreuves sportives entre participants issus des différents jeux de plateaux, ce qui présente l’avantage de nous préparer à la deuxième partie de l’épisode. Le jeu politique que nous connaissons se trouve une nouvelle fois épinglé tout au long de l’album. A ce propos, le slogan de la ligne « Make chess great again » est une allusion transparente et d’actualité, surtout en anglais. On l’observe sur la façade d’un bar qui soutient le candidat Jaiseth, ce qui donne une autre formidable occasion de croiser les références, puisque des manifestantes (de nuit) crient « Lignards, assassins ! DI-SSOLU-TION ! » avec un jeu de mots particulièrement bien trouvé sur la façade du magasin d’à-côté « A l’emporte-pièces : pompes funèbres ». Au chapitre des jeux de mots, on se délecte également de ceux imaginés autour des marques et de leurs slogans (en particulier dans le domaine sportif). Le scénario s’avère un condensé particulièrement intelligent pour rappeler que dans notre monde tout est politique et qu’à ce jeu… tous les coups sont permis (ou envisageables) ! Ainsi, Jaiseth (une tour) imagine des stratégies a priori imparables, sauf que ses concurrents (un cavalier et un pion) ne sont pas en reste. Trahisons, associations, retournement de veste, tout y passe. Les médias ne se gênent pas pour en faire leurs choux gras et mettre en avant les moments clés de cette campagne qui voit tour à tour chaque candidat prendre l’avantage dans les sondages. Le jeu des alliances devrait tourner à l’avantage des plus forts financièrement, car ils en profitent pour magouiller. Pourtant, la victoire reste tellement incertaine que même les pions peuvent y croire.

Le jeu des réflexions

Alors que la campagne électorale et les Jeux des Jeux font l’actualité, les enquêtes sur les morts suspectes (voir albums précédents) progressent, au point de nous emmener vers d’autres sujets plus sérieux. Les auteurs affichent une belle érudition vis-à-vis des jeux de plateaux, dans leur diversité comme dans leur histoire. Cette connaissance leur permet d’intégrer cela très intelligemment dans l’intrigue. Sans compter qu’ils maintiennent un beau suspense à propos de la partie en cours, malgré les révélations qui s’enchainent. Ils vont même jusqu’à initier un questionnement à tendance philosophique en lien avec le jeu d’échecs. En effet, ils mettent face à face deux personnages fondamentaux dans l’intrigue, dans une situation où il est question des parties qui n’ont jamais eu lieu, car les joueurs ont écarté certains choix de déplacements de pièces. Or, si ces déplacements n’ont jamais eu lieu, ils ont néanmoins été envisagés, ce qui ouvre le champ des réflexions.

Complémentarité des frères Gry

Le scénario est donc assez touffu et complexe, ce qui justifie largement l’épaisseur de l’album : 174 pages avec le dossier bonus en fin d’album, cependant déjà un peu moins que les 215 pages du précédent épisode. Sur les deux premiers albums de la série, on observait encore un aspect d’éparpillement (succession un peu décousue de scènes thématiques) et on avait un peu de mal à imaginer où les auteurs nous entrainaient. Depuis le troisième album, cet effet s’estompe (malgré de nombreuses allées et venues entre les différents lieux où l’action progresse) et la lecture est un réel plaisir pour l’intellect, renforcé comme d’habitude par le dessin en noir et blanc qui nous vaut des planches somptueuses. Outre quelques dessins pleine planche, l’ensemble est à nouveau remarquable, avec ces courbes magnifiques qui contrastent merveilleusement avec les lignes architecturales notamment, mettant ainsi en valeur la diversité de mouvements (et de point de vue) des pièces de l’échiquier. Quant à ces différentes pièces, elles continuent de prendre vie dans nos esprits de lecteurs. Si ce cinquième épisode peut être vu par certains aspects comme un moyen de nous faire patienter intelligemment, on attend avec impatience la parution de l’ultime épisode sur lequel les frères Gry travaillent déjà : ce n°6 qui promet une fin de partie échevelée ! A vrai dire, tout reste possible.

Morts pour la partie (Un monde en pièces – Tome 5) – Gaspard Gry (scénario) et Ulysse Gry (dessin)
Presque Lune : sorti le 15 novembre 2024

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4

Conclave : « Non Habemus Papam » certes, mais un très grand film, oui !

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Voilà un long-métrage qu’on n’avait pas vu venir et qui sort un peu de nulle part, mais qui frappe très fort. On sent d’ailleurs l’énorme potentiel qu’il détient pour les prochains Oscars. Avec ce Conclave, on est face à une œuvre à la fois pointue et accessible où le contexte rare d’un conclave papal est superbement exploité. Mais aussi où de grands acteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes, et où la mise en scène est belle à se damner tout en épousant parfaitement les lieux et l’ambiance. C’est également un film doté d’un sacré suspense qui nous captive sans temps mort, bordé de rebondissements judicieux où les questionnements passionnants sur les religions, la foi, la société et l’Église nous cueillent, nous hantent et nous interrogent. En somme, un très grand film proche du chef-d’œuvre.

Synopsis : Quand le pape décède de façon inattendue et mystérieuse, le cardinal Lawrence se retrouve en charge d’organiser la sélection de son successeur. Alors que les machinations politiques au sein du Vatican s’intensifient, il se rend compte que le défunt avait caché un secret qu’il doit découvrir avant qu’un nouveau Pape ne soit choisi. Ce qui va se passer derrière les murs changera la face du monde.

Voilà un très sérieux concurrent dans la course aux Oscars qui devrait débuter sous peu ! Et c’est peu dire que ce n’est pas forcément une œuvre qu’on attendait forcément, en dépit de son équipe prestigieuse et de son petit effet dans certains festivals comme au TIFF à Toronto. Mais le sujet était plutôt excitant puisqu’on parle ici du fameux conclave qui débouche à la désignation d’un nouveau Pape après la mort ou l’abdication du précédent. Et des longs-métrages qui traitent de ce sujet il y en a peu. Un seul nous vient à l’esprit d’ailleurs, le Habemus Papam de Nanni Moretti. Certes des films qui prennent place au Vatican sont un peu plus fréquents mais si ce n’est Les Deux Papes ou Le Cardinal, ce sont majoritairement des films d’horreur. Voilà donc un contexte rare et un sujet intrigant, source de fantasmes qu’Edward Berger prend à bras le corps pour nous livrer une œuvre magistrale et entêtante qui prend la forme d’un thriller implacable. Car oui, Conclave  est avant tout un suspense à couper le souffle. Alors bien sûr pas dans le sens où on peut l’entendre habituellement avec frissons, courses-poursuites ou même tension psychologique, mais du mystère, des interrogations et pas mal de rebondissements (dont certains seront cependant prévisibles).

Et pourtant, on avait le droit de trouver que le cinéaste allemand Edward Berger avait été un peu surcoté avec son film de guerre pour Netflix, récipiendaire de l’Oscar du meilleur film étranger : À l’Ouest, rien de nouveau. Mais cette fois, pas de doute possible avec Conclave : Berger est un grand cinéaste. Il s’accapare ce sujet adapté d’un roman de Robert Harris avec une aptitude indéniable et en fait un très grand moment de cinéma sur tous les plans. Dès les premières images, l’ambiance est lourde, la tension est à son comble et quelques plans fixes et concis, d’une efficacité rare, vont nous plonger dans ce conclave durant deux heures passionnantes et totalement hypnotiques. On sent que Conclave ne sera pas un film léger et que cette immersion au sein des grandes instances religieuses du Vatican va être emplie de mystère et de questionnements. Le suspense est admirablement bien lancé et il est dur de ne pas y succomber.

Pour que ces coulisses d’une élection religieuse (qui ressemble parfois à celles d’une élection politique, comme le souligne par ailleurs l’un des protagonistes) avec ses trahisons, ses jeux de dupes, ses soupçons, ses petites ententes et coups bas, soient crédibles, il fallait des acteurs chevronnés. Ralph Fiennes est de cette trempe et il livre ici l’une de ses meilleures compositions en cardinal organisateur plein de doutes et de bonne volonté. Stanley Tucci, souvent cantonné aux seconds rôles, excelle également en cardinal progressiste tandis que John Lithgow et Sergio Castellito sont impeccables en opposants aux sensibilités plus réactionnaires. Le Vatican est parfaitement reconstitué et la mise en scène de Berger le magnifie à maintes reprises, nous gratifiant de quelques plans sublimes (la vitre de la Chapelle Sixtine qui explose, un défilé de sœurs vu de haut qui accourent place Saint-Pierre, ne laissant voir que leurs parapluies, etc.) et d’une réalisation à la fois ample et feutrée en totale adéquation avec les lieux et le sujet. Tout juste on soulignera une musique, bien qu’intense et pertinente, parfois un peu envahissante.

Mais Conclave c’est aussi et surtout, derrière les apparats d’un thriller religieux, un formidable réceptacle à questionnements. La place de l’Église au sein de ce monde, la foi sous tous ses aspects, les différents courants qui animent la religion catholique et, bien sûr, une foultitude de sujets éminemment contemporains parfaitement insérés dans les dialogues et les situations. L’homosexualité, la place de la femme, l’Islam et les autres religions et, au centre de tout cela, le doute nécessaire, sont au cœur du récit et des tenants et aboutissants de l’élection. Certains échanges sont littéralement passionnants et ouvrent le débat avec intelligence. L’épilogue et son retournement de situation sont étonnants et donnent une envergure encore plus moderne au film, tout comme un magnifique discours de paix sous-jacent. On est même ému par certains plans fixes sur le visage de Fiennes lors du final. Un visage qui en dit beaucoup en silence. Conclave est une œuvre importante et magistrale à ne surtout pas louper dans un microcosme rare, et dont l’ensemble des composants frôlent la perfection. Un film qui devrait se retrouver en bonne place l’an prochain dans les remises de prix…

Bande-annonce – Conclave

Fiche technique – Conclave

Réalisateur : Edward Berger.
Scénaristes : Peter Straughan, d’après l’oeuvre éponyme de Robert Harris.
Production : Film Nation Entertainment.
Distribution : SND.
Interprétation : Ralph Fiennes, Stanley Tucci, John Lithgow, Isabella Rossellini, Sergio Castellito, …
Genres : Thriller – Drame.
Date de sortie : 4 décembre 2024.
Durée : 2h02.
Pays : États-Unis – Royaume-Uni.

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4.5

Sweet Dreams : entre rêves et cauchemars

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Bien que signé de l’Américain Charles Burns, dessinateur connu pour Black Hole ainsi que pour les trilogies Toxic et Dédales, cet album n’est pas une BD mais un recueil de dessins. Ce qui ne retire rien à son intérêt, car il est centré sur les aspirations amoureuses (souvent déçues).

Si Sweet Dreams n’est pas une BD à proprement parler, c’est parce l’album ne comprend pas d’histoire. Il est constitué d’une cinquantaine de dessins originaux sur un thème assez précis qu’on pourrait intituler « Les rêves des jeunes filles et jeunes femmes des années 50-60 » Burns allant (très largement) au-delà des clichés, pour examiner ce que ces personnes ont au plus profond de leur cerveau. On perçoit d’emblée l’ironie du titre, car ce que ces jeunes femmes abritent au plus profond de leurs pensées n’est pas si doux que cela. Disons-le tout net, la plupart des jeunes femmes ici représentées se tiennent couchées, dans leur lit. D’ailleurs, si quelques-unes sont endormies et rêvent effectivement, la plupart laissent plutôt aller leurs pensées et ont les larmes aux yeux. En effet, soit elles ont été confrontées à des comportements déplaisants de la part des hommes qu’elles ont côtoyés, soit elles sentent ce qu’elles risquent avec ceux qu’elles connaissent et qui alimentent leurs fantasmes. A vrai dire, leurs craintes se révèlent souvent d’autant plus angoissantes qu’elles restent un peu diffuses. Et si quelques-unes de ces femmes tournent leurs pensées vers d’autres femmes, les perspectives ne sont guère meilleures.

Pas d’histoire, mais des intentions

De dimensions 30 x 23 cm sous un format italien, l’album bénéficie d’un travail éditorial soigné, pour proposer un objet de qualité qui risque de faire l’objet de cadeaux. Ajoutons à cela que le contenu est remarquable, avec ces dessins de Charles Burns qui mettent en valeur son style désormais bien connu. D’un trait bien léché et sans fioritures, dans un noir et blanc remarquable, le dessin met l’accent sur les visages et physiques de ces jeunes femmes qui sont d’adorables créatures, selon l’imagerie populaire américaine des années 50-60 (véhiculée par des comics à la diffusion très large) de la femme au foyer idéale, parfait complément de son mari parti la journée pour gagner le salaire leur permettant de profiter des joies du confort moderne. Là où Burns fait œuvre personnelle, c’est en mettant en évidence que derrière ces jolis visages jeunes et séduisants (la majorité en est au stade des perspectives d’avenir), se cachent de bien sombres pensées et perspectives accentuées par sa façon de souligner les zones d’ombre. Le sous-entendu est que l’amour n’est peut-être pas à l’image des critère communs du romantisme. Ce qui pousse les hommes et les femmes les uns vers les autres, c’est avant tout le désir. Ces jeunes femmes brillent par leur physique irréprochable et soigné. Leurs rêves d’amour idéal se heurte donc aux désirs physiques. Ce que Burns sous-entend, c’est que le désir peut prendre d’innombrables formes et qu’il n’est pas aussi simple qu’on pourrait se plaire à croire, par manque d’imagination. De l’imagination, Burns n’en manque pas et il montre que le dessin se suffit largement à lui-même.

Lecture d’image

La force de l’album est donc dans la suggestion et il invite à la lecture d’images. Ce jeu commence dès l’illustration de couverture (qu’on retrouve dans le corps de l’album). On y voit une jeune femme allongée qui nous tourne le dos pour faire face à un paysage ravagé. On note aussi qu’elle est habillée de façon élégante, comme une femme de classe. Malheureusement, le fait qu’elle contemple un paysage de désolation laisse entendre qu’elle fait face aux ruines de son amour. La conclusion étant que, malgré tous ses atouts, elle n’a rien pu faire pour que cet amour perdure dans le temps. Outre les ruines qu’elle contemple, on observe que les plis faits par sa couverture sur le bord du lit donnent l’impression d’un liquide qui s’écoule vers le sol, ce qui accentue l’impression de désastre (effet repris sur d’autres dessins). Précisons quand même que l’illustration de couverture comporte des zones grisées, alors que le même dessin, comme tous ceux qu’on trouve à l’intérieur, est juste en noir et blanc.

Charles Burns, artiste hors normes

On constate qu’avec cette cinquantaine de dessins, Charles Burns est en quelque sorte au sommet de son art. Chaque dessin est un must d’épure qui pourrait faire l’objet d’un tirage pour affiche. L’élégance du trait n’a d’égal que la somptuosité du noir et blanc et contraste remarquablement avec les effets pervers que quasiment chacune des situations laisse deviner. Ce contraste est d’ailleurs à l’image du parcours artistique du dessinateur qui a commencé sa carrière dans des revues underground, pour devenir un maître reconnu qui propose ici un album dont les amateurs et collectionneurs se délecteront. En effet, s’il ne faut pas y chercher une histoire classique, chaque dessin en raconte une à sa façon. L’album est donc parfaitement abouti et il serait absurde d’imaginer qu’on en fait le tour en quelques minutes parce qu’il ne comporte pas de texte. Bien entendu, les situations présentées sont très variées et ne se contentent pas d’explorer les situations de déceptions amoureuses. Les fantasmes et perspectives angoissantes y occupent une belle place, permettant au dessinateur de se livrer à son inspiration toujours très particulière (univers peuplé de créatures étranges et vaguement angoissantes). Comme on le voit avec l’illustration de couverture, chaque dessin apporte ses impressions, d’abord au premier coup d’œil, puis par l’observation des détails. La conclusion s’impose : c’est le propre d’une œuvre d’art dans sa plus noble expression.

Sweet Dreams, Charles Burns
Éditions Cornélius : paru le 7 novembre 2024
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4

« Robert Badinter » : justice et dignité

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Robert Badinter est une figure incontournable de la République française, qui incarne peut-être mieux que quiconque le combat pour la justice, la dignité humaine et l’abolition de la peine de mort. Le roman graphique publié aux éditions Marabulles par Pascal Bresson et Christopher, basé sur le livre Robert Badinter, l’homme juste de Dominique Missika et Maurice Szafran, met en lumière un parcours exceptionnel. Entre héritage familial, épreuves personnelles et luttes politiques, l’œuvre illustre l’émergence d’un homme dont la vie a façonné une partie de l’histoire contemporaine française.

Né en 1928 dans une famille juive ancrée à gauche, Robert Badinter grandit dans le XIe arrondissement de Paris. Son éducation intellectuelle et bourgeoise, relativement feutrée, n’empêche pas une réalité plus sombre : l’antisémitisme rampant. L’adolescent est bientôt confronté aux violences de son époque, des graffitis antisémites sur les murs aux bagarres à l’école, sans oublier cette exposition infâme véhiculant les pires clichés sur les Juifs. 

L’Occupation marque un tournant tragique et se taille une bonne place dans cette biographie graphique : sa famille fuit Paris pour Lyon après la montée des persécutions. Son père, désespéré par l’horreur de la guerre, est finalement déporté et ne reviendra jamais. Cette période oblige Robert, encore adolescent, à assumer des responsabilités précoces. La perte de ses proches, notamment de sa grand-mère Idiss, laissée seule à Paris en raison d’une grave maladie, symbolise la brutalité d’un monde en guerre et forge sa détermination à lutter contre l’injustice.

Victor Hugo, héros littéraire et politique de Robert Badinter, constitue un pilier moral et intellectuel. Ardent défenseur de l’abolition de la peine de mort, le romancier inspire profondément Badinter, qui considère ses écrits comme un cri de l’âme contre l’inhumanité. Cette référence, présente dès le début de l’album, guide ses premiers pas dans le droit, où il s’illustre cependant d’abord dans la défense des droits d’auteur et de la liberté de la presse.

Si sa carrière d’avocat commence modestement, Robert Badinter se distingue rapidement par son engagement dans des affaires sensibles. Il défend des figures comme Charlie Chaplin (pour les droits de The Kid), rencontre sa future épouse Élisabeth, puis en vient à l’affaire Roger Bontems, décisive quant à son avenir judiciaire et politique.

Le 28 novembre 1972, Robert Badinter assiste, impuissant, à l’exécution de son client Roger Bontems, condamné pour complicité de meurtre malgré l’absence de preuves directes. Ce moment terrible, auquel il a longtemps refusé de croire, marque un tournant. Le simulacre cruel et l’irréversibilité de la peine de mort renforcent son rejet catégorique de cette pratique. Partant, Robert Badinter se dévoue entièrement à l’abolition, malgré les menaces de mort et les campagnes de haine dont il est victime.

Considéré comme « l’avocat des assassins », il affronte en effet l’opinion publique défavorable, avec une persévérance inébranlable. Son combat culmine en 1981, sous la présidence de François Mitterrand, lorsque l’Assemblée nationale vote l’abolition de la peine capitale. Ce moment historique, auquel il contribue en tant que ministre de la Justice, scelle son héritage comme un défenseur acharné des droits de l’homme.

Ce roman graphique, fidèle à l’histoire de Robert Badinter, offre une plongée passionnante dans une vie jalonnée d’épreuves et de triomphes. De l’antisémitisme de son enfance, dont le climax demeure ce drapeau nazi placé en haut de la Tour Eiffel, à sa lutte contre le châtiment suprême, le parcours de l’ancien avocat résonne comme un appel farouche à défendre la dignité humaine. C’est une invitation à réfléchir aux valeurs de justice et de solidarité, dans la lignée de figures comme Victor Hugo ou Simone Veil. 

Robert Badinter, Pascal Bresson et Christopher 
Marabulles, novembre 2024, 176 pages

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4

« Loisel, dans l’ombre de Peter Pan » : quête artistique

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Régis Loisel est une figure incontournable de la bande dessinée. À travers Loisel, dans l’ombre de Peter Pan, dont une nouvelle édition voit le jour chez Glénat, Christelle Pissavy-Yvernault éclaire la genèse et la complexité de son œuvre-phare Peter Pan. En s’appuyant sur des entretiens approfondis et des archives inédites, l’ouvrage offre un regard intime et analytique sur un artiste exigeant et passionné.

Régis Loisel n’est pas devenu dessinateur par hasard. Dès son plus jeune âge, il se passionne pour le dessin, au point de consacrer des heures à perfectionner son trait. Garçon turbulent et farceur, il échange alors des bandes dessinées contre ses propres croquis, construisant ainsi une collection personnelle dans laquelle il va pouvoir papillonner. Avec son frère, ils s’efforcent d’ailleurs de retenir le nom de chaque artiste qui l’inspire. 

C’est dans cet esprit qu’il développe une affinité particulière pour la spontanéité du dessin, rejetant la rigueur formelle de la peinture. Son talent inné et son obstination à trouver son propre style l’amènent à se démarquer, tout en affrontant les préjugés d’un milieu familial modeste où la bande dessinée est davantage perçue comme une distraction qu’un éventuel avenir professionnel. 

Régis Loisel consacre en tout quatorze longues années à réinterpréter Peter Pan, à lui offrir une genèse, un projet qui s’impose rapidement comme son magnum opus. Fasciné par l’œuvre originelle de James Matthew Barrie et par l’univers enchanteur des studios Disney, il entreprend de donner une profondeur inédite à ce personnage emblématique. En revisitant l’histoire sous un prisme sombre et réaliste, le Français inscrit l’intrigue dans un Londres marginal et chaotique, où Peter Pan côtoie la perte, le deuil et même le mystère de Jack l’Éventreur.

Loisel plonge alors dans une vaste documentation pour intégrer des éléments historiques tout en préservant le doute et le suspense. Cette approche témoigne d’un équilibre délicat entre fidélité à ses sources et liberté artistique, puisqu’il exprime lui-même le fait de s’imprégner d’une atmosphère avant de donner libre cours à sa créativité. Il s’agit de se familiariser avec une architecture, un climat, des milieux sociaux, avant de se les approprier et d’en faire quelque chose de personnel. Sa représentation de la Fée Clochette, icône de sensualité et de caractère, illustre également son sens du détail et de l’innovation.

Loisel, dans l’ombre de Peter Pan permet de sonder l’auteur français dans des entretiens au long cours. Il ne cache pas son admiration pour le cinéma, notamment pour Steven Spielberg, et cela se reflète dans sa mise en scène. Il envisage ses planches comme des séquences cinématographiques, privilégiant cadrages audacieux et dynamiques visuelles. Il évoque même sa « caméra » en parlant de ses dessins. Ce travail minutieux de mise en scène se double d’un soin particulier porté aux dialogues, oscillant entre naturalisme et complexité littéraire.

En explorant les carnets de croquis et les étapes de création, le lecteur découvre un processus méthodique où l’artiste laisse place à l’intuition tout en jonglant avec les contraintes éditoriales. Son choix de collaborer avec un petit éditeur comme Vents d’Ouest s’inscrit d’ailleurs dans une volonté de préserver sa liberté artistique, loin des pressions commerciales des grandes maisons – qui ne lui auraient de toute façon accordé qu’une place chiche dans un catalogue déjà pléthorique.

Au-delà de son œuvre, Loisel se révèle dans ses réflexions sur la précarité du métier de dessinateur et la difficulté de concilier vie artistique et personnelle. Il évoque avec lucidité les défis financiers et les attentes du public (avec lequel il est déjà entré en confrontation sur des forums), tout en soulignant l’importance de l’obstination et de la collaboration pour éviter de se répéter ou de s’enfermer dans une routine créative. L’homme évoque aussi son intérêt pour la maison Disney et la difficile cohabitation entre passion artistique et amoureuse. 

Enfin, Loisel se défend face aux critiques portant sur la fin de Peter Pan, affirmant avoir travaillé jusqu’à la dernière minute pour améliorer chaque détail. Cette exigence témoigne d’un perfectionnisme qui, bien que parfois épuisant, a contribué à faire de cette série un pilier du neuvième art. La passion et la sincérité qui découlent des entretiens menés par Christelle Pissavy-Yvernault nous aident à en prendre la pleine mesure. 

À travers Peter Pan, Régis Loisel a non seulement réinterprété un mythe universel, mais également durablement impacté la bande dessinée. L’ouvrage de Christelle Pissavy-Yvernault offre une plongée passionnante dans l’esprit d’un créateur hors norme, dont le talent n’est plus à prouver. Ensemble, ils effeuillent ses méthodes de travail, ses aspirations et, en filigrane, le microcosme de la bande dessinée et de l’illustration.

Loisel, dans l’ombre de Peter Pan, Christelle Pissavy-Yvernault 
Glénat, novembre 2024, 272 pages

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4.5

« Mobilis » : une odyssée sous-marine post-apocalyptique

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Avec Mobilis, Juni Ba revisite le mythe du capitaine Nemo en mêlant science-fiction, récit initiatique et réflexion écologique. Ce roman graphique, publié aux éditions Bayard, nous immerge dans un univers post-apocalyptique où l’espoir côtoie le désenchantement, et où le destin d’une jeune fille bouleverse celui d’un capitaine blasé et hanté par ses souvenirs.

Juni Ba s’empare du chef-d’œuvre de Jules Verne pour le transposer dans un monde englouti par les eaux. La surface de la Terre et l’humanité telle qu’on l’a toujours connue ne sont plus que de lointains souvenirs. À bord du Nautilus, Arona, une rescapée recueillie par le capitaine Nemo, découvre un environnement à la fois fascinant et oppressant. Si Nemo, fidèle à sa légende, incarne une figure distante et tourmentée, Arona, pleine de vie et d’espoir, s’érige en contrepoint lumineux. Leur relation, conflictuelle mais évolutive, donne à Mobilis sa profondeur émotionnelle et narrative. Le vieux capitaine va d’ailleurs devenir un mentor et un père de substitution pour la jeune fille.

Désespéré face à une humanité autodestructrice, Nemo trouve en Arona, jeune et tenace, quelqu’un qui cherche à raviver une étincelle d’espoir. Elle aimerait accomplir un acte qui aidera les hommes à recouvrer leur vie passée. Les dialogues, souvent tendus, révèlent des failles émotionnelles profondes chez les deux personnages. Et Nemo, malgré sa réticence initiale, finit par enseigner à Arona des savoirs variés allant de la littérature classique (Moby Dick) à la géophysique. Il la prend sous son aile, s’ouvre à elle, mais, cependant, cette transmission de savoir est teintée d’une mélancolie palpable, liée aux secrets que Nemo cache jalousement, notamment les raisons tragiques de sa solitude et le sort de son équipage…

Mobilis porte en son sein un message puissant sur l’Anthropocène et les conséquences des actions humaines sur la planète. À travers l’immensité hostile des océans et les ruines submergées, le récit met en lumière les ravages de la négligence environnementale. La mer, autrefois exploitée et dominée par l’homme, est devenue le domaine des monstres, miroir des excès de l’humanité. Juni Ba procède en fait par dualité : un passé regretté et un présent chaotique, un vieillard désenchanté et une jeune idéaliste, un dehors menaçant et un intérieur sécurisant… 

Visuellement, l’auteur franco-sénégalais impressionne par sa capacité à alterner entre des scènes intimes et des panoramas grandioses. Le trait, à la fois vif et expressif, traduit parfaitement les émotions des personnages, accentuant leur humanité dans un monde qui, lui, apparaît déshumanisé. Le récit est tout aussi maîtrisé : il mêle habilement les moments d’action, d’introspection, de contemplation et de suspense. La progression d’Arona, de l’innocence à la prise de conscience, et l’évolution de Nemo, du repli à l’ouverture, semblent se répondre en écho, conformément à la dualité exprimée plus tôt. Tout cela fait sens et contribue à la qualité de cet album accessible aux jeunes adolescents, et tout à fait recommandable. 

Mobilis, Juni Ba
Bayard Jeunesse, octobre 2024, 160 pages 

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3.5