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The Monkey : Gore, burlesque et… grotesque

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On a un peu de mal à croire que ce soit la même personne qui a réalisé en si peu de temps l’ambitieux polar fantastique Longlegs cet été et cette série B gore quelque peu poussive et pas bien mémorable. C’est certes une adaptation de Stephen King, maître de la littérature horrifique, mais on sait qu’il y en a eu très peu de réussies. On peut s’amuser au début des délires gores et sanglants découlant de mises à mort très originales mais cela devient vite lassant et le côté (volontairement) comique empêche toute tension, angoisse ou frissons. Et comme l’intrigue à la fois simpliste mais brouillonne tient sur un ticket de métro et que la mise en scène est étrangement anecdotique (un comble pour un cinéaste formaliste comme Perkins !) on finit par s’ennuyer et trouver cela très poussiéreux et oubliable.

Synopsis : Lorsque Bill et Hal, des jumeaux, trouvent dans le grenier un vieux jouet ayant appartenu à leur père, une série de morts atroces commence à se produire autour d’eux…

The Monkey nous proposait un petit programme plus qu’alléchant. D’abord, le cinéaste du petit succès frissons de l’été passé, le clivant mais passionnant Longlegs : Oz Perkins. À cela, on ajoute l’adaptation d’une nouvelle méconnue de Stephen King, le maître du fantastique littéraire dont chaque tentative de transposition sur le grand écran est un challenge. Ensuite, il y a le choix de proposer un mélange de comédie et d’horreur gore, grand écart très difficile à tenir. Et enfin, petite valeur ajoutée que ce dernier ingrédient : un Theo James tout droit sorti du succès de la série de Guy Ritchie The Gentlemen, ici dans un double rôle de jumeau… Voilà qui promettait un cocktail à priori détonnant mais, on ne peut le nier, très risqué. Et le résultat se révèle quelque peu imbuvable et vite écœurant.

Déjà, il faut avouer que les adaptations cinématographiques de Stephen King vraiment réussies sont rares. Pour un immense (et malheureusement un échec en salles) The Mist ou encore Carrie, La Ligne Verte et même Ça (enfin surtout la première partie), combien de ratés ? On ne les listera pas tant ils sont nombreux. Celle-ci va donc s’ajouter à la longue liste de films à zapper tirés des écrits du maître. Pourtant, le début est très réussi. Perkins nous gratifie d’une entame jubilatoire qui donne le la : délicieusement gore, originale et vicieuse. Et même le premier tiers quand les jumeaux sont encore adolescents est plutôt sympathique, les mises à mort sanglantes faisant fortement penser à celles de la saga Destination finale pour leur imprévisibilité et la saga Saw pour leur aspect crade étant vraiment drôles et très sanglantes.

Malheureusement, faute de véritable fil narratif ou d’une intrigue digne de ce nom, The Monkey devient vite un peu répétitif et tourne à vide. Une mise à mort réussie (celle de la tante ou celle de la piscine) vient nous réveiller de temps en temps de notre torpeur mais tout cela manque de peps et de rythme. L’objet maléfique et malveillant incarné par ce singe à la dentition disproportionnée et au petit tambour est original mais il lui manque une aura qui fasse véritablement éprouver de la crainte. Et plus le film avance, notamment lorsqu’un Theo James un peu éteint reprend le flambeau, il y a clairement un manque d’enjeux et de tension en plus d’un montage parfois hasardeux.

On est davantage étonné de voir de la mise en scène de Perkins qui nous avait ébloui par celle ultra stylisée de Longlegs (même s’il n’était pas à la hauteur du buzz), voire même avec celui de son précédent opus Gretel et Hansel. Ici, il nous confectionne une réalisation anecdotique et sans grande prise de risque, presque poussiéreuse. The Monkey est à la limite du vulgaire téléfilm horrifique de seconde partie de soirée par instants. Enfin, le fait de se risquer à mélanger l’horreur et les frissons avec de l’humour, certes noir, annihile toute tentative d’angoisse ou de peur. Il ne reste que le gore et des idées d’exécutions létales très satisfaisantes et amusantes à se mettre sous la dent. Malheureusement, cela n’en fait pas un bon film.

Bande-annonce – The Monkey

Fiche technique – The Monkey

Réalisateur : Osgood Perkins.
Scénaristes : Osgood Perkins d’après l’oeuvre de Stephen King.
Production: Atomik Monster & Automatik Entertainment.
Distribution: Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Theo James, Elijah Wood, Tatiana Maslany, …
Genres : Comédie – Horreur.
Date de sortie : 19 février 2025
Durée : 1h38.
Pays : USA.

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2.5

« Une histoire du cinéma français » : 1980-1989, un miroir en mouvement

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Dans Une histoire du cinéma français (1980-1989), Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo nous proposent un sixième voyage passionnant, cette fois à travers une décennie des plus contrastées. La période oscille en effet entre bouleversements politiques, nouveaux horizons esthétiques et transformation des modes de production. Grâce à des analyses de films marquants, des dossiers thématiques et des portraits d’actrices, d’acteurs et de réalisateurs, cet ouvrage dense et documenté apporte un éclairage précis sur un cinéma en pleine mutation, entre classicisme et modernité.

Les années 80, sous la présidence de François Mitterrand, se démarquent clairement des reaganisme américain et thatchérisme britannique. La gauche au pouvoir instaure de nombreuses réformes (abolition de la peine de mort, radios libres, promotion d’organisations telles que SOS Racisme…) tout en subissant la montée du chômage et la dévaluation du franc. À l’écran pourtant, la crise sociale reste en arrière-plan : les auteurs soulignent qu’assez peu de films s’y attardent, préférant souvent aborder d’autres thématiques comme le terrorisme (Front populaire de la Palestine, Hezbollah, groupuscules d’extrême droite…), la religion ou l’immigration.

C’est l’une des premières grandes qualités de l’ouvrage : proposer un panorama diversifié. Les auteurs démontent notamment le mythe de « l’esthétique pub » censée marquer tout le cinéma français de la décennie. En réalité, affirment-ils, seuls quelques films (tels Diva ou Subway, abondamment analysés) adoptent cette dimension visuelle chic et clipée. À ce titre, l’analyse de Mauvais Sang de Leos Carax éclaire parfaitement la question : références à Chaplin et à Welles, esthétique novatrice, plans serrés et inserts rapprochés. Oui, certains jeunes réalisateurs français s’inspirent du langage publicitaire, mais cela reste marginal comparé à l’ensemble de la production et cela n’exclut en rien les liens avec le cinéma classique.

La structure même du livre, fidèle aux volumes précédents, fait alterner le « film de l’année », des dossiers thématiques et des focus sur les comédiens et comédiennes marquants. Ainsi, le choix d’ériger Le Dernier Métro (1980) de François Truffaut en film emblématique ne souffre aucune contestation : derrière l’Occupation, plus toile de fond que sujet central, le roman d’amour et le projet artistique dominent, révélant le classicisme élégant d’une œuvre pourtant présentée à l’époque comme profondément « française ». Plus loin, un passionnant éclairage sur Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault revient sur la genèse chaotique du film et ses influences picturales (Giorgio de Chirico, Fernand Léger), tout en soulignant une critique à peine voilée de tout totalitarisme.

Les auteurs s’attachent également aux figures-clés du cinéma d’alors. Le parcours de Jane Birkin, son aura britannique mêlée à l’influence de Serge Gainsbourg, s’accompagne d’un chapitre sur le cinéma d’adolescents, emblématique de cette décennie : de La Boum à L’Effrontée, en passant par L’Année des méduses, les jeunes personnages féminins sont souvent au premier plan, conscients de leur pouvoir de séduction et affirmant leurs désirs. Claude Miller, par exemple, met en scène Charlotte Gainsbourg dans ses questionnements adolescents (L’Effrontée, La Petite Voleuse), quand Jacques Doillon explore la transition vers l’âge adulte avec une liberté de ton qu’on lui connaît (La Puritaine).

Un autre volet intéressant concerne les « monstres sacrés » et les comédiens fétiches de cette époque. Louis de Funès disparaît en 1983, alors qu’Alain Delon et Jean-Paul Belmondo traversent des échecs commerciaux, symboles d’un passage de relais. À l’inverse, Gérard Depardieu s’impose avec une aisance quasi insolente, tantôt dans des comédies populaires au-dessus des trois millions d’entrées, tantôt dans des films d’auteur exigeants. On le compare avec un plaisir érudit à Jean Gabin ou Michel Simon, tout en soulignant certains aspects de sa personnalité parfois déroutante (et c’est peu dire).

Qu’il s’agisse du dossier sur la critique (où reviennent les péripéties de La Chambre en ville contrée par le succès de L’As des As, ou le triomphe populaire du Grand Bleu malgré la virulence d’une certaine presse) ou de celui consacré aux femmes réalisatrices, le livre scrute chaque recoin de ces années 80 avec minutie. On y retrouve Agnès Varda et son Sans toit ni loi (film de l’année 1985 aux yeux des auteurs), démarche documentaire et fiction entremêlées, ou encore Claude Lanzmann et son travail de mémoire colossal dans Shoah.

Cette richesse d’approche culmine enfin avec l’analyse de l’interdépendance grandissante entre la télévision et le cinéma français. Alors que la fréquentation des salles chute, les producteurs cherchent de nouveaux financements auprès des chaînes, lesquelles ont besoin de films récents pour nourrir leur programmation. Cette valse entre deux médias renforce peut-être également la place de la publicité et du clip, qui façonnent le regard d’une génération de cinéastes.

Au final, Une histoire du cinéma français (1980-1989) de Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo propose un portrait nuancé d’une décennie foisonnante. Conflits sociaux, expérimentations esthétiques, figures cinématographiques en pleine transition : l’ouvrage, clair et solidement documenté, brosse un panorama où l’on voit se mêler l’héritage d’une tradition et les premiers signes d’un cinéma aux audaces renouvelées. C’est dans cet équilibre, parfois précaire, qu’il puise toute sa force et son acuité.

Une histoire du cinéma français (1980-1989), Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo
LettMotif, février 2025, 500 pages

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4.5

Nismet : les tragédies lumineuses des vies obscures

Nismet, la nouvelle série bouleversante de Philippe Faucon, explore avec une sensibilité déchirante les vies opprimées et invisibles. Inspirée d’une histoire vraie, elle suit le combat intérieur de Nismet, une jeune femme tentant d’échapper à un destin de soumission et de violence. Fidèle à son écriture sobre et à sa mise en scène minutieuse, Faucon livre un portrait poignant d’une humanité bafouée, anonyme, mais d’une puissance poétique rare. Nismet est une ode à la résilience, portée par des acteurs à l’interprétation bouleversante, oscillant entre le réel brut et une grâce inattendue.

Prix de la meilleure série au festival de La Rochelle

Fidèle à son écriture sobre et minutieuse prenant source dans un geste d’humanité profonde, Philippe Faucon livre avec sa série Nismet (4 épisodes de 40′) un bouleversant hommage aux vies opprimées et obscures.

Philippe Faucon, c’est un peu le Patrick Chamoiseau du cinéma qui fait entendre avec son style inimitable tous les états poétiques et épiphanies minuscules des existences accablées, lésées et éteintes vouées à l’effacement ou à l’invisibilité.

S’inspirant d’une histoire vraie, celle de la jeune Nismet vivant entre un beau-père violent abuseur et sa mère soumise et dépressive, la série tient cette gageure de se hisser à la noblesse d’un portrait tissé dans le sang du cœur d’une jeune femme de 16 ans tentant de ne pas répéter le destin de femme bafouée et asservie que fut sa mère.

Avec tact, une lenteur que certains pourraient penser désuète et surtout une bonté attentive, Faucon déploie un récit de plus en plus prenant et tendu, bouleversant de justesse et d’empathie pour Nismet et sa mère. Derrière la minutie des plans fixes et la simplicité délicate de l’écriture se dessine pourtant le roman tragique et lumineux de toutes les vies blessées et anonymées de ces immigrés dont le réalisateur se fait l’emblème.

Et c’est là la grâce de Nismet : nous embarquer avec les seuls moyens ténus de la description sincère vissée au plus près des acteurs-personnages, faire entendre leur voix si peu usuelle et si peu entendue dans le tissu de la vie narrative et forcément dans le tissu du réel politique, la voix d’acteurs professionnels qui jouent dans une tonalité à contre-jeu (bressonienne) ou de non-professionnels remarquables par leur ton si peu habituel, déroutant et pur.

L’ensemble, ce (non)-jeu comme asthénique ou démodé, tellement intime provoque des effets vertueux, cette mélodie à timbre bas (fatigué de toute la fatigue du monde) arrive par la beauté de sa délivrance à captiver et troubler, à faire trace.

Nismet c’est le récit de vies prises en otage par la violence des déterminismes sociaux et l’affaissement des énergies intimes, de vies honteuses et dévitalisées dont peu se font l’écho.

C’est surtout le geste d’un réalisateur qui croit aux repères de bonté et de justice et dont l’œuvre fait grâce et miséricorde.

Bande-annonce : Nismet

Fiche technique de la série Nismet

Titre : Nismet
Créateur : Philippe Faucon
Réalisateur : Philippe Faucon
Scénaristes : Philippe Faucon, Nismet Hrehorchuk
Genre : Drame
Format : Mini-série (4 épisodes de 40 minutes)
Pays d’origine : France
Langue originale : Français
Année de production : 2023
Production : Alef One, Istiqlal Films, ARTE France, Pictanovo
Productrice déléguée : Nora Melhli
Directeur de la photographie : Laurent Fénart
Montage : Sophie Mandonnet
Musique : Amine Bouhafa, Jean-Pierre Taïeb
Décors : Zoé Goetgheluck
Ingénieurs du son : Fabien Luth, Didier Leclerc
Directrice de production : Marie-Anne Leverbe
Distribution principale :

  • Emma Boulanouar : Nismet
  • Loubna Abidar : Najoua
  • Théo Costa-Marini : Denis
  • Arthur Legrand : Damien

Date de diffusion : 27 février 2025 sur ARTE
Récompenses : Prix de la Meilleure Série 52′ au Festival de la Fiction de La Rochelle 2024

Thèmes abordés :

  • Violence domestique
  • Résilience et émancipation
  • Condition féminine
  • Immigration et identité culturelle
  • Déterminismes sociaux

Esthétique et Style :

Philippe Faucon utilise une mise en scène sobre et minutieuse, privilégiant les plans fixes et un rythme contemplatif pour explorer les émotions des personnages avec une humanité profonde. La série déploie une palette de couleurs organiques et un jeu d’acteurs naturaliste, renforçant son réalisme brut et poétique.

Critiques et Réception :

La série a été unanimement saluée pour son authenticité et sa justesse émotionnelle. Le jeu d’Emma Boulanouar dans le rôle-titre a été particulièrement acclamé, tout comme la mise en scène pudique et sincère de Philippe Faucon. « Nismet » est perçue comme un hommage bouleversant aux vies invisibles et opprimées, tout en s’inscrivant dans la continuité du cinéma humaniste de Faucon.

Informations complémentaires :

  • Adaptation libre d’une histoire vraie.
  • Primée au Festival de la Fiction de La Rochelle pour son traitement sensible des thématiques sociales.
  • Disponible sur ARTE en streaming et à la télévision.

« Mary Bell, l’enfance meurtrière » : à la croisée du mal et de la rédemption

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Les éditions Glénat publient le roman graphique Mary Bell, l’enfance meurtrière, de Théa Rojzman et Vanessa Belardo. L’album s’inspire du livre de Gitta Sereny, Une si jolie petite fille : Les crimes de Mary Bell, pour revisiter l’un des faits divers les plus marquants de la Grande-Bretagne des années 60.

En 1968, Mary Bell, âgée de seulement 11 ans, est condamnée à la prison à perpétuité pour le meurtre de deux jeunes garçons, Martin Brown, 4 ans, et Brian Howe, 3 ans. La presse de l’époque la dépeint comme une enfant diabolique, une « psychopathe » dangereuse et sans âme. Ce procès expéditif, mené dans un climat de scandale et de terreur, ne laisse aucune place à la question essentielle : pourquoi une enfant de cet âge a-t-elle commis de tels actes ?

Gitta Sereny, journaliste spécialisée dans l’exploration des racines du mal, décide de lever le voile sur cette affaire en s’intéressant à l’enfance brisée de Mary Bell. « Vous les avez tués, mais vous n’êtes pas responsable ! Il faut saisir la nuance. C’est de cette responsabilité que je veux parler dans ce nouveau livre ! Et pour que les gens le comprennent, il faut que vous le compreniez vous aussi ! » s’exclame ainsi Gitta dans le récit.

Dans ses recherches, l’enquêtrice découvre une enfant abandonnée et maltraitée, enfant d’une mère prostituée qui n’a jamais voulu d’elle. Mary témoigne : « D’ailleurs, elle a plusieurs fois essayé de se débarrasser de moi. J’ai failli être adoptée par de gentils inconnus quand j’avais deux ans. » Sa mère, Betty, est décrite comme une femme égoïste et cruelle, incapable d’aimer sa fille et dont l’unique préoccupation était sa propre réputation : « Elle ne m’a jamais demandé comment j’allais. Si je dormais ou mangeais bien. Si on me traitait correctement ou pas. Elle s’en fichait totalement, la seule chose qui lui importait, c’était sa réputation et sa santé à elle. Elle venait me voir uniquement pour me montrer qu’elle allait mal à cause de moi. »

Théo Rojzman et Vanessa Belardo montrent avec force et justesse comment cette enfance tragique a conditionné Mary. Elle a été profondément marquée par les viols subis et par l’attitude défaillante et abjecte de sa mère, qui ne l’a ni aimée ni protégée. Les auteurs exposent ainsi la complexité de la violence enfantine, à travers une narration qui alterne entre flashbacks douloureux, événements présents et séquences oniriques, utiles à restituer par l’allégorie l’amnésie traumatique et ses phénomènes collatéraux.

Condamnée et enfermée, Mary témoigne d’un étrange sentiment de liberté : « Dès ce premier voyage pour aller à Red Bank, ma vie était devenue différente. Je sortais de mon quartier pour la première fois. C’était comme si je changeais de monde. On allait m’enfermer et moi, je me sentais plus libre… » Dans ce centre de détention, elle trouve un homme qui lui offrira une forme de rédemption : « Voilà comment il était. Il voulait toujours me protéger, qu’on prenne soin de moi… Et puis, je crois qu’il m’a rééduquée… Avec lui, j’ai appris à bien me tenir, à bien parler… »

Ce roman graphique rend justice à l’idée centrale du travail de Gitta Sereny : comprendre n’est pas excuser, mais comprendre, c’est déjà agir. L’histoire de Mary Bell est celle d’une enfant poussée par des traumatismes à commettre l’irréparable, d’une fillette ayant grandi dans un environnement toxique où la violence était une réponse à la peur. « J’écris sur l’amour et sur la vie quand je rends à l’enfance toute la justice qu’elle mérite », répond la journaliste à son mari qui s’interroge sur ses choix professionnels (elle travaillait sur le nazisme avant de s’intéresser à cette affaire).

Le récit de Rojzman, soutenu par le dessin immersif de Belardo, n’omet rien de la dureté des faits. Page après page, l’album plonge le lecteur dans l’intimité de Mary, dans ses souvenirs, ses regrets et ses traumatismes. Il s’agit d’un récit essentiel, qui ne bascule jamais dans le pathos ou le mauvais goût, et qui interroge les origines de la violence. Un album magistralement exécuté, qui montre que même dans les ténèbres les plus profondes, il reste possible d’explorer les racines du mal pour, peut-être, mieux le combattre.

Mary Bell, l’enfance meurtrière, Théa Rojzman et Vanessa Belardo
Glénat, février 2025, 128 pages 

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4.5

« Fausse couche, vraie question » : repenser l’accompagnement et la reconnaissance de la fausse couche

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Mathilde Lemiesle publie aux éditions Glénat Fausse couche, vraie question, un document graphique qui problématise à dessein l’interruption spontanée de grossesse. Souvent caché et tu, ce phénomène conduit à une douleur psychologique et physique méconnue, dans une société qui valorise la maternité mais où les trois premiers mois de grossesse demeurent traditionnellement silencieux.

Cliniquement nommée « interruption spontanée de grossesse », la fausse couche reste aujourd’hui un sujet tabou, noyé dans l’entre-deux de la vie privée et de la pudeur collective. Traditionnellement, on s’abstient d’annoncer une grossesse durant les trois premiers mois, par précaution et superstition : la crainte d’une fausse couche nous invite au silence préventif. Mais lorsque survient la perte, ce même silence se referme, rendant difficile l’expression de la peine et la reconnaissance d’un deuil pourtant bien réel. Les premiers jours, des sentiments contradictoires affluent : un mélange d’incrédulité, de honte, de colère et surtout d’un chagrin profond qui peut provoquer un isolement indicible.

Dans son ouvrage, Mathilde Lemiesle revient sur tous ces faits. Elle traduit également combien il est crucial de verbaliser la souffrance liée à la fausse couche. Dans une société qui valorise la maternité – ne serait-ce que par la mise en scène de la grossesse, l’attention portée aux nourrissons ou la célébration de l’annonce d’un futur enfant – le ressenti de la perte peut être exacerbé. Les femmes évoquent alors parfois un sentiment de culpabilité : l’idée de ne pas avoir su « mener à bien » la grossesse, de ne pas avoir écouté son corps ou d’avoir « fait quelque chose de mal ». À cela s’ajoute la difficulté de se confronter aux regards d’autrui, parfois jugeants, souvent maladroits. Les proches ne savent pas toujours trouver les mots justes, et l’entourage médical a tendance à minimiser, voire à ignorer la douleur psychologique qui accompagne la perte d’un embryon ou d’un fœtus aux tous premiers stades.

Fausse couche, vraie question va même plus loin, en questionnant le silence des féministes. De leur point de vue, la question de la fausse couche suscite un certain embarras. Historiquement, l’une de leur revendication centrale consistait à défendre le droit à l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), en insistant sur l’autonomie de la femme et le refus d’accorder une personnalité juridique ou symbolique au fœtus. Reconnaître la souffrance liée à une fausse couche implique alors, malgré soi, de considérer l’embryon comme un être porteur d’une forme de projet de vie. Cette notion semble heurter certaines militantes, attachées à la défense inconditionnelle du droit à l’avortement et redoutant que toute reconnaissance émotionnelle de l’embryon ne fragilise leurs positions. Ce silence pudique ne fait que renforcer l’isolement des femmes qui ont vécu la perte d’une grossesse non désirée… mais tout de même investie émotionnellement.

Il faut contextualiser cela. Et l’auteure le fait parfaitement. En France, si le deuil périnatal (à partir d’un certain stade de la grossesse) est de plus en plus reconnu, la fausse couche précoce demeure largement minimisée. Les femmes ne savent pas toujours à qui s’adresser : les professionnels de santé peuvent se montrer pressés, voire détachés, surtout dans les services d’urgences où l’affluence et le manque de personnel laissent peu de place à l’empathie. Les consultations post-fausses couches ne sont pas systématiques, et une prise en charge psychologique est rarement proposée d’emblée. Les partenaires, eux aussi, peuvent être bouleversés, mais peinent à exprimer leur peine, dans un contexte où la douleur maternelle semble primer. Aujourd’hui, le manque d’espaces de parole dédiés constitue un véritable frein à la libération des témoignages. Que ce soit au sein d’associations, de groupes de soutien ou lors de consultations spécialisées, les femmes devraient pouvoir se tourner vers des ressources adaptées.

Paradoxalement, la maternité occupe une place centrale dans l’imaginaire et les pratiques de nombreuses civilisations. Dès la Préhistoire, les fameuses « Vénus » – ces statuettes représentant des silhouettes féminines aux formes généreuses – témoignent déjà d’une vénération pour la fécondité et la femme enceinte. De tout temps, on a sacralisé la grossesse : on retrouve des sites préhistoriques, des pierres levées, des lieux dits « magiques » censés protéger les futures mères. La figure de Sainte Marguerite, patronne des femmes enceintes dans la tradition chrétienne, illustre également cette longue histoire d’angoisse et d’espérance, où la société pré-moderne cherchait à conjurer le risque de la fausse couche par la dévotion et des rituels de protection.

Cependant, l’envers du décor est moins reluisant : ces multiples préventions – règles alimentaires, repos imposé, rituels divers – avaient souvent pour effet de faire peser sur les femmes la responsabilité exclusive de la réussite de leur grossesse. Toute précaution non respectée, toute entorse aux prescriptions pouvaient être perçues comme la cause d’une fausse couche, entraînant un sentiment de culpabilité accablant. Au fil des siècles, bien que la médecine se soit laïcisée et modernisée, cette culpabilisation sourde des femmes enceintes a perduré, sous la forme de conseils ou d’injonctions rigides censés « préserver » la grossesse (ne pas bouger trop, ne pas stresser, faire attention au moindre signe d’alerte, etc.).

Comment alors améliorer la situation des femmes victimes de fausses couches ? Mathilde Lemiesle avance plusieurs pistes : une campagne nationale d’information, des budgets accrus pour les hôpitaux et la formation du personnel, un renforcement des effectifs dans les services gynécologiques et obstétricaux, et plus largement aux urgences, la mise en place d’une formation approfondie sur la fausse couche, un numéro vert et un suivi psychologique remboursé, etc. En fin de compte, la fausse couche ne doit plus être reléguée aux marges du débat public. Les femmes, et souvent leurs partenaires, vivent un choc qui peut s’apparenter à un véritable deuil. Qu’il soit reconnu ou non par la loi ou par la tradition, l’attachement à ce futur enfant, même précoce, peut être fort et entraîne un bouleversement émotionnel intense. Les tabous persistants autour de la maternité et de la perte doivent être levés, au profit d’une écoute bienveillante, d’une prise en charge empathique et de ressources clairement identifiées.

C’est à cela qu’appelle Fausse couche, vraie question. Le silence des premiers mois n’a plus lieu d’être, dès lors qu’il enferme dans la solitude celles qui traversent l’épreuve de la fausse couche. Mathilde Lemiesle  plaide pour la reconnaissance et la mise en place de mesures concrètes – tant médicales que sociales et politiques –pour un deuil légitime, humain, accompagné et écouté. C’est à cette condition que l’on pourra enfin briser le tabou, alléger la culpabilité et redonner une place à la parole, si précieuse, de celles et ceux qui ont perdu un enfant avant même sa naissance.

Fausse couche, vraie question, Mathilde Lemiesle  
Glénat, février 2025, 192 pages

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Les incidents de la nuit (1) : au fil des lectures

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Cet album est le premier d’un diptyque étonnant où le dessinateur-scénariste David B. fait du narrateur un double de lui-même vivant des aventures particulièrement étranges, en parcourant Paris à la recherche des traces d’une revue intitulée Les incidents de la nuit et de son auteur.

Les deux pages de la postface en disent long sur la genèse de l’album, puisque David B. indique par exemple qu’il a fait le rêve qu’il met en scène à la première planche. Dans ce rêve, Les incidents de la nuit seraient une série (il tombe sur les tomes 2-3 et… 112) de recueils d’histoires fantastiques basées sur des faits divers des XIXe et XXe siècles. D’où lui vient cette idée ? Il cherche à la savoir en explorant les librairies qu’il fréquente régulièrement. Chez Lhôm, avenue Jean Jaurès, le bouquiniste (lunettes avec verres en cul de bouteilles) qui lève le nez de L’empire des steppes de René Grousset, lui répond « Haaa… J’en ai entendu parler. Il faut chercher… Ça doit être quelque part. Il vous faut un guide ? Des cartes ? » On comprend vite le pourquoi de la proposition, car c’est une véritable exploration dans des monceaux de bouquins que le narrateur entreprend, mise en images à peine exagérée et très amusante de ce que peut devenir l’antre d’un amateur de livres. Cela permet au passage de glisser de nombreuses références, en particulier à l’univers du fantastique dans lequel l’auteur nous propose une étonnante plongée.

Foisonnement des rencontres

A partir de là, David B. nous entraine dans une histoire où les péripéties s’enchainent en mêlant un fantastique échevelé à des aventures rocambolesques. Il y est question de Napoléon 1er (voir le gros N sur l’illustration de couverture) et d’un de ses fidèles, Émile Travers qui serait le fondateur de la revue avec des objectifs avoués mais d’autres occultes. Il y est question de l’étrange mort d’Émile Travers et de ses conséquences. Le rôle des livres s’avère fondamental. Autre point fondamental, les rencontres, notamment celles que le narrateur fait, au hasard de ses pérégrinations. Mais, peut-on vraiment parler de hasard ? D’ailleurs, la lettre N déjà évoquée joue un rôle fondamental dans l’histoire. Une histoire que le dessinateur met en scène de manière très inspirée. Il s’avère très à l’aise pour utiliser le medium BD, aussi bien dans sa narration qui mêle habilement la soi-disant réalité avec du fantastique et de l’onirisme, que dans son dessin et sa mise en scène qui s’avère aussi délirante que l’histoire. 

Foisonnement des thèmes

Et puis bien-sûr, on l’a compris, le narrateur est un lecteur insatiable qui cherche avec obstination le moyen de lire autant de livres que possible, sachant qu’il en découvre une multitude qui peuvent l’intéresser. Cela ne l’empêche pas de penser à l’amour, car parmi ses rencontres, on trouve aussi des femmes. Au passage, on observe que cet album est foisonnant quant aux thèmes qu’il aborde, puisqu’il y est question des débuts de l’humanité et des diverses croyances de l’homme aux cours des âges, par un récit que monsieur Lhôm (un nom qui ne doit évidement rien au hasard) fait au narrateur.

Une folie bien orchestrée

Tout cela est dessiné par David B. dans un noir et blanc de qualité. Le style de dessin est soigné tout en mettant bien en valeur la folie qui émane des personnages et des situations, avec des personnages tous très expressifs et bien différenciés, que ce soit par leurs physiques ou par leurs visages. Émergent particulièrement les libraires, monsieur Lhôm et un autre dont le narrateur ne connaît pas le nom, qu’il tutoie et qu’il désigne par l’expression « Le libraire qui pue ». Bien que dur en affaires, celui-ci se montre étonnamment généreux. N’oublions pas le commissaire Hunborgne qui est effectivement borgne et affiche un physique impressionnant, avec un visage à faire peur.

Lectures multiples

Voici donc une BD qui part dans tous les sens pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. Pour en revenir à la postface, elle s’avère aussi intéressante qu’instructive. On comprend que les incidents de la nuit ne sont pas que ceux racontés dans la soi-disant revue, mais ceux qui se présentent au narrateur, David B. adorant visiblement les mises en abyme. Il va jusqu’à avouer ne faire dans cet album qu’une mise en scène de ce qu’il a vécu dans le quartier du marais à Paris, qu’il dit avoir exploré en long et en large (et en… travers). Bien entendu, il y a exploré les librairies, modifiant ses habitudes au gré des fermetures et ouvertures de celles qui l’intéressaient. Il a aussi été à l’affut de tous les signes qu’on peut trouver dans le quartier. Enfin, il reconnaît de nombreuses influences, notamment littéraires. Il révèle que Les Incidents de la nuit doivent beaucoup à Rue des maléfices un roman de Jacques Yonnet qu’il donne envie de chercher toutes affaires cessantes, en bon lecteur capable de transmettre ses coups de cœur. 

Les Incidents de la nuit (1), David B.
L’Association : paru le 16 mai 2012

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4

Le poids du doute alourdit les consciences

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Cet album est le premier volet d’un diptyque situé dans le milieu de l’industrie pharmaceutique. Le personnage principal, Cathy Charlier (discrète allusion au scénariste de la série Blueberry), travaille pour un groupe dénommé Pharmacom et elle est responsable de l’équipe qui a mis au point un médicament annoncé comme révolutionnaire dans le traitement de maladies mentales.

L’album commence avec une réception organisée pour que les actionnaires de Pharmacom fassent la connaissance de Cathy, juste avant la mise sur le marché d’un médicament baptisé Zandler. Du beau monde se réunit au domicile de la PDG du groupe, qui présente Cathy. Au même moment, un inconnu à l’aspect hirsute s’introduit dans la pièce depuis l’extérieur et réussit à s’avancer jusqu’au premier rang de l’assistance. Hagard, il s’approche de Cathy, un pistolet à la main qu’il dirige vers elle, menaçant. Et puis, contre toute attente, il modifie son geste pour retourner l’arme contre lui. Il tire et s’écroule, mort. Cathy se trouve éclaboussée par son sang et traumatisée…

Origines du drame

Le fait que Cathy soit éclaboussée par le sang de celui qui sera rapidement identifié comme Milan Slojick s’avère parfaitement révélateur, car elle comprend dans la foulée qu’elle risque de se retrouver éclaboussée par… un gros scandale. En effet, à l’initiative de Jean-François Anseel qu’elle connaît depuis leurs études (il travaille au laboratoire de l’hôpital universitaire de Montjoie), elle le rencontre. Ayant fait sa petite enquête, Anseel lui annonce que Slojick a participé au programme de test du Zandler pour Clinitech, le sous-traitant engagé par Pharmacom pour procéder aux tests de conformité avant mise sur le marché. Or, d’après les informations officielles, le Zandler avait passé ces tests avec succès et c’est pourquoi Paharmacom s’est engagé dans le processus de commercialisation.

Capitalisme et conséquences

Avec cet album, bien qu’il s’agisse d’une fiction, nous pénétrons de manière convaincante dans l’univers de l’industrie pharmaceutique avec ses importants enjeux financiers. Pour des raisons d’éthique, le laboratoire à l’origine de la conception du nouveau médicament engage un organisme indépendant pour procéder aux tests avant validation. Même s’ils restent assez flous, les enjeux financiers importants sont évidemment à l’origine de comportements qui, s’ils éclatent au grand jour, provoqueront un gros scandale. Qui peut souhaiter un tel scandale ? Ni Cathy responsable du développement du Zandler, ni Pharmacom qui gagnera gros avec sa commercialisation, ni les actionnaires de Pharmacom qui gagnent par contrecoup, et probablement ni même Clinitech qui empoche un gain substantiel en validant les tests, gain d’autant moins négligeable qu’il peut le mettre sur la voie d’autres contrats du même type. Ceci dit, ce premier épisode ne fait que lancer des pistes, car on ne sait pas ce qui a pu dérailler dans l’histoire. Dans un premier temps, Cathy veut croire qu’il s’agit d’un mauvais concours de circonstances. Jusqu’au moment où elle comprend que c’est bien à partir de sa participation aux tests sur le Zandler que le comportement de Slojick a dérapé.

Quelques points délicats

Si l’album se lit bien, il présente néanmoins un défaut qui peut déranger. Le dessinateur-scénariste Johan Massez a tendance à faire dans l’épure pour son dessin. Le souci à mon avis se situe au niveau des visages, car on a du mal à donner un âge à ses personnages. C’est frappant pour Cathy dont on peut lui donner aussi bien 25 que 45 ans selon les dessins et les situations. Cela gêne surtout dans la perception de ses relations familiales. Il m’a fallu reprendre certains passages pour bien comprendre que Cédric est bien son mari, le père d’Adri leur fils, un ado dont on comprend qu’il va mieux (jusqu’à quel point ?) depuis qu’il se soigne. Et on comprend finalement que Cathy lui a fait prendre du Zandler avant sa commercialisation et en passant outre les tests de Clinitech. Cédric est-il au courant ? On l’ignore. Celui-ci se consacre au développement d’un concept personnel de… burgers. Certes, des burgers bio, mais cela dénote complètement par rapport à l’activité de Cathy, comme si Cédric ne cherchait qu’à passer le temps. On réalise aussi que Georges Vermeer, directeur de recherches chez Pharmacom, n’est autre que le beau-père de Cathy, soit le père de Cédric. Johan Massez sous-entend ainsi que lorsqu’il est question de gros sous, on aime bien trouver des arrangements en famille.

Belle réussite esthétique

Avec son style épuré, la BD s’avère heureusement d’une belle lisibilité, avec une dominante à quatre bandes par planche. L’architecture des lieux prend le pas sur des décors assez minimalistes. Le dessinateur nous promène ainsi de laboratoires ultra-modernes en intérieurs vastes et luxueux, pour bien nous faire sentir que son histoire se situe dans un milieu particulièrement aisé. Le minimalisme des décors créée une impression de froideur qui s’accorde avec cette volonté de rentabilité qui se manifeste par la volonté d’éviter les vagues, voire d’étouffer un possible scandale. Reste à savoir si cela arrange vraiment tout le monde. Certains faits montrent que le second volet de l’histoire promet de nouveaux remous. Le point le plus séduisant de l’album est à mon avis le traitement des couleurs. Johan Massez se délecte d’ambiances nocturnes où il utilise plusieurs nuances entre le bleu-vert et le jaune-orangé, ce qui s’avère particulièrement réussi. L’illustration de couverture en donne un bon exemple. D’ailleurs, on sait au moins depuis Vermeer (le peintre), que le jaune et le bleu se marient particulièrement bien. Or, comme par hasard, l’un des personnages s’appelle Vermeer !

Le Poids du doute – Alerte 1, Johan Massez
Sarbacane, sorti le 6 mars 2024
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3.5

September & July : September says

September & July d’Ariane Labed explore l’étrange et le fantastique avec audace. Premier film au parti-pris esthétique radical, il déconstruit les conventions narratives pour créer une contre-réalité inquiétante où l’insolite et l’imprévisible règnent en maîtres. Mêlant horreur psychologique et langage cinématographique inédit, Labed s’aventure dans une zone de déviance inexplorée. Un conte cruel et hypnotique sur le lien complexe entre deux sœurs, marqué par une tension palpable et une mise en scène organique. September & July est un objet filmique déroutant, à la fois énigmatique et fascinant.

Premier film au parti-pris esthétique et formel fort, September & July d’Ariane Labed s’avance avec une logique barrée et une désinhibition culottée pour créer de l’étrange au pays du nouveau féminin. Pari audacieux pas complètement réussi.

La manière dont Ariane Labed s’empare du genre horrifico-fantastique est à la fois sidérante et symptomatique. Sidérante parce qu’elle creuse une zone timbrée et distordue où peu de cinéastes doués (Lucile Hadzihalilovic) s’aventurent. Symptomatique parce que le seul cinéma qui lui ressemble vraiment trait pour trait et avec lequel parler de filiation reste faible est celui de son compagnon Yorgos Lanthimos.

Donc, si nous oublions le choc que constitua Canine en 2009 (de Yorgos Lanthimos) avec sa reconstruction dérangeante d’une réalité familiale recluse, September & July travaille la même matière du lien, une mère et ses jumelles, pour l’isoler d’une certaine réalité ordinaire, en défier les conventions narratives et la déformer cruellement.

September & July propose une sorte de contre-réalité (belle idée que la mère reconstitue avec ses filles une sorte de tipi de protection avec des couvertures), conte cruel, scrutant l’emprise sadique d’une sœur sur l’autre, où domine à chaque plan l’incongru, l’insolite et la montée en puissance d’un imprévisible inquiétant.

Ce qui intéresse Labed manifestement est d’investir le langage cinématographique pour y fabriquer une langue non domestiquée, inédite, étrange et étrangère, avec ses codes inusuels et déconcertants, propice au suspense psychologique, au fantastique et à l’horreur.

Ici, la réalisatrice met en œuvre avec un brio de mise en scène et une jouissance jusqu’au-boutiste cette langue démente, presque autiste, propre aux deux sœurs, jouant de l’emprise dominatrice de l’aînée (September) sur l’autre jusqu’au danger, jusqu’à la cruauté et au climax.

Cette mise en danger permanente de ses personnages intéresse singulièrement Labed et aiguise la tension du film, excellant dans sa veine horreur, plus agaçant dans cette volonté systématique de déranger le spectateur par une perturbation des effets de la réalité.

Il demeure un film dense, imprenable et irréductible dans sa liberté de chercher des zones de déviance ou de visions inaccoutumées pour mieux les incarner avec un son organique, un filmage animal. Un film bourré d’idées de mises en scène. Énigmatique et passionnant.

Bande-annonce : September & July

Fiche technique : September & July

Titre original : September Says
Réalisation : Ariane Labed
Scénario : Ariane Labed, d’après le roman « Sisters » de Daisy Johnson
Direction artistique : Diarmuid Wolfe
Costumes : Saileóg O’Halloran
Photographie : Balthazar Lab
Montage : Bettina Böhler
Musique : [Information non disponible]
Production : Sackville, Cry Baby Productions, Element Pictures, BBC Film, Screen Ireland, ZDF / Arte, Eurimages, Match Factory Productions
Pays de production : Royaume-Uni, France, Allemagne, Grèce, Ireland
Langue originale : Anglais
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Dates de sortie :

  • France : 19 février 2025

Distribution :

  • Mia Tharia : July
  • Amelia Valentina Pankhania : July jeune
  • Pascale Kann : September
  • Sienna Rose Velikova : September jeune
  • Rakhee Thakrar : Sheela
  • Niamh Moriarty : Jennifer
  • Levi O’Sullivan : Leo
  • Charlie Reid : Brad

Synopsis : July fait face à la cruauté du lycée grâce à la protection de sa sœur aînée, September. Leur mère, Sheela, s’inquiète lorsque September est renvoyée, et July en profite pour affirmer son indépendance. Après un événement mystérieux, elles se réfugient dans une maison de campagne, mais tout a changé…

Distinctions :

  • Festival de Cannes 2024 : Sélection « Un Certain Regard »
  • Festival du film britannique de Dinard 2024 : Hitchcock d’or
  • Les Arcs Film Festival 2024 : Prix Universciné

« L’Appel des bouts du monde » : pour l’humanitaire

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Catherine Monnot-Berranger et Paolo Vincenzo Castaldi nous offrent, avec L’Appel des bouts du monde, une œuvre poignante et réfléchie qui invite à la réflexion sur l’humanitaire, ses dilemmes éthiques et les vies qui s’y consacrent. Parue aux éditions La Boîte à Bulles, cette bande dessinée revient sur le parcours d’une femme extraordinaire, Joëlle, qui, à la fin des années 70, fait un choix radical et engage sa vie dans l’aide humanitaire internationale.

L’histoire débute à Cherbourg au milieu des années 1970. Joëlle, jeune infirmière, se trouve chez son coiffeur. En feuilletant un magazine, elle découvre les actions de Médecins Sans Frontières (MSF), une organisation qui cherche des bénévoles pour intervenir dans des zones de guerre et de crise. Trois semaines plus tard, elle reçoit un télégramme lui proposant une mission à Beyrouth, capitale du Liban, dévastée par la guerre civile et les tensions israélo-arabes. Après une rencontre avec Bernard Kouchner, fondateur de MSF, la jeune femme se lance dans cette aventure, contre l’avis de ses proches. Ce départ précipité sera le début d’une carrière qui s’étendra sur plus de quatre décennies.

Au fil des pages, nous suivons Joëlle à travers ses missions dans des lieux en guerre ou en crise : le Liban, le Congo, Haïti, l’Afghanistan et bien d’autres encore. Sa carrière la conduit là où l’urgence de l’aide humanitaire se fait ressentir le plus fort, là où les populations souffrent de la guerre, des épidémies, de la pauvreté et des catastrophes naturelles. À chaque étape de son parcours, Joëlle fait face à des dilemmes humains et éthiques : comment intervenir sans prendre parti dans un conflit ? Jusqu’où peut-on aller lorsqu’il s’agit de sauver des vies tout en respectant les réalités locales, parfois contradictoires avec les principes d’égalité et de dignité humaine ?

Le récit aborde avec sensibilité les défis de l’humanitaire, des choix difficiles imposés par des ressources limitées aux tensions liées à la neutralité. Joëlle doit faire face à l’instrumentalisation de l’aide, prendre des décisions lourdes de conséquences, œuvrer avec les moyens du bord pour secourir ceux qui en expriment le besoin. Elle fait aussi des rencontres humainement riches, comme c’est le cas avec les populations kurdes, par exemple. Chemin faisant, l’ouvrage devient aussi un miroir de l’évolution de l’humanitaire depuis les années 70. 

Ce que l’on appelle aujourd’hui l’humanitaire institutionnalisé, avec ses bureaux, ses logistiques complexes et ses protocoles de sécurité, n’avait pas encore cours à l’époque. Joëlle et ses compagnons de mission étaient les « French doctors », ces pionniers qui se rendaient sur le terrain sans beaucoup de moyens, souvent au péril de leur vie, vivant au plus près des populations qu’ils soignaient. Grâce à un important travail de recherche, les auteurs rendent parfaitement compte de ces évolutions. En plus de recontextualiser les missions, ils s’intéressent aux motivations de Joëlle et à la manière dont elle a pu mener à bien son travail humanitaire. 

Cette dimension sociologique interroge le sens de l’engagement, les compromis nécessaires et les transformations profondes que subissent ceux qui choisissent de consacrer leur vie à aider l’autre. L’ouvrage nous rappelle que la vocation humanitaire, bien qu’elle puisse sembler naître d’une envie d’aider, est souvent une confrontation avec des réalités qui remettent en question nos certitudes, nos valeurs et parfois même nos propres identités. C’est passionnant et probablement trop rarement abordé sous cet angle-là. 

L’Appel des bouts du monde, Catherine Monnot-Berranger et Paolo Vincenzo Castaldi
La Boîte à bulles, février 2025, 232 pages

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3.5

« Le Maître de California Hill » : là où le cinéma prend naissance

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Dans Le Maître de California Hill (La Boîte à bulles), Laurent-Frédéric Bollée et Georges Van Linthout nous entraînent au cœur de l’Amérique du XIXe siècle, sur les traces d’un pari insensé qui va durablement marquer deux vies, mais aussi poser les bases de l’une des plus grandes inventions du siècle : le cinéma. Un récit foisonnant, entre obsession et progrès technologique.

Au milieu des années 1860, l’Amérique est en pleine révolution. Alors que la première ligne de chemin de fer transcontinentale touche à sa fin, sonnant le triomphe de la civilisation sur les vastes étendues sauvages, la Californie est dominée par l’ancien gouverneur Leland Stanford. Magnat de l’industrie, ce dernier est obsédé par ses chevaux et prêt à tout pour répondre à une question qui le fascine au plus haut point : un cheval au galop garde-t-il toujours un sabot en contact avec le sol ?

C’est sur cette énigme que débute ce roman graphique. Leland Stanford fait un pari avec son rival, Mr. Durant : celui qui trouvera – et prouvera – la réponse à cette question gagnera 10 % de l’entreprise de son concurrent. Les conséquences de ce petit jeu vont transformer à jamais la manière dont l’humanité perçoit le mouvement et l’image… Rien que ça.

Pour remporter ce pari, Stanford fait appel à Eadweard Muybridge, un photographe talentueux. « Que les choses soient claires, Muybridge… Vos états d’âme, vous pouvez vous les foutre où je pense ! Ici, c’est moi qui commande et si vous n’êtes pas content, je ne vous retiens pas ! Est-ce que je me fais bien comprendre ? » Les relations sont clairement établies et l’exécutant pourra exploiter la fortune de son commanditaire pour mener à bien sa mission.

Le photographe se lance alors dans l’impossible. Il cherche à capturer chaque phase du galop d’un cheval, avec l’intention de prouver si, oui ou non, un cheval garde toujours un sabot en contact avec le sol. Il s’attaque à un défi technique d’ampleur, très bien narré dans l’album. Alors que la photographie n’est pas encore prête à relever un tel challenge, il doit innover, faire preuve d’ingéniosité, pour réaliser les premières photographies séquencielles.

Plusieurs planches sont d’ailleurs conçues de cette manière et rappellent les procédés de la chronophotographie, qui fractionne un mouvement continu en plusieurs images fixes. C’est un effet cinématographique avant l’heure, un découpage où l’illusion du mouvement est créée par la succession rapide de plans figés. Et de fait, ce sont bien les ambitions démesurées de deux hommes prêts à tout pour prouver leurs théories qui vont inspirer le kinétoscope de Thomas Edison. 

Entretemps, LF Bollée et Georges Van Linthout déconstruisent les rapports humains et les personnalités de ces deux hommes. Leland Stanford est un puissant dont la mégalomanie le dispute à la misanthropie. Il dit à son fils : « Disons que l’âme humaine est souvent décevante là où la construction mécanique ne ment pas. Elle est source de progrès et d’innovation, alors que l’homme stagne et régresse. Rares, très rares sont les hommes qui vont de l’avant en entraînant les autres avec eux. Il faut être à l’avant du troupeau. J’ai la responsabilité d’endosser ce rôle, Leland Jr., puis ce sera à toi d’aller encore plus haut ! » Si le fardeau filial n’est pas suffisamment clair, en voici une nouvelle démonstration : « Bâtir un empire, et le perdre par une succession ratée ? Ce n’est pas une option. Pour toi, Leland Jr., cette destinée a commencé le jour même de ta naissance. »

Eadweard Muybridge a quant à lui des problèmes de couple qui vont se solder par un meurtre, celui de l’amant de sa femme. Mais la mission du photographe est alors inachevée et Leland Stanford va tout faire pour l’innocenter. Il exhorte son avocat : « Vous creusez ce filon : tentez de le faire passer pour quelqu’un qui n’a plus toute sa tête et qui n’est donc pas responsable de ses actes ! Pour ma part, je vais aller le voir incognito pour lui expliquer que j’ai besoin de lui et qu’il n’a pas intérêt à jouer les fillettes effrayées devant je ne sais quel jury d’idiots… » Pari réussi (dans tous les sens du terme), bien que les rapports entre les deux hommes vont ensuite sérieusement se tendre. 

Les dessins de Georges Van Linthout subliment cette drôle d’épopée. Le dessinateur, avec ses traits fins et détaillés, parvient à immerger le lecteur dans les décors majestueux et sauvages de la Californie du XIXe siècle. On ressent une vraie recherche historique dans la restitution des costumes, des paysages et des technologies en place. Dans un noir et blanc sublime, l’expression de l’obsession, de la violence et de la rivalité demeure palpable à chaque page. 

Le Maître de California Hill est à la fois un Far West impitoyable où les enjeux sont aussi grands que les espaces et une radiographie de l’âme humaine. Ambition, jalousie, dédain, progrès s’entremêlent à travers le pari fou de Leland Stanford et Eadweard Muybridge. Une lecture incontournable pour les amateurs d’histoire, de photographie et de cinéma.

Le Maître de California Hill, LF Bollée et Georges Van Linthout
La Boîte à bulles, février 2025, 144 pages

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4.5

« Nouvelles de jeunesse » : les débuts de Tennessee Williams

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Les éditions Robert Laffont publient les méconnues Nouvelles de jeunesse du romancier américain Tennessee Williams. Ces dernières nous offrent un aperçu fascinant des débuts littéraires de l’un des dramaturges les plus influents du XXe siècle. Le recueil se compose de sept nouvelles démontrant déjà toute l’acuité du regard du jeune écrivain.

Quand il rédige les sept nouvelles qui composent ce recueil, Tennessee Williams vit encore dans le Missouri et se fait appeler Thomas Lanier Williams. Nous sommes à l’aube de son affirmation en tant que romancier et, à ce titre, Nouvelles de jeunesse constitue un témoignage précieux sur l’évolution stylistique thématique de l’auteur. On y décèle déjà les germes de ce qui deviendra plus tard sa signature littéraire : une sensibilité aiguë pour les âmes tourmentées, une exploration pleine d’à-propos de la solitude et une capacité remarquable à recréer des scènes de la vie quotidienne chargées d’affects.

Il y a quelque chose de profondément poétique dans ces courts récits au plus près de leurs protagonistes. Cela se manifeste notamment dans des descriptions très évocatrices et des dialogues finement ciselés. Le lecteur attentif peut apprécier comment l’auteur, encore en gestation, jongle déjà avec les mots pour créer des images saisissantes et traduire les états d’âme de ses protagonistes, las face au monde du travail, en quête d’amour ou de sensations, parfois perdus dans ce Sud états-unien protéiforme.

La fragilité humaine, l’impossibilité d’accéder pleinement au désir et l’ombre menaçante de la folie constituent autant de fils conducteurs qui se rejoignent subtilement dans la trame de ces histoires. Ces préoccupations prendront quelques années plus tard une ampleur tragique dans ses pièces les plus célèbres. Quid de ces jeunes héros qui s’éveillent à l’amour et/ou au sexe ? De cette vieille femme acariâtre faisant face à la fougue de chiens indomptables ? De cet évangéliste à la retraite assumant mal son attrait pour un cinéma vilipendé par sa religion ?

En creux : un aperçu fascinant de l’Amérique telle que la percevait le jeune Williams. À travers ses personnages et leurs péripéties (essentiellement intérieures), l’auteur esquisse un portrait nuancé de la société américaine de son époque, avec ses espoirs, ses contradictions et ses zones d’ombre. Un schisme apparaît souvent entre les attentes des protagonistes et la réalité qui s’impose à eux. Ce sentiment de désillusion nourrit clairement la plume du jeune romancier.

Nouvelles de jeunesse devrait plaire à tout amateur de l’œuvre de Tennessee Williams. Moins dense que ses grands classiques, mais tout aussi juste, ce recueil permet d’apprécier les premiers pas littéraires d’un génie en devenir, mais aussi de mieux comprendre la genèse de son univers si particulier. On n’en attendait pas moins. 

Nouvelles de jeunesse, Tennessee Williams
Robert Laffont, janvier 2025, 160 pages

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4

Queer de Luca Guadagnino : entre splendeur visuelle et dérive narrative

Après Challengers, on attendait Luca Guadagnino au tournant. Avec Queer, il s’attaquait à un projet aussi audacieux que prometteur : une nouvelle littéraire éponyme et sulfureuse de William S. Burroughs, une époque fascinante et un casting qui suscitait de grandes attentes. Le résultat, pourtant, divise.

Synopsis : Dans le Mexico des années 50, William Lee, un expatrié américain d’une cinquantaine d’années au train de vie solitaire, rencontre Eugène Allerton, un ancien soldat récemment installé à Mexico qui lui ouvre les portes de l’intime. Au fil de leur relation, les deux hommes explorent les limites de la sexualité et des luttes intérieures, dans une époque marquée par les tabous sociaux et politiques.

Une splendeur esthétique indéniable

On ne peut pas enlever au réalisateur son goût et son talent pour la cinématographie. Luca Guadagnino a su s’imposer comme un réalisateur de talent. Après le flop de Bones and All (2022), l’artiste italien est revenu au sommet du podium avec son exceptionnel Challengers (2024).

Comme toujours, le storytelling est maîtrisé et la richesse visuelle du travail de Guadagnino n’est plus à prouver. Les palettes de couleurs, le choix des costumes, l’esthétique léchée – tout y est. On note une fois de plus le talent indiscutable du réalisateur pour représenter les corps humains. Tel Michel-Ange, il taille dans la bobine des images charnelles et musclées. Queer est un film qui semble parfaitement chorégraphié et qui met l’emphase sur le langage corporel plutôt que sur la parole.

Les deux premières parties du film sont incroyables. On y découvre un panel d’émotions et une esthétique impeccable, toujours accompagnée de choix musicaux parfaits. C’est une expérience cinématographique qui fait briller les yeux.

Un film en deux temps : l’extase avant la chute

Le choix du casting était audacieux et très intéressant : deux acteurs brillants, l’un en ascension et l’autre dans un rôle particulier qu’il porte finalement relativement bien. Mais alors, pourquoi est-il si difficile de se connecter avec les personnages et de leur trouver une réelle profondeur ? Les personnages semblent définis à gros traits, sans particularité.

Malgré un début prometteur, la dynamique entre les personnages reste figée, rendant difficile toute véritable implication dans leur relation. On espère voir cette connexion évoluer, mais le film semble constamment sur le point de prendre une tournure plus profonde sans jamais y parvenir. Il effleure des sujets plus complexes, notamment l’addiction, mais ces thématiques restent en surface, sans jamais vraiment toucher à leur véritable essence émotionnelle. Le scénario suit fidèlement la nouvelle dont il s’inspire, mais Luca Guadagnino, habituellement brillant dans la représentation des relations marginales, nous livre une relation à demi-mot. Dommage.

Malheureusement, la troisième partie du film, qui aurait dû approfondir la psychologie des personnages, perd son fil conducteur et s’égare dans un dédale scénaristique. Les thématiques oniriques et ésotériques, longues et mal imbriquées, échouent à nous propulser dans l’intimité des personnages, qui nous dévoilent leur cœur, au sens littéral. Le réalisateur fait des histoires d’amour complexes son fonds de commerce, mais normalement, on y trouve quelque chose de personnel, d’universel : la tentation, l’amour impossible. Ici, il est difficile d’identifier un thème clair.

En fin de compte, Queer est un film qui laisse un goût contrasté : d’un côté une maîtrise esthétique incontestable et une force émotionnelle, mais de l’autre une dérive narrative qui empêche d’atteindre l’extase promise.

Bande d’annonce – Queer 

Fiche technique – Queer 

Réalisateur : Luca Guadagnino
Scénariste : Justin Kuritzkes, d’après la nouvelle de William S. Burroughs
Production : Luca Guadagnino et Lorenzo Mieli
Distribution : Pan Distribution
Genre : Drame, Érotique, Psychologique
Langue : Anglais
Date de sortie :26 février 2025 en salle | 2h 16min
Casting principal : Daniel Craig (William Lee) , Drew Starkey (Eugène Allerton), Lesley Manville (Dr. Cotter), Jason Schwartzman (Joe Guidry)
Musique : Trent Reznor et Atticus Ross

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3