Dans Le Maître de California Hill (La Boîte à bulles), Laurent-Frédéric Bollée et Georges Van Linthout nous entraînent au cœur de l’Amérique du XIXe siècle, sur les traces d’un pari insensé qui va durablement marquer deux vies, mais aussi poser les bases de l’une des plus grandes inventions du siècle : le cinéma. Un récit foisonnant, entre obsession et progrès technologique.
Au milieu des années 1860, l’Amérique est en pleine révolution. Alors que la première ligne de chemin de fer transcontinentale touche à sa fin, sonnant le triomphe de la civilisation sur les vastes étendues sauvages, la Californie est dominée par l’ancien gouverneur Leland Stanford. Magnat de l’industrie, ce dernier est obsédé par ses chevaux et prêt à tout pour répondre à une question qui le fascine au plus haut point : un cheval au galop garde-t-il toujours un sabot en contact avec le sol ?
C’est sur cette énigme que débute ce roman graphique. Leland Stanford fait un pari avec son rival, Mr. Durant : celui qui trouvera – et prouvera – la réponse à cette question gagnera 10 % de l’entreprise de son concurrent. Les conséquences de ce petit jeu vont transformer à jamais la manière dont l’humanité perçoit le mouvement et l’image… Rien que ça.
Pour remporter ce pari, Stanford fait appel à Eadweard Muybridge, un photographe talentueux. « Que les choses soient claires, Muybridge… Vos états d’âme, vous pouvez vous les foutre où je pense ! Ici, c’est moi qui commande et si vous n’êtes pas content, je ne vous retiens pas ! Est-ce que je me fais bien comprendre ? » Les relations sont clairement établies et l’exécutant pourra exploiter la fortune de son commanditaire pour mener à bien sa mission.
Le photographe se lance alors dans l’impossible. Il cherche à capturer chaque phase du galop d’un cheval, avec l’intention de prouver si, oui ou non, un cheval garde toujours un sabot en contact avec le sol. Il s’attaque à un défi technique d’ampleur, très bien narré dans l’album. Alors que la photographie n’est pas encore prête à relever un tel challenge, il doit innover, faire preuve d’ingéniosité, pour réaliser les premières photographies séquencielles.
Plusieurs planches sont d’ailleurs conçues de cette manière et rappellent les procédés de la chronophotographie, qui fractionne un mouvement continu en plusieurs images fixes. C’est un effet cinématographique avant l’heure, un découpage où l’illusion du mouvement est créée par la succession rapide de plans figés. Et de fait, ce sont bien les ambitions démesurées de deux hommes prêts à tout pour prouver leurs théories qui vont inspirer le kinétoscope de Thomas Edison.
Entretemps, LF Bollée et Georges Van Linthout déconstruisent les rapports humains et les personnalités de ces deux hommes. Leland Stanford est un puissant dont la mégalomanie le dispute à la misanthropie. Il dit à son fils : « Disons que l’âme humaine est souvent décevante là où la construction mécanique ne ment pas. Elle est source de progrès et d’innovation, alors que l’homme stagne et régresse. Rares, très rares sont les hommes qui vont de l’avant en entraînant les autres avec eux. Il faut être à l’avant du troupeau. J’ai la responsabilité d’endosser ce rôle, Leland Jr., puis ce sera à toi d’aller encore plus haut ! » Si le fardeau filial n’est pas suffisamment clair, en voici une nouvelle démonstration : « Bâtir un empire, et le perdre par une succession ratée ? Ce n’est pas une option. Pour toi, Leland Jr., cette destinée a commencé le jour même de ta naissance. »
Eadweard Muybridge a quant à lui des problèmes de couple qui vont se solder par un meurtre, celui de l’amant de sa femme. Mais la mission du photographe est alors inachevée et Leland Stanford va tout faire pour l’innocenter. Il exhorte son avocat : « Vous creusez ce filon : tentez de le faire passer pour quelqu’un qui n’a plus toute sa tête et qui n’est donc pas responsable de ses actes ! Pour ma part, je vais aller le voir incognito pour lui expliquer que j’ai besoin de lui et qu’il n’a pas intérêt à jouer les fillettes effrayées devant je ne sais quel jury d’idiots… » Pari réussi (dans tous les sens du terme), bien que les rapports entre les deux hommes vont ensuite sérieusement se tendre.
Les dessins de Georges Van Linthout subliment cette drôle d’épopée. Le dessinateur, avec ses traits fins et détaillés, parvient à immerger le lecteur dans les décors majestueux et sauvages de la Californie du XIXe siècle. On ressent une vraie recherche historique dans la restitution des costumes, des paysages et des technologies en place. Dans un noir et blanc sublime, l’expression de l’obsession, de la violence et de la rivalité demeure palpable à chaque page.
Le Maître de California Hill est à la fois un Far West impitoyable où les enjeux sont aussi grands que les espaces et une radiographie de l’âme humaine. Ambition, jalousie, dédain, progrès s’entremêlent à travers le pari fou de Leland Stanford et Eadweard Muybridge. Une lecture incontournable pour les amateurs d’histoire, de photographie et de cinéma.
Le Maître de California Hill, LF Bollée et Georges Van Linthout
La Boîte à bulles, février 2025, 144 pages





