Catherine Monnot-Berranger et Paolo Vincenzo Castaldi nous offrent, avec L’Appel des bouts du monde, une œuvre poignante et réfléchie qui invite à la réflexion sur l’humanitaire, ses dilemmes éthiques et les vies qui s’y consacrent. Parue aux éditions La Boîte à Bulles, cette bande dessinée revient sur le parcours d’une femme extraordinaire, Joëlle, qui, à la fin des années 70, fait un choix radical et engage sa vie dans l’aide humanitaire internationale.
L’histoire débute à Cherbourg au milieu des années 1970. Joëlle, jeune infirmière, se trouve chez son coiffeur. En feuilletant un magazine, elle découvre les actions de Médecins Sans Frontières (MSF), une organisation qui cherche des bénévoles pour intervenir dans des zones de guerre et de crise. Trois semaines plus tard, elle reçoit un télégramme lui proposant une mission à Beyrouth, capitale du Liban, dévastée par la guerre civile et les tensions israélo-arabes. Après une rencontre avec Bernard Kouchner, fondateur de MSF, la jeune femme se lance dans cette aventure, contre l’avis de ses proches. Ce départ précipité sera le début d’une carrière qui s’étendra sur plus de quatre décennies.
Au fil des pages, nous suivons Joëlle à travers ses missions dans des lieux en guerre ou en crise : le Liban, le Congo, Haïti, l’Afghanistan et bien d’autres encore. Sa carrière la conduit là où l’urgence de l’aide humanitaire se fait ressentir le plus fort, là où les populations souffrent de la guerre, des épidémies, de la pauvreté et des catastrophes naturelles. À chaque étape de son parcours, Joëlle fait face à des dilemmes humains et éthiques : comment intervenir sans prendre parti dans un conflit ? Jusqu’où peut-on aller lorsqu’il s’agit de sauver des vies tout en respectant les réalités locales, parfois contradictoires avec les principes d’égalité et de dignité humaine ?
Le récit aborde avec sensibilité les défis de l’humanitaire, des choix difficiles imposés par des ressources limitées aux tensions liées à la neutralité. Joëlle doit faire face à l’instrumentalisation de l’aide, prendre des décisions lourdes de conséquences, œuvrer avec les moyens du bord pour secourir ceux qui en expriment le besoin. Elle fait aussi des rencontres humainement riches, comme c’est le cas avec les populations kurdes, par exemple. Chemin faisant, l’ouvrage devient aussi un miroir de l’évolution de l’humanitaire depuis les années 70.
Ce que l’on appelle aujourd’hui l’humanitaire institutionnalisé, avec ses bureaux, ses logistiques complexes et ses protocoles de sécurité, n’avait pas encore cours à l’époque. Joëlle et ses compagnons de mission étaient les « French doctors », ces pionniers qui se rendaient sur le terrain sans beaucoup de moyens, souvent au péril de leur vie, vivant au plus près des populations qu’ils soignaient. Grâce à un important travail de recherche, les auteurs rendent parfaitement compte de ces évolutions. En plus de recontextualiser les missions, ils s’intéressent aux motivations de Joëlle et à la manière dont elle a pu mener à bien son travail humanitaire.
Cette dimension sociologique interroge le sens de l’engagement, les compromis nécessaires et les transformations profondes que subissent ceux qui choisissent de consacrer leur vie à aider l’autre. L’ouvrage nous rappelle que la vocation humanitaire, bien qu’elle puisse sembler naître d’une envie d’aider, est souvent une confrontation avec des réalités qui remettent en question nos certitudes, nos valeurs et parfois même nos propres identités. C’est passionnant et probablement trop rarement abordé sous cet angle-là.
L’Appel des bouts du monde, Catherine Monnot-Berranger et Paolo Vincenzo Castaldi
La Boîte à bulles, février 2025, 232 pages




