« Mary Bell, l’enfance meurtrière » : à la croisée du mal et de la rédemption

Les éditions Glénat publient le roman graphique Mary Bell, l’enfance meurtrière, de Théa Rojzman et Vanessa Belardo. L’album s’inspire du livre de Gitta Sereny, Une si jolie petite fille : Les crimes de Mary Bell, pour revisiter l’un des faits divers les plus marquants de la Grande-Bretagne des années 60.

En 1968, Mary Bell, âgée de seulement 11 ans, est condamnée à la prison à perpétuité pour le meurtre de deux jeunes garçons, Martin Brown, 4 ans, et Brian Howe, 3 ans. La presse de l’époque la dépeint comme une enfant diabolique, une « psychopathe » dangereuse et sans âme. Ce procès expéditif, mené dans un climat de scandale et de terreur, ne laisse aucune place à la question essentielle : pourquoi une enfant de cet âge a-t-elle commis de tels actes ?

Gitta Sereny, journaliste spécialisée dans l’exploration des racines du mal, décide de lever le voile sur cette affaire en s’intéressant à l’enfance brisée de Mary Bell. « Vous les avez tués, mais vous n’êtes pas responsable ! Il faut saisir la nuance. C’est de cette responsabilité que je veux parler dans ce nouveau livre ! Et pour que les gens le comprennent, il faut que vous le compreniez vous aussi ! » s’exclame ainsi Gitta dans le récit.

Dans ses recherches, l’enquêtrice découvre une enfant abandonnée et maltraitée, enfant d’une mère prostituée qui n’a jamais voulu d’elle. Mary témoigne : « D’ailleurs, elle a plusieurs fois essayé de se débarrasser de moi. J’ai failli être adoptée par de gentils inconnus quand j’avais deux ans. » Sa mère, Betty, est décrite comme une femme égoïste et cruelle, incapable d’aimer sa fille et dont l’unique préoccupation était sa propre réputation : « Elle ne m’a jamais demandé comment j’allais. Si je dormais ou mangeais bien. Si on me traitait correctement ou pas. Elle s’en fichait totalement, la seule chose qui lui importait, c’était sa réputation et sa santé à elle. Elle venait me voir uniquement pour me montrer qu’elle allait mal à cause de moi. »

Théo Rojzman et Vanessa Belardo montrent avec force et justesse comment cette enfance tragique a conditionné Mary. Elle a été profondément marquée par les viols subis et par l’attitude défaillante et abjecte de sa mère, qui ne l’a ni aimée ni protégée. Les auteurs exposent ainsi la complexité de la violence enfantine, à travers une narration qui alterne entre flashbacks douloureux, événements présents et séquences oniriques, utiles à restituer par l’allégorie l’amnésie traumatique et ses phénomènes collatéraux.

Condamnée et enfermée, Mary témoigne d’un étrange sentiment de liberté : « Dès ce premier voyage pour aller à Red Bank, ma vie était devenue différente. Je sortais de mon quartier pour la première fois. C’était comme si je changeais de monde. On allait m’enfermer et moi, je me sentais plus libre… » Dans ce centre de détention, elle trouve un homme qui lui offrira une forme de rédemption : « Voilà comment il était. Il voulait toujours me protéger, qu’on prenne soin de moi… Et puis, je crois qu’il m’a rééduquée… Avec lui, j’ai appris à bien me tenir, à bien parler… »

Ce roman graphique rend justice à l’idée centrale du travail de Gitta Sereny : comprendre n’est pas excuser, mais comprendre, c’est déjà agir. L’histoire de Mary Bell est celle d’une enfant poussée par des traumatismes à commettre l’irréparable, d’une fillette ayant grandi dans un environnement toxique où la violence était une réponse à la peur. « J’écris sur l’amour et sur la vie quand je rends à l’enfance toute la justice qu’elle mérite », répond la journaliste à son mari qui s’interroge sur ses choix professionnels (elle travaillait sur le nazisme avant de s’intéresser à cette affaire).

Le récit de Rojzman, soutenu par le dessin immersif de Belardo, n’omet rien de la dureté des faits. Page après page, l’album plonge le lecteur dans l’intimité de Mary, dans ses souvenirs, ses regrets et ses traumatismes. Il s’agit d’un récit essentiel, qui ne bascule jamais dans le pathos ou le mauvais goût, et qui interroge les origines de la violence. Un album magistralement exécuté, qui montre que même dans les ténèbres les plus profondes, il reste possible d’explorer les racines du mal pour, peut-être, mieux le combattre.

Mary Bell, l’enfance meurtrière, Théa Rojzman et Vanessa Belardo
Glénat, février 2025, 128 pages 

Note des lecteurs1 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

L’île des riches, celle des inconscients

« L’énergie n’est plus fournie désormais par des générateurs… mais par une usine marémotrice souterraine, une ferme solaire… et un champ d’éoliennes off shore. »

« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec "La Tragédie Bernard Natan", Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d'une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu'un commerce.