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Things People Do, un film de Saar Klein – Critique

À moins d’être fan absolu de Terrence Malick, il y a peu de chance que le nom de Saar Klein ne vous dise quelque chose. Celui-ci est en effet plus connu en tant que monteur, poste pour lequel il a été nominé deux fois aux Oscars, dont une pour La Ligne Rouge, chef d’oeuvre du genre s’il en est. Le voici désormais derrière la caméra, avec Things People Do, pour lequel il a également endossé la casquette de scénariste. Des techniciens qui passent à la réalisation, il y en a foison, avec plus ou moins de succès. Metteur en scène est un métier qui ne s’improvise pas, et des scories apparaissent bien trop souvent dans les copies de ces curieux qui ont voulu s’essayer au rôle de calife à la place du calife. C’est d’ailleurs le cas ici.

Synopsis : Bill, un père de famille dévoué, perd son travail du jour au lendemain. Il n’a alors pas d’autre choix que celui d’entrer, presque à son insu, dans l’illégalité. Quand il se lie d’amitié avec un inspecteur de police, c’est la double vie qui est désormais la sienne qui risque à terme d’être révélée…

L’Adversaire Américain

Pour son premier essai, Klein a décidé de pointer du doigt le manque de valeurs lié au rêve Américain et à sa façon de vivre. Son héros, Bill Scanlon, est le parfait exemple de réussite venu du pays de l’oncle Sam, ce que l’on appellerait là-bas l’upper middle class, la classe moyenne aisée. Sauf que le rêve va tourner au cauchemar suite à son licenciement, et Scanlon va devoir alors faire un choix entre conserver son mode de vie pour sa famille, ou garder ses principes moraux plutôt rigides. On pense à L’Adversaire, avec Daniel Auteuil, et c’est un peu le cas ici, avec en prime une tentative de réflexion sur la place des valeurs dans une vie.

Wes Bentley, qui jouait le voisin voyeur et légèrement inquiétant dans American Beauty, autre film sur la face sombre du rêve Américain, est parfait dans ce rôle de mari à la dérive se laissant entraîner dans la spirale de l’échec et de la criminalité. Si sa prestation est bonne son personnage, lui, peine à attirer la sympathie. Trop froid, trop lisse, il lui manque ce petit quelque chose qui fait que le spectateur va s’attacher à lui. Du coup, on observe un peu les péripéties s’enchaîner et cette lente montée en régime, très bien maîtrisée par ailleurs, sans vraiment se sentir concerné.

La Piscine

Le caractère de Scanlon fait d’ailleurs écho à la mise en scène, elle aussi très froide et académique, avec des plans travaillés mais un manque d’audace dans les mouvements de caméra, et dans la réalisation globale. Certaines idées sont pourtant excellentes, comme celle de faire de la piscine un reflet de la chute de son héros, comme un portrait de Dorian Gray moderne, à la fois cause et conséquence de la décadence morale du personnage principal. Autre petit souci, tout de même, le scénario en parallèle avec le policier Frank McTiernan (l’histoire ne précise pas si son nom est dû à l’amour de Klein pour Die Hard). Si le personnage est plutôt intéressant, son histoire l’est beaucoup moins, et semble avoir été rajoutée à la hâte pour ajouter de l’enjeu.

L’essai est à moitié transformé pour Saar Klein, qui prouve qu’il a largement les épaules pour s’attaquer à la mise en scène, mais manque encore un peu de folie dans la réalisation. Guère aidé par un scénario intéressant mais inégal, il livre un film un peu trop froid et impersonnel pour vraiment convaincre. À suivre, tout de même…

Things People Do – Fiche Technique

USA – 2014
Drame, Thriller
Réalisateur : Saar Klein
Scénariste : Saar Klein
Distribution : Wes Bentley (Bill Scanlon), Jason Isaacs (Franck McTiernan), Vinessa Shaw (Susan Scanlon)
Producteurs : Hans Graffunder, Sarah Green, Christos V. Konstantakopoulos
Directeur de la photographie : Matthias Koeningsweiser
Compositeur : Marc Steitenfeld
Monteur : Hank Corwin
Distributeur : Chrysalis Films

Auteur : Mikael Yung

Charlie Mortdecai, un film de David Koepp – Critique

Synopsis : Beaucoup de monde est à la poursuite de Charlie Mortdecai : des Russes fous furieux, les services secrets britanniques très remontés, un terroriste international et même sa somptueuse épouse… Pour se tirer des situations impossibles qui le guettent, l’élégant marchand d’art et escroc occasionnel n’a que son charme. Il va lui en falloir beaucoup s’il veut s’en sortir vivant et être le premier à retrouver le tableau volé qui conduit au trésor caché des nazis…

Acteur ultra-talentueux ayant tourné avec les plus grands dans les années 90, Johnny Depp s’est transformé, au cours de la dernière décennie, en une sorte de parodie de lui-même. Reprenant toujours plus ou moins le même rôle, et se créant un personnage toujours loufoque et extraverti, il est devenu une sorte de genre cinématographique à lui tout seul. On ne va plus voir le dernier thriller, ou le dernier film de tel ou tel réalisateur, mais bien le dernier Johnny Depp. C’est d’autant plus vrai ici, alors que le metteur en scène n’a pas une carrière exceptionnelle. David Koepp n’a en effet « que » cinq films au compteur dont Fenêtre secrète avec…Johnny Depp. Autant dire que l’aura de sa star éclipse la sienne.

OSS 117 sauce Big Mac

Charlie Mortdecai est donc le nouveau personnage interprété par Johnny Depp, après Jack Sparrow, Le Chapelier Fou, Tonto l’Indien, Willy Wonka, Sweeney Todd… Un rôle un peu moins en couleur mais toujours aussi déjanté dans lequel l’acteur laisse parler tout son style si particulier. Les fans apprécieront, une nouvelle fois, tandis que les détracteurs risquent de pousser un soupir de lassitude. Objectivement, il faut bien reconnaître que Johnny Depp cabotine à fond mais, dans les rares scènes où il n’en fait pas des caisses, parvient à rendre son personnage sympathique, et à déclencher quelques fous rires.

Il faut dire aussi que le rôle s’y prête : Charlie Mortdecai est un peu le pendant british de notre OSS 117 national. Si Depp aurait gagné à s’inspirer du jeu plus en retenue de Jean Dujardin, on retrouve toutefois l’humour très second degré des comédies d’espionnage du même genre. Sauf que la subtilité n’est pas vraiment le fort du scénario, qui serait une sorte de mix entre OSS 117, donc, et Austin Powers, en moins grivois. Le résultat est surprenant, un tantinet lourdaud comme lors de la scène d’introduction, mais parfois franchement amusant.

Du lourd au casting

Comme souvent dans ce genre de situations, ce sont les personnages secondaires qui sauvent la mise. Si Ewan McGregor ne semble pas très à l’aise dans l’exercice, abusant de son côté britannique, la touche féminine apportée par une excellente Gwineth Paltrow apporte une note plus épicée au film. Et que dire de Paul Bettany, caution humoristique de l’ensemble, et dont le personnage de garde du corps à tendance nymphomane est probablement le plus réussi ?

Tout ce petit monde roule sa bosse de Londres à San Francisco, en passant par Moscou, dans une aventure pleine d’humour et de bons mots. Si on est loin des chefs d’oeuvre du genre, Charlie Mortdecai est un peu le plaisir coupable de ce début d’année. Porté par un Johnny Depp égal à lui-même, soutenu par un casting de haut vol, il se laisse voir sans déplaisir, malgré quelques lourdeurs.

Charlie Mortdecai – Fiche Technique

USA – 2014
Comédie, Policier
Réalisateur : David Koepp
Scénariste : David Koepp, Eric Aronson, d’après l’oeuvre de Kyril Bonfiglioli
Distribution : Johnny Depp (Charlie Mortdecai), Gwyneth Paltrow (Johanna Mortdecai), Ewan McGregor (Inspecteur Martland), Paul Bettany (Jock Strapp)
Producteurs : Johnny Depp, Christi Dembrowski, Andrew Lazar, Patrick McCormick, Gigi Pritzker
Directeur de la photographie : Florian Hoffmeister
Compositeur : Mark Ronson
Monteur : Jill Savitt
Production : Infinitum Nihil Productions, Huayi Brothers, OddLot Entertainment, Mad Chance, Lionsgate, Kinema Film
Distributeur : Metropolitan FilmExport

Auteur : Mikael Yung

Christopher Nolan : sa vie, son œuvre en citations

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  Nolan, le maître du labyrinthe narratif

« La complexité est toujours intéressante » selon Christopher Nolan. En l’espace de quinze ans et neuf films, le travail du réalisateur se distingue en effet, par la solidité de ses scénarios, des personnages complexes, des intrigues denses, une maîtrise de la narration déjouant souvent les codes de la temporalité linéaire, afin de sortir le spectateur de sa zone de confort.

Par un certain pessimisme également, réinventant les codes du néo-noir ; enfin par les nombreuses thématiques récurrentes, sujettes à de multiples interprétations : la mémoire (Memento), la magie (Le Prestige), le rêve (Inception), l’espace et le temps (Interstellar), la mort essentiellement (d’une femme, celle de Leonard Shelby dans Memento, d’Angier dans Le Prestige, l’amour secret de Bruce Wayne dans The Dark Knight, celle de Cobb dans Inception ; de parents, Bruce Wayne dans Batman Begins, ou d’un partenaire, celui du détective Dormer dans Insomnia)…

Mais aussi la solitude, (Bill dans Following, le détective Dormer dans Insomnia, Cobb dans Inception), la psychologie tourmentée, le conflit (à l’altérité : le détective Dormer contre le tueur de Kay Connell, Angier contre Borgen, Batman contre le Joker ou Bane ; ou intérieur : Dom Cobb, Batman, Leonard Shelby), la rivalité, la trahison et la manipulation, la vengeance (Leonard Shelby dans Memento), le sens du sacrifice (Borden et son frère, Batman face au symbole Harvey Dent, Leonard Shelby vouant son existence à sa vengeance), la perception de la réalité, le discernement réél/irréel, vérité/mensonge (Inception) etc…

Pas très « positive attitude » comme thématiques récurrentes. Mais Nolan l’assume totalement:
« Je ne me suis jamais considéré comme une personne chanceuse. Je suis la personne la plus pessimiste qui soit. Je le suis vraiment. »

Quoiqu’il en soit, cette richesse narrative inépuisable mérite bien de s’arrêter un instant. Après David Lynch, Stanley Kubrick, CineSeriesMag vous propose un portrait et une rétrospective de ce grand conteur et maître dans l’art du puzzle narratif.

christopher-nolan-filmographie-cameraChristopher Nolan, naît le 30 juillet 1970 à Londres, d’un père britannique et d’une mère américaine. Il vit actuellement à Los Angeles, en compagnie de sa femme Emma Thomas (également productrice de ses longs métrages), et de ses 4 enfants.

Comme souvent chez les plus grands cinéastes, le talent est précoce: à 7 ans seulement, le jeune Nolan commence à réaliser des films avec la caméra 8 mm de son père. C’est alors que débute la période de ses premiers courts-métrages, qui lui permettent de se faire repérer par la télévision. PBS diffuse Tarantella (1989), aujourd’hui introuvable, alors qu’il est encore étudiant de littérature anglaise à l’University College of London (UCL). Il en est malheureusement de même, pour Lacerny (1996), un court réalisé dans le cadre du club de cinéma d’UCL. L’année suivante, il met en scène dans Doodlebug (1997, 3 min), un court surréaliste en noir et blanc et dépourvu de dialogue, un homme qui pourchasse obsessionnellement une chose avec une chaussure.

A découvrir ici : Doodlebug

https://vimeo.com/126005936

Nolan n’a pas fait d’études dédiées au cinéma, mais préside son club de cinéma, bien équipé pendant 4 ans. Son tempérament s’affirme, et au fil de ses lectures, une soif de liberté narrative se dévoile :

« Je n’étais pas un très bon élève, mais une chose que j’ai pu en retirer, tandis que je faisais des films au même moment avec l’association des films de l’université, a été que j’ai commencé à réfléchir aux libertés narratives dont les auteurs avaient joui durant des siècles et il me sembla que les cinéastes devraient bénéficier de ces libertés eux aussi.. »

Ses influences cinématographiques sont diverses. Kubrick assurément, mais bien d’autres. Laissons Nolan nous en dire un peu plus à ce sujet :

« J’ai vu 2001 L’Odyssée de l’espace quand j’avais sept ans. Ils l’avaient ressorti sur les écrans après Star Wars alors mon père nous a emmenés avec mon frère pour le voir à l’Odéon Leicester Square, sur grand écran. C’était une expérience hallucinante, et à partir de ce moment là je suis devenu fan de Kubrick. Tous mes amis de l’époque l’ont vu et ont adoré; nous ne comprenions pas tout, nous avions pris l’habitude de nous disputer pour savoir ce que cela pouvait signifier. C’était du pur cinéma, avec cette stimulation des sens qui parle aux gens de tout âge. Les gens oublient que les enfants aiment aussi ce film, car nous étions tous dans des vaisseaux spatiaux. »

« J’ai toujours été un grand fan de Ridley Scott, et quand j’étais plus jeune Alien ou Blade Runner m’ont fasciné avec leurs mondes tellement attirants. C’est la même raison pour laquelle j’adorais Stanley Kubrick. En grandissant, je me suis intéressé à des films que je n’avais pas eu l’occasion de voir dans ma jeunesse, avec des réalisateurs comme Nicolas Roeg, Sidney Lumett ou John Frankenheimer. »

« La Ligne Rouge (Terrence Malick) est vraiment un grand film. C’est l’un des rares films où, même si c’est basé sur un livre, ça ne pouvait rendre bien que sur grand écran. C’est l’essence même de l’histoire cinématographique. Il a une qualité hypnotique où la relation des spectateurs à l’image et au son en particulier crée sa propre narration; cela crée une émotion qui est le moteur de la narration. Tout cela est obtenu grâce à la combinaison de ces deux éléments, l’image et le son, plutôt que par le dialogue. Beaucoup de films, même parmi les meilleurs, pourraient être adaptés pour des programmes radio, à la télévision ou au théâtre. La Ligne Rouge est une pure expérience cinématographique. »

« Je suis un très grand fan de James Bond, et en particulier de Goldfinger, parce que je pense que c’est le premier a utiliser un schéma spécifique et l’exploiter à fond. C’est lui qui a aidé à définir le Bond que nous connaissons aujourd’hui. C’est très stylisé, ça pas peur de voir grand et met en scène un méchant haut en couleur. Et bien sûr Sean Connery est à son top niveau. Je trouve qu’après Goldfinger, la marque Bond a commencé à dépasser le personnage. Je pense que Au Service de sa Majesté, qui est un film formidablement bien fait, est le premier où ils ont réussi à retrouver l’esprit des anciens. La scène d’ouverture de Goldfinger est magnifique. Au tout début, lorsqu’il place les charges sur l’usine de drogue et entre dans le bar avec sa veste de costume et que tout explose, il a cette expression de nonchalance incroyable sur le visage. C’est vraiment très cool, c’est l’essence absolue du personnage Bondien. » 

C’est avec Following (1998) son premier long-métrage en noir et blanc, tourné avec des amis de l’ULC, un thriller auto-financé au budget dérisoire (6000 dollars), pour lequel il occupe tous les postes de scénariste à metteur en scène, qu’il se distingue en faisant le tour de nombreux festivals (Newport, Dinard, Slamdance). Il met en scène un auteur qui, pour trouver l’inspiration, prend des gens en filature dans les rues de Londres, jusqu’à sa rencontre avec Cobb, un braqueur psychopathe. Bill finit par être la victime d’une machination manigancée par son prétendu ami Cobb et sa femme… Following a pour particularité de ne pas être monté en respectant la temporalité de l’histoire. Ce succès permet au jeune Nolan de se faire connaître et de partir à Hollywood, une ville qui lui semble plus prometteuse, plus attrayante par rapport à ce que l’industrie cinématographique britannique du moment peut lui offrir, et où il est plus facile de se lancer avec peu de moyens. Following ancre son goût pour le film noir :

« Oui, pour moi c’est l’une des craintes les plus irréfutables dans le film noir et le genre de thriller psychologique – que la peur du complot. C’est incontestablement une chose qui me fait peur – de ne pas être en contrôle de sa propre vie. Je pense que c’est une chose auquel les gens peuvent s’identifier, et ces genres sont les plus efficaces quand ils parviennent à tirer leur matière de peurs que les gens ressentent réellement. »

Ce succès lui permet de réaliser deux ans plus tard le choc Memento (2000), d’après une nouvelle de son frère, Jonathan Nolan. Leonard Shelby, victime d’une forme d’amnésie et obnubilé par la vengeance de la mort de sa femme, se fait manipuler pour assassiner des individus complètement étrangers à la mort de cette dernière. Les alliés d’un jour deviennent les ennemis du lendemain. Nolan choisit finalement Guy Pearce pour tenir le rôle, en partie pour son « manque de célébrité » et son enthousiasme pour le rôle. Le film est monté à l’envers, en séquences anti-chronologiques, plaçant le spectateur dans la situation du héros, et déjouant les codes narratifs du long-métrage classique pour perturber et finalement piéger le spectateur. Grâce à une construction ingénieuse (une succession de flash-backs), Memento devient culte dans le monde entier et est salué par la critique pour son inventivité.

Mais le grand public le découvre véritablement en 2002 grâce au remake d’un film venu du nord, Insomnia (1997) du Norvégien Erik Skjoldbjærg, produit entre autres par Steven Soderbergh et George Clooney, et signé avec la Warner. Christopher Nolan dirige alors des monstres sacrés : Al Pacino, Hilary Swank et Robin Williams (Walter Finch). Le détective Will Dormer se fait chanter par le meurtrier de Kay Connell, qui l’a vu accidentellement tuer son coéquipier dans une chasse à l’homme en pleine brume. L’histoire se déroule dans une petite ville d’Alaska, pendant la saison où la nuit ne tombe jamais, provoquant les insomnies du personnage principal. Le film se présente sous la forme d’un thriller assez conventionnel qui respecte les codes du genre. On retrouve toutefois les astuces du réalisateur, qui insiste sur la disparition des repères temporels. Nolan impose son style sombre, voir gothique. Le film est un succès critique et public.

Nolan, avec seulement trois films au compteur, est désormais considéré comme rentable. Il impose l’aspect tragique de ses productions à la Warner. Il livre alors avec son scénariste David S. Goyer un reboot très réussi, Batman Begins (2005), son premier blockbuster, une version de Batman ancrée dans un univers réaliste et résolument noir, contrastant avec la saga précédente aux épisodes beaucoup plus fantaisistes (Tim Burton), et grotesques (Joel Schumacher, Batman & Robin, 1997). Il se concentre sur le personnage de Bruce Wayne devenant Batman, cherchant le mettre en scène dans un environnement contemporain et réaliste. Il redonne un second souffle au héros interprété par Christian Bale, en le rendant plus sombre et tourmenté que jamais :

[sur le casting de Batman] « Batman est un personnage extraordinairement complexe – quelqu’un qui a un charme absolu, et qui soudainement peut se changer en un être doté d’une cruauté glaciale. Il y a très peu d’acteurs qui peuvent faire ça, et Christian est l’un d’eux. »
L’ensemble est plus mature, plus sobre et globalement plus sérieux. Nolan assume également sa différence en exploitant le moins d’effets spéciaux numériques possible. Le film devient un succès commercial et critique.

Nolan se lie d’amitié avec Bale et l’engage en 2006 aux côtés de Hugh Jackman et Scarlett Johansson pour Le Prestige, un thriller fantastique mettant en scène la lutte de deux magiciens au début du xxe siècle, adapté du roman éponyme écrit par Christopher Priest. L’histoire met en scène deux illusionnistes rivaux, Alfred Borden et Robert Angier, à Londres à la fin du XIXe siècle. Ils partagent l’obsession de réaliser la meilleure illusion, « l’homme transporté », et leur rivalité provoquera des dommages bien réels. Le scénario que Nolan a construit avec son frère Jonathan, repose sur des mécanismes de narration complexes : l’histoire est racontée à travers la lecture du journal intime d’un des protagonistes, qui raconte ses recherches et lit un journal volé à son rival. Le spectateur lit un journal dans un journal. La temporalité une nouvelle fois, n’est pas linéaire, et le film contient plusieurs changements de point de vue entre les deux personnages. Le Prestige a été nominé pour l’Oscar de la meilleure photographie et de la meilleure direction artistique.

Christopher Nolan se consacre ensuite au deuxième volet de sa saga Batman, en poursuivant sa collaboration avec David S. Goyer et son frère Jonathan pour le scénario, intitulé The Dark Knight (2008). Dans cet épisode, Batman (Christian Bale, toujours) doit faire face au Joker, son ennemi juré (Heath Ledger). Le réalisateur redéfinit ici le genre des adaptations de comic books au cinéma. Le film utilise le support du super-héros pour développer une nouvelle fois, un thriller fortement influencé par l’ambiance du genre néo-noir, une noirceur inhabituelle pour un blockbuster de cette envergure. Batman entraîne nécessairement des réactions violentes de la part des criminels de Gotham City. Dans un incroyable retournement du rapport de force, le joker impose finalement au justicier et au chevalier blanc Harvey Dent, le procureur de Gotham, des situations où ils devront faire des choix qui mettront à mal leur éthique, et leur identité. L’aspect résolument tragique de l’intrigue, digne des plus grandes tragédies grecques, s’achevant sur une fin rédemptrice et nihiliste, fait râler certains fans, mais ne fait pas fuir les spectateurs, bien au contraire :

« Les super-héros remplissent un vide dans l’imaginaire de la pop culture, un peu comme la mythologie Grecque. Il n’y a rien qui le fasse mieux à l’heure actuelle. Pour moi, Batman est un super héros qui exige d’être pris au sérieux. Il ne vient pas d’une autre planète, et il n’est pas imbibé de produit radioactif. Superman c’est presque Dieu, tandis que Batman c’est Hercule : un être humain, avec ses faiblesses. J’ai toujours été un fan du personnage. Il y a quelque chose chez lui qui est très simple. Il est entouré d’une mythologie très forte, avec des éléments romanesques tirées de plusieurs sources. »

The Dark Knight est un énorme succès au box office mondial avec plus d’un milliard de dollars récoltés, et le plus gros succès critique du réalisateur jusqu’à présent. Heath Ledger obtient le BAFTA et l’Oscar du meilleur second rôle. Sur le plan technique, The Dark Knight est le premier film de cinéma à avoir été tourné partiellement en IMAX.

En 2010, Christopher Nolan conçoit un tout autre projet, Inception, décrit comme « un film de science-fiction et d’action qui explore les méandres de l’esprit ». Il reprend également les codes du néo-noir. Inception est aussi profondément tourmenté et tortueux, puisqu’il relate un hold-up mental. Dom Cobb est un espion industriel capable d’opérer dans les rêves de sa cible. Il est recherché pour meurtre aux États-Unis, où vit sa famille. On lui propose alors de retrouver son ancienne vie si il accepte une ultime mission : réaliser une inception, c’est-à-dire implanter une idée dans l’esprit d’une cible. Le film met en scène un braquage dans des rêves imbriqués, permettant à Christopher Nolan d’utiliser l’idée d’un monde imaginaire pour manipuler l’espace, la physique et le temps. À l’instar de Matrix, le scénario et la fin ouverte d’Inception ont engendré de nombreuses discussions et analyses. Christopher Nolan réussit, grâce à une séquence finale subtilement coupée, à brouiller l’esprit de son public et à lui insuffler l’idée qu’un autre niveau de rêve se serait glissé dans le film. « L’inception » est brillamment opérée, le public s’est fait berner par le véritable maître des rêves, Christopher Nolan. 10 ans de travail, un scénario qui subjugue la critique ; Fabrice Leclerc s’interroge dans Studio Ciné Live : « Comment un esprit simplement humain peut-il écrire un scénario comme celui-là ? ». Inception récolte plus de six fois son coût de production. C’est le plus gros succès commercial du réalisateur. Il a été nominé huit fois aux Oscars et en a obtenu cinq.

En 2012, Nolan achève la trilogie Bartman avec The Dark Knight Rises, où Christian Bale tient toujours le rôle principal.

Le 8 mars 2013, après des semaines de rumeurs, Christopher Nolan est officiellement annoncé comme étant le réalisateur du futur film de science-fiction, Interstellar, basé sur une histoire du physicien Kip Thorne et écrit par Jonathan Nolan. Interstellar est bien une nouvelle étoile dans la galaxie de la science-fiction, une expérience visuelle et métaphysique inoubliable :

« J’aime l’idée de récréer des expériences familières au cinéma, en les mélangeant avec quelque chose de nouveau, et en les présentant au public d’une autre façon. »

Que retenir de Nolan au final, de sa filmographie, déjà si riche et si complexe ?

– Tout d’abord, que le réalisateur ne souhaite pas rentrer dans les cases établies. Nolan se méfie des critiques, pour leur esprit trop analytique. De même, pour les genres cinématographiques :

« Le terme « genre » devient péjoratif parce que vous faites référence à quelque chose de si codifié et si ritualisé qu’il cesse d’avoir la puissance et le sens qu’il avait à l’origine. Ce que j’essaie de faire est de créer un équivalent moderne qui me permette de comprendre ces genres, supérieurs aux originaux. »

– Oui, Nolan préfère parler d’« univers », créer un monde propre, qui pousse l’imaginaire:

« Je pense que je ne suis pas tant fan de science-fiction, que je suis un fan de cinéma qui crée des mondes, qui crée tout un univers alternatif dans lequel vous pouvez vous échapper deux heures environ. »

– Enfin, ce qui est premier dans le cinéma de Christopher Nolan, c’est son aversion pour la linéarité. Nolan aime le casse-tête, le puzzle, les intrigues alambiquées, bref le labyrinthe narratif :

(En évoquant Following) : « Je me suis toujours trouvé en train de graviter dans une sorte d’analogie d’un labyrinthe. Pensez à un film noir et si vous représentez l’histoire comme un labyrinthe, vous ne voulez pas être suspendu au-dessus du labyrinthe, en train de regarder les personnages faire les mauvais choix, parce que c’est frustrant. Vous voulez être dans le labyrinthe, avec eux, faisant le trajet à leur côté, ce qui est bien plus excitant. J’aime bien être dans ce labyrinthe. »

Nous aussi ! Il est grand temps à présent de rejoindre le labyrinthe nolanesque…

Filmographie sélective de Christopher Nolan :

1997: Doodlebug

1998: Following
2000: Memento
2002: Insomnia
2005: Batman Begins
2006: Le Prestige
2008: The Dark Knight
2010: Inception
2012: The Dark Knight Rises
2014: Interstellar

 

Source principale des citations : Imdb quotes

 

Cops – Les Forces du désordre, un film de Luke Greenfield : Critique

Succès de l’été 2014 aux USA, Cops – Les Forces du désordre sort enfin sur les écrans français, mais en toute discrétion. La faute à un manque d’engouement du public français pour les comédies US, à tort ou à raison. Cette fois-ci, force est de constater, qu’une sortie DTV, n’aurait pas été une mauvaise décision, surtout que le film circulait sur internet depuis quelques mois.

Synopsis : Lorsque deux amis se déguisent en policiers pour une soirée, ils deviennent rapidement la nouvelle sensation du quartier et prennent goût à leur nouveau pouvoir. Mais lorsque ces nouveaux « héros » se retrouvent mêlés à un véritable réseau de truands et de détectives corrompus, ils vont devoir mettre de côté leur fausse plaque et agir en « vrais » flics!

Le film réunit Jake Johnson, acteur connu pour la série New Girl, tout comme Damon Wayans Jr, devenu récurrent depuis la saison 3. Un duo sympathique, mais malgré leurs efforts, ils n’ont pas la carrure pour tenir les premiers rôles au cinéma. Pourtant l’idée avait un potentiel intéressant, mais cela reste bien sage. Certes, on reste dans la comédie potache typiquement américaine, avec ses répliques vulgaires et ses coups sous la ceinture, mais cela reste gentil.

Les rires se font rares et éphémères. Cela ressemble à une sitcom longue durée, d’une part à cause d’une réalisation plate de Luke Greenfield, déjà responsable de quelques films du même genre, comme Animal! Animal…. (2001) ou The Girl Next Door (2004). D’autre part, avec un genre aussi balisé, que le Buddy Movie, il n’apporte rien de nouveau, se contentant de remplir paresseusement le cahier des charges. Mais aussi, avec une bande son, parfois entraînante, mais parfois sans rapport avec l’action. Enfin, la présence du duo cité plus haut, issu de la télévision, comme Nina Dobrev de Vampires Diaries, ou James D’arcy récemment aperçu dans la nouvelle série d’ABC Agent Carter, se taillant une carrure de lutteur MMA pour incarner un méchant bien fade, bien évidemment d’Europe de l’Est (c’est la mode), trafiquant d’armes, et désirant aussi la belle Nina Dobrev, petite amie de Damon Wayans Jr. La présence de ces acteurs accentue le côté télévisuel du film, en jouant avec autant d’ardeur, que dans leurs séries respectives. A un point, où on s’attend à entendre les rires enregistrés du public et les coupures pubs, ce qui pour une fois, n’aurait pas été une si mauvaise chose.

On peut se demander ce que vient faire un acteur de la carrure d’Andy Garcia, dans cette comédie navrante. Seuls Rob Riggle, acteur régulier de comédies US, au physique inoubliable, contrairement à son nom, sauve un peu la mise, même si son talent n’est pas aussi bien exploité que dans 21 puis 22 Jump Street et Dumb and Dumber De. Keegan-Michael Key est celui qui s’en sort le mieux, c’est par sa présence, que le film offre ses rares moments de plaisirs. En campant un rasta obsédé sexuel, au verbe aussi élégant que ses divers tatouages ridicules, il permet de rendre le film plus digeste, mais vraiment un peu.

Le film est un pur divertissement. Il a pour seul objectif de nous permettre de nous empiffrer de pop-corn, de sodas et de reposer nos neurones. Mais avec un peu d’ambition et un effort sur les personnages, comme sur les situations, il aurait pu en offrir plus, au lieu de n’être qu’un produit lisse et sans saveur.

Cops – Les Forces du désordre : Bande annonce

Fiche technique: Cops – Les Forces du désordre

Let’s Be Cops
USA – 2014
Réalisation : Luke Greenfield
Scénario : Nicholas Thomas
Distribution : Jake Johnson, Damon Wayans Jr, Rob Riggle, Nina Dobrev, James D’Arcy, Keegan-Michael Key, Andy Garcia, Jonathan Lajoie, Tom Mardirosian, Natasha Leggero, Rebecca Koon, Joshua Ormond et L. Warren Young
Musique : Christophe Beck et Jake Monaco
Photographie : Daryn Okada
Montage : Bill Pankow et Jonathan Schwartz
Production : Luke Greenfield, Simon Kinberg et Aditya Sood
Société de distribution : Twentieth Century Fox Film Corporation
Genre : comédie
Durée : 104 minutes
Date de sortie française : 21 Janvier 2015

Suite Française, un film de Saul Dibb : critique

Un magnifique livre et film, Le silence de la mer, conte l’histoire d’un officier allemand mélomane débarquant dans une famille (une jeune fille et son grand-père) qui résiste par son silence à cet envahisseur amoureux de la France, mais ennemi puisqu’on est en temps de guerre. C’est comme ça que commence l’histoire de Suite française, quelque chose d’un rejet de l’ennemi est visible à l’écran malgré le calme apparent.

Synopsis : Été 1940, France. Dans l’attente de nouvelles de son mari prisonnier de guerre, Lucile Angellier mène une existence soumise sous l’oeil inquisitoire de sa belle-mère. L’arrivée de l’armée allemande dans leur village contraint les deux femmes à loger chez elles le lieutenant Bruno von Falk. Lucile tente de l’éviter, mais ne peut bientôt plus ignorer l’attirance qu’elle éprouve pour l’officier…

Un village français

Lucile vit dans le village de Bussy encore provisoirement protégé de la guerre. Elle y attend le retour de Gaston, son mari parti au front. Dans une magnifique demeure, Lucile partage ses journées avec sa belle-mère plutôt austère et d’abord présentée comme « sans cœur » tant elle traite ses métayers avec peu d’égard, leur prenant l’argent qu’ils lui doivent avec mépris. Lorsque l’on débarque dans le film, la voix off de Lucile nous explique que nous sommes au moins de juin, une semaine après les premiers bombardements sur Paris. Dans le calme éphémère qui règne encore au village, une menace sourde se fait entendre, bientôt de plus en plus prégnante lorsque, sur leur route, Lucile et sa belle-mère croisent des réfugiés qui se déplacent par centaines, sans foyer où atterrir et soumis aux aléas des bombardements puisque les ennemis qui ont frappés Paris les ont suivi et bombardent désormais Bussy. Le calme ne reviendra plus. C’est la tempête qui commence, celle du cœur, de l’esprit, des certitudes et de la vie de campagne déjà bien rude qui va devenir soumission.

Remettre les pendules à l’heure

A chaque instant le récit ne fait que remettre en question la bonté de chacun, les confronter à leurs ennemis. Être ou n’être pas humain, voilà la question que pose la guerre et le propos est clair : « pour connaître vraiment les gens, faîtes une guerre ». Quand les allemands débarquent à Bussy, la caméra est au cœur de l’église où les paroissiens écoutent la messe leur dire qu’il faut être solidaires en ces temps de division profonde, n’être qu’un (et indivisible). Au sein de l’église cet esprit-là demeure dans la prière, mais il est bientôt ébranlé par un tremblement cadencé : les pas de l’ennemi. Les allemands sont là. Les premières à quitter l’église sont la belle-mère et Lucile qui la suit docilement. Regroupés sur la place, les villageois écoutent les allemands leur dire que les nouvelles valeurs sont désormais le droit au travail ainsi que la famille. Pourtant, ces familles-là vont être bouleversées par l’arrivée, dans les meilleurs foyers, d’un officier qui prendra ses quartiers. Madame Angellier (la belle-mère) est claire, en s’éloignant du rassemblement, là encore la première, elle exprime sa rébellion : « je ne vivrais jamais à l’heure allemande ». C’est donc tout naturellement que l’accueil est très froid quand Bruno Von Falk arrive dans la demeure des deux femmes. Il a l’air plutôt doux, cordial bien qu’un peu brutal. Il remet d’ailleurs les pendules à l’heure, non pas symboliquement, mais véritablement comme pour faire écho à la résistance de Madame Angellier. Lucile est une femme docile, sûre de la méchanceté de sa belle-mère et de la bonté de voisins proches, des fermiers qui vivent avec leurs deux enfants. Le mari, Benoit, est blessé et profondément remonté contre la bourgeoisie comme les allemands. Un sanguin. L’ennemi envahit donc la demeure des deux femmes qui se refusent à tout signe de faiblesse devant lui.

Guerre et amour

Pourtant, très vite, une petite flamme s’allume dans le cœur de Lucile quand elle entend Bruno jouer un morceau au piano qui lui est inconnu. Leur première discussion tourne d’ailleurs autour de la musique. Mais ce qui va pousser Lucille, qui est encore dans le jugement, dans les bras de son ennemi, c’est la découverte de l’infidélité de son mari avant la guerre. Son monde est ébranlé bien plus par cette nouvelle que par la pénurie qui se fait partout sentir. Cette âme pure va peu à peu se confronter à la réalité du monde. La caméra prend le temps d’observer son visage, et les frémissements de sa peau. Ce visage va d’ailleurs peu à peu se durcir, elle prendra des décisions qui la font enfin gouverner sa vie. C’est d’abord dans le rêve qu’elle s’égare. Loin du regard réprobateur de sa belle-mère, elle se laisse aller à son amant bien que leur étreinte soit brisée. Il n’y a aucun mot d’amour échangé entre eux, juste des corps qui s’attirent. Car dans leurs yeux, ils voient bien qu’il y a quelque chose qui les lie profondément, une humanité. Mais Bruno est un soldat, avec du sang sur les mains. S’il nous est montré tantôt comme un exécutant, tantôt comme un chef, c’est pour le rendre duel, jamais ni héroïque, ni complètement salaud. D’ailleurs, dans ce film personne n’est montré ainsi. Avec une exactitude assez bluffante, la reconstitution proposée n’est pas qu’un décor, c’est un théâtre des mœurs, des sentiments, des actes. Des lettres que des voisins envoient aux allemands pour se dénoncer les uns les autres aux petits actes qu’ils font sans en retirer aucune gloire, chacun fait comme il peut avec sa conscience. Le film ne se propose pas comme une démonstration de force, il observe finement la quintessence d’un monde où l’homme est fait pour être guerrier et la femme pour son repos, comme un officier allemand peu scrupuleux le fait remarquer au couple de fermiers, amis de Lucile. Une autre femme dira d’ailleurs « je travaille tout le temps, il ne me reste que l’amour ». La question des idylles entre les soldats allemands et certaines femmes françaises a toujours été très cinématographique. On connaît le sort réservé à la libération aux femmes qui avaient eu des liaisons avec l’ennemi. Pourtant, dans l’esprit de Lucille, il y a tout un tas de questions, elle reconnaît tantôt Bruno comme son semblable et le rejette bientôt violemment.

Classicisme et pudeur

La mise en scène reste très classique, de la musique très « sentimentale » aux mouvements de caméra qui s’approchent au plus près des émotions, mais aussi surprennent les regards volés. Même quand un homme est exécuté pour l’exemple, le traitement choisi par le réalisateur est sobre, il ne part dans aucune effusion. Mais cette pudeur et cette maîtrise vient aussi des acteurs qui n’en font jamais trop. On retrouve avec plaisir Matthias Schoenaerts, ici transformé (loin de Bullhead) et d’une maîtrise éclatante car elle cache mille émotions qui se déploient au fur et à mesure du film. Il en est de même pour la belle Michelle Williams qui n’est pas que ça, c’est aussi une âme qui pense, qui vit et qui se questionne. Le reste du casting vaut aussi le détour. Ce qu’on sent dans ce film, c’est la nécessité de tout englober, d’essayer de comprendre l’ennemi autant que ceux qui sont censés être des alliés. Une nécessité d’autant plus prégnante que le film est l’adaptation d’un roman inachevé écrit par Irène Némirovsky, dont on n’a découvert le manuscrit que bien des années après son écriture. Ce qu’Irène n’a pu écrire, c’est notamment le manuscrit qui s’intitule La paix, qu’elle n’a pas connue puisqu’elle fut déportée en 1942, année de sa mort. C’est sa fille qui l’a publié des années après, le livre a d’ailleurs été couronné d’un Prix Renaudot. Mais la paix on la sent pourtant dans le cœur de Bruno comme de Lucile quand ils partagent ensemble quelques notes de musique, une « suite française » qui relie leurs esprits à jamais. C’est ça leurs mots d’amour. Un film touchant principalement parce qu’il n’en fait jamais trop, malgré son classicisme. Le seul bémol : que tous parlent anglais au beau milieu de la France, c’est assez incongru. Au final, rien de « neuf », mais une belle fresque romanesque magnifiée par des interprètes pudiques et sensibles.

Fiche Technique – Suite Française

Genre : Guerre, Drame – Sortie le 1 avril 2015
Réalisateur : Saul Dibb
Scénariste : Saul Dibb, Matt Charman, d’après l’œuvre de Irène Némirovsky
Distribution : Michelle Williams (Lucile), Matthias Schoenaerts (Bruno von Falk), Kristin Scott Thomas (Madame Angellier), Ruth Wilson (Madeleine Labarie), Lambert Wilson (Le Vicomte de Montmort)
Producteurs : Simon Oakes, Tobin Armbrust, Ben Holden Richard Jackson
Directeur de la photographie : Eduard Grau
Compositeur : Rael Jones ( et Alexandre Desplat pour la musique au piano jouée par Bruno)
Monteur : Christopher Dickens
Distributeur : UGC Distribution

Suite Française trailer

Someone You Love, un film de Pernille Fischer Christensen – Critique

Des histoires familiales compliquées au cinéma, il y en a des centaines. La relation houleuse entre un père star du rock qui n’a jamais élevé sa fille est un leitmotiv du cinéma hollywoodien. Pourtant, on attendait de Someone You Love une approche différente, plus « scandinave » de ce thème de l’abandon paternel et de la rédemption, dans le style peut-être du grand Ingmar Bergman.

Synopsis : Après des années à Los Angeles, Thomas Jacob, célèbre chanteur au parcours chaotique, revient enregistrer son nouvel album au Danemark. Sa fille Julie, qu’il n’a pas vue depuis des années, en profite pour réapparaître dans sa vie et lui présenter son petit-fils Noah. Thomas s’est détourné de sa famille et c’est bien malgré lui qu’il doit s’occuper du jeune garçon. Sa relation avec son petit-fils évolue et il est bientôt confronté à un choix qui pourrait bouleverser sa vie.

Certes, ce drame de Pernille Fischer Christensen, sélectionné à la Berlinale, donne parfois lieu à des contrastes très forts et symboliques, qui donnent une dynamique au film. Cette neige qui tombe constamment dans le parc de l’immense château que Thomas a loué pour son retour au Danemark traduit la solitude d’un homme qui ne retrouve sa vitalité que dans l’atmosphère tamisée et les couleurs chaudes du studio d’enregistrement. Thomas est un musicien doué, passionné et colérique : l’acteur Mikael Persbrandt, très charismatique, fait étrangement penser au chanteur Renaud. Mal rasé, yeux bleus clair, cheveux longs ramenés en arrière. Sa voix elle tient plus à celle d’un Johnny Cash danois.

Thomas revit depuis qu’il a arrêté drogue et alcool. Le seul problème, c’est que sa fille qu’il a abandonnée et qui maintenant est mère d’un petit garçon, vient lui demander de l’argent pour payer sa coke. Au risque de se faire virer de son boulot, elle se voit obligée de partir en cure de désintoxication pendant six semaines, laissant son fils Noa à la charge d’un grand-père plus que réticent. On connaît le dénouement sans même avoir besoin de continuer : progressivement, des liens profonds vont se tisser entre cet homme égocentrique et ce petit-fils touchant et doux. On s’attend au happy end et ça ne loupe pas.

Cependant la réalisatrice réussit à ne pas tomber dans un pathos trop lourd et signe même quelques moments de grâce : la bataille de boules de neige entre Noa et son grand-père, un des rares moments léger du film, ou encore la crise d’angoisse que fait Thomas en plein enregistrement de son nouvel album sont autant de moments où la sensibilité et la fragilité du personnage principal sont révélées.

La solitude scandinave

Il semble intéressant de replacer Someone You Love dans le contexte actuel des productions scandinaves. La vitalité des séries nordiques a insufflé une nouvelle dynamique à ces fictions que l’on aime froides, parfois sanglantes, souvent étranges à l’image de Real Humans ou de The Killing (Forbrydelsen en danois). Les personnages y sont bien souvent des êtres solitaires, asociaux, marginaux qui vivent en décalage avec la société. On retrouve cette caractéristique dans Someone You Love. Thomas est un inadapté social, dans tous les sens du terme : il a fui son devoir paternel, refusant par là de se conformer à l’institution matrimoniale. Extrêmement égocentrique, il se croit supérieur aux autres et donc hors de la société. Thomas est ce qu’on pourrait appeler un « artiste maudit », profondément malheureux mais sur la voie de la rédemption.

En résumé, Someone You Love n’est pas un mauvais film, plutôt un film plat. D’un sujet déjà-vu, la réalisatrice parvient ponctuellement à sortir des sentiers battus, mais y revient malheureusement très vite, malgré un casting convaincant (en particulier Molly, interprétée par Trine Dyrholm, vue dans l’excellente série danoise Arvingerne.

Someone You Love – Bande-annonce vostfr

Fiche Technique – Someone You Love

Réalisateur : Pernille Fischer Christensen
Scénariste : Pernille Fischer Christensen, Kim Fupz Aakeson
Genre : Drame familial
Durée : 1h35 min
Date de sortie : 21 janvier 2015
Nationalité : Danemark
Interprétation : Mikael Persbrandt, Trine Dyrholm, Birgitte Hjort Sorensen, Sofus Ronnov, Eve Best, Lourdes Faberes, Peter Frödin
Directeur de photographie : Laust Trier-Mork
Musique :
Montage : Janus Billeskov Jansen, Anne Osterud
Producteurs : Jessica Ask, Bo Damgaard, Vinca Wiedemann…
Production : European Film Bonds, Film i Väst, Zentropa Productions

 

Foxcatcher, un film de Bennett Miller : Critique

Prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes, suivi de nombreux prix et nominations dans divers festivals, en attendant les oscars ou le film a 5 nominations : meilleur réalisateur : Bennett Miller, acteur : Steve Carell, acteur dans un second rôle : Mark Ruffalo, scénario original : E. Max Frye et Dan Futterman, puis maquillages : Bill Corso et Dennis Liddiard. Foxcatcher était très attendu, surtout pour la prestation de Steve Carrel, encensé depuis des mois.

Synopsis: Inspiré d’une histoire vraie, Foxcatcher raconte l’histoire tragique et fascinante de la relation improbable entre un milliardaire excentrique et deux champions de lutte.

Dans l’antre de l’aigle doré

Le film fait honneur à sa réputation et devrait déjà faire partie des dix meilleurs de cette année. Il met la barre très haut, aussi bien dans la mise en scène, que dans l’interprétation, le scénario ou encore, la photographie. Après Night Call, Whiplash ou A Most Violent Year entre autres, le cinéma américain continue son introspection, en offrant un visage de plus en plus sombre de son pays. Mais à la différence de ces trois films, il s’inspire d’une histoire vraie, ce qui le rend encore plus glaçant et effrayant.

Nous sommes dans les années 80, celles du libéralisme, initié par Ronald Reagan, le nouveau président des Etats-Unis en 1982. Avec le capitalisme à outrance, cette nouvelle politique accentua les inégalités sociales. C’est dans ce contexte politique et social, que les frères Schultz, Mark et Dave, remporte l’or aux jeux olympiques de Los Angeles en 1984. Trois ans plus tard, on retrouve Mark, s’entraînant dans l’anonymat avec son frère Dave devenu un entraîneur respecté et reconnu. Mark est un homme solitaire, vivant dans l’ombre de son aîné, un homme stable, marié à Nancy et père de deux enfants. Face à la réussite et la stabilité de son frère, Mark semble nourrir une forme de jalousie en lui, s’exprimant lors de leurs affrontements durant les entraînements. Mais un jour, Mark va recevoir un coup de téléphone de la part du secrétaire de John Eleuthère Du Pont, un philanthrope, héritier de la famille Du Pont et se présentant comme l’homme le plus riche des Etats-Unis. Cette rencontre, entre deux hommes socialement à l’opposé, de même qu’intellectuellement, va dramatiquement changer le cours de leurs vies.

Ce fait divers, qui a défrayé la chronique en 1996, devient un thriller psychologique sombre et étouffant, ou plane un sentiment de malaise permanent, dès l’apparition de Steve Carell. Son interprétation est monstrueusement terrifiante. C’est un homme célibataire, héritier milliardaire, au physique disgracieux et vivant dans l’ombre d’une mère castratrice, ayant les traits de Vanessa Redgrave. Son visage est dénué d’émotions, son regard vide, sa voix monotone et son caractère lunatique, fait de lui un homme froid comme la mort. Il devient un père de substitution pour Channing Tatum, qui ne démérite pas face à lui. Mais c’est un esprit influençable, qui va devenir le jouet de cet homme riche, excentrique et s’offrant un athlète, comme il s’offre un char, un trophée en subventionnant une compétition, ou une équipe olympique de lutte, car pour lui, tout à un prix et donc, il peut acquérir tout ce qu’il désire.

Mais tout n’est qu’illusion et l’argent n’achète pas tout. C’est un homme frustré, il vit par procuration sa passion du sport, à travers Channing Tatum. En dehors de la relation père/fils qui s’installe entre eux, il y a aussi cette homosexualité refoulée qui transpire dans leurs corps à corps. Au début absent, Steve Carell se fait de plus en plus présent durant les entraînements, jusqu’à s’octroyer le rôle de coach, en finançant une fiction sur la préparation qui doit les mener aux Jeux Olympiques de Séoul en 1988.

La réalisation est sobre, Bennett Miller colle sa caméra aux corps, filmant leurs nuques, leurs épaules voûtées et leurs frustrations sur leurs visages tristes. l’éclairage est sombre, avec une absence de couleurs dans la photographie. Il n’y a pas de chaleur dans leurs vies, elle perce parfois après une victoire, ou le champagne coule à flots, au son du « Fame » de David Bowie, mais elle est éphémère. La solitude de Steve Carell, comme celle de Channing Tatum offre peu de joie, dans leurs mornes vies. Au contraire de Mark Ruffalo, personnage secondaire, mais si important. Sa vie de famille, lui permet de trouver le sourire, de respirer, pendant que son frère étouffe, sous le joug de son mentor.

Bennett Miller a pris le parti de ne montrer que le côté obscur de l’histoire, en gommant tout espoir d’évasion. On est comme Channing Tatum, enfermé dans la propriété de Steve Carell, couper du monde extérieur, des loisirs, de la vie. C’est un manipulateur, il nous étouffe, on est pris au piège et cette fin glaçante, enterrant le rêve américain en une image, s’imprègne durablement dans la rétine.

A travers ce drame, Bennett Miller apporte sa pierre à la démystification de ce pays, en mettant à mal le rêve américain, avec ce personnage de John Eleuthère du Pont. Steve Carell, Channing Tatum et Mark Ruffalo, livrent chacun, une immense performance. Même si le premier concoure pour l’oscar du meilleur acteur, c’est difficile de les dissocier, tant ils semblent indissociables l’un de l’autre.

C’est le film de ce début d’année, le coup de poing direct au foie, nous laissant au bord du ko, tant l’oxygène se faire rare, dans l’univers dérangeant et malsain, de cet homme, qui n’en a que l’apparence.

Fiche technique : Foxcatcher

USA – 2014
Réalisation : Bennett Miller
Scénario : E. Max Frye et Dan Futterman
Distribution : Channing Tatum, Steve Carell, Mark Ruffalo, Sienna Miller, Anthony Michael Hall, Vanessa Redgrave, Tara Subkoff et Lee Perkins
Musique : Mychael Danna et Rob Simonsen
Photographie : Greig Fraser
Montage : Jay Cassidy, Stuart Levy et Conor O’Neill
Production : Anthony Bregman, Megan Ellison et Bennett Miller
Sociétés de production : Annapurna Pictures et Likely Story
Société de distribution : Sony Pictures Classics
Durée : 130 minutes
Genre : drame, thriller
Date de sortie française : 21 Janvier 2015

The Man in The High Castle : le pilote, critique

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Adapter un roman n’est jamais une mince affaire, tout est question de choix. Choisir de garder certains personnages, d’en éliminer d’autres, de développer certaines intrigues et passer les secondaires sous silence, tout en gardant une cohérence de l’ensemble. Il faut donner au public l’impression qu’il a sous les yeux une œuvre entière qui ne souffre d’aucune coupe trop visible. Il arrive régulièrement que les scénaristes s’arrachent les cheveux pour traduire en image même les romans les plus simples, alors quand l’auteur s’appelle Phillip K. Dick, la tâche s’annonce déjà ardue dès les premières pages.

Synopsis: Suite à victoire de l’Axe en 1945, le monde est partagé entre l’empire Japonais et le Grand Reich. Les deux blocs maintiennent une entente cordiale, mais la santé déclinante d’Adolf Hitler et sa mort prochaine pourrait bien bouleverser cet équilibre fragile. Aux Etats-unis, côté japonais, plusieurs personnes mettent la main sur un film pirate, réalisé par le maître du haut château, un ermite reclus dans une forteresse imprenable dans les rocheuse. Un film absurde racontant un monde où les alliés aurait gagné la guerre…

Réécrire l’irréel…

Dick, c’est cet auteur mythique de science fiction dont l’œuvre géniale a souvent séduit les producteurs de cinéma, notamment ses anticipations du futur, mais qui pose problème avec ses obsessions. Le génie cache souvent une part sombre, dans ce cas ci, on a affaire à un homme paranoïaque et toxicomane, persuadé que le monde que l’on perçoit n’est qu’une illusion créée par le cerveau, les drogues lui permettant alors l’accès à de nouvelle strates de réalités. Un génie à la fois avant-gardiste et maudit, décédé en 1982, juste avant la sortie de Blade Runner, qui aurait pu le sortir de la misère, et fit véritablement connaître son œuvre dans le monde entier. Cette obsession de la frontière entre le réel et l’illusion est au centre de ses écrits ; ses personnages, ses univers, ses mondes… ne sont jamais véritablement ce qu’ils semblent de prime abord. La réalité n’est jamais figée et ne cesse de se retourner et de se tordre sur elle même. Tout ce qui fait l’essence de son œuvre… tout ce que le cinéma ne retiendra pas. Sauf quelques exemples, en général, Hollywood ne voit en ses écrits des pitch originaux propices à mettre en place des blockbuster d’anticipations simplistes dans des futurs aseptisés, en témoignent les affligeants Paycheck de John Woo ou Next de Lee Tamahori; même Minority report de Spielberg, s’il est de bonne facture, n’atteint pas le potentiel « mindfuckesque » de ses livres les plus fous. Cette adaptation de son plus célèbre roman, Le maître du haut château, changera-t-elle la donne ? Pas sur, mais laissons lui le bénéfice du doute.

Pour remettre dans le contexte, le monde décrit ici a pris un virage bien différent. Suite à la mort prématurée du président Roosevelt, les alliées ont perdu la seconde guerre mondiale, laissant le monde aux mains de l’empire du Japon et du troisième Reich. Les deux puissances se sont partagées les Etats-Unis et vivent à présent, dans un climat de guerre froide. Tandis que les Japonais favorisent l’intégration des peuples colonisés, le grand Reich continue sa politique de purification ethnique tout en étant divisé par une guerre de succession, Adolf Hitler étant à l’article de la mort. Ce qui fait plaisir dès le début, c’est la qualité de la production. Les décors sont réussis, créant une vision crédible des États-Unis sous domination Japonaise et Allemande. Pareil pour les costumes récréant une ambiance d’époque réussie. Les acteurs interprètent bien leur personnages, aucun ne sort véritablement du lot, mais leur jeu n’est pas non plus caricatural. La réalisation est plutôt efficace, prenant le temps de poser les enjeux pour la suite, sans précipitations. Le tout aidé par une lumière travaillée et une musique adéquate. Le générique est dans la veine de ceux d’HBO, assez graphique porté par un thème mélancolique, aux résonances germaniques (mais pas japonaise bizarrement). En vérité, ce pilote a deux défauts, en lien avec les libertés prises nécessaires à toute adaptation, mais qui pourrait porter préjudice à la qualité de l’ensemble.

Le premier se remarque dès l’introduction à New York, sous occupation allemande. Dans le roman de Dick, l’action se passe en zone Japonaise et en zone neutre (les montagnes rocheuses). La partie Nazie (le grand Reich), n’est évoquée qu’au travers de rumeurs, de journaux ou de reportages télévisés. Dans l’adaptation, elle nous est montrée directement et l’empire belliqueux n’est plus une menace sans visage, mais se trouve personnifié par l’officier SS américain John Smith, qui correspond a peu près à ce que l’on peu attendre d’un tel personnage. Machiavélique, cruel, manipulateur, sadique… bien interprété par Rufus Sewell (Hercules, Chevalier…) qui apparaît directement comme l’homme a abattre, le salaud qui tire les ficelles. Au travers de cette invention narrative, on ne peut s’empêcher d’y voir une intention mercantile. C’est difficile à dire, d’autres comme le réalisateur Hans Syberberg (Hitler, un film d’Allemagne) l’avait déjà remarqué, mais le Nazi… fait vendre. En effet, depuis les procès de Nuremberg ayant révélés toutes les horreurs commises par le troisième Reich, la figure du Nazi fascine par son inhumanité, elle est devenue l’incarnation parfaite du mal, un mal total que l’on arrive pas à cerner ou à comprendre. Le SS plus encore est la personification de cette horreur froide, légalisée et scientifiquement justifiée. Et cette fascination attire le public vers des films aussi divers que La Chute ou Iron Sky. Ainsi on peu comprendre le point de vue des producteurs. Comment produire une série qui parle du nazisme, sans en faire intervenir aucun à l’écran, et risquer ainsi de « décevoir » son audience? John Smith est la réponse, il donne au mal un visage à détester, à haïr comme le grand méchant irrécupérable qui manipule les autres personnages. On le sait que trop bien, les américains aiment donner des visages à des concepts, ils suffit de regarder les films de super héros d’aujourd’hui qui ne construisent leur super vilains qu’autour d’une idée fixe : le Joker de Batman est l’anarchie, Raz al’ gul est le fanatisme, le Mandarin d’Iron Man est le média détourné etc…, sans véritablement en développer d’autres facettes. Comme s’ils ne pouvait se satisfaire d’une menace déjà puissante attaquant sur plusieurs fronts. Il faut lui donner un nom, un corps, un épicentre, il faut un ennemi à abattre ! Cela semble être la seul raison d’existence de ce personnage, en plus de justifier les scènes d’action et de torture, qui se greffe un peu arbitrairement aux autres protagonistes du roman, déjà nombreux. Un peu comme un sceau d’ « authentique méchant depuis 1940 ». Il reste encore beaucoup d’axes narratifs à développer, pas sur que celui-ci soit des plus passionnant à suivre.

L’autre point qui pourrait faire défaut tient au nœud de l’intrigue lui même, celui qui lie tous les personnages : Le poids de la Sauterelle. Dans l’œuvre de Dick, il s’agit d’un roman dans le roman, écrit par un auteur de science-fiction mystérieux, qui vivrait reclus dans une forteresse (le haut château), décrivant un monde où les alliés auraient gagné la guerre. C’est dans cette géniale double uchronie que réside toute l’essence du livre et à partir de là que découlent les questionnements des personnages quand à la nature de leur réalité propre. Ici, le roman, qui se passe sous le manteau, est remplacé par un film d’actualité pirate fonctionnant sur le même principe. Un ajustement qui parait logique afin de conserver la puissance de la mise en abyme originelle, mais cela pourrait également être une fausse bonne idée mettant à mal la vraisemblance de l’ensemble. On peu en effet trouver crédible l’idée d’un roman écrit qui circule facilement de mains en mains, il ne faut à l’auteur qu’un stylo et du papier pour faire naître son monde alternatif. Mais si c’est un film, il faut le tourner, avec des protagonistes censés êtres mort (Roosevelt, Churchill, Staline…), dans des décors supposés être occupés par les Nazis (New York, Yalta…). Par quel moyens l’homme reclus dans sa forteresse aurait-il pu tourner ces films ?

De plus, les images montrées semblent décrire la guerre comme elle s’est déroulée dans notre réalité, ce qui n’est pas le cas du roman lu par les protagonistes du livre. Dans une idée de télescopage des dimensions, c’est encore une autre issue possible au conflit qui y est décrite, menant à une résolution particulièrement capillotractée. Le poids la sauterelle en version papier provoquait surtout la curiosité chez les personnages de tous bords qui s’étonnaient devant cette vision alternative du monde. Le problème avec le cinéma, c’est l’impression de réel qu’il donne au spectateur. Ainsi, les personnages qui visionnent le film ne cherchent pas véritablement à comprendre le pourquoi de cette œuvre, mais sont rapidement persuadés que c’est la vérité qui défile à l’écran et que le monde dans lequel ils vivent est un mensonge. On en revient au « ça a été » de l’image photographique défini par Roland Barthes : la photo ou le cinéma, en imprimant une trace sur pellicule, témoigne forcément de l’existence d’un fait révolu. Sauf que le livre imaginé par Dick dans son roman n’est pas la vérité dissimulée aux protagonistes qui aurait été modifié par un paradoxe temporel, il n’est qu’une possibilité parmi tant d’autres. Et surtout, la victoire de l’Axe sur le monde n’est pas le sujet principal de l’histoire, le moteur du Maître du Haut château c’est plutôt les variations et les formes multiples que peuvent prendre la réalité, et comment la création et les arts (Martiaux, sculpture, écriture…) permettent de contourner les règles de ce monde que l’on suppose figé et unique. En voulant jouer au plus malin, les scénaristes s’éloignent finalement de l’essence de l’œuvre de Dick et semblent s’être tirés une balle dans le pied. La question est de savoir comment réussiront-ils a se sortir d’un tel sac de nœud…

The Man in the High Castle possède des qualités évidentes, surtout visuelles, mais adapter Phillip K. Dick n’est pas si simple. les deux changements majeurs apportés à l’intrigue, et leurs développements par la suite, finiront par nous révéler si cette série va dans le mur ou si elle sera l’une des nouveautés majeures de l’année. Affaire à suivre donc.

The Man in the High Castle : Bande annonce

Fiche technique: Le Maître du Haut Château

Titre original : The Man in the High Castel
Genre : Drame, science-fiction
Créateur(s): Ridley Scott,
Pays d’origine : États-Unis
Date : 2015
Chaîne d’origine : Amazon
Épisodes : 1
Durée : 60 min
Statu : en cours
Avec : Alexa Davalos, Rupert Evans, Cary-Hiroyuki Tagawa, Rufus Sewell…

Nobody knows, un film de Hirokazu Kore Eda : Critique

Fragiles mais unis dans leur solitude, Akira, Kyoku, Sherigu, et Yuki sont quatre enfants, affiliés uniquement par le sang de leur mère, car tous de pères différents. Âgés de 4 à 12 ans, les traits fins, et les yeux flamboyants. Ils se retrouvent rapidement esseulés dans l’appartement dans lequel ils viennent d’emménager. Leur maman, entre deux emplois, entre deux amants, délègue aisément et avec une affligeante légèreté d’âme, la tâche de conduire cette petite famille. Les ainés, Akira et Kyoku vieux de leur unique décennie, s’occupent langoureusement des tâches ménagères, jour après jour, d’illusions en désillusions. Leur enfance, morte née, est rythmée au grès des va-et-vient, de plus en plus espacés, de leur génitrice. Aucun d’entre eux ne va à l’école, mais tous en meurent d’envie. Et seul Akira peut sortir de sa maison, puisque lui seul est officiellement connu du voisinage. Car pour une jeune femme seule, louer un appartement est plus facile lorsque l’on incarne une pérenne stabilité qu’un cirque itinérant. L’emménagement simulé, représentation factice d’un foyer heureux, met en scène Akira, élève studieux dont le père travail à l’étranger. Alors que deux de ses cadets sont cachés dans les valises et que la troisième attend à la gare. Pour assurer cette vacillante situation, des règles du jeu sont établies : on ne crie pas, on ne sort pas.

Inévitablement, après une énième escapade, l’aller de la mère sera sans retour. Laissant un peu d’argent, un peu d’espoir, mais très peu d’amour ; son « droit d’être heureuse » comme elle le dit calcinant ses devoirs, incendiant sa raison, carbonisant sa conscience, la pousse à l’inconcevable, la pousse à abandonner ses enfants. Comme un meuble encombrant, un pantalon trop grand, que l’on juge plus gênant qu’utile, et qu’on laisse derrière soit, délesté, mais avec sans doute une acide amertume de regret. Évidemment, on n’annonce pas aux quatre personnes que l’on a mise au monde, que l’on s’en va et qu’elles ne viennent pas. On dit que reviendra pour Noël, avec cette cruelle lâcheté qu’est le mensonge. Akira comprendra le premier, et il tentera de faire vivre ce mensonge le plus longtemps possible, de maintenir l’illusion, d’entretenir le foyer, vulgaire tas de cendre. Mais lorsque ils auront accepté, ou du moins réalisé l’irréalisable, ils s’ouvriront, bourgeonneront en quelque sorte, comme les mauvaises herbes qu’ils cultivent sur leur balcon. Peut être faneront-ils rapidement, mais ils auront vécu, enfants, ensemble.

Rarement le désespoir et l’espérance ne se sont confondus dans une telle justesse. Où l’élégante innocence, mère de tous les maux d’une fratrie abandonnée, les jette dans le puits sans fond qu’est l’ignorance et la misère. Hirokazu Kore Eda ; dont l’atomisation de la famille nucléaire lui est un sujet cher, a par la suite réalisé le très délicat Tel père, tel fils (2013) où deux familles radicalement différentes apprenaient que leur enfant respectif avait été échangé à la naissance. Les deux films ont été présentés à Cannes, remportant dans un premier temps, la palme de la meilleur interprétation masculine pour le rôle d’Akira (Yûya Yagira) puis 10 ans plus tard le prix du jury.

Dans Nobody Knows, Kore Eda prend sont temps, s’attarde, s’arrête parfois même, voulant à tout prix graver l’histoire de ces quatre enfants. Bouleversant de sincérité et d’intimité ce triste conte moderne, malheureusement inspiré de faits réels, disperse de vrais moments de grâce. Il y plane une ambiance grave, légère, qui règne pendant plus de deux heures, où trône amicalement une déchéance annoncée. Les factures s’amoncèlent et les mains tendues se font rares, pourtant, toujours, dans leurs yeux, dans leurs sourires, persiste cette ineffable espérance. Non pas de retrouver leur mère, non pas de retrouver une vie normale, seulement de continuer ainsi, surfer sur leur invisibilité, dormir sur leur innocence. Dans ce huis clos à ciel ouvert, à la fois prison et royaume, naissent et meurent les attentes et les craintes. Et dans cette cité urbaine, fière mais recroquevillée, se déploie ce petit monde, cette auto gestion fraternelle. Sous une photo irradiante, auréolant l’enfance qui continue de jouer malgré tout, la lumière qui surabonde, hâle ces silhouettes dont on ne sait pas si elles sont perdues. La caméra traque le moindre échange, la moindre complicité, visant les mains, les doigts, les ongles qui se salissent en même temps que leur avenir s’obscurcit. Et on se demande ce que l’on souhaite pour eux, un refuge, un parent… Et on espère. On désespère surtout, de l’aide qui ne vient pas, des regards qui se détournent, de cette cécité générale. On se demande ce qui est le pire, les voisins, les amis, tous les autres ? Ceux qui ne voient pas. Ceux qui ne savent pas.

 Nobody knows ( bande annonce VOST )

Noboby Knows : Fiche technique

Réalisateur: Hirokazu Kore Eda
Nationalité: Japonaise
Scénariste: Hirokazu Kore Eda
Distribution: Akira: Yuya Yagira, Kyoko: Ayu Kitaura;,Shigeru: Hiei Kimura, Yuki: Momoko Shimizu,Saki : Hanae Kan: Keiko: You
Musique: Titi Matsumura et Gonzalez Mikami
Photographie: Yutaka Yamasaki
Production: Hirokazu Kore Eda, Toshiro Uratani, et Yutaka Shigenobu
Genre: Drame
Durée: 141 minutes
Date de sortie: Japon: 7 aout 2004/ France: 10 novembre 2004
Box office France: 163 073 entrées

Invincible de Angelina Jolie : Critique

Invincible : Un exercice d’autocélébration nationale indigeste et daté

Synopsis: L’incroyable destin du coureur olympique et héros de la Seconde Guerre mondiale Louis « Louie » Zamperini dont l’avion s’est écrasé en mer en 1942, tuant huit membres de l’équipage et laissant les trois rescapés sur un canot de sauvetage où deux d’entre eux survécurent 47 jours durant, avant d’être capturés par la marine japonaise et envoyés dans un camp de prisonniers de guerre.

Auréolé outre-Atlantique d’un retour autant critique que public dithyrambique, le plaçant derechef comme un solide concurrent aux Oscars, et ce malgré son absence manifeste aux Golden Globes, Invincible (en VO Unbroken) s’affichait au fur et à mesure de sa promotion teintée d’autocélébration héroïco-centrée, comme une réponse contemporaine et actualisée des odes à l’humain et à la guerre, comme le furent avant Lawrence d’Arabie du grand David Lean ou Mémoires de Nos Pères du tout aussi grand Clint Eastwood.

2 grands noms, si ce n’est légendes auxquelles Angelina Jolie a souhaité se confronter, voire se conformer à travers une histoire sacrant plus que jamais la résistance et la puissance de l’être humain à travers ses moments les plus sombres. Un souhait honnête, se plaçant au diapason de la carrière de la metteuse en scène, qui a entamé au cours de la dernière décennie, une transformation radicale, la faisant se muer d’une jeune actrice rebelle, tatouée et très extravertie, à un modèle d’humanisme, de féminité et d’engagement, n’hésitant pas à troquer ses robes affriolantes pour des tenues d’ambassadrice de bonne volonté de l’ONU tout en arpentant les contrées meurtries par les guerres civiles que sont le Darfour, la Namibie ou encore la Thaïlande.

A travers ce combat de tous les instants, occupant maintenant une très grande partie de sa vie, s’est aussi affirmé ses besoins de cinéma. Des besoins, qui là encore, se devaient d’illustrer le profond penchant humaniste qu’elle a endossé. Des besoins qui ont ainsi donné un premier long métrage difficile, ambitieux et accompli avec son remarqué Au Pays du Sang et du Miel, évocation douloureuse et exacerbée d’un amour impossible sur fond de guerre de Bosnie. On n’en retiendra au final que très peu, si ce n’est une prédisposition à enchaîner sur un futur long-métrage, les tenants d’une ambitieuse fresque sacrant l’humain : la guerre.

On le sait la guerre a toujours revêtuoripeaux de changements sur les personnes s’y engageant. Rite initiatique, passage à l’âge adulte, affirmation de valeurs, autant de dénominations tendant à se rapprocher inexorablement d’une amère vérité : la guerre altère les perceptions, révèle des comportements cachés et détruit autant psychologiquement que physiquement. Un constat alarmant quoique prévisible, pourtant initiateur de certaines des plus belles et des plus héroïques histoires que peut recenser un conflit.

Comment ainsi oublier la trame du Il faut Sauver le Soldat Ryan, qui malgré son caractère fictive, n’en est pas moins inspirée d’une histoire somme toute réelle ? Ou celle du prochain The Imitation Game avec le mathématicien méconnu Alan Turing ayant par son travail contribué à la victoire des Alliés ? Autant d’histoires que la Seconde Guerre Mondiale renferme en elle, et qui parfois, au hasard d’un coup de chance peuvent se voir remises sur le devant de la scène, tant pour raviver la mémoire du soldat que pour constituer un legs historique ou une preuve intrinsèque de la puissance de l’être humain. L’occasion ainsi pour Angie de pouvoir affirmer plus que jamais ses envies.

Et à bien des égards, celle d’Invincible se voulait davantage comme un manifeste de l’humain et de sa force que comme une vaine itération de la toute-puissance de l’armée américaine, parachevant de la sorte le questionnement humaniste plus qu’apparent d’Angelina Jolie, sachant conjuguer affirmation de la primauté de l’humain autant hors que face caméra. Car, alors que le film pose sa trame dans le Pacifique, proche pourrait-on penser de Guadalcanal ou des plages d’Iwo Jima, c’est avant tout un soldat qui occupe l’écran. Un soldat italo-américain qui plus est promis à un destin hors du commun et qui a pourtant dû attendre sagement près d’un demi-siècle avant de se voir porté à l’écran. Son nom : Louis Zamperini.

L’Histoire avec un grand H

Véritable arlésienne car acquise par les studios Universal dès 1957, l’histoire de Louie Zamperini avait ainsi tout d’une histoire à l’américaine, convoquant autant abnégation, courage que réussite. Des éléments déjà grandiloquent auxquels il faudra ajouter un élément de taille et non des moindres : sa véracité. Car ce qui force le respect avec l’histoire de ce jeune italo-américain, c’est bel et bien de savoir qu’elle est réelle. Et à la vue de cette vie, facile est de comprendre pourquoi les studios de cinéma et finalement Angelina Jolie ont su voir dans ce récit de guerre hors norme un fascinant morceau d’Histoire à raconter.

Car encore relativement méconnu sur le vieux continent, ce qui constitue une tare, tant le parcours de cet Italo-Américain laisse pantois et admiratif, l’histoire de Louie Zamperini a tout d’une épopée humaine où coïncident force, endurance et courage.

Issue de la vague d’immigration italo-américaine du début du 20ème siècle, le jeune Louie Zamperini nous est ainsi montré d’emblée comme un garçon à problème. Violent, rebelle, et se voulant déjà comme un adulte, celui-ci est montré dans ses moins bons moments, faits d’incertitude, d’illégalité, le tout saupoudré d’un étrange sentiment, qui au fur et à mesure du développement du récit, s’éclaircira jusqu’à apparaitre en pleine lumière : sa hargne. Le poussant à ne jamais baisser les bras et à ne pas laisser tomber, cette hargne va devenir l’atout de ce jeune homme pour qui sa frêle condition physique et son statut social ont fait naitre une rage, qu’il parviendra à canaliser par la course à pied.

Une discipline physique illustrant l’extrême motivation de cet homme qui en ce sport trouvera son exutoire et sa manière d’échapper à la rue qui lui tendait si injustement les bras tout en le transformant en légende vivante, quand en 1936, il foulera la piste des Jeux Olympiques de Berlin, avant de s’envoler dans les airs du Pacifique, pour participer à la Seconde Guerre Mondiale.

Une guerre, qu’il passera un temps dans les airs avant de voir son avion abattu par l’armée japonaise au cours d’un raid aérien, le laissant lui, ainsi que deux amis, errer dans un canot de sauvetage, 47 jours durant, à l’assaut du soleil, des requins et de la soif ; avant de se voir très injustement encore interné dans un camp de prisonniers japonais, où il subira bien évidemment les brimades de certains, trop heureux de compter un athlète olympique dans leurs rangs.

Quand la fascination vire à l’obsession.

Toutefois, à la vue de ce projet à l’apparence inoubliable, une question demeurait en suspens : un destin extraordinaire suffit-il pour en faire un film extraordinaire ?

Là, était toute la question. Car Invincible, de par les nombreux choix animant sa mise en scène et de par les thématiques qu’il cherchait à aborder prenait de nombreux risques.

Car en cherchant à compiler autant les errances de l’enfance, la question de l’immigration, que le récit de survie exemplaire, tout en omettant d’induire une quelconque remise en question des personnages qu’elle filme, laissant ainsi planer le plus parfait manichéisme sur l’ensemble, Angelina Jolie, malgré son ambition et ses envies, ne détourne que très peu des autres parangons du genre.

Pire, vu son souhait vif, si ce n’est ardent de proposer qu’uniquement la vérité, comme indiqué par son écriteau « a true story« , différant déjà des cadors américains en la matière, apposant le « inspired by«  comme preuve de modifications stylistiques ou artistiques, elle laisse dérouler une intrigue, belle sur le papier, mais ne présentant au demeurant aucun potentiel cinématographique, ne se résumant qu’à un empilement de scènes, tantôt héritées du passé, tantôt du présent, sublimé par le travail de Roger Deakins (Skyfall, Fargo), chef opérateur, qui sait à tout instant illustrer la petitesse de l’homme face au géant combat qui s’offre à lui, mais entachée par une mise en scène virant à l’obsession voire l’admiration béate.

Manquant alors clairement de recul sur son œuvre, Jolie en vient à appuyer inutilement de sous-propos héroïques une mise en scène déjà référencée et qui n’a pour but que d’exposer un pur produit de l’Amérique triomphante, engoncé finalement dans linéarité odieuse, paralysant le récit fait de fulgurance visuelle, pauvreté verbale et ficelles scénaristiques usées jusqu’à la corde.

On en retiendra alors une reconstitution plutôt honnête et des acteurs engagés, jouant dans une ode au dépassement de soi inégale dont la forme fait cruellement défaut à la beauté du fond, rendant ce morceau d’Histoire ainsi assimilable à une gentille hagiographie d’un personnage en tout point de vue exceptionnel, exposé à un long calvaire doloriste autocélébrateur.

Invincible – Bande annonce officielle VOST

Fiche technique: Invincible (Unbroken)

États-Unis – 2014
Réalisation: Angelina Jolie
Scénario: William Nicholson, Richard LaGravenese, Joel Coen, Ethan Coen
d’après: le livre de: Laura Hillenbrand
Interprétation: Jack O’Connell (Louis Zamperini), Domhnall Gleeson (Russell Allen « Phil » Phillips), Garrett Hedlund (Commandant John Fitzgerald), Jai Courtney (Hugh « Cup » Cuppernell), Miyavi (Mutsushiro Watanabe), Finn Wittrock (Francis « Mac » McNamara), Maddalena Ischiale (Louise Zamperini), Vincenzo Amato (Anthony Zamperini)…
Photographie sous-marine: Simon Christidis
Distributeur: Universal Pictures International France
Date de sortie: 7 janvier 2015
Durée: 2h17
Genre:
Image: Roger Deakins
Montage: Tim Squyres, William Goldenberg
Musique: Alexandre Desplat
Producteur: Matthew Baer, Angelina Jolie, Erwin Stoff, Clayton Townsend
Production: Universal Pictures, 3 Arts Entertainment, Legendary Pictures, Jolie Pas

La Dame en Noir 2 : L’Ange de la Mort, un film de Tom Harper – Critique

Véritable institution de l’horreur à la gothique dans les années 50 à 70, la Hammer a donné vie à nombre de monstres populaires sur grand écran, avant de connaître le déclin dans les années 80. Revenus sur le devant de la scène il y a deux ans grâce à La Dame en Noir, film sympathique doté d’un budget minuscule, les studios ont décidé de poursuivre la stratégie qui leur a apporté le succès.

Synopsis : Pendant la Seconde Guerre mondiale, huit écoliers accompagnés par la directrice de l’école et une jeune enseignante, quittent Londres pour se mettre à l’abri dans le petit village de Crythin Gifford. Ils s’installent dans une vieille demeure sur une petite île au large de la côte. Leur présence va bientôt réveiller une épouvantable force maléfique…

La relique de la mort

Fort de recettes record de plus de 130 millions de dollars à travers le monde (record pour la Hammer, s’entend), les producteurs ont rapidement mis en chantier une suite, centré sur le même « monstre » qui terrorisait Daniel Radcliffe. Voici donc La Dame en Noir partie pour devenir la nouvelle égérie du groupe. Pour combien de temps encore ?

Le spectre de l’ennui

L’entreprise est en effet délicate. Combien de franchises se sont ainsi créées qui ne finissaient pas par sombrer dans le ridicule ou la lassitude du spectateur après le film de trop (voire les deux ou trois) ? D’autant que, s’il pouvait paraître rafraîchissant de voir enfin surgir un film qui s’éloigne un peu du style en vogue aux États-Unis, La Dame en Noir premier du nom n’était pas non plus un chef d’oeuvre du genre. L’ambiance gothique était travaillée, peut-être un peu trop, et les montées d’adrénaline se faisaient souvent attendre. Le second film, bien entendu, reprend plus ou moins les mêmes recettes, et tente de les moderniser en transportant l’action quarante ans plus tard, en pleine Seconde Guerre Mondiale.

Un cadre qui aurait pu servir de toile de fond à une réflexion sur la cruauté de la guerre et ses premières victimes : les enfants, comme le faisait si bien Guillermo Del Toro dans l’excellent Labyrinthe de Pan. Las, le conflit n’est ici qu’une toile de fond, et une excuse pour une histoire un peu ridicule de jeunes orphelins éloignés de la zone des conflits dans une maison déserte. Une idée qui tourne vite mal, on s’en doute, et qui paraît si peu crédible que même certains personnages vont s’en étonner. Autre problème, si le huis-clos fonctionnait déjà difficilement dans le premier opus, il explose ici carrément en vol, et le dernier tiers devient franchement risible.

La maison est en carton

Non pas que le reste du film soit un exemple non plus. La réalisation de Tom Harper peine à provoquer des frissons, quelques idées sont à noter qui pourraient être intéressantes, mais celui-ci a trop souvent à retomber dans le cliché. On a l’impression d’avoir déjà vu certains plans des milliers de fois, et le rythme du scénario est bien trop lent pour permettre des montées d’angoisse. Du coup, pour compenser, Harper tombe dans la facilité en utilisant le raccourci favori de tout bon réalisateur de film d’horreur feignant : le jump-scare. Certes, il en abuse moins que d’autres, mais ceux-ci sont tellement risibles qu’ils provoquent l’effet inverse de celui recherché.

L’esthétique gothique, elle, est toujours là, plutôt bien mise en avant par une photographie soignée, malgré dix premières minutes un peu délicates. Dommage qu’elle ne suffise plus à assurer l’ambiance, comme c’était le cas dans le premier volet. À ce rythme-là, il a peu de chances que La Dame en Noir rejoigne les rangs des monstres classiques de la Hammer, aux côtés des Dracula, Frankenstein et autres momies…

La Dame en Noir 2 – Fiche Technique

Angleterre – 2014/Titre orignal: The Woman in Black 2: Angel of Death
Genre : Horreur, Thriller
Réalisateur : Tom Harper
Scénariste : Jon Crooker, d’après l’oeuvre de Susan Hill
Distribution : Phoebe Fox (Eve Parkins), Helen McCrory (Jean Hogg), Jeremy Irvine (Harry Burnstow), Oaklee Pendergast (Edward)
Producteurs : Simon Oakes, Tobin Armbrust, Ben Holden Richard Jackson
Directeur de la photographie : George Steel
Compositeur : Marco Beltrami
Monteur : Mark Eckersley
Production : Hammer Films Production, Talisman Productions
Distributeur : Metropolitan FilmExport

Taken 3, un film d’Olivier Megaton : Critique

Taken 3, : Une copie du Fugitif divertissante mais mal réalisée

Synopsis : Après un retour au calme avec sa famille, l’ex agent spécial Bryan Mills est de nouveau confronté à un tragique incident lorsque celui-ci constate la mort de Lenore son ex-femme. Alors que la police prend en charge l’enquête et arrête Bryan, il réussit à s’échapper. Désormais traqué, il n’a plus d’autres choix que de fuir, forcé de faire la lumière sur le crime dont on l’accuse et découvrir le véritable meurtrier…

Après la trilogie du Transporteur, Taken est devenue la franchise la plus lucrative d’EuropaCorp. Il faut dire que le premier, même s’il avait été boudé par la presse lors de sa sortie en salles, avait tous les ingrédients pour être un divertissement sympathique : un héros charismatique, une mise en scène très énergique, de l’action à gogo… Des atouts que n’avait pas su reprendre convenablement la suite, se présentant alors comme un vulgaire copié-collé mollasson et bien trop invraisemblable du précédent long-métrage. De quoi appréhender ce Taken 3, concocté par la même équipe que le 2 et qui se vante de retrouver Liam Neeson en tête d’affiche après que ce dernier ait accepté un gros chèque de la part de la production. Un nouveau produit purement commercial estampillé EuropaCorp et bâclé jusqu’à la moelle ? Pas tant que cela !

La première cible des cinéphiles purs et durs sera sans nul doute le scénario, comme souvent chez Besson. En même temps, comment ne pas pester devant autant de clichés, d’invraisemblances et de manque d’originalité et d’âme ? C’est sûr que de ce point de vue-là, les Taken sont de très mauvais films. Mais jamais un opus n’a prétendu être autre chose qu’un divertissement. Il suffit de voir le premier film, qui faisait rapidement entrer le spectateur dans le feu de l’action sans que celui-ci ait le temps de reprendre son souffle. Alors ne blâmer pas Taken 3 pour son script dit « bidon », il n’a nullement l’intention d’être à la hauteur d’un Shakespeare. Juste l’ambition de divertir, ni plus ni moins, et il s’en sort pas trop mal grâce à son concept : ne pas reprendre la trame scénaristique du premier film (pays étranger, enlèvement, le héros tue tout le monde et sauve ses proches), chose qu’avait fait le 2. Taken 3 fait partir la franchise sur de nouvelles bases et c’est plutôt rafraîchissant. Alors oui, le film se présente comme une pâle copie du Fugitif (et pas dans les plus petits détails), recycle pas mal de séquences issues d’autres divertissements (dont un final qui rappelle celui du Transporteur 2) et ne cache pas ses invraisemblances même vis-à-vis de la saga (le fait d’avoir un Stuart rajeuni par rapport au premier Taken). Mais il remplit son cahier des charges en livrant au public une enquête simple et entraînante à suivre, tout en s’intéressant aux personnages et rendant leurs enjeux plus intéressants à suivre. Sans oublier quelques références bienvenues aux autres opus, comme la réplique « Bonne chance ! ». Chose que Taken 2 n’avait pas réussi à faire, et c’est déjà ça !

Ensuite, d’autres spectateurs critiqueront le fait de retrouver l’oscarisé Liam Neeson dans un énième rôle d’ex-agent badass au bout du rouleau. Il est vrai que l’acteur est abonné à ce type de personnage depuis – tiens, tiens ! – le premier Taken (soit 2008). Mais en même temps, les gens semblent beaucoup l’apprécier dans ce genre de divertissement, il est donc normal que les producteurs se l’arrachent dans des longs-métrages de ce calibre. Et même s’il se retrouve à cachetonner comme un certain Nicolas Cage, Neeson reste bien plus prestigieux que ce dernier. Taken 3 en est le nouvel exemple en date : le comédien ne crève pas l’écran niveau interprétation, cela va de soit, mais son charisme reste intact et sa façon de jouer est assez bonne pour que le public s’attache à lui. Quant aux autres comédiens (Forest Whitaker, Maggie Grace…), ils sont loin du cabotinage habituel des productions Besson et cela fait plaisir à voir.

Le gros défaut de Taken 3 revient néanmoins à son réalisateur Olivier Megaton, qui avait déjà massacré le travail de Pierre Morel (cinéaste du premier opus), avec la suite. Celui qui pourrait être nommé comme le recycleur de Besson, ne s’occupant que de suites de franchises (Le Transporteur 3, Taken 2 et 3) ou bien de projets lointains (Colombiana, un temps annoncé comme la séquelle de Léon portant sur le personnage Mathilda), s’est nettement amélioré par rapport au film précédent, il faut bien l’avouer : les séquences d’action sont plus énergiques, plus entraînantes et plus palpitantes, à tel point que vous verrez des course-poursuites avec des voitures valdinguant dans les airs et des explosions à tout-va. Même les scènes au corps-au-corps se révèlent bien plus percutantes, sans que cela n’atteigne le niveau du premier film. Mais cela n’enlève rien au fait qu’Oliver Megaton est un mauvais réalisateur. Parce qu’il livre un divertissement à la mise en scène impersonnelle aux allures de clips ? Toutes les productions Besson possèdent cette étiquette. Non, le problème est que le bonhomme ne sait pas faire un film d’action. Atteint d’une mollesse extrême dans Taken 2, il plonge ici dans le too much question dynamisme : la caméra tremble dans tous les sens faisant perdre les points de repère spatio-temporels aux spectateurs, pour finaliser le tout par un montage qui enchaîne des plans d’une durée inférieure à une seconde chacun. Le résultat est tout simplement illisible et fait perdre le fil des séquences du film, même quand l’action ne pointe pas encore le bout de son nez, toujours à cause de ce montage qui semble sauter du coq à l’âne bien trop souvent (cela se remarque dans l’introduction du film). Si Taken 3 ne se montre pas à la hauteur du 1 à son tour, c’est encore une fois la faute à ce cinéaste que semble pourtant apprécier Luc Besson au point de lui donner la plupart de ses productions à réaliser.

Cela ne fait aucun doute, Taken 3 n’est pas le meilleur film d’action, perdant ses nombreux atouts de divertissement bien calibré dans une réalisation véritablement mauvaise. Mais la catastrophe qu’avait été Taken 2 est évitée haut la main, grâce à un scénario qui oriente la saga sur de nouveaux horizons, du peps et un Liam Neeson toujours aussi charismatique, permettant au film de n’être jamais ennuyeux (c’est toujours mieux quExpendables 3 et Lucy). Taken 3, le dernier de la franchise ? À en croire le comédien et le chiffre que fera ce long-métrage au box-office, il faudra bien s’attendre à ce qu’un quatrième opus voit le jour. Pourquoi pas ? Du moment que Besson trouve un autre réalisateur ou fasse de nouveau appel à Pierre Morel, aucune raison d’être contre !

Taken 3 – Bande-annonce

Fiche technique – Taken 3

France – 2015
Réalisation : Olivier Megaton
Scénario : Luc Besson et Robert Mark Kamen
Interprétation : Liam Neeson (Bryan Mills), Maggie Grace (Kim Mills), Forest Whitaker (Franck Dotzel), Famke Janssen (Lenore Mills), Dougray Scott (Stuart St. John), Leland Orser (Sam Gilroy), Sam Spruell (Oleg Malankov), Don Harvey (Garcia)…
Date de sortie : 21 janvier 2015
Durée : 1h49
Genre : Action
Image : Eric Kress
Décors : Sébastien Inizan
Costumes : Olivier Bériot
Montage : Audrey Simonaud et Nicolas Trembasiewicz
Musique : Nathaniel Méchaly
Budget : 48 M$
Producteurs : Luc Besson et Michael Mandaville
Productions : EuropaCorp et M6 Films
Distributeur : EuropaCorp Distribution

Auteur de la critique : Sebi Spilbeurg