The Man in The High Castle : le pilote, critique

Adapter un roman n’est jamais une mince affaire, tout est question de choix. Choisir de garder certains personnages, d’en éliminer d’autres, de développer certaines intrigues et passer les secondaires sous silence, tout en gardant une cohérence de l’ensemble. Il faut donner au public l’impression qu’il a sous les yeux une œuvre entière qui ne souffre d’aucune coupe trop visible. Il arrive régulièrement que les scénaristes s’arrachent les cheveux pour traduire en image même les romans les plus simples, alors quand l’auteur s’appelle Phillip K. Dick, la tâche s’annonce déjà ardue dès les premières pages.

Synopsis: Suite à victoire de l’Axe en 1945, le monde est partagé entre l’empire Japonais et le Grand Reich. Les deux blocs maintiennent une entente cordiale, mais la santé déclinante d’Adolf Hitler et sa mort prochaine pourrait bien bouleverser cet équilibre fragile. Aux Etats-unis, côté japonais, plusieurs personnes mettent la main sur un film pirate, réalisé par le maître du haut château, un ermite reclus dans une forteresse imprenable dans les rocheuse. Un film absurde racontant un monde où les alliés aurait gagné la guerre…

Réécrire l’irréel…

Dick, c’est cet auteur mythique de science fiction dont l’œuvre géniale a souvent séduit les producteurs de cinéma, notamment ses anticipations du futur, mais qui pose problème avec ses obsessions. Le génie cache souvent une part sombre, dans ce cas ci, on a affaire à un homme paranoïaque et toxicomane, persuadé que le monde que l’on perçoit n’est qu’une illusion créée par le cerveau, les drogues lui permettant alors l’accès à de nouvelle strates de réalités. Un génie à la fois avant-gardiste et maudit, décédé en 1982, juste avant la sortie de Blade Runner, qui aurait pu le sortir de la misère, et fit véritablement connaître son œuvre dans le monde entier. Cette obsession de la frontière entre le réel et l’illusion est au centre de ses écrits ; ses personnages, ses univers, ses mondes… ne sont jamais véritablement ce qu’ils semblent de prime abord. La réalité n’est jamais figée et ne cesse de se retourner et de se tordre sur elle même. Tout ce qui fait l’essence de son œuvre… tout ce que le cinéma ne retiendra pas. Sauf quelques exemples, en général, Hollywood ne voit en ses écrits des pitch originaux propices à mettre en place des blockbuster d’anticipations simplistes dans des futurs aseptisés, en témoignent les affligeants Paycheck de John Woo ou Next de Lee Tamahori; même Minority report de Spielberg, s’il est de bonne facture, n’atteint pas le potentiel « mindfuckesque » de ses livres les plus fous. Cette adaptation de son plus célèbre roman, Le maître du haut château, changera-t-elle la donne ? Pas sur, mais laissons lui le bénéfice du doute.

Pour remettre dans le contexte, le monde décrit ici a pris un virage bien différent. Suite à la mort prématurée du président Roosevelt, les alliées ont perdu la seconde guerre mondiale, laissant le monde aux mains de l’empire du Japon et du troisième Reich. Les deux puissances se sont partagées les Etats-Unis et vivent à présent, dans un climat de guerre froide. Tandis que les Japonais favorisent l’intégration des peuples colonisés, le grand Reich continue sa politique de purification ethnique tout en étant divisé par une guerre de succession, Adolf Hitler étant à l’article de la mort. Ce qui fait plaisir dès le début, c’est la qualité de la production. Les décors sont réussis, créant une vision crédible des États-Unis sous domination Japonaise et Allemande. Pareil pour les costumes récréant une ambiance d’époque réussie. Les acteurs interprètent bien leur personnages, aucun ne sort véritablement du lot, mais leur jeu n’est pas non plus caricatural. La réalisation est plutôt efficace, prenant le temps de poser les enjeux pour la suite, sans précipitations. Le tout aidé par une lumière travaillée et une musique adéquate. Le générique est dans la veine de ceux d’HBO, assez graphique porté par un thème mélancolique, aux résonances germaniques (mais pas japonaise bizarrement). En vérité, ce pilote a deux défauts, en lien avec les libertés prises nécessaires à toute adaptation, mais qui pourrait porter préjudice à la qualité de l’ensemble.

Le premier se remarque dès l’introduction à New York, sous occupation allemande. Dans le roman de Dick, l’action se passe en zone Japonaise et en zone neutre (les montagnes rocheuses). La partie Nazie (le grand Reich), n’est évoquée qu’au travers de rumeurs, de journaux ou de reportages télévisés. Dans l’adaptation, elle nous est montrée directement et l’empire belliqueux n’est plus une menace sans visage, mais se trouve personnifié par l’officier SS américain John Smith, qui correspond a peu près à ce que l’on peu attendre d’un tel personnage. Machiavélique, cruel, manipulateur, sadique… bien interprété par Rufus Sewell (Hercules, Chevalier…) qui apparaît directement comme l’homme a abattre, le salaud qui tire les ficelles. Au travers de cette invention narrative, on ne peut s’empêcher d’y voir une intention mercantile. C’est difficile à dire, d’autres comme le réalisateur Hans Syberberg (Hitler, un film d’Allemagne) l’avait déjà remarqué, mais le Nazi… fait vendre. En effet, depuis les procès de Nuremberg ayant révélés toutes les horreurs commises par le troisième Reich, la figure du Nazi fascine par son inhumanité, elle est devenue l’incarnation parfaite du mal, un mal total que l’on arrive pas à cerner ou à comprendre. Le SS plus encore est la personification de cette horreur froide, légalisée et scientifiquement justifiée. Et cette fascination attire le public vers des films aussi divers que La Chute ou Iron Sky. Ainsi on peu comprendre le point de vue des producteurs. Comment produire une série qui parle du nazisme, sans en faire intervenir aucun à l’écran, et risquer ainsi de « décevoir » son audience? John Smith est la réponse, il donne au mal un visage à détester, à haïr comme le grand méchant irrécupérable qui manipule les autres personnages. On le sait que trop bien, les américains aiment donner des visages à des concepts, ils suffit de regarder les films de super héros d’aujourd’hui qui ne construisent leur super vilains qu’autour d’une idée fixe : le Joker de Batman est l’anarchie, Raz al’ gul est le fanatisme, le Mandarin d’Iron Man est le média détourné etc…, sans véritablement en développer d’autres facettes. Comme s’ils ne pouvait se satisfaire d’une menace déjà puissante attaquant sur plusieurs fronts. Il faut lui donner un nom, un corps, un épicentre, il faut un ennemi à abattre ! Cela semble être la seul raison d’existence de ce personnage, en plus de justifier les scènes d’action et de torture, qui se greffe un peu arbitrairement aux autres protagonistes du roman, déjà nombreux. Un peu comme un sceau d’ « authentique méchant depuis 1940 ». Il reste encore beaucoup d’axes narratifs à développer, pas sur que celui-ci soit des plus passionnant à suivre.

L’autre point qui pourrait faire défaut tient au nœud de l’intrigue lui même, celui qui lie tous les personnages : Le poids de la Sauterelle. Dans l’œuvre de Dick, il s’agit d’un roman dans le roman, écrit par un auteur de science-fiction mystérieux, qui vivrait reclus dans une forteresse (le haut château), décrivant un monde où les alliés auraient gagné la guerre. C’est dans cette géniale double uchronie que réside toute l’essence du livre et à partir de là que découlent les questionnements des personnages quand à la nature de leur réalité propre. Ici, le roman, qui se passe sous le manteau, est remplacé par un film d’actualité pirate fonctionnant sur le même principe. Un ajustement qui parait logique afin de conserver la puissance de la mise en abyme originelle, mais cela pourrait également être une fausse bonne idée mettant à mal la vraisemblance de l’ensemble. On peu en effet trouver crédible l’idée d’un roman écrit qui circule facilement de mains en mains, il ne faut à l’auteur qu’un stylo et du papier pour faire naître son monde alternatif. Mais si c’est un film, il faut le tourner, avec des protagonistes censés êtres mort (Roosevelt, Churchill, Staline…), dans des décors supposés être occupés par les Nazis (New York, Yalta…). Par quel moyens l’homme reclus dans sa forteresse aurait-il pu tourner ces films ?

De plus, les images montrées semblent décrire la guerre comme elle s’est déroulée dans notre réalité, ce qui n’est pas le cas du roman lu par les protagonistes du livre. Dans une idée de télescopage des dimensions, c’est encore une autre issue possible au conflit qui y est décrite, menant à une résolution particulièrement capillotractée. Le poids la sauterelle en version papier provoquait surtout la curiosité chez les personnages de tous bords qui s’étonnaient devant cette vision alternative du monde. Le problème avec le cinéma, c’est l’impression de réel qu’il donne au spectateur. Ainsi, les personnages qui visionnent le film ne cherchent pas véritablement à comprendre le pourquoi de cette œuvre, mais sont rapidement persuadés que c’est la vérité qui défile à l’écran et que le monde dans lequel ils vivent est un mensonge. On en revient au « ça a été » de l’image photographique défini par Roland Barthes : la photo ou le cinéma, en imprimant une trace sur pellicule, témoigne forcément de l’existence d’un fait révolu. Sauf que le livre imaginé par Dick dans son roman n’est pas la vérité dissimulée aux protagonistes qui aurait été modifié par un paradoxe temporel, il n’est qu’une possibilité parmi tant d’autres. Et surtout, la victoire de l’Axe sur le monde n’est pas le sujet principal de l’histoire, le moteur du Maître du Haut château c’est plutôt les variations et les formes multiples que peuvent prendre la réalité, et comment la création et les arts (Martiaux, sculpture, écriture…) permettent de contourner les règles de ce monde que l’on suppose figé et unique. En voulant jouer au plus malin, les scénaristes s’éloignent finalement de l’essence de l’œuvre de Dick et semblent s’être tirés une balle dans le pied. La question est de savoir comment réussiront-ils a se sortir d’un tel sac de nœud…

The Man in the High Castle possède des qualités évidentes, surtout visuelles, mais adapter Phillip K. Dick n’est pas si simple. les deux changements majeurs apportés à l’intrigue, et leurs développements par la suite, finiront par nous révéler si cette série va dans le mur ou si elle sera l’une des nouveautés majeures de l’année. Affaire à suivre donc.

The Man in the High Castle : Bande annonce

Fiche technique: Le Maître du Haut Château

Titre original : The Man in the High Castel
Genre : Drame, science-fiction
Créateur(s): Ridley Scott,
Pays d’origine : États-Unis
Date : 2015
Chaîne d’origine : Amazon
Épisodes : 1
Durée : 60 min
Statu : en cours
Avec : Alexa Davalos, Rupert Evans, Cary-Hiroyuki Tagawa, Rufus Sewell…

Festival

Cannes 2026 : Fatherland, l’exil sans fin

Dans Fatherland, présenté à Cannes 2026, Pawel Pawlikowski filme Thomas Mann de retour dans une Allemagne déchirée, entre tensions géopolitiques et blessures intimes jamais refermées.

Cannes 2026 : Blaise, ni sage ni sauvage

Comédie d'animation corrosive et désenchantée, "Blaise" plonge dans le quotidien d'une famille parisienne coincée entre ses contradictions de classe et ses petits arrangements avec la réalité. Un portrait de famille autant qu'un miroir tendu à une époque experte dans l'art d'esquiver les crises, qui s’accumulent jusqu’à un point de non-retour.

Cannes 2026 : rencontre avec Rafiki Fariala pour « Congo Boy »

À Cannes 2026, Rafiki Fariala évoque la naissance de "Congo Boy", un film nourri par son histoire personnelle, où la musique devient mémoire, souffle et résistance.

Cannes 2026 : Congo Boy, la musique comme ligne de vie

On entre dans "Congo Boy" comme on entre dans un souvenir, d’abord par la musique, avant les mots et les images. Celui d'un jeune homme de 17 ans, Robert, réfugié congolais vivant à Bangui, capitale de la République centrafricaine, dont les parents ont été emprisonnés pour avoir tenté de fuir avec de faux papiers. Livré à lui-même avec ses frères et sœurs cadets, il laisse pourtant toujours la porte ouverte à sa vocation : la musique. Et c'est précisément là que réside la force émotionnelle de ce premier long-métrage de fiction de Rafiki Fariala, présenté à Un Certain Regard 2026.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.
Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.

L’Affaire Laura Stern : le cri du silence

Plus qu'une fiction sur la vengeance, "L'Affaire Laura Stern" est une immersion sensorielle dans le "cri du silence" des victimes de violences et d'emprise. Une œuvre nécessaire qui déconstruit les mécanismes de la violence faite aux femmes pour en faire un combat collectif et politique. La série est diffusée sur France 2 en mars 2026 et disponible en streaming sur France Télévision.

Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

"Les Saisons", la série écrite et réalisée par Nicolas Maury, s’éloigne des éclats et des récits sociaux pour épouser le souffle intime d’un trio amoureux. Entre mélancolie poétique et naturalisme doux, elle tente moins de raconter que de saisir le frémissement des sentiments, au rythme d’une lumière vendéenne et d’un temps qui tangue. Une œuvre sensible, qui crée son public en osant la lenteur et la langueur.