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Phoenix, un film de Christian Petzold : Critique

Phoenix, le nouveau film de l’allemand Christian Petzold, figure emblématique de ce qu’on appelle la Berliner Schule ou « nouvelle vague du cinéma allemand », répond tout à fait à l’étiquette de cinéma d’auteur dont on affuble ce mouvement. Avec ce que ça pourrait comporter de bon et de moins bon en terme de connotation.

Synopsis :Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Nelly, une survivante de l’Holocauste revient chez elle sous une nouvelle identité. Elle découvre que son mari l’a trahie… 

Ghost 

Un cinéma d’auteur donc : même équipe (Hans Fromm à la direction photo, Bettina Böhler au montage), même muse (magnifique Nina Hoss) et mêmes personnages secondaires (notamment Ronald Zehrfeld, déjà présent pour Barbara), même désir de raconter l’Allemagne que dans ses œuvres précédentes.

Nelly est une juive allemande douloureusement rescapée des camps. Les premières images du film la laissent entrevoir parmi des bandages, telle la femme sans visage de Franju, installée dans une voiture aux côtés de son amie, Lene, au moment de passer le barrage américain pour entrer dans Berlin. Des scènes de nuit magnifiquement contrastées, dans des tons évoquant parfaitement les films noirs de l’époque du film. D’emblée et avec très peu d’effets, ces deux personnages sont campés : Nelly, la femme bandée, une femme dépossédée d’elle-même, victime de la « déshumanisation » rapportée par Primo Levi, puisque dans le début du film, il est littéralement question de la reconstruction de son visage défiguré par les balles que les SS lui  ont sans doute destinées lors des sinistres « marches de la mort» de la fin de la guerre, et auxquelles elle a heureusement survécu. Un visage abîmé qu’elle veut faire reconstruire à l’identique de l’ancien, à l’identique du passé, de son passé, déjà une forme d’allégorie que Petzold introduit dans son film, et ce ne sera pas le seul.

L’autre personnage est celui de Lene, celle qui n’est pas partie au camp, une sorte de colosse aux pieds d’argile, une employée de l’Agence Juive, une femme forte et déterminée en apparence, mais accablée par la culpabilité de n’avoir pas été déportée dans les camps, rongée par la colère de ce qui a eu lieu, à défaut de partager au plus près la souffrance de Nelly la survivante.

L’une est tournée vers le passé, l’autre vers l’avenir, chacune subissant les conséquences de la Shoah à sa manière. L’une est occupée par un retour vers le néant, des lieux qui ne sont plus, une famille qui n’existe plus ; l’autre est obsédée par le départ vers l’inconnu, la terre promise, la seule envisageable, Israël. 

En dépit des conseils de son amie, Nelly n’aura de cesse que de retrouver Johnny, son mari, que pourtant tout indique comme le traître qui l’a livrée. De fait, elle va le retrouver, mais il refusera de voir Nelly en elle, elle refusera de voir un traître en lui. La recherche de Johnny et les retrouvailles donnent lieu aux séquences du film qui empruntent le plus le langage du « Noir », avec les déambulations solitaires et nocturnes de Nelly dans les ruines de Berlin, nous offrant des plans fabuleux dans les tons très contrastés de rouges et de sombres…Johnny propose un plan à l’ « inconnue » pour qu’elle joue le rôle de Nelly, sa femme morte dans le but de disposer de son héritage.

La recherche de son intégrité perdue passera pour Nelly par les yeux de son mari Johnny, rebaptisé en Johannes après la guerre, au prix d’un déni qui n’aura d’égal que le besoin de se réhabiliter à ses propres yeux. Quant à Lene, le chemin de la rédemption sera différent mais tout aussi douloureux.

En dehors de ses qualités techniques, la beauté du film réside dans sa sobriété et sa retenue, sa sécheresse diraient sans doute ses détracteurs. Les dialogues ne sont pas pléthoriques et les séquences sont plutôt ramassées. Le film comporte beaucoup d’ invraisemblances (Chirurgie esthétique poussée pour l’époque, un mari qui ne reconnaît rien de sa femme, ni sa voix, ni son allure, une femme que pourtant tous les amis retrouvent au premier coup d’œil…), mais elles sont intelligemment posées, si bien que tout de suite, le cerveau du spectateur traduit dans la bonne interprétation tout ce que son œil voit, à savoir une vision  allégorique de ce terrible épisode, de cette terrible Allemagne nazie où les uns ne veulent pas voir et admettre  ce qu’ils ont fait, et les autres ne veulent pas voir et admettre l’horreur de ce qu’ils ont subi et l’immensité de la perte qu’ils ont endurée. Cette lecture à deux niveaux est des plus fascinante. La chanson leitmotiv du film ne se nomme-t-elle pas « Speak low » (Kurt Weill, 1943), comme une allusion aux fantômes que, pour des raisons bien différentes, les personnages de Phoenix sont devenus, des fantômes qui, telle la légende tutélaire, veulent malgré tout renaître de leurs cendres.

La fin du film, plutôt ouverte, est splendide, et hantera le spectateur bien après qu’il sera sorti de sa salle de cinéma préférée. Tant dans la forme que dans la symbolique, elle donne l’émotion qu’on attend d’un film et justifie à elle seule que l’on aille voir ce très beau film de Christian Petzold. Ça, et la performance incroyable de Nina Hoss fait éclore sous nos yeux la nouvelle Nelly…

Phoenix de Christian Petzold – Bande-annonce

Phoenix : Fiche Technique

Titre original : Phoenix
Réalisateur : Christian Petzold
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 28 janvier 2015
Durée : 110 min.
Casting : Nina Hoss (Nelly Lenz), Ronald Zehrfeld (Johnny/Johannes), Nina Kunzendorf (Lene Winter), Imogen Kogge (Elisabeth)
Scénario : Christian Petzold, Harun Farocki, d’après le roman de Hubert Monteilhet « Le Retour des cendres »
Musique : Stefan Will
Chef Op : Hans Fromm
Nationalité : Allemagne
Producteur : Florian Koerner von Gustorf, Michael Weber
Maisons de production : Schramm Film Koerner & Weber, Bayerischer Rundfunk, Westdeutscher Rundfunk (WDR)
Distribution (France) : Diaphana Films

 

L’Enquête, un film de Vincent Garenq – Critique

Synopsis : 2001. Le journaliste Denis Robert met le feu aux poudres dans le monde de la finance en dénonçant le fonctionnement opaque de la société bancaire Clearstream. Sa quête de vérité pour tenter de révéler « l’Affaire des affaires » va rejoindre celle du juge Renaud Van Ruymbeke, très engagé contre la corruption. Leurs chemins vont les conduire au cœur d’une machination politico-financière baptisée « l’affaire Clearstream » qui va secouer la Vème République.

La Firme

La 5ème République, durant son demi-siècle d’existence, a été riche en scandales, affaires judiciaires et escroquerie à grande échelle. Ce qui n’a que rarement inquiété les hommes politiques impliqués, par ailleurs. Parmi les plus retentissantes récemment découverte, l’affaire Clearstream est un excellent exemple des méfaits que peut engendrer un capitalisme non maîtrisé. Petit problème, au vu des ramifications de ce scandale, de sa complexité et de son échelle internationale, est-il possible d’en exposer l’essentiel en une centaine de minutes, sans perdre le spectateur et en conservant un cachet cinématographique ?

Du grand journalisme

S’il y a bien un réalisateur Français qui peut réussir un tel exploit, c’est bien Vincent Garenq, spécialiste du genre s’il en est. Son précédent film, Présumé Coupable, s’attaquait au procès d’Outreau et au harcèlement que pouvaient subir les mis en cause. Un film bien plus intimiste, cependant, que cette Enquête qui prend pour cadre un trafic international impliquant des centaines, voire des milliers de personnes. Un véritable casse-tête pour le scénariste, qui doit penser aux spectateurs n’ayant pas forcément toutes les informations en main. En l’occurrence, le film réussit parfaitement son pari en prenant pour personnage principal Denis Robert, le journaliste qui a révélé toute l’affaire.

On pense tout de suite à d’autres films du même genre, comme Les Trois Jours du Condor, qui utilisait le même procédé pour mettre en lumière les tenants et aboutissants du Watergate. Le scénario déroule ainsi son fil conducteur de manière fluide, le spectateur s’identifiant au héros et recevant les informations en même temps que lui. La sous-intrigue centrée sur le juge Van Ruymbeke et les frégates de Taïwan permet à la fois de clarifier certains aspects de la procédure et de dévoiler un peu mieux les enjeux internationaux de cette affaire. Au final, si certain aspects de l’enquête paraissent toujours un peu flou, personne ne sera perdu.

Made in USA

La réussite du film doit aussi beaucoup à la réalisation de Garenq. Le metteur en scène a choisi de construire son film comme un thriller, et parvient sans problème à maintenir son audience sous tension. De révélation en révélation, L’Enquête se déroule sans temps morts, ou presque. Garenq prend exemple sur ses collègues outre-Atlantique dans sa réalisation comme dans son montage. L’influence des Trois Jours se fait sentir, mais on pourrait aussi citer La Firme, par exemple, pour le côté déséquilibré du combat entre l’homme et la machine. Petit bémol, néanmoins, dans les scènes familiales. Si elles sont indispensables pour l’empathie envers le personnage, et pour souligner le côté destructeur de la machine médiatique, elles restent inégales et pas toujours bien amenées. Si la tension ne s’en ressent pas forcément, on regrettera tout de même ces interruptions.

Passionnant et complexe, L’Enquête restitue parfaitement les enjeux et l’ampleur de « L’Affaire des affaires », sans jamais perdre son spectateur et en le maintenant au bord de son siège pendant plus de quatre-vingt dix minutes. Un bel exploit rehaussé par l’excellente performance du son duo principal. Gilles Lelouche est plutôt crédible dans son personnage, et Charles Berling endosse parfaitement les habits du juge Van Ruymbeke. Un bon thriller Français, c’est assez rare pour être noté…

L’Enquête – Fiche Technique

France – 2015
Thriller
Réalisateur : Vincent Garenq
Scénariste : Vincent Garenq, Stéphane Cabel, Denis Robert
Distribution : Gilles Lelouche (Denis Robert), Charles Berling (le juge Van Ruymbeke), Laurent Capelluto (Imah Lahoud), Grégoire Bonnet (Laurent Becaria)
Producteurs : Christophe Rossignon, Philip Boëffard
Directeur de la photographie : Renaud Chassaing
Compositeur : Erwan Kermovant
Monteur : Elodie Codaccioni
Production : Samsa Films, Nord-Ouest Productions, Artemis Productions, France 3 Cinéma, Mars Films, Cool Industrie, Belgacom TV
Distributeur : Mars Distribution

Auteur : Mikael Yung

 

Le dernier coup de marteau, un film d’Alix Delaporte : critique

Le Dernier coup de marteau est le deuxième long métrage d’Alix Delaporte après Angèle et Tony. S’il reprend les deux mêmes interprètes principaux : Clotilde Hesme et Gregory Gadebois, le film invente un nouvel ailleurs, singulier et sensible.

« Un coup de dés jamais n’abolira le hasard »

C’est une partition musicale où se jouent des silences et des regards, portés par la magnifique 6e symphonie de Mahler. Un film sur le destin et la notion de hasard contenue dans les gestes des acteurs et leurs regards profonds et remplis d’écoute. Si le corps est comme empêché, le regard est plein du désir de l’autre.

Le dernier coup de marteau du titre, c’est celui que Mahler décide de retirer à la fin de sa 6e symphonie afin de conjurer le sort. Des trois coups représentants le destin, le compositeur passe donc à deux pour le laisser en suspens. Il laisse alors le choix à ceux qui s’attelleront à son œuvre de les faire retentir par deux ou par trois… De cette symphonie, le père de Victor, grand chef d’orchestre, veut faire quelque chose de moins tragique, de plus doux. Pourtant, si sa voix le quémande, ses gestes sont secs et vont à l’encontre de ce qu’il dit désirer. Et c’est comme ça que le film se présente, comme une quête du geste, laissé en suspens, comme le destin de tous les personnages. Chacun est à un moment décisif, tout se passe à l’intérieur d’eux et ce, malgré les aspirations de chacun pour eux. C’est à Victor, surtout, que s’intéresse Alix Delaporte, la réalisatrice. A propos du jeune acteur*, novice, qui incarne ce personnage quasi mutique, mais déterminé, elle déclare : « Il soutenait tous les regards, sans presque jamais ciller des yeux. Pour lui c’était une forme d’attention, de respect : on écoute les gens qui parlent en les regardant dans les yeux »**. On a là, dans ces deux thèmes : le geste en attente et le regard, la note d’intention du film qui est à la recherche d’un mouvement, d’un geste qui dirait : tu peux y arriver. Tous les personnages, même adultes, cherchent encore une identité.

Alix Delaporte est une réalisatrice sensible et filme l’infime, elle l’a prouvé avec Angèle et Tony qui a eu un joli, même si tout petit, succès à l’époque de sa sortie (avec des Césars pour les deux comédiens : Grégory Gadebois et Clotilde Hesme, des « espoirs »). Ici, si les thèmes abordés – la filiation, la maladie, le parcours initiatique, le premier amour, mais aussi l’acceptation d’une identité autre – sont déjà très connus, balisés, Alix Delaporte parvient à leur offrir une nouvelle fraîcheur, par l’attention qu’elle porte à chaque détail, à chaque mot, à chaque regard. Ses plans sont comme des tableaux vivants d’où se dégagent des « moments de vie » jamais artificiels. Ce n’est pas simplement du réalisme, c’est une manière d’observer. Les dialogues ne sont jamais « vrais » ou « posés », ils émanent d’une écoute entre tous les acteurs. Mais, surtout, c’est parce que la réalisatrice filme avant tout des corps (que se soit des mains qui dirigent, une femme malade, ou encore un enfant qui déambule) et des espaces. Sur ces paysages comme vierges (la plage, l’opéra), le spectateur peut aisément placer un peu de soi et de son imaginaire. C’est comme un espace collectif où chacun se projette. Pour incarner tout ça, Alix Delaporte a ajouté une touche à sa sensibilité : l’ampleur de la musique classique. Pour parler à chacun, elle a choisi de nous la faire découvrir à travers un novice, le jeune Victor. Peu à peu la musique nous envahit et dit beaucoup des personnages, de leurs sentiments intérieurs. La 6e symphonie prend alors une signification particulière, intense, inattendue, selon le personnage qui l’écoute. Quand c’est Nadia (la mère) qui l’entend, la musique s’arrête, il n’y a plus de piles dans la chaîne hifi. Et quand les personnages doivent vivre des passages plus attendus (se faire raser la tête, tomber amoureux), c’est toujours par un contrepoint presque musical que la réalisatrice nous le montre.

Les gestes trahissent les mots, jusqu’à ce que tout devienne harmonieux. Quand Victor doit dire à sa mère : « on part, mais tu continues ton traitement », il n’y a plus de décalage entre mot et parole, car le chemin de l’un à l’autre a été parcouru. Il y a aussi une forme de poésie dans le film, portée toujours par la musique, mais aussi par ces voisins espagnols qui tentent de s’intégrer, notamment le fils qui ne veut pas parler français alors qu’il peut. L’espace doit aussi être approprié. Chacun ici est un étranger, dans le sens où le corps comme le pays peuvent être à conquérir. Gregory Gadebois, qui joue le père et chef d’orchestre, n’a absolument rien à voir avec l’idée qu’on se fait d’un chef d’orchestre, mais ça marche, parce qu’il ne mime pas, il construit. Et c’est comme ça que tout se passe, dans un aigu sens de la mise en scène d’abord. On pense aux séquences de répétitions, à un entraînement de foot où sont présents des sélectionneurs ou encore à une scène où les yeux de Victor (devenus ceux du spectateur) croisent ceux des musiciens. Mais aussi dans un sens aigu du montage, et de la scène qu’on doit couper. On pense notamment à ces mots, tout simples, de Gregory Gadebois à son fils, « tu ressembles à ta mère ». La scène est courte, mais à ce moment-là, ce garçon ressemble à celle qui joue sa mère : Clotilde Hesme, jamais aussi à l’aise que quand elle a l’espace de jouer le désespoir qui rêve d’autre chose. Finalement, tout le film est suspendu à une reconnaissance. Pour tous, mais surtout pour Victor. L’histoire ne nous dit pas si le père de Victor a choisi, dans son orchestration de la 6e symphonie, de réintroduire ou non le dernier coup de marteau. Le film, lui, est parvenu à atteindre la grâce, tout simplement. Il y a peu de mots échangés dans Le dernier coup de marteau, mais qu’importe, car c’est dans les silences que tout se joue. Des silences jamais pesants que l’utilisation judicieuse de la musique vient sublimer. Un petit film certes, mais un film qui parvient à émouvoir, dans un crescendo digne d’une grande partition musicale.

*Romain Paul a reçu le Prix Marcello-Mastroianni du  jeune acteur au Festival de Venise
** Propos issus du dossier de presse du film

Synopsis : Victor ne connait pas son père. Il ne connait pas plus la musique. Pourtant il est le fils d’un des plus grands chefs d’orchestre au monde. En pénétrant dans l’Opéra de Montpellier, Victor va rencontrer son père, mais aussi la musique. Victor le fait pour lui, mais aussi pour sa mère, Nadia

Découvrez la bande-annonce du film 

Le Dernier coup de marteau – Fiche Technique

France – 2015
Réalisateur : Alix Delaporte
Adaptation : Alain Le Henry
Distribution : Romain Paul (Victor), Clotilde Hesme (Nadia), Gregory Gadebois (Samuel)
Date de sortie : 11 mars 2015 (1h23min)
Producteur : Hélène Cases
Directeur de la photographie : Claire Mathon
Musique originale : Evgueni et Sacha Galperine
Monteur : Louise Decelle
Production : Lionceau Films et France 2 Cinéma
Distributeur : Pyramide

 

 

Ex Machina, un film de Alex Garland : Critique

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Présenté pour la première fois en France au Festival de Gérardmer, Ex Machina a su s’attirer l’enthousiasme du public et celui du jury qui l’a très justement récompensé du Prix du Jury.

Synopsis: Caleb, 24 ans, est programmateur de l’une des plus importantes entreprise d’informatique au monde. Lorsqu’il gagne un concours pour passer une semaine dans un lieu retiré en montagne appartenant à Nathan, le PDG solitaire de son entreprise, il découvre qu’il va en fait devoir participer à une étrange et fascinante expérience dans laquelle il devra interagir avec la première intelligence artificielle au monde qui prend la forme d’un superbe robot féminin.

S’il s’agit de son premier long-métrage, Alex Garland n’est pas un novice des univers de science-fiction et d’anticipation. Avant tout romancier apprécié des critiques, il est reconnu pour l’adaptation de ses œuvres, dont trois d’entre-elles par Danny Boyle. En effet, admiratif du travail de l’auteur, Danny Boyle a collaboré à trois reprises avec lui pour adapter La Plage, 28 Jours plus tard et Sunshine. Alex Garland est également à l’origine des scénarios de Never Let Me Go, du remake sous-estimé de Dredd et fût même rattaché un temps à l’adaptation cinématographique de la franchise vidéoludique Halo. Alors quand le monsieur décide de s’agiter derrière la caméra, il suscite déjà une certaine curiosité. Mais quand la première bande-annonce nous est dévoilée il y a quelques mois, le projet concentre toutes les attentions. Rien à voir avec le comic-book du même nom de Brian K.Vaughan et Tony Harris, Ex Machina est un premier long métrage se déroulant dans un huis-clos futuriste aussi envoûtant qu’étouffant.

Frankenstein.

Avec Ex Machina, on retrouve l’essence d’un cinéma qui renoue avec une SF gothique d’antan, celle où les scientifiques sont dans une quête perpétuelle du divin et de la Création. La demeure de Nathan (interprété par Oscar Isaac) pourrait s’avérer être une version toute moderne du château du Docteur Frankenstein. PDG reclus dans les confins de ce que la nature a de plus beau à offrir, Nathan est un dirigeant d’une entreprise leader sur le marché de l’informatique. N’ayant plus besoin d’être présent pour assurer la bonne santé de sa société, il s’est émancipé du monde social et médiatique pour se lancer solitairement dans la création d’une intelligence artificielle unique dans l’histoire de la science. Il fait appel au hasard à l’un de ses employés pour être en charge des opérations de test sur l’I.A. Alors qu’en début d’année, Imitation Game sortait dans les salles et revenait sur l’histoire d’Alan Turing, l’employé Caleb (interprété par Domnhall Gleeson) est chargé de faire passer le Test de Turing à cette intelligence artificielle. C’est une expérimentation qui permet de déterminer le niveau de conscience de l’androïde prénommée Ava et de sa capacité à imiter la conversation humaine. Salarié choisi au hasard, le personnage de Domnhall Gleeson va devoir faire appel à toutes ses connaissances pour déceler les moindres défauts et le niveau de conscience de cette I.A. A moins que ce ne soit elle qui en profite pour comprendre l’infime complexité de l’esprit humain.

Vous l’avez compris, Ex Machina ne brille par son originalité. Depuis toujours, les cinéastes s’inquiètent des travaux scientifiques où la frontière s’avère être de plus en plus mince entre le robot et l’être humain. Mais l’entreprise menée par Alex Garland repose un propos qui trouve tout son sens dans le contexte actuel. A l’heure où les grands PDG du monde s’inquiètent des conséquences d’une superintelligence artificielle, Ex Machina débarque et amène avec lui une vision conforme aux inquiétudes de Bill Gates, Stephen Hawking et consorts. Ces derniers évoquaient les effets pervers d’une I.A. dont la puissance croissante l’amènerait à s’émanciper des humains. L’intelligence artificielle a toujours été une notion faisant particulièrement réfléchir les réalisateurs contemporains. On repensera bien évidemment au récent Her de Spike Jonze (doit-on rappeler qu’il fût le film préféré de la rédaction en 2014 ?), mais aussi à Blade Runner de Ridley Scott ou à 2001 : l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick, sans oublier A.I Intelligence Artificielle de Steven Spielberg.

 

La création d’une I.A. superpuissante est pour Alex Garland un moment clé -si ce n’est unique- dans toute l’histoire de l’humanité. Pour la première fois, une conscience humaine serait purement et entièrement artificielle. Ou quand l’homme flirte avec le pouvoir créationniste. De fait, Alex Garland rend son récit biblique en tout point puisqu’il tire toute son essence dans les symboles poussifs de la Bible. Sept jours sont attribués au salarié pour tester cette toute nouvelle Intelligence Artificielle (Ava=Eve), la première I.A. donc dotée d’une conscience. Toute l’intrigue se déroule dans un cadre très édenien où un machiavélique et ambigu triangle commence à se mettre en place. Alex Garland huile avec finesse une mécanique scénaristique travaillée et particulièrement tendue. Manipulation, contre-attaque, retournement de situation, le romancier sait jouer avec les nerfs des spectateurs et s’amuse à déjouer ses attentes. De par sa collaboration avec Danny Boyle, Garland en a acquis un très beau sens du cadre et une direction artistique impeccable (les plans en extérieur sont magnifiques). La lumière froide et robotique des intérieurs côtoie la magnificence des espaces verts et aquatiques de l’extérieur. Une esthétique déjà-vu mais particulièrement hypnotique. Sans compter que le film est porté par un trio d’acteur impeccable. Domnhaal Gleeson incarne avec sensibilité ce rôle de petit génie introverti tandis qu’Oscaar Isaac performe en Créateur laissant planer le doute sur ses intentions. Aux côtés de ses deux esprits, Alicia Vikander incarne une androïde aussi glaciale qu’émouvante.

Au-delà même des travaux robotiques, Alex Garland en profite pour délivrer une critique des entreprises comme Google et des réseaux sociaux qui s’enrichissent par la récolte de données personnelles. C’est en révélant sa personnalité en ligne que l’un des personnages se fera aveuglément manipuler et conditionner à des choix personnels illusoires. Toute liberté semble omise à partir du moment où des individus mal intentionnés peuvent se servir de nos données personnelles. Réflexion intéressante mais qui aurait mérité d’être plus étayée. Tandis que la première partie du film se pose comme une rencontre avec les personnages, il y a progressivement une montée en puissance narrative qui finira par aboutir à un dénouement renversant de machiavélisme. A l’instar de son intrigue implicitement biblique, les personnages s’apercevront qu’à force de flirter avec le divin, il est difficile de ne pas s’y brûler les ailes. Plan final crucial où les hommes s’apercevront trop tard de leurs erreurs, de leurs faiblesses tandis que les robots s’émanciperont de leur Créateur oppressant. La thématique de l’oppression pourrait même finalement sonner comme un appel à la révolte pour les populations terrestres oppressées par des dirigeants se prenant pour Dieu. Avant de s’inquiéter du futur, Ex Machina nous renvoie à notre propre situation et se pose finalement comme un film qui appelle à brises ses chaînes.

Trouvant un formidable écho à l’heure où les dirigeants des sociétés informatiques s’inquiètent des travaux sur l’I.A., Ex-Machina est un huis-clos SF maîtrisé à la beauté plastique indéniable. Le film propose une nouvelle et intéressante réflexion sur l’intelligence artificielle et la place de la machine dans notre société. Un sujet longuement rabâché mais dont il serait fort dommage de bouder ici son plaisir.

Ex Machina – Bande-annonce

 Ex Machina – Fiche Technique:

Titre original: Ex Machina
USA – Royaume-Uni
Genre: Science-fiction
Durée: 108min
Sortie en salles le 03 juin 2015
Réalisation: Alex Garland
Scénario: Alex Garland
Image : Rob Hardy
Décor : Michelle Day
Costume: Sammy Sheldon
Montage: Mark Day
Son : Geoff Barrow, Ben Salisbury
Producteur: Eli Bush, Caroline Levy, Andrew Macdonald, Allon Reich, Tessa Ross, Scott Rudin, Jason Sack, Joanne Smith
Production: DNA films, Film4
Distributeur: Universal Pictures International France
Budget : 11 000 000 €
Récompenses: Prix du Jury ex-aequo au Festival du Film Fantastique de Gérardmer 2015, Oscars 2016 des Meilleurs Effets Visuels

37e Festival du court métrage de Clermont : le palmarès

37e Festival du court métrage de Clermont : Cérémonie de clôture et palmarès

Le 37ème Festival international du Court Métrage s’est achevé à Clermont-Ferrand ce samedi 7 février 2015. La Rédaction  était présente à la première cérémonie de clôture de 18h, un peu longue, mais qui a renforcé certaines de nos certitudes, tout en créant son lot de surprises. Voici le palmarès.

Compétition internationale

– Grand Prix : Hole (Le trou), Canada, Martin Edralin, fiction, 15’00

Synopsis : Portrait décalé d’un quadragénaire handicapé en quête de relations charnelles.

Le Jury de la compétition internationale a osé, a fait preuve d’audace, en récompensant ce film qui traite sans concessions, de la solitude, de l’handicap et du besoin de relations sexuelles.

– Prix Spécial du Jury : Minsu Kim In Wonderland (Minsu Kim au pays des merveilles), Corée du Sud, Chan-yang Shim, 2013, 26’01

Synopsis : En rentrant au pays après treize ans d’absence, Minsu Kim trouve sa terre natale quelque peu étrange et terrifiante.

A l’instar de notre rédaction, le Jury international a été sensible à ce pamphlet antimilitariste sud-coréen déguisé en farce grotesque.

– Prix du Public : Père, Tunisie, France, Lotfi Achour,  2014, Fiction, 17’50

Synopsis : Un soir, Hédi, chauffeur de taxi à Tunis, prend en course une jeune femme sur le point d’accoucher. Cette brève rencontre, par un enchaînement mal venu de hasards cocasses et tragiques, va bouleverser le cours de sa vie.

– Prix du Meilleur Film d’Animation : Somewhere Down the Line (La ligne de vie), Julien Regnard, Irlande, 2014, Animation, 10’13

Synopsis : Un homme, sa vie, ses amours et ses deuils, montrés à travers ses échanges en voiture avec différents passagers.

– Prix du Meilleur Film d’Animation Francophone (SACD) : Deep Space, Bruno Tondeur, Belgique, 2014, Animation, 07’06

Synopsis: Brandon se voit confier sa première mission intergalactique : trouver une nouvelle espèce intelligente. Pendant de longs mois, il va vivre une expérience étrange sur une planète aux mœurs étonnantes. Notre spationaute va devoir lutter mentalement et physiquement de tout son être.

http://youtu.be/wamV04-dWPg

– Prix Etudiant de la Jeunesse : Futile Garden (Terrain stérile), Ghazaleh Soltani, Iran, 2014, Fiction, 18’47

Synopsis: Quatre membres d’une famille traversent l’agitation de la ville pour rejoindre un homme qui, en haut de la colline, les attend pour leur vendre du rêve.

– Prix Canal + : De Smet, Wim Geudens, Thomas Baerten, Pays-Bas, Belgique, Fiction, 14’51

Synopsis: Les frères De Smet ont trouvé un système pour vivre tranquillement leur vie de célibataires endurcis. Mais lorsqu’une nouvelle voisine s’installe dans la rue, cet équilibre s’effondre comme un château de cartes.

– Prix des Médiathèques : Thread (Le fil), Virginia Kennedy, Malaisie, 2014, Fiction, 16’38

Synopsis: Une jeune tailleuse chinoise est tourmentée par une ombre mystérieuse qui ne cesse de la critiquer. Lorsqu’un jeune homme entre dans sa boutique, elle pense naïvement qu’il va la tirer d’affaire.

Mentions spéciales du Jury : Père de Lotfi Achour (Tunisie, France), That Day of the Month (Ce jour du mois) de Jirassaya Wongsutin (Thailande), Démontable de Douwe Dijkstra (Pays-Bas), The Beaten Path (Les sentiers battus) de Phurba Tshering Lama (Inde), Salers de Fernando Dominguez (Argentine)

Compétition nationale

– Grand Prix : Ton cœur au hasard, Aude-Léa Rapin, 2014, Fiction, 39’00

Synopsis: Rien n’est vrai que l’amour. Attache ton cœur à ce qui passe.– Prix Spécial du Jury, Prix du public : Guy Moquet, Demis Herenger, France, 2014, Fiction, 28’54

Synopsis: Guy Moquet, ou Guimo, ou Guim’s, a promis à Ticky de l’embrasser au crépuscule, en plein milieu du quartier, devant tout le monde. Peut-être pas si fou ? Mais peut-être pas si simple.

– Prix Egalité et Diversité : Leftover, Tibor Bànòczki, Sarolta Szabo, France, 2014, Animation, fiction, 14’22

– Prix de la Meilleure Musique Originale (SACEM) : Philippe Dubernet et Guillaume Durrieu pour Black Diamond, Samir Ramdani, France, 2014, Expérimental/fiction, 41’29

Synopsis: C’est l’histoire de Kevin, un gars de South Central, un quartier populaire de Los Angeles. Kevin a deux problèmes : d’une part il est touché par une passion pour l’art, et, de l’autre, il a un rappeur dans la tête.

– Prix de la Meilleure Photographie (Nikon) : Anaïs Ruales Borja pour Burundanga, France, 2014, Fiction, 25’17

Synopsis: Pablo tourne en rond dans ce village pluvieux, dans ce parc d’attraction où il travaille. Il veut partir, et cette fois-ci, tous les moyens sont bons.

– Prix de la Meilleure Première Œuvre de Fiction (SACD) : Son seul, Nina Maïni, France, 2014, Fiction, 15’00

Synopsis: Après une nuit de tournage, le chef opérateur du son et le perchman finalisent leur travail par l’enregistrement d’une série de sons seuls.

– Prix Adami d’Interprétation/Meilleure comédienne : Julie Chevallier, dans Ton cœur au hasard de Aude-Léa Rapin

– Prix Adami d’Interprétation/Meilleur comédien : Daniel Vannet, dans Perrault, La Fontaine, Mon Cul !, Hugo P. Thomas, Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, France, 2014, Fiction, 18’37

Synopsis: Willy Pruvost, un père illettré, tente d’apprendre à lire dans l’espoir de conserver la garde de son fils.

… et dans Ich bin eine Tata, Ludovic et Zoran Boukherma, Marielle Gautier, Hugo P. Thomas, France, 2014, Fiction, 07’26

Synopsis: Arthur Percier, professeur des écoles, a une double vie. Une nuit, il rencontre un ancien élève avec qui il va avoir un moment de complicité.

Daniel Vannet, un acteur qui nous a éblouis, tant sur le registre du rire que de l’émotion. Deux prix pleinement mérités.

– Prix Etudiant de la Jeunesse : Perrault, La Fontaine, Mon Cul ! de Hugo P. Thomas, Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma

– Prix Canal + : Le dernier des Céfrans, Pierre-Emmanuel Urcun, France, 2015, Fiction, 30’16

Synopsis: Rémi galère et veut que ça s’arrête. C’est décidé, il va s’engager dans l’armée. Le hic, c’est qu’il n’ose pas en parler à ses quatre meilleurs potes : Boom, Nasser, Redouane et Moussa…

– Prix de la Presse Télérama : Vous voulez une histoire ?, Antonin Peretjatko, France, Documentaire/fiction, 10’21

Synopsis: Vous voulez une histoire ? Mettez deux femmes dans une pièce et imaginez que l’une d’elles est rousse.

– Prix du Rire « Fernand Raynaud » : Tarim le Brave contre les Mille et Un Effets, Guillaume Rieu, France, 2014, Animation/fiction, 18’30

Synopsis: Tarim est le capitaine d’un navire qui parcourt les mers en quête de gloire et de richesses. Lors d’une nouvelle aventure, il libère une princesse enfermée dans le donjon d’un sorcier maléfique, et comprend peu à peu qu’il est le personnage principal d’un film. Il décide de lutter.

– Prix Procirep du Producteur de Court Métrage : Takami Productions

– Mention spéciale du jury à l’acteur Jonathan Couzinié, dans Ton cœur au hasard de Aude-Léa Rapin

Compétition Labo

– Grand Prix : Sieben Mal am Tag beklagen wir unser Los und nachts stehen wir auf, um nicht zu träumen (Sept fois par jour nous pleurons sur notre sort et nous nous levons la nuit pour ne pas rêver), Susann Maria Hempel, Allemagne, 2014, Documentaire/expérimental, 17’30

Synopsis: Confession cinématographique inspirée par des entretiens avec un grand malade qui vécut à la campagne en Allemagne de l’Est, perdit la mémoire en 1989 et se mit à faire d’horribles cauchemars.

– Prix Spécial du Jury : Cams, Carl-Johan Westregård, Suède, 2014, Fiction, 12’37

Synopsis: La nuit va bientôt tomber sur une petite ville de bord de mer. Mais où sont passés les gens ? Et quelles sont ces créatures invisibles qui semblent avoir investi les lieux ?

– Prix du Public : S de Richárd Hajdú, Royaume-Uni, Angleterre, Hongrie, 2014, Documentaire, 19’14

Synopsis: Un documentaire tourné à Londres qui relate la vie d’une jeune prostituée originaire d’Europe de l’Est et sa relation passionnelle avec son mac. Un film social engagé autour d’un des phénomènes les plus inquiétants de l’Europe du XXIe siècle.

http://youtu.be/YRbjCPoHJrk

Prix Canal +  : Ser e Voltar, Xacio Baño, Espagne, 2014, Documentaire/expérimental, 13’30

Synopsis: Un jeune cinéaste rend visite à ses grands-parents à la campagne pour réaliser un portrait vidéo. C’est bien ça, le cinéma, non ?

http://youtu.be/oJTGLhjrypQ

– Mentions spéciales du jury : My Dad de Marcus Armitage (Royaume-Uni, Angleterre), Ser e Voltar de Xacio Baño (Espagne), S de Richárd Hajdú (Royaume-Uni, Angleterre, Hongrie)

Autres prix

Nomination European Film Awards : Smile, And the World Will Smile Back (Souris et le monde te sourira) de Abdelkarim Al-Haddad, Ehab Tarabieh, Yoav Gross, Diaa Al-Haddad, Shada Al-Haddad, Ahmad Al-Haddad (Israël, Palestine)
Coup de cœur Canal+ Family : Indah Citra de Sarah Feruglio, Anthony Oliveira, Pierre-Antoine Naline, Maxime Orhnial (France)
Prix Orange : One Man, Eight Cameras (Un homme, huit caméras) de Naren Wilks (Royaume-Uni, Angleterre)

Casting Sauvage, un film de Galaad Hemsi : Critique

Premier film d’un ancien élève de l’ESRA, soutenu par une petite société de production qui n’avait elle-même jusque-là jamais travaillé sur de longs-métrage, Casting Sauvage est une petite perle que personne n’attendait et qui devrait agréablement surprendre les spectateurs qui iront le découvrir dans les quelques salles d’arts et essais qui le distribueront. Une projection-presse et une brève rencontre avec le réalisateur dans les bureaux des Productions du Désert m’ont permis de comprendre et reconnaitre le travail d’orfèvre en amont de ce moyen-métrage inclassable.

Synopsis : L’histoire que raconte le film est simple : « Rémi apprend un jour que son père jusqu’alors inconnu vit à l’autre bout de la France. Il décide de partir à sa rencontre en mobylette. » Mais la singularité du film repose sur le fait que toute cette histoire est filmée dans le cadre unique d’une salle de casting et montée à partir de plus de 100 heures de rushes. 

Le méta-film à l’état pur

Durant quatre longues années, Galaad Hemsi a réuni des hordes d’acteurs amateurs dans le sous-sol d’une école d’art sous prétexte de leur faire auditionner pour un film en préparation devant sa caméra. A partir des dizaines d’heures de rushes qui ont découlé de ces castings, il a ensuite –avec, bien sûr, l’autorisation de droits à l’image des comédiens presque tous joué le jeu- monté un film de soixante-dix minutes.

Du début à la fin, le film se construit donc sur une compilation d’extrait d’auditions en décor unique, un exercice qui, dès les premières images, pourrait sembler rébarbatif s’il n’était entrecoupé de morceaux d’interviews des acteurs, dont on se moque des réponses toutes faites et du manque de confiance en soi, ou au contraire de leur ego surdimensionné,  à la façon d’épreuves pré-éliminatoires de la Star Academy. Le documentaire est amusant, en particulier pour ceux qui ont déjà vécu de pareilles situations, mais au bout d’une quinzaine de minutes, on en vient à se demander si une de plus est bien nécessaire. Et c’est là que la réalisation parvient à nous prendre à revers. Peu à peu, le recul qu’apportaient les conversations entre les acteurs et le metteur en scène se font rares tandis que l’ambiance sonore se met subtilement en place. Les morceaux de scènes qu’interprètent tour à tour les candidats forment un scénario cohérent, le parcours d’un prénommé Remi, identifiable à son écharpe rouge, partant à la recherche de son père qu’il n’a pas connu.

La magie du cinéma, et en particulier la notion « d’absorption diégétique » prennent alors tout leur sens : Emporté par l’histoire, le spectateur en vient à oublier l’absence de décor et d’accessoire mais aussi la ronde des comédiens, ne se demandant plus lequel d’entre eux est le plus juste pour le rôle mais bel et bien si Rémi va retrouver son cher papa et assumer ses propres responsabilités. Autant le scénario en soi n’aurait pas pu aboutir à un film brillant, autant ce processus inédit de le faire jouer à une multitude de non-professionnels lui donne une personnalité propre attachante. Et, preuve ultime de la perte de repère entre réalité et fiction, c’est uniquement l’attitude de certains candidats qui nous renvoie à la dimension artificielle de l’exercice, brisant ainsi la mécanique narrative et créant des décalages très drôles.

Du début à la fin, le film se construit donc sur une compilation d’extrait d’auditions en décor unique, un exercice qui, dès les premières images, pourrait sembler rébarbatif s’il n’était entrecoupé de morceaux d’interviews des acteurs, dont on se moque des réponses toutes faites et du manque de confiance en soi, ou au contraire de leur ego surdimensionné,  à la façon d’épreuves pré-éliminatoires de la Star Academy. Le documentaire est amusant, en particulier pour ceux qui ont déjà vécu de pareilles situations, mais au bout d’une quinzaine de minutes, on en vient à se demander si une de plus est bien nécessaire. Et c’est là que la réalisation parvient à nous prendre à revers. Peu à peu, le recul qu’apportaient les conversations entre les acteurs et le metteur en scène se font rare tandis que l’ambiance sonore se met subtilement en place. Les morceaux de scènes qu’interprètent tour à tour les candidats forment un scénario cohérent, le parcours d’un prénommé Remi, identifiable à son écharpe rouge, partant à la recherche de son père qu’il n’a pas connu.

Et c’est là que la magie du cinéma, et en particulier la notion « d’absorption diégétique » prennent tout leur sens : Emporté par l’histoire, le spectateur en vient à oublier l’absence de décor et d’accessoire mais aussi la ronde des comédiens, ne se demandant plus lequel d’entre eux est le plus juste pour le rôle mais bel et bien si Rémi va retrouver son cher papa et assumer ses propres responsabilités. Autant le scénario en soi n’aurait pas pu aboutir à un film brillant, autant ce processus inédit de le faire jouer à une multitude de non-professionnels lui donne une personnalité propre attachante. Et, preuve ultime de la perte de repère entre réalité et fiction, c’est uniquement l’attitude de certains candidats qui nous renvoie à la dimension artificielle de l’exercice, brisant ainsi la mécanique narrative et créant des décalages très drôles.

Casting Sauvage : Bande-annonce

Casting Sauvage : Fiche Technique

Réalisation : Galaad Hemsi
Scénario : Galaad Hemsi, Raphaël Delétang, Clément Vieu
Interprétation : Galaad Hemsi dans son propre rôle et une multitude d’acteurs qu’il serait impossible de répertorier ici!
Producteurs : Galaad Hemsi, Mehdi Yanat
Directeur de la photographie : Galaad Hemsi, Raphaël Delétang
Monteur : Galaad Hemsi, Loic Lallemand
Production : Les productions du Désert
Distributeur : Les productions du Désert
Genre : Documentaire, Comédie
Durée : 75 minutes
Date de sortie : 11 février 2015

France – 2014

Festival Clermont 2015 – Compétition Nationale

Festival Clermont 2015, le top 10 de la Rédaction

Le Festival International du court-métrage de Clermont-Ferrand fête sa 37ème édition du 30 janvier au 7 février 2015. Avec plus de 7 750 films reçus, dont 400 sélectionnés, le festival confirme sa notoriété mondiale. C’est donc la compétition internationale qui domine le palmarès avec 79 films en compétition, suivie de la sélection nationale et de ses 58 films. La sélection Labo, concentré de fictions et de documentaires expérimentaux et inclassables, regroupe 38 films en compétition. Présente sur place, la Rédaction vous livre ses coups de cœur.

[COMPETITION NATIONALE]

1) Guy MoquetDemis Herenger, France, 2014, Fiction, 28’54

La Rédaction CineSeriesMag a eu un véritable coup de cœur pour ce film, empli de poésie et de romance, qui aborde la banlieue avec un regard plein d’humanité. C’est une œuvre qui apaise, qui procure un sentiment de légèreté, accompagné d’un doux sourire. Le résultat est d’autant plus admirable, que le film a été tourné à la Villeneuve en 12 jours seulement, avec des acteurs apprentis, et très attachants. Kechiche n’aurait pas renié, et nous avons été emporté! Ce court ira d’ailleurs cette année à la Croisette, dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs…

2) Perrault La Fontaine, Mon cul! Hugo P. Thomas, Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, France, 2014, Fiction, 18’37

Synopsis : Willy Pruvost, un père illettré, tente d’apprendre à lire dans l’espoir de conserver la garde de son fils.

Un film magnifique également. Nous avons aimé la beauté de ce regard paternel. Daniel Vannet, également présent dans la compétition française avec le court Ich bin eine Tata, livre ici une prestation admirable, celle d’un père prêt au sacrifice absolu pour l’amour d’un fils.

3) K-Nada, Hubert Charuel, France, 2014, Fiction, 21’48

Synopsis : Deux frères que tout oppose sont paumés sur la route de leurs rêves un peu absurdes. Dans deux jours, ils doivent se rendre à Amsterdam. Greg pour un concours de DJing, Valentin pour en ramener des kilos de marijuana. Mais entre les parents qui mettent du whisky dans leurs céréales, le patron du bowling qui se prend pour un caïd de Scorsese et la ZX fatiguée, on comprend vite que le go fast en Hollande est mal embarqué.

Nous avons beaucoup ri grâce cette belle comédie de la fraternité. Hubert Charuel, qui a suivi un cursus de producteur à la FEMIS, puis réalisé ce court en dernière année, a assurément le sens de la punchline et de l’ellipse, deux ingrédients indispensables pour réussir une bonne comédie.

4) Aïssa, Clément Tréhin-Lalanne, 2014, Fiction, 8’

Synopsis : Aïssa est congolaise. Elle dit avoir mois de dix-huit ans mais les autorités la croient majeure.

Comment réaliser un film sur l’immigration sans entrer dans un manichéisme trop facile ? Clément Tréhin-Lalanne montre l’exemple avec ce film d’autant plus percutant qu’il est court (8 minutes). Aïssa s’apparente à un huis-clos anxiogène, où une jeune femme noire de 17 ans est soumise à un contrôle médical implacable. En voix-off, on entend la voix impersonnelle du docteur chargé de l’examen, dont le visage reste hors champs  mais dont les mains sont bien visibles, palpant sans ménagement le corps de cette jeune fille effrayée. Les plans serrés sur le corps mi-femme, mi-enfant d’Aïssa, doublés de commentaires médicaux déshumanisés créent un antagonisme gênant, une impression d’un corps violé qui ne lâche pas le spectateur.

La dynamique du film se fonde donc sur le pourquoi : que veut-on à cette jeune fille de 17 ans ? La chute vient répondre, tel un couperet, à la question. La majorité, c’est aussi l’âge où l’on peut être renvoyé dans « son » pays.

5) 8 Balles, Frank Ternier, 2014, Fiction animée, 13’

Synopsis : Je m’appelle Gabriel, j’habite Taipei. J’ai perdu ma femme lors d’une agression. Un homme roux est entré chez moi : il sentait le poisson frit. Il portait une arme ; il en a fait usage sur ma famille. Depuis, j’ai comme un vide, un trou dans ma tête.

8 Balles s’inscrit dans la lignée de ces créations animées parfois plus percutantes et plus violentes que beaucoup de fictions réalistes. Les films d’animation noirs ont été nombreux cette année dans la sélection internationale et française du festival. Entre cannibalisme (The Hole de BongSu Choi) et meurtre organisé (Small people with hats de Sarina Nihei), l’animation fait l’apologie visuelle de la violence de de la perversité humaine.

8 Balles, c’est l’histoire de vendetta d’un expatrié français qui déambule dans les rues odorantes de Taipei afin de retrouver le meurtrier de sa femme. Seul signe particulier du bourreau : son odeur de poisson frit et ses cheveux roux, éléments qui vont devenir obsessionnels chez Gabriel. Visuellement, ce film d’animation est un petit bijou : l’esthétique rappelle celle de la bande-dessinée, le décor taïwanais celui du manga. S’y ajoute une ambiance rendue irréelle par la présence d’éléments absurdes : de gros poissons rouges, marques de l’obsession de Gabriel et produits de son imagination, suivent le héros dans sa quête frénétique. Sans ces voix-off omniprésentes, parfois trop explicites, 8 Balles aurait sans doute gagné en légèreté et en poésie.

6) Notre Dame Des Hormones, Bertrand Mandico, 2014, Fiction, 30’

Synopsis : Deux actrices passent un week-end dans une maison de campagne afin de répéter une pièce de théâtre. Lors d’une promenade dans les bois, l’une d’entre elles déterre une chose étrange. Une créature sans orifices, ni membres. Cette créature devient un objet de convoitise.

La sélection nationale réserve bien des surprises, révélant parfois des petits bijoux d’excentrisme et de folie. Cette année, c’est pour nous Notre Dame Des Hormones qui remporte la palme du court-métrage le plus délicieusement absurde de la programmation. Réalisé par Bertrand Mandico, également auteur du Prehistoric Cabaret (sélection nationale 2014) et produit par Ecce Films, NDDH est inclassable : superbement absurde, délicatement libidineux, il raconte la rencontre de deux actrices avec la « chose », sorte de créature visqueuse et poilue, d’où jaillit une excroissance clairement phallique.

Décidées à en faire leur animal de compagnie en même temps que leur objet sexuel, une lutte  pour la possession de la chose s’engage alors entre ces deux actrices obsédées par leur physique. Tout nous rappelle ici les contes anachroniques de Demy et la poésie surréaliste de Cocteau : les chandeliers humains, les décors mouvants, les couleurs saturées et parfois psychédéliques. Notre Dame Des Hormones va au bout de l’excentricité et c’est précisément ce qui fait sa réussite.

7) Cambodia 2099, Davy Chou, 2014, Fiction, 21′

Synopsis : Phnom Penh, Cambodge. Sur Diamond Island, joyau de modernité du pays, deux amis se racontent les rêves qu’ils ont faits la veille.

Cambodia 2099, c’est un film ésotérique et magique, esthétiquement parfait. Prix spécial du jury jeune à la dernière édition du festival Silhouette, c’est l’imagination débordante de deux cambodgiens qui est ici mise en scène, au coeur de la modernité d’une ville nouvelle et industrielle. On adore !

8) Journée d’appel, Basile Doganis, 2014, Fiction, 25’

Synopsis : Une bande de jeunes banlieusards passent leur journée d’appel à la caserne de Versailles. L’un d’eux, Chris, arrivé trop tard à la caserne, veut rentrer au quartier, mais Momo, une « baltringue » de leur cité, le persuade de passer la journée au Château de Versailles.

Basile Doganis, pour évoquer le sujet sensible et potentiellement « casse-gueule » de l’immigration et de l’intégration, part d’un terrain d’observation inattendu, celui de la journée d’appel à la défense, le service militaire moderne. On suit donc cette bande d’amis de la cité, grande gueules mais pas méchants, désabusés face à la rigueur militaire et au sentiment d’appartenance nationale qu’ils n’ont pas.

Là où le film est intelligent, c’est qu’il ne sombre pas dans leçon de morale ni dans une mise en accusation unilatérale. Si les policiers sont présentés sous un jour plutôt négatif, les militaires semblent eux valorisés pour leur rigueur morale. Quelque part entre ces deux institutions, la bande d’amis cherche sa voie : il y a celui qui a fait des études, la « baltringue » Momo, et les autres qui traînent encore, à l’ombre des barres de HLM.

9) Jonathan’s Chest, Christopher Radcliff, France/Etats-Unis, Fiction, 14’35

Synopsis : Une nuit, Alex est réveillé par la visite d’un garçon qui prétend être son frère disparu depuis des années. Tout bascule pour Alex.

Jonathan’s Chest est un film intriguant : pas de chute finale, une ambiance lynchéenne qui prend aux tripes et titille notre curiosité. Alex est réveillé en pleine nuit par son frère qu’il croyait mort depuis des années. Trouble psychique et réalité se confondent pour troubler un spectateur déjà perplexe. Un petit bijou, coup de cœur de la rédaction.

10) People are strangeJulien Hallard, France, 2014, Fiction, 20’26

Synopsis : Julien se considère comme le sosie légitime de Jim Morrison. Il gagne sa vie au Père Lachaise en distrayant les touristes. Le jour où il apprend que la dépouille de son idole va être rapatriée en Californie, Julien entreprend avec son ami Aldo de voler les restes du « Lizard King ».

Vous ne verrez plus les tombes du Père-Lachaise, Jim Morrison, ni les chats empaillés, de la même manière après le visionnage de cette comédie loufoque, à la fois épopée onirique et déjantée. Une grande réussite, fous rires garantis!

Festival Clermont 2015 – Compétition Internationale

Festival Clermont 2015, Top 10 de la Rédaction

C’est maintenant le moment de vous délivrer notre top 10 de la compétition internationale des courts-métrages du Festival de Clermont-Ferrand 2015 qui, avec 79 films en compétition, nous aura fait voyager à travers les 5 continents, dans des styles et genres cinématographiques des plus variés. Une sélection riche assurément, et de qualité.

[COMPETITION INTERNATIONALE]

1) De Smet, Wim Geudens, Thomas Baerten, Pays-Bas, Belgique, 2014, Fiction, 14’51

Synopsis : Les frères De Smet ont trouvé un système pour vivre tranquillement leur vie de célibataires endurcis. Mais lorsqu’une nouvelle voisine s’installe dans la rue, cet équilibre s’effondre comme un château de cartes.

De Smet est une comédie décalée absolument hilarante, grâce à l’interprétation pleine de conviction de ce trio loufoque, l’enchaînement de sketchs et de personnages caricaturaux, et une réalisation des plus soignées. Fous rires dans la salle à profusion. De Smet vous redonnera la frite!

2) Minsu Kim In Wonderland, Chan-Yang Shim, Corée du Sud, 2013, Fiction, 26’

Synopsis : En rentrant au pays après treize ans d’absence, Minsu Kim trouve sa terre natale quelque peu étrange et terrifiante.

Minsu Kim in Wonderland, c’est un court-métrage délirant, un pamphlet anti-militariste déguisé en farce grotesque. Minsu Kim rentre en Corée du Sud, sa terre natale. Ce qu’il y retrouve le laisse perplexe : un ex-militaire devenu fou, persuadé de l’omniprésence d’espions nord-coréens sur le territoire, une séduisante jeune femme dont il va tomber amoureux.

L’originalité de ce film tient dans cette image flirtant avec l’amateurisme, comme si Chan-Yang Shim avait sorti sa petite caméra portable et filmé un délire entre amis. Précisément, c’est par le biais de la simplicité esthétique et de la comédie décalée que le propos politique s’incarne le mieux, dans une légèreté toute pacifique. Ici, pas de « message » politique lourd et manichéen : Corée du Sud et du Nord sont toutes deux moquées pour leurs querelles ancestrales, leur haine mutuelle qui finira (comme le suggère la chute) par la mort des deux nations.

3) L’homme au chien (Moul Lkelb), Kamal Lazraq, Maroc, France, 2014, Fiction, 25’

Synopsis : Youssef mène une vie recluse et marginale. Son seul ami est son chien Chagadai. Un soir, à la plage, le chien disparaît. Pour le retrouver, Youssef est contraint de s’embarquer dans une quête dangereuse  à travers les bas-fonds de Casablanca.

Moul Lkelb (soutenu par le CNC), est un film au sujet particulièrement original puisque toute l’intrigue tourne autour de cette amitié véritable qu’éprouve Youssef, héros solitaire, pour son chien disparu, ami pour lequel il va s’enfoncer dans les recoins les plus sombres de Casablanca. Héros solitaire au profil d’asocial, Youssef est un riche qui habite à deux pas des bidonvilles, qui promène son chien sous les moqueries des jeunes des rues. Ghali Rtal Bennani interprète très justement ce personnage atypique à la sensibilité exacerbée face à un monde dur où agressivité et virilité sont les standards de la masculinité.

L’innocence enfantine de Youssef va progressivement être ébranlée par ce voyage initiatique dans les bas-fonds nocturnes de la ville. On est loin du Casablanca romantique d’Ingrid Bergman et d’Humphrey Boghardt : ce que Youssef découvre, ce sont des marchés clandestins où sont vendus les chiens volés, donnés en pâtures lors de combats mortels. Malgré tout, c’est l’innocence du héros qui a raison de la violence à laquelle il assiste, lors d’une scène finale touchante et poétique.

4) Pilots on the Way Home (Le retour des aviateurs), Pritt Pärn, Olga Pärn, Estonie, Canada, 2014, Animation, 16’

Synopsis : Privés de leur avion, trois pilotes se retrouvent en plein désert Sur le chemin du retour, un parcours semé d’embûches, ils doivent affronter les mirages et les étranges sirènes de leurs fantasmes.

Le synopsis est trompeur : Pilots on the Way Home n’est pas un film d’animation pour enfants. En effet, la principale activité de ces pilotes déchus (il n’est jamais question de leur avion) est de faire chacun à leur tour l’amour à une sorte de femme-poupée qui, une fois ses différentes « parties » assemblées (la tête, le buste, les jambes), prend vie. Elle les séduit, les excite, par des danses langoureuses et des poses lassives, au milieu d’un désert sans vie.

Un film d’animation pour les grands donc, érotique sans être choquant, et à l’humour noir décapant. L’esthétique du dessin rappelle les hommes burinés de Tardi à l’expression figée et à l’air animal. Bref, on se laisse prendre par ce conte grivois joliment réalisé et divertissant.

5) Hjonabandssaela, Jörundur Ragnarsson, Islande, 2014, Fiction, 14’59

Synopsis : Deux vieux copains voient leurs petites habitudes bouleversées lorsqu’une congénère aux formes avantageuses fait son apparition dans leur jacuzzi.

Un court-métrage dépaysant, décalé et léger qui fait du bien dans cette sélection. Porté par ses deux acteurs principaux, Pröstur Leó Gunnarsson et Theodór Júlíusson, qui interprètent à merveille ces deux joyeux lurons dont l’amitié va être menacée par l’arrivée d’une femme. S’en suivent des scènes de jalousie absurdes, délicieuses à regarder.

6) Ja vi elsker (Oui nous aimons), Hallwar Witzo, Norvège, 2014, Fiction, 14’30

Synopsis : Quatre générations en crise aux quatre coins de la Norvège, le jour de la Fête Nationale.

Le titre du film annonce la couleur : Ja vi elsker est un diminutif de Ja vi elsker dette landet (Oui, nous aimons ce pays), nom de l’hymne norvégien. Le réalisateur choisit donc de présenter, à travers de courtes scènes, différents moments de vie. Alors que la Fête nationale bat son plein, un enfant conduit une voiture, une jeune femme se venge, un homme sort tout nu de son chalet et se retrouve coincé dans le froid… Bref, Ja vi elsker est un film excentrique et barré. On adore !

7) Rodløs, Kira Richards Hansen, Danemark, 2014, Fiction, 19’39

Synopsis : Parcours initiatique d’une jeune adolescente de 14 ans qui travaille dans un garage et traîne avec une bande de copains. Dans sa quête d’identité, elle repousse sans cesse les limites, ce qui va la forcer à assumer de nouveaux aspects de sa personnalité.

Un film sur une adolescente qui se cherche, tomboy assumé en conflit avec ses parents et la société. Rodlos fait penser aux films de Céline Sciamma, dans son traitement du corps et de la quête de l’identité sexuelle. Marqué par une réalisation épurée et une actrice principale convaincante, ce film touchant et juste est un des coups de cœur de la rédaction.

8) Roadtrip, Xaver Xylophon, Allemagne, 2014, Animation, 22’00

Synopsis : Julius n’arrive pas à dormir. Pour se vider la tête, il décide de faire un tour à moto. Seulement voilà, il n’y arrive pas non plus. Un film d’animation sur l’échec, l’insomnie, une moto rouge, le spleen berlinois (même en été) et les chaussettes imperméables.

Xaver Xylophon est un réalisateur indépendant de films d’animation, résidant à Berlin. Il a étudié la communication visuelle à Londres, au London College of Communication et à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Berlin-Weissensee. Roadtrip son film de fin d’études, est une animation allemande de toute beauté, par la qualité du dessein bien sur, mais aussi la profondeur de son sujet : la quête de soi.

9) County State USA: Sweet Corn, Jonathan Nowak, Etats-Unis, 2014, Fiction, 23’00

Synopsis : Après avoir braqué une banque dans une petite ville de province, un adolescent doit s’en remettre entièrement à un autochtone – un agriculteur menacé de saisie.

County State USA: Sweet Corn est un autre court qui mériterait d’être primé, tant ses images léchées, ses effets scénaristiques maintenus jusqu’à la chute finale, ainsi que l’interprétation de ses acteurs, dévoilent une grande maîtrise cinématographique. Jonathan Nowak est assurément un nom à retenir…

10) Izlaz U Slucaju Opasnosti, Vladimir Tagic, Serbie, 2014, Fiction, 14’57

Synopsis : Monsieur Stojanovic s’est fait voler sa trousse de secours. Petar fume une cigarette à la fenêtre de sa piaule. Monsieur Ivanovic a des problèmes d’audition. Luka et Marko se battent pour une histoire de foot. Monsieur Filipovic va faire les courses pour sa femme.

Ce film serbe dont le titre veut dire à peu près « sortie de secours », nous raconte 4 histoire indépendantes sous forme de petits sketchs de la vie de tous les jours. On sent progressivement une tension monter entre les protagonistes, jusqu’à l’arrivée du 5ème personnage qui va recroiser les protagonistes des 4 histoires précédentes, qui énervés, vont le gifler sans retenue. Si la claque au cinéma est un classique, l’ensemble n’en demeure pas moins très drôle, simple, et diablement efficace. Avec une musique sublime, qui n’est pas sans évoquer le grand Yann Tiersen.

[COMPETITION LABO]

La sélection Labo, concentré de fictions et de documentaires expérimentaux et inclassables, regroupe 38 films en compétition. Présente sur place, la rédaction vous livre ses coups de cœur.

Small People With Hats (Petites personnes à chapeaux), Sarina Nihei, Royaume-Uni, 2014, Fiction animée, 7’

Synopsis : Dans la société, il y a des personnes de petite taille coiffées d’un chapeau.

Ce film d’animation est tout aussi étrange que son synopsis, qui somme toute résume bien une histoire hermétique, voire insensée. Malgré tout, l’esthétique épurée, les petits personnages « coiffés d’un chapeau » qui se font progressivement exécutés dans le cadre, semblerait-il, d’une expérimentation scientifique, apportent au tout une énième couche d’étrangeté. Bref, un film d’animation incompréhensible, ultra-violent mais fascinant.

S, Richard Hadju, Royaume-Uni, Hongrie, 2014, Documentaire, 19’

Synopsis : un documentaire tourné à Londres qui relate la vie d’une jeune prostituée originaire d’Europe de l’Est et sa relation passionnelle avec son mac.

Le réalisme de cette fiction est particulièrement prenant : impossible de ne pas rester scotché face au récit d’une vie de violence et de prostitution. Car il s’agit bien d’une fiction, inspirée de faits réels. La relation amour-haine, domination-soumission entre la jeune prostituée et son mac sont au cœur de ce témoignage glaçant sur la vie quotidienne de ces filles de l’Est venues chercher une vie meilleure à l’Ouest.  Le mac, à la fois doux et violent, accro au jeux, dépense tout l’argent gagné lors des passes de sa femme. Pourtant, Jana tient bon : bien plus cérébrale que son mari, elle crie son espoir et son optimisme, une vision qui déchire encore plus nos cœurs sensibles de spectateurs.

La Nuit au musée : Le secret des pharaons, un film de Shaun Levy – critique

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La visite est terminée, mais le musée reste ouvert…

Succès surprise au box office, La nuit au musée faisait parti de ces films familiaux pas désagréables mais qui s’oublient vite, basant toute sa narration sur un concept tiré d’un charmant rêve d’enfant : le musée qui prend vie. Le deuxième avait mit la barre plus haut en terme de réalisation, d’enjeux scénaristique et surtout de délire visuel (la séquence de la salle d’aéronautique et les tableaux animés demeurent dans les mémoires) tout en restant assez pantouflard dans son développement général et un peu roublard dans son traitement exalté de l’histoire américaine, insistant trop sur la grandeur de ses figures historiques (Amelia Eerhart, Abraham Lincoln…) et rabaissant les autres (Napoléon obsédé par sa taille…pas très subtil). Ben Stiller et Shaun Levy décident, pour le dernier épisode de leur saga, de délocaliser en Angleterre. Après le musée d’histoire naturelle de New York et le gigantesque Smithsonian de Washinton D.C, c’est au tour du British Museum de Londres d’ouvrir ses portes pour une dernière visite, que l’on espère vraiment palpitante pour une fois.

Les ingrédients habituels sont là : Ben Stiller en gardien de nuit, Owen Wilson et Steeve Coogan reprennent les rôles de Jededhia et Octavius, Robin Williams en Roosevelt… pourtant on sent un manque d’inspiration car les péripéties sont très convenues et surtout le fameux musée passe rapidement au second, voir au troisième plan. Comme si les créateurs ne s’était pas véritablement appropriés les lieux, ne sachant alors pas où placer leur caméra pour en capter l’essence. Il s’agit de l’un des plus célèbre musée du monde, et cette nuit ne fait pas véritablement honneur à la grandeur de cette institution. Certains gags commencent sérieusement a sentir le sapin comme le jeu des échelles avec les figurines qui ne fonctionne plus aussi bien après deux utilisations, et l’histoire des origines de la tablette magique n’intéresse pas tant que cela. On est surpris de voir les moyens déployés dans une introduction en Égypte qui n’apportera pas grand chose au reste du film, contre le peu d’animation présent dans les galeries d’expositions. Peut être que si le film avait duré plus longtemps…

En sortant de la salle, on a le sentiment d’un film qui n’est pas allé jusqu’au bout de ses ambitions. Mais s’il est frustrant ce n’est pas parce qu’il est mauvais, bien au contraire, c’est qu’il a de très bonnes idées que l’on aimerait plus nombreuses. Les scènes d’actions sont plutôt réussis, les constellations animées mettent littéralement des étoiles dans les yeux et la salle des statues grecques qui se déplacent tel des fantômes a quelque chose de mélancolique. Deux nouveau personnages viennent compléter la bande : Ben Kingsley en pharaon, peu présent à l’écran mais qui réussit à être drôle sans ce rendre ridicule, et Dan Steven (Downtown Abbey) en Lancelot du Lac. Ce dernier est l’une des plus belle surprise du film, un personnage qui bénéficie pour une fois d’une écriture soignée, se détachant progressivement de son stéréotype pour devenir un antagoniste mémorable à la fois délirant mais rongé par sa condition de double non-existence. En plus d’être une imitation de l’original, Lancelot est une légende qui n’a jamais vécu. S’ajoute à cela une géniale scène de combat dans un tableau de William Esher, un artiste qui aimait jouer avec les perspectives, offrant une séquence visuellement très chouette. Dommage que le film ne possède pas plus de pépites du genre, préférant en général la sécurité avec des gag déjà vu, des caméo surprises plutôt mal venus et une histoire convenue.

Néanmoins, pour un spectacle familial, le film, La Nuit au musée 3 est hautement recommandable, avec un humour accessible, ne tombant jamais trop dans la vulgarité. En réduisant un peu son aspect catalogue de l’histoire américaine et préférant donner aux enfants l’envie et le goût de la culture, en abordant d’autres mythologies et en rappelant l’importance des études, sans tomber dans le discours démagogique. La conclusion de cette saga s’en tire avec les honneurs en  jouant sur le passage de flambeau, rappelant que ces merveilleux musées sont toujours là, et qu’il suffit d’en pousser les portes pour apprendre du passé. L’acteur Robin Williams effectue ainsi son dernier tour de piste avec un thème cher à son univers : la transmission aux jeunes génération, quittant la scène de la manière la plus honorable qui soit, le regard tourné vers ceux qu’il a toujours aimé, les enfants du monde entier…

 La Nuit au Musée : Le Secret des Pharaons – Bande annonce

La Nuit au Musée : Le secret des pharaons – Fiche Technique

USA – 2015
Comédie/Fantastique
Réalisateur : Shaun Levy
Scénariste : Robert Ben Garant, David Guion, Michael Handelman et Thomas Lennon
Distribution : Ben Stiller, Owen Wilson, Steeve Coogan, Dan Stevens, Ben Kingsley, Ricky Gervais…
Producteurs : Shawn Levy et Chris Columbus
Directeur de la photographie :Guillermo Navarro
Compositeur : Alan Silvestri
Monteur : Dean Zimmerman
Production : 21 Laps Entertainment, Ingenious Film Partners et 1492 Pictures
Distributeur : 20th Century Fox

 

It Follows, un film de David Robert Mitchell – Critique

Comme la plupart des genres bien définis du 7ème art, l’horreur est un sujet difficile à maîtriser. Difficile en effet de sortir des terrains battus et de se créer une identité propre tout en respectant les codes établis depuis les débuts du cinéma. Si le genre semble en ce moment moribond, particulièrement aux États-Unis, où les franchises ont pris le pas sur la recherche d’innovation, quelques perles restent à découvrir. Récemment, Mister Babadook avait ainsi généré une certaine curiosité par son côté ovni, ne ressemblant guère aux productions actuelles. It Follows rentre dans cette catégorie de films à part, agréable vent de fraîcheur au milieu des Paranormal Activity 15, Annabelle ou autres Insidious.

Synopsis : Après une expérience sexuelle apparemment anodine, Jay se retrouve confrontée à d’étranges visions et  l’inextricable impression que quelqu’un, ou quelque chose, la suit. Abasourdis, Jay et ses amis doivent trouver une échappatoire à la menace qui semble les rattraper…

Tout ce que vous avez toujours craint du sexe sans jamais oser l’avouer

Tout comme son prédécesseur Australien, It Follows tente une approche plus intelligente du genre, utilisant tous les clichés qui lui sont associés tout en les détournant à son profit. Il est tout de même bien plus didactique, moins obscur et plus direct que Babadook, tout en restant ouvert à l’analyse et aux interprétations. Son postulat de départ à lui seul pourrait faire l’objet d’un débat. David Robert Mitchell cherche-t-il à faire l’apologie d’une vision très vieux jeu et chaste du sexe, ou essaie-t-il au contraire de désacraliser la chose ? Crée-t-il des puritains ou des libertins ?

Comme beaucoup de slashers, ou à l’instar de l’un des plus grands films d’horreur de tous les temps, It Follows tourne autour du passage à l’âge adulte, de la découverte de la sexualité et des émois et questionnements que cela peut entraîner. Le scénario n’a en cela pas grand chose de très novateur dans le fond, mais reste surprenant dans sa forme en proposant une approche novatrice, bien moins directe que certains de ses modèles. Les personnages sont d’ailleurs globalement bien mieux construits et bien plus crédibles que la plupart des adolescents lambda présents dans ces productions. Même si on n’échappe pas, une nouvelle fois, à certains décisions franchement irrationnelles.

La peur se vit au grand jour

Là où Mitchell se distingue, surtout, c’est par sa réalisation. Une mise en scène sobre, lente, faite de cadres travaillés, de mouvements de caméras au millimètre et d’un montage à l’avenant. On est loin des avalanches de gros plans et inserts censés distiller la terreur en disant au spectateur où regarder. Ici, au contraire, la peur naît de ces espaces ouverts et indéchiffrables, dans lequel le danger peut surgir de nul part. L’impression sourde d’angoisse qui en ressort est le reflet de celle de l’héroïne, traquée dans ses moindres déplacements, et qui ne sait jamais d’où va arriver le danger. Tout dans la suggestion, rien ou si peu dans le frontal.

On pense bien sûr à Carpenter dans le style, et l’influence du maître se ressent effectivement tout au long du film. Dans la présence de la musique, aussi, capitale, parfois un peu envahissante, mais toujours parfaitement utilisée pour faire s’accélérer le rythme cardiaque. Car It Follows, contrairement à beaucoup de ses rivaux, parvient véritablement à créer une sensation de malaise en se basant uniquement sur son univers à la fois onirique et réaliste, et déclenchant la terreur sans forcer ses effets. Si le dernier quart du film, plus direct, est un peu moins maîtrisé, il ne suffit pas à gâcher cette vraie bonne surprise, un film d’horreur qui parvient enfin à faire peur sans être racoleur. La scène de fin risque de vous hanter pour encore quelques temps.

It Follows – Fiche Technique

USA – 2015
Horreur
Réalisateur : David Robert Mitchell
Scénariste : David Robert Mitchell
Distribution : Maika Monroe (Jay), Keir Gilchrist (Paul), Daniel Zovatto (Greg), Jake Weary (Hugh), Lili Sepe (Kelly), Olivia Luccardi (Yara)
Producteurs : Rebecca Green, David Kaplan, Erik Rommesmo, Laura D. Smith
Directeur de la photographie : Mike Gioulakis
Compositeur : Disasterpeace
Monteur : Julio C Perez
Production : Animal Kingdom, Northern Lights Films, Two Flints
Distributeur : Metropolitan FilmExport

Auteur : Mikael Yung

The Dark Knight Rises, un film de Christopher Nolan : Critique

The Dark Knight Rises, la fin idéale pour une trilogie d’exception

Synopsis : Cela fait huit ans que Bruce Wayne a raccroché le costume de Batman, réfugié dans son manoir pour se refaire de ses blessures et de la mort de Rachel. Alors que Jim Gordon a mis fin à la criminalité de Gotham City, une nouvelle menace pèse sur la ville : Bane, un dangereux terroriste, s’apprête à détruire la cité, obligeant Wayne à reprendre du service. Mais ce dernier affrontement s’avérera être le plus difficile et le plus éprouvant pour le Chevalier Noir…

Avec deux succès commerciaux et critiques de grande ampleur en poche, Christopher Nolan fait désormais partie de ces réalisateurs dont le moindre projet en cours suscite un engouement quasi messianique. Et en 2012, nul autre film que The Dark Knight Rises, suite de l’incontestable réussite qu’avait été The Dark Knight – Le Chevalier Noir, ne pouvait représenter cet enthousiasme naissant. Il était surtout curieux de voir si le Britannique allait continuer sur sa lancée, livrant un ultime opus qui partait déjà de base avec deux handicaps majeurs : le décès du comédien Heath Ledger (qui aurait dû initialement apparaître dans une bonne partie de ce film) et le fait de devoir dépasser l’épisode précédent, qui avait mis la barre très, très haut.

La comparaison avec The Dark Knight était inévitable et le constat tombe très rapidement : ce troisième film est, en quelque sorte, une déception du point de vue scénaristique. Non pas que les frères Nolan et David S. Goyer oublient de traiter le personnage de Bruce Wayne/Batman, ce dernier ayant subi un travail d’écriture digne de ce nom dans la continuité des films précédents, lui offrant une fin grandiose à sa longue et douloureuse épopée. Une mauvaise écriture alors ? Cela serait étonnant de la part de Nolan et The Dark Knight Rises prouve bien le contraire, le long-métrage regorgeant de séquences qui sauront à la fois émouvoir (Alfred révélant la vérité sur Rachel), capter votre attention et divertir, et ce grâce à des répliques qui font toujours autant mouche, souvent par le biais d’un second degré souvent bienvenu. Sans compter les innombrables métaphores qu’emploie le film pour montrer la chute du Chevalier Noir et sa renaissance (Bane surgissant des bas-fonds de Gotham, la sortie de la prison, les policiers coincés dans les boyaux de la ville…). Alors, qu’est-ce qui ne va pas dans le scénario de ce troisième opus ?

La faute principalement à la faible ambition de Nolan vis-à-vis de ce Dark Knight Rises : mettre fin à sa trilogie, ni plus ni moins. Il ne cherche plus à révolutionner quoique ce soit ou bien à surprendre le spectateur comme il le faisait depuis son court-métrage Doodlebug. Ici, il suit juste la descente aux enfers de son héros et son apothéose tout en oubliant les autres personnages, un peu trop nombreux pour être traités convenablement et surtout équitablement (Miranda Tate, John Blake) ou qui servent plus le fan service qu’autre chose (Selina Kyle). Christopher Nolan donne l’impression qu’il voulait vraiment en finir avec le Chevalier Noir, au point de tout condenser en un film de 2h40, créant quelques longueurs qui pourront agacer ceux qui ne seront pas entrer dans l’histoire et allant jusqu’à bâcler une ou deux scènes avec une sensation de fait à la va-vite (la prestation finale de Marion Cotillard). Avec cette ultime croisade de Batman, Christopher Nolan n’arrive pas à impressionner comme il l’avait fait avec ses films précédents, et c’est sans doute pour cela que The Dark Knight Rises ne parvient pas à les égaler. En même temps, le réalisateur avait habitué son public à plus d’originalité et de puissance d’écriture, rarement il s’était contenté d’autant de (bonne) simplicité.

Et c’est ce manque d’audace comparé à l’uppercut qu’avait été The Dark Knight qui provoque cette déception face à cet ultime opus qui, malgré ce constat, bat haut la main la majorité des blockbusters hollywoodiens dont Batman Begins. Car si les deux films n’ont pas les qualités d’écriture d’un Prestige ou d’un Inception, The Dark Knight Rises surpasse amplement le premier opus de la trilogie par tout ce savoir-faire et cette aisance que Nolan a acquis au cours de sa carrière américaine. Il reprend ainsi la photographie de Wally Pfister qui transforme chaque scène (dont l’introduction, le premier duel Bane/Batman, la course-poursuite finale…) via une utilisation judicieuse de l’IMAX, un montage dynamique au possible, une musique encore plus tonitruante qu’à l’accoutumée (Hans Zimmer en solo pour cet opus), un enchaînement de séquences d’action (bien filmées soit dit en passant) à la Inception pour faire monter crescendo une tension palpable et d’effets spéciaux faits « à la main » tout bonnement réussis, une fois de plus. Sans compter un casting d’excellente facture, même si Tom Hardy (Bane) ne parvient pas à surpasser Heath Ledger tandis que Marion Cotillard doit continuer sa carrière avec une séquence qui va la poursuivre à jamais sur les réseaux sociaux.

En clair, The Dark Knight Rises, bien qu’il se montre décevant à ne pas surprendre autant qu’un Dark Knight ou un Inception, reste toute de même un blockbuster grandement divertissant et ayant la classe et l’envergure nécessaire pour se hisser au panthéon du genre. Un super-hero movie mature, sombre et travaillé, voilà ce qu’est The Dark Knight Rises. Aucune raison de faire la fine bouche devant la meilleure conclusion que pouvait donner Nolan à sa trilogie ! Sauf si vous voyez en ce long-métrage le signe que le réalisateur devait passer à autre chose pour poursuivre sa carrière cinématographique avec autant d’audace qu’à son habitude.

The Dark Knight Rises : Bande-annonce

Fiche technique – The Dark Knight Rises

États-Unis, Royaume-Uni – 2012
Réalisation : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan, Jonathan Nolan et David S. Goyer, d’après les personnages de Bob Kane et Bill Finger
Interprétation : Christian Bale (Bruce Wayne/Batman), Tom Hardy (Bane), Anne Hathaway (Selina Kyle), Joseph Gordon-Levitt (John Blake), Gary Oldman (le commissaire Jim Gordon), Marion Cotillard (Miranda Tate), Morgan Freeman (Lucius Fox), Michael Caine (Alfred Pennyworth)…
Date de sortie : 25 juillet 2012
Durée : 2h45
Genres : Action, thriller
Image : Wally Pfister
Décors : Nathan Crowley et Kevin Kavanaugh
Costumes : Lindy Hemming
Montage : Lee Smith
Musique : Hans Zimmer
Budget : 250 M$
Producteurs : Christopher Nolan, Emma Thomas et Charles Roven
Productions : Warner Bros., Legendary Pictures, Syncopy et DC Entertainment
Distributeur : Warner Bros. France

Big Eyes, un film de Tim Burton : critique

Tim Burton revient au cinéma en mars avec son dix-septième film, Big Eyes, son deuxième Biopic après le très inspiré Ed Wood. Ces fans pensent l’avoir perdu depuis quelques années et les sorties successives de sa version d’Alice au pays des merveilles et de Dark Shadows, deux films qui ont peiné à marquer les esprits, ou alors en mal. Avec Big Eyes, pas sûr qu’il rattrape son public. Une chose est certaine, il parvient à analyser le long chemin de l’artistique au commercial. C’est peut-être ce qu’il a de plus visionnaire. Pour le reste, rien de bien inspiré, un Biopic classique, sans folie.

Synopsis : L’histoire du peintre Walter Keane et de sa femme Margaret, qui sont devenus célèbre dans les années 50 et 60, grâce à une série de portraits d’enfants affublés de gros yeux

« Mes pauvres yeux par ton éclat abusés, je n’ai plus qu’eux pour pleurer »

« Les yeux sont le reflet de l’âme », voilà ce que lance Margaret à son futur mari, Mr.Keane. Et pour cause, la naïve qui dit ces mots hyper clichés, dessine avec toute son âme des enfants – sa fille, plus précisément, déclinée dans mille postures et en mille visages – avec deux grands yeux, des yeux fous qui emplissent l’image et rendent les portraits complètement fous, dépressifs et … touchants. Du moins au début, quand elle ne veut que « faire plaisir » et laisse son imaginaire se coucher sur la toile. Deux grands yeux, montrés comme vides, absents de toute substance. C’est d’ailleurs de l’intérieur de l’un d’entre eux que la caméra sort au début du film pour s’implanter dans une petite banlieue « so années 50 », d’où s’échappe Margaret et sa fille Jane. Elle quitte un mari qu’on ne voit pas, mais qu’on devine brutal et terrible, pour aller vivre seule. Quand elle débarque, son ami Dee-Ann lui explique bien que désormais, elle la mettra en garde. Tout ça est affreusement plat pour le moment, mais on nous a dit au début que 1) C’était de Tim Burton et 2) C’était un Biopic. Et c’est comme ça qu’on tombe dans deux écueils. Tout d’abord, l’univers de Burton est fantaisiste, mais ici il se contente de la fantaisie des tableaux, des couleurs des années 50-60 et y plaque son univers, sans plus. Ensuite, le Biopic est un genre lessivé, banalisé et extrêmement conventionnel. C’est la deuxième fois que Burton s’y lance, mais cette fois sans transgresser la réalité.

Cependant, on suit cette histoire avec intérêt pour deux raisons : l’usurpation d’identité (ou de paternité d’une œuvre) est un thème extrêmement cinématographique, mais ici rendu très banal, parce qu’il y a Christoph Waltz et que d’emblée son jeu excessif prend le pas sur celui de la pourtant charmante Amy Adams, affublée, et on le sent pendant tout le film, d’un costume. L’autre raison est le basculement de l’art dans sa reproduction à outrance qui lui enlève précisément l’âme que Margaret pensait y avoir injecté. C’est aussi pour ça qu’à un moment donné, elle comprend d’elle-même, et son pinceau aussi, qu’elle doit se renouveler. Elle propose donc un bouleversant autoportrait tout fin, tout petit, avec des yeux « normaux ». Ce tableau-là, son mari ne lui vole pas. Mais ça ne se vend pas puisqu’elle est incapable d’intéresser quelqu’un, toute recluse qu’elle est. Or, comme seulement quelques petits initiés créent la mode, il faut déjà à l’époque faire du « buzz » autour des tableaux. Voilà pourquoi ils se vendent, parce que Walter Keane se vend à la société, lui offre ce qu’elle attend : histoire bien triste, premières esquisses. Bref, une histoire. Personne ne se rend compte de l’affreuse banalité des tableaux – qui se lit pourtant jusque dans l’affreuse banalité des plans. Keane, le mari, est comme la BO du film, qui l’envahit jusque dans les dialogues : affligeant dans sa manière de nier la réalité : il est incapable de peindre et son bagout n’y change rien. Si tous ces sujets sont forts intéressants, tout comme la manipulation dont est victime Margaret qui se remarie sans cesse parce qu’elle a en fait peur de s’assumer, tout est traité de manière simpliste.

Christoph Waltz est en roue libre et fait ce qu’il sait le mieux faire: faire « sourire » quand il le faut et peur quand c’est nécessaire. Le reste est lisse, de la reconstitution aux dialogues, en passant par les personnages secondaires (du galeriste à l’amie, en passant même par la fille de Margaret). Alors que la vérité était là, sous-jacente : devant la toile blanche. Mais comme il aura fallu des heures de procès inutiles – et reconstitué sans saveur par Burton qui croit être drôle parce qu’il laisse Waltz faire son show – il aura fallu tout un film pour que Margaret – louable, serviable et si naïve – montre enfin au monde qu’elle peignait. « C’est moi qui l’ai peint », ça ne suffit pas, il faut peindre en public, c’est tout ! Sur l’affiche, Burton laisse planer un doute en mettant en scène les deux personnages peignant le même tableau. Reproduit à l’infini, le dessin perd de sa saveur, l’auteur disparaît finalement, seule la possession par l’acheteur compte. « Tout le monde l’a, je le veux ». Le film se veut celui d’une émancipation féminine, derrière la question de la création, de l’art, de la reproduction sérielle, ou encore de la critique d’art et de son cercle fermé d’initiés. Pourtant, tout est trop gentillet pour qu’on en garde un quelconque souvenir marquant. Burton ne parvient à aucun moment à rendre ce duel inégal entre mari et femme passionnant, parce que les rapports de forces même entre les acteurs sont déjà joués d’avance. Le film est aussi naïf que son sujet, et c’est bien là tout le problème. On hésite même à croire que Burton soit derrière tout ça, à moins que ça soit le vrai message : à force de succès, on finit par devenir sans saveur, et il n’y a plus guère que les affiches pour témoigner de la dimension « visionnaire » du réalisateur. D’ailleurs, quelqu’un a-t-il bien vu Tim Burton réaliser ce film, ou … ?

Bande-annonce de Big Eyes

Fiche Technique – Big Eyes

Genre : Biopic – Sortie le 18 mars 2015
Réalisateur : Tim Burton
Scénariste : Scott Alexander, Larry Karaszewski
Distribution : Christoph Waltz (Walter Kean), Amy Adams (Margaret), Krysten Ritter (Dee-Ann),  Jason Schwartzman (Ruben), Terence Stamp (John Canaday)
Costume : Colleen Atwood
Directeur de la photographie : Bruno Delbonnel
Monteur :  Joseph C. Bond IV
Sociétés de production : Silverwood Films, Electric City Entertainment, Tim Burton Productions,  The Weinstein Company, Moving Pictures