Accueil Blog Page 742

Absolutely Anything, un film de Terry Jones : Critique

On ne les avait plus revus ensemble depuis plus de trente ans, à l’occasion de leur dernier film en commun Le Sens de la Vie. Autant dire que le bonheur d’apprendre que Terry Jones allait réunir ses anciens compères des Monty Python (réduits à cinq depuis la mort de Graham Chapman en 1989) faisait, dès cette annonce, de Absolutely Anything un film ardemment attendu des amateurs historiques d’humour burlesque à l’anglaise.

Synopsis : Choisi au hasard par un groupe d’extraterrestres, Neil, un professeur de lettres londonien et sans histoire, se voit offrir le pouvoir de faire ce qu’il veut. Bien qu’il soit à présent capable de sauver l’humanité, son attirance pour sa voisine et ses déboires professionnels vont l’éloigner de ce noble but.

Simon tout puissant

Quelques mois plus tard, une autre annonce réveilla l’enthousiasme de la nouvelle génération de fans de comédies britanniques tendance geek, celle de Simon Pegg dans le rôle principal. Par un hasard du calendrier (auquel le distributeur n’est sans doute pas étranger), le film sort en France à l’occasion du premier anniversaire du drame que fut l’annonce du suicide de Robin Williams. L’ultime participation du regretté comédien au doublage apportait une garantie émotionnelle à ce long-métrage qui, avec tant de bons arguments sur le papier, devenait pour beaucoup, le film le film le plus attendu de l’été, loin de toutes les superproductions américaines et autres comédies françaises estivales.

A partir d’un point de départ qui pouvait prêter, et surtout de la part de Terry Jones, à toutes les fantaisies et les irrévérences, le scénario se révèle être celui d’une comédie romantique sans la moindre prise de risque ni grain de folie que l’on aurait davantage attendu d’un Richard Curtis que du réalisateur de Sacrée Graal. L’humour est très souvent poussif et lourdaud (des crottes qui marchent, un pénis géant, des oreilles qui grossissent…), et même les quelques idées comiques les plus amusantes, en particulier la secte qui se forme autour de son collègue et le chien qui parle, deviennent des running gags, drôles une fois, deux fois, puis inévitablement lassants. Or, une comédie incapable de surprendre son public est intrinsèquement une mauvaise comédie, et c’est exactement cette direction que prend le manque d’audace et d’inspiration de ce come-back tant attendu.

L’intégralité de l’intrigue repose bel et bien sur l’attirance qu’a Neil pour sa voisine, Catherine, incarnée par une Kate Beckinsale que l’on n’avait pourtant jamais vu si peu sexy. L’écriture de cette romance nunuche, et l’intervention d’un ex envahissant qui se révèlera le grand méchant de l’histoire, est d’une ringardise sidérante et d’une morale digne d’un sous-Judd Appatow. Les sous -intrigues entourant les deux  autres antagonistes à fort potentiels dramaturgiques, que sont le directeur de l’école -pourtant incarné par l’excellent Eddie Izzard-, et la critique littéraire égocentrique, sont complétement passés à la trappe aux profit de cet amas de poncifs bien-pensants. Le jeu toujours sympathique de Simon Pegg, qui incarne cet anti-héros insipide, ne réussit jamais à sauver la comédie du naufrage vers lequel l’entraîne la prévisibilité de chaque situation et la caractérisation caricaturale des personnages. Et même les spectateurs venus voir la réunion des anciens Monty Python ne pourront être que fort déçus par leur doublage de créatures hideuses dont les rares dialogues n’ont rien de drôle.

A moins de se forcer à voir une mise en abime entre la façon dont Neil utilise mal ses pouvoirs et celle dont Terry Jones utilise mal le potentiel créatif de son pitch, tiré d’une nouvelle d’H.G. Welles, le film n’a strictement rien d’intéressant à proposer. Peut-être l’hommage à Robin Williams (R.I.P.) en guise de générique de fin apaisera un peu ce profond sentiment d’insatisfaction que procure la vue de ce film absolument raté.

Absolutely Anything: Bande annonce

Absolutely Anything: Fiche Technique

Réalisation: Terry Jones
Scénario: Terry Jones, Gavin Scott
Interprétation: Simon Pegg (Neil Clarke), Kate Beckinsale (Catherine), Rob Riggle (Grant), Sanjeev Bhaskar (Ray), Eddie Izzard (Le Directeur), Robin Williams (la vois de Dennis, le chien), Terry Jones, Michael Palin,  John Cleese, Terry Gilliam et Eric Idle (voix des extraterrestres)…
Image: Peter Hannan
Décors: James Acheson
Costumes: James Acheson
Montage: Julian Rodd
Musique: George Fenton
Producteur(s): Benjamin Timlett, Bill Jones
Production: Bill and Ben Productions, GFM Films
Distributeur: Océan Film
Durée: 85 minutes
Genre: Comédie, fantastique
Date de sortie: 12 août 2015

Grande-Bretagne – 2015

Mission Impossible Rogue Nation, un film de Christopher McQuarrie : Critique

Cela fait presque 20 ans que la saga Mission Impossible essaye de faire son trou au cinéma, et après 5 films elle semble y être parvenue. La première trilogie fut assez inégale qualitativement parlant : après un très bon premier opus, aujourd’hui encore le meilleur de la licence, le numéro 2 était très moyen et le 3 sympathique mais bourré de défauts.

Synopsis : L’équipe IMF (Impossible Mission Force) est dissoute et Ethan Hunt se retrouve désormais isolé, alors que le groupe doit affronter un réseau d’agents spéciaux particulièrement entraînés, le Syndicat. Cette organisation sans scrupules est déterminée à mettre en place un nouvel ordre mondial à travers des attaques terroristes de plus en plus violentes. Ethan regroupe alors son équipe et fait alliance avec Ilsa Faust, agent britannique révoquée, dont les liens avec le Syndicat restent mystérieux. Ils vont s’attaquer à la plus impossible des missions : éliminer le Syndicat.

Mission trépidante

C’est vraiment avec le 4ème épisode, bon mais néanmoins perfectible, et maintenant avec le 5ème que cette saga semble avoir trouvé son rythme de croisière. Son avantage est d’avoir été dirigée par différents cinéastes, chacun ayant eu la possibilité d’apporter sa patte artistique et de modeler la formule de l’ensemble. Après la science impeccable du suspense et de la tension de Brian De Palma, l’excentricité hongkongaise de John Woo, le style chirurgical de J.J. Abrams et l’approche cartoonesque de Brad Bird, que va apporter Christopher McQuarrie à la licence ? Va-t-il être en mesure de la renouveler comme l’avaient fait les trois premiers films, ou va-t-il se lover dans la formule comme l’avait fait Bird pour livrer un film efficace mais bien trop calibré ?

Au final McQuarrie va suivre une autre voie, celle du melting pot de tous les autres opus pour faire une déconstruction habile et méthodique de la saga, pour en comprendre l’essence et interroger le statut d’icône de son héros en assumant ici pleinement son côté prophétique. On retrouve ici tout ce qui a fait le succès des Mission Impossible, que ce soit l’élégance et la maîtrise du suspense du premier film au service d’admirables setpieces (moments où l’action, la tension et la dramaturgie atteint son paroxysme), l’excentricité et le méchant très over the top comme pour le deux, les ressorts scénaristiques du trois ainsi que l’esthétique très proche de celle du quatre. Néanmoins ce côté pot pourri a beau apporter des bonnes choses dans ses réflexions, il entretient malgré tout un air de déjà-vu car l’ensemble se montre alors très prévisible. Le film tombe même à cause de ça dans les travers de la saga avec la sous exploitation de l’équipe de Hunt car à part Benji, les autres sont inutiles à l’intrigue et ne sont là que pour faire office de faire-valoir. L’intrigue politique autour de L’IMF se montre donc assez mal amenée et peu intéressante en plus de rejouer un ressort éculée depuis le 3ème film. Malgré tout elle sert l’aspect réflexion mais c’est trop peu pour la justifier. De plus il utilise parfois bien trop de clichés dans l’exposition des personnages et utilise aussi énormément de facilités scénaristiques notamment dans sa surexploitation des rebondissements. Trop c’est trop et ça handicape souvent l’ensemble qui tombe dans des situations parfois ridicules devenant un tantinet agaçant, comme le méchant qui a tout prévu mais Hunt a prévu qu’il avait tout prévu. Il réutilise aussi le jeu des masques mais cela tend à devenir une faiblesse au final, car c’est un ressort que l’on nous sert dans chaque film devenant une formule de plus en plus calibré donc de moins en moins intéressante. Sinon le méchant est aussi anecdotique, cela a toujours été la faiblesse de la licence, mais on peut quand même constater un léger mieux car malgré son aspect très caricatural, il est un peu mieux écrit que ses prédécesseurs, faisant de lui un des meilleurs antagonistes des Mission Impossible. Après d’autres points de la saga sont aussi améliorés comme le personnage féminin qui a enfin de la consistance et qui n’est pas juste là pour être un love interest. McQuarrie compose avec brio un personnage trouble qui vole à plusieurs reprises la vedette à son héros et nous donne envie de la retrouver dans un prochain opus ; c’est la première fois que l’on a ce ressenti pour un personnage féminin dans cette licence. Donc on est face à un scénario efficace qui parfois en fait un peu trop mais qui a le mérite d’être cohérent, solide et de ne pas faire insulte à l’intelligence du spectateur tout en proposant des notes d’humour souvent bienvenues. En plus de renouer avec des setpieces mémorables et qui ne se basent pas que sur une impressionnante acrobatie de Tom Cruise.

En cela la mise en scène se montre diablement intelligente en expédiant son acrobatie la plus impressionnante avant le générique d’ouverture, permettant par la suite de se concentrer sur l’intrigue et les moments plus posés et mieux introduits. Le tout est accompagné d’une réalisation technique impeccable grâce à un montage habile et bien pensé pour avoir un rythme optimal, une photographie très soignée ainsi qu’un excellent score musical de Joe Kraemer. Cela permet d’enjoliver une mise en scène élégante et efficace qui préfère jouer sur la durée des plans, la gestion du suspense ainsi que les jeux d’ombres et de lumières renvoyant à certains Hitchcock et films muets. En ça on retiendra une séquence à l’Opéra (qui renvoie au Mission Impossible de De Palma) qui s’inscrit dans la durée avec une montée en puissance des enjeux et une gestion brillante des attentes pour au final offrir la meilleure scène du film. Après il ne lésine pas non plus sur les morceaux de bravoures énergiques comme une scène en apnée intense, une course poursuite en voiture et en moto exaltante, magistralement mise en scène avec des plans subjectifs qui retranscrivent bien les sensations de vitesses, ainsi qu’une séquence finale qui privilégie l’épure (revoyant aussi au film de De Palma) avec une poursuite tendue suivie d’un combat aux couteaux qui rappelle le final de Jack Reacher (autre film de Cruise et de McQuarrie). Christopher McQuarrie apporte donc sa patte old school à ce nouveau Mission Impossible sans pour autant renier la modernité même si ses rares plans en effets spéciaux (CGI) sont souvent ratés à l’image d’un accident de voiture vraiment moche.

On retrouve sinon un Tom Cruise en très grande forme, qui fait encore des choses intéressantes avec son personnage, interrogeant son statut de star et d’icône intemporelle, se présentant même comme le dernier représentant d’un cinéma d’action ambitieux, jusqu’au-boutiste et empreint de noblesse. Il est accompagné ici d’un casting solide avec le toujours très drôle Simon Pegg dans une prestation à l’anglaise, la sublime Rebecca Ferguson qui interprète son personnage avec beaucoup de classe, le glaçant Sean Harris ainsi que l’impeccable Alec Baldwin. On sera par contre moins conquis par Jeremy Renner et Ving Rhames, qui ont du mal à justifier leur place dans ce film et qui manquent respectivement soit de charisme soit de talent.

En conclusion Mission Impossible Rogue Nation est un très bon film et probablement le meilleur opus depuis le premier, qui lui reste légèrement supérieur. Néanmoins la licence est clairement arrivée à un point de rupture et il sera difficile de faire mieux à l’avenir sans repenser la formule car ici elle tend à devenir trop prévisible et calibrée (ce qui handicapa le 4). Christopher McQuarrie arrive quand même à apposer sa patte et son écriture solide avec brio, dynamisant la formule et permettant de lui accorder une relecture bien pensée et intelligente. On est presque à un opus d’anniversaire qui vient rendre un flamboyant hommage à la saga mais aussi à sa star faisant de ce film une œuvre presque méta dans ses réflexions sur le mythe et l’iconisation. On est donc en face d’un divertissement de grande classe qui est à la fois énergique et élégant et qui préfère l’efficacité des cascades à la platitude des CGI, sans pour autant sacrifier un scénario qui se montre solide et agréable à suivre. Il ne fait aucun doute que l’on se retrouve devant le film de l’été et on y prend un plaisir formidable.

Mission  Impossible  Nation : Bande-annonce

Mission  Impossible Rogue Nation : Fiche Technique

États-Unis – 2015
Réalisation: Christopher McQuarrie
Scénario: Christopher McQuarrie, Drew Pearce d’après: la série télévisée Mission : Impossible de: Bruce Geller
Interprétation: Tom Cruise (Ethan Hunt), Jeremy Renner (William Brandt), Simon Pegg (Benji Dunn), Rebecca Ferguson (Ilsa Faust), Ving Rhames (Luther Stickell), Sean Harris (Solomane Lane), Alec Baldwin (Alan Hunley), Simon McBurney (Atlee)
Image: Robert Elswit
Décors: James D. Bissell, John Bush, Abdenabi Izlaguen
Costumes: Joanna Johnston
Montage: Eddie Hamilton
Musique: Joe Kraemer
Producteur(s): Tom Cruise, J.J. Abrams, David Ellison, Bryan Burk, Dana Goldberg, Don Granger
Production: Paramount Pictures, Bad Robot, Tom Cruise Productions
Interprétation: Tom Cruise (Ethan Hunt), Jeremy Renner (William Brandt), Simon Pegg (Benji Dunn), Rebecca Ferguson (Ilsa Faust), Ving Rhames (Luther Stickell), Sean Harris (Solomane Lane), Alec Baldwin (Alan Hunley), Simon McBurney (Atlee)
Distributeur: Paramount Pictures France
Date de sortie: 12 août 2015
Durée: 2h12min
Genre:

An, un film de Naomi Kawase : Critique

Naomie Kawase est cette cinéaste japonaise déroutante qui déjoue volontairement depuis ses débuts la grammaire conventionnelle du 7ème art. Elle possède cet incroyable don d’injecter une matière lente et philosophique qui lui donne la possibilité d’épouser au plus près ses convictions philanthropiques

Synopsis: Les dorayakis sont des pâtisseries traditionnelles japonaise qui se composent de deux pancakes fourrés de pâte de haricots rouges confits, « AN ». Tokue, une femme de 70 ans, va tenter de convaincre Sentaro, le vendeur de dorayakis, de l’embaucher. Tokue a le secret d’une pâte exquise et la petite échoppe devient un endroit incontournable…

. Animiste et proche d’une contemplation à la Terence Malick, elle dilue à merveille l’espace-temps pour mieux approcher une certaine vérité humaine. Mais au contraire de son compère américain, elle ne cherche pas à sanctuariser ses personnages sur l’autel de la béatification. La ou l’illustre réalisateur cherche souvent une explication christique aux maux des êtres vivants, l’asiatique croit bien plus au caractère immuable de la destinée. Dinosaures d’une ère moderne qui exige toujours plus de rationalité et de narration balisée, l’une comme l’autre (encore plus fortement pour la première) sont à tort catégorisés comme des figures d’un ancien temps. Coupable erreur que cette prédétermination, d’autant plus quand elle est l’œuvre d’une cinéphilie méprisante.

Le présent auteur de ces lignes n’en fait pas mystère, il est absolument béa d’admiration depuis la vision de son précédent opus, « Still The Water« . Il n’est donc pas lieu de lui reprocher son manque d’objectivité puisqu’il en avoue sans honte sa faute. Force est de constater que ce « An », vu en avant-première lors d’une reprise de certains films cannois au Gaumont Opéra parisien en mai dernier, est encore une fois une merveille de sensibilité. Il n’atteint certes pas la force tellurique de son prédécesseur (était ce seulement possible?) mais il sait embarquer le spectateur dans une odyssée intime particulièrement émouvante. On retrouve le caractère compassionnel pour le sort de ces petites gens qui font tout le sel de son cinéma. Le film raconte la banale histoire d’un homme seul qui doit gérer au mieux sa boulangerie sous peine de se replonger dans un passé tortueux. Il décide un jour d’embaucher une vieille dame plus que talentueuse à force d’insistance de sa part dans le but de confectionner des gâteaux confis. Une relation s’ébauche petit à petit entre les deux, d’abord suspicieuse car indécise, jusqu’à en devenir filiale lorsque les blessures se révèlent au grand jour.

La grande force de la cinéaste est justement de décloisonner cette cette esquisse somme toute attendue pour en délivrer la douleur profonde. Le parcours accidenté de cet homme fait écho à la vie tourmentée de l’ancienne rescapée de guerre. Au fond, ce qui lui importe le plus n’est pas de trouver la saveur de ses recettes d’antan. Il est de transmettre un savoir-faire ancestral et de faire en sorte que l’ex délinquant puisse se bâtir une carapace pour mieux encaisser les coups du sort.Accepter son passé et ses erreurs n’est pas une faiblesse, bien au contraire. Cela permet de rebondir sans se renier car les échecs sont constitutifs de notre for intérieur. La jeune fille qui accompagne ce duo ne dit pas autre chose, elle qui s’emmure dans la solitude pour échapper à une mère immature et à des camarades de classe trop inconséquentes. Naomie Kawase a la certitude que le hasard n’est pas de mise dans les rencontres et les relations que nous entretenons. S’il peut prêter à des railleries faciles, son point de vue n’en est pas moins dénué de sens, qu’elle exprime par une mise en scène aérienne et fluide. Comme à son habitude, son cadre se fait l’écho d’une méditation exquise. Nul autre qu’elle ne sait rendre autant justice à la préciosité des sentiments.

Une telle attention méticuleuse sur des gestes du quotidien ne peut être le fait que d’une surdouée. Le vide ne lui fait pas peur, tant elle s’en nourrit finement pour capter le précieux silence de la nature. De même, les contres-plongées au dessus des arbres ne sont d’aucune utilité, sinon celle d’une plénitude ressentie à la vue d’une si grande maestria. La voix-off, contrairement à la majorité des cas, ne cache pas des faiblesses qu’il faudrait combler, mais sert pleinement à retranscrire la sagesse du récit. La langueur et la longueur des plans sont ici parfaitement justifiés, car au service de la puissance émotionnelle de l’ensemble. En plus de son aisance picturale, la clairvoyante native de Nara passe haut la main le test du casting. En effet, aucune fausse note dans l’interprétation des comédiens, qui savent nous toucher en plein cœur sans surjouer les situations dramatiques. Cette artiste n’a décidément pas la place qu’elle mérite, et il serait grand temps de l’inscrire au panthéon des grands cinéastes modernes. L’oubli est symptomatique d’un monde cinéphile sclérosé qui ne veut ou ne sais pas s’écarter d’une certaine tendance. Triste constat……

An : Bande-annonce

An : Fiche Technique

Réalisateur: Naomi Kawase
Scénario: Naomi Kawase, adapté du roman de Durian Sukegawa.
Musique: David Hadjadj
Distribution: Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Uchida, Miyoko Asada, Etsuko Ichihara…
Durée: 1h53
Date de sortie 27 janvier 2016
Le film a été présenté en ouverture dans la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes 2015.

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais (Sabri)

 

Nos Futurs, un film de Rémi Bezançon : Critique

Grandir, c’est trahir un peu l’enfant qu’on a été, se résigner à mettre entre parenthèses ses rêves de gosse pour entrer dans la cour des grands. Les films de Rémi Bezançon s’attachent tous à décrire cette phase décisive.

Synopsis: Deux amis d’enfance, qui s’étaient perdus de vue depuis le lycée, se retrouvent et partent en quête de leurs souvenirs…

Les aventures de Yann Kerbec

Ses héros ne sont pas des marginaux promis à un destin exceptionnel. Ce sont des personnages pleinement ancrés dans la société dans laquelle ils évoluent, et c’est cette société que Bezançon observe à travers les yeux d’un même type de personnage : un trentenaire nostalgique inapte à la vie adulte. Les rites qui marquaient autrefois un passage définitif à l’âge adulte – l’entrée dans la vie active, le mariage, les enfants – ont aujourd’hui des frontières poreuses. L’enfance et l’âge adulte ne sont plus hermétiquement séparés. Désormais, on navigue entre deux eaux, parfois longtemps, avant de se décider à passer le cap. Notre siècle a engendré ce personnage, un Peter Pan du XXIème siècle qui ne cesse de retarder l’échéance de l’entrée dans l’âge adulte. C’est de ce quidam, un peu bancal mais sympathique au demeurant, dont nous parle le cinéaste.

Yann Kerbec, le héros de Nos futurs est un personnage familier. Son homonyme nous racontait déjà ses déboires sentimentales dans Ma vie en l’air (2005), premier long-métrage de Rémi Bezançon. Si Nos futurs ne se revendique pas comme une suite assumée de Ma vie en l’air, Yann Kerbec n’étant pas à Bezançon ce qu’Antoine Doinel était à Truffaut, le clin d’œil vaut plus que simple référence. Il n’est pas anodin que le premier Yann Kerbec ait accepté de devenir adulte en dépassant ses peurs  (de l’avion, et par extension de la vie de couple) et que son homologue 2015 ait poursuivi sur sa lancée par l’apprentissage du deuil. Il y a une forme de continuité dans ce que vit le personnage. Si la voix off du narrateur permet d’apporter une distance humoristique dans Ma vie en l’air, le propos de Nos futurs est en revanche bien lourd. Sans ce recul un peu ironique, le film s’embourbe dans une foule de clichés assez grossiers, cristallisés dans les personnages, tous de vrais stéréotypes.

Le début du film nous met face au héros, qui, suite à une fête d’anniversaire ratée, se remémore avec nostalgie ses années lycée. En reprenant les codes du film pour adolescents, le cinéaste nous livre un véritable bestiaire de cour de récré. On retrouve ainsi le Don Juan accompagné de son troupeau de jeunes filles en pâmoison, résumé de l’entité féminine du film, l’intello à lunettes, le boutonneux timide ou encore le DJ aux cheveux gras. Le résultat est assez décevant. Il l’est plus encore au regard de la psychologie des personnages vieillis. Ils restent identiques à leurs doubles lycéens. Bezançon les a simplement affublés d’une « attitude adulte » (c’est-à-dire raide et guindée).

L’absence de justesse de ces portraits brossés à gros traits est très regrettable. Alors que dans ses films précédents le dépassement de soi permettait aux héros d’aller de l’avant, il a plutôt un amer goût de pis aller dans Nos futurs. Même au terme du film, lorsque la situation est résolue, la vie de Yann, morne et fade, ne se révèle absolument pas enviable. C’est sans doute son long-métrage le plus pessimiste que nous livre ici Rémi Bezançon. Le titre, habilement trouvé, prend tout son sens une fois le film visionné : No future, c’est bien ce qui semble frapper tous les personnages.

Nos Futurs: Bande-annonce

Nos Futurs: Fiche Technique

France
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 22 juillet 2015
Réalisé par: Rémi Bezançon
Scénario : Rémi Bezançon, Jean-François Halin, Vanessa Portal
Distribution : Pierre Rochefort (Yann Kerbec), Pio Marmaï (Thomas), Mélanie Bernier (Estelle),
Kyan Khojandi (Max), Camille Cottin (Géraldine), Laurence Arné (Emma), Roxane Mesquida
(Virginie), Micha Lescot (Samy), Aurélien Wiik (Vincent), Zabou Breitman (la mère de Yann)
Photographie : Antoine Monod
Montage : Fabrice Rouaud
Décors : Jimena Esteve
Musique : Antonio Gambale et David Menke
Produit par : Isabelle Grellat
Distributeur : Gaumont Distribution

 

Les Dossiers secrets du Vatican, un film de Mark Neveldine : critique

Les films d’horreur fleurissent sur nos écrans et pourtant, à quelques exceptions près, on a souvent l’impression de voir la même chose. Même les films réussis du genre (Conjuring, pour ne citer qu’un exemple) ne brillent pas par leur originalité, mais plutôt par leur capacité à instaurer une ambiance, à accrocher le spectateur, à lui faire croire à la réalité de ce qui se déroule à l’écran.
Alors, ces Dossiers Secrets du Vatican échappent-ils à la règle ?

Synopsis : au Vatican, un cardinal est alerté d’un cas qui pourrait être une possession. Une jeune Américaine, Angela Holmes, est victime de phénomènes étranges et se comporte de façon bizarre.

Déjà-vu
Tout d’abord, le film, une fois de plus, n’apporte rien de nouveau au genre. Le titre est alléchant et aurait laissé présager bien des scénarios possibles. Et pourtant, qu’avons-nous ? Une simple histoire de possession et d’exorcisme. Avec le découpage habituel du film : d’abord des signes qui pourraient laisser présager une certaine maladie, puis des indices qui prouvent que ce n’est pas une maladie habituelle (quelle surprise !), et enfin l’exorcisme. Rien de nouveau depuis 40 ans maintenant.

Ambiance
Échec aussi en ce qui concerne l’ambiance d’un film qui ne parvient pas à faire peur, ni même à faire naître la moindre petite angoisse. Le cinéaste multiplie les tentatives, en vain. Il convoque les signes sataniques habituels : parler une langue inconnue, avoir un corbeau comme inséparable animal de compagnie, contrôler les humains à distance, montrer toutes les caractéristiques opposées au Christ…
Il fait aussi appel à différents procédés qui ont fait leurs preuves ces dernières années. Il y a quelques « jump scare » (apparition brutale d’un personnage à l’écran dans le but de faire sursauter le spectateur) mais, comme d’habitude, ce procédé ne parvient pas à faire peur, juste à surprendre. Le cinéaste mêle aussi un film « normal » avec des scènes en « found footage » censées être tournées par les caméras de surveillance de l’hôpital. Moyen qui permet de lorgner du côté des Paranormal Activity (un des gros succès du genre ces dernières années). Mais ici, cela n’apporte rien de plus à l’action, ce n’est même pas un procédé narratif.
Il y a bien quelques côtés sympathiques qui font que ce film n’est pas un échec complet. Les acteurs se débrouillent plutôt bien, Angela Taylor Dudley en tête. Le final se laisse voir (tout en laissant habilement la porte ouverte à une suite).
On ne peut pas dire que Les Dossiers Secrets du Vatican soient un mauvais film. C’est un film indifférent, qu’on a l’impression d’avoir déjà vu des dizaines de fois. Vite vu et vite oublié.

Les Dossiers Secrets du Vatican : Bande Annonce

Les Dossiers Secrets du Vatican : Fiche Technique

Titre original : The Vatican tapes
Date de sortie : 29 juillet 2015
Nationalité : USA
Réalisation : Mark Neveldine
Scénario : Christopher Borrelli, Michael C. Martin, Chris Morgan
Interprétation : Angela taylor Dudley (Angela Holmes), Michael Peña (Frère Lozano), Dougray Scott (Roger Holmes), John Patrick Amedori (Pete), Djimon Hounsou (Vicaire Imani), Peter Andersson (Cardinal Bruun).
Musique : Joseph Bishara
Photographie : Gerardo Mateo Madrazo
Décors : Jerry Fleming
Montage : Eric Potter
Production : Chris Cowles, Gary Lucchesi, Chris Morgan, Tom Rosenberg
Société de production : H2F Entertainment, Lakeshore Entertainment, Lionsgate, Pantelion Films
Société de distribution : Metropolitan Filmexport
Budget : 8,495 millions de dollars
Genre : Horreur
Durée : 91’
Interdit en France aux moins de 12 ans.

Terry Gilliam : portrait d’un cinéaste visionnaire

Focus sur Terry Gilliam, le réalisateur « moitié génie, moitié fou » (Christopher Plummer) :

Récemment, le réalisateur Terry Gilliam, connu pour son excentricité, annonçait que le tournage maintes fois reporté de The Man Who Killed Don Quixote reprendrait en 2016. Amazon soutient ce rêve de longue date entreprit en 1998 et que le réalisateur appelle sa “folie”. Perfectionniste et habité, Terry Gilliam a déjà exploité ce grain de folie dans des œuvres variées, originales et d’une qualité incontestable. Cette attente incommensurable est donc sans doute un mal nécessaire.

Du dessin de satire aux Monthy Pythons :

Né à Minneapolis le 22 novembre 1940, Terry Gilliam ne se destine pas tout de suite au cinéma. Pendant ses études en Science Politique, il travaille pour un journal étudiant et découvre le dessin satirique. Puis, il s’adonne au dessin de presse et voyage beaucoup. Ainsi, il travaille pour de nombreux magazines tels que Pilote avec René Gosciny en France, Help! aux U.S.A. et bien d’autres en Angleterre. Resté en Grande-Bretagne, Gilliam y dessine des caricatures pour un talk-show produit par Humphrey Barclay : We Have Ways of Making you Laugh. Il rencontre ainsi John Cleese, Graham Chapman, Terry Jones, Eric Idle et Michael Palin et fonde avec eux les Monty Python. Le groupe réalisera quatre séries des Monty Python’s Flying Circus et surtout Sacré Graal dont Gilliam sera co-réalisateur, co-scénariste et créateur des animations.
En 1976, Terry Gilliam réalise son premier film en solo, Jabberwocky, inspiré d’un poème de Lewis Caroll (Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles) et avec ses partenaires Terry Jones et Michael Palin dans les rôles principaux. En 1980, il co-écrit Bandits, Bandits avec Palin et rédige une première version de Brazil puis, en 1982, il réalise seul la scène d’ouverture de ce qui sera le dernier film des Monty Python : Le Sens de la Vie.

Les Trilogies du génie Visionnaire :

Peu à peu, Gilliam délaisse les Monty Python pour se révéler en tant que scénariste et réalisateur. Après la sortie de Bandits, Bandits, il finit d’écrire le scénario de Brazil avec l’aide de Tom Stoppard. D’abord boudé par Universal, Brazil sortira en Europe en 1985 et sera rapidement suivi par Les Aventures du Baron de Munchausen. Ces trois films formeront ce que Gilliam appellera « la Trilogie de l’Imagination ».
Les œuvres du génie étaient chaque fois pensées en terme de triptyques ainsi, après les échecs de Watchmen et Time Bandits 2, Gilliam débute une « Trilogie Américaine » avec Fisher King : Le Roi Pêcheur qui obtient le prix de meilleur réalisateur à Venise en 1991. De ce succès suivront L’Armée des 12 Singes et Las Vegas Parano qui sera nommé à Cannes pour la Palme d’Or. Des films corrosifs sur l’altération de la société.

Sept ans plus tard, le réalisateur retournera à ses premières amours avec sa « Trilogie des Mythes », surnaturelle et fantasmatique, composée par Les Frères Grimm, Tideland et l’Imaginarium du Docteur Parnasus. Des œuvres vibrantes et personnelles, sombres et envoûtantes nommées dans plusieurs Festivals.

En 2013, Zero Theorem, une fiction futuriste et philosophique, fera sensation à la Mostra de Venise et créera avec Brazil et l’Armée des 12 Singes ce que Gilliam appelle son « Triptyque Orwellien ». The Man Who Killed Don Quixote ainsi que Mr Vertigo en 2018 viendront compléter la filmographie de l’auteur et présagent sans nul doute d’une quatrième trilogie.

The Man Who Killed Don Quixote, trailer original :

La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, un film de Joann Sfar: Critique

Pour son troisième film, après son biopic très imagé de Serge Gainsbourg et une version animée de la plus célèbre de ses bandes dessinées, Joann Sfar s’est décidé de travailler pour la première fois sur un scénario qu’il n’a pas écrit lui-même : l’adaptation d’un roman de Sébastien Japrisot, qu’il reconnait toutefois comme un de ses livres cultes.

Synopsis : Une jeune secrétaire introvertie, myope, rousse et timide, mais terriblement sexy et la tête pleine de rêves romanesques, est embauchée pour une mission à priori anodine par son patron. Mais la tournure inattendue que vont prendre les choses vont peu à peu la faire douter de sa propre santé mentale.

Même si cet ouvrage, datant de 1966, est jugé inadaptable, il fut déjà transposé au cinéma dès 1970 dans le cadre de l’ultime réalisation du franco-ukrainien Anatole Litvak. L’intention de Sfar afin de se détacher de cette précédente version était de transcender l’aspect onirique du récit, en prenant pour inspirations majeures la mise en scène pleine de mystère et de faux-semblants de David Lynch et les ambiances solaires des thrillers de René Clément.
Sa première réussite fut évidemment d’avoir su dénicher une jeune actrice quasi-inconnue, qu’il qualifie de « Nouvelle Isabelle Adjani »: Freya Mavor, révélée dans son Angleterre natale par la série Skins et qui, en France, n’a fait que participer à la mini-série à sketchs Castings de Pierre Niney. Transformée en rousse, la comédienne (naturellement blonde mais non moins couverte de taches de rousseur) devient alors le principal atout de Sfar, qu’il n’aura de cesse d’érotiser grâce à sa mise en scène glamour et esthétisante. Cette révélation s’avère juste parfaite tant elle réussit à donner la même crédibilité à son personnage, que celle-ci apparaisse comme une pin-up, une victime terrorisée ou une femme combative.

Pour ce qui est du reste du casting, on ne retiendra en fait que la présence de Benjamin Biolay, tant les autres personnages ne sont finalement que très accessoires. Même si le jeu de le l’ancien chanteur peut, dans un premier temps, sembler superficiel, voir insupportable, on s’aperçoit rapidement que sa partition inexpressive et outrageusement ténébreuse participe à l’aura de malaise qui se dégage de cette réalisation qui prend malicieusement le point de vue de son héroïne pour mieux nous faire partager sa confusion.Si le film réussit ainsi à nous perdre entre rêve, cauchemar et réalité, c’est avant grâce à son montage hypnotique et à l’omniprésence de la voix-off qui mettent en avant le regard quasi-schizophrénique que Dony porte sur ses propres mésaventures, quitte à nous faire peu à peu sortir du déroulement narratif de l’intrigue, et ce jusqu’à son twist final qui va donner du sens à tout ce qui l’a précédé. Et pourtant, en se retrouvant ainsi noyé dans une histoire de road-trip meurtrier dont on doute de la véracité, on profite davantage encore du charme de cette jeune actrice et de la direction artistique qui fait du contexte kitsch un univers visuel et musical véritablement enivrant. Même si l’on peut reprocher à ce scénario labyrinthique d’être complètement tiré par les cheveux ou de ne pas tenir la route, impossible donc de ne pas se laisser ensorceler par cette mise en scène maîtrisée et cette narration immersive.

Peut-être est-il un peu long dans son développement, tant l’impression d’assister à des scènes redondantes et inutiles va devenir prégnante dans son dernier tiers, mais le mélange de détresse psychologique et de sensualité apporté par sa mise en scène et la direction artistique vintage sans faille font que ce thriller est autant un exercice de style audacieux qu’une expérience cinématographique intense à vivre.

La Dame dans l’Auto avec des lunettes et un fusil : Bande-annonce

La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil: Fiche Technique

Réalisation: Joann Sfar
Scénario: Gilles Marchand et Patrick Godeau d’après l’œuvre de Sébastien Japrisot
Interprétation: Freya Mavor (Dany), Benjamin Biolay (Mr Caravaille), Elio Germano (le voleur de voiture), Stacy Martin(Anita), Thierry Hancisse (le garagiste)…
Image: Manuel Dacosse
Décors: Pierre Quefféléan
Costumes: Michael Laguens
Montage: Christophe Pinel
Musique: Agnès Olier
Producteur(s): Patrick Godeau et Karen Monluc
Production: Alicéleo, Versus Production, Waiting for Cinéma
Distributeur: Wild Bunch
Genre: Thriller
Durée: 93 mn.
Sortie en salles: 5 août 2015

France – 2015

Les 4 Fantastiques, un film de Josh Trank : Critique

« A year ago I had a fantastic version of this. And it would’ve recieved great reviews. You’ll probably never see it. That’s reality though. »

— Josh Trank

Tweeté le jour même de sa sortie américaine du film, et 3 jours après la sortie française, par son propre réalisateur qui semble craindre que les hordes de mauvaises critiques qu’il commencent déjà à engendrer ne nuise à sa jeune carrière -rappelons que, du haut de ses 30 ans, il ne signe là que son second long-métrage-, cet avertissement qui pointe directement l’ingérence qu’a pu avoir la Fox (déjà réputée pour être, avec Disney avec qui elle travaille d’ailleurs souvent, celui des studios hollywoodiens qui laisse le moins de marge de manœuvre qu’elle laisse aux auteurs) dans son travail, est révélatrice de tout ce dont souffre cette relecture des 4 Fantastiques.

Près de 10 ans après le fiasco du diptyque de Tim Story (que la Fox a récemment fait disparaître des plateformes VOD), le studio tente de redonner une chance aux 4 Fantastiques, une équipe jugée ringarde mais qui reste malgré tout un pilier de base dans la mythologie Marvel. Pour se faire, les rennes ont été donnés au petit chouchou de l’écurie, Simon Kinberg, qui, en tant que producteur ou scénariste, s’attribue depuis quelques années les plus gros succès commerciaux du studio. Afin de dépoussiérer un peu les personnages, il a eu la bonne de faire comme le célèbre éditeur de comics qui, dans les années 90, ont publié des reboot de leurs personnages phares dans la série Ultimate. Ainsi, de la même façon que Sony s’était inspiré (fort maladroitement serait un doux euphémisme) d’Ultimate Spider-man pour écrire  leur Amazing Spider-man, la Fox et Kinberg ont donc décidé d’adapter Ultimate Fantastic Four. Seul hic dans cette idée : Cette BD mettait en scène des personnages âgés d’à peine plus de quinze à vingt ans. Pour éviter de transformer leur film en teen-movie immature, le choix de Josh Trank, réalisateur de Chronicle, reconnu comme étant l’un des rares films à traiter de façon réaliste les réactions que peuvent avoir des adolescents vis-à-vis de l’acquisition et la maitrise de super-pouvoirs, fut une idée brillante. Mais une bonne idée de départ ne tient pas toujours la route, c’est ce que la production des 4 Fantastiques nous prouve.

La patte de Trank se ressent donc dans la caractérisation des cinq jeunes adultes interprétés par Miles Teller, Kate Mara, Michael B. Jordan, Jamie Bell et Toby Kebbell. Leurs relations, tour à tour amicales et conflictuelles, leurs enjeux personnels et familiaux en font des personnages qui méritent d’être suivis. Toute la subtilité de cette écriture tient au fait que la mécanique de groupe entre les quatre futurs « héros » va se former pour faire contrepoids à l’individualisme qui caractérise leur ami Van Doom, qui est même loin d’apparaître encore comme un potentiel « méchant » puisqu’en portant dans son discours tous les enjeux écolo et antimilitaristes du film, il apparait certainement comme le plus attachant des personnages de cette première heure. Malgré tout, la première moitié du film, qui se concentre avec beaucoup de sobriété sur la rencontre des cinq personnages et la création de leur machine de téléportation, souffre de deux défauts rédhibitoires: D’abord, ses touches d’humour qui tombent souvent à plat puisque, à part quelques vannes qui sont des clins d’œil aux comics (et qui ne feront sans doute tilter que les connaisseurs), le caractère « cool » de ces jeunes se conjugue souvent à soit une naïveté qui n’aide pas à les rendre sympathique, soit une certaine immaturité… et aux blagues qui vont avec. Mais surtout, la durée de cette exposition (près d’une heure tout de même !) implique des longueurs et un rythme très étiré qui sont l’exacte antithèse de tout ce à quoi les amateurs de films de super-héros ont été habitué par les productions Marvel qui ont la faucheuse tendance à ne pas suffisamment développer leurs héros, et moins encore les méchants. Les amateurs de ce processus narratif terriblement expéditif ne verront alors, dans le traitement de l’amitié entre Reed Richards et Ben Grimm, dans le besoin de Johnny et Sue Storm d’être rivaux dans la reconnaissance par leur père, dans les sous-textes (les amateurs des Productions Marvel savent-ils seulement ce que signifie ce mot?) sur le triangle amoureux autour de Susan Storm et de la peur de Victor Van Doom d’être spolié de ses inventions, qu’un scénario bavard et terriblement ennuyeux. C’est là que l’on comprend que les choses ont commencé à s’envenimer entre Trank et Kinberg.

La seconde moitié voit en effet poindre un conflit qui dépasse de très loin les aventures de nos quatre héros et leur affrontement du Dr Fatalis : Celui qui opposait un Trank désireux de continuer à développer son regard sur les personnages, et d’un Kinberg cherchant à calibrer le film selon un cahier des charges prédéfini par les codes du genre. Si la rumeur fort tenace que Trank fut même dessaisi de la réalisation avant la fin du tournage et secrètement remplacé par Matthew Vaughn (crédité comme co-producteur mais à qui Kinberg peut avoir toute sa confiance depuis qu’il lui ait fait réaliser un film fort similaire et parfaitement réussi: X-men First Class) est vraie, elle expliquerait au moins l’irrégularité flagrante dans le jeu des comédiens dont on ne doute pas que certains passages furent faits sous la houlette d’un tout autre directeur d’acteur. Quoi qu’il en soit cette seconde partie du film, entre l’acquisition des super-pouvoirs et l’émergence du super-méchant, est terriblement inégale, tentant de jongler entre un schéma scénaristique ultra-balisé et quelques idées intelligentes mais, de fait, sous-exploités comme le discours antimilitariste (impossible de ne pas prétendre que le vrai méchant du film est en fait Tim « le machouilleur» Blake Nelson qui incarne le capitalisme américain à la botte du Pentagone) et un travail sur la transformations des corps qui se voudrait dans la veine du travail de Cronenberg.

Parlons à présent de la dernière partie : Le combat tout attendu contre le super-méchant. Et quel super-méchant ! Autant Victor Van Doom était introduit comme un jeune brisé et aux idées nihilistes, autant son alter-égo maléfique (notons que les noms « Dr Fatalis » ou même « Dr Doom » ne sont jamais prononcés) est, contrairement à ce que laissait présager le teaser, certainement le super-méchant le moins présent à l’image dans un film de super-héros. Au vu de son visuel déplorable (sorte de Belphégor numérique mal fait… comme 90% des effets spéciaux soit dit en passant!), cette exploitation limitée n’est pas une tare. Et pourtant, son apparition s’avère propice à l’unique surprise de cette dernière demi-heure : Du sang! En voyant les victimes de Van Doom exploser dans des gerbes de sang, la Fox nous rappelle que ce n’est pas à un Disney que nous assistons. Mais la suite et fin est elle encore plus dérisoire puisque, en moins d’un quart d’heure, le climax tant attendu et l’inévitable combat manichéen aux enjeux majeurs se retrouvent balayés d’un revers de manche. Ce combat expédié de la la façon la plus non-chalante qui soit n’a qu’un but: Nous rappeler la morale autour de l’esprit d’équipe d’une manière si déclamatoire qu’elle est en parfaite contradiction avec la subtilité du début (dans sa façon de nous balancer « Il est plus fort que chacun d’entre nous mais moins fort que nous ensemble!« , le film ferait passer Avengers pour du Victor Hugo!). Une fin bâclée qui, dernièrement, n’a d’égal que celle d’Elysium… un film qui, lui aussi, était chapeauté par Kinberg et s’est conclu par un conflit d’intérêt entre lui et le réalisateur ! A présent vous savez qui blâmer.

Au final, que peut-on sauver dans ce 4 Fantastiques ? Peut-être d’abord ses acteurs qui, malgré la suspicion des fans, s’avère de très bons choix de casting, et dont l’irrégularité dans le jeu (meilleur exemple : Kate Mara est aussi convaincante en informaticienne qu’inexpressive en super-héroïne) est justifiable par ce tournage chaotique et les nombreux reshoots qu’il a provoqué, mais surtout la volonté qu’a pu avoir Fish Trank pour nous proposer sa vision sur les personnages, au risque de provoquer un rythme trop lent pour acquérir l’adhésion du grand public. Mais, au final, on retiendra du film bien moins la victoire des gentils héros contre le méchant, mais celle de Simon Kinberg sur le réalisateur dont le travail se noie, tandis que film avance, dans le calibrage aseptisé et impersonnel imposé par le studio. Le film mérite t-il alors d’être vu? A moins de vouloir amoindrir son échec commercial annoncé pour éviter que Marvel en récupère les droits, autant s’en passer et attendre que Josh Trank refasse un film indépendant.

Synopsis : Un groupe d’amis, mené par un jeune scientifique obnubilé depuis l’enfance par le voyage tridimensionnel, se retrouve victimes d’une expérience qui va changer leur vie. A présent dotés de super-pouvoirs, ils vont devoir apprendre à maîtriser leur don et s’unir pour affronter une menace inattendue. 

Les 4 fantastiques: La bande annonce (VO sous-titré)

Les quatre Fantastiques: Fiche Technique

Titre original:Fantastic Four
Réalisation: Josh Trank
Scénario: Jeremy Slater, Simon Kinberg, Josh Trank d’après: les personnages « Les 4 Fantastiques » de: Stan Lee, Jack Kirby, éd. Marvel Comics
Interprétation: Miles Teller (Reed Richards), Michael B. Jordan (Johnny Storm), Kate Mara (Susan Storm), Jamie Bell (Ben Grimm), Toby Kebbell (Victor Von Doom), Reg E. Cathey (Dr Franklin Storm), Tim Blake Nelson (Dr Allen)…
Image: Matthew Jensen
Décors: Chris Seagers
Costumes: George L. Little
Montage: Elliot Greenberg, Stephen E. Rivkin
Musique: Marco Beltrami, Philip Glass
Récompenses : Razzies 2016 du pire film, du pire réalisateur et du pire remake
Producteur(s): Matthew Vaughn, Robert Kulzer, Simon Kinberg, Hutch Parker, Gregory Goodman
Production: Marv Films, Genre Films
Distributeur: Twentieth Century Fox France
Genre: Action, science-fiction
Durée: 106 mn.
Sortie en salles le 5 août 2015

Etats-Unis – 2015

 

La Belle Saison, de Catherine Corsini : Critique

Un gouffre rare d’intelligence, de sensibilité grave, à l’image d’un des derniers plans du film ou le regard déboussolé de Cécile de France (Carole) plonge vertigineusement dans la bouche sombre d’une sortie de tunnel de gare de province (toutes les gares en sont dotées !) comme pour interroger l’inconnu.

Plus qu’une belle saison faite de fenaisons, d’orages tant climatiques que sentimentaux ou de réunions agraires lourdes de soupçons, Catherine Corsini nous fait tour a tour, sourire, apprécier, décoder, découvrir ou pleurer, avec une justesse bluffante. Fait de silences non feints, de poses narratives pertinentes, d’amoureux et superbes plans serrés, « Une belle saison » nous croque le portrait non suranné d’une société post 68 avec son lot de combats non pas d’un point de vue militant mais simplement résistant. Dans ce cas précis, la foi en un sujet et la modestie du traitement ne sont pas simulés. Le script est structurellement équilibré, le montage fugace et dynamique ; climax au bon timing et chute sans fioriture.

Quant à la B.O. signée de G. Hetzel pas plus ostentatoire qu’il n’en faut, vient lécher le ressenti des personnages délicieusement profilés. Izia Higelin incarne une Delphine vorace pour ne pas dire vérace, c’est tout autant le cas de Cécile de France dans un genre plus urbain. Noémie Lvowsky est bluffante de sincérité en campant une mère sédentaire.

Entre Les Enfants du Marais et Woodstock, autant pour les quinquas, que pour les teens, cette 10ème oeuvre de Miss Corsini est une fiction utile et contemporaine sur ce qu’était et demeure le poids de l’éducation ou de la culture mais aussi la puissance de l’amour et de l’histoire.

Un pur moment d’évasion cinématographique dans l’intime de tout un chacun.

Synopsis : 1971. Delphine, fille de paysans, monte à Paris pour s’émanciper du carcan familial et gagner son indépendance financière. Carole est parisienne. En couple avec Manuel, elle vit activement les débuts du féminisme. Lorsque Delphine et Carole se rencontrent, leur histoire d’amour fait basculer leurs vies.

La Belle Saison : Bande-annonce

La Belle Saison : Fiche Technique

Réalisatrice: Catherine Corsini
Coauteur : Laurette Polmanss
Date de sortie : 19 août 2015
Production : Elisabeth Perez
Avec Cécile de France, Izia Higelin, Noémie Lvovsky, Finnegan Oldfield et Laetitia Dosch.
En coproduction avec France 3, Artemis (Belgique), Solaire Production,
avec la participation de Canal + et de la Région Limousin.
Distribution France et internationale: Pyramide.
En association avec Indéfilms, Soficinéma, Cinémage et ISF Cinéma.
Avec l’aide au développement du CNC.

Auteur Valérie G.

La Grande Aventure de Maya l’Abeille, de Alexs Stadermann : critique

Maya l’Abeille arrive en DVD et VOD avec le film d’animation : La Grande Aventure de Maya l’Abeille !

Apparue sur les écrans en 1975 d’après le livre de l’auteur allemand Waldemar Bonsels, Maya l’Abeille a enchanté des générations de jeunes enfants au travers de la série animée austro-nippone du même nom.

Synopsis : La petite abeille Maya voit le jour au sein de la ruche mais son audace ne plaît pas à la conseillère de la reine. Se sentant rejetée, Maya part à l’aventure du monde en compagnie de son copain Willy afin de trouver sa place…

Une animation pour les jeunes enfants :

Dans La Grande Aventure de Maya l’Abeille, adaptation de la série de 2012 en long-métrage, Maya l’Abeille renoue avec ses origines allemandes et réitère ses premiers pas dans le royaume des abeilles, au pays des insectes. Avec cette animation de Alexs Stadermann (Le Royaume de Ga’Hoole), l’esprit générale du dessin-animé est conservé tant dans le récit qui reprend le premier épisode de la série (La Naissance de Maya) que dans la douceur et la naïveté des personnages tels que Willy, Cassandre et Flip la Sauterelle, la voix aigre et stridente de Maya (superbement interprétée par Jennifer) et le zézaiement de Willy.
En fait, La Grande Aventure de Maya l’Abeille est un gentil divertissement qui s’adresse à un jeune public, voire très jeune. Le personnage de Maya a gardé sa fraîcheur et les inconditionnels de la petite abeille pourront retrouver avec plaisir leur âme d’enfant l’espace d’un instant.
L’espace d’un instant seulement, car les images de synthèse perdent en finesse et en personnalité et surtout, le récit trop romancé nuit à l’aspect éducatif de la série de 1975.

Des images trop “propres” au détriment de l’émotion et de l’éducatif :

Les passages explicatifs sur le rôle des abeilles et le fonctionnement d’une ruche sont absents de l’histoire dans La Grande Aventure de Maya l’Abeille. On se souviendra notamment du premier épisode où Cassandre faisait visiter la ruche à Maya, et des explications à la façon de la série Il était une fois…la vie. L’intérêt du film devient ici purement visuel et distractif car l’histoire en soi est un peu simpliste, ce qui est dommage. En outre, le passage chanté est plutôt inutile malgré la voix de Christophe Maé pour incarner Flip, et une reprise instrumentale à l’instar de l’épisode 1 de Maya l’Abeille aurait suffit à enchanter nos ravissantes têtes blondes. Nul besoin d’intégrer des chansons à la mode de Disney pour toucher un plus grand public !
Finalement, nos petites butineuses ont perdu de leur charme d’antan et la qualité visuelle en est presque gênante, perturbante voire nuisible au cachet du dessin original – ce qui était déjà le cas de la nouvelle version de la série.
Si les adultes sont ravis de retrouver leur petite Maya sur les écrans et de revivre ses aventures, quelque part au fond de leur coeur d’enfant, ils la voudraient “comme avant” ! De La Grande Aventure de Maya, on revient un peu déçu et on n’en gardera pas un souvenir impérissable…

Fiche Technique : La Grande Aventure de Maya l’Abeille

Titre original : Maya The Bee
Date de sortie : 4 février 2015 (1h25min)
Réalisé par : Alexs Stadermann
Avec : Beate Gerlach, Stefan Krause, Roland Hemmo
Genre : Animation , Aventure , Comédie

Sociétés de production : Studio 100 Media, Flying Bark, Screen Australia
Pays d’origine : Allemagne, Australie
Genre : Animation
Durée : 85 minutes

Tucker & Dale fightent le mal, un film d’Eli Craig : Critique

Dans la famille des succès critiques improbables, demandez Tucker et son comparse Dale ! Pourquoi un tel qualificatif ? Il suffit de voir le titre, aussi bien VF que VO pour se rendre compte de la crétinerie loufoque de l’entreprise : Tucker & Dale fightent le mal (Tucker and Dale vs. Evil).

Une parodie intelligente des films d’horreur

Autant dire de suite que ce n’est certainement pas le genre de long-métrage sur lequel le spectateur lambda se pencherait aussitôt à sa sortie, se présentant sur le papier comme une série Z de bas étage. Pourtant, il s’agit-là d’un divertissement qui mérite amplement le coup d’œil, étant tout simplement meilleur (et pas qu’un peu) des films du genre. Pourquoi ? Réponse dans cette critique !

Avant de vous lancer dans le visionnage de Tucker & Dale, sachez qu’il s’agit-là d’une parodie du cinéma horrifique. Mais attention, pas une comédie potache et lourdingue à la Scary Movie qui enchaîne les références à gogo, se basant exclusivement sur ces dernières pour en tirer des gags discutables pour ne pas dire à la ramasse. Non, Tucker & Dale fait partie de ces parodies sans prétention qui se contentent de singer les clichés du genre et d’y trouver toute leur puissance comique. Ici, vous y trouverez donc tous les grands archétypes du cinéma horrifique : les étudiants en vacances en pleine débauche d’alcool et de sexe, la cabane paumée au fond des bois, la BO tentant d’instaurer une ambiance peu reluisante au bon moment… Mais surtout, Tucker & Dale révèle une intelligence d’écriture que ne saurait renier le duo Simon Pegg/Nick Frost (Shaun of the Dead) et qui fait toute sa force : se concentrer exclusivement sur la connerie typique des personnages des films d’horreur.

En suivant le parcours de deux pauvres « bouseux » gentils comme tout qui vont être pris pour de véritables psychopathes par des ados totalement idiots, Tucker & Dale laisse ainsi la place à un lot de situations aussi loufoques les unes que les autres, mettant à mal toutes les bêtises vues et revues dans les nombreux divertissements horrifiques qui se prennent au sérieux. Et cela sans toutefois délaisser le côté gore de certaines séquences (dont celle du broyeur), permettant au film d’exhiber des effets spéciaux de bonnes factures et ce avec un budget en mode mineur pour le genre (soit 5 millions de dollars). Ni les autres détails techniques, comme la mise en scène d’Eli Craig dont c’est le premier film, le réalisateur s’amusant à reprendre tous les codes du cinéma horrifique (silhouette dans l’obscurité, lumière tamisée, plans rapprochés…) afin de se moquer des Vendredi 13 et autres Massacre à la Tronçonneuse avec savoir-faire. En clair, Tucker & Dale se présente au public comme un divertissement drôle et efficace. Un chouïa longuet sur sa dernière partie, traînant la patte sur un ultime quart d’heure pas aussi délirant que le reste, il faut bien le reconnaître. Mais le plaisir délectable répond bien présent !

Il faut dire aussi que le film ne doit pas sa réussite qu’à son idée de tourner en ridicule les adolescents dans les long-métrages d’horreur. En effet, Tucker & Dale saura également vous séduire avec son duo de tête, deux « péquenauds » diablement attachants et puissamment drôles, interprétés avec justesse par le tandem Tyler Labine/Alan Tudyk. Dès que le film s’intéresse à eux, dès que la caméra daigne s’attarder sur leur petite vie tranquille qui va virer au cauchemar, le spectateur se prend d’emblée d’affection pour ses deux guimauves poisseuses et ne désire qu’une seule chose : qu’ils se sortent indemnes de cette mésaventure et que les ados meurent aussi bêtement les uns après les autres, surjoués soit dit en passant de manière convaincante (parodie oblige) par des comédiens inconnus du grand public.

Alors qu’il y a de cela quelques temps, le réalisateur et les deux comédiens ont commencé à parler d’une suite, nous ne pouvons qu’attendre avec impatience un nouvel opus qui saura suivre les traces de cette délicieuse surprise qu’est Tucker & Dale fightent le mal. Une parodie qui ne tombe jamais dans la surenchère et le lourdingue, se moquant avec intelligence, justesse, jubilation et même douceur d’un genre qui se singe lui-même au fil des longs-métrages. Rafraîchissant au possible !

Synopsis : Tucker et Dale sont deux bouseux au grand coeur venus se ressourcer en pleine forêt. Mais leur route va croiser celle de jeunes étudiants fêtards qui, à la suite d’un quiproquo provoquant la mort de l’un d’entre eux, vont prendre Tucker et Dale pour des tueurs psychopathes et vouloir faire leur peau...

Tucker & Dale fightent le mal : Bande-annonce

Fiche technique – Tucker & Dale fightent le mal

Titre original : Tucker & Dale vs. Evil
États-Unis – 2010
Réalisation : Eli Craig
Scénario : Eli Craig et Morgan Jurgenson
Interprétation : Tyler Labine (Dale), Alan Tudyk (Tucker), Katrina Bowden (Allison), Jesse Moss (Chad), Philip Granger (le shérif), Brandon McLaren (Jason), Christie Laing (Naomi), Chelan Simmons (Chloe)…
Date de sortie : 1er février 2012
Durée : 1h28
Genres : Comédie, horreur
Image : David Geddes
Décors : Sean Blackie, Amber Humphries et Thomas Walker
Costumes : Mary Hide-Kerr
Montage : Bridget Durnford
Musique : Mike Shields
Budget : 5 M$
Producteurs : Morgan Jurgenson, Albert Klychak et Deepak Nayar
Productions : Eden Rock Media, Reliance Big Pictures, Loubyloo Productions et T&D Productions
Distributeur : Wild Bunch Distribution

The Lobster, un film de Yorgos Lanthimos : Critique

Jamais nous n’avons autant entendu parler de la Grèce que cette année. Dans un pays en pleine crise économique et politique, il existe pourtant un exemple de réussite national. Un réalisateur grec audacieux au doux nom suave de Yorgos Lanthimos, tout-juste acclamé par tout le gratin de la profession à Cannes et recevant par la même occasion l’honorable Prix du Jury pour The Lobster.

Synopsis: Dans un futur proche, en vertu des lois de la Ville, toute personne célibataire est arrêtée et transférée à l’Hôtel. Là, il a 45 jours pour trouver un partenaire. Faute de quoi il sera transformé dans l’animal de son choix, puis relâché dans les Bois. N’ayant plus rien à perdre, un homme s’échappe de l’Hôtel et gagne les Bois où vivent les Solitaires et où il va tomber amoureux. Mais l’amour n’est pas autorisé chez les Solitaires…

Toujours aussi absurde, étrange et singulier, symptomatique du cinéma de Lanthimos, The Lobster pourrait néanmoins être perçu comme l’oeuvre la plus « classique » de sa filmographie. Il faut dire que le réalisateur a quitté sa zone de confort artistique pour se lancer dans un projet d’une grande envergure porté par un casting international. Rien à avoir avec les expériences saluées et controversées qu’étaient Kineta, Canine ou Alps, qui toutes trois avaient secoués la critique internationale et reçues une salve de récompenses. Mais ce serait lourdement se tromper que d’affirmer que le réalisateur grec s’est assagi avec ce projet. A nouveau crédité à l’écriture du scénario avec son compère Efthimis Filippou, Yorgos Lanthimos nous livre une nouvelle représentation des contradictions et absurdités de notre société et un film dans la droite lignée de ses précédents films. 

C’est bien, vous avez eu une érection plus rapidement qu’hier.

Le cinéma de Yorgos Lanthimos se présente comme un cinéma d’analyse par l’absurde de l’espace social. Chacun de ses films est la promesse d’un sujet complètement inventif et débridé. Quand bien même il s’agit de drame, le rire n’en est jamais dissocié et n’a jamais été aussi cinglant. Sous allures d’OFNI, The Lobster nous renvoie irrémédiablement à Her, le sublime film d’anticipation de Spike Jonze avec son héros moustachu dans une société dystopique où le couple est une obligation, comme un symbole de la perfection du système. Plus que jamais, le monde dans lequel se déroule The Lobster est régi par des règles totalitaires où le moindre manquement est passible d’une condamnation à mort, ou du moins d’une transformation en animal (ce qui revient presque au même). Mais en animal de son choix, maigre geste de bonne volonté d’une société qui s’évertue à se donner l’illusion d’un système parfait et heureux. Tout est contrôlé dans cet hôtel où les résidents célibataires n’ont que 45 jours pour trouver la partenaire idéal. Qu’il s’agisse des bals pour rencontrer sa partenaire, d’interdire toutes activités sexuelles autoérotiques, de partir en chasse contre les Solitaires (la Résistance) ou de vérifier que les résidents possèdent toujours leur vigueur sexuelle (« c’est atroce »), chaque fait et geste des résidents est surveillé et la plus infime faute au règlement est passible d’une punition (la masturbation étant proscrite, vos doigts pourraient finir toastés). Quiconque aura été un célibataire endurci s’identifiera avec une émotion non dissimulée à la difficulté de David (Colin Farrell) de vivre dans l’angoisse d’être seul alors que l’ordre régnant prône la paire.

On ne manquera pas de mettre le sujet du film en parallèle avec l’impact des nouvelles technologies qui deviennent de véritables agences matrimoniales où il faut posséder le plus de points communs pour plaire à l’autre. Ça ne vous rappelle pas ces sites de rencontre qui vous proposent de calculer vos affinités et vos chances de tomber amoureux avec un partenaire quelconque ? L’amour est un sentiment autrement plus complexe qu’une banale alchimie de points communs. Est-ce-que deux partenaires peuvent-être heureux parce qu’ils saignent tout deux du nez ? A l’inverse, être en couple ne serait-il pas plutôt l’accomplissement de l’individualisme le plus sommaire ? C’est un monde terriblement anxiogène que nous dépeint Yorgos Lanthimos, là où tous les critères qui font qu’un coup de foudre subsiste sont dénigrés au profit d’une tyrannie de l’attachement social. Pour s’opposer à ce totalitarisme matrimonial,  une communauté de résistants s’organise et s’élève contre le conformisme. Ils se prénomment Les Solitaires et luttent, camouflés dans les espaces forestiers, pour survivre tandis qu’ils s’interdisent formellement toute relation sexuelle, contact un peu trop tactile ou manifestation en communauté (on danse ensemble mais chacun porte un casque et écoute de l’éléctro). Au final, ce monde n’est pas plus attirant que celui dominant puisqu’il y règne cette même volonté de se conformer à un ordre établi. Le cinéaste s’amuse ainsi à opposer deux camps aux idées aussi absurdes pour donner lieu à un monde aux problématiques insensées. Il n’y a pas à dire, la provocation grinçante du film donne matière à réfléchir sur la notion d’amour dans nos sociétés. Yorgos Lanthimos s’amuse à déjouer les attentes, briser les mœurs et nous mettre face à nos contradictions. Derrière l’apparente absurdité de la situation, l’univers mélancolique déployé qui résonne fait tristement sens jusque dans son ultime plan, interrogateur et ouvert.

Pour porter ce projet et le propulser sur la scène internationale, Yorgos Lanthimos s’est adjoint les services d’un casting d’exception. A presque quarante ans, Colin Farrell poursuit sa formidable carrière qui consiste à alterner les projets d’auteurs (Bons Baisers de Bruges, Le Nouveau Monde) et les grosses productions hollywoodiennes (Total Recall, Daredevil). En acceptant les projets européens originaux, Colin Farrell s’éloigne ainsi de son image de bad guy pour se donner corps et âme au service d’auteurs. Cela lui réussit puisqu’il délivre ici une performance physiquement déconcertante où son visage n’a -semble-t-il- jamais été aussi déconfit. Un rôle aux antipodes de la jolie performance de Joaquin Phoenix dans Her. A ses côtés, il est accompagné par deux romantiques ratés (géniaux John C. Reilly et Ben Whishaw) qui échoueront lamentablement à aspirer à une vie heureuse. Rachel Weisz incarne quant à elle une sublime et touchante Solitaire dont il est difficile de ne pas tomber sous le charme. Léa Seydoux complète ce casting hétérogène où elle incarne la meneuse des Solitaires, un personnage aussi autoritaire et sauvage qu’Olivia Colman, directrice de l’hôtel des célibataires. Et que dire de la femme sans cœur, interprétée par Angeliki Papoulia qui est sans doute le personnage le plus horrible vu au cinéma ces derniers mois.

Tout dans la mise en scène est d’une précision minutieuse. On pense parfois à un Wes Anderson qui aurait mal vécu une rupture avec cette voix-off qui nous accompagne dans ce monde tandis que chaque cadre fait l’objet d’une droiture remarquable. Lorsqu’il décrit ce monde ritualisé, Lanthimos rappelle donc Spike Jonze mais on serait plutôt tenté de penser à Lars Von Trier, notamment lorsqu’il use de ralentis étirés qui accentue l’absurdité de la chose. Le monde de Lanthimos est géométrique, froid, sans qu’aucune ligne ne puisse s’extirper de son ordre établi, à l’instar du monde dans lequel vit David et ses comparses. Là où l’Amour nécessaire ne devient le reflet que d’un mensonge commun accepté, David et cette Solitaire interprétée par Rachel Weisz doivent donner l’illusion d’être un couple en ville. A cet instant, le faux devient vrai et leur amour naît sous nos yeux avec cette passion et ce désir immuable, propre aux plus beaux coups de foudre. Mais chez les Solitaires, l’amour ne peut exister et donc ce qui s’avère être une règle imposée par la société devient un interdit dans une communauté où on ne peut que s’aimer clandestinement. Comme si le sort s’acharnait sur le personnage de David et qu’il ne pourrait jamais aimer au grand jour. C’est là tout l’enjeu d’une ultime et troisième partie d’un film qui s’est amusé à faire s’entremêler des registres bien distincts, nous emmenant de la comédie absurde au drame romantique en passant par le thriller étouffant.

Avec The Lobster, le cinéaste grec pousse l’originalité de son sujet jusqu’au-boutisme tout en faisant preuve de maîtrise, suscitant le rire et l’émotion dans un monde où l’amour, le véritable, n’est plus qu’une rare denrée permise à ceux qui s’opposent à tous les diktats. Aussi mélancolique qu’effrayant, The Lobster est un film où l’on rit. On rit même énormément, mais sans pour autant que cet étrange sentiment de malaise nous quitte au cours du film. C’est à ça qu’on reconnaît la marque des grands films, de ceux qui bouleversent, bousculent et laissent une impression impérissable. Par son absurdité et son réalisme exacerbé, The Lobster en fait partie.

The Lobster – Extrait VOST

Fiche Technique: The Lobster

Irlande, Royaume-Uni, Grèce, France, Pays-Bas
Genre: Comédie, romance, thriller, science-fiction
Durée: 118min
Sortie en salles le 28 octobre 2015

Réalisation: Yorgos Lanthimos
Scénario: Yorgos Lanthimos et Efthimis Filippou
Distribution: Colin Farrell (David), Rachel Weisz (femme myope), Olivia Colman (Directrice d’hôtel), Ariane Labed (la femme de chambre), Angeliki Papoulia (la femme sans cœur), Ben Whishaw (l’homme qui boîte), John C. Reilly (l’homme avec un cheveu sur la langue), Léa Seydoux (meneuse des Solitaire)
Photographie : Thimios Bakatakis
Décors : Jacqueline Abrahams
Costume: Sarah Blenkinsop
Montage: Yorgos Mavropsaridis
Musique : Amy Ashworth
Producteurs : Ed Guiney, Lee Magiday, Ceci Dempsey, Yorgos Lanthimos, Christos V. Konstantakopoulos, Leontine Petit, Carole Scotta, Joost de Vries, Derk-Jan Warrink, Andrew Lowe, Tessa Ross, Sam Lavender
Sociétés de Production: Element Pictures, Haut et Court, Scarlet Films, Faliro House Productions, Lemming Film
Distributeur: Haut et Court
Budget : 4 000 000 €
Festival: Prix du Jury au Festival de Cannes 2015