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À vif ! « Burnt », un film de John Wells: Critique

Ce mercredi 4 novembre 2015, est sorti en salle le film À vif ! réalisé par John Wells, écrit par Steven Knight (à qui l’on doit la série Peaky Blinders ou encore le film Locke sorti en 2014) avec Bradley Cooper, Sienna Miller et Daniel Brühl. Après une heure quarante minutes de projection, la salle est à nouveau éclairée, le film vient d’atteindre son générique, et en tant que spectateur, on en sort perturbé.

Synopsis: Plus qu’un grand chef, Adam Jones est une rock star de la cuisine. Grisé par le succès, arrogant et capricieux, l’enfant terrible de la scène gastronomique parisienne sombre dans l’alcool et la drogue, et disparaît. Il décide de revenir après une pénitence d’ouverture et préparation d’un million d’huitres. Un come back dont le but est d’ouvrir son propre restaurant – le meilleur de tous les temps – et d’accéder aux fameuses trois étoiles du guide Michelin.

Couteaux et esprits aiguisés

À vi! traite, vous l’aurez compris, de cuisine. Beaucoup de critiques sur des films dont les sujets sont occupés par la cuisine utilisent un vocabulaire de cuisine : « la sauce a tourné » peut-on lire à propos d’un film jugé mauvais, « noyé dans la soupe » à propos d’un acteur surpassé par ces collègues, ou encore « la mayonnaise n’a pas pris » concernant une œuvre qu’on pense répétitive d’une ou de longues traditions. Ici aussi, le vocabulaire culinaire sera utilisé, notamment avec quelques titres, non pas pour moquer le film qui serait mauvais ou pour le gâter, mais pour lui rendre justice.

Du fastfood à l’orgasme culinaire

On pourrait penser aujourd’hui que regarder de la cuisine filmée est devenu un geste banal, à cause des nombreuses émissions culinaires ayant envahi nos petits écrans, Top Chef, Le Meilleur Pâtissier de France, Un dîner presque parfait, etc. Et pourtant, À vif nous réapprend à admirer l’art de la cuisine. S’il nous met en appétit, il n’est pas là pour nous faire saliver devant l’écran, nous donner envie de cuisiner, et de goûter et de sortir des « C’est beau » et « J’en veux » à chaque minute passée devant tout et rien de cuisiné. Non, l’appétence créée par le film est moins alimentaire que spirituelle. Car Adam Jones, en pleine repentance après avoir mis à mal de nombreuses vies, est en quête d’une sensation presque divine, l’orgasme culinaire. Le repas doit être orgasmique : des yeux au goût, du toucher – via la fourchette, devenu un nouveau membre de l’être – à l’odeur, nous devons toucher au paradis. Si les clients de son restaurant semblent atteindre l’idée du chef cuistot, John Wells nous le fait approcher, toucher des yeux et des oreilles, ou presque.

Adam Jones : « Je veux procurer des orgasmes culinaires. »

Si l’on jouit des scènes de préparation et dégustation des repas qui ont réveillé des sensations bien particulières vécues pour la première fois lors des scènes de création / préparation de la ratatouille dans le film d’animation éponyme de Brad Bird réalisé en 2007, cette jouissance ou tentative a été ralentie par des twists scénaristiques pas malvenus, surtout mal amenés : on retiendra celui avec Omar Sy qui, s’il est plus présent dans ce film que dans le dernier X-Men ou le récent Jurassic World, y est tout aussi fade ; ou encore la présence des gangsters qui ne servent en rien le récit à part l’alourdir. Filmer la cuisine aiguisée – à comprendre par ultra-perfectionniste – d’Adam Jones, c’est aussi capter l’esprit « à vif » du personnage. Comme dans Peaky Blinders, on trouve un personnage au métier envahissant – gangster / bookmaker pour Thomas Shelby – et à l’esprit écorché. Si cet homme s’est perdu par le passé dans la drogue, l’alcool, et autres bad things, le personnage campé par Bradley Cooper est en ici pleine repentance, obscurcie par la quête des trois étoiles du guide Michelin, la quête de la gloire en soi. Tyrannique, perdu, parfois touchant, drôle, le personnage se cherche.

Retour d’une recette qui a fait ses preuves

Si le personnage d’Adam est intéressant, le problème se pose dans son récit : on y trouve ces twists scénaristiques. Mais continuons d’être justes, ces révélations, le come-back (épique) du personnage, et l’humour font partie d’un schéma narratif propre au fameux sous-genre cinématographique qu’est le feel-good movie.

À vif ! en expose tous les poncifs : un personnage souffrant et au sombre passé – qui reviendra le hanter dans le présent –, relativement perdu, cherche sa rédemption ou la paix de son âme ou la sérénité, et la trouvera notamment dans l’autre, souvent féminin – ou masculin, si le protagoniste est une femme. Il devra faire face à certaines épreuves, certains personnages – des ennemis qui se révèleront être des amis –, mais sera sauvé grâce à l’autre ou aux autres ici. Et tout se termine bien, et on ressort de la salle de bonne humeur.

On notera ici une certaine relativité du happy end. Si c’est une fin plutôt bonne, elle n’est pas complètement heureuse, tel que dans Happiness Therapy de David O. Russell, sorti en 2013 (et aussi avec Bradley Cooper), la fin est douce-amère. Bonne, avec un sentiment d’accomplissement – multiples ici – relativisé.

Entre mets fins et junkfood

Un titre de paragraphe qui résume bien le film, perdu tel son personnage principal, et dispersé, à l’image du casting de prestige présentant des personnages trop mis en avant pour être rapidement délaissés. Mais si vous êtes ouvert à l’orgasme culinaire par le cinéma, alors n’hésitez pas à y aller. Si vous êtes friand de Feel Good Movie, alors vous avalerez la bouchée, mais n’attendez-vous pas à ce qu’elle vous procure de la satisfaction très longtemps, car loin des formidables œuvres d’Adam Jones, le plaisir que procure le film est éphémère. Heureusement, l’orgasme – qu’on pourrait me décrire comme un phénomène lui aussi bref – que nous promet le chef-cuistot – qui l’idéalise comme un véritable changement de vie, de pensée, de sensation, comme une expérience s’inscrivant en soi –, est bien présent, ou presque, grâce à la caméra de John Wells, qui, après son Company Men (sorti en 2010), montre qu’il sait toujours capter l’humain et plus que ça.

Trailer du film À  Vif

Fiche Technique: A Vif ! / Burnt

Réalisateur : John Wells
Acteurs : Bradley Cooper, Sienna Miller, Daniel Brühl, Omar Sy, Emma Thompson, Matthew Rhys, Uma Thurman, Lily James, Riccardo Scamarcio, Alicia Vikander
Scénariste : Steven Knight, D’après Une Histoire De Michael Kalesniko
Direction Artistique : John Frankish
Décors : David Gropman
Photographie : Adriano Goldman
Montage : Nick Moore
Musique : Rob Simonsen
Production : Michael Shamberg, Stacey Sher, Erwin Stoff, Et Kris Thykier
Société De Production : 3 Arts Entertainment, Double Feature Films, Peapie Die, The Weinstein Company
Société De Distribution : The Weinstein Company, Sdn / Mars Films
Nationalité : Américain
Genre : Comédie Dramatique
Date De Sortie : Us – 23 Octobre 2015 ; Fr – 4 Novembre 2015-11-04

Avril et le monde truqué, un film de Franck Eckinci et Christian Desmare: Critique

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Porté par des ambitions vern-iennes et la promesse d’un univers steampunk grouillant et fantaisiste, Avril et le monde truqué aurait pu être le nouveau porte étendard cinématographique de l’imaginaire français jugé moribond par ses contemporains

L’impossible n’est pas français.

Un postulat particulièrement injuste au passage, car dans le domaine de la littérature, de la bande dessinée et du jeux vidéo, la France n’a pas à rougir de ses voisins, proposant régulièrement des œuvres pleines de trouvailles et d’inventions. Mais voilà, le cinéma reste toujours aux yeux du grand public l’unité de mesure des imaginaires, et face à une production quasi exclusivement orientée vers le drame social, la comédie de mœurs ou le « film d’auteur », il est plus facile d’aller rêver de l’autre coté de l’océan. Dans ce paysage un peu bloqué, la promesse d’un Paris rétro futuriste mis en image par les talents d’animateurs de nos compatriotes (qui ne sont plus à prouver) laisse rêveur. Mais malheureusement, l’envie de pousser un chant du coq en sortant de la salle reste absente, car si exposition il y a, ce n’est pas celle que l’on attendait. Loin d’être une invitation au voyage, les aventures d’Avril sont plutôt une déprimante vitrine de ce rapport étrange entre notre cinéma national et son héritage S-F qu’il méprise depuis trop longtemps.

Les premières minutes sont particulièrement révélatrices : Plutôt que de nous faire doucement entrer dans cet univers et nous dévoiler progressivement les enjeux de l’histoire, le film s’attarde sur des fioles de laboratoires et des livres ouverts affichant en grosses lettres les noms des acteurs, producteurs, chaîne de télévisions…bref de tous ceux qui ont participé. Juste le temps de faire comprendre (avec effroi) le nombre de personnes nécessaires à l’aboutissement d’un projet de science-fiction pour jeune public. Durant cette longue balade dans le labo, les enfants n’apprendront rien de l’univers qui se dévoilera plus tard sous leurs yeux, mais seront peut être contents d’apprendre que les protagonistes sont doublés par Marion Cotilliard, Marc-André Grondin, Olivier Gourmet et Philippe Catherine. Le cinéma français affiche ses stars imposées pour attirer les investisseurs, ses modes de financements, ses producteurs… Si l’intro qui s’ensuit ne manque pas de mordant, les réalisateurs s’empressent de passer aux explications du comment on en est arrivé là. Les savants disparaissent, empêchant le monde d’évoluer et le laissant bloqué à l’âge de la vapeur. On nous précise quand même que le cours de l’histoire s’en trouve modifié. C’est gentil de prévenir, mais Miyazaki a-t-il déjà eu besoin de justifier son Château dans le ciel ? John Lasseter nous a-t-il enfin expliqué pourquoi les voitures parlaient dans Cars ? Non, et ce n’est pas important. Partout ailleurs nous savons qu’il suffit de poser les bases et le spectateur fera le reste. Mais étrangement, ici, le film se sent obligé de nous faire un topo, de bien définir ce qui tient de l’histoire et ce qui découle de la fiction, mettant ainsi en doute notre capacité à rêver. Après le cinéma, c’est l’imagination qui est assassinée, sacrifiée sur l’autel du didactisme.

A partir de là, Avril et le monde truqué développe une intrigue qui rappelle trop les aventures décrites dans Capitaine Sky et le monde de demain de Kerry Conran (2003). Le même postulat de base, le même plan des antagonistes et la même morale écolo dans l’air du temps, le panache en moins. Et si l’univers de Tardi aurait pu rattraper le coup, force est de constater que le dessinateur ne s’est pas vraiment démené sur ce coup là, reprenant les archétypes qu’il avait déjà créés pour Les aventures d’Adèle Blanc-Sec (le commissaire Pizoni est un copié collé de Caponi), tout en les délestant de leur folie grotesque. De Avril à Grand père Pops, nombre de figures défilent sur l’écran sans jamais provoquer la moindre empathie ou émotion, à part peut-être le chat poète occasionnellement. Tous sont portés par un esprit terre à terre, ne s’étonnant jamais de rien, et tombant amoureux comme quand on va faire ses courses. Difficile alors pour le spectateur de se laisser embarquer dans cette aventure, il ne lui reste qu’à attendre patiemment la fin. Ce monde truqué est finalement à l’image du nôtre, dans son éloge du progrès et de la science, il ne laisse aucune place à l’imagination, la poésie et la fantaisie. Les producteurs français sont-ils encore capable de rêver ? La question mérite d’être posée.

Synopsis : Dans une uchronie de l’ère impériale sous Napoléon V, un scientifique est mis à contribution pour développer un sérum d’invulnérabilité en vue de la guerre contre la Prusse. Après un incident dans le laboratoire lors d’une visite de Napoléon V, deux cobayes s’enfuient. Le scientifique ainsi que l’empereur, son garde du corps et les autres cobayes meurent. La guerre contre la Prusse n’a pas lieu et la lignée impériale n’est pas défaite du pouvoir. S’ensuivent les disparitions continues des plus grands inventeurs et génies scientifiques de l’époque, ce qui plonge le monde humain dans une ère sombre de déforestation totale à l’échelle planétaire.
Quelques années plus tard, en 1941, dans ce monde figé dans l’obscurantisme où la technologie la plus avancée reste la vapeur, une jeune femme, Avril, vivote à Paris en compagnie d’un chat parlant, Darwin. Lorsqu’elle part à la recherche de ses parents, qui font partie des scientifiques disparus, elle se trouve mêlée de nouveau aux manigances de l’empire et rencontre Julius, un gredin vivant aux marges de la loi. Ensemble, ils tentent de découvrir la raison de ces enlèvements.

Fiche Technique : Avril et le Monde truqué

Titre : Avril et le Monde truqué
Réalisation : Franck Ekinci et Christian Desmares
Scénario : Franck Ekinci et Benjamin Legrand, d’après une bible graphique originale de Jacques Tardi
Doublage : Marion Cotilliard, Jean Rochefort, Olivier Gourmet, Benoît Brière, Marc-André Grondin, Philippe Catherine…
Animateur : Patrick Imbert, Nicola Lemay et Nicolas Debray
Montage : Nazim Meslem
Son : Yann Lacan
Musique : Valentin Hadjadj
Producteur : Michel Dutheil, Franck Ekinci, Brice Garnier et Marc Jousset
Production : Studiocanal, Je suis bien content, Arte France Cinéma, RTBF, Tchack, Kaibou Productions et Wallimage
Distribution : Studiocanal et O’Brother Distribution
Pays d’origine : Drapeau de la France France, Drapeau de la Belgique Belgique et Drapeau du Canada Canada
Genre : Film d’aventure, Comédie
Durée : 103 minutes
Dates de sortie :15 juin 2015 (Festival international du film d’animation d’Annecy), 4 novembre 2015

Le Grand Rasage, un court métrage de Martin Scorsese : Critique

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[Critique] Le Grand Rasage (The Big Shave)

Synopsis: Un homme se rase jusqu’à s’écorcher vif. 

Troisième court métrage d’un jeune cinéaste américain d’origine sicilienne, The Big Shave fût très remarqué par la profession en son temps et c’est d’ailleurs ce qui permettra à Martin Scorsese de monter son premier long métrage, Who’s That Knocking at My Door avec Harvey Keitel, futur muse du cinéaste. Âgé d’à peine 25 ans, fraîchement diplômé de la New York University, Martin Scorsese est sur le point délivrer un nouveau court d’une simplicité affligeante mais déjà doté de son style alliant l’élégance artistique au montage musical précis. Il ne suffit que d’une salle de bain, d’un homme et d’un rasoir pour que Scorsese nous glace le sang avec ce film percutant, dont les interprétations feront rapidement un parallèle avec un contexte suicidaire de guerre du Vietnam. Nous sommes donc en 1967. Les Trente Glorieuses ont sublimé la vie de la « American middle-class » mais le gouvernement s’embourbe dans une Guerre dont l’issue sera catastrophique pour l’image du pays. Sur un air jazzy de Bunny Berigan, Peter Bernuth entre dans une salle de bain, dont les murs tout de blanc immaculée et l’absence de poussière révélent un souci de perfection maniaque propre à la culture consommatrice (le beau est plus important que le vrai). C’est bien simple, Martin Scorsese filme avec une précision démente cette salle de bain typique des publicités télévisées. Mais le blanc qui inonde l’image ne le restera pas très longtemps et la pureté superficielle propre à ce lieu va rapidement devenir le terrain d’une folie sanglante dérangeante.

Voyage au bout de la lame de rasoir

Il ne suffit que de quelques coups de rasoirs avant que cet homme ne se fasse une légère coupure. Quelques gouttes de sang coulent le long de son visage et s’écrasent dans le lavabo. Mais notre homme ne s’étonne même pas de cette coupure et continue son entreprise comme si de rien n’était. Cette nonchalance révèle un sentiment de confiance aveugle dans le reflet du miroir, donc de l’image. Dans une société de l’image obsédée par la recherche de la perfection, l’homme semble aller jusqu’au bout de son idée pour paraître le plus net possible,  à l’instar de sa salle de bain. Le sang ne tarde désormais plus à couler à flots mais notre homme semble toujours aussi imperturbable, sans émotion, sans vie. Tout comme les jeunes américains envoyés aveuglément au combat. The Big Shave se fait la critique cinglante d’une jeunesse qui devient une armée de robots malgré-eux, des êtres dénués de sentiments. Peter Bernuth est à  l’image-même d’un gouvernement qui autrefois s’est durablement coupé, laissant le sang couler abondamment, refusant de voir une défaite inévitable. Martin Scorsese a toujours déclaré qu’il fallait comprendre ses films à travers les musiques employés. C’est parfaitement flagrant ici tant le rythme accompagne les gestes de Peter Bernuth, comme si l’homme répondait à cette trompette, dont l’enregistrement provient ironiquement d’un chant militaire de la seconde guerre mondiale. Et soudainement, la musique livre une dernière note en fanfare, s’efface derrière le silence, et un ultime coup de rasoir. La musique s’est tue. L’abondance de sang déferle sur le torse du jeune homme qui dépose délicatement son rasoir dans le robinet. Mais la prise de conscience est tardive, trop de sang a déjà coulé. A bon entendeur.

A l’image de sa salle de bain trop nette et stérile pour être vrai, la société américaine s’est révélée sous son grand jour et laissée pervertir par ses ambitions, le sang envahissant toute la blancheur des lieux, jusqu’à son générique fondu en rouge. Modèle des Trente Glorieuses, Martin Scorsese semble nous dire que c’est en rasant la surface qu’on découvre ce qui se cache derrière les apparences. Avec son découpage chirurgicale et cette ironie aussi savoureuse que saisissante, Martin Scorsese démontre déjà toute l’étendue d’un talent qu’il ne cessera d’améliorer par la suite pour construire ce qui s’avérera comme un pan dans l’histoire du cinéma américain.

Le Grand Rasage – Court métrage complet

https://www.youtube.com/watch?v=_wvdKMnnQz8

Fiche Technique: Le Grand Rasage

1967
Etats-Unis
Genre: Court métrage, drame, horreur
Durée: 6min
Réalisation et scénario: Martin Scorsese
Distribution: Peter Bernuth

Regression, un film de Alejandro Amenábar : Critique

Alejandro Amenábar est un cinéaste extrêmement talentueux mais qui, en presque 20 ans de carrière, n’a offert que très peu de films. C’est la filmographie typique qui préfère la qualité à la quantité, ayant déjà offert de grands films devenus cultes à l’image de Tesis, Abre los ojos ou encore The Others.

Suite à une pause de 6 ans, il marque son retour aux thrillers, après avoir offert le puissant drame Mar adentro et l’intense film historique Agora. Autant dire que ce retour est diablement attendu par les cinéphiles et les fans du cinéaste tandis qu’il offre de belles promesses de série B sympathiques aux spectateurs lambda. Des promesses qui font quand même craindre à un Amenábar en mode mineur et qui semble déjà attiser les déceptions. Regression est-il donc le premier faux pas de la carrière d’Amenábar ?

Comme souvent chez le cinéaste, l’intrigue débute sur des clichés. Ici avec le flic chevronné qui est prêt à tout pour découvrir la vérité, ses collègues réticents qui ne le croient pas totalement et tentent de lui mettre des bâtons dans les roues, les rednecks crasseux aux pratiques douteuses qui tendent aux satanismes etc. Au début du récit on peut aisément penser que tout est joué mais, comme à son habitude, le cinéaste va s’amuser avec la perception du spectateur et de ses personnages pour brouiller les pistes et lancer de nouvelles théories, s’éloignant la plupart du temps des clichés du genre. Le scénario arrive vraiment à instaurer un sentiment d’insécurité et même si certains trouveront le dénouement prévisible, c’est surtout le déroulement qui se montre stimulant dans sa manière d’altérer le réel et d’instaurer le fantastique dans sa définition la plus pure. A tel point que l’on commence à remettre en cause ce que l’on voit, entrant dans le même état paranoïaque que le personnage. La maîtrise qu’exerce Amenábar sur son histoire est impressionnante, ne laissant rien au hasard et soignant chaque détails, même ceux qui peuvent paraître insignifiants. Comme le dis l’adage « Le diable est dans les détails », il s’avère que le cinéaste a créé un diable fascinant de malice et de perversité. L’oeuvre s’impose dans la continuité parfaite des thématiques de sa filmographie, interrogeant les limites et les dangers de la  croyance. Ici la religion et la psychologie ne sont que des représentants de l’obscurantisme, l’un par pur ignorance et de peur de la vérité tandis que l’autre par excès de réflexions préférant faire de la simplicité un monde complexe. Au final, la croyance se doit d’être individuel car sinon elle entraîne le fanatisme et la paranoïa collective, pouvant avoir des répercussions hors normes. Ici le cinéaste préfère le savoir et le pragmatisme qu’à la croyance supérieur brossant un récit ambitieux et complexe, loin de tout manichéisme, exposant la monstruosité et la beauté humaine en chacun de nous et en faisant une réflexion habile des travers de ce monde, qui se révèlent être intemporelles et universelles. Tout ça prend forme dans une très belle conclusion à une intrigue un brin didactique, Amenábar ayant peut être un peu plus de mal à y injecter du sang frais, faisant de Regression un film moins fort et original que ce qu’il a l’habitude de faire mais en aucun cas moins intelligent ou maîtrisé.

Le casting est dominé par le toujours excellent Ethan Hawke, qui offre une prestation impliquée et fiévreuse dont il a le secret, rappelant par la même occasion qu’il est un des meilleurs acteurs de sa génération mais aussi un des plus sous-exploités au cinéma. Il est accompagné d’acteurs impeccables qui donnent le meilleur d’eux-mêmes comme David Thewlis qui apporte un peu de dérision grâce à son jeu décomplexé, mais aussi juste et très intense. On aurait par contre pu croire qu’Emma Watson ait un temps de présence à l’écran plus conséquent mais, malgré ça, elle expose tout l’étendue dans son talent dans le personnage le plus complexe du film. Elle livre pour la première fois une interprétation plus nuancée et plus profonde que ce à quoi elle nous a habitués. Probablement son meilleur rôle. Elle partage aussi une très bonne alchimie avec Ethan Hawke donnant du poids à l’enquête et de la crédibilité à leurs interactions, elles sont assez rares mais vraiment prenantes.

La mise en scène d’Alejandro Amenábar se fait plus maniérée que ce à quoi il nous avait habitué par le passé, se rapprochant de la série B de luxe. Cependant, il distille tout le long du récit de très bonnes idées de mise en scène comme les vues subjectives qui permettent d’accentuer l’oppression des personnages, l’ensemble préférant avant tout miser sur l’instauration d’une ambiance paranoïaque et fiévreuse que sur la facilité des artifices de terreurs comme les jumpscares. Le film ayant aussi l’intelligence de ne pas tomber dans la gratuité, laissant les détails les plus glauques à l’imagination du spectateur, misant la carte de l’implicite plutôt que de bêtement montrer la violence et tomber dans le sensationnalisme. Cette suggestion passe par une utilisation astucieuse de différentes focales, qui lors de certains moments trouble la perception visuelle appuyant sur le côté ésotérique des scènes, offrant de manières fugaces des images déformées et terrifiantes qui imprègne la rétine et alimente l’imagination. On a aussi une réalisation technique abouti avec une photographie léchée qui joue de manière habile avec les couleurs, un montage impeccablement rythmé qui instaure de la tension tout du long et une composition musicale tendu et enivrante.

Regression est un donc un très bon film mais assurément un des Amenábar les moins réussis. Pourtant même si on peut être déçu de ce retour « mineur », on ne peut nullement faire la fine bouche devant cette oeuvre ambitieuse, maîtrisée et diablement intelligente qui arrive à être à la fois une série B grandiose au-dessus de la production cinématographique actuelle, mais aussi un film d’auteur abouti et complexe. Il s’impose même comme un excellent point d’entré à la filmographie du cinéaste pour les néophytes et comme une continuation pertinente des thématiques passés de celui-ci. Il saura donc contenté tout le monde à condition que l’on n’espère pas une révolution à tous les niveaux. Car le bashing autour du film ne se base que sur des attentes rigoureuses et impossibles à combler d’un public toujours plus intransigeant et qui ne laisse aucune place à autres choses que ces propres attentes. Ici Amenábar a préféré jouer la sûreté pour son retour en misant sur la maîtrise plutôt que sur la grandiloquence, ce qui s’accorde parfaitement avec son propos, qui est à la fois juste et terrifiant. Un très bon moment de cinéma, ni plus ni moins.

Synopsis : Dans les années 90, de plus en plus de rumeurs parlent de rites sataniques. Un homme, John Gray, est arrêté au Minnesota, en 1990, pour avoir abusé sexuellement de sa fille Angela. Mais il n’en a aucun souvenir, serait-il au cœur d’un complot ? L’inspecteur Bruce Kenner est chargé de l’enquête aidé du Dr Kenneth Raines…

Regression >> Bande annonce VOST

Fiche Technique: Regression

Espagne et Etats-Unis – 2015
Réalisation : Alejandro Amenábar
Scénario : Alejandro Amenábar
Interprétation : Ethan Hawke (Bruce Kenner), Emma Watson (Angela Grey), David Thewlis  (Dr Kenneth Raines), Aaron Ashmore (George Nesbitt ), Lothaire Bluteau (le révérend Murray)…
Décors : Elinor Rose Galbraith
Costumes : Anne Dixon
Montage :Carolina Martínez Urbina
Musique : Roque Baños
Photographie : Daniel Aranyó
Production : Alejandro Amenábar, Fernando Bovaira et Christina Piovesan
Société de production : First Generation Films, Himenóptero et Mod Producciones
Société de distribution : The Weinstein Company

Wei or Die: la fiction interactive sur l’enfer du bizutage, critique

Un puzzle interactif

Toutes les images filmées au cours du WEI par les étudiants sont agencées pour permettre à l’internaute de naviguer en temps réel entres elles. Il choisit les différentes caméras, créant lui-même son propre montage.
Ainsi Wei or Die est une fiction d’un genre nouveau, immersive au possible, qui place le spectateur au cœur d’un dispositif interactif. Thriller sur fond de « teen movie », WEI OR DIE met en scène un week-end d’intégration d’une grande école de commerce au cours duquel les étudiants dépassent les limites de la simple fête.

Tout d’abord, il s‘agit clairement d’une excellente initiative de France télévision malgré les différents bugs informatiques qui peuvent survenir au moment du visionnage du film, difficilement regardable même avec un très bon réseau.

De plus, autant le dire tout de suite, les intentions du réalisateur au départ sont très bonnes. Il s’agit ici de dénoncer la brutalité des bizutages et intégrations en passant par un cinéma d’un nouveau genre (volonté d’immersion du spectateur par l’utilisation de nombreux supports audiovisuels, pour laisser au spectateur le choix de ce qu’il regarde).

Ainsi, à la manière d’une œuvre de Kim Chapiron, on obtient de belles images de ces éphèbes, qui montrent bien le côté dépravé du weekend d’intégration et mettent bien en perspective certains problèmes de société (drogue, alcool, humiliations, dérive sectaire de certaines associations). Simon Bouisson en fait un film de corps, de corps qui consomment à mesure qu’ils sont consommés, de corps qui sans cesse se consument. Par ailleurs on découvre ici une jeunesse née sous le signe du vide et du non-sens, qui ne trouve un exutoire à sa soif de révolte que dans l’abandon et la destruction des corps. C’est le naufrage existentiel d’une génération dévorée par la perte de tout repère. Il y a de la part de l’auteur et de nous-mêmes, la fascination de la transgression juvénile à son stade ultime. Mais c’est une transgression violente, qui s’impose, pas celle qui libère comme dans Project X. Elle n’émancipe pas, elle avilie.

Cependant, l’outrageuse caricature des personnages les rend complètement irréalistes en entraîne très peu d’empathie pour ces derniers.

De plus, le procédé technique échoue : le spectateur est frustré, en faisant ses choix de caméra, de ne pas tout voir.

En effet, le film perd ainsi tout son sens. Si l’intention est bonne et le procédé technique utilisé ambitieux et prometteur, l’œuvre échoue à plaire en raison de son script beaucoup trop manichéen qui caricature au possible les personnages les rendant irréalistes et, dès lors, l’immersion espérée n’a pas lieu puisqu’elle n’est que visuelle. L’esprit du spectateur demeure en dehors de ce méli-mélo filmé par des iPhone et des caméras type type Go-Pro. Par ailleurs, beaucoup d’instants sont ratés par le spectateur obligé de faire des choix ; alors, encore une fois, l’immersion demeure impossible et au lieu de vivre pleinement les scènes comme si l’on y était, on reste seul, derrière son écran, complètement frustré. En effet, sur plus de 2h30 d’images filmées, le spectateur n’en verra lui qu’une quarantaine de minutes. Un sentiment grandit chez le spectateur, comme si aucune scène n’était indispensable à l’intrigue globale ce qui ne va pas du tout avec le principe même d’un thriller basé sur son suspense ce que semble être WEI OR DIE, ainsi le film présente en lui-même très peu d’intérêt.

Il y a la présentation de beaucoup de points de vue et la narration reste unique. C’est le symbole de ce que l’information est devenue ; une inondation de flux masquant une pauvreté de diversités.

Le problème demeure dans l’absence d’aspérités, de profondeur. Simon Bouisson a souhaité des points de vue différents, or on assiste à une homogénéité d’un seul. Tant de caméras pour une histoire qui tient sur un court métrage…

Synopsis : Au cours d’un WEI, un week-end d’intégration d’une école de commerce, le corps d’un jeune homme est retrouvé noyé au bord d’un étang. Appelés sur les lieux, les policiers décident de saisir les films réalisés par les étudiants, pour tenter de lever les zones d’ombre et de rétablir la vérité.

http://wei-or-die.nouvelles-ecritures.francetv.fr/

Fiche technique : Wei or Die

Année : 2015
Réalisateur: Simon Bouisson
Co-réalisateur: Justinien Schrike
Scénaristes: Olivier Demangel et Simon Bouisson
Interprétation: Jade Hénot, Xavier Lacaille, Thomas Silberstein, Arthur Choisnet, Jonathan Demurger
Photographie: Ludovic Zulli
Production : Résistance Films, Cinétévé et France Télévisions: Nouvelles Ecritures
Durée: 45 min

Auteur : Clement Faure

Notre petite sœur, un film de Hirokazu Kore-Eda : Critique

Lors de la conférence de presse précédant la projection de Notre Petite sœur en compétition au Festival de Cannes au mois de Mai dernier, la première question qui a été posée au réalisateur Hirokazu Kore-Eda est de savoir si le film est un hommage à Ozu, tant pour ce journaliste, absolument tous les plans semblaient habités par le grand Maître.

Synopsis: Trois sœurs, Sachi, Yoshino et Chika, vivent ensemble à Kamakura. Par devoir, elles se rendent à l’enterrement de leur père, qui les avait abandonnées une quinzaine d’années auparavant. Elles font alors la connaissance de leur demi-sœur, Suzu, âgée de 14 ans. D’un commun accord, les jeunes femmes décident d’accueillir l’orpheline dans la grande maison familiale…

Blissfully yours

Question qui a dû lui être adressée dans tous les festivals pour chacune de ses réalisations, sans qu’à aucun moment le cinéaste ne montre un quelconque signe d’agacement. Il revendique au contraire ce rapprochement, et déclare sans fausse pudeur sa très grande admiration pour son aîné, au point de visionner à nouveau certains films d’Ozu lors de la préparation de son film.

Coutumier des films de fratrie (dont le très bouleversant Nobody knows qui l’a révélé au public occidental), racontant merveilleusement des bribes de vie le plus souvent enfantines, où les adultes ont abdiqué, fait défaut, et où souvent les aînés remplissent le rôle de protecteur, Kore-Eda produit un cinéma où les drames et les deuils font partie de la vie qui continue ; il se retrouve ainsi dans la droite ligne d’Ozu pour qui tout est « ordinaire et banal ».

De fait, et plus encore sans doute que dans ses précédents films, l’ombre d’Ozu plane sur cette adaptation très réussie et très poétique du manga Umimachi Diary de l’auteure Akimi Yoshida, une célèbre série japonaise en 6 tomes qui chroniquent la vie de cette fratrie composée de trois sœurs et de leur demi-sœur Suzu, plus jeune. Car Kore-Eda y raconte l’humain, le quotidien et le « temps qui passe » comme il aime à le souligner.

Vivant ensemble à Kamakura dans la belle et grande maison traditionnelle de leur grand-mère récemment décédée, et suite au divorce de leurs parents, les sœurs Kouda, à savoir Sachi (Ayase Haruka), Yoshino (Nagasawa Masami) et Chika (Kaho) écoulent une vie paisible au rythme des saisons. Sans tomber dans les stéréotypes, elles incarnent trois femmes bien différentes, des femmes forgées par leur histoire et leur position dans la fratrie : une légère austérité et le sens des responsabilités, voire de l’abnégation pour Sachi l’aînée, l’insouciance pour Yoshino la cadette, et l’originalité pour Chika, la benjamine, qui doit se faire remarquer pour exister dans un pays où le droit d’aînesse n’a été aboli qu’en 1948…

Le cinéaste prend infiniment de précaution pour filmer ses personnages. Et c’est une véritable ode à la beauté des femmes qu’il livre, une ode à leur sensibilité, à leur subtilité. L’arrivée de Suzu, leur jeune demi-sœur qu’elles ont recueillie à la suite du décès de leur père rajoute encore de la matière dans cette chronique. La mère de Suzu ayant été la maîtresse du père de famille, celle par qui le scandale est arrivé, cette arrivée de leur demi-sœur provoque chez les « grandes sœurs » des remous presque imperceptibles, tant Hirokazu Kore-Eda les filme avec délicatesse : Suzu est le témoin d’une vie où a vécu un père peu connu, mal connu ; elle est la fille de « l’autre », mais elle est aussi une fille qui, comme elles, a vécu l’absence de la figure maternelle (Suzu a habité chez sa belle-mère et son père après le décès de sa propre mère)… « Leur » petite Sœur cristallise beaucoup d’émotions, d’autant plus que la vie privée des unes et des autres sonne en résonnance avec les faits du passé…

Notre petite Sœur est un film issu du plus pur académisme japonais, caractérisé par un paroxysme de raffinement. Tout est beau dans le métrage : les personnages, les actrices,  les sentiments, les paysages, les saisons… tout est beau et enchanteur sans être mièvre, et de plus, oui, tout est éminemment japonais : les cerisiers en fleurs, ici comme symbole de l’éclosion de la jeune Suzu à une nouvelle vie et aussi à une féminité naissante, mais symbole également de la mort, de l’éphémère, source d’une mélancolie qu’on devine sous les yeux clos de la jeune orpheline lors d’une balade sous un ciel fait de ces  branchages roses. Japonais aussi, le refus de faire de la dramatisation le moteur de son cinéma. Tout comme Ozu, justement, Kore-Eda ne cherche pas à faire illusion, mais veut représenter la vie, et rien que la vie sans « marquer de hauts et de bas dramatiques 1».

Malgré toute cette filiation qui pourrait être encombrante et lourde à porter, le film suit son propre chemin, là encore au rythme des traditions bien japonaises : la dégustation des rituelles nouilles Soba au déménagement de Suzu, le kimono d’été (Yukata) pour assister aux feux d’artifice qui jalonnent l’été, la fabrication de la liqueur de prunes immuable depuis des générations. Le cinéaste réussit à délinéariser un récit exempt de grands rebondissements. Même si c’est avec des évènements mineurs, chaque séquence débouche sur un petit fait nouveau, sur une tranche de vie nouvelle, le tout dans une fluidité exemplaire et le spectateur ne peut que se laisser emporter par la grande douceur de son film, et la sentimentalité qui s’en dégage.

Porté par un quatuor d’excellentes actrices, sachant captiver avec un jeu subtil et tout en nuances, complices et respectueuses les unes des autres, Notre petite Sœur est un très beau film sans aucun tumulte qui pourtant retournera le spectateur encore plus profondément qu’il ne le pense.

1 : Déclaration de Yasujiró Ozu à Remond, dans « Voyage à Tokyo », Télérama, n°1464, février 78,  p :70

Notre petite soeur – Bande annonce

Notre petite soeur – Fiche technique

Titre original : Umimachi diary
Date de sortie : 28 Octobre 2015
Réalisateur : Hirokazu Kore-Eda
Nationalité : Japon
Genre : Drame
Année : 2015
Durée : 128 min.
Scénario : Akimi Yoshida, Hirokazu Kore-Eda
Interprétation : Haruka Ayase (Sachi), Masami Nagasawa (Yoshino), Kaho (Chika), Suzu Hirose (Suzu asano), Ryô Kase (Sakashita)
Musique : Yôko Kanno
Photographie : Mikiya Takimoto
Montage : Hirokazu Kore-Eda
Producteurs : Kaoru Matsuzaki, Hijiri Taguchi
Maisons de production : Toho Company, GAGA, Fuji Television Network, Shogakukan, TV Man Union Distribution (France) : Le Pacte
Récompenses : Prix du Meilleur film : Hirokazu Kore-Eda – Festival International de San Sebastian 2015,
Budget : –

Le Caravage, un film d’Alain Cavalier: Critique

Alain Cavalier est aujourd’hui connu pour être un réalisateur de films intimistes tournés seul ou avec une équipe très réduite. Le cinéaste a débuté avec le cinéma commercial traditionnel et s’en est progressivement émancipé en développant un style propre, plus épuré, plus documentaire.

C’est avec Thérèse, sorti en 1986 que Cavalier va asseoir son statut de réalisateur reconnu et s’assurer la liberté de filmer ses sujets comme il le souhaite. Cette aisance qu’il a réussi à acquérir lui permet de créer une œuvre singulière qui s’attache à être au plus près de ces acteurs. Dans Le Caravage, c’est de ce geste cinématographique qu’il est question. Alain Cavalier filme le quotidien de Bartabas, fondateur du théâtre équestre Zingaro. Cette compagnie renouvelle le spectacle équestre en lui associant la danse, la musique et bien d’autres disciplines artistiques.

Des chevaux et des hommes

La relation entre le filmeur et le filmé est au cœur des films de Cavalier. Tantôt il se met en scène et joue l’acteur autant que le cinéaste, tantôt, il est présent par la voix. Cette voix du filmeur se traduit dans les échanges avec ses personnages, ou sous forme de voix off qui tient plus du commentaire instantané puisque le cinéaste parle de façon spontanée, sans préparer de texte, au cours de son tournage, au gré des images qui défilent. Avec Le Caravage, le Cavalier volubile s’efface. Ses interventions vocales sont très rares (une ou deux occurrences seulement), le réalisateur assiste en spectateur au rapport entre l’homme et l’animal. Dès qu’il le peut, il se place aussi près que possible du cheval, ce qui donne lieu à de très beaux plans, les yeux dans les yeux avec la bête. Cette caméra se fait intrusive parfois, pénétrant dans l’intimité de l’écurie et filmant le cheval qui dort, urine, et défèque. Cette trivialité fascine Cavalier, on le sait (Lieux saints en est l’un des exemples les plus probants).

Mais, quand il s’agit d’être témoin d’une séance de travail entre Bartabas et Le Caravage, le réalisateur n’a pas le choix, il est évincé, renvoyé derrière la barrière du manège. Cette distance qui lui est imposé, il va essayer de s’en affranchir en filmant encore et encore l’entraînement rigoureux du cheval et son cavalier pour tenter de capter un instant de grâce, quelque chose qui montre qu’il y a plus qu’un simple rapport de force entre un dominant et un dominé. La routine devient rituel, chaque jour, on panse, on harnache. Pas de parole superflues, c’est le geste et seulement le geste qui compose la partition de ce film. Quand on a compris que l’enchaînement de ces scènes revient comme une litanie, on guette le moment où l’improvisation s’immiscera dans le fonctionnement de cette machine bien huilée. Parfois, elle arrive, comme lors de cette séquence qui suit une séance de travail où le cheval, laissé libre un moment dans le manège, s’approche de l’objectif et le lèche consciencieusement. « C’est flou, on ne voit absolument plus rien » dit Cavalier amusé. La rencontre brute entre le filmeur et le filmé.

Le Caravage peut provoquer un sentiment de frustration tout autant qu’une sensation d’apaisement et de sérénité. Ceux qui voudront tout comprendre des arcanes du dressage équin et de cette relation particulière, entre obéissance et coopération, qui lie un cavalier à son cheval risqueront immanquablement d’être déçus. Pour les autres qui accepteront d’être les simples spectateurs, derrière la barrière du manège, peut-être ceux-là feront-ils l’effort de percevoir qu’au-delà de la soumission de l’animal à l’homme qui est bien réelle, il y a quelque chose qui tient du rapport de confiance et d’amitié que chacun met en l’autre.

Synopsis : Chaque jour, de bon matin, Bartabas travaille son cheval préféré Le Caravage. Tous les deux ont une conversation silencieuse où chacun guide l’autre. Atteindront-ils une certaine perfection qui les autorise à se présenter devant un public ? Traverser les pépins de santé, se remettre de séances ratées, s’affiner, goûter la joie d’un sans faute. Le cinéaste est admis à être témoin de cette intimité. A la longue, c’est la naissance d’un trio où les cœurs sont ensemble. Le spectateur en fera peut-être un quatuor.

Le Caravage : Fiche technique

France
Genre : Documentaire
Réalisation : Alain Cavalier
Distribution : Bartabas
Montage : Emmanuel Manzano
Son : Florent Lavallée
Produit par Michel Seydoux
Distribué par Pathé Distribution
Durée : 1 heure 10 minutes
Date de sortie : 28 Octobre 2015

Spectre, un film de Sam Mendes: Critique

A peine le générique arrive que se confirme déjà une évidence : jamais un James Bond n’aura si bien porté son titre. Non content de pouvoir illustrer le retour en fanfare de l’organisation ayant joué bien des tours à l’espion britannique (après plus de 30 de conflits juridiques), Spectre est aussi la preuve que Sam Mendes en a fini avec Bond et avec Craig. La fin. La mort. Telles semblent ainsi être les notions qui infusent jusque dans son ossature même ce Spectre. Car avant que le film ne soit considéré comme étant le 24ème opus de la saga, il est surtout la fin d’une époque, la fin d’une ère.

Une ère qui aura cru bon d’user des 4 longs-métrages de Daniel Craig pour voir James Bond finalement rentrer dans le rang et assumer sa légitimité, pour devenir l’agent du MI6 que l’on connait. 4 films pour redéfinir l’icône, lui donner de l’épaisseur, la déconstruire et la faire renaître. 4 films pour amorcer la normalité dans laquelle l’agent se trouve plongée et finalement rendre légitime l’utilisation du légendaire gunbarrel dès l’entame, parachevant donc d’une traite la mue de l’agent passé d’un salop au cœur de pierre, à l’espion charmeur et blagueur, très typé période Roger Moore.

Une odyssée freudienne dans la droite lignée de Skyfall.

C’est donc un profond élan de normalité qui infuse d’emblée l’œuvre. Le traditionnel gunbarrel servant d’entame et nous voilà déjà plongé dans le bain d’un James Bond, qui semble en premier lieu, très classique. Mais loin d’être rédhibitoire, cette spécificité (obtenue de concert avec la photographie de Hoyte Von Hoytema) sert davantage à montrer que Mendes clôt enfin le reboot initié par Casino Royale et donne (enfin) à voir le premier James Bond de Daniel Craig. Passé les fulgurances visuelles des précédents et une scène post-générique remarquable, puisque lorgnant du coté de Brian de Palma et Alejandro Gonzalez Innaritu pour son plan séquence étonnant, que voilà déjà le générique qui se profile. Sublimé par la voix de Sam Smith, le générique est aussi la preuve qui manquait aux néophytes que Spectre sera interconnecté aux 3 précédents films de la saga. Le Chiffre, Dominic Green, Raoul Silva, trois némésis de l’espion qui se mêlent dans ce générique sombre, ponctué çà et là par des tentacules de pieuvres et moult représentations de poulpes, symbolisant non sans mal, la menace campée par le Spectre.

Fort d’un début supplantant aisément Skyfall par sa maitrise et sa technique, difficile dans un premier temps d’aller à l’encontre du rythme effréné de Mendes. Assumant tantôt des airs de requiem et tantôt de renaissance, la première heure arrive, sans mauvais jeu de mots, à faire fi du spectre de Skyfall qui rode en filigrane de l’œuvre. Morceaux de bravoures ininterrompus, mise en scène verbeuse mais non moins impressionnante, Mendes assure le show et laisse penser que le pari qu’il s’est fixé de dépasser Skyfall, est sur le point de se voir couronné d’un succès. Il faut dire qu’en parallèle d’une mise en scène inspirée et nettement plus humanisée, Mendes n’oublie pas de rendre hommage à l’icône 007. Références abondantes aux anciens films (Vivre et Laisser Mourir pour l’ouverture, Opération Tonnerre pour la réunion romaine du Spectre, Au Service Secret de sa Majesté pour la clinique des Alpes Autrichiennes), humour caractéristique de Q version Desmond Llewelyn, la recette semble suivie à la lettre, quitte à conférer au film une élégance qu’on attendait plus. Et alors que le visage de la némésis campé par un Christoph Waltz tout en décontraction, se dévoile dans la scène la plus réussie, puisque donnant à voir l’illustre organisation malfaisante, que voilà Spectre déjà en train de rencontrer son premier accroc. Empruntant à la dérive orwelienne de notre époque qui voit la recrudescence massive des drones et de la surveillance pour obtenir des informations, le scénario puise malheureusement dans un canevas bien trop balisé pour susciter la moindre surprise. Pire, il accuse d’un énorme coup d’arrêt quand arrive le personnage réduisant à néant toute l’ambition de Mendes : Léa Seydoux.

Pivot de l’intrigue et caution amoureuse de l’agent ténébreux, l’actrice semble dépassée par les évènements quitte à afficher une froideur gênante, puisque mettant à néant toute la flamboyance du film et le quasi érotisme soulevé par cette romance improbable. C’est d’autant plus regrettable de voir son rôle s’accroitre au fur et à mesure du déroulé du film, puisque supplantant le scénario devant par la suite des choses se racoler aux wagons, quitte à afficher des coutures bien trop grossières. Une grossièreté qui aura d’ailleurs pour résultante de rendre la fin très prévisible et d’annuler purement l’effet de surprise sur une intrigue truffée de twists en tout genre. Ce faisant, fort d‘un scénario en demi-teinte, ne reste plus qu’à se pencher sur les acteurs et l’action pour finalement se rendre compte que Mendes, n’aura fait qu’écouter la plèbe. Taxé de préférer l’introspection à l’action dans Skyfall, Mendes se lâche véritablement dans Spectre, arrivant à rendre l’action comme un passage obligé du film, alors que celle de Skyfall trouvait justement une légitimité. Cette erreur de débutant alourdit l’ensemble, rendant donc difficile la compréhension de ce mastodonte de 2h30, qui n’aurait en rien perdu d’efficacité, s’il avait été délesté de 20 bonnes minutes.

Succombant au trop plein d’ambition de son sujet, et terrassé par cette volonté de repousser encore une fois les limites de l’excellence, autant dire Sam Mendes aura su rendre le panache qu’on lui connait pendant la première heure du métrage, pour finalement encaisser un sévère coup d’arrêt sur la deuxième partie, qui si elle ne perd rien en qualité purement technique, voit son scénario tourner en roue libre et s’assumer comme l’ultime bravade de Mendes sur l’univers 007. L’occasion parfaite de constater que la mise en scène sépulcrale de Mendes, lorsque mise en opposition aux impératifs de la saga, ne peut que donner naissance à une mise en scène mécanique, loin de la spontanéité revendiquée par Skyfall.

Synopsis: Un message cryptique venu tout droit de son passé pousse Bond à enquêter sur une sinistre organisation. Alors que M affronte une tempête politique pour que les services secrets puissent continuer à opérer, Bond s’échine à révéler la terrible vérité derrière… le Spectre.

Fiche technique: Spectre

Réalisateur : Sam Mendes
Scénario : John Logan, Robert Wade, Neal Purvis d’après les personnages créés par Ian Fleming
Interprétation : Daniel Craig (James Bond), Christoph Waltz (Franz Oberhauser), Monica Bellucci (Lucia), Léa Seydoux (Madeleine), Dave Bautista (Mr Hinx), Naomie Harris (Moneypenny), Ben Whishaw (Q), Ralph Fiennes (M), Andrew Scott (Denbigh), Rory Kinnear (Tanner), Jasper Christensen (Mr White)…
Bande originale : Thomas Newman
Récompenses : Oscar 2016 de la meilleure chanson Writing’s on the Wall », interprété par Sam Smith
Durée : 150 minutes
Budget : 250 M$
Genre : Action
Date de sortie : 11 novembre 2015

Royaume-Uni – 2015

The Walk, un film de Robert Zemeckis: Critique

Hommage au Twin Towers

Robert Zemeckis est un cinéaste qui a bercé l’enfance de toute une génération et qui continue encore à travers des films intemporels devenus cultes. Il a même parfois construit et alimenté des passions, posant les bases de la cinéphilie chez certains comme beaucoup de ses confrères dans les années 80. Se spécialisant dans un cinéma populaire de qualité, ils touchèrent beaucoup de monde au cœur, une chose importante pour Zemeckis qui décida de faire de la passion le centre de sa filmographie. Ces personnages sont souvent des passionnés en quête d’aventures et qui aspirent à des choses exceptionnelles dans des œuvres où la barrière entre le rêve et la réalité se brouille, où l’impossible devient possible. L’histoire de Philippe Petit est donc du pain bénit pour lui, étant totalement dans la thématique qu’il véhicule depuis des années, lui permettant, après l’intense drame Flight, de revenir à un cinéma plus personnel.

De prime abord ce qui va perturber c’est le ton choisi pour retranscrire cette histoire. Celui-ci est d’un burlesque assumé qui parait assez étrange et qui demande un certain temps pour s’y acclimater, ce qui pourrait avoir raison d’une partie des spectateurs. Il faut pourtant reconnaître que c’est un partie pris audacieux et assez rafraîchissant qui permet d’éviter les écueils classiques du biopic académique et pompeux. Mais ce ton sera finalement transmis en majeur partie par le travail des acteurs, livrant volontairement des prestations très théâtrales et parfois exagérées. Dans cet exercice, c’est Joseph Gordon-Levitt qui s’en sort le mieux, le film lui porte toute son attention et il en profite pour véritablement irradier l’écran. Il arrive à toujours être dans l’exagération, pour refléter l’excentricité de son personnage, sans pour autant perdre la justesse et la nuance grâce à son jeu intense dont l’énergie et la jovialité sont contagieuses. Par contre on ne peut pas en dire autant pour le reste du casting qui reste globalement impeccable mais aussi effacé face à l’acteur. Charlotte Le Bon en fait malheureusement les frais à cause de la sous-exploitation de son personnage tout comme pour Ben Kingsley malgré un jeu cabotin assez drôle.

Mais le problème ne viendra pas des acteurs, tous très bon ici, mais de l’approche choisie par le récit. Zemeckis n’est pas intéressé par la psychologie des personnages ni même de leurs relations, ce qui fait que ceux-ci sont bien trop survolés et que l’on peine à s’attacher à eux. Il porte un regard américain sur son film, et ne s’intéresse pas à la même chose que nous français. Ce qui l’intéresse c’est de rendre un hommage au Twin Towers à travers cet exploit et non pas de s’intéresser à ceux qui ont fait cet exploit. Et malgré toute la première partie qui s’intéresse à la jeunesse de Philippe Petit et à la poursuite de sa passion, on reste in fine face à une œuvre un peu désincarnée qui s’intéresse plus à l’âme de deux bâtiments qu’à l’âme humaine. On peut donc être relativement déçu par cette approche même si, lors de la conclusion, elle trouve un sens assez joli et touchant mais c’est insuffisant surtout que l’on insiste bien sur l’importance de la relation qu’entretient Petit avec sa petite amie sans jamais nous la montrer. On s’en désintéresse donc assez vite et celle-ci n’a pas l’impact émotionnel qu’elle devrait. Pour maintenir l’attention du spectateur, Zemeckis à choisi l’angle du suspense et a structuré l’ensemble comme un film de casse, ce qui est l’idée brillante de l’œuvre. Même si on peut après coup se questionner sur la pertinence de ce point de vue, étant donné que l’on sait comment cette histoire se termine, mais dans le moment la tension des scènes lors de la préparation avant la traversé est palpable et offre une ou deux sueurs froides. De plus cette gestion du suspense offre de très bon enjeux et un rythme impeccable. On se retrouve aussi face à quelques problèmes d’écriture comme la narration qui joue la facilité en brisant le quatrième mur ou encore lorsque le film prend un faux départ lorsqu’il ne fait pas un mais deux bonds dans le passé de Petit.

Mais plus important que le reste, c’est sur sa réalisation que le film ne doit pas décevoir, étant donné que toute la promo s’est essentiellement concentré sur l’aspect vertigineux de la traversé de Petit. De ce côté, c’est techniquement assez impressionnant on ne distingue que très rarement les fonds verts ou les trucages numériques et la gestion de la 3D est admirable, jouant habilement sur les effets de profondeurs offrant souvent de belles sensations de vertiges. C’est un procédé douteux et souvent mal employé mais il faut reconnaître qu’ici il rajoute une grosse plus-value à l’ensemble. Surtout qu’elle est au service d’une mise en scène prodigieuse de Robert Zemeckis, qui n’a pas peur des mouvements de caméras ambitieux à l’image de travellings aériens maîtrisés et impeccables. Toute la séquence finale, de la mise en place du câble jusqu’à la fin de la traversé, est un bijou de mise en scène. Le début n’est aussi pas en reste avec des transitions habiles entre les différentes étapes de la vie de Petit ainsi qu’une séquence en noir et blanc du plus bel effet. Le tout étant englobé par une photographie soignée et une sélection musicale sympathique même si, sur les compositions originales, on a connu Alan Silvestri plus inspiré et marquant.

The Walk est un bon film mais qui fait parfois des choix étranges et qui ne parlent pas vraiment à nous français. Cette histoire est avant tout la nôtre et il est un peu dommage de voir qu’elle est totalement réappropriée à la sauce américaine même si c’est pour faire un constat touchant sur l’insouciance et la poursuite des rêves à travers nos passions. Cependant on est aussi face à une œuvre qui sait faire des choix intelligents, préférant le côté fun et décomplexé d’un film de casse entre potes à l’approche académique débordant de pathos des biopics faisant souvent office de vent de fraîcheur et arrivant à être drôle. Surtout que la mise en scène exaltante vaut le coup d’œil et l’énergie de l’acteur principal est vraiment contagieuse, il nous embarque dans ce joyeux délire et nous fait indéniablement passer un bon moment.

Synopsis : En 1974, le funambule français Philippe Petit tente illégalement une traversée entre le sommet des deux tours du World Trade Center…

Fiche Technique : The Walk

Etats-Unis – 2015
Réalisation : Robert Zemeckis
Scénario : Christopher Browne et Robert Zemeckis, d’après l’autobiographie To Reach the Clouds de Philippe Petit
Interprétation : Joseph Gordon-Levitt (Philippe Petit), Charlotte Le Bon (Annie Allix), Ben Kingsley (Papa Rudy), James Badge Dale (Jean-Pierre), …
Décors : Ann Smart
Montage : Jeremiah O’Driscoll
Musique : Alan Silvestri
Photographie : Don Burgess
Production : Jack Rapke, Tom Rothman, Steve Starkey et Robert Zemeckis
Société de production : ImageMovers, Sony Pictures Entertainment et TriStar Productions
Société de distribution : Sony Pictures Releasing France

 

Rétrospective Martin Scorsese : Aviator, critique

Si Aviator reste le premier et à ce jour l’unique biopic dans la longue filmographie de Martin Scorsese, il marque après Gangs of New York (2002) les retrouvailles du réalisateur avec Leonardo DiCaprio.

Au cours des années 2000, plusieurs projets cinématographiques sur la vie de l’aviateur Howard Hugues ont été envisagés, notamment par William Friedkin ou encore par Christopher Nolan qui prévoyait d’adapter la biographie Citizen Hughes de Michael Drosnin. Seul celui d’Aviator a pourtant vu le jour dans les salles obscures. Le film devait initialement être réalisé par Michael Mann, mais celui-ci, déjà auteur de deux films biographiques avec Révélations et Ali, décide de le confier à Martin Scorsese, tout en restant producteur. Aviator demeure encore aujourd’hui un des plus grands succès américain et mondial du réalisateur. Premier long-métrage dépassant les 100 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis, il a reçu de nombreuses récompenses : 5 Oscars pour les meilleurs décors, costumes, montage, photographie et actrice dans un second rôle, ainsi que 3 Golden Globes et 4 BAFTA Awards, dont celui du meilleur film.

Martin Scorsese a souvent montré sa fascination pour les personnages en quête d’argent et de pouvoir, ou d’élévation dans l’échelle sociale, en particulier au sein du monde mafieux. Son intérêt pour Howard Hugues (1905-1976), un des hommes les plus riches et les plus influents du XXème siècle aux Etats-Unis, n’est donc guère surprenant. A la fois inventeur, aviateur, homme d’affaires, réalisateur et producteur, Howard Hugues est reconnu pour ses constructions d’avions d’envergure, notamment le célèbre Hercules, ainsi que pour ses records de vitesse et sa direction de la compagnie Trans World Airlines.

Aviator débute avec le tournage des Ailes de l’enfer, sorti en 1930, qui reste le plus grand succès cinématographique d’Howard Hugues. Si cette première séquence permet d’emblée de présenter le caractère du personnage, elle présente surtout un impressionnant ballet aérien, où des dizaines d’avions filent à pleine vitesse dans le ciel à travers les nuages, sur le fond de la magnifique Fugue de Bach. Elle reste une des plus belles du film et constitue sans conteste en elle-même un grand moment de cinéma. Les autres scènes d’aviation, notamment les essais de records de vitesse et le décollage du monumental Hercules, sont toutes aussi réussies et époustouflantes.

Cependant, Martin Scorsese ne se contente pas d’offrir au public un film à grand spectacle. Il recrée tout d’abord, par le faste des soirées, le luxe, les décors, les costumes, le cadre de vie dans lequel évoluait Howard Hugues. Quelques personnalités de l’époque sont ainsi représentées à l’écran, par exemple Errol Flynn joué par Jude Law, Jean Harlow par Gwen Stefani, et surtout deux des multiples conquêtes féminines de l’aviateur, Katharine Hepburn interprétée par une Cate Blanchett particulièrement piquante, puis Ava Gardner par Kate Beckinsale. La reconstitution assez sublime de ces années 1930 à 1950 immerge ainsi le spectateur dans le milieu mondain de la première moitié du XXème siècle.

C’est au sein de cette société que Martin Scorsese déploie toute la complexité de son personnage principal, brillamment incarné par un Leonardo DiCaprio incroyablement habité. C’est en effet l’ambivalence de cet homme encore énigmatique qui constitue le véritable sujet du film. Qui était réellement ce génie de l’aviation ? Un passionné, un perfectionniste, un impulsif, un excentrique, un sociopathe, un maniaque ? Extérieurement, c’est un riche et jeune séducteur, plein d’ambition et d’idées révolutionnaires.

Martin Scorsese lève toutefois ce voile pour exposer l’envers du décor, l’obscurité latente puis de plus en plus apparente et dévorante de son héros. Le caractère maniaque d’Howard Hugues par rapport aux microbes et aux maladies, très tôt mis en valeur dans le scénario, s’accroit ainsi jusqu’à un point de non-retour. La demande de biscuits avec des pépites de taille moyenne et centrées, le refus de toucher une serviette ou une poignée de porte, le dégoût pour une veste sale, constituent des indices progressifs de sa maladie. La rupture amoureuse avec Katharine précipite ensuite le personnage dans la folie. L’aviateur s’enferme dans sa salle de projection, puis regarde des films, nu, urine dans des bouteilles de lait et tient des discours délirants. Cloitré et cherchant à vaincre sa maladie, il se met lui-même en quarantaine, mot que lui répétait sa mère également maniaque et qu’il utilise parfois pour se calmer.

On retrouve ici plusieurs des thèmes chers à Martin Scorsese, qui aime s’attarder sur les démons intérieurs, la ruine de ses personnages, en opposant l’ascension avant la chute, la grandeur avant le déclin. Mean Streets, les Affranchis et Casino présentent exactement ce même schéma pour des héros évoluant dans le milieu mafieux ou criminel. La même logique guide également Le Loup de Wall Street, cette fois dans le monde de la bourse et de la finance. Dans Aviator également, le film se divise en deux parties, d’abord la montée du succès, de l’influence d’Howard Hugues, grâce aux Ailes de l’enfer, aux essais et aux records de vitesse, puis à partir de la rupture avec Katharine, opérant comme un catalyseur, le début des attaques à son encontre, de sa chute et de sa folie. Le réalisateur admet d’ailleurs son intérêt pour ce basculement chez son héros : « Une des choses qui fascine le plus dans cette histoire est de voir ce jeune homme incroyablement séduisant, intelligent et plein de vie, se métamorphoser en un adulte hanté par ses failles et ses tares ».

L’expression de cette folie intérieure et dévorante s’effectue aussi, tout comme dans Mean Streets et les Affranchis, par l’utilisation du rouge, symbole de passion et de violence. Cette couleur apparait particulièrement lors de la séquence d’enfermement dans la salle de projection, où une lumière rouge clignotante met en valeur l’état maladif d’Howard Hugues.
On peut se demander comment le personnage réussit toutefois à paraitre en parfaite santé, excepté sa mauvaise audition notoire, et en pleine possession de ses moyens quelques jours plus tard lors de l’audience publique face au sénateur Owen Brewster. Il s’agit là d’une incohérence, ou d’une ellipse narrative, qui aurait mérité  d’être comblée. Quelques longueurs ralentissent également le rythme du film, mais on sait combien Martin Scorsese est adepte de longs-métrages très étirés, au moins depuis Casino et encore plus récemment avec Le Loup de Wall Street, qui frôlent tous deux les trois heures. Malgré ces petits défauts, Aviator demeure une des œuvres pionnières de Martin Scorsese, et sans doute la seule à nous proposer un aussi grand spectacle.

Synopsis : Aviator couvre près de vingt ans de la vie tumultueuse d’Howard Hugues, industriel, milliardaire, casse-cou, pionnier de l’aviation civile, inventeur, producteur, réalisateur, directeur de studio et séducteur insatiable. Cet excentrique et flamboyant aventurier devint un leader de l’industrie aéronautique en même temps qu’une figure mythique, auréolée de glamour et de mystère.

Aviator – Bande annonce

Aviator – Fiche technique

Titre original : the Aviator
Date de sortie : 26 janvier 2005 Nationalité : Etats-Unis
Réalisation : Martin Scorsese Scénario : John Logan Interprétation : Leonardo DiCaprio (Howard Hugues), Cate Blanchett (Katharine Hepburn), John C. Reilly (Noah Dietrich), Kate Beckinsale (Ava Gardner), Alec Baldwin (Juan Tripp), Danny Huston (Jack Frye)
Musique : Howard Shore Photographie : Robert Richardson Décors : Francesca LoSchiavo, Dante Ferretti
Montage : Thelma Schoonmaker
Production : Chris Brigham, Graham King, Michael Mann, Leonardo DiCaprio, Charles Evans Jr.
Sociétés de production: Warner Bros, Initial Entertainment Group, Miramax Films
Société de distribution : TFM Distribution Budget : NR
Genre : Historique, Drame
Durée : 2h45min

Dix pour cent : critique de la saison 1

Jeux de l’amour et du hasard 

La relation entre un agent de cinéma et un acteur semble être une épreuve d’équilibriste, une subtile alchimie entre les demandes des uns (les acteurs donc) et des autres (les réalisateurs). Souvent basés sur des conflits ou des crises de nerfs, les épisodes de Dix pour cent (c’est la somme que prélèvent les agents sur les contrats signés avec les acteurs) sont focalisés sur le versant « intime » du métier d’acteur et du monde du cinéma. Au fil des épisodes, dont deux sont réalisés par Cédric Klapisch, différentes stars se révèlent par l’autodérision. Le spectateur découvre ainsi naïvement les coulisses du cinéma à travers les yeux de Camille, qui débarque dans la vie de son père et dans l’agence dans laquelle il travaille. On croisera tour à tour Cécile de France en plein questionnement sur son âge, Françoise Fabian et Line Renaud se faire la guerre, Laura Smet et Nathalie Baye jouer la mère et la fille rivales pour mieux se retrouver, Audrey Fleurot perdre lentement son « sex appeal » dans son nouveau rôle de mère à plein temps ou encore JoeyStarr et Julie Gayet faire l’amour et la guerre en moins de 52 minutes pour enfin apprendre à nager à François Berléand. Le concept était donc plutôt alléchant, mais s’essouffle sur la durée tant les épisodes sont plutôt inégaux. Certains nous exaspèrent, d’autres nous font rire, ça n’est jamais constant. D’autant plus que les intrigues parallèles, celles des agents, restent assez clichées et plutôt inintéressantes. On y apprend donc sans surprise (et avec agacement tant c’est exagéré) que les gays ont des manières alors que les lesbiennes sont des chiennes de gardes énervées (et énervantes). Quant aux riches, ils se trompent et divorcent presque pour un rien. On peut même tomber amoureux de la standardiste sans crier gare. Bref, rien de toujours bien palpitant. Tout tourne autour de cette agence, ASK, dont le patron meurt dans des circonstances floues et un rien grotesques, laissant son sort aux mains d’une femme jalouse. Un contrôle fiscal, des intrigues amoureuses, sont autant de fils conducteurs qui permettent de relier les six épisodes de cette première saison entre eux. Il est finalement assez peu question de cinéma dans cette série qui prétend pourtant y être consacré, car on reste beaucoup trop en surface. Ainsi, quelques dialogues pensent nous révéler des secrets insondables de ses coulisses (comme les fameuses fiches Wikipedia qu’on trafique ou encore les notes Allociné), mais tout ça semble un peu ridicule car finalement tout le monde le sait. Derrière les paillettes, il y a souvent beaucoup d’imbroglios à démêler. Et c’est ça le métier d’agent : s’endormir à pas d’heure, mettre sa vie de côté, chouchouter des stars. Bref, le monde du cinéma est un monde de requins, mais pas bien méchants au final semble nous dire la série. Dommage que chaque personnage semble plus ou moins rester figé dans sa condition première, sans perspective d’évolution…

Le bal des acteurs et actrices

Côté réalisation, le format de 52 minutes semble un peu long, résultat on passe beaucoup de temps à filmer des personnages qui marchent dans la rue sans que la situation n’évolue vraiment beaucoup. D’autant plus que les stars qui prétendent s’y révéler ne nous surprennent finalement pas plus que ça car elles jouent simplement avec l’image que nous avons déjà d’elles sans aller au-delà. On regrette alors beaucoup du piquant qu’avaient les actrices filmées par Maïwenn dans Le Bal des actrices. Elles tombaient vraiment le masque et, même ridicules, parvenaient à nous faire rire autant qu’à nous émouvoir. Ici, c’est la superficialité qui domine tant la présence des guests semble se suffire à elle-même pour les réalisateurs. Le petit plaisir, c’est donc avant tout les dialogues plus que les situations. Ce sont eux qui parviennent à nous décrocher quelques sourires voire parfois un rire. En relançant dans son dernier épisode une mécanique de groupe qui s’était délitée pendant toute la saison, Dix pour cent semble suggérer qu’elle aura une suite (une saison deux est bien prévue). Dépendante certainement de l’image que voudront bien livrer d’elles ces stars qui nous fascinent

Synopsis : Quatre agents de comédiens, aux personnalités hautes en couleur et aux vies personnelles compliquées, se battent au quotidien pour trouver les meilleurs rôles pour leurs prestigieux clients. Quand Camille, la fille illégitime de l’un d’entre eux, débarque à Paris pour chercher un boulot, cette dernière est alors plongée dans le quotidien mouvementé de l’agence et nous fait découvrir à travers son regard naïf les dessous de la célébrité…

Fiche technique – Dix pour cent

Création : Fanny Herrero
Sur une idée originale de : Dominique Besnehard
Réalisation : Antoine Garceau, Cédric Klaspisch, Lola Doillon
Distribution : Camille Cottin, Thibault de Montalembert, Grégory Montel, Liliane Rover, Fanny Sidney, Stéfi Celma, Nicolas Maury
Directeur artistique : Cédric Klaspisch
Société de production : Mon voisin Productions, Mother Production
Durée des épisodes : 52 minutes
Saison : 1 (renouvelée)

Le Dernier Chasseur de Sorcières, un film de Breck Eisner – Critique

Le Dernier Chasseur de Sorcières : Au programme, un concentré de testostérone contre des féministes écolos

Synopsis : Au moyen-âge, un groupe de guerriers ecclésiastiques est envoyé combattre contre une reine des sorcières maléfiques qui a lancé sur l’Europe une épidémie de peste. Le seul survivant, Kaulder, est touché par un sort qui le condamne à l’immortalité. Huit siècles plus tard, il continue de lutter, au nom de l’Eglise, pour préserver la paix entre humains et sorcières. La mort suspecte de l’un de ses proches va toutefois lui faire comprendre qu’une nouvelle guerre entre le bien et le mal se prépare à éclater et que c’est à lui seul qu’incombe la mission de sauver le monde.

Jusqu’à présent, la filmographie de Breck Eisner nous a prouvé que son seul talent de cinéaste est de savoir digérer ses références pour satisfaire les exigences miniums des amateurs du genre auquel il s’attaque : le film d’aventure avec son sous-Indiana Jones (Sahara) et son film de zombis-qui-n’en-sont-pas-vraiment avec son remake d’un Roméro (The Crazies), mais aussi ses projets qui ne sont rien d’autres qu’une suite à Karaté Kid et un remake de Flash Gordon. Avec Le Dernier Chasseur de Sorcières, les modèles ne sont pas aussi aisément identifiables mais l’inspiration de tous les derniers succès d’héroic-fantasy vient croiser celle des séries B d’action les plus vintages. Le voir à la barre de ce scénario qui traînait depuis des années dans les cartons de l’écurie hollywoodienne n’a strictement rien de vendeur, mais en apprenant que l’odieux Timur Bekmambetov était prédestiné sur ce projet, on peut s’estimer heureux d’avoir échappé au pire et même tenter de donner sa chance à ce film qui, dès son trailer, s’annonce comme un plaisir coupable sans prise de tête. En misant sur la présence de Vin Diesel, les décideurs des studios Summit Entertainment (la frange « pop-corn movies décérébrés » de Liongate) ont pensé que la popularité de la star allait assurer au long-métrage une certaine visibilité médiatique ainsi que l’adhésion de ses fans. Mais la première conséquence de ce choix de casting est que, en accédant à la production, la star vampirise complètement la mise en scène, qui devient – à l’image de celle des franchises Fast & Furious et Riddick – une bête apologie de son physique imposant. Devant cette démonstration de narcissisme de mauvais goût, on en viendrait presque à regretter les anciennes stars du cinéma d’action, de l’acabit de Sylvester Stallone, ou même Arnorld Schwarzenegger, qui avaient, en plus de leur musculature bien découpée, un minimum de talent d’acteur et de charisme. L’incapacité de Vin Diesel à dégager autre chose que sa grosse voix grave devient rapidement gênante. Toutefois, la présence de l’acteur n’est pas le seul argument de vente du film : il nous propose également une ribambelle d’effets spéciaux aguicheurs. Mais, là encore, l’étalage tape-à-l’œil vire à la catastrophe has-been.

Inutile d’accabler le réalisateur de tous ces défauts rédhibitoires, puisque la véritable source du problème est indubitablement le scénario lui-même. Ouvertement pensée comme une origin-story en vue de lancer une nouvelle franchise, cette aventure délaisse sans vergogne les enjeux de son sujet fantastique qu’est la coexistence entre des êtres humains et des personnes dotées de pouvoirs magiques. Le trio de scénaristes (déjà responsables de l’écriture tout aussi peu inspiré de Dracula Untold) à l’origine de ce script mollasson a clairement préféré, à l’élaboration d’une intrigue surprenante, faire se répéter en boucle sa scène d’introduction expliquant l’histoire de son héros, en appuyant outrageusement sur le pathos de ses flashbacks auprès de sa famille, et sans jamais réussir à donner le souffle épique requis à l’affrontement contre la vilaine sorcière. Les quelques rebondissements, aussi convenus que prévisibles, qui ponctuent ce combat ultra-manichéen entre le bien et le mal ne reposent en fait que sur deux éléments : la naïveté bigote et le machisme pesant avec lesquels sont représentés les rapports hommes-femmes sous l’égide d’une sacro-sainte église, apparaissant comme seule institution capable à dispenser la justice Divine. Aucun suspense ne ressort de cet amas de clichés dépassés et de ressors scénaristiques usés jusqu’à l’os. L’héroïsme et la classe qui caractérisent le personnage de Vin Diesel sont représentés de manière si outrancière (digne d’un John Wick) qu’ils ne laissent même aucun doute quant à sa victoire triomphale sur les méchantes sorcières et leurs disciples. Quant au système narratif qui nous fait découvrir, à travers le regard des personnages secondaires, l’existence secrète des sorcières dans le New-York moderne, il montre vite ses limites en ajoutant constamment des éléments qui permettent de contrecarrer les embauches du scénario pour permettre à son héros invincible d’atteindre son objectif.

Les nombreux effets numériques et incrustations sur fonds verts ne relèvent aucunement le niveau spectaculaire puisque la post-production est à l’image de la mise en scène et de la direction artistique, parfaitement impersonnelles et déjà-vues. Le montage des scènes d’action est souvent trop aléatoire pour être facilement lisible, alors que les effets de ralentis sont, une de fois de plus, utilisés avec une surabondance qui frôle le risible. Mais les producteurs, visant un succès commercial à leur nanar, ont su investir dans un casting attirant pour incarner les rôles secondaires. Le machisme inhérent au scénario redevient la norme de cette distribution dont chaque rôle féminin se doit d’être tenu par une poupée sexy (Rose Leslie, Lotte Verbeek, Dawn Olivieri…). Côté masculin, le duo de prêtres formé par Michael Caine et Elijah Wood est en revanche bien plus encourageant, mais la prestation désincarnée des deux acteurs ne fait que nous rappeler à quel point l’écriture de leur personnage respectif a bâclé tout approfondissement psychologique. Malgré le talent dont ils ont déjà fait preuve, aucun interprète ne sauve son rôle de la caractérisation stéréotypée dont ils souffrent et de la bêtise dans laquelle les plonge la crétinerie des dialogues. Ni le réalisateur ni les scénaristes n’ont semblé capable de retrouver le souffle des modèles datant des années 80-90 dans lesquels ils piochent allègrement, ne réussissant leur Last Witch Hunter à n’être comparé qu’aux plus récents mais bien plus ringards L’Apprenti Sorcier (2010) ou la saga Underworld (entamée en 2003). Peu flatteur.

Dénué de la moindre originalité, Le Dernier Chasseur de Sorcières n’est qu’une banale série B qui repose moins sur sa dimension fantastique que sur la glorification de la brutalité écervelée dont sa star, Vin Diesel, est devenue l’emblème hollywoodien. Un peu plus de rythme et d’originalité auraient fait de ce film un  divertissement susceptible de combler les amateurs de cinéma de genre les moins exigeants, mais leur absence transforme le visionnage de ce pop-corn movie très fade en une longue traversée du désert à peine digne d’un DTV.

Le dernier Chasseur de sorcières : Fiche Technique

Titre original : The Last Witch Hunter
Réalisation : Breck Eisner
Scénario : Cory Goodman, Matt Sazama, Burk Sharpless
Casting: Vin Diesel (Kaulder), Rose Leslie (Chloé), Elijah Wood (Dolan 36), Michael Caine (Dolan 35), Ólafur Darri Ólafsson (Belial), Julie Engelbrecht (La reine des sorcières), Isaach de Bankolé (Schlesinger)…
Décors : Julie Berghoff
Costumes : Luca Mosca
Montage : Chris Lebenzon, Dean Zimmerman
Musique : Steve Jablonsky
Production : Mark Canton, Bernie Goldmann, Vin Diesel
Sociétés de production : Atmosphere Entertainment MM LLC, Summit Entertainment
Sociétés de distribution : SND
Pays d’origine : États-Unis
Budget : 90 000 000$
Langue : Anglais
Durée :  107 minutes
Genre : Action, Fantastique
Dates de sortie : 28 octobre 2015