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Zoolander 2, un film de Ben Stiller : Critique

Synopsis : Blue Steel. Le Tigre. Magnum… Des regards si puissants qu’ils arrêtent des shuriken en plein vol et déjouent les plans de domination mondiale les plus diaboliques. Un seul top model est capable de conjurer autant de puissance et de beauté dans une duck-face : Derek Zoolander ! Quinze ans après avoir envoyé Mugatu derrière les barreaux, Derek et son rival/meilleur ami Hansel, évincés de l’industrie de la mode suite à une terrible catastrophe, mènent des vies de reclus aux deux extrémités du globe. Mais lorsqu’un mystérieux assassin cible des popstars célèbres, les deux has-been des podiums se rendent à Rome pour reconquérir leur couronne de super mannequins et aider la belle Valentina, de la Fashion Police d’Interpol, à sauver le monde. Et la mode. 

Fond de teint et fond vert

            Si le milieu de la mode est un environnement dominé par le maquillage, la mise en scène, l’artifice, le premier volet Zoolander (2001) extrapolait alors jusqu’à la parodie la fausseté régnante du monde de la mode et du mannequinat. Cependant, la parodie que mettait en place le précédent film a laissé place à un délirium cinématographique, notamment travaillé par l’importante utilisation de fonds verts. C’est-à-dire l’utilisation de toiles vertes ou bleues à des fins d’emploi d’effets spéciaux générés par ordinateur. Ces effets numériques monstrueusement appliqués tendent à penser ce métrage comme une œuvre manquant de finition, et de finesse.

            De nombreux gags, tels que l’accident de la voiture de Derek Zoolander avec son fils, ou encore la situation d’Hansel au début du film, sont neutralisés par l’artificialité des effets, et la réalisation pauvre, clichée, presque amateur du film. En effet, dès l’introduction, nous nous attendions à une fausse publicité ou un faux extrait d’un film imaginaire tels que ceux réalisé par Stiller pour son grand film Tonnerre sous les Tropiques (Tropic Thunder, 2008). Il n’en est rien, nous sommes face à la véritable introduction du long métrage, qui met en scène une poursuite d’« agents secrets » – tueurs. Celle-ci est filmée avec une caméra numérique à l’imagerie tendant vers la vidéo, et remployant les clichés de nombreux films d’action : effet de caméra à l’épaule, spatialisation abstraite, multiplicité des points de vue ; on se demande même comment Dan Mindel, chef opérateur des films de J.J. Abrams entre autres, a pu participer à la création de telles images. Un gag à la fin de celle-ci tendra à apporter un certain second degré à ce début de film (voir photo ci à droite) : Justin Bieber, jouant son propre rôle, met en ligne une dernière photo – qui se révèlera être un indice – avant de mourir. Mais ne nous y trompons pas, celui-ci se révélera être finalement véritablement ancré avec un certain premier degré dans son délire.

L’adieu à la distanciation

            La force humoristique des films de Stiller, de Disjoncté (The Cable Guy, 1997) à La Vie Rêvée de Walter Mitty (The Secret Life of Walter Mitty, 2014), se basait sur la distanciation. Une distance crée par la mise en place d’ambivalences : le gars lambda et solitaire / l’excentrique envahissant dans Disjoncté, la monde réel et les fantasmes télévisuels concernant le personnage de Jim Carrey dans le même film ; le cinéma avec le film de guerre et une véritable guérilla dans Tonnerre sous les Tropiques ; enfin les rêves et fantasmes de Walter Mitty et son quotidien dans le film éponyme.

            Les confrontations de ces éléments tenant du fictif au « réel » – aux espaces et temporalités de la réalité et les individus la peuplant – permettaient de créer une puissante matrice de gags. Ici, exit cette distance, le film est complètement investi dans et par le délire de cet univers, en totale liberté, outrepassant toutes les règles qu’il semblait mettre en place, pour se modifier, s’annihiler pour se réinventer, usant de stéréotypes pour les détourner puis utiliser de nombreux clichés. Dans la salle de cinéma, seules les sonorités du film règnent en maitre, on peut entendre de ci de là quelques rires, et voir quelques sourires, lorsqu’on ne voit pas essentiellement des spectateurs endormis, lassés, ou agacés par le film. Le problème d’absence d’ambivalence réalité / élément fictif délirant se retrouve aussi dans le travail du casting.

Défilé au cinéma et délire privé

            Benedict Cumberbatch (voir vidéo ci-dessus), Sting, Susan Sarandon, John Malkovich, Kiefer Sutherland, Billy Zane, Anna Wintour, Justin Bieber et bien d’autres personnalités « célèbres » forment un casting tout en caméos gratuits et private jokes. La présence de quelques-uns jouant leur propre rôle pourrait apporter un attachement à une certaine réalité. On peut parler de celle un peu particulière de Sutherland qui saura en apporter via le caractère purement fictif de sa situation – un homme enceint amant d’un groupe d’orgie – jouant toutefois de sa persona, c’est-à-dire de son image publique, Jack Bauer. Mais il s’agit davantage d’un humour référencé peu universel, que d’un gag de situation. Ainsi aucune véritable connection au réel n’est possible du fait de leur participation au délire fictif du film qui ne fait alors que s’amplifier. Avec ce phénomène, le métrage tend à un certain hermétisme. Le casting principal n’aide pas vraiment à apporter un second, troisième voir centième degré au film. Si on peut s’amuser d’Owen Wilson et de Will Ferell qui cabotinent, Penelope Cruz et surtout Ben Stiller, entre autres, posent problème.

            Dans Tonnerre sous les Tropiques, Kirk Lazarus (interprété par Robert Downey Jr.) explique au personnage joué par Ben Stiller : « Il ne faut jamais jouer un vrai débile. Tout le monde le sait. C’est facile, Dustin Hoffman, dans Rain Man, tronche d’attardé sans être attardé. Il triche aux cartes. Autiste, oui, assurément. Pas attardé. Et puis t’as Tom Hanks dans Forrest Gump : lent, oui, attardé possible, attelles aux deux jambes, n’empêche qu’il en mets plein la vue à Nixon et qu’au ping-pong c’est un monstre. Rien d’un attardé. (…) T’as joué à fond l’attardé mec ! Faut jamais jouer à fond l’attardé. ».

Ci-dessous la totalité de la réplique à partir de 1 minute 58

Si on reprend cette réplique pour la rapprocher du jeu de Ben Stiller, on peut se demander s’il a retenu la leçon débitée dans son film de 2008. En effet, l’acteur joue son rôle d’une telle manière qu’il semble être seul à croire au délire qu’il incarne et met en scène. Il manque véritablement une distance. On pourrait déceler dans ce film l’ultime parodie de Stiller, après son Ben Stiller Show ou encore Tonnerre sous les Tropiques, d’Hollywood, de la pop culture et des stars. Mais le délire créé par l’acteur-scénariste-réalisateur et ses trois collègues Justin Theroux, Nicholas Stoller et John Hamburg, a tant investi le film, sans aucune distance vis-à-vis de celui-ci, que l’idée d’un film critique et cynique tend à être complètement neutralisée. Ceci pour nous livrer un long métrage qui semble être, à l’image du monde de la mode et du mannequinat, un spectacle replié sur lui-même, relativement hermétique au public ; une orgie cinématographique auto-satisfaite dans son propre amusement délirant et paraissant sans loi(s), ni ordre(s) quel(s) qu’il(s) soi(en)t.

Zoolander 2 : Bande-annonce

Zoolander 2: Fiche Technique

Réalisateur : Ben Stiller
Scénariste : Justin Theroux, Ben Stiller, Nicholas Stoller, John Hamburg
Casting : Ben Stiller, Owen Wilson, Pénélope Cruz, Kristen Wiig, Will Ferrell, Cyrus Arnold, Benedict Cumberbatch, Nathan Lee Graham, Kiefer Sutherland, Justin Bieber, Billy Zane, Sting, Milla Jovovich, Justin Theroux, Susan Boyle, Lenny Kravitz, Skrillex, Kim Kardashian, Demi Lovato, Anna Wintour, John Malkovich, Olivia Munn, Katy Perry, Mika, Kate Moss, Kanye West
Directeur de la photographie : Dan Mindel
Montage : Greg Hayden
Direction artistique : Saverio Sammali
Décoration : Jeff Mann
Costumes : Leesa Evans

Musique : Theodore Shapiro
Producteurs : Clayton Townsend, Stuart Cornfeld, Ben Stiller, Scott Rudin
Production : Paramount Pictures
Distributeur France : Paramount Pictures France
Date de sortie : 2 mars 2016

Etats-Unis – 2016

No home movie, un film de Chantal Akerman : critique

No home movie est un film posthume, le dernier réalisé par Chantal Akerman avant son décès en octobre 2015. Cette œuvre orpheline à plus d’un titre, puisque son personnage principal, la mère de la cinéaste, est morte en avril 2014, n’est pourtant pas un film lourd et triste sur le vide laissé par la disparition d’un être aimé, mais plutôt une élégie contemplative qui interroge notre distance à l’autre.

Synopsis :  » Parce que ce film est avant tout un film sur ma mère, ma mère qui n’est plus. Sur cette femme arrivée en Belgique en 1938 fuyant la Pologne, les pogroms et les exactions. Cette femme qu’on ne voit que dans son appartement. Un appartement à Bruxelles. Un film sur le monde qui bouge et que ma mère ne voit pas. »

Tout sur ma mère

« Je voudrais faire quelque chose comme s’il n’y avait plus de distance dans le monde, tu es à Bruxelles et moi à New York, il n’y a plus de distance. » C’est ainsi qu’Akerman explique son projet à sa mère lors d’une discussion qu’elles ont sur Skype. La distorsion de l’espace et du temps que permettent les nouvelles technologies abolissent les questions relatives à la distance physique ; on est parfois plus proche de quelqu’un en étant à des milliers de kilomètres que lorsqu’on se retrouve dans la même pièce.

Par des propositions de mise en scène différentes, la réalisatrice transpose à l’image son ressenti du moment. Parfois au plus près de celle qu’elle filme, au point de fondre son reflet dans le sien, à d’autres moments elle choisit à l’inverse un cadre volontairement éloigné de la scène qu’elle filme, au seuil d’une pièce, la caméra à demi dissimulée derrière un meuble ou posée discrètement sur une table. Le choix de mise en scène est-il assorti d’une certaine forme de pudeur, ou bien est-ce une manière de montrer qu’en cet instant mère et fille sont loin l’une de l’autre ? Le film n’assigne pas à ses spectateurs à un point de vue unique, ce qui offre de multiples voies d’accès à ce portrait intime. No home movie tient du film de famille, il y a en lui cet acte de conservation par l’image, intrinsèquement attaché au film de famille. C’est ce qui rend ce long métrage si familier à quiconque le regarde. No home movie peut tout autant être perçu comme un film de la perte de l’autre que comme une sorte de correspondance mère-fille. La cinéaste élabore chaque séquence de son film en ménageant une place pour l’un et l’autre. La longue scène d’ouverture sur le désert battu par les vents attire l’attention parce qu’il y a au premier plan ce petit arbre, courbé, tordu par la force des rafales mais qui tient bon. Tout n’est pas voué à disparaître.

No home movie : Bande-annonce

No home movie : fiche technique

Réalisation: Chantal Akerman
Scénario : Chantal Akerman
Image : Chantal Akerman
Son : Chantal Akerman, Eric Lesachet
Montage : Claire Atherton
Production : Chantal Akerman, Patrick Quinet, Serge Zeitoun
Société de production : Chemah IS
Distribution : Zeugma Films
Durée : 115 minutes
Genre : Portrait
Date de sortie : 24 février 2016

France / Belgique – 2015

Éperdument, un film de Pierre Godeau : Critique

Il est des couples de cinéma que l’on aurait cru improbables. Celui que forme Adèle Exarchopoulos, dont l’unique fulgurance à l’écran est une romance lesbienne, et Guillaume Gallienne,  dont les meilleures performances sont celles où il joue de son côté efféminé, en est un.

Synopsis : Anna est transférée dans la prison de la Santé en attente de son procès. Là, elle rencontre Jean Firmino, le très respecté directeur de la prison. Ils vont peu à peu se rapprocher, jusqu’à entamer une relation amoureuse qui, évidemment, leur est strictement interdite.

Un Roméo et Juliette derrière les barreaux

Et transformer la première en taularde provocatrice, et le second en bobo mal dans sa peau, ajoute à ce pari un peu fou qui nous est proposé dans Éperdument. Cette seconde réalisation de Pierre Godeau est directement adaptée du roman Défense d’aimer de Catherine Siguret, lui-même inspiré de l’histoire vraie de la relation qu’ont entretenue une des membres du « gang des barbares » et le directeur de la prison où elle était détenue. Ayant profité de nombreux repérages et d’un tournage dans une véritable prison pour femmes (comme cela avait déjà été le cas du très beau Ombline), le film s’assure une représentation fidèle de l’univers carcéral et de la dureté des conditions de vie des détenues. La participation au casting d’actrices non-professionnelles ayant vécu ce contexte contribue pour beaucoup à cette immersion dans le quotidien morne d’Anna, dont on comprend dès lors que son besoin de liberté se mue en véritable fantasme sexuel. Toutefois, le réalisateur-scénariste fait le parti-pris de totalement faire l’impasse sur les antécédents qui l’ont menée à cette condamnation, or le fait que la jeune fille dont elle est inspirée ait été utilisée par ses complices pour appâter leurs victimes est la preuve de son pouvoir d’attraction malsaine sur les hommes. Une dimension qui aurait largement mérité d’être explorée tant elle aurait apporté à cette histoire d’amour impossible une ambiguïté morale fascinante qui aurait su rendre le film moins lisse.

Et pourtant, le film commence très bien. Concentrées sur le point de vue d’Anna, les premières minutes font leur part belle à la description minutieuse de ses conditions d’incarcération, de ses relations avec ses codétenues et de ses espoirs de voir sa peine réduite. La vie quotidienne de ces prisonnières, et tout particulièrement le jeu de miroir qu’elles ont dans leur manie de regarder Secret Story, est pertinemment reconstituée. Malgré les maladresses de certaines des partitions des jeunes comédiennes amatrices, cette introduction est ce que le film a de meilleur à nous offrir. Non pas que Guillaume Gallienne ne soit pas convaincant, encore qu’il semble devoir forcer le trait dès lors qu’il lui est demandé d’exprimer la virilité de ce père de famille, mais le manque de finesse avec lequel se met en place le coup de foudre rend l’émotion assez superficielle. Fort heureusement, la façon dont la caméra capte les regards et filme les corps donnera à chacun des tête-à-tête entre ce fonctionnaire respecté et cette délinquante un certain érotisme et un inversement des rapports de force adroitement mis en scène. Toutefois, la passion va rapidement dépasser le cadre du huis-clos pénitencier et le récit ira se concentrer sur son point de vue à lui. Alors que la première partie aura sous-traité la naissance de l’attirance qu’il a pu avoir envers elle, le scénario n’aura dès lors de cesse de décortiquer en quoi cette liaison défendue s’avèrera autodestructrice, et ce en se construisant sur une succession de scènes factuelles hermétiques à tout romantisme.

Étiré sur une longue durée, rendue inintelligible par des ellipses difficilement appréhensibles, le récit avance en délaissant les tourments émotionnels de la pauvre Anna au fond de sa cellule. La réalisation va alors prendre de plus en plus de recul sur la passion fusionnelle pour prendre l’allure d’un thriller romanesque convenu et sans surprise. On ne réussira toutefois jamais à trouver dans la mise en scène plate et le jeu contenu des acteurs la flamme qui saurait illustrer l’instabilité affective qui pousse cet homme à braver tous les interdits au risque d’y perdre sa carrière et sa famille. Son arc narratif de Jean et sa descente aux enfers s’apparentent d’ailleurs à ce qui a été déjà vu dans Mon Roi, le rapport homme/femme inversé, comme viendra d’ailleurs nous le rappeler le plan final, strictement identique à celui du film de Maïwenn. En cela, l’idée qu’Anna ait, depuis le début, manipulé Jean, telle qu’il le sera supposé dans les dernières minutes du film, peut laisser subodorer la profondeur d’un jeu psychologique dérangeant qui nous aurait échappé. Toutefois, le souvenir de certaines scènes, où Adèle Exarchopoulos, plutôt que d’alimenter ce doute, multiplie les minauderies et les fulgurances à fleur de peau rend caduque cette piste. Et même lorsque le charme dont fait preuve Anna ramène un peu d’intensité sensuelle à ce scénario, celui-ci ira toujours lui préférer les contrariétés judiciaires et les problèmes de couple de son amant. A n’en point douter, le comportement des personnages alimente une approche fleur bleue de cette romance aux antipodes du réalisme de l’introduction.

Alors que l’histoire vraie dont est inspirée cette romance tire son pouvoir de déstabilisation du fait divers qui la précède, Pierre Godeau choisit d’en faire abstraction et n’en sort de fait qu’une adaptation bien trop littérale, incapable d’approfondir les tourments de ses personnages et de fait incapable d’inspirer l’intensité émotionnelle qu’évoque son titre.

Éperdument : Bande-annonce

Éperdument : Fiche technique

Réalisateur: Pierre Godeau
Scénario : Pierre Godeau, d’après le roman « Défense d’aimer » de Florent Goncalves
Interprétation: Adèle Exarchopoulos (Anna Amari), Guillaume Gallienne (Jean Firmino), Stéphanie Cléau (Elise Firmino), Marie Rivière (La mère d’Anna)…
Image: Muriel Cravatte
Montage: Hervé De Luze
Musique: Rob
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Judith de Luze
Producteur : Philippe Godeau
Société de production : LGM productions, Pan Européenne Production
Distributeur : Studio Canal
Durée : 110 minutes
Genre: Romance
Date de sortie : 2 mars 2016

France – 2016

 

Saint Amour, un film de Gustave Kervern et Benoît Delépine : critique

En lisant l’étiquette, un début de réponse apparaît. Au-delà des ingrédients habituels du duo (Gérard Depardieu, Benoït Poelvoorde, Michel Houellebecq, Gustave Kervern dans un petit rôle) émergent de nouvelles têtes : le jeune Vincent Lacoste, la double Ana Girardot, la césarisée Izïa Higelin, l’osée Ovidie, la timide Solène Rigot, la cavalière Céline Sallette. Autant de visages qui viennent renouveler la galerie de rencontres improbables auxquelles nous ont habituées les deux compères.

Synopsis : Comme tous les ans, Jean (Gérard Depardieu) se rend avec son fils Bruno (Benoît Poelvoorde) au Salon de l’Agriculture. Le premier vient présenter son plus beau taureau tandis que le second noie son chagrin en goûtant tous les vins du Salon. Mais cette année, Jean a quelque chose à dire à Bruno alors pour gagner du temps, il l’emmène faire la vraie Route des Vins. Accompagnés d’un jeune chauffeur de taxi (Vincent Lacoste), le père et le fils effectuent un voyage qui sera évidemment rempli de rencontres et de révélations.

Saint Amour est le septième long-métrage qu’écrivent et réalisent ensemble Gustave Kervern et Benoît Delépine. Une collaboration fructueuse dont la longévité n’a d’égale que la régularité : un film tous les deux ans, invariablement. Entraîné par une telle mécanique, peut-on continuer à s’inventer ? Semblant de réponse dans l’article ci-dessous, où l’on n’a pas résisté à la tentation de la métaphore vinicole.

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Sur l’étiquette, au-delà du texte, un dessin. La ligne est claire, le fond blanc uni, le tout paraît naïf. Le ton est donné : terminées les recherches esthétiques, le but est d’aller au plus simple, au plus évident. Ainsi, les gimmicks qui avaient permis au duo de se hisser bien haut dans le cœur des cinéphiles -de l’image granuleuse des caméras numériques aux plan-séquences fixes coûte que coûte- ont disparus. L’image se fait réaliste, la caméra plus légère, discrète. Même la nouvelle tête Sébastien Tellier, invisible derrière sa partition, s’est mis au pas d’une bande originale sans fioritures mais entraînante (quoiqu’un peu courte). Jusqu’ici, tout porte à croire que les deux réalisateurs ont redoublé d’efforts pour renouveler la composition de leur cépage, a priori dans le sens de la simplicité. Mais finie la lecture, il est temps d’ouvrir la bouteille.

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Versons le vin, observons la robe : un début de déception se fait sentir. Car si l’étiquette est différente, la couleur est sensiblement familière. La structure du film est en effet inchangée : deux membres d’une famille qui se sont éloignés, un road-trip destiné à les réconcilier, Gérard Depardieu en vadrouille téléphonant à une mystérieuse femme disparue (qui, en outre, a la voix de Yolande Moreau), plusieurs rencontres avec des filles improbables mais finalement salvatrices… Autant de choses que l’on a méchamment l’impression d’avoir déjà vues dans Aaltra, Mammuth ou Le Grand Soir. Malgré plusieurs bonnes idées flottant ici ou là (des chambres d’hôtes, un aquarium, une visite d’appartement…) difficile de ne pas voir que ce rouge est beaucoup trop clair pour être satisfaisant.

Plonger le nez nous confirme que s’il n’est pas bouchonné, l’arôme manque de finesse. On est ici plus près du Groland que de Kaurismaki qui influençait le duo à ses débuts, et la poésie de Houellebecq a laissé place aux proses de comptoir et aux métaphores agricoles. L’hommage au monde paysan devient malheureusement une excuse à trop peu de délicatesse, que le binôme arrivait pourtant à tirer de presque tout -une zone industrielle, l’épluchage d’une patate, un tournoi de moto-cross. L’essentiel est là : la tendresse, l’amour, la sincérité, mais la perte de radicalité dans la mise-en-scène rend le tout un peu fade.

Entre-Deux-Mers

Une fois en bouche, le Saint Amour se dévoile complètement. Loin de trahir son appellation, il s’inscrit complètement dans la lignée des bouteilles précédentes, au risque peut-être de se répéter. Paradoxalement, c’est sans doute dans cette répétition que le film parviendra à conquérir un nouveau public. Car, délesté de ses exigences minimalistes, il se révèle plus populaire, mieux installé dans la tradition de la comédie franchouillarde, et donc plus apte à plaire à une large audience. Le film se qualifierait presque de familial, si l’on oubliait que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé des mineurs.

Les palais les plus fins commenceront à se demander si le Kervern & Delépine n’est pas un peu court en bouche, mais les plus honnêtes admettront que sept films, c’est déjà un belle longueur. Dès le lendemain et sans langue de bois, toutes et tous admettront que, si Saint Amour n’est peut-être qu’un moyen cru, c’est en tous cas une bonne cuite.

Saint Amour : Bande annonce

Saint Amour : Fiche technique

Réalisateurs: Benoît Delépine, Gustave Kervern
Scénario : Benoît Delépine, Gustave Kervern
Interprétation : Benoît Poelvoorde (Bruno), Gérard Depardieu (Jean), Vincent Lacoste (Mike), Céline Salette (Vénus)…
Musique : Sébastien Tellier
Photographie : Hugues Poulain
Montage : Stéphane Elmadjian
Producteurs : Benoît Delépine, Gustave Kervern, Jean-Pierre Guérin
Sociétés de production : JPG Films, No Money Productions, Nexus Factory, Umedia, DD Productions
Distribution: Le Pacte
Durée : 101 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 02 Mars 2016
France – 2016

Auteur Amaurych

Dieumerci !, un film de Lucien Jean-Baptiste : Critique

DieuMerci ! est le troisième long-métrage de Lucien Jean-Baptiste. Si son premier, La première étoile, avait fait beaucoup parlé de lui, allant jusqu’à décrocher une nomination aux Césars, son second, 30° couleur, était passé plutôt inaperçu. Comme à son habitude, Lucien Jean-Baptiste ne se contente pas de revenir qu’en tant que réalisateur, et n’hésite pas à se mettre en scène, ici avec Baptiste Lecaplain, pour une première collaboration à l’écran.

Synopsis : A sa sortie de prison, Dieumerci, 44 ans, décide de changer de vie et de suivre son rêve : devenir comédien. Pour y arriver, il s’inscrit à des cours de théâtre qu’il finance par des missions d’intérim. Mais il n’est pas au bout de ses peines. Son binôme Clément, 22 ans, lui est opposé en tout. Dieumerci va devoir composer avec ce petit « emmerdeur ». Il l’accueille dans sa vie précaire faite d’une modeste chambre d’hôtel et de chantiers. Au fil des galères et des répétitions, nos deux héros vont apprendre à se connaître et s’épauler pour tenter d’atteindre l’inaccessible étoile.

Derrière les barreaux, le théâtre

En étudiant les films de Lucien Jean-Baptiste, il est possible de découvrir les thèmes qui tiennent à cœur au réalisateur, notamment ceux de la famille, de l’antécédent familial, ainsi que celui des origines culturelles. Avec DieuMerci !, le réalisateur nous donne à voir un personnage que l’on découvre au cours du film, aimé de sa mère, et qui peine à se confier, à mettre des mots sur des sentiments qu’ils tentent de cacher. Ainsi, le réalisateur prend le temps de complexifier le passé de ses personnages, mais pas uniquement celui de Dieumerci, également celui de Clément.
Les interprétations sont tendres, la direction d’acteur est simple, et pourtant, elle pêche quelques fois. Firmine Richard est, comme à son habitude, touchante au possible. Se dégage de cette actrice une gentillesse absolue, qui ne peut que rappeler de bons moments de notre enfance. Vient ensuite Baptiste Lecaplain, que l’on aime par sa nonchalance et son jeu un tantinet naïf, comme on a pu le voir dans Libre et assoupi, mais cette sorte de « je m’en foutisme » a tendance à rebuter s’il est trop exagéré.

Ainsi, des scènes comme lorsqu’il recherche un endroit où dormir ne sont pas des plus crédibles, cause à une inquiétude qui ne semble pas le ronger. Enfin, le personnage campé par Lucien Jean-Baptiste est agréable, mais les situations dans lesquelles ils se trouvent hument beaucoup trop le pathos pour que l’on puisse se prendre de quelconque empathie pour lui. L’excédent de musique extra-diégetique rend pathétique des scènes qui se voudraient touchantes. Dommage car l’acteur a à son actif une palette d’émotions dans son jeu qui lui permettrait d’émouvoir le spectateur, si utilisée à bon escient. On regrettera donc une instabilité en terme de jeu tout au long du film. Toutefois, la présence de Michel Jonasz, vu pour la dernière fois au cinéma en 2014, en tant qu’avocat de Dieumerci est amusante, bien qu’assez superficielle.
Mais il ne faut pas se méprendre, prises comme un tout, les prestations sont tout à fait convaincantes et siéent au propos du film.

Le propos, et ses ficelles scénaristiques, sont, sans aucun doute, les grosses lacunes du film. Le scénario se conforme dans un déjà vu cinématographique décevant. Un homme sort de prison, souhaite devenir comédien, rencontre un jeune acteur qui devient son meilleur ami, réussit son audition, avec une mère aimante qui le soutient. Voici en quelques mots une heure et demie de film résumée, les quelques touches d’humour exceptées. Dommage. On s’attendait de la part de Lucien Jean-Baptiste un peu plus de folie dans son écriture. Tout se devine, rien ne surprend. Le devenir des personnages est tout tracé, et la monotonie déçoit.
Enfin, vient ce rappel que devenir comédien est le rêve de gosse de Dieumerci. Un rappel bien trop excessif, comme s’il fallait attirer l’attention et bien faire comprendre au spectateur qu’il est important de croire en ses rêves. Oui, croire en ses rêves de gamin est important, mais cela peut être fait de manière plus discrète.
Malheureusement, pour ne rien améliorer, certaines touches humoristiques tombent à plat. Certes, on esquissera un sourire à quelques moments, notamment face à la complicité mère/fils, ou lors de la séquence du chantier, mais ce n’est pas par l’humour que Lucien Jean-Baptiste réussira à convaincre.

Alors non, on ne s’ennuie pas devant Dieumerci !, mais on regrette le manque d’audace de la part des acteurs et du réalisateur. Ce nouveau long-métrage de Lucien Jean-Baptiste s’inscrit dans la continuité de ses précédentes œuvres : des comédies simples, très bon enfant, s’essayant à faire passer un bon moment au spectateur.

Dieumerci ! : Bande annonce

Fiche Technique : Dieumerci !

Réalisation : Lucien Jean-Baptiste
Scénario : Grégory Boutboul et Lucien Jean-Baptiste
Distribution : Lucien Jean-Baptiste, Baptiste Lecaplain, Olivier Sitruk, Delphine Théodore, Firmine Richard, Michel Jonasz, Jean-François Balmer, Édouard Montoute…
Décors : Pierre Pell
Photographie : Colin Wandersman
Montage : Sahra Mekki
Son : Benjamin Rosier
Musique : Fred Pallem
Production : Aïssa Djabri et Farid Lahouassa
Société de production : Vertigo Productions
Société de distribution : Wild Bunch Distribution
Genre : comédie
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 9 mars 2016

France – 2016

The Office (US) Série TV : Critique

Le concept de la version originale de The Office créée par Ricky Gervais et Stephen Merchant en 2001 a tellement plu que la série a été adaptée dans plusieurs pays, en France (le Bureau), au Canada ainsi qu’en Allemagne.

Synopsis : The Office (2005-2013) est une série comique tournée à la façon d’un documentaire parodique qui présente le quotidien des employés d’une société de vente de papier, Dunder Mifflin, à Scranton, Pennsylvanie. Il s’agit du remake de la série britannique du même nom.

Travailler dans un open space n’a jamais été aussi amusant.

Mais c’est de toute évidence le remake américain qui a eu le plus de succès (56 nominations et des millions de téléspectateurs à chaque épisode). Gervais qui était auparavant sur tous les fronts : producteur, scénariste, réalisateur mais aussi acteur, reste cette fois derrière la caméra et signe avec Merchant une série culte, qui a conquis le public bien au-delà de l’Amérique.

Si The Office est si réussie, c’est avant tout grâce à son panel de personnages tous plus hilarants les uns que les autres. Tout d’abord Michael Scott, joué par le grandiose Steve Carell (Little Miss Sunshine, 40 ans toujours puceau, The Big Short) qui est la caricature du patron insupportable par excellence : humour douteux, zéro tact et bien sûr méprisé par tout son personnel (ou presque). Jim l’employé cool qui ne sait pas vraiment ce qu’il fait là et passe ses journées à embêter son collègue Dwight, geek et fayot de service qui ne vit et respire que pour impressionner Michael. Pam la gentille et fragile secrétaire qui doit subir les blagues cruelles de son boss. Et enfin, tous les autres salariés qui, quoique plus secondaires, ont tous leur importance et savent nous faire rire chacun à leur manière. Que ce soit le désabusé Stanley, le plus que louche Creed, l’insupportable Kelly ou encore le pauvre Toby, souffre-douleur injustifié de Michael, chaque rôle est finement écrit, interprété avec justesse et a toute sa place dans la série.

Tous ces personnages sont aux antipodes les uns des autres : Angela, catholique coincée et maniaque doit partager son espace de travail avec Kevin, sa nourriture et ses blagues “inappropriées” ; de leur côté, Jim et Dwight ne peuvent qu’être dans la confrontation, et le couple que forment Kelly, bavarde et superficielle et Ryan qui a accepté un rencard un peu par hasard, est tout à fait improbable et c’est ce qui le rend si comique. Une fois mis ensemble, ces employés forment un groupe hétéroclite et pourtant si complémentaire qui donne des situations burlesques et incongrues et des dialogues inattendus. C’est sur cet humour absurde et la plupart du temps politiquement incorrect que repose toute la série (qu’il est préférable de regarder en VO afin d’y percevoir toute la subtilité).

Ni les personnages ni leurs relations ne stagnent, on suit l’évolution de l’histoire attendrissante entre Jim et Pam qui hésitent entre amour et amitié ou encore celle de Dwight et Angela, plus amusante. Quant à Michael, il dévoile au fil des épisodes une profondeur insoupçonnée, celui qui ne semblait être qu’un type lourd à la limite du racisme et de l’homophobie laisse apparaître une maladresse touchante et surtout une solitude intense qui en font un personnage pathétique auquel on finit par s’attacher et le fait qu’il ne réalise pas l’énormité de ses propos ajoute au comique de la situation.

L’aspect faux-documentaire est parfaitement maitrisé (Parks and Recreation et Modern Family s’en sont notamment inspirés), les employés n’ont de cesse de rappeler l’existence de la caméra, certains en sont mal à l’aise, Michael cherche constamment sa présence et Jim lui lance de nombreux regards complices créant un lien direct avec le public. Cette proximité est renforcée par les tête-à-tête avec les protagonistes au cours desquels ils nous confient leurs pensées, nous faisant entrer dans leur intimité. On en apprend par exemple plus sur les sentiments que Pam et Jim nourrissent l’un pour l’autre, ces derniers nous dévoilent plus facilement leur amour lorsqu’ils sont seuls face à la caméra. Les entretiens permettent aussi aux personnages de commenter la scène qui vient de se jouer, ils nous expliquent alors leurs ressentis et la raison de leurs agissements, ce qui peut être comique, notamment lorsque plusieurs entretiens sont mis à la suite et que les personnages se répondent.

The Office repose sur le principe d’un sujet par épisode (“La journée de la diversité”, “Harcèlement sexuel”, “L’incendie”…) et chacun d’eux dure 20 minutes, ce qui permet d’avoir un récit structuré et d’aller droit au but : pas de plan inutile ou de dialogue dont on pourrait se passer. Tous les éléments sont soigneusement travaillés et chaque détail est susceptible de faire rire, que ce soit une intonation, un regard ou même un petit élément à l’arrière plan. A partir de la saison 3 cependant, la série change de format et nous offre des épisodes de 30 minutes parfois 1 heure, ce qui casse le rythme et la légèreté du show, qui certes reste drôle, mais perd de son charme et de la justesse de ses débuts.

Pour finir, c’est son réalisme qui fait de The Office une série à part. On trouve de nombreuses séries dramatiques réalistes mais des séries humoristiques, beaucoup moins. Elle ne cherche pas à embellir les personnages, leurs histoires ni quoique ce soit, au contraire elle se sert de ce réalisme et en fait quelque chose de beau et de drôle. On se retrouve forcément dans cette série, que ce soit dans les personnages ou les situations dans lesquelles ils sont, on a tous vécu des moments de solitude, de gêne en public et on s’est tous un jour ennuyés au boulot. Elle met en scène notre vie quotidienne et nous montre à quel point elle est drôle si on prend un peu de recul. C’est une série proche de nous et c’est pour cela qu’on s’attache tant aux personnages et qu’on la trouve hilarante. Et c’est aussi cela qui en fait plus qu’une simple série comique, parce qu’elle nous donne l’impression d’être face à un miroir et nous fait alors réfléchir sur le monde du travail, nos relations aux autres ou encore notre comportement. C’est une série sincère, profonde et surtout honnête.

The Office est une série de qualité, incroyablement bien écrite et justement interprétée, qui sait nous faire rire avec brio et nous laisse heureux et souriants (“That’s what she said”) rien qu’en entendant les premières notes du générique d’ouverture. Beaucoup d’humour et de légèreté qui nous rendent presque impatients de retourner travailler (oui, bon… presque).

Fiche Technique : The Office US

Producteur Exécutif / Productrice Exécutive : Steve Carell, plus…
Créateurs : Mindy Kaling, Greg Daniels, Michael Schur, Lee Eisenberg, Gene Stupnitsky, Daniel Chun, Ryan Koh
Casting : Steve Carell, Rainn Wilson, John Krasinski, Jenna Fischer, B. J. Novak, Ed Helms, Melora Hardin, David Denman, Leslie David Baker, Brian Baumgartner, Creed Bratton, Kate Flannery
Musique :Jay Ferguson
Nationalité : Américaine
Genre :   Comédie / 9 Saisons Série NBC
Golden Globe Award 2006 : Meilleur acteur dans une série comique pour Steve Carell
Emmy Awards 2006 : Meilleure Série Comique

Belgica, un film de Felix van Groeningen : critique

A l’heure où la Belgique souhaite fermer ses portes face aux réfugiés massés dans le Nord de la France sans grande perspective de retrouver leur famille Outre-Manche, le bar Belgica sonne comme une ironie, un pied-de-nez politique sans doute pas si innocent de la part de son créateur, avec ses portes ouvertes à tous vents et ses néons multiples qui appellent la foule.

Synopsis: Jo et Frank sont frères, et comme souvent dans les familles, ces deux-là sont très différents. Jo, célibataire et passionné de musique, vient d’ouvrir son propre bar à Gand, le Belgica. Frank, père de famille à la vie bien rangée et sans surprise, propose à Jo de le rejoindre pour l’aider à faire tourner son bar. Sous l’impulsion de ce duo de choc, le Belgica devient en quelques semaines the place to be…

Brothers

Le gantois Felix van Groeningen creuse le sillon de son cinéma particulier, toujours à la limite de l’outrance, mais toujours rescapé du « too much » par une science de la mise en scène ; à tel point qu’il vient d’être remarqué et honoré au festival Sundance pour ce nouveau film Belgica, après une mention au meilleur film étranger des Oscars et une récompense aux César pour son précédent film, le très adoubé Alabama Monroe, tout comme il a été primé pour la Merditude des choses à la Quinzaine des Réalisateurs au festival de Cannes…

 

Le film, inspiré de manière très lointaine par des faits réels (le père du cinéaste a possédé un bar qu’il a ensuite revendu à deux frères), s’ouvre sur cette scène classique d’un petit matin où un couple qui s’est formé dans la nuit se disloque au petit jour, une fois les effluves alcoolisés envolés : un départ en catimini, sur la pointe des pieds et les chaussures à la main, d’un des deux partenaires. Ici c’est la fille, Marieke (Hélène de Vos) qui part, rassurée d’apprendre par le garçon Jo (Stef Aerts) qu’ils « n’ont rien fait » dans la nuit, que Jo n’a pas profité de son état d’ébriété très avancée.

En une scène, Félix van Groeningen campe le personnage de Jo, un garçon posé et chétif, dont un œil est resté collé par un méchant germe peu de temps après sa naissance. Un handicap qui le met dans une empathie plus forte, le sujet d’une moquerie qui n’a jamais pu se manifester grâce à son grand frère et héros Frank (Tom Vermeir) qui, enfant, le protégeait de la méchanceté des autres. Jo est le patron du café  Belgica, un café bon enfant où tout le monde est donc le bienvenu.

Et ce grand frère est caractérisé dans une opposition presque totale avec Jo. Père d’un tout jeune enfant d’autant plus naturel et expressif que le personnage du père est distant, on le voit débouler dans sa propre maison comme un chien fou, et en même temps comme quelqu’un qui ne serait pas concerné par ce qui s’y passe, par la vie qui s’y mène. Énergique, Frank s’ennuie mortellement entre le chenil de sa femme Isabelle (Charlotte Vandermeersch) et sa propre concession de voitures d’occasion. Il veut booster sa vie devenue invivable car trop tranquille. Il plaque alors tout, revend ses parts à son associé, rafle les économies de la famille, et s’impose plus qu’il ne se propose au projet de Jo d’agrandir le café et d’en faire un club ouvert à toutes les musiques. La mise en scène de Felix van Groeningen bâtit deux films qui s’écoulent en parallèle : d’une part, une sorte de grand boulevard permettant aux frères Dewaele, ses amis du groupe electro-rock de Soulwax, de dérouler leur talent, et d’autre part, mais de manière complètement imbriquée, l’histoire de ces deux frères, dans leurs rapports réciproques et dans leurs rapports avec leur entourage. Le film Belgica porte bien son titre, car ce « lieu de perdition » comme « promis » au micro tous les soirs par son propriétaire en est le personnage central ; tout s’y noue et se dénoue . Le spectateur va suivre le renforcement et le délitement de cette relation, l’influence de l’endroit sur l’un et l’autre dans leur cheminement. Ces évolutions sont apportées par petites touches symboliques noyées dans l’énergie et la frénésie générales du Belgica. De même, le cinéaste montre très justement le mécanisme d’entraînement, qui fait qu’hommes et femmes se laissent aller à tous les excès, à leur animalité presque par capillarité.  Mais avant tout, la part belle est donnée à la musique et à Soulwax , peut-être un peu trop, au détriment notamment des personnages féminins (une mère qui n’apparaît que sous forme d’ébauche, alors qu’on entrevoit un beau personnage empreint de douceur; les partenaires des deux frères, confinées l’une et l’autre dans des clichés qui manquent de nuance par manque de caractérisation). Enfin, le sous-texte lié à la montée du racisme et du protectionnisme est assez subtilement amené par le gantois.

Belgica n’est pas un film musical au sens de la comédie musicale. C’est un film qui porte la musique excellente et éclectique que Soulwax a écrite pour l’occasion. Sortant de leur zone de confort, les frères Dewaele ont imaginé des groupes fictifs, allant du rockabilly ou de la techno jusqu’à la magnifique marche du soir de l’inauguration… Tournés en live, ces concerts sont offerts à de très nombreux figurants plus vrais que nature, sans doute les mêmes personnes qui fréquentent le Charlatan, classé comme l’un des meilleurs clubs de Gand et probablement de la Belgique, et qui est le fameux ancien club de papa Groeningen.

Felix van Groeningen mérite le prix de la mise en scène glané dans l’Utah (section World Dramatic). Il y a du savoir-faire dans Belgica, qui lui donne le côté complètement immersif, qui lui permet de toucher même les spectateurs qui sont insensibles à la musique que les frères Dewaele proposent ; mais il faut reconnaître que l’intense émotion d’Alabama Monroe n’est pas présente dans Belgica, trop éparpillé, et pas assez connecté avec le moi intérieur des personnages…Il reste un film réussi, et propulse son auteur un peu plus vers le sommet mondial du septième art actuel.

Belgica : Bande annonce

Belgica : Fiche technique

Titre original : Belgica
Réalisateur : Felix van Groeningen
Scénario : Arne Sierens, Felix van Groeningen
Interprétation : Stef Aerts (Jo), Tom Vermeir (Frank), Stefaan De Winter (Ferre), Dominique Van Malder (Manu Dewaey), Ben Benaouisse (Momo), Boris Van Severen (Dave Coppens), Sara De Bosschere (Nikki), Charlotte Vandermeersch (Isabelle), Hélène De Vos (Marieke), Jean-Michel Balthazar (André), Bo De Bosschere (Wibo), Sam Louwyck (Rodrigo), Anjana Dierckx (Katrien), Hannes Reckelbus (Jan), Silvanous Saow (Rudy Rasta), Fouad Oulad Khlie (Mohammed), Arne Sierens (Frederic), Johan Heldenbergh (Bruno Schollaert), Nils De Caster (Inspecteur Dewaele), Titus De Voogdt (Inspecteur Van Beveren)
Musique : Soulwax
Photographie : Ruben Impens
Montage : Nico Leunen
Producteurs : Hans Everaert, Christoph Foque, Alberte Gautot, Arnold Heslenfeld, Dirk Impens, Katelijne Pieters,
Laurette Schillings, Frans van Gestel, Rudy Verzyck
Maisons de production : Menuet Producties, Pyramide Productions, Topkapi Films
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Récompenses : Prix de la mise en scène au Festival de Sundance, janvier 2016, – section World Dramatic
Budget : ND
Durée : 127 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 02 Mars 2016
Belgique, France – 2016

TCM Cinéma programme : L’Interview de James Cameron

TCM revisite la Science-Fiction avec James Cameron

            Pendant ce mois de février, TCM Cinéma a programmé en plus de films des interviews de cinéastes : Quentin Tarantino, Brian de Palma… et James Cameron (voir les liens en fin d’article). La rencontre avec ce dernier est un échange qui tient plus du documentaire que de l’interview. En effet, il s’agit plus d’un court métrage sur la science-fiction au cinéma revisitée avec et par James Cameron. On y trouvera de nombreux extraits de films dont certains du cinéaste américain qui feront écho à cette révision du cinéma de S-F et exposeront l’aspect cinéphile et inspiré de ses œuvres.

            Ce court métrage – qui n’est pas sans rappeler le métrage documentaire aussi de TCM : George Lucas et le cinéma fantastique, à une moindre échelle de durée bien sûr –, tient de l’éducation, de la révision cinéphile ludique, et de l’invitation. Une éducation au cinéma de science-fiction, plus spécifiquement celui des années 40 et 50, en images, en anecdotes et retours sur les réflexions sur lesquelles se sont construits beaucoup de ces films à travers le point de vue de James Cameron : l’homme tel un apprenti sorcier crée sa propre destruction avec des machines infernales parfois construites à leur propres images : Frankenstein, Terminator, etc  ; et surtout la peur du nucléaire avec Godzilla (Gojira, Hishiro Honda, 1954), ou encore les créatures Des Monstres attaquent la ville (Them !, Gordon Douglas, 1954) puis chez Cameron avec ses deux films Terminator… Le cinéaste résume d’abord la science-fiction à son rapport humain / technologie, pour ensuite parler de cette peur du nucléaire et de la technologique destructrice qu’il considère née à Hiroshima et Nagasaki avec les bombardements américains. La peur de la machine nucléaire se retrouve dans tous ses films, même dans Titanic (où l’on trouve une métaphore de celle-ci, dit-il). Il faut toutefois nuancer ses propos en disant qu’il ne faut pas confondre peur de la machine nucléaire, et le rapport ambigu aux autres technologies qui tient à la fois de l’admiration et de la peur. Ce que dira d’ailleurs le cinéaste de la science-fiction : « Toute la science-fiction est comme un tango dualistique entre l’amour et la haine de la technologie. ».

            L’interview que propose TCM est justement un tango entre le cinéma d’hier et celui d’aujourd’hui, plus spécifiquement, de James Cameron. L’un des intérêts de celle-ci est de montrer d’autres images de films qui ne soient pas de science-fiction tels que Point Limite (Fail Safe, 1964) de Sidney Lumet et Docteur Folamour (Dr. Strangelove Or How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb, Stanley Kubrick, 1964). Ce geste de montage permet de montrer à quel point cette thématique de la peur nucléaire qui aura animé bon nombre de films de science-fiction avait touché le cinéma de manière générale. On remarquera aussi que la musique composée par Hans Zimmer pour Man of Steel (Zack Snyder, 2013) est utilisée de manière conséquente dans la vidéo. Elle sera souvent employée pour accompagner des extraits de films anciens et Cameron-iens. Une autre manière d’animer ces va-et-vient et d’expliciter les connexions entre le cinéma d’aujourd’hui et celui d’hier. Cameron critiquera le comportement arrogant, expansionniste et colonialiste des pays occidentaux dont les US, lorsqu’il s’agira de traiter le rapport à l’autre, souvent dominé par la peur, la haine, la jalousie, et la destruction. Alors la science-fiction traitait à nouveau d’actions du passé qui n’ont toujours pas cessé d’être. La vidéo expose ainsi, de manière relativement développée, l’existence d’une histoire de la science-fiction elle-même connectée à l’Histoire. Il s’agit de penser en liens, en connexions, en histoires d’une grande histoire elle-même connectée à d’autres, plutôt qu’en un cheminement historique linéaire. Le court métrage est alors consciemment / inconsciemment une invitation à voyager dans le temps, pour revisiter le passé et le contemporain afin de mieux comprendre ce cinéma de genre et son présent qui porte un lourd héritage, et au final une invitation cinéphile à redécouvrir tous ces films – et les nombreux autres films du genre non cités – et à approfondir nos connaissances et aiguiller nos visionnages du cinéma de science-fiction.

            L’interview est disponible en ligne légalement sur la chaine Youtube de TCM Cinéma, ici :

La Partie I ci-dessus, et II au-dessous

A perfect day, un film de Fernando León de Aranoa : Critique

De toutes les guerres que le cinéma nous a contées, trop peu ont emprunté le point de vue des ONG humanitaires, pourtant acteurs majeurs dans le secours des civils pris en tenailles dans ces conflits sanglants. C’est ce constat qu’a pu faire Fernando León de Aranoa en les côtoyant à l’occasion du tournage du documentaire Invisibles au Burkina-Faso.

Synopsis : Balkans, 1995. Chargés de l’assainissement d’un puits, unique point d’eau d’un village isolé, les membres d’une ONG tentent d’en extraire un cadavre boursouflé. Lorsque la corde se brise, ils partent en trouver une mais se retrouvent confrontés à la dureté d’une guerre civile qui ne leur laisse, malgré leur bonne volonté, qu’une faible marge de manœuvre.

Plombiers de la guerre, héros tourmentés

Dès lors, le réalisateur espagnol, peu connu en France malgré qu’il ait remporté dans son pays plusieurs goyas pour Barrio en 1998 et Les lundis au soleil en 2003, a acheté les droits de la nouvelle Dejarse Llover signée par Paula Farias se déroulant dans le cadre de la guerre en Bosnie, une guerre qu’il a lui-même vue de ses yeux vingt ans plus tôt. D’autant que –et ce n’est pas coutume dans le cadre des films de guerre- le réalisateur maitrisait son sujet. Contraint de constituer un casting international pour donner corps à son équipe de volontaires, il fait le choix de recruter des stars venues des quatre coins du monde: Benicio Del Toro dans le rôle du Portoricain, Tim Robbins dans le rôle de l’Américain, Mélanie Thierry dans le rôle de la Française et Olga Kurylenko dans le rôle de la Russe. Le reste du casting –hormis les militaires de l’ONU faisant office de figurants et Sergi Lopez que l’on croise en responsable de l’ONG– est composé de bosniaques pour la plupart non-professionnels. Un tel casting ajoute au réalisme de ce film entièrement tourné… dans le sud de l’Espagne.

Mais, fort heureusement, les personnages ne sont pas caractérisés que par leur nationalité. Bien au contraire, leur travail en équipe et leur dévotion humanitaire leur font complétement dépasser cette barrière, et ce même envers leur traducteur, le sympathique Damir. La grandeur de la cause qu’ils défendent est représentée à travers une double mission qui, paradoxalement, paraît des plus dérisoires : trouver une corde pour assainir un puits et un ballon pour satisfaire un jeune orphelin. C’est justement le caractère anodin de leur action face à l’atrocité de la guerre qui mène les personnages, et à travers eux le public, à être blasés et à s’interroger sur le bien-fondé de leur tâche et leur motivation à poursuivre leur combat. C’est tout particulièrement le cas de Mambrú, préoccupé par ce doute et l’envie de retrouver sa femme. A l’inverse, Sophie est une jeune recrue pleine d’idéaux mais encore trop innocente pour affronter les horreurs du conflit armé. Ces cinq personnages aux caractères trempés sont la clef de voûte de cette représentation de la guerre, tant leurs relations sont sources d’une légèreté qui prend à contre-pied le caractère dramatique de la situation qui les entoure. La façon dont la violence est tout du long habilement suggérée ne la rend pas moins omniprésente et difficilement supportable. Et pourtant, cette brutalité inhumaine est atténuée par des dialogues pleins d’humour, notamment grâce au vieux briscard et tête brulée B, un personnage amusant mais mystérieux dont le pseudonyme qui nous empêche de connaitre jusqu’au véritable nom.

Comme le titre l’indique, le scénario se concentre sur 24 heures de la vie de ces humanitaires bénévoles, un procédé qui participe à souligner la dimension routinière de leur travail. Mais c’est justement parce que leurs responsabilités semblent pénibles et bien dérisoires au terme de cette dure journée de labeur que la réflexion sur leurs effets à long terme est si passionnante à étudier. Et alors que les soldats bosniaques poursuivent leurs exactions malgré le cessez-le-feu, que les profiteurs se font de l’argent sur les besoins en ravitaillement des civils, que les villageois voient d’un mauvais œil l’interventionnisme de ces occidentaux et que les institutions sont terriblement inefficaces, ce sont bel et bien les efforts de ces ONG qui contrebalancent la passivité des autochtones, face à une guerre qui les dépasse. Même si elle est démystifiée par une intrigue qui fait fi de tout effet spectaculaire et d’héroïsme pompeux, cette dévotion altruiste qui anime chacun des personnages est merveilleusement mise en valeur par ce film, porté de plus par une bande originale rock’n roll qui ajoute à son capital sympathie. Et grand malheur à celui qui voudra le ranger dans une case tant le mélange des genres y est poussé à son paroxysme : trop peu violent pour être qualifié de film de guerre et trop léger pour être qualifié de drame (ou inversement trop grave pour être qualifié de comédie, c’est au choix), A Perfect Day  n’est ni plus ni moins qu’une aventure humaine épatante de sincérité et un regard sur le monde plein de nuances, alternant entre optimisme humaniste et désillusion fataliste.

Parce qu’il nous rappelle que, face à l’absurdité de la guerre, il vaudra toujours mieux en plaisanter que regarder en face la futilité de ses propres idéaux, A perfect day est une représentation d’une justesse et d’une pertinence rares du travail ingrat mais néanmoins indispensable de tous ces volontaires qui œuvrent à leur dépens sur le terrain et que le cinéma semble avoir injustement oubliés.

A perfect day : Bande-annonce

A perfect day : Fiche technique

Réalisateur : Fernando León de Aranoa
Scénario : Fernando León de Aranoa d’après l’oeuvre de Paula Farias
Interprétation : Benicio Del Toro (Mambrú), Tim Robbins (B), Mélanie Thierry (Sophie), Olga Kurylenko (Katya), Fedja Stukan (Fedja Stukan), Eldar Residovic (Nikola)…
Musique : Arnau Bataller
Photographie : Alex Catalan
Montage : Nacho Ruiz Capillas
Décors : César Macarron
Costumes : César Macarron
Producteurs : Fernando León de Aranoa, Jaume Roures
Société production : MediaPro, Reposado Producciones
Distribution (France) : UGC Distribution
Festivals et Récompenses : Sélection à la semaine des Réalisateurs 2015 et Goya 2016 de la meilleure adaptation
Durée : 106 minutes
Genre : Comédie dramatique, guerre, aventure
Date de sortie : 16 mars 2016

Espagne – 2015

 

 

Free to run, un film de Pierre Morath : Critique

Journaliste suisse, déjà auteur de plusieurs documentaires destinés à la télévision (la plupart pour Arte, qui a de fait participer au financement de son projet), Pierre Morath réalise pour la première fois un film destiné au grand écran. La course à pied est un sport qu’il exerce lui-même depuis son adolescence, et lui consacrer une étude sociologique est une idée potentiellement passionnante tant sa pratique est devenue quelque chose de commun.

Synopsis : Des années 60 à nos jours, la course à pied est devenu le sport individuel le plus pratiqué au monde. Entre New-York et la Suisse, la popularisation de ce sport, dont la pratique hors des stades par des professionnels était à l’origine considérée comme une preuve de folie, est passée par différentes étapes que l’on doit à des individus motivés à défendre leur cause.

Rien ne sert de courir, il faut partir à point!

Avec l’appui de Philippe Torreton, qui prête sa voix à la narration, Free to Run retrace donc la manière dont le jogging, exercice de mise en forme pour les uns, expérience mystique pour les autres, est devenu, en un demi-siècle, un phénomène de société. Pour cela, le réalisateur s’axe sur plusieurs récits, et en particulier sur les histoires de trois individus qui ont contribué à la démocratisation de ce sport individuel autrefois réservé à quelques marginaux.

Le premier de ces récits est celui de Kathrine Switzer, qui fut la première femme à avoir couru le marathon de Boston en 1967 bravant l’interdiction faite aux femmes d’y participer. Morath n’hésite donc pas à établir un parallèle entre son combat contre la discrimination imposée par la Ligue Nationale d’Athlétisme américaine et les luttes féministes de la fin des années 60. Commence alors un jeu d’allers-retours entre la côte Est des Etats-Unis et la Suisse (avec quelques rares détours sur le sol français et le plat pays) afin d’illustrer que les marathons étaient à l’époque également réservés aux hommes en Europe. Le machisme ambiant et les arguments pseudo-médicaux visant à décourager les femmes de courir sont contrebalancés par des images d’archive et des témoignages poignants défendant le running comme moyen d’exprimer son indépendance et de communier avec la nature. C’est cette vision anti-réactionnaire que revendique le suisse Noel Tamini, le second protagoniste sur lequel va s’axer la narration, s’éloignant ainsi pour quelque instant de la thématique des remous socio-politiques en Amérique. Fondateur du magazine bimestriel Spiridon, Tamini a participé à la popularisation de la course à pied en Europe en démontrant, grâce à ses photographies, la beauté des corps, masculins comme féminins, au cours de l’acte physique. Beaucoup de ces images se retrouvent dans un excellent montage exaltant, rythmé par des musiques d’époque prenantes, qui forme une véritable ode à la liberté.

Puis, à mi-chemin, le documentaire retourne s’installer sur la côte Est des Etats-Unis et prend une tournure différente de cette vision idéalisée du running, puisqu’il cherche à nous raconter l’histoire du marathon de New-York. Dès lors, la pratique de la course à pied n’apparaît plus comme un mode d’émancipation universel mais comme un évènement annuel typiquement new-yorkais. Une rupture de ton assez abrupte dans l’approche de son sujet que le réalisateur fait en se concentrant sur un homme en particulier : Fred Lebow. Fils d’immigrés roumains, il incarne le rêve américain en devenant l’un des organisateurs du marathon de Boston puis le fondateur de celui de New-York. Etape par étape, on suit le succès grandissant de ce rituel populaire, aidé par certains sportifs de renom (parmi lesquels le charismatique champion Steve Prefontaine), allant irrémédiablement se clore, exactement comme il aurait été fait dans un biopic fictionnel, par le récit mélodramatique de la mort de Lebow. Les images d’archives, datant à présent des années 80 et 90, nous démontrent le poids croissant  des médias et des sponsors dans l’organisation ce rendez-vous que même les pires évènements climatiques n’empêcheront pas d’avoir lieu. C’est une façon bien étrange que ce documentaire a, de passer d’une vision du running proche de l’esprit hippie des années 60 à une industrie commerciale cinquante ans plus tard. Une perte d’idéalisation que le film va tout de même tenter de retrouver dans sa conclusion.

Il est regrettable qu’il y ait deux films en un, l’illustration d’un exercice physique, vecteur de liberté individuelle d’une part, et l’historique du marathon de New-York d’autre part, tant ces deux approches d’un même sport s’avèrent au final antinomiques. Quoi qu’il en soit, en sortant de ce visionnage, il est difficile de résister à l’envie d’aller se dégourdir les jambes.

Free to Run : Bande-annonce

Free to Run : Fiche technique

Réalisateur : Pierre Morath
Voix-off : Philippe Torreton
Image et montage : Thomas Queille
Son : Nicolas Samarine
Musiques originales : Kevin Queille, Polar
Graphisme et animations : Ramon et Pedro
Musique : Kevin Queille
Archives : Prudence Arndt, Deborah Ford, Eléonore Boissinot
Montage son : Jean-François Levillain
Mixage : Philippe Charbonnel
Etalonnage : Xavier Pique
Producteurs : Marie Besson, Fabrice Estève, Jean-Marc Fröhle…
Société de production : Eklektik Productions, Point Prod, Yuzu Productions
Une production Suisse / France / Belgique
En coproduction avec Radio Télévision Suisse (RTS), Arte France
Cinéma, RTBF (Télévision belge),Proximus
Avec le soutien de L’Office fédéral de la culture, du Centre du
Cinéma et de l’Audiovisuel, de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de
Voo, de Cinéforom et la loterie romande, du fonds culturel suissimage,
de Succès Cinéma, de Succès Passage Antenne
Distribution France et ventes internationales Jour2Fête
Durée : 99 minutes
Date de sortie : 13 avril 2016
Genre : Documentaire

Suisse/France – 2016

Merci les jeunes : sortie DVD le 28 mars 2016

Sortie DVD Merci les jeunes ! de Jérôme Polidor

Synopsis : A Quartier TV, Mathieu fait du cinéma avec les jeunes de la cité des Mines. Parmi eux, Leïla espère un peu plus avec Mathieu… Nadia et Farid réalisent des enquêtes sans tabous et pourfendent les clichés sur la banlieue… Romuald, enfin, crée une émission de télévision citoyenne avec Souleymane, qui rêve de devenir une star… Il y a ceux qui kiffent leur quartier, ceux qui veulent changer de vie, et ceux qui veulent changer le monde. La vie associative n’est pas de tout repos et cette joyeuse bande ne va pas tarder à se déchirer.

Merci les jeunes! sortira en DVD le 28 mars prochain, l’occasion de découvrir ce film ambitieux et porté par de jeunes acteurs passionnés. Le film raconte l’histoire d’une chaîne tv, Quartier TV qui deviendra ensuite Diversi TV, modèle d’association de quartier proche des Engraineurs, association basée à Pantin et qui monte des projets filmiques avec des jeunes de banlieue comme ceux du film. C’est d’ailleurs Jerôme Polidor, membre des Engraineurs, qui réalise Merci les jeunes!

Un film engagé distribué hors du circuit commercial

Merci les jeunes! sera en tournée de printemps à l’occasion de la sortie DVD du film puisque sa vie en salles ne saurait se dégager du débat avec le public, cher à ses créateurs. Le support DVD sera disponible dès le 28 mars. Le débat est en effet au coeur du film puisque s’interrogeant, jusque dans les films qu’elle réalise avec les ados, sur l’image que l’on renvoie des banlieues à l’extérieur et surtout des jeunes qui y vivent, l’équipe de l’association va se déchirer. Une question : jusqu’où aller pour garder la subvention de la région ? Entre impertinence et soumission au budget de la ville (et donc à l’image qu’elle veut diffuser du quartier), les membres de l’association ne sont pas toujours d’accord et c’est le fond du film qui se perd un peu dans les réflexions de ses membres, laissant un peu trop de côté la jeunesse fouteuse (?) et battante qu’il voulait présenter.

Un regard différent sur la banlieue qui a séduit la presse

La banlieue serait-elle pour les médias rien moins qu’un zoo où sont parqués de dangereux criminels ? C’est en tout cas comme ça que la presse semble la présenter , surtout depuis les émeutes de 2008 qui ont enflammé certains quartiers. Les violences en banlieue, présentées comme des zones de non droit, font les beaux jours des « 66 minutes » et autres « 7 à 8 » des chaînes M6 et TF1. C’est avec cette image que joue Merci les jeunes! Dès les premières images du film où nous sommes plongés dans un car de touristes qui observent, à l’aide d’une jeune guide très loquace, la banlieue, ses « dangereux habitants », sa mosquée, le tout avec casques de guerre sur la tête et gilets pare-balles lorsqu’il s’agit d’entrer à pied en zone inconnue. C’est sous ce trait d’humour que le film dénonce l’image déformée diffusée dans les médias de la banlieue et de ses habitants, surtout les jeunes, le reste du film interrogeant leur place dans la société et leurs actes. Le film rend aussi hommage à ceux qui, bénévolement, donnent de leur temps pour les jeunes de banlieue, pour faire plus que « remplir leur temps », leur donner la parole, les faire grandir et trouver leur place dans la société.

La presse a offert un acceuil plutôt chaleureux au film lors de sa sortie, voici quelques extraits des critiques parues en novembre dernier :

« Fiction satirique impertinente » Le Monde

« Dialogues pétillants, spontanéité des comédiens » Télérama

« Une comédie sociale qui brosse les clichés à rebrousse-poil. Coup de chapeau à ce film sur les jeunes des cités. » Studio Cinélive

Fiche technique : Merci les jeunes !

Réalisation : Jérôme Polidor
Scénario Jérôme Polidor
Interprétation : Théo Costa-Marini, Amina Zouiten, Bellamine Abdelmalek, Laura Cazes-Pallier, Yvonnick Muller, Louis Samka, Laurence Priam Murray
Image : Christophe Orcand
Montage : Alexis Lardilleux
Décors : Baptiste Polidor
Costumes : Alix-Anne Rolland
Production : Les Engraineurs
Distributeur : La Mare Distribution
Date de sortie : 4 novembre 2015 en salles, 28 mars 2016 en DVD
Durée : 80 minutes
Genre : comédie dramatique
France – 2015

L’Ange Ivre, un film d’Akira Kurosawa : critique du DVD

Le premier grand film de Kurosawa édité en DVD chez Wild Side

Synopsis : dans le Japon ruiné de l’immédiat après-guerre, Sanada, un médecin qui officie dans un quartier défavorisé, soigne Matsunaga, jeune Yakuza se prenant pour un caïd. Le docteur diagnostique une tuberculose, ce qui va bouleverser le voyou. Un lien particulier va se tisser entre les deux hommes.

Les éditions Wild Side ont l’excellente idée d’éditer ou de rééditer 17 films d’Akira Kurosawa, dont certains étaient introuvables en France. Parmi ceux-là, L’Ange Ivre, sorti en 1948, sera dans les bacs à partir du 2 mars 2016. L’occasion de revenir sur le 8ème long métrage de Kurosawa, qui est aussi le premier grand film où s’affirmeront avec évidence les qualités artistiques et humaines du maître du cinéma japonais.
En effet, par son souci du réalisme, par l’influence notable du cinéma occidental, et par l’altruisme de ses personnages, L’Ange Ivre marque le véritable début de la carrière de Kurosawa.

Film noir

D’emblée, l’influence du film noir américain se fait flagrante. À l’origine du projet, Kurosawa et son ami d’enfance Keinosuke Uegusa (qui ont écrit ensemble le scénario) voulaient faire un film sur les Yakuzas, dénonçant l’influence néfaste de ces mafieux sur la société japonaise de leur époque. La culture du réalisateur se tournant souvent vers des références occidentales, c’est manifestement du côté d’Howard Hawks qu’il a trouvé l’influence qui nourrira son film.
L’Ange Ivre se présente donc comme un film noir, avec sa description réaliste d’une société gangrenée. Au centre du décor (et pratiquement au centre du film lui-même) se trouve une mare, une eau stagnante entraînant maladies et moustiques, comme un marécage fangeux autour duquel s’organise la vie du quartier. Le film commence sur ce marais (dès le générique), il s’y termine, et cette eau fétide revient à intervalles réguliers. Elle est bien évidemment le symbole d’une société malade et en putréfaction. Plusieurs fois, dans la seconde moitié du film, des fondus enchaînés superposent l’image du marais et celle de yakuzas. « Les yakuzas sont incurables », dira le médecin Sanada, qui est pourtant bien décidé à soigner toutes les maladies, qu’elles soient physiques ou morales.
Dans cette histoire de dilemme moral d’un jeune voyou, on trouve un cousinage évident avec ce qui se faisait aux USA à la même époque, comme Le Carrefour de la mort, d’Hathaway, sorti un an plus tôt. Nous sommes dans une histoire de type policier où entrent en jeu une description des bas-fonds de la société et un portrait moral complexe.

Dualité des personnages

L’Ange Ivre se base, outre son aspect « film noir », sur le duo fondé par ses deux personnages principaux, d’un côté le docteur Sanada (Takashi Shimura, que l’on retrouvera plusieurs fois chez Kurosawa, dans des films comme Vivre, Rashomon ou Les Sept Samouraïs) et de l’autre côté le gangster Matsunaga (Toshiro Mifune, dont ce sera la première d’une longue et fructueuse collaboration avec le génial cinéaste, ainsi que le premier vrai grand rôle au cinéma). Les deux acteurs véritablement habités par leur rôle avec une intensité hors du commun, se retrouveront plusieurs fois par la suite sous la direction du maître.
Ces deux personnages, tout semble les opposer. L’un cherche le bien des autres autour de lui et paraît mû par un désir de se sacrifier par altruisme (Sanada préfigure un autre médecin de Kurosawa, Barberousse, personnage principal de l’un des chefs d’œuvre du cinéaste), tandis que l’autre est un voyou colérique, violent et égocentrique. Mais, très vite, ces différences vont s’effacer et on verra deux personnages qui se ressemblent énormément. D’un côté le gangster va chercher un moyen d’obtenir sa rédemption tandis que le médecin, volontiers colérique lui aussi et trop souvent porté à la boisson, va avouer qu’il a passé sa jeunesse entre les cabarets et les femmes sans être un étudiant particulièrement consciencieux.
C’est de ce mélange entre opposition et ressemblance que va découler la dynamique des relations entre les deux personnages. Ils semblent se chercher en permanence, Sanada arpentant les cabarets et Matsunaga se rendant régulièrement au cabinet du médecin, mais dès qu’ils sont ensemble, c’est pour se battre et instaurer une relation de force.
À ce duo s’oppose un autre couple, exactement contraire, formé de Matsunaga et Okada (Reisaburô Yamamoto), gangster tout juste sorti de prison et dont l’arrivée tant redoutée, au milieu du film, changera l’aspect de l’œuvre. Ici, les deux personnages ont l’air de se ressembler : deux membres des Yakuzas, séducteurs, violents, tirant parti de la situation sociale particulièrement délabrée. Mais en profondeur, nous avons deux caractères opposés : alors que Matsunaga est sur le chemin de la rédemption, Okada ne se remet absolument pas en question et s’enfonce encore plus dans la violence.

Maladie symbolique

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La maladie est un des thèmes du film. Bien entendu, il s’agit de la maladie de Matsunaga, cette tuberculose dont il pourrait guérir s’il faisait attention à lui. Mais cette souffrance est aussi, et avant tout, le symbole d’autres maux, moraux et nationaux.
En effet, la tuberculose du yakuza est directement liée à son mode de vie : cabarets, femmes, alcool et cigarettes, tout l’entraîne sur la mauvaise pente. Et Matsunaga, convaincu de la nécessité de changer de vie, sera tiraillé pendant une grande partie du film entre Sanada et Okada, le docteur et le mafieux, c’est-à-dire deux styles de vie exactement opposés. D’un côté s’offre à lui le retour à une bonne santé physique et morale, en quittant le monde sombre de la violence et la mort ; de l’autre côté, l’attirance pour cette vie facile où il peut se donner des allures de grand caïd qui ne trompent personne : « il joue les caïds, mais je sais qu’il a le cœur triste », dira Sanada.
Mais, à plus grande échelle, cette maladie est aussi nationale. Kurosawa décrit un pays ravagé, ruiné par l’ambition de quelques dirigeants qui l’ont plongé dans le chaos (ce qui restera un thème récurent chez le cinéaste, du Château de l’Araignée à Ran). Ces Yakuzas, qui jouent les gros durs en causant la ruine autour d’eux, représentent sans hésitation ceux qui ont fait du Japon une dictature militaire et l’ont entraîné dans la guerre, donc dans  la défaite que subit le peuple.

Ce message politique est cependant annoncé à mots couverts. Ce qui intéresse Kurosawa, ce n’est pas la politique elle-même, mais les conséquences qu’elle peut avoir sur les personnes qui habitent dans ces quartiers défavorisés. Dans L’ange Ivre, il est facile de trouver l’un des aspects essentiels du cinéma de Kurosawa : son caractère social. À travers le personnage de Sanada, dont on adopte le point de vue pendant une bonne partie du film, le réalisateur nous entraîne dans les quartiers les plus touchés d’un Japon en ruine. Le résultat est très réussi, tant humainement qu’esthétiquement.
Car si L’Ange Ivre est le premier vrai film de Kurosawa par ses thématiques, c’est aussi le cas par son travail purement artistique. Les cadrages, l’emploi des décors, les contrastes de noir et blanc, le montage (dont Kurosawa s’est chargé lui-même), le cinéaste emploie toutes les ressources du 7ème art.
Parmi celles-ci, il faut noter une utilisation remarquable de la musique, véritable personnage du film à part entière, incarnée à l’écran par ce mystérieux joueur de guitare dont les apparitions rythment l’œuvre.

Au final, cet Ange Ivre est sans conteste le premier chef d’œuvre d’Akira Kurosawa, un film ambitieux par son sujet et son traitement, avec un réalisateur parfaitement maître de ses effets et un duo d’acteurs inoubliables.

L’Ange Ivre- Extrait

L’Ange Ivre – Fiche Technique

Titre original : Yoidore Tenshi
Réalisateur : Akira Kurosawa
Scénaristes : Keinosuke Uegusa, Akira Kurosawa
Interprètes : Takashi Shimura (Docteur Sanada), Toshiro Mifune (Matsunaga), Reisaburô Yamamoto (Okada), Chieko Nakakita (Miyo, l’infirmière), Michiyo Kogure (Nanae).
Musique : Fumio Hayasaka
Photographie : Takeo Ito
Montage : Akira Kurosawa
Producteur : Sojiro Motoki
Société de production : Toho Company
Société de distribution : Toho Company
Durée : 98′
Date de sortie (Japon) : 27 avril 1948.
Date de sortie du DVD : 02 mars 2016
Genre : drame social, film noir

Japon- 1948