Critique : Near Death Experience, un film de Benoît Delépine & Gustave Kervern

Michel Houellebecq, hasard ou non du calendrier, est presque simultanément à l’affiche de deux films centrés sur lui : le film de Guillaume Nicloux non encore sorti en salle, mais diffusé sur Arte fin Août, L’enlèvement de Michel Houellebecq, et maintenant ce Near Death Experience, qui comme son nom l’indique, est un film quasi-expérimental du duo Delépine/Kervern.

Synopsis: Paul, un employé sur une plateforme téléphonique, est en plein burn-out. Un vendredi 13, la chronique du journal télévisé sur ce jour particulier lui apparaît comme un signal pour passer à l’acte.Décidé à concrétiser son geste, Il s’enfuit dans la montagne où il va vivre une expérience unique….

Pour le succulent Enlèvement de Michel Houellebecq, et suite à des rumeurs d’enlèvement dans la vie réelle, Nicloux a écrit un scénario qui met en scène cet épisode, l’enlèvement mystérieux de Michel Houellebecq joué par lui-même. Le réalisateur a laissé une part belle à l’improvisation dans les dialogues, notamment en ce qui concerne son personnage principal. De fait, Houellebecq décale complètement  le film, en apportant son phrasé si particulier, et ses aphorismes très pince-sans-rire (sur Le Corbusier, sur les meubles scandinaves, etc.) dans un film qui prend du coup toutes les tonalités d’une belle comédie très réussie. A la fin du film, on lui  offre  une magnifique Bentley en « compensation » du mystérieux enlèvement, au bord de laquelle il s’empresse de rouler à 300 Km/h sur l’autoroute – il a semé la terreur auprès du cadreur, ayant souhaité rédiger son testament avant de prendre le volant ! -. « Je crois plus trop à la vie » dit-il en guise de conclusion.

« Je crois plus trop à la vie ». Tel pourrait être le départ de Near Death Experience. Cette fois-ci, Michel Houellebecq est Paul, le chef d’une famille anonyme (on la voit très peu et très partiellement dans le film), un employé d’une Plateforme ( !!) téléphonique de France Telecom Assistance, lui qui a besoin d’être assisté,  mal dans sa peau, mal dans sa vie, et qui un Vendredi, un Vendredi 13 comme le souligne un Pernaut futile et fidèle à lui-même sur son écran de télévision,  décrète que trop c’est trop, et part avec son vélo et son maillot Bic rouge vif avec l’intention ferme de se suicider dans la montagne. Comme Paul « parle trop et ne se suicide pas assez », le film raconte ses « aventures » dans la montagne.

Il semblerait que le projet du duo Delépine/Kervern arrive à son cœur, à son noyau. Car si on regarde les trois derniers films Mammouth/Le grand soir / Near Death Experience, le dépouillement est de plus en plus important tant dans le forme que sur le fond. Dans Mammouth, il y a de la tendresse encore, de l’espoir encore ; dans Le grand soir, ils franchissent une étape vers le No future, et dans ce nouveau film, la révolte n’est même plus là, le suicide est l’ultime solution.

Etant seul la majeure partie du film, au milieu d’une nature qu’il découvre finalement peu amène (« Les pierres d’ici sont dures » dit-il), Michel Houellebecq soliloque forcément, dans sa tête ou en dehors de sa tête quand il harangue  sa famille délaissée au village, mise en scène sous la forme de totems en cailloux, des totems au cœur de pierre (« je suis comme un pigeon voyageur qui porte un message que personne n’a réussi à déchiffrer », dit-il encore).

Il est à la fois stupéfiant et compréhensible que ces soliloques ne soient pas de Houellebecq lui-même, mais écrits par les réalisateurs. Stupéfiant, car ça sonne comme du Houellebecq, et avec sa voix fluette plaquée dessus, l’illusion est encore plus grande. Compréhensible, car son univers est si particulier, si cohérent, qu’il est finalement assez facile d’imiter son style  et de faire passer Paul pour Michel. In fine, le fond du discours reste bien celui de Delépine/ Kervern, un discours qui fustige encore et toujours la société moderne laissant peu de places aux individus, et surtout aux individus les plus faibles. A 56 ans, Paul/ Michel est un homme lessivé qui en paraît 20 de plus, et comme il dit, il est « obsolète ». Un discours qui souligne l’écart grandissant entre les exigences de plus en plus fortes de la société envers l’individu, et a contrario une existence de plus en plus éreintante ne permettant pas de rester au sommet, grand écart que certains comme Paul n’arrivent pas à faire.

Le film peut dérouter dans sa forme très indigente. Un flou quasi permanent sur cet homme, si ce n’est sur sa tête édentée, vieille, marquée. Une lumière sans nuance qui écrase les beaux paysages. Des cadrages aléatoires, en somme une non-esthétique qui veut peut-être coller au nihilisme du propos. On notera cependant un magnifique jeu d’ombres sur cet oiseau décharné qu’est devenu Michel Houellebecq.

Near Death Experience est un film émouvant, et désespérément drôle qui révèle un acteur fabuleux dans la personne de Michel Houellebecq, un acteur porté par un don de soi dans un jeu pourtant minimaliste. Le trouble est augmenté par le fait qu’on n’arrive pas à distinguer ce qui est de la part de Paul et de Michel dans cette souffrance, cette défaite face à la vie. Un film qui mérite plus qu’un détour…

Fiche Technique: Near Death Experience

Titre original : –
Réalisateurs : Benoît Delépine & Gustave Kervern
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 10 Septembre 2014
Durée : 87 min.
Casting : Michel Houllebecq (Paul), Marius Bertram (Le vagabond), Manon Chancé (l’automobiliste)
Musique : Guillaume Le Bras
Scénario : Benoît Delépine, Gustave Kervern
Chef Op : Hugues Poulain
Nationalité : France
Producteur : Benoît Delépine, Gustave Kervern
Maisons de production : No Money Productions, Canal+, Ciné+, CNC
Distribution (France) : Ad Vitam Distribution

 

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.