Free to run, un film de Pierre Morath : Critique

Journaliste suisse, déjà auteur de plusieurs documentaires destinés à la télévision (la plupart pour Arte, qui a de fait participer au financement de son projet), Pierre Morath réalise pour la première fois un film destiné au grand écran. La course à pied est un sport qu’il exerce lui-même depuis son adolescence, et lui consacrer une étude sociologique est une idée potentiellement passionnante tant sa pratique est devenue quelque chose de commun.

Synopsis : Des années 60 à nos jours, la course à pied est devenu le sport individuel le plus pratiqué au monde. Entre New-York et la Suisse, la popularisation de ce sport, dont la pratique hors des stades par des professionnels était à l’origine considérée comme une preuve de folie, est passée par différentes étapes que l’on doit à des individus motivés à défendre leur cause.

Rien ne sert de courir, il faut partir à point!

Avec l’appui de Philippe Torreton, qui prête sa voix à la narration, Free to Run retrace donc la manière dont le jogging, exercice de mise en forme pour les uns, expérience mystique pour les autres, est devenu, en un demi-siècle, un phénomène de société. Pour cela, le réalisateur s’axe sur plusieurs récits, et en particulier sur les histoires de trois individus qui ont contribué à la démocratisation de ce sport individuel autrefois réservé à quelques marginaux.

Le premier de ces récits est celui de Kathrine Switzer, qui fut la première femme à avoir couru le marathon de Boston en 1967 bravant l’interdiction faite aux femmes d’y participer. Morath n’hésite donc pas à établir un parallèle entre son combat contre la discrimination imposée par la Ligue Nationale d’Athlétisme américaine et les luttes féministes de la fin des années 60. Commence alors un jeu d’allers-retours entre la côte Est des Etats-Unis et la Suisse (avec quelques rares détours sur le sol français et le plat pays) afin d’illustrer que les marathons étaient à l’époque également réservés aux hommes en Europe. Le machisme ambiant et les arguments pseudo-médicaux visant à décourager les femmes de courir sont contrebalancés par des images d’archive et des témoignages poignants défendant le running comme moyen d’exprimer son indépendance et de communier avec la nature. C’est cette vision anti-réactionnaire que revendique le suisse Noel Tamini, le second protagoniste sur lequel va s’axer la narration, s’éloignant ainsi pour quelque instant de la thématique des remous socio-politiques en Amérique. Fondateur du magazine bimestriel Spiridon, Tamini a participé à la popularisation de la course à pied en Europe en démontrant, grâce à ses photographies, la beauté des corps, masculins comme féminins, au cours de l’acte physique. Beaucoup de ces images se retrouvent dans un excellent montage exaltant, rythmé par des musiques d’époque prenantes, qui forme une véritable ode à la liberté.

Puis, à mi-chemin, le documentaire retourne s’installer sur la côte Est des Etats-Unis et prend une tournure différente de cette vision idéalisée du running, puisqu’il cherche à nous raconter l’histoire du marathon de New-York. Dès lors, la pratique de la course à pied n’apparaît plus comme un mode d’émancipation universel mais comme un évènement annuel typiquement new-yorkais. Une rupture de ton assez abrupte dans l’approche de son sujet que le réalisateur fait en se concentrant sur un homme en particulier : Fred Lebow. Fils d’immigrés roumains, il incarne le rêve américain en devenant l’un des organisateurs du marathon de Boston puis le fondateur de celui de New-York. Etape par étape, on suit le succès grandissant de ce rituel populaire, aidé par certains sportifs de renom (parmi lesquels le charismatique champion Steve Prefontaine), allant irrémédiablement se clore, exactement comme il aurait été fait dans un biopic fictionnel, par le récit mélodramatique de la mort de Lebow. Les images d’archives, datant à présent des années 80 et 90, nous démontrent le poids croissant  des médias et des sponsors dans l’organisation ce rendez-vous que même les pires évènements climatiques n’empêcheront pas d’avoir lieu. C’est une façon bien étrange que ce documentaire a, de passer d’une vision du running proche de l’esprit hippie des années 60 à une industrie commerciale cinquante ans plus tard. Une perte d’idéalisation que le film va tout de même tenter de retrouver dans sa conclusion.

Il est regrettable qu’il y ait deux films en un, l’illustration d’un exercice physique, vecteur de liberté individuelle d’une part, et l’historique du marathon de New-York d’autre part, tant ces deux approches d’un même sport s’avèrent au final antinomiques. Quoi qu’il en soit, en sortant de ce visionnage, il est difficile de résister à l’envie d’aller se dégourdir les jambes.

Free to Run : Bande-annonce

Free to Run : Fiche technique

Réalisateur : Pierre Morath
Voix-off : Philippe Torreton
Image et montage : Thomas Queille
Son : Nicolas Samarine
Musiques originales : Kevin Queille, Polar
Graphisme et animations : Ramon et Pedro
Musique : Kevin Queille
Archives : Prudence Arndt, Deborah Ford, Eléonore Boissinot
Montage son : Jean-François Levillain
Mixage : Philippe Charbonnel
Etalonnage : Xavier Pique
Producteurs : Marie Besson, Fabrice Estève, Jean-Marc Fröhle…
Société de production : Eklektik Productions, Point Prod, Yuzu Productions
Une production Suisse / France / Belgique
En coproduction avec Radio Télévision Suisse (RTS), Arte France
Cinéma, RTBF (Télévision belge),Proximus
Avec le soutien de L’Office fédéral de la culture, du Centre du
Cinéma et de l’Audiovisuel, de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de
Voo, de Cinéforom et la loterie romande, du fonds culturel suissimage,
de Succès Cinéma, de Succès Passage Antenne
Distribution France et ventes internationales Jour2Fête
Durée : 99 minutes
Date de sortie : 13 avril 2016
Genre : Documentaire

Suisse/France – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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