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Men & Chicken, un film d’Anders Thomas Jensen : Critique

Synopsis : A la mort de leur père, Gabriel et Elias apprennent qu’ils ont été adoptés. Les deux quadragénaires décident alors d’enterrer leurs différends pour partir à la recherche de leur père biologique, Evelio Thanatos, reclus sur une île isolée. Ils y rencontrent leurs trois « demi-frères », des asociaux immatures vivant dans un sanatorium vétuste, et découvrent que leurs origines sont teintées d’un lourd mystère qu’il va leur falloir percer.

L’île du Docteur Thanatos

Très attaché à la représentation sarcastique des structures sociales dysfonctionnelles, le réalisateur danois Anders Thomas Jensen, dont on attendait un nouveau film depuis déjà dix ans (il est toutefois loin d’avoir chômé, beaucoup des scénarios des meilleurs films danois de ces dernières années portant sa marque), nous fait découvrir une famille particulièrement atypique à travers une petite perle d’humour noir. Parmi les cinq membres de cette fratrie hors du commun, il donne l’un des rôles à son ancien acteur fétiche, Mads Mikkelsen. Depuis sa collaboration avec Nicolas Winding Refn et ses rôles dans un James Bond et la série Hannibal, celui-ci est devenu l’une des stars des plus prisées du cinéma mondial (on le retrouvera d’ici peu chez Marvel), autant dire qu’en acceptant de revenir chez Jensen grimé en pouilleux lubrique, il prend le risque audacieux de briser son image iconique. C’est également le cas de Nikolaj Lie Kaas, popularisé par la franchise Les Enquêtes du Département V. Car il faut le dire : le look rebutant qu’arbore chaque personnage dans Men and Chicken ne fait pas honneur au charisme naturel des interprètes mais prouve leur talent à se glisser dans des rôles difficiles et à contre-emploi.

Davantage encore que dans ses précédents films, les excellents Bouchers verts et Adam’s Apple, le regard à la fois résignée et bienveillante que porte le cinéaste sur l’humanité passe par le biais d’un drame intimiste, celui d’une famille en quête de rapprochement. Le ton décalé que prend la comédie va dépasser de très loin la seule allure cradingue de ses protagonistes puisque tout, aussi bien dans les dialogues que dans la direction artistique, nous plonge dans un microcosme terriblement glauque et malsain. Mais là où Jensen réussit haut la main son pari, c’est en parvenant à rendre ces cinq frères attachants malgré leurs attitudes violentes et vulgaires. Le parcours de Gabriel et Elias partis à la recherche de leurs racines s’apparente à un voyage initiatique ainsi qu’à une certaine émancipation, tant leur statut de marginaux en ville va s’évaporer une fois sur cette île isolée où leurs névroses respectives font pâle figure au regard de la dégénérescence intellectuelle de leurs trois frères. Privés d’éducation et de repères sociaux, Gregor, Franz et Joseph vivent selon leurs propres règles, ce qui fait d’eux des freaks que l’on aurait légitimement pu voir en méchants de cinéma horrifique. Cependant, en faisant le choix de ne jamais faire sombrer les situations dans une folie hystérique, voire gore, au profit d’une approche tragi-comique, le film sort des sentiers battus à tel point que son humour pince-sans-rire déstabilise souvent mais est chaque fois percutant.

Là où Men and Chicken surprend le plus c’est quand il s’éloigne de la seule galerie de personnages déjantés, dont chaque engueulade est un régal de cynisme amoral, pour accentuer sa sordidité jusqu’à flirter avec le fantastique. C’est en particulier le cas de la bande son qui peut être tour à tour légère et très sombre. Le fait de savoir que le fameux père de ces cinq cas sociaux est un généticien reconnu laisse dès le début subodorer que le scénario va peu à peu dévier vers une relecture  de l’Île du Docteur Moreau. Et la communion -qui dépasse bien souvent les limites de la bienséance- entre ces frères et les animaux qui peuplent leur sanatorium appuie ce sentiment que le cadavre dans le placard de cette famille relève d’une remise en question de leur nature profonde. C’est alors que l’on comprendra que les tocs et autres comportements de chacun des cinq frangins n’a rien d’anodin, et que la caractérisation outrancièrement névrotique des personnages ne s’est faite ni dans l’optique de s’en moquer ni de les rendre inquiétants mais au contraire de rendre tangible le drame de leur anormalité. La fin très émouvante vers laquelle le film nous emmène sans que l’on s’y attende est la preuve de la maitrise d’Anders Thomas Jensen pour mêler son imagination débordante et son humour noir cinglant à des histoires teintées de délicatesse.

Comédie noire et burlesque pleine de bonnes surprises, Men & Chicken tire parti du talent de ses interprètes qui prêtent leurs traits –quelque peu enlaidis– à des personnages repoussants et réussissant à faire d’eux des individus tragiques. Et le génie de Jensen est d’avoir su brillamment absorber une intrigue quelque peu prévisible et son discours moralisateur sur la famille dans un humour si déjanté et corrosif qu’il en fait un pur moment de délectation.

Men & Chicken : Bande-annonce

Men & Chicken : Fiche technique

Titre original : Mænd & høns
Réalisation : Anders Thomas Jensen
Scénario : Anders Thomas Jensen
Interprétation : Mads Mikkelsen (Elias), (Gabriel), Søren Malling (Franz), Nikolaj Lie Kaas (Gregor), Nicolas Bro (Josef)…
Image : Sebastian Blenkov
Montage : Anders Villadsen
Son : Nino Jacobsen
Musique : Frans Bak, Jeppe Kaas
Direction artistique : Cornelia Ott
Décors : Mia Stensgaard
Costumes : Manon Rasmussen
Production : Tivi Magnusson, Kim Magnusson
Société de production : M&M productions, DCM Productions, Studio Babelsberg
Festivals: Festival International du Film Fantastique De Neuchâtel 2015, Etrange Festival 2015
Distribution : Urban Distribution
Durée : 104 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 4 mai 2016

Danemark – 2015

Outro de M83, le générique de la série Versailles

Un générique envoûtant pour la série Versailles par le groupe électro M83 !

Hommage à la grandeur de Louis XIV et au remarquable travail d’architecture du château de Versailles et de ses jardins, le générique d’ouverture de la série de Canal + plante le décor avec grâce et intensité. Les lignes transpercent l’écran, fouettent et découpent le paysage pour y faire naître les éléments du palais à la gloire du roi Soleil. La chaîne Canal + via Capa Drama, Zodiak Fiction et Incendo a commissionné Mémoire liquide et Christian Langlois pour le clip de début. En collaboration avec Fly Studio et le groupe électro M83, ils ont participé à la réalisation de ce sensationnel générique (director cut version). Un petit bijou de graphismes et de sons ensorcelants sélectionné aux SXSW Film Design Awards 2016.

Selon C. Langlois, ils voulaient retranscrire «la domestication absolue du territoire engendrée par Versailles. Le château a été le théâtre de la démesure, des plus belles fêtes et de la vie sociale la plus sophistiquée d’Occident. Ce générique veut illustrer cette brisure et ces scissures par un graphisme moderne qui tranche l’imagerie classique de la monarchie, évoquant ici cette rupture et la naissance d’une nouvelle image pour l’aristocratie et le pouvoir.»

Côté technique, un grand nombre d’éléments visuels ont été tournés en studio à l’aide d’une caméra Red Dragon en vitesse accélérée : les jets d’eau, les fontaines, les animaux, la fumée, les cendres… Des éléments miniatures en 3D préconçus par un groupe d’artistes de chez Fly Studio. Le visuel magnifique a été créé sur des plateformes XSI de Cinéma 4D : un savant mélange d’animations graphiques, de composition, de conception graphique en mouvement, d’intégration de textures.

Quant à la musique puissante et sensuelle qui nous transporte littéralement dans cette sphère onirique, elle est le fruit du groupe électro français M83. Le titre Outro est la dernière chanson de leur sixième album Hurry up we’re dreaming sorti en 2011. Celle-ci a été composée par Anthony Gonzalez et Justin Meldal-Johnsen avec les paroles ajoutées par Yann Gonzalez, Morgan Kibby et Brad Laner. Connu depuis 1999, le groupe M83 est surtout célèbre aux Etats-Unis mais il y a fort à parier que la série Versailles leur apportera une certaine renommée.

Thème musical de la série Versailles :

Générique d’ouverture de la série Versailles :

Fiche Technique du générique de Versailles :

Clients / Broadcaster : Canal+ Paris, BBC2-UK, Super Channel-Canada, Cmore-Sweden
Production : Capa Drama, Zodiak et Incendo 

Production et production du générique d’ouverture : Ian Withehead – Incendo
Production déléguée en postproduction : Gary Evans – Incendo
Coordination à la postproduction : Josianne Bottari – Incendo
Direction de création visuelle : Christian Langlois – Mémoire Liquide
Direction artistique et chefferie, motion design : Charles Bertrand – Fly Studio
Réalisation : Christian Langlois
Production : Mémoire Liquide
Production déléguée : MJ Bourassa
Direction photo et accessoires : Étienne Proulx
Chefferie du décor : Jean Bécotte
Postproduction visuelle, animation, étalonnage, motion design : Fly Studio
Musique : M83 – Outro

A Bigger Splash, un film de Luca Guadagnino : Critique

A Bigger Splash intrigue par ce titre qui introduit un comparatif : A Bigger Splash, plus grand que quoi ? Emprunté au peintre pop américain David Hockney, A bigger  splash est en réalité le troisième d’une série de trois de ses tableaux : A little splash (1966), The Splash (1966) et A Bigger Splash (1967). Vu sous cet angle, le titre est explicite, et l’esprit inquisiteur apaisé.

Synopsis : Lorsque la légende du rock Marianne Lane part sur l’île méditerranéenne de Pantelleria avec Paul, son compagnon, c’est pour se reposer. Mais quand Harry, un producteur de musique iconoclaste avec qui Marianne a eu autrefois une liaison, débarque avec sa fille Pénélope, la situation se complique. Le passé qui ressurgit et beaucoup de sentiments différents vont faire voler la quiétude des vacances en éclats. Personne n’échappera à ces vacances très rock’n’roll…

Histoires d’eau

Mais au fur et à mesure que le film de Luca Guadagnino se déroule, on comprend le choix de ce titre qui annonce autre chose,  une gradation des tensions qui le traversent de part en part.

Présenté à la dernière Mostra de Venise davantage comme un hommage qu’un remake de La Piscine de Jacques Deray, le film prend au sens littéral le large par rapport à son modèle. Même si grosso modo, le cinéaste a gardé jusqu’aux prénoms des personnages, il a fait un film à l’ambiance très différente.
Un couple de jolis bobos, Marianne Lane (hypnotisante Tilda Swinton) et Paul son amant (Matthias Schoenaerts) se reposent sur l’ile de Pantelleria, après que la première, célèbre rock-star, a dû se faire opérer du larynx pour sauvegarder son capital vocal, et que le second sort d’un centre de désintoxication. Leur vie est douce et vaguement caricaturale, ponctuée d’épisodes sexuels torrides ou de dîners aux chandelles dans les reliefs volcaniques de l’île, une imagerie à la limite du kitsch tant elle est lisse.

Quand Harry Hawkes (Ralph Fiennes), ex de Marianne et ami de Paul débarque sur l’île avec sa fille Pen (Dakota Johnson), la vie se réveille un peu dans le magnifique dammuso où Marianne les invite à séjourner, sous l’œil désapprobateur de Paul. Les femmes sont belles, les passions extrêmes. Insidieusement, une atmosphère lourde enfle, comme le  Sirocco qui parfois balaie l’île, et on sent qu’une goutte plus grosse que la précédente finira par faire déborder le vase, et le faire voler en éclats.

Dans l’intervalle, Luca Guadagnino livre un film agréablement hystérique et pop (des robes iconiques habillant superbement Tilda Swinton, impériale ; les Rolling Stones sur le Tee-Shirt de Pen, ou sous forme de vinyles écoutés en boucle sur le vieux Teppaz de la villa). Tilda Swinton en impose d’abord par sa plastique hors norme, mais également par son jeu très expressif puisque, selon ses volontés et pour des raisons personnelles (le moment du tournage était « a moment in my life I didn’t want to say anything » dira-t-elle laconiquement pour expliquer ce choix), elle hérite d’un rôle quasi muet, crédibilisé par l’opération des cordes vocales (« comme Björk », dira Ralph Fiennes, pour continuer dans les citations pop culture du film), et sublimé par une voix chuchotante excessivement sensuelle. Mais le vrai moteur du film , c’est Ralph Fiennes, dans sa veine nouvelle qu’on a déjà apprécié dans the Grand Budapest Hotel : facétieux et outrancier, magnifique ici dans sa danse sur le mythique Emotional Rescue des Rolling Stones. C’est lui qui porte véritablement l’énergie du film, car Matthias Schoenaerts , bien que nouvelle valeur sûre et bankable du cinéma européen (the Danish Girl de Tom Hooper, Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg, Quand vient la nuit de Michael R. Roksam), est un acteur peu expansif et qui joue (bien), ici encore plus que dans ses précédents rôles, sur le registre de la violence rentrée corroborée par un physique imposant. Quant à Dakota Johnson, que nous n’avons pas vu dans Fifty Shades of Grey, c’est peu de dire qu’elle est transparente et peu convaincante dans le film.

Le film est donc hystérique, obscène (« everyone is obscene, that’s the point », dira Ralph Fiennes, encore  lui) , et on n’arrive pas vraiment à savoir si la superposition de cette vie de luxe et d’insouciance avec la thématique de l’immigration, présente sur cette île encore plus proche du continent européen que Lampedusa, est une mauvaise plaisanterie, du cynisme, ou au contraire un éclair de lucidité , une conscience politique de la part du cinéaste.

Tout comme récemment le Youth de son compatriote Sorentino, A Bigger Splash est un film extravagant, sans doute à l’aune de l’extravaganza italienne. Moins travaillée et plus naturelle que celle de Youth, la photo du français Yorick le Saux est superbe. Voyageant pour ainsi dire dans les valises de Swinton (qui l’a « imposé » à Jim Jarmusch sur Only Lovers Left Alive, après leurs précédentes collaborations sur Amore du même Luca Guadagnino notamment), le directeur photo sait exactement comment la filmer, comment capter son regard devenu soudain interrogateur, sa bouche que la surprise ou le désarroi bouge à peine, comment la saisir dans un baiser plus vrai que nature… Mais il sait aussi rendre la majesté de Pantelleria, avec de beaux plans larges sur des paysages exceptionnels. Les nombreux gros plans sur les lunettes miroir des personnages ajoutent encore du glam et de l’originalité à cette belle cinématographie.

N’étant pas comparable à La Piscine de Jacques Deray, tant les mises en scène de ces deux films sont aux antipodes, tant Luca Guadagnino semble s’être amusé à déconstruire systématiquement chaque scène pour en livrer une version moderne, A Bigger Splash ne démérite pas pour autant. L’insignifiance de Dakota Johnson ou la modestie de Matthias Schoenaerts (surtout avec Alain Delon comme référentiel inatteignable) ne suffisent pas à ternir la bonne surprise que ce film procurera au spectateur.

A Bigger Splash : Bande annonce

A Bigger Splash : Fiche technique

Réalisateur : Luca Guadagnino
Scénario : David Kajganich, Alain Page
Interprétation : Dakota Johnson (Penelope Lanier), Ralph Fiennes (Harry Hawkes), Matthias Schoenaerts (Paul De Smedt), Tilda Swinton (Marianne Lane), Aurore Clément (Mireille), Lily McMenamy (Sylvie), Corrado Guzzanti (Maresciallo Carabinieri), Elena Bucci (Clara)
Musique : Robin Urdang (Superviseur musical)
Photographie : Yorick Le Saux
Montage : Walter Fasano
Producteurs : Michael Costigan, Olivier Courson, Luca Guadagnino, Ron Halpern, David Kajganich, Sonya Lunsford, Marco Morabito, Hélène Sevaux, Andrea Zoso
Maisons de production : Frenesy film Company, studio Canal
Distribution (France) : Studio Canal
Récompenses : –
Budget : ND
Durée : 124 min.
Genre : Drame, Policier
Date de sortie : 6 Avril 2016
Italie, France – 2015

Desierto, un film de Jonas Curon : Critique

Jusqu’ici on ne connaissait de Jonás Cuarón que le travail effectué autour du film de son père Alfonso, Gravity, dont il a co-écrit le scénario et réalisé un « court-métrage spin-off » ; or c’est justement à cette occasion qu’est née l’idée d’un autre long-métrage dont l’enjeu serait de survivre à un milieu inhospitalier qui, en l’occurrence, serait cette fois le désert de Sonora séparant le Mexique et les Etats-Unis.

Synopsis: Un groupe de mexicains tente de pénétrer sur le sol américain via la désert qui rejoint le sud de la Californie. Une fois passées les barbelés, ils pensent que leur périple touche au but… mais c’était sans compter sur un homme qui, armé d’un fusil à lunettes et d’un chien de chasse, est bien décidé à les abattre un par un.

Scènes de chasse dans la mer de sable !

Un choix de décor plus logique – et moins onéreux à mettre en image – de la part d’un mexicain que n’a pu l’être la stratosphère, ou même le grand Nord dans le cas d’Iñarritu. Desierto formerait donc ainsi, avec Gravity et The Revenant, un triptyque sur le rapport de l’Homme à une nature hostile, et qui partageraient tous trois un même minimalisme en terme de narration. De fait, si vous avez jugé préjudiciable l’écriture des deux films susnommés (« d’inspiration bressionienne » comme s’en défendait Alfonso Cuarón), alors ce premier long-métrage – du moins, le premier à être diffusé chez nous – de Jonás Cuarón n’est pas fait pour vous ! Si, au contraire, les histoires radicales et efficaces vous attirent davantage que les scénarios bavards ou que les intrigues capilotractées d’un cinéma de genre qui ne sait plus quoi inventer pour nous surprendre, alors Desierto vous semblera fort audacieux. Le concept est simple : pour passer la frontière ici, pas de mur de quatre mètres de haut ni le fleuve à traverser, seul un fil barbelé est à franchir. C’est donc le désert qui est censé freiner le flux migratoire, aussi bien du fait de son climat écrasant que de la zone de non-droit qu’elle représente. Dès lors, le drame social va rapidement se doubler d’un thriller musclé et violemment pervers.

Coécrit avec son ami d’enfance Mateo Garcia, le scénario nous fait donc suivre un groupe de clandestins mexicains, parmi lesquels Moïse (Gael García Bernal), en proie à un redneck souverainiste (Jeffrey Dean Morgan) bien décidé à ne pas voir d’immigrants fouler ses terres. Deux choix d’acteurs qui donnent au film une saveur particulière tant les deux sont tout à fait crédibles dans leur rôle respectif. Garcia Bernal apporte à son personnage une fragilité qui l’éloigne du stéréotype du héros de survival vers lequel le déroulement des événements va le contraindre à se transformer. A l’inverse, Dean Morgan dégage une bestialité redoutable, faisant de lui un véritable monstre de cinéma. Mais, au-delà d’une banale figure horrifique, l’écho que trouve son personnage en ces temps troubles (ce gardien autoproclamé des valeurs de son pays apparaît en effet comme une incarnation du programme xénophobe de Donald Trump), donne au film une certaine résonance politique qui ne sera évidemment pas du goût de tous les américains. Le reste du casting, qui incarne les autres clandestins mexicains, est majoritairement constitué d’acteurs non-professionnels mais non moins convaincants.

Par-delà son duo d’acteurs au sommet, la réussite du film vient avant tout de la maîtrise avec laquelle le jeune réalisateur a installé un dispositif remarquable pour mettre en scène cette course-poursuite. Fruit d’un tournage très laborieux – qui n’a rien à envier à celui de The Revenant puisqu’il a dû s’étaler sur plus de deux ans du fait de conditions météorologiques particulièrement aléatoires –, la façon dont est filmé le jeu de cache-cache entre les deux hommes repose sur l’idée de ne jamais les placer dans le même plan, jusqu’au dernier quart d’heure. Se chargeant lui-même du montage – comme son père le faisait avant lui –, Jonás Cuarón s’assure grâce à ce parti-parti un travail sur la spatialisation qui, en plus de faire du désert le personnage principal, apporte une certaine désincarnation du combat que vont se livrer les deux personnages. Evidemment, le fait que la proie ne voit pas le visage du prédateur, ni ne soit en mesure de comprendre ses motivations, renvoie automatiquement à ce qui faisait le suspense insoutenable de Duel, de Steven Spielberg. De plus, parce qu’ils se retrouvent isolés dans le décor, la violence dont sont victimes les clandestins apparaît comme un élément constitutif de celui-ci, mais aussi, par extension, de ce pays dans lequel ils ont voulu se rendre. Une représentation d’une Amérique barbare toutefois amoindrie par la présence d’un policier, aussi impuissant soit-il.

Le suspense que crée ce montage brillant, qui ne nous autorise pas le moindre instant de répit, est d’ailleurs parfaitement accentué par la composition du frenchie Woodkid, jusque-là connu pour la réalisation de clips et ses musiques électro, et qui signe ici son premier travail sur la bande originale d’un film. L’univers musical qu’il réussit à mettre en place s’accorde parfaitement au minimalisme de ces décors de western et au classicisme de la narration, sans pour autant faire perdre à la brutalité du face-à-face et à la tension de la course-poursuite. Certains passages gagnent même en intensité grâce à la rythmique de certaines sonorités particulièrement haletantes. Les nombreux plans d’ensemble, qui placent les personnages sur la ligne d’horizon ou au centre du cadre, font de ce huis-clos à ciel ouvert l’une des représentations les plus menaçantes que le cinéma américain nous ait offert de ces immenses décors naturels pourtant déjà surexploités (presque de quoi faire passer les Mad Max pour des divertissements candides !). Des paysages qui se révèlent plus effrayants que ce psychopathe armé qui n’en est que le fruit, au même titre que les serpents et les cactus. Et même si la notion d’individualisme qui semble l’unique moyen de survie à cet enfer est encore une fois amollie par un rebondissement final quelque peu édulcoré, le propos ne perd rien à la radicalité de cette représentation de la perte des illusions d’étrangers naïfs face à un rêve américain perverti par son culte de la violence.

Ce cauchemar aride, sanguinaire et épuré manque peut-être de subtilité dans son discours politique du fait de la caractérisation quelque peu caricaturale de ses personnages,  et son développement, dont le schéma emprunte au cinéma horrifique, peut paraître prévisible.  Mais, malgré les légères faiblesses de son écriture, la façon dont la tension réussit à prendre le public aux tripes du début à la fin impose Desierto comme une excellente surprise de la part d’un réalisateur qu’il faudra à présent suivre de très près.

Desierto : Bande-annonce

Desierto : Fiche technique

Réalisation : Jonás Cuarón
Scénario : Jonás Cuarón, Mateo García
Interprétation : Gael García Bernal (Moise), Jeffrey Dean Morgan (Sam), Alondra Hidalgo (Adela)…
Image : Damian García
Montage : Jonás Cuarón
Son : Raul Locatelli
Musique : Woodkid
Décors : Alex García
Costumes : Andrea Manuel
Production : Alfonso Cuarón, Carlos Cuarón, Alex García, Charles Gillibert
Société de production : Esperanto Kino, Ítaca Films, CG Cinéma, Orange Studio
Distribution : Version Originale / Condor
Durée : 94 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie : 13 avril 2016
Mexique – 2015

Gods Of Egypt: Musique, bande originale du film

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Marco Bel-Ami

Gods Of Egypt – La B.O./Trame sonore/Soundtrack

Mon Dieu, ce papier était à un cheveu d’être assassin, tant il était échaudé par les premières critiques meurtrières du nouveau film d’Alex Proyas, réalisateur pourtant prometteur de The Crow et Dark City. Un metteur en scène qui semble se perdre un peu plus à chaque film, surtout depuis l’éprouvant Prédictions. Mais voilà si Marco Beltrami, compositeur de la bande originale de Gods Of Egypt, ne signe pas sa plus grande œuvre, elle n’est pas non plus à jeter avec l’eau du bain. Pas comme le film qu’elle accompagne, qui ne semble trouver grâce qu’auprès des cinéphiles l’ayant vu au deuxième degré.

Bon soyons clair si elle n’est pas à jeter, cette bande sonore se limite trop souvent au côté « fonctionnel » de l’exercice. Peu d’inspiration mélodique, beaucoup trop de ce qu’on appelle aujourd’hui les « poin-poin », entendez des cuivres outranciers qui viennent, avec de gros sabots (grossièrement surnommés « écrase-merdes »), appuyer les moments les plus héroïques. Passage obligé, Marco Beltrami n’oublie pas « d’arabiser » ses compositions, du moins de ce que lui en impose son cahier des charges. Pourtant, quoi de plus créatif que le contre-pied dans ces cas-là ? Comme sut si bien le faire Mike Oldfield, sur la bande-originale de L’Exorciste. Ici rien de tout ça. En quasi-fonctionnaire de la bande-originale, Marco Beltrami suit des sentiers mille fois empruntés par ses congénères, offrant des compositions et une ambiance sonore plutôt réussies, mais sans surprise aucune.

Sur un grand film, son travail aurait pu marquer, comme bonifié par celui du metteur en scène. Mais là non, on passe totalement à travers, énervé qu’un compositeur si prometteur, semble tant peiner à trouver son premier chef-d’oeuvre. Car, avec environ 80 bandes-originales à son actif, Beltrami est expérimenté et prolifique. Il a travaillé avec les plus grands sur Snowpiercer, Démineurs, Hellboy, ou encore Trois Enterrements.  Oui mais voilà, contrairement à certains de ses contemporains tels Hans Zimmer ou Howard Shore, il n’a pas encore composé une musique qui marque pour elle-même, cette musique qu’on fredonne sans y penser. Il reste un excellent faiseur de musiques, mais qui mériterait de devenir un grand compositeur, un compositeur reconnu.

Sortie: 26 février 2016

Distributeur: Universal Music

Durée: 75′

Tracklist:

1. Gods Of Egypt Prologue 2:41
2. Bek And Zaya 0:44
3. Market Chase 0:30
4. Coronation 2:26
5. All Quiet On Set 0:41
6. Set vs. Horus 3:40
7. Hathor’s Bedroom 3:42
8. Bek Steals The Eye 4:08
9. Shot Through The Heart 3:01
10. Underdog 1:25
11. Red Army 1:40
12. Wings And A Prayer 3:01
13. Osiris’ Garden 1:29
14. Snakes on a Plain 3:12
15. Toth’s Library 3:27
16. Straight Out of Egypt 2:28
17. Channeling Zaya 2:29
18. Return of the Mistress of the West 2:28
19. Chaos 3:42
20. Set Confronts Ra 3:29
21. Elevator Music 3:06
22. Obelisk Fight Part 1 4:12
23. Obelisk Fight Part 2 3:32
24. God Of The Impossible 5:39
25. Bek And Zaya’s Theme 4:37
26. Hathor’s Theme

Sky, un film de Fabienne Berthaud : Critique

En trois films et autant de collaborations avec Diane Kruger, Fabienne Berthaud a fait de la belle actrice franco-allemande son alter-ego au cinéma. Après le mannequin dépressif dans Frankie (2006) et la femme décoincée par sa sœur volage dans Pieds nus sur les limaces (2010), la réalisatrice, même si elle signe là le premier film dont elle n’a pas écrit seule le scénario, poursuit son approche intimiste de la thématique de la renaissance de femmes brisées en allant effectuer son premier tournage sur le sol américain et en langue anglaise.

Synopsis : Romy et Richard sont un couple de français en vacances dans l’Ouest américain. Un soir, une violente dispute éclate entre eux, forçant Romy à s’enfuire, bien décidée à reprendre sa vie en main. De rencontres en rencontres, elle va réapprendre à avoir confiance en soi et à croire en l’amour.

California Love

Le moins que l’on puisse dire de son exploitation des grands espaces californiens – des décors ô combien cinégéniques ! – est qu’elle a su en extraire tous les archétypes. C’est d’ailleurs ce sentiment d’être constamment en terrain connu qui fait le charme mais aussi la principale limite de Sky. Le charme car les paysages à perte de vue et illuminés d’un soleil rougeoyant lui assurent un romantisme brut, et la limite car la dramaturgie qui emprunte et mêle les codes les plus classiques du road-trip et du mélodrame n’offre strictement aucune surprise quant au déroulement des événements.

Rarement on aura vu Diane Kruger aussi rayonnante que dans la peau de cette femme errant sur les routes de Californie et du Nevada. Il parait évident, au vu des nombreux gros plans sur ses expressions faciales, que la réalisatrice se plait à filmer sa muse, lui donnant une grâce et une force de caractère auxquelles il est difficile de rester insensible. Pour ce qui est du reste du casting, on retrouve tout d’abord Gilles Lelouche dans le rôle de Richard, ce mari antipathique dont Romy va rapidement chercher à se défaire, ainsi qu’une pléthore d’acteurs américains pour la plupart connus pour leur participation à des séries : Lena Dunham (Weeds), Joshua Jackson (Dawson et The Affair) mais surtout Norman Reedus (The Walking Dead). C’est certainement ce dernier qui représente la meilleure surprise, tant l’image de personnage taciturne dans lequel l’ont enfermé ses précédents films (de Blade 2 à Triple 9) ne nous avaient en rien laissé présager qu’il puisse ainsi faire preuve d’une telle sensibilité. Car même si, à l’instar de tous les autres protagonistes américains, il incarne un pur stéréotype local, son charisme brut de décoffrage et son jeu à fleur de peau sont pour beaucoup dans l’émotion que transmet le film.

La photographie en lumière naturelle donne au long-métrage son identité formelle pleine de sincérité et le déleste du reproche de cinéma contemplatif que l’on pourrait faire à la façon qu’à la mise en scène naturaliste de s’attarder lourdement sur les paysages. Nous sommes toutefois très loin de la beauté esthétique du My Blueberry Night de Wong Kar-Wai dont l’imagerie visuelle et romanesque donnée de l’Ouest américain est très proche. Magnétisé par l’actrice principale, au point d’éclipser ses deux amants, le film ne réussit pas à faire des autres personnages autre chose de simples figures illustratives auxquels il est difficile de s’attacher. Paradoxalement, le personnage de Romy est lui aussi mal développé, faute à ces larges ellipses de la narration qui lui font subir des revirements de personnalité trop brusques pour être parfaitement réalistes. Et pourtant, le scénario est loin de manquer de longueurs, soit autant de passages qu’il aurait pu exploiter pour pallier son manque de profondeur. On pourra toujours défendre l’idée que, malgré sa grande prévisibilité, le fait que l’histoire nous donne le sentiment de ne pas savoir vers quelle finalité elle se dirige s’accorde aux errances de son héroïne, mais le résultat est un spectacle cousu de fils blancs et par moment assez ennuyeux.

Les trop nombreuses facilités scénaristiques ainsi que l’écriture caricaturale un peu plate et confuse rendent cette jolie histoire d’amour bien trop convenue pour que le mélodrame qui en découle ne soit véritablement bouleversant. Et pourtant, les deux interprètes principaux livrent des prestations si remarquables que l’on en viendrait presque à regretter qu’elles ne soient pas misent au profit d’un film plus marquant.

Sky : Bande-annonce

Sky : Fiche technique

Réalisation : Fabienne Berthaud
Scénario : Fabienne Berthaud et Pascal Arnold
Interprétation : Diane Kruger (Romy), Norman Reedus (Diego), Gilles Lellouche (Richard), Lena Dunham (Billie), Joshua Jackson (Inspecteur Ruther)…
Image : Nathalie Durand
Montage : Pierre Haberer
Musique : François-Eudes Chanfrault, David Drake
Directeur artistique : Christian Kastner
Production : Bertrand Faivre, Gabrielle Dumon
Société de production : Le Bureau
Distribution : Haut et Court
Festivals: Sélection « Platform » du festival du film de Toronto 2015 et sélection « Playtime » du festival de cinéma européen des Arcs 2015
Durée : 102 minutes
Genre : Mélodrame
Date de sortie : 6 avril 2016

France – 2015

Sauvages, un film de Tom Geens : Critique

Remarqué et primé lors du dernier festival du film britannique de Dinard (Hitchcock d’Or, prix du meilleur scénario et prix du public), Sauvages est le premier long-métrage pour le cinéma du réalisateur britannique Tom Geens.

Synopsis : Karen et John vivent dans un trou, en pleine forêt, perdus au milieu des Pyrénées. Ils évitent soigneusement tout contact avec le village voisin, mais, lorsque Karen a besoin de médicaments, John croise le chemin d’André, un paysan du coin. Les deux hommes se lient d’amitié et John reprend goût à la civilisation, au grand désarroi de Karen, bien décidée à ne jamais quitter la forêt et leur douloureux secret…

Sauvages est un long-métrage compliqué à cerner tant il peut apparaître comme un OVNI cinématographique. Sur le papier, le scénario paraît fou, et le film tient toutes ses promesses. Dans cette cime d’arbre, dans ce grand trou, on se prend progressivement d’affection pour un couple. Mais beaucoup de questions surgissent : qui sont-ils ? Pourquoi vivent-ils là ? Est-ce un choix, une obligation ? Tom Geens prend le temps de dérouler le scénario de son film et ne livre pas les clés au spectateur trop rapidement. Progressivement, les rapports se dévoilent, et les personnages sont tantôt touchants, tantôt incompréhensibles, presque agaçants. L’immersion dans la ville est le déclic du film et marque un renouveau. Après une longue contemplation de la nature, qui fait que le film tarde à se mettre en route, l’intrigue est lancée, et les prestations des acteurs sont simplement exceptionnelles.
Sauvages tourne autour de 4 personnages principaux. À cela se mêle une figuration quasi-absente. Ainsi, nous passons 1h40 en compagnie de deux hommes et deux femmes, qui se supporteront et qui tenteront de s’affirmer, en sombrant presque dans la folie.

Paul Higgins (que l’on a pu découvrir dans Utopia) et Kate Dickie (aperçue dans Game of Thrones et Prometheus) sont les hommes des bois, et ils sont fascinants. Presque inconnus en France, ils méritent d’être découverts tant leur interprétation est juste et relève du tour de force. John, le personnage campé par Higgins, est fou amoureux de sa femme, et lutte au jour le jour. Derrière une image « dure » qu’il tente de renvoyer à sa femme, il s’avère être tendre et impacté par leur situation. Se dégage du personnage le souhait de s’en sortir, de quitter cette situation qui l’embête de plus en plus. Sa rencontre avec André (Jérôme Kircher) sera l’ultime déclic. Karen (Kate Dickie) est une personne plus silencieuse, dans un déni ultime, que l’on ne comprendra qu’au fur et à mesure du film. Son personnage intrigue et effraie. Ce visage blafard, parfois sans expression, et ces grands yeux ronds rappelant parfois Gollum du Seigneur des Anneaux font de cette femme une âme sur le chemin du retour à l’animalité. Sa peur de l’extérieur participe à cette crainte que l’on peut éprouver à son égard. Les deux personnages sont extrêmement travaillés et Tom Geens a su leur procurer une âme, mais l’empathie sera plus forte pour John que pour Karen.

Parallèlement, le couple citadin est campé par Corinne Masiero et Jerôme Kircher, même si la nature est dans leurs gènes du fait leur métier d’agriculteur. Si l’on étudie la filmographie de Corinne Masiero, on peut remarquer que Sauvages n’est qu’une pierre de plus à l’édifice dans ce type de rôle décerné à l’actrice nordiste. Céline est une agricultrice à la voix grave, presqu’un garçon manqué, un peu cliché, parfois caricatural, assailli par les difficultés financières, mais qui est parfaitement incarné par Corinne Masiero. On ne peut que joindre ce rôle à son interprétation touchante et juste de Louise Wimmer. Son compagnon, Jerôme Kircher, est tout aussi touchant et agréable, tant il se démène pour faciliter une possible insertion du couple des bois. Mais dans Sauvages, il ne faut pas prendre les personnages dans leur individualité. Il faut prendre les couples comme un tout. Le film de Tom Geens est basé sur une alternance amitié/rivalité parsemée de secrets et de pardons. Le réalisateur britannique complexifie les relations humaines, et fait évoluer le spectateur avec ses personnages, sans jamais le délaisser.

D’un point de vue technique, on pourrait reprocher à Sauvages d’être un tantinet contemplatif, surtout lors des premières minutes. Outre les âmes humaines, Tom Geens embellit et glorifie la nature, et la rend magistrale, presque gargantuesque. Elle dévore les hommes et les fait revenir à un état primitif.
Alternant en longue et courte focale, faisant preuve d’une vivacité lors des poursuites par John dun simple lapin, Tom Geens ne délaisse pas le spectateur, et ne le place jamais en témoin ou voyeur. Ses choix techniques (surtout en terme de lumière) font traverser plusieurs états d’esprit : on est parfois effrayé, parfois mal à l’aise, mais également subjugué, presque charmé. Sauvages est un film à l’ambiance spécifique et travaillée. On ne peut ressortir indemne de la projection de ce long-métrage, tant le dénouement est fort.

Pour un premier film, Sauvages est incontestablement une réussite, un tour de force qui se démarque par son audace. Les prestations sont puissantes et emplies d’émotions. La réalisation de Tom Geens, la mise en scène et la photographie sont splendides, même si parfois légèrement contemplatives. On regrettera la mise en route assez lente de l’intrigue, mais qui, une fois lancée, est poignante.

Sauvages : Fiche technique

Titre français : Sauvages
Titre original : Couple in a Hole
Réalisateur : Tom Geens
Scénario : Tom Geens
Interprétation : Paul Higgins, Kate Dickie, Jérôme Kircher, Corinne Masiero…
Photographie : Sam Care
Montage : Alain Dessauvage
Musique : Beak
Direction artistique : Richard Campling
Producteurs : Zorana Piggott, Aurélie Bordier, Dries Phlypo
Sociétés de production : 011 Productions, A private view, Les Enragés
Distribution (France) : Eurozoom
Durée : 95 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 6 avril 2016

Royaume-Uni – 2016

Alone (don’t grow up), un film de Thierry Poiraud : Critique

Cette île de « Northern Islands », où l’action prend place, intrigue d’emblée. Alone (le titre commercial de Don’t grow up) est un film en langue anglaise, anglo-anglaise même, pourrait-on dire, avec un accent ultra-british que ne corroborent pourtant pas les paysages rocailleux et désertiques.

Synopsis : Sur une île isolée au large de l’Ecosse, six adolescents se réveillent seuls dans leur pensionnat : surveillants et professeurs ont mystérieusement disparu. D’abord ravis d’être libérés de toutes contraintes, ils finissent par prendre la route, en quête de réponses. Devant eux se dessine progressivement l’apocalypse : infectés par un virus inconnu, les habitants se sont transformés en prédateurs sanguinaires. Désormais, pour survivre, le groupe doit trouver un moyen de quitter l’île. Mais lorsqu’ils découvrent que seuls les plus de 18 ans sont touchés, il est déjà trop tard. La contagion a gagné leurs rangs…

Boyhood

Censé se trouver au large de l’Ecosse, ce décor est en fait planté dans les îles Canaries, du fait sans doute de la nationalité franco-espagnole du film. Alone est un film d’horreur, du genre Zombie, qui commence gentiment comme tous les films d’horreur avec le quotidien banal d’adolescents ordinaires. Les six héros du récit sont de jeunes « difficiles », enfermés dans un centre de rééducation, mais qui pour des raisons qui leur échappent sont ce soir-là livrés à eux-mêmes. La présentation des protagonistes est assez intéressante, prometteuse, même si les acteurs eux-mêmes manquent d’aspérités. Après avoir saccagé le bureau du directeur, et bu ce qu’ils ont pu trouver comme alcool, ils sortent du centre pour découvrir avec horreur que tous les adultes de l’île sont devenus des zombies sanguinaires. Les jeunes n’ont donc d’autre échappatoire que de tenter de fuir l’île avant qu’ils ne soient infestés à leur tour.

Les scènes d’horreur sont assez peu nombreuses, voire anecdotiques, même si les premières d’entre elles sont saisissantes. Mais plus le film progresse, plus le suspense faiblit, et on ne retrouve pas cette atmosphère très caractéristique des films d’horreur espagnols, ni des survivals auxquels le film peut faire penser.

En réalité, le propos de Thierry Poiraud semble axé autour d’une autre thématique, qui est celle de l’initiation, du « coming of age movie » mettant en scène le moment précis du passage de l’âge adolescent à l’âge adulte. Le second titre du film, Don’t grow Up, donne des indications dans ce sens : ne pas grandir pour ne pas mourir, précise le cinéaste dans ses notes d’intention. On y suit ainsi en particulier l’itinéraire de Bastian (Fergus Riordan), un jeune homme taciturne en proie à de cauchemars récurrents et qui cache un lourd secret. Son secret est malheureusement cousu de fil blanc, aussi bien avant qu’après sa révélation. Le film essaie de rendre compte de son cheminement vers l’âge adulte après une enfance traumatique, mais à l’image du reste du film, cette tentative est vaine par manque de robustesse dans la mise en scène : des scènes trop longues et trop monocordes, un montage sans véritable rythme, des acteurs plutôt inconsistants. Un autre personnage, Liam (David McKell) – les personnages féminins, même celui de Pearl (Madeleine Kelly), l’un des principaux protagonistes, sont particulièrement ectoplasmiques dans le film – connaît une caractérisation plus poussée, car le film s’attarde sur sa relation avec son père, mais là encore, le cinéaste n’a pas su, pu ou voulu suffisamment creuser cette piste…

Il s’en est, en fait, fallu de peu pour qu’Alone soit un meilleur film, le terreau étant fertile, d’autant que la photographie de Mathias Boucard, servie par de paysages époustouflants, est très accrocheuse. Le mystère de cette Terra incognita vient encore augmenter la curiosité du spectateur qui scrutera les coins et recoins de cette drôle d’Ecosse…

De fait, si on regarde le film par l’autre bout de la lorgnette, on finira par trouver un intérêt dans le traitement de ces adolescents, des adultes en devenir qui sont donc également pourchassés par les enfants qui ont peur d’eux. Mais cette position intermédiaire et inconfortable entre adultes et enfants aurait pu être traitée de manière plus radicale, plutôt qu’avec ces touches légères (à peine une ou deux scènes dans le film…). De même qu’aurait pu être traitée d’une manière plus intense la question du passage à l’âge adulte : on ne comprend par exemple pas pourquoi, on parle du 18ème anniversaire d’un des personnages, pour après, concentrer peur et paranoïa à l’encontre d’un autre personnage dont on ne savait pas que lui aussi avait ou était en passe d’avoir 18 ans, et donc de devenir potentiellement un zombie. De tels traitements diminuent l’impact du film.

De nombreux autres points de vue ou thématiques sont en germe dans Alone. Ce virus qui épargne les enfants, par exemple, à quels maux cette allégorie fait-elle allusion ? A la fin de l’innocence ? Difficile d’y croire, tant les enfants et les adolescents du film sont déjà très loin de cette innocence, des adolescents déjà rudement ballotés par une vie menée cahin-caha en l’absence des fameux adultes : le film aurait pu trouver là le véritable atout émotionnel du film… Les intentions plutôt louables du réalisateur sont malheureusement trahies par sa mise en scène qui manque d’énergie et de souffle. Hésitant entre le teen-movie arty et le film d’horreur espagnol, Alone se retrouve au milieu du gué sans être véritablement ni l’un ni l’autre, alors qu’il disposait d’un potentiel important.

Après une présentation au PIFF (Paris International Film Festival) en Novembre 2015 où il a reçu l’Œil d’Or du Public, et au festival Hallucinations Collectives de Lyon en Mars dernier, Alone (Don’t grow up) sort en en e-cinema (VOD) le 1er Avril 2016 et en DVD et Blu-Ray le 8 Avril prochain chez Condor Entertainment.

Alone (Don’t grow up) – Bande annonce

Alone (Don’t grow up)  – Fiche technique

Titre original : –

Réalisateur : Thierry Poiraud
Scénario : Marie Garel Weiss
Interprétation : Fergus Riordan (Bastian), Madeleine Kelly (Pearl), McKell David (Liam), Darren Evans (Shawn), Natifa Mai (May), Diego Méndez (Thomas)
Musique : Jesús Díaz, Fletcher Ventura
Photographie : Mathias Boucard
Montage : Stéphane Elmadjian
Producteurs : Ibon Cormenzana, Ignasi Estapé, Jofre Farré, Jérôme Vidal
Maisons de production : Kinorama, Gustav film, See Film Pro
Distribution (France) : Condor Entertainment (Edition Blu-Ray & DVD)
Récompenses : Prix Œil d’Or du Public – PIFF , Novembre 2015
Budget : 2 500 000 EUR
Durée : 81 min.
Genre : Fantastique, Horreur
Date de sortie : 8 avril 2016 (Blu-Ray & DVD)
France, Espagne – 2015

Rencontre avec le réalisateur Hassan Legzouli pour le film Le Veau d’Or

Festival Caravane des Cinémas d’Afrique : La Nuit du Cinéma Marocain

Samedi 2 Avril – 2ème jour

Le concept, qui marche très bien, notamment lors du Festival Lumière chaque année, a ici pour objectif de présenter trois films, trois approches différentes, trois sujets différents. Il y aura le samedi suivant une seconde nuit du cinéma, cette fois consacré à l’Éthiopie.

Le premier film de la soirée est le film de Hassan Legzouli, Le Veau d’Or, sorti en 2014 en France, présenté Hors-Compétition, avec les acteurs Morad Saif, Nader Boussandel, Mohammed Majd. Le réalisateur est d’ailleurs présent, et fait une petite présentation, avec Michel Amarger.

Michel Amarger : Le dernier long-métrage de Hassan remonte à 2004, c’est donc un cinéaste rare mais précieux.

Hassan Legzouli : Si tu le dis…

M.A. : Qu’est-ce qui a présidé cette envie de faire Le Veau d’Or ?

H.L. : J’avais envie de tourner dans ma région. J’ai toujours pensé que ce décor là correspondait aux western-spaghettis de mon adolescence. Quand j’étais gamin au Maroc, je regardais Mon Nom est personne (de Tonino Valerii, ndrl) Le Bon la Brute et le Truand, et j’ai toujours pensé que Sergio Leone aurait pu tourner des westerns dans l’Atlas ou plus au sud, puisqu’ils étaient tournés juste de l’autre côté de la mer Méditerranée à Almeria, J’ai baigné dans ce cinéma-là, j’avais donc envie de faire un film qui soit un hommage, pas vraiment prononcé, à ce cinéma là.

M.A. : On peut dire que c’est un faux western marocain ?

H.L. : On m’a dit que c’était un un western couscous ! (rires)

Après ce bref échange, qui constituait ma foi une bonne introduction, la projection commence. Le veau d’or, c’est la bête que Sami, forcé par son père à revenir au Maroc, et Azdade, son cousin, volent au roi. S’ensuit alors une course-poursuite dans les décors de l’Atlas, où les deux compères tentent de se débarrasser de leur encombrant butin, pour permettre à Sami de retourner en France. Le réalisateur marocain a réalisé dix ans après son premier film Tenja, avec Roschdy Zem et aure Atika, une comédie encore une fois centrée sur le retour, et le rapport au souvenir. C’est d’ailleurs dans ses propres souvenirs que Legzouli puise, affirmant lui-même ses références secrètes aux westerns spaghettis de son enfance. Je suis d’habitude peu enclin à la comédie, mais ici la salle se prêtait plutôt bien au rire. Mais je suis convaincu que derrière des situations enclines à la blague et à la situation cocasse, se cache une peinture plus fine du pays de l’Atlas, ces montagnes du nord du Maghreb, et de ces habitants. Enfin, pas vraiment de ces habitants, puisque, étant comiques, ils sont légèrement caricaturaux, mais bien plus du système de l’époque, sous le règne du roi Hassan II. Même si le film est court, il n’en fallait pas plus, pour raconter une histoire simple et suffisante, sans prétention. Le public a ainsi été réceptif à l’humour du film. Dommage pour lui qu’il ne soit pas en compétition. Toutefois, le réalisateur est bel est bien présent, et revient sur la scène.

Retranscription de la rencontre publique avec le réalisateur Hassan Legzouli et le critique Michel Amarger, à propos du film Le Veau d’Or

M.A. : C’est étonnant de finir le film par de la musique indienne.

H.L. : Ce n’est pas de la musique indienne. C’est un duo entre Serges Teyssot-Gay, le guitariste du groupe Noir Désir, et un luthiste syrien. Ils se sont rencontrés en Syrie, avant que ça ne devienne ce que c’est, et ont fait un bœuf. Ca a donné cet album Interzones, qui m’a accompagné pendant toute l’écriture. C’est un dialogue entre la guitare et le luth, qui me semblait correspondre à l’esprit du film.

M.A. : Vous écoutez beaucoup la musique pour faire les films ?

H.L. : Je ne suis pas musicien mais je suis mélomane. J’en écoute beaucoup et je m’arrête sur une, qui finira systématiquement par devenir la musique du film. Elle lui donne une structure, elle le rythme.

M.A. : C’est important pour vous de consacrer du temps à l’écriture et au scénario ?

H.L. : Pour moi, le scénario est la première mise en scène d’un film. C’est ce que Jean-Claude Carrière appelle la mise en scène de l’écriture. J’ai du mal à m’en séparer parfois, parce que j’ai tendance à vouloir soigner les détails. Je crois que plus le scénario est écrit, plus on est libre sur le tournage, parce qu’on sait qu’il y a un filet derrière. On l’a vérifié pour ce film. On a eu pas mal de soucis et on a eu besoin d’improviser, heureusement que le scénario était là. Quelquefois, je revenais à la séquence, et je faisais ressortir l’esprit de la séquence, que je remettais en scène, et ça c’est mon boulot de metteur en scène et pas de scénariste.

M.A. : Partir tourner dans le Haut Atlas c’est toujours risqué, on n’a pas toujours ce qu’on veut, ni les machineries, ni les accessoires, ni même les autorisations ?

H.L. : Non, on n’a pas toutes les autorisations. Enfin si, on les a eu mais on a été obligé de mentir sur certaines choses… (rires) Le problème c’est qu’ils ont vérifié et ça nous a valu quelques ennuis. Mais c’est ça le Maroc, certains vous ferment des portes et certains vous les ouvrent. Quand j’ai fais ce film, le directeur du CCM Nourredine Sail (directeur du Centre cinématographique du Maroc jusqu’en 2014, ndlr),qui était vraiment quelqu’un de très engagé en cinéma et en politique, nous a permis à moi et d’autres collègues de faire certaines choses.

M.A. : Ce n’était pas un peu sacrilège dès le départ cette histoire de veau royal ?

H.L. : C’est une histoire que je trimballe depuis l’adolescence. J’ai vécu mes dernières années de lycée au Maroc, pas loin de ce ranch qui existe vraiment. C’est un lieu un peu à part dans le paysage marocain, surtout celui du Moyen Atlas, où il y a ce ranch, avec une route qui passe au milieu, 22 kilomètres en ligne droite, et des hectares à perte de vue. Ils avaient entre 5000 et 6000 têtes de bétail, ainsi que des chevaux et des 4×4 pour surveiller. C’était une race importée d’Argentine, croisé avec des vaches marocaines, pour donner cette espèce qui était vouée à l’export. Tout ça appartenait au roi du Maroc. Quand j’étais gamin, quand on prenait le car d’une ville à l’autre, on avait pas le droit de s’y arrêter. C’est un lieu qui était mystérieux, qui a tout du Texas, sauf que c’est en plein cœur du pays berbère. Un jour, en faisant mon premier film, je suis repassé par là. Les animaux sont quasiment en semi-liberté. Tout le monde sait que c’est au roi, donc personne n’y touche, ça va de soi.

Moi je me suis dit « Si on coupe les barbelés, qu’on en prend un dans une bétaillère, et qu’on traverse le Maroc, qu’est-ce qu’il va se passer ? »

M.A. : Pourquoi avoir greffé cette légende du veau d’or dans le village ?

H.L. : C’est d’abord une blague qu’on m’a raconté : un cirque s’installe près d’un village, une bête se sauve du cirque, et un vieux se lève et crie à l’ancien dieu. Ce qu’il faut savoir, c’est que les berbères, avant l’arrivée de l’islam au Maroc au 8e siècle, étaient soit animistes, soit juifs. Il y avait ce mythe de l’ancien dieu qui revient qu’ils associent au veau d’or et à la malédiction. Ici, ce n’est pas la malédiction divine, mais la malédiction gouvernementale, un personnage dit d’ailleurs « l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, il y passe ». Ça fonctionnait comme ça sous Hassan II.

M.A. : Pourquoi avoir choisi la fin de règne d’Hassan II ?

H.L. : On sortait des années de plomb, Hassan II commençait à préparer sa succession, et c’était une période un peu flottante. Je trouvais que pour qu’on rentre dans une période de fable, il fallait une période flottante. Le roi n’est pas encore mort mais on est pas loin de dire « Vive le roi ».

–Questions du public

Public : J’aimerai savoir comment le public marocain l’a reçu.

H.L. : Le public a bien accueilli le film, même si la sortie a été un petit peu bâclée. Bâclée parce qu’il n’y a pas beaucoup de cinémas, mais aussi à cause du sujet. Au Maroc y’a trois sacrés : le roi, la religion et le Sahara. Le film est financé à 50 % par le Maroc donc personne ne nous a rien interdit. Mais en même temps, tout le monde avait peur et ne voulait pas trop s’engager. Par exemple, j’avais demandé à la télévision marocaine des archives de l’enterrement du roi, parce qu’ils étaient en arabe, et parce que le journaliste pleurait. On m’a jamais dit non, mais on me les a jamais donné. (rires)
La réglementation au Maroc fait qu’un film produit par le CCM est obligé de faire l’objet d’un préachat par la télévision. Je leur ai couru après pendant un an, j’ai même déjeuné avec le directeur de la chaîne, il m’a dit de le rappeler. Finalement, je n’ai jamais obtenu un centime de la télé, parce qu’ils auraient été obligés de le diffuser. Tout le monde avait peur parce que je parle du roi d’une manière un peu désacralisée. Par contre, le film parle au public, puisque ce sont des choses qu’on a tous vécues. Dil n’y a aucun problème de ce côté-là. Mais je pense pas que la télévision le diffusera.

Alexandre Léaud : Je vous ai trouvé un peu cruel, mais cruellement drôle, avec les deux personnages de policier à la fin, c’est un peu des personnages fonction dans le sens ou ils auraient pu être libéré de leur mission et passer à autre chose, et en fait comme ils deviennent inutiles pour le récit vous les faites plonger dans le ravin, (rires) alors pourquoi?

H.L. : Je ne suis pas si cruel, je les ai laissés en suspens ! (rires) Si je voulais être cruel, j’aurai montré la voiture qui s’écrase, qui explose et ça aurait été une vengeance. Mais je voulais montrer la fin d’un système, sans le racheter. Je ne veux pas dédouaner ces gens là, qui faisaient partie de tout un appareil. Dans les années 80, le Ministère de l’Intérieur avait mis en place un système qui verrouillait les esprits. Je n’avais aucune sympathie pour cet appareil là. Mais en même temps, je ne voulais pas l’achever. On sort d’un système mais on sait pas où on va rentrer.

Yousra Tarik : Bonsoir. Je veux juste vous dire une chose. Bravo pour le film. Je suis marocaine, je suis fière de vous, j’aime beaucoup le film, bravo bravo bravo. (applaudissements)

M.A. : Je voudrai juste signaler que le film est dédié à Mohammed Majd, qui était un grand acteur. C’est vraiment une star au Maroc. Pourquoi il a accepté de s’embarquer dans ce projet ?

H.L. : Parce que c’est un bon comédien (rires). Il faisait une apparition dans Tedja (le précédent film de Lezgouli, ndlr), mais il n’avait pas un personnage très développé. Pour moi c’est vraiment un très bon comédien, avant d’être une star. C’est un plaisir de travailler avec lui parce qu’il est minimaliste. Vous lui dites deux phrases, pas besoin de faire un discours, il a une sensibilité. En plus, il a une gueule de personnage de western. On pourrait très bien le voir dans Et pour une poignée de dollars, ou dans Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia de Peckinpah. Il a un visage buriné par des creux, et filmer un visage comme ça c’est un plaisir. On prend plaisir à filmer cette gueule de cinéma, surtout dans un format comme ça, dans la lumière marocaine.

M.A. : Il nous faut savoir quand même : vous préférez le café cassé ou la bière brassée ? (Cette question est l’objet d’une blague dans le film, ndlr)

H.L. : Je ne suis pas un bon européen parce que je n’aime pas la bière. Pourtant j’habite dans le nord, j’ai vécu en Belgique. Vous avez là-bas de très bonnes bières, mais je déteste le goût, donc je reste sur le café cassé.

Public : Où est-ce que vous avez déniché le taureau ?

H.L. : Je devais tourner avec une des bêtes du ranch, mais à la dernière minute ils nous ont refusé l’autorisation. Ils nous ont même interdit d’avoir des images du ranch sous peine de poursuites. On a donc sillonné le Maroc et on a trouvé cette bêe du coté de Marrakech. Mais je dois vous avouer une chose, quitte à gâcher votre plaisir. Je voulais tourner avec un taureau, mais sous 40 degrés, pour peu qu’il charge, vous avez toute l’équipe en catastrophe. (rires) On a testé ce taureau là, qui était très sage. Mais il n’avait pas de cornes, donc les cornes qu’il a sont des fausses. On lui monte le matin et on lui démonte le soir.

Rires et applaudissements retentissent, et les deux invités nous invitent à quitter la salle, et de faire une pause avant le film suivant. Malheureusement, la nuit s’arrête ici pour moi, à cause des bus trop peu nombreux. Que les autres spectateurs se réjouissent ! Le second film de la soirée est ainsi Fièvres, de Hicham Ayouch. Le film a gagné l’Etalon d’Or du FESPACO 2015, et raconte l’histoire de Benjamin, qui décide à 13 ans d’aller vivre chez son père qu’il ne connaît pas. Karim, son père, habite toujours chez ses parents et se laisse porter par la vie. Il se retrouve démuni face à cet adolescent insolent et impulsif qui va violemment bouleverser leur vie, dans ce quartier aux multiples visages. La séance était accompagné d’une rencontre avec l’acteur du film Slimane Dazi. Il n’était étrangement pas en compétition officielle.

Dernier film et pas des moindres, puisqu’il s’agit de Much Loved de Nabil Ayouch. Si vous ne l’avez pas vu, vous en avez certainement entendu parler à propos des malheureux incidents survenus autour du film. En compétition, le film repasse à plusieurs reprises au cours du festival. Ayant décroché déjà de nombreuses nominations, il me semble quelque peu dans les favoris, mais j’attends de découvrir le reste de la compétition pour en avoir le coeur net. Le réalisateur n’était pas présent cette fois-ci, mais nous l’avions rencontré lors de son passage à Dijon.

Epilogue : Pas de films prévus pour ma part du dimanche 2 au jeudi 7, où je retournerai au Ciné-Mourguet. je voulais aller voir un film en compétition intitulé L’Oeil du Cyclone du burkinabé Sakou Traoré, et en présence de l’actrice Maïmouna N’Diaye. Le film, qui a remporté l’Etalon de Bronze au FESPACO 2015, avait captivé mon attention avec sa bande-annonce, mais des imprévus de dernière minute m’empêchent d’y aller. Ma frustration est énorme, mais je me rattraperai. Je ne verrais sans doute jamais le film.

Rencontre avec Laëtitia Eïdo et Mehla Mammeri-Bossard pour le film Fadhma N’Soumer de Belkacem Hadjadj

Festival Caravane des Cinémas d’Afrique : La compétition commence vraiment

Après une soirée d’ouverture un peu décevante (heureusement rattrapé par la présence de l’actrice Yousra Tarik), nous embarquons pour le premier vrai jour de festival de la Caravane des Cinémas d’Afrique.

Samedi 2 Avril – 2ème jour

Comme je l’ai dis, Caravane ce n’est pas que du cinéma. C’est plus largement l’occasion de mettre en avant la culture africaine par tous les moyens possibles. C’est comme ça qu’ait venue l’idée le Bivouac Littéraire, où les livres sont à l’honneur, et où plusieurs auteurs viendront tout au long de la semaine. Enfin, s’ouvrait ce samedi la grande exposition « Gèlèdè, du divin au quotidien », par le collectionneur Jean-Yves Augel, a qui cette exposition doit beaucoup. Je n’ai toujours pas eu le temps d’y aller. Aujourd’hui, je viens pour deux films seulement. Un peu en retard, car il y a moins de bus le week-end. Heureusement, j’arrive à temps pour le début de la projection.

Le premier, c’est Fadhma N’Soumer, un film algérien de Belkacem Hadjadj, avec Laëtitia Eïdo et Assaad Bouab.

Récompensé de l’Etalon d’Argent au FESPACO 2015, il réhabilite la figure de Lalla Fadhma, résistante kabyle au moment de la colonisation de l’Algérie par les Français au 19ème siècle. On a là un film à plus gros budget que le film d’ouverture, et cela se voit, dans les décors, les costumes, les figurants, et les scènes de bataille, nombreuses et bien faites. Toutefois, le film ne cherche pas à ressembler bêtement à un film de guerre occidental. Même s’il s’en approche, il garde un ton et un regard différent de ce que l’on a l’habitude de voir en France, et c’est plutôt plaisant. Pour ce film (et pour tous ceux du festival), le danger est de faire une œuvre qui cherche à convenir à l’Occident. C’est ce que pointent certains critiques sur le net, l’effacement de caractéristiques arabo-musulmanes pour mieux se vendre à l’international, ce que malheureusement je ne peux juger. Le film est tout de même intéressant, notamment dans son rapport à l’oralité et à l’histoire. Le personnage de Lalla Fadhma, même s’il est avéré qu’elle ait existé, est entouré de mystère, que le film cherche à combler. Pour ne pas perdre cet ancrage dans le conte, Hadjadj place à plusieurs reprises le personnages d’un poète, chantant le film en introduction. Il va même jusqu’à raconter une scène de bataille que l’on ne voit pas, mais qu’on entend. C’est à ce moment là que l’imaginaire reprend ses droits. Si certains acteurs en font un peu trop, ce n’est pas le cas de la protagoniste principale, la franco-libanaise Laëtitia Eïdo (que certains connaissent peut-être pour son rôle d’Eshana dans Hero Corp…), dans une intensité rare, à la juste mesure de son personnage. Elle nous a fait le plaisir d’être présente, accompagnée de l’actrice Mehla Mammeri-Bossard qui interprète Ninouche, et du critique Michel Amarger.

Retranscription de la rencontre publique avec les actrices Laëtitia Eïdo et Mehla Mammeri-Bossard, à propos du film Fadhma N’Soumer de Belkacem Hadjadj, animée par le critique Michel Amarger

Michel Amarger : Quand vous travaillez sur un rôle, vous cherchez à en savoir plus sur le personnage. Qu’est-ce que vous avez découvert ?

Laëtitia Eïdo : C’est compliqué parce qu’il n’y a pas réellement d’images, si ce n’est beaucoup de peintures sur les murs, en Kabylie. Autant il y a des algériens non-kabyles qui n’ont jamais entendu parler d’elle, autant c’est vraiment une figure très forte pour les kabyles. Elle est dans les livres d’histoires, les manuels scolaires, mais il n’y a pas de détails très précis. Le film a été vérifié par de nombreux historiens, donc il n’y a pas d’erreurs historiques.
J’ai bien sûr lu des choses sur elle, mais je fais beaucoup confiance au scénario, et je me suis plutôt concentré sur le scénario que sur le reste, puisqu’on n’est pas sûr de son histoire, à part ce qui a été validé. J’ai également travaillé mon kabyle pendant un an et demie pour arriver à ce résultat. On a même dû post-synchronisé certaines phrases que j’avais raté au moment du tournage. Ca a été très dur mais je suis très contente d’y être arrivé, puisque des linguistes m’ont dit qu’ils avaient mis ma tête à prix (rire) mais qu’en fait ils venaient me féliciter. Au final, j’ai l’air d’avoir un accent de l’est de l’Algérie, mais ils me comprennent.

M.A. : Belkacem Hadjaj a du lutter pour faire accepter une non-kabyle dans le rôle.

L.K. : Hadjadj a cherché pendant six mois une actrice en Kabylie. Les Kabyles ont été mécontents, mais il y a un imaginaire autour du personnage, sur les peintures, qui me ressemble vraiment, alors que ce n’est pas le cas sur les photos.

Mehla Mammeri-Bossard : Quand j’ai vu Laëtitia pour la casting, je me suis dit tout de suite que c’était elle.

L.K. : Il a fallu ensuite résoudre le problème de la langue. A l’époque j’étais assez têtue pour le faire, je me suis dit que j’y arriverai.

M.A. : Mehla, votre personnage est complémentaire de celui de Laëtitia dans le film.

M.M-B. : Mon personnage est un peu le Jiminy Cricket de Lella Fadhma. C’est un personnage bienveillant et maternel, qui est là pour la réconforter mais aussi la préserver.

M.A. : Vous qui connaissez la culture kabyle, avez-vous senti des écarts ?

M.M-B. : Oui bien sûr. A l’époque un mariage forcé, ça ne se refusait pas ! (rires). La tresse qu’elle coupe est un geste très fort. Les femmes n’avaient pas leur liberté. C’est un personnage qui parle à la fois pour les femmes, pour la liberté, et c’est pour ça qu’il est fort. C’est assez audacieux de sortir un film comme ça aujourd’hui, mais l’accueil a été très bon.

M.A. : Qu’est ce qui vous a guidé pour jouer ce rôle avec cette prestance-là ?

L.K. : Avec mon coach, on a défini deux mots : elle sait. Elle sait qu’elle va perdre la bataille, mais elle y va. Elle sait qu’elle est en train d’enfreindre la loi, mais elle le fait. Elle est guidée par cette espèce de souffle, c’est pour ça qu’on la comparait a Jeanne d’Arc. Elle a un message, elle se sent investie d’une mission. Même quand elle va à la mort, elle guide les siens, pour l’honneur et parce qu’elle ne se rendra pas. Elle ne se marie pas non plus, c’est une manière de ne pas se rendre. En tout cas, je l’ai joué comme ça.

M.A. : Votre personnage passe beaucoup par l’intensité de votre regard, comment avez-vous travaillé ?

L.K. : Je ne travaille pas.

M.M-B. : Elle est.

L.K. : C’est le principe d’être juste quand on est et pas quand on fait, et ce film a été un pur bonheur. Ce rôle d’insoumise me tenait tellement à cœur, je me laissais traverser par cette chose en elle, sauf qu’elle était brimée pour de vrai.

M.A. : Il n’y a rien qui vous ait brimé pendant le tournage ?

L.K. : C’était des conditions très difficiles, il faisait froid et chaud. On avait l’armée qui nous encadrait, mais plus c’était difficile et plus on avait envie de le faire.

Malheureusement, il ne pouvait pas y avoir d’échanges avec le public, car la séance d’après devait démarrer. Je ne voulais pas la rater, alors je me suis dépêché de sortir et de re-rentrer dans la salle, en étant au passage passé au guichet, pour assister au démarrage de l’un des événements de ce festival : la Nuit du Cinéma Marocain.

 

Truth: le prix de la vérité, un film de James Vanderbilt : Critique

Même si le scandale qu’a fait l’affaire du reportage intitulé « Bush-Guard » en 2004 n’a pas eu autant d’écho en France qu’il a pu en avoir aux Etats-Unis, ce qu’il révèle de la difficulté d’exercer le métier de journaliste à l’heure du tout numérique est malheureusement à présent quelque chose d‘universel. C’est à partir du livre-témoignage « Truth and Duty : The Press, The President and the Privilege of Power » écrit par la principale intéressée, Mary Mapes, que James Vanderbilt a découvert la face cachée de cette polémique et s’est empressé d’en acheter les droits.

Synopsis : Le 8 septembre 2004, 60 minutes, l’émission d’investigation phare de la CBS, diffuse un reportage remettant en question l’engagement militaire du Président et candidat à sa réélection, George W. Bush durant la guerre du Viêt-Nam. Dès le lendemain, la blogosphère du parti Républicain commence à accuser avec acharnement les preuves d’avoir été falsifiés à des fins politiques, allant jusqu’à mettre en péril les carrières pourtant prestigieuses de la productrice et du présentateur à l’origine du scoop.

Les dernières heures du journalisme indépendant

Même si son nom est associé à l’écriture de films peu glorieux (Bienvenue dans la jungle et les deux Amazing Spider-man), celui-ci se décrit comme passionné par le métier de journaliste, ce qui l’a notamment poussé à produire Zodiac de David Fincher en 2007, dont il a ici reproduit l’excellent travail de documentationTruth est ainsi son premier film en tant que réalisateur, à l’occasion duquel il a réussi à réunir Cate Blanchett et Robert Redford, sans conteste l’un des duos les plus charismatiques que le cinéma américain pouvait nous offrir. Dans les rôles respectifs du présentateur vedette Dan Rather et de sa productrice Mary Mapes, les deux interprètes livrent chacun une des meilleures prestations de leur filmographie, ce qui n’est pas peu dire.

Quelques mois à peine après Spotlight, la question du journalisme a décidemment le vent en poupe dans le cinéma indépendant américain. Là où le film de Thomas McCarthy rendait hommage à l’abnégation que pouvaient avoir des reporters pour dévoiler une affaire, celui-ci rappelle l’indépendance vis-à-vis du pouvoir qu’ils se doivent d’honorer pour rester intègres envers leur audience. Le film interroge de plus sur un problème d’autant plus moderne et universel, puisqu’il s’agit des difficultés de faire encore ce métier à l’heure où le grand public préfère se référer à Internet, et aux amateurs qui y officient, qu’aux professionnels travaillant pour les grands médias. La théorie du complot à laquelle adhère massivement la jeunesse de notre pays en est le plus alarmant des exemples. Le long-métrage de Vanderbilt emprunte -tout comme Spotlight avant lui- la sobriété de sa mise en scène aux classiques du film de journalisme. La présence de Redford est d’ailleurs un clin d’œil évident aux Hommes du Président de Pakula, qui reste la référence incontournable en la matière. En termes de narration, la démonstration se construit selon un schéma des plus classiques : le premier tiers nous fait suivre l’enquête de l’équipe de 60 Minutes, en respectant à la lettre les codes du genre, jusqu’à la diffusion du reportage ; le second tiers est consacré à la tentative de l’équipe de défendre le bien-fondé de son travail face aux accusations dont elle est victime ; et le dernier tiers se concentre sur les conséquences tant professionnelles que personnelles de ce revers sur ces journalistes. Ainsi, le classicisme, un peu pompeux, et la complexité de l’investigation avec lequel commence le film, rendue d’autant plus pesante qu’elle concerne une affaire qui a peu de chance de passionner les spectateurs français, donne le pas à un enjeu bien plus important que la validité ou non des engagements militaires de George W. Bush, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que d’une menace envers le Premier Amendement, censé garantir aux citoyens américains leur liberté d’expression.

Toute l’intelligence du scénario, qui aurait pu tomber dans le piège du film à charge, est de ne pas prendre parti quant à la véracité ou non des documents accablant l’ancien président. Ici, la finalité n’est ni de défendre ni de dresser un portrait négatif de Bush mais uniquement de révéler les difficultés de faire entendre un avis dissonant sans subir l’ire de réseaux sociaux acquis à une cause commune. Et, même si son académisme et le ton très solennel que lui confère la composition de Brian Tyler, continuera à se faire sentir jusqu’au bout (et en particulier dans certains passages, tels que celui de la diffusion du reportage que l’on voit être observé religieusement par le public), plus le film avance et plus les passages remarquables se multiplient. Le coup de gueule du journaliste Mike Smith (Topher Grace) et la fronde de Mary Mapes face à la commission d’enquête sont certainement les scènes les plus marquantes dans la force de ce qu’elles disent de l’Amérique moderne et de l’ingérence que se permettait le gouvernement Bush dans le droit à l’information en particulier. Le talent des acteurs n’y est évidemment pas pour rien. La puissance que le casting insuffle au film, de l’ébullition des salles de rédaction jusqu’aux sphères familiales, est, ce qui permet à la reconstitution de cette polémique d’être accompagnée d’un drame humain poignant.

Grâce à une immersion extrêmement bien détaillée dans les coulisses d’un contre-pouvoir malmené, Truth rappelle, à ceux qui l’auraient oublié, à quel point la liberté de la presse est une condition sinéquanone à la démocratie. Merveilleusement interprété et réalisé avec un regard plein d’admiration envers ses personnages, le film n’hésite pas à faire de ces journalistes les véritables héros d’une Amérique conservatrice qui semble n’être jamais vraiment sorti du temps du maccarthysme.

Truth : Le prix de la vérité – Bande-annonce

Truth : Le prix de la vérité – Fiche technique

Titre original : Truth
Réalisation : James Vanderbilt
Scénario : James Vanderbilt d’après le roman de Mary Mapes
Interprétation : Cate Blanchett (Mary Mapes), Robert Redford (Dan Rather), Topher Grace (Mike Smith), Elisabeth Moss (Lucy Scott), Dennis Quaid (Colonel Roger Charles), Bruce Greenwood (Andrew Heyward)…
Image : Mandy Walker
Montage : Richard Francis-Bruce
Musique : Brian Tyler
Directeur artistique : Fiona Donovan
Décors : Glen W. Johnson
Costumes : Amanda Neale
Production : Brad Fischer, Doug Mankoff, Brett Ratner, William Sherak, Andrew Spaulding et James Vanderbilt
Société de production : RatPac-Dune Entertainment, Echo Lake Entertainment, Blue Lake Media Fund, Mythology Entertainment et Dirty Films
Distribution : Warner Bros.
Festivals et récompenses: Sélection aux festivals de Toronto, Londres, Rome et de Palm Beach où Cate Blanchett a reçu le Prix de la meilleure actrice.
Budget : 9.6 millions de dollars
Durée : 125 minutes
Genre : Drame, thriller
Date de sortie : 6 avril 2016

Etats-Unis – 2015

Caravane des Cinémas d’Afrique : Rencontre avec Yousra Tarik

Yousra Tarik : « J’aime beaucoup le dilemne »

A l’occasion de la Soirée d’Ouverture de la 14ème édition du festival Caravane des Cinémas d’Afrique, nous avons pu voir le film marocain L’Echarpe rouge de Mohammed Lyounsi. Si lui n’était pas présent, c’est l’actrice Yousra Tarik qui est venu répondre à nos questions après la projection du film, en compagnie du critique Michel Amarger – et d’un traducteur débauché au dernier moment, un peu intrusif mais gentil et instructif.
Bien que le film ne soit sûrement jamais visible en France, cette rencontre avec la pétillante Yousra Tarik fût vraiment un bon moment, où l’on en apprend beaucoup sur le cinéma marocain.

Retranscription de la rencontre publique avec l’actrice Yousra Tarik et le critique Michel Amarger, à propos du film L’Echarpe Rouge de Mohammed Lyounsi

Vendredi 1er avril 2016, séance de 19h.

(Yousra Tarik parlant un français balbutiant mais compréhensible, j’ai repris ses paroles afin de fluidifier le tout.)

Michel Amarger : Pourquoi avoir situé ce film dans le passé ?

Yousra Tarik : Le film parle d’une époque ancienne. Il est basé sur trois thématiques. La première, c’est l’histoire et la mémoire commune entre l’Algérie et le Maroc, un peuple qui a beaucoup de choses en commun, la culture, la langue, l’esprit. La seconde, c’est les droits de l’homme. Dans le film, on a une famille séparée, une femme qui a beaucoup souffert. La troisième, c’est le rôle des femmes du Maghreb dans notre histoire, dans notre culture.

M.A. : Est-ce que c’est un film qui a été difficile à produire ?

Y.T. : Bien sur, oui. Le film parle d’un moment de la guerre. C’est très difficile de produire un film sur la guerre, surtout au Maroc où nous n’avons pas de producteurs indépendant, et où nous n’avons pas de ressources pour rester indépendant, sauf le CCM, le Centre Cinématographique Marocain. Il y a aussi, je pense, une question de mentalité. Les marocains n’ont pas l’esprit d’aventure suffisant pour investir dans le cinéma.

M.A : Mohammed Lyounsi a manifesté à travers ce film son engagement pour le sujet puisqu’il est à la fois réalisateur, scénariste, monteur et producteur.

Y.T. : Oui. Malheureusement, oui. (rires du public) Je dis malheureusement car Mohammed Lyounsi a écrit le scénario, et l’a présenté au CCM avec un autre producteur, mais le ce-dernier a refusé de le faire. Lyounsi a donc du produire son film. Le premier objectif, c’est de faire passer un message. Le message que l’amour entre les peuples ont besoin de casser les frontières psychiques et dans nos coeurs pour un monde qui soit la propriété de tout le monde.

M.A. : On parle beaucoup en Europe des frontières. Qu’est ce qui lui a donné envie de traiter ce sujet ?

Y.T. : Premièrement parce que Mohammed est marocain, et l’artiste reflète son histoire et sa culture. Deuxièmement, il a un style de travail, il veut travailler sur les sujet qui traitent de notre culture maghrebine et du grand Maghreb. C’est un sujet humain, un sujet de l’actualité.

M.A. : Pour toutes ces raisons, il s’est engagé physiquement et financièrement a faire le film.

Y.T. : Psychiquement aussi… (rires)

M.A. : Comment vous êtes vous retrouvé à tourner dans ce film dans un des rôles essentiels ?

Y.T. : Mohammed m’a vue dans mon deuxième long-métrage, Adios Carmen (de Mohamed Amin Benamraoui, ndlr), et qui traitait de la colonisation espagnole dans le nord du Maroc. Je suis une femme marocaine berbère. Il a aimé comment je jouais dans le film et il m’a choisi pour ça. Je pense.

M.A. : Dans ce film, vous jouiez une mère, et ça l’a séduit ?

Y.T. : Je ne sais pas pourquoi, dans les films dans lesquels je joue, les réalisateurs me donnent le rôle d’une femme battue, rejetée. C’est pour ça que Mohammed m’a choisie pour jouer dans le film, et bien sur, avant le mariage. (rires)

M.A. : C’est vrai que dans Adios Carmen vous étiez beaucoup battue.

Y.T. : Mon personnage est une femme rifaine, qui est confronté à la mentalité machiste et en même temps, la culture rifaine est pétrie de résistance.

Intervention du traducteur : Le Rif, au nord du Maroc, a été marqué par la résistance de Abdelkrim El Khattabi, qui était un résistant de valeur, qui est étudié dans d’autres mouvements révolutionnaires. Il se basait sur la guérilla, seul, avec des moyens dérisoires il a pu faire à la colonisation française et espagnole.

Y.T. : Ce qui est important dans Adios Carmen, c’est qu’il reflète l’implication de la cohabitation entre les espagnols et les rifains. Il ne montre pas les conséquences de la colonisation mais plutôt comment les espagnols et les rifains peuvent cohabiter

M.A. : Mais dans L’Echarpe Rouge, c’est un autre rôle qu’on vous offre, vous n’êtes ni battue, ni soumise, c’est un rôle très contrasté. Comment il vous l’a proposé ?

Y.T. : Je suis journaliste sur la chaîne de télévision Tamazight, et je travaillais pendant quatre ans en tant que chef de rubrique sur une émission qui parle de la femme au Maghreb, sur l’égalité, sur les droits des femmes, sur pourquoi la pauvreté du grand maghreb est féminine. Donc j’ai une petite expérience, je connais la mentalité des femmes marocains et algérienne. J’aime ce rôle parce qu’il reflète l’image et la mentalité de cette femme courageuse, ambitieuse, et cette femme qui a une mentalité de la résistance, même encore maintenant.

M.A. : C’est une femme délaissé par son mari, qui a choisi de se prostituer comment vous avez abordé ces deux côtés contradictoires mais complémentaires de l’image de la femme ?

Y.T. : Ma personnalité fait que j’aime beaucoup le dilemme. J’aime particulièrement ce rôle parce que c’est une femme marocaine, qui a envie d’être fidèle mais qui ne peut pas

M.A. : Mais comment vous jouez cette femme a la fois pudique, qui a le voile et se fait conduire en voiture, et a la fois cette prostituée qui a un rôle très intense a la fin du film ?

Y.T. : Je crois que le réalisateur veut dire que la femme est toujours victime de la guerre et des contradictions et les luttes qui existent. C’est cette pauvre femme -je dis pauvre, mais je n’aime pas la victimisation – qui est, pendant la Guerre de Sable en 1963, victime de cette guerre, et ce sont encore aujourd’hui les femmes qui en souffrent le plus.

–Questions du public

Public : Ou a été tourné le film ?

Y.T. : Mohammed voulait tourner en Algérie et au Maroc, mais il n’a pas eu la possibilité de tourner en Algérie. Donc il tourne près de la frontière, dans les villes de Oujda, Taza et Jerada.

Intervention du traducteur : Il faut dire que c’est une région qui a connu un développement culturel très important malgré des conditions très difficiles.

M.A. : On peut pas très bien concevoir aujourd’hui qu’un film comme ça puisse être tourné en Algérie et au Maroc. Si il a l’aval du CCM, il n’aura pas l’aval du CNCA, à cause des frontières géographiques et politiques.

Public : Qu’est-ce qui est arrivé pour que certains sous titrages soit très fugaces ? (En effet, certains sous-titres sont manquants ou trop rapides. ndlr)

Y.T. : Je ne sais pas, j’ai été surprise, d’autant que j’essaie de lire en français maintenant, mais c’était très bref. Je suis désolée…

M.A. : Je pense que le film produit au Maroc a été sous-titré dans les laboratoires marocains. Ils sont experts pour l’image, un petit peu moins pour le son et, pour les sous titres, c’est un peu moins ça.

Intervention du traducteur : Il faut aussi rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, le nombre de films marocains se comptait sur les doigts de la main, c’est un cinéma très jeune.

Y.T. : On dit un cinéma vierge. (rires du public)

M.A. : Pas tout à fait puisqu’il y a eu de beaux précurseurs quand même. Mais c’est un film fait au Maroc, donc tout est fait sur place, avec les moyens du bord.

Public : J’ai beaucoup aimé le film, mais je le trouve très manichéen, avec d’un coté les bons et de l’autre les mauvais, comme l’homosexuel qui accompagne le chef du village. Une explication ?

Y.T. : Nous sommes en pleine ouverture, donc l’homosexualité n’est pas une chose mauvaise. J’ai des amis homosexuels que je respecte et que j’aime beaucoup. D’un autre coté, je comprends un peu votre impression de manichéisme, entre d’un coté les marocains et de l’autre les algériens. Mais il y a Belkhader, algérien, qui veille sur la famille de son ami. Il y a Louisa, femme algérienne, qui est fidèle a son mari, et qui souffre beaucoup. Beaucoup on remarqué qu’elle se masturbait pour rester fidèle à son mari parti depuis plusieurs années. Au contraire, mon personnage de femme marocaine prostituée l’est pour de bonnes raisons. Cette séparation du bien et du mal n’existe pas dans le film, si on va plus loin que les apparences. Il y a une réalité vraiment complexe. Le film n’est pas si manichéen que ça. Je veux rajouter aussi que chaque personnage a sa vérité.

Alexandre Léaud : Bonsoir. Je ne suis pas d’accord avec le mot manichéen pour parler des méchants, par contre je les trouve effectivement caricaturaux. Est-ce que le réalisateur s’est inspiré d’autres personnages du cinéma ou du théâtre, et ou plus largement s’inspire-t-il d’autres films ?

Y.T. : Malheureusement, Mohammed vous aurait mieux répondu que moi. A mon avis, chaque réalisateur s’inspire d’autres réalisateurs. Ce qui est important pour lui, c’est qu’il développe son propre style.

M.A. : C’est vrai qu’il y a des personnages un peu typés, surtout ceux de second plan, mais cela fait partie d’une certaine tradition de cinéma marocain. Les films que vous verrez demain a la nuit du cinéma marocain sont différents, dans des espaces et des styles differents (et à la production differente, souligne Yousra). Il y a une manière de typer certains personnages, joués par des acteurs connus, qui sont en fait des reférences à leurs autres rôles, notamment Mohammed Bastaoui, très connu au Maroc, mais aussi d’autres personnages peut-être un peu typé mais qui sont reconnus.

« Je suis fier d’avoir joué une prostituée, cette femme porte un message. »

Public : On parle beaucoup de l’aspect réaliste. Un homme qui est éloigné de sa femme, qui essaie de revenir vers elle, non pas sur la mer mais sur la terre, sa femme doit repousser un prétendant, est-ce qu’il a pensé à Ulysse ?

Y.T. : Abdullah, c’est pas Sisyphe. (rires) Je ne sais pas s’il a pensé à la mythologie mais c’est une bonne remarque.

M.A. : Je crois qu’il est très sensible a la mythologie, pour avoir parlé avec lui.

Public : J’aurai savoir comment le peuple et même le gouvernement marocain a reçu le film ?

Y.T. : Le film a été reconnu dans les festivals au Maroc. Malheureusment il n’y a pas beaucoup de salles de cinéma. Les festivals ne touchent pas la majorité des citoyens. Le film il a été reconnu dans tout les festivals du Maroc, mais le public n’y a pas accès.

Public : J’ai été très surpris par la présence de l’armée. On a l’impression qu’il y a des militaires un peu partout, mais c’est étonnant que même le gouvernement marocain ait laissé sortir ce film.

Y.T. : Il y a beaucoup de changements et d’évolution, on peut dire plus de choses. C’était impossible il y a 10 ans.

M.A. : Il y a des actrices du film Much Loved (de Nabil Ayouch, en compétition officielle, ndlr) qui ont été agressées pour avoir joué des prostituées. Vous en jouez une aussi dans le film. Tout dépend de la manière dont la prostituée est montrée, et vous n’avez pas été agressée ?

Y.T. : Non. Je suis fier d’avoir joué une prostituée, parce que cette femme porte un message. La prostitution n’est pas un choix, c’est une manière de survivre.

M.A. : Pour finir, avez-vous un bon souvenir de ce tournage avec celui qui est devenu votre mari ? Un bon feeling ?

Y.T. : Yes, I feel good. (Rires)

Remerciements et applaudissements.

(Merci au Ciné-Mourguet de nous avoir permis d’utiliser leurs photos.)