Loin de la foule déchaînée, un film de Thomas Vinterberg: Critique

Le réalisateur danois revient ici avec son huitième long métrage, reprenant le titre de l’œuvre qu’il adapte : Loin de la foule déchaînée, signé Thomas Hardy, paru en 1874. 17 ans après Festen, 3 après La Chasse, Thomas Vinterberg s’attaque à un gros morceau de littérature anglaise, où il est surtout question d’amour et de désamour.

Synopsis: Bathsheba Everdeene doit diriger la ferme léguée par son oncle. Femme belle et libre, elle veut s’assumer seule et sans mari, ce qui n’est pas au goût de tous à commencer par ses ouvriers. Bathsheba ne se mariera qu’une fois amoureuse.

Loin de la foule déchaînée, du spectacle enchanté aussi.

L’intrigue est simple, une jeune fille, séduisante mais indépendante rencontre trois hommes, d’âge et de statures différents, chacun charmants à leur manière mais tous soumis par le même désir de posséder la belle. Nous ne sommes donc pas dans un triangle amoureux, mais bel et bien dans un carré sentimental, quelque peu décevant il faut le dire. Le camp masculin est fort bien représenté (et incarné) puisque l’on y retrouve le Belge Matthias Schoenaerts en fort et loyal berger ; ainsi que les britanniques Michael Sheen et Tom Sturridge, campant respectivement le riche et généreux fermier, ainsi que l’élégant et fougueux soldat. A l’opposé, pierre angulaire du film et tombeuse de ces messieurs, l’anglaise Carey Mulligan, qui lorsqu’elle ne caresse pas des agneaux et des grains de blé, tire encore une fois son épingle du jeu (ou de la botte de foin…). Après Une éducation (Lone Scherfig) et Drive (Nicolas Winding Refn), l’actrice retrouve de nouveau un cinéaste Danois pour un résultat final agréable certes, mais peu captivant.

On peut imaginer que le support original était long, très long même, tant la narration imposée par Vinterberg semble précipiter le récit, par le biais de très courts chapitres qui se succèdent indéfiniment. Présentes uniquement pour nous apporter les informations concernant les personnages, ces scènes qui saccadent le film ne font absolument pas vivre ces individus, rendant leurs interactions artificielles parfois même peu compréhensibles. Le réalisateur présume trop souvent que l’histoire parle d’elle-même, on peut l’entendre d’un certain point, tant les dialogues sont parfois naïfs, frôlant dangereusement le cliché ; mais en distribuant les ellipses et les sous entendus le film s’effrite tout du long de ses deux heures. Et peut être encore plus dommageable: le manque patent de consistance dans cette triple histoire d’amour, entre faux suspens et vraies longueurs, rares sont les scènes véritablement romanesques qui pourrait insuffler un peu d’âme et de caractère.

Malgré cela, le film n’est pas en soi pénible. Son premier atout, Carey Mulligan évidemment, convaincante et rayonnante en riche fermière héritière, prête à renoncer à l’amour pour conserver son indépendance. On le sait depuis Inside Llewyn Davis, la britannique sait chanter, et elle nous gratifie une nouvelle fois de sa voix, en poussant la chansonnette autours d’un banquet de paysans. Il faut également rendre hommage à la bande originale, qui inévitablement joue un peu trop souvent du violon, mais qui à le mérite d’enjoliver cette fresque romantique. Tout comme la photographie qui est un des points forts sur ce long métrage, cet écrin naturaliste, un soupçon féérique, qui le drape d’une réelle beauté visuelle. Ce n’est pas sans rappeler le travail effectué sur « les extérieurs » de Mr Turner de Mike Leigh, sorti il y a quelque mois : ces mêmes paysages baignés de lumière, décors pittoresques d’une l’Angleterre victorienne.

Cette campagne, immense jardin plus ou moins domestiqué, est finement captée, tout en lumière, tout en plan large, où la paysannerie musculaire s’active. Dans ce cadre ultra réaliste, le cinéaste s’amuse avec certains codes du conte, un bal distingué, une rencontre dans les bois, une courte chevauchée… Quelques envolés ; trop rares pour véritablement conférer ce souffle exaltant, déchirant que l’on peut être en droit d’attendre de ce genre de film. Plaisant, c’est peut être le mot qui reviendra le plus, si ce film n’imprime rien dans notre esprit, rien sur notre rétine, c’est qu’il ne nous emporte pas, trop sage. Mais il ne nous laisse pas pour autant à quai, l’alchimie Schoenaerts/ Mulligan fonctionne, et cette course à l’amour intrigue, véritable curiosité sociale pour l’époque que ce relaie effectué par la belle fermière entre ses différents prétendants. Mais ce jonglage amoureux, plus qu’un tour de force féministe, traduit bel et bien une peur de l’engagement au profit d’une autonomie sacrée, quitte à se convaincre d’une factice étanchéité à l’amour. Cette obstination déraisonné à ne pas voir ce qu’elle ressent n’est peut être que le fruit d’une incertitude, qui ronge ses aspirations matrimoniales, et conforte ses « velléités indépendantistes ». Après tout il n’y a que des preuves d’amour, elle attendra donc, mais les autres en feront ils autant ?

Loin de la foule déchaînée: bande-annonce

Fiche technique: Loin de la foule déchaînée

Titre original: Far From the Madding Crowd
Sortie: 3 juin 2015
Nationalité: Danois, Américain, Britannique
Réalisation: Thomas Vinterberg
Scénario: David Nicholls (D’après loin de la foule déchainée, Tom Hardy)
Interprétation: Carey Mulligan/ Matthias Schnoenaerts/ Micheal Sheen/ Tom Sturridge/ Juno Temple
Distribution: Fox Searchlight Pictures (USA)
Musique: Craig Armstrong
Photographie: Charlotte Bruus Christensen
Montage: Claire Simpson
Production: Andrew McDonald
Société de Production: DNA Films et Fox Searchlight Pictures
Genre: Romance/ Histoire
Durée: 119 minutes

 

 

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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