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TCM Cinéma Programme: Duel, un film de Steven Spielberg: critique

Duel, un film disponible sur TCM Cinéma dès le samedi 30 avril 2016 dans le cycle « Culte »

Synopsis : David Mann est un modeste employé de commerce au volant de sa petite voiture, une Plymouth Valiant rouge qui, sur une route traversant le désert californien, franchit une ligne jaune pour doubler un impressionnant camion-citerne. Va alors commencer un petit jeu de queues-de-poisson de plus en plus violents et qui vire rapidement à une course-poursuite effrénée dont l’issue ne peut être que mortelle.

La loi du plus fort

Quand Universal demande au tout jeune Steven Spielberg, âgé alors de 23 ans, n’ayant alors à son actif que la réalisation de quelques épisodes de la série fantastique Night Gallery, de mettre en boite un téléfilm destiné à la chaine ABC, ils sont loin d’imaginer que le voyage cauchemardesque que va vivre David Mann va également marquer le début de l’une des carrières les plus prolifiques d’Hollywood. Adapté d’une nouvelle (publiée dans Playboy Magazine, pour l’anecdote) de Richard Matheson –déjà scénariste de L’homme qui rétrécit (Jack Arnold,1957) et de plusieurs épisodes de la série La Quatrième Dimension, qui partage avec Night Gallery le même créateur, Rod Serling–, qui a d’ailleurs participé à l’écriture du scénario, le téléfilm de 74 minutes de Spielberg, tourné en à peine deux semaines et moins d’un demi-millions de dollars de budget, allait connaitre un tel succès lors de sa première diffusion que ses producteurs firent le choix audacieux de l’exploiter dans les salles européennes. C’est ainsi que, deux ans plus tard et après le tournage de scènes supplémentaires (dont celle nous laissant découvrir la femme du héros, que Spielberg avouera plus tard regretter) permettant d’atteindre une durée standard de 90 minutes, le long-métrage a été découvert en France.

Plusieurs longs travellings filmés depuis une caméra posée à l’avant d’un pare-choc de voiture qui nous font suivre son trajet depuis le garage d’un petit pavillon jusqu’à la sortie de la ville vers de grandes étendues désertiques. Il n’en faut pas plus pour immerger le spectateur dans un voyage à priori anodin au côté de cet automobiliste dont il faudra toutefois attendre près de dix minutes pour voir le visage et donc l’identifier. Si l’on n’y retrouve encore aucune des grandes obsessions thématiques qui irrigueront la suite de sa filmographie (le pouvoir de l’imagination, la quête d’une jeunesse éternelle et les grandes valeurs américaines essentiellement), ce coup d’essai de la part de Spielberg rend indiscutable son talent pour narrer une histoire et installer une tension via un découpage diablement efficace. C’est justement dans la façon dont la fluidité des plans du générique d’ouverture donne peu à peu la place à un montage plus hachuré (un dispositif hérité de Hitchcock) que le film prend l’aspect d’un véritable cauchemar, en utilisant allègrement des images aussi inconfortables que peuvent l’être des gros plans à courtes focales, des mises au point floues ou des cadrages débullés. Une idée renforcée par l’idée que, même si le scénario ne dispose d’aucun argument qui relève du fantastique, le tournant horrifique que va prendre le survival fait de ce camion une pure créature maléfique. Spielberg avait un temps pensé réaliser son film sans la moindre parole, puis a finalement fait le choix de mettre en place, en plus de quelques dialogues (la plupart ayant d’ailleurs été ajoutée pour la « version ciné »), une voix-off qui nous ferait partager les monologues internes de David Mann et donc son sentiment croissant de paranoïa. Les décors désertiques n’ont pas non plus été choisis au hasard car, tout comme le font plus implicitement le titre et, en son temps, l’acteur (Dennis Weaver, vu notamment dans Dix hommes à abattre et La bataille de la vallée du diable), ils renvoient automatiquement le public vers les codes du western, dans lesquels la course-poursuite était monnaie courante, et le placent ainsi dans l’attente d’une montée crescendo de la violence qui accroit encore la tension.

Mais, davantage qu’une modernisation des chevauchées entre indiens et cowboys propres à la mythologie américaine, le sous-texte de ce Duel est celui d’une remise en question de la place de l’Homme (« Mann » n’est pas pour rien le patronyme du héros) comme espèce dominante face à une mécanisation omniprésente. En cela, Spielberg est parfaitement dans le même esprit contestataire que les jeunes cinéastes du Nouvel Hollywood, et en particulier de celui qui deviendra plus tard son fidèle compère, George Lucas, qui signait la même année THX 1138. Car, même si, contrairement à ce que fera Brian De Palma dix ans plus tard en adaptant Christine de Stephen King, le fameux camion-citerne est piloté par un être humain, l’idée de ne faire apparaitre de ce chauffeur que des bribes (un bras, une paire de santiags et enfin une main) sans que l’on ne puisse jamais lui accoler un visage et encore moins une personnalité ou des motivations, contraint le spectateur à faire un effort inconscient d’anthropomorphisme qui ferait de la carlingue du camion, un Peterbilt 281, le véritable méchant. Et pourtant, la scène dans laquelle le camion vient au secours d’un bus pour enfants (initialement absente de la nouvelle) rend plus ambivalente cette appréhension manichéenne de la machine et surtout plus légitime le sentiment de persécution de David Mann. Parallèlement, le parcours dramaturgique du « gentil », cet homme dont la lâcheté lui est reprochée par sa propre femme, fait de la résolution sanglante de son calvaire une véritable émancipation, une affirmation de soi face à une menace déshumanisée bien sûr, mais aussi au carcan social -que représente finalement sa voiture- dans lequel il s’est enfermé.

Tirant parfaitement parti de la simplicité de son scénario, au risque de faire se répéter certaines situations, Spielberg réussit à faire de son premier long-métrage une représentation de la peur primale de l’Homme face à une force qui lui serait supérieure. Au vu de cette réussite, il n’y a rien d’étonnant à ce que les décideurs d’Universal lui aient demandé, quatre ans plus tard, de réaliser un thriller similaire mais où l’animal remplacerait la machine… et que Les Dents de la Mer le consacre comme un cinéaste incontournable.

Duel : Bande-annonce

Duel : Fiche technique

Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Richard Matheson, d’après sa nouvelle homonyme
Interprétation : Dennis Weaver (David Mann), Carey Loftin (le conducteur du camion), Jacqueline Scott (Mme Mann), Lou Frizzell (Le chauffeur du bus scolaire), Eddie Firestone (Le patron du café), Lucille Benson (La patronne du Snakerama)…
Image : Jack A. Marta
Montage : Frank Morriss
Musique : Billy Goldenberg
Production : George Eckstein
Société de production : Universal
Budget: 450 000 $
Distribution : K Films
Durée : 90 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie en France : 21 mars 1973

Etats-Unis – 1971

L’Avenir, un film de Mia Hansen-Løve : critique

Moins de deux ans après la sortie en salles d’Eden, sorte de petit ovni dans sa filmographie, Mia Hansen-Løve retourne à la mélancolie filmée au présent avec L’Avenir, à découvrir au cinéma depuis le 6 avril.

Synopsis : Nathalie est professeur de philosophie dans un lycée parisien. Passionnée par son travail, elle aime par-dessus tout transmettre son goût de la pensée. Mariée, deux enfants, elle partage sa vie entre sa famille, ses anciens élèves et sa mère, très possessive. Un jour, son mari lui annonce qu’il part vivre avec une autre femme. Confrontée à une liberté nouvelle, elle va réinventer sa vie.

Naissance d’une femme

Mia Hansen-Løve a délaissé les « jeunes filles en fleurs », mais pas ses thèmes de prédilection : la douceur, la mélancolie et le choix d’une vie toute tracée qu’on refuse enfin. En confrontant cette fois un personnage plus âgé à une liberté nouvellement gagnée, la réalisatrice perd quelque peu en émotion, mais pas en douce légèreté. Elle ne fait plus éclore de belles jeunes filles romanesques à l’écran, mais fait littéralement (re)naître une femme, portée par l’incandescence d’Isabelle Huppert. Même s’il ne touche pas autant que ses premiers films (notamment Le père de mes enfants et Un amour de jeunesse), L’Avenir renoue enfin, après un passage plus contrasté avec Eden, avec les aspirations premières de Mia Hansen-Løve : échapper à la mélancolie en vivant au présent. Si c’est le long chemin que devaient parcourir les jeunes filles d’autrefois, c’est le choix plus brutal (car presque « malgré elle ») que fait Nathalie (jouée par une Isabelle Huppert toute en finesse et en nuances) après avoir été « libérée » de ses enfants, de son mari et de sa mère. Si ces trois poids pesaient sur elle, ils la faisaient aussi tenir dans sa vie de prof de philo qui doit résister à la modernité ou avancer avec elle. C’est ainsi qu’un chat noir sera le symbole de ce détachement impossible et pourtant nécessaire. Le temps a passé, les questions sont les mêmes : comment faire sa vie, qu’en faire ?

Le temps de la renaissance

Comme toujours, Mia Hansen-Løve prend son temps, elle filme une déambulation, les personnages ne cessent de marcher, de parler, de chercher. D’écrire aussi. En proie au doute, philosophique ici, ils ne s’arrêtent pourtant pas d’avancer. C’est cette force-là qu’elle déverse dans un film souvent drôle, qui peine à accrocher de suite son spectateur, mais qui saura le prendre au cœur au détour d’une maison bretonne qui s’éloigne, d’une vie qui redémarre. Cette femme est magnifique, froide, bourgeoise et elle tente d’accorder ses idées et sa vie, sans que cela soit toujours simple. La jeunesse qu’elle côtoie dans le Vercors le lui renvoie à la figure. Se considérant trop veille pour les combats, voire pour « refaire sa vie » amoureuse, elle papillonne au gré des événements (une mort suivie d’une naissance). Quand les larmes envahissent le visage d’Isabelle Huppert, souvent baigné par une lumière d’été, le film vibre, tout autant que quand sa voix s’élève pour rassurer un bébé qui pleure. Et ce ne sont pas des éditeurs pessimistes sur l’avenir qui feront reculer Nathalie, bien au contraire. Comme le Rossignol de « la claire fontaine », elle demande à ceux « qui ont le cœur gai » de continuer à chanter, à vivre. Son cœur à elle s’apaisera doucement d’une vie déjà passée, d’une vie à vivre encore, de destins à forger. Son métier ? La philosophie sous l’angle : apprendre à penser aux jeunes générations. Tout un programme inspiré à la réalisatrice par le métier de ses parents, tous deux professeurs de philosophie (comme dans le film). Le film respire une certaine modernité bienvenue, quand des jeunes bloquent l’entrée du lycée où travaille Nathalie pour protester contre une loi qui brouille leur avenir et qu’on leur répond « passe ton bac d’abord, tu te plaindras de la condition des salariés quand tu travailleras vraiment ». Rigidité, souplesse face à cette contestation, Nathalie ne choisit pas vraiment, son passé a respiré l’engagement, contrairement à son (ex) mari qui coupe court à la révolte par sa stature. Les échos au présent sont nombreux, la figure de Chloé, la fille de Nathalie, évoquant rapidement la silhouette de Mia Hansen-Løve elle-même, gracile.

Par son ancrage philosophique, le film réactive nos questionnements sur la vie et sa capacité à nous mener toujours plus loin, toujours plus vite surtout, sans qu’on ait toujours le temps de comprendre ce que l’on fait (et pourquoi!). Heureusement que des films comme L’Avenir prennent le temps de nous apaiser, de nous faire réfléchir. La douceur de Mia Hansen-Løve, sa capacité à faire des portraits nuancés, par touches successives, sont autant de caractéristiques qui font de L’Avenir un film pudique et sensible. C’est ainsi lentement, à tâtons que l’on quitte, presque à regret, l’appartement de Nathalie quand sonnent les dernières secondes du film. 

L’Avenir : Bande-annonce

L’Avenir : Fiche technique

Réalisation : Mia Hansen-Løve
Scénario : Mia Hansen-Løve
Interprétation : Isabelle Huppert, André Marcon, Roman Kolinda, Edith Scob, Sarah Le Picard, Solal Forte …
Image : Denis Lenoir
Montage : Marion Monnier
Son : Vincent Vatoux
Production : Sacha Guillaume
Société de production : CG Cinéma, Arte France Cinéma, Rhône-Alpes Cinéma, Detailfilm
Festivals: Berlinade, Ours d’Argent de la Meilleure Réalisatrice pour Mia Hansen-Løve. 
Distribution : Les films du Losange
Durée : 100 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 6 avril 2016

France – 2015

The Witch, un film de Robert Eggers : Critique

Depuis plus d’un an et après une projection jugée tétanisante à Sundance 2015, The Witch n’a cessé de faire parler de lui, jouissant d’une aura quasi-mystique et dont les premiers retours évoquaient un film troublant à l’effroi jamais vu.

Synopsis: 1630, en Nouvelle-Angleterre. William et Katherine, un couple dévot, s’établit à la limite de la civilisation, menant une vie pieuse avec leurs cinq enfants et cultivant leur lopin de terre au milieu d’une étendue encore sauvage. La mystérieuse disparition de leur nouveau-né et la perte soudaine de leurs récoltes vont rapidement les amener à se dresser les uns contre les autres…

Le jury du festival de Robert Redford s’est également laissé charmer par cette première œuvre puisque Robert Eggers est reparti de Sundance avec le prix du Meilleur Réalisateur. A l’occasion de sa sortie nationale en mars aux Etats-Unis, The Witch a également pu compter sur plusieurs publicités bienvenues. En effet, le célèbre romancier Stephen King n’a pas hésité à adouber The Witch , le qualifiant de« film réaliste et plein de tension, aussi profond que viscéral » qui l’a profondément terrifié. Plus surprenant, les satanistes de l’association nord-américaine Satanic Temple ont félicité le réalisateur et n’ont pas hésité à organiser eux-mêmes les avant-premières du film qu’ils considèrent comme « une expérience satanique transformatrice qui leur tient à cœur ». De quoi créer un emballement médiatique pour un film qui -avec son modeste budget de production (3.5 millions de dollars)- s’est positionné comme le quatrième meilleur démarrage lors du weekend de sa sortie. Tous les projecteurs étant désormais braqués sur le film, le distributeur Universal a décidé de voir gros et a annoncé une date de sortie française pour le 15 juin prochain. Et ce qu’il faut dire, c’est qu’à l’instar des avis unanimes sur It Follows l’an passé, The Witch a tout pour être l’un des films d’horreur phares de 2016.

Chasse aux sorcières

The Witch parle donc de la sorcellerie mais comme jamais le cinéma n’en avait parlé auparavant. Le récit s’intéresse au destin d’une famille chassée d’un village, qui refuse de suivre les préceptes de nouveaux évangélistes et décide de vivre en marge de la civilisation, préférant suivre leurs croyances traditionnelles. Croyant dur comme fer être sous la bénédiction de Dieu, ils ne vont pas tarder à faire face à d’étranges événements. Le clan familial n’en sera que plus meurtri dès lors qu’un des leurs sera porté disparu. Au-delà de son intérêt pour les mythes et croyances sur la sorcellerie et sa perception populaire, The Witch est avant tout une réflexion sur la condition humaine. Chaque membre de la famille croit être intouchable, touché par la bonté divine grâce à un mode de vie qu’il estime en concordance avec la pensée de Dieu. Mais au fond, chacun possède ses vices et est perverti par l’attraction du pêché. Le mensonge, la chair, l’inceste, le mépris. Chacun agit à un moment ou à un autre en mal, mais continuant de croire qu’il agit sous le joug de Dieu. Et c’est là que la sorcellerie fait son apparition car les hommes -immanquablement hypocrites- ne peuvent considérer le Mal que par l’entremise d’une présence démoniaque. Les sorcières servent d’argument à la culpabilité des protagonistes du film, qui rejettent la faute de leurs pêchés sur la présence de celles-ci. C’est leur ultime défense pour se persuader que le malheur n’est pas de leur ressort, mais de celui du Malin. Et finalement, est-ce-que cette sorcière existe vraiment ou ne pourrait-elle être que la représentation du mal qui contamine les hommes ? Au fond, The Witch est davantage un drame familial teinté d’une bonne dose de thriller, sous couvert d’une ambiance fantastique pesante. Le cinéaste n’hésite pas à jouer avec les attentes du spectateur, ce qui donne à son film des allures de suspense où le public est constamment amené à s’interroger sur la culpabilité des membres de cette famille (Y a-t-il vraiment une sorcière ? Quel personnage peut-être le coupable ? Sont-ils tous fous ? Qu’en est-il du monde extérieur ?). Les films d’épouvante ne sont jamais aussi intéressants et angoissants que lorsqu’ils interrogent le rapport entre le réel et l’imaginaire, et laissent subsister le doute. The Witch rentre dans cette catégorie. Robert Eggers crée un suspense haletant aux allures de The Thing et de Le Village où le spectateur doute de chacun des protagonistes du film mais également de son environnement.

Mettant quatre ans à obtenir les financements nécessaires pour monter son film, Robert Eggers a eu le temps de potasser son sujet, profitant de cette période d’attente pour explorer toutes les sources inspirées d’histoires de sorcières dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIème siècle, et notamment les célèbres sorcières de Salem. Mais s’il maîtrise son sujet avec brio, le cinéaste épate par le souci de réalisme atmosphérique et d’angoisse qui règne au sein de The Witch. Enfin une lecture viscérale qui va au bout des choses, n’hésite pas à choquer et remettre en questions toutes les croyances universelles. A contre-courant de tout ce qui a déjà été créé, Robert Eggers ne tombe pas dans la facilité de la frayeur, suggère plus qu’il ne représente et préfère miser sur le suspense plutôt que la peur explicite. Des visions d’effroi brèves parcourent par à-coups ce conte familial macabre mais c’est davantage dans l’attente de quelque chose et l’inconnu que naît un fort sentiment d’angoisse. Cette angoisse, il faut également la voir dans l’audace d’un cinéaste qui brise les codes et enlève à l’enfance tout son caractère innocent pour en faire le terreau du mal. Robert Eggers n’hésite pas à aller à contre-courant de la représentation commune de l’enfance pour sous-entendre que l’origine du mal démarre à cette période de la vie, par l’hypocrisie des adultes. Le cinéaste propose ainsi avec ce film une réflexion intéressante sur le domaine de la croyance et de la condition humaine. L’hypocrisie de l’homme est pointée du doigt, de celui qui se dit vertueux alors qu’il n’est au fond qu’attiré par le pêché et cède au mensonge, par pure vanité et individualisme.

The-Witch-2016-Robert-Eggers

The Witch est tout simplement une ode au Mal, un film nihiliste au possible où tous les personnages sont irrémédiablement attirés par le vice et la contestation de préceptes inculqués très tôt. Mais ce Mal qui règne tout le long du film, Robert Eggers tente de le comprendre et de l’expliquer. Car The Witch évoque évidemment sans détour le satanisme et les êtres pervertis que sont les sorcières, ce à quoi on peut lui rajouter une réflexion profondément féministe. L’aînée de la famille, responsable des enfants et des tâches ménagères doit partager sa situation de « femme au foyer » avec la découverte de son corps (et donc de son ouverture au monde dans une séquence finale bouleversante) dans une famille puritaine. De par son statut et le mépris que les membres de sa famille lui vouent, elle n’est jamais considérée à sa juste valeur et par son esprit de révolte, elle devient un fardeau pour la famille. Dès lors qu’elle tente de se libérer de l’emprise familiale, elle est perçue comme une sorcière dans une société du XVIIème siècle absolument pas prête à donner du poids aux femmes. Au final, la sorcellerie devient un échappatoire pour cette jeune femme brisée par une société patriarcale et figée, incapable d’évoluer. Alors que les femmes semblent renaître et s’envoler vers les cieux dans une séquence finale magnifique, The Witch est donc un formidable brûlot féministe d’épouvante qui interroge notre époque et répond à sa manière aux doutes sur l’existence ou non de la sorcellerie. Tout simplement sublime. Tout ce qui entoure cette représentation de la sorcière est soulignée, magnifiée par une photographie aussi crasseuse que brumeuse, froide et anxiogène où le Mal peut aussi bien prendre la forme d’un chaperon rouge que d’un bouc. Un sens du cadre maîtrisé, aidé par une lumière sublime qui participe à l’ambiance moyenâgeuse de ce premier long métrage.

The-Witch-film-2016

Si le rythme lancinant pourra en rebuter certains, le dernier quart du film voit la tension s’accentuer dans un climax final tétanisant qui marquera durablement les esprits. Maîtrisé, troublant et doté d’une réflexion subtile sur les croyances, The Witch est un film qui aura bien mérité sa réputation dithyrambique et se pose comme la révélation fantastique de cette année. Pas étonnant que certains critiques le considèrent déjà comme le plus grand film d’horreur de la décennie. On va très vite réentendre parler de Robert Eggers, car aucun autre film ne semble pouvoir atteindre l’aura de ce premier long métrage à l’angoisse jamais vue qui ne joue dans aucune autre catégorie cette année.

The Witch: Bande annonce VOST 

Fiche Technique: The Witch

Réalisation : Robert Eggers
Scénario : Robert Eggers
Distribution : Anya Taylor-Joy (Thomasin), Ralph Ineson (William), Kate Dickie (Katherine), Harvey Scrimshaw (Caleb), Ellie Grainger (Mercy), Lucas Dawson (Jonas)
Photographie : Jarin Blaschke
Décors : Craig Lathrop
Costume : Linda Muir
Montage : Louise Ford
Musique : Mark Korven
Producteurs : Daniel Bekerman, Lars Knudsen, Jodi Redmond, Rodrigo Teixeira, Jay Van Hoy, Rosalie Chilelli, Lauren Haber
Sociétés de Production : Parts and Labor, RT Features, Rooks Nest Entertainment, Code Red Productions, Scythia Films, Maiden Voyage Pictures, Mott Street Pictures, Pulse Films, Special Projects
Distributeur : Universal Pictures International France
Budget : 3 500 000 $
Récompenses : Meilleur Réalisateur au Festival de Sundance 2015, Meilleur Premier Film au London Film Festival 2015, Prix du Jury Syfy au Festival International du Film Fantastique de Gérardmer 2016
Genre : Epouvante-horreur, fantastique, thriller, drame
Durée : 92min
Sortie en salles le 15 juin 2016

Etats-Unis, Royaume-Uni, Canada, Brésil – 2015

The Heavy Water War, une série de Petter S. Rosenlund : critique DVD

La série événement de la télévision norvégienne arrive en DVD et Blu-Ray chez Wild Side

Synopsis : Allemagne, 1938. Le physicien et Prix Nobel Werner Heisenberg intègre le Projet Uranium, dont le but est d’aboutir à la fabrication d’une bombe très puissante. Pour ces travaux, les Allemands ont besoin de l’eau lourde, qui ne se trouve que dans une usine norvégienne, la Norsk Hydro. 1940 : le Reich envahit la Norvège. Les Alliés cherchent alors un moyen de saboter l’usine de fabrication d’eau lourde.

Les cinéphiles avertis connaissent déjà l’histoire véridique de cette Bataille de l’eau lourde, qui avait inspiré le film Les Héros de Télémark, d’Anthony Mann, avec Kirk Douglas et Richard Harris et, plus anciennement encore, un film de Jean Dréville. Ici, le sujet fait l’objet d’une mini-série de 6 épisodes de 44 minutes, une production norvégienne qui obtiendra des scores à faire baver de jalousie les télévisions françaises (64 % de part d’audience !). Et force est de constater que le résultat est une belle réussite, même si on n’apprécie pas les films de guerre.

Un conflit humain

En effet, The Heavy Water War s’attache principalement à l’aspect humain du conflit. La série insiste sur des personnages (dont la grande majorité sont historiques) avec leurs engagements et leurs lâchetés, leurs doutes et leurs peurs, leur hypocrisie et leurs mensonges. D’un côté, par exemple, nous avons Werner Heisenberg, un des pères de la physique quantique. Il travaille pour le régime nazi dans la plus profonde hypocrisie, prétendant œuvrer uniquement pour faire avancer la science et s’aveuglant quant aux conséquences civiles et militaires de ses recherches.

Un autre personnage que l’on va suivre tout au long de la série : Bjørn Henriksen, le directeur de la Norsk Hydro. D’un côté, il n’hésite pas à collaborer activement avec les Nazis en leur livrant l’eau lourde réclamée par le régime hitlérien. Un méchant, pourrait-on se dire ? La série a l’intelligence de ne pas diviser ses personnages d’une façon manichéenne : pas de gentils ni de méchants, mais des humains, avec leurs forces et leurs faiblesses, pris dans un étau historique où chaque situation est périlleuse. Ainsi, il suffit de voir Henriksen avec sa femme pour comprendre qu’il n’a cessé d’agir dans ce qu’il pensait être l’intérêt de son couple, et que ses options étaient très limitées.

Pour soutenir ces personnages travaillés qui échappent à la caricature, la série met en place toute une reconstitution soignée et minutieuse, non seulement des décors et costumes, mais aussi de l’ambiance, de l’atmosphère, des mentalités de cette période de guerre.

Une série passionnante

Qu’on ne s’y trompe pas : The Heavy Water War s’intéresse certes aux personnages, mais elle ne laisse pas de côté l’action. Nous sommes en pleine guerre, et ça se voit. Au fil des épisodes, nous avons droit à des bombardements, des parachutages, des courses-poursuites dans la neige, du sabotage, des fusillades, etc.

De plus, le spectateur ne s’ennuie pas un seul instant pendant les quelques 4h30 de série. Le scénario fait alterner les situations et les passages tendus, en se concentrant sur quatre théâtres d’opérations : le laboratoire d’Heisenberg en Allemagne, le QG allié à Londres, l’usine Norsk Hydro et les montagnes norvégiennes où des groupes de saboteurs préparent leurs actions. Passant de l’un à l’autre, la série multiplie les situations de suspense et d’action.

Le résultat est une série captivante et intelligente, remarquablement interprétée et réalisée avec soin.

Sortie en coffret DVD ou Blu-Ray chez Wild Side le 6 avril 2016

The Heavy Water War – Fiche Technique

Titre original : Kampen om tungtvannet
Créateur : Petter S. Rosenlund
Réalisateur : Per-Olav Sørensen
Scénario : Ketil Gølme Andersen, Lars Andersen, Mette M. Bølstad, Michael W. Horsten, Adam Price, Petter S. Rosenlund
Interprétation : Christoph Bach (Werner Heisenberg), Espen Klouman Høiner (Leif Tronstad), Dennis Storhøi (Bjørn Henriksen), Anna Friel (Julie Smith)
Musique : Kristian Eidnes Andersen
Montage : Per-Erik Eriksen, Silje Nordseth, Martin Stoltz
Photographie : John Christian Rosenlund
Production : Kari Moen Kristiansen
Sociétés de production : Flimkameratene A/S, Headline Pictures, Sebasto Film & TV
Société de distribution : AB Svensk Filmindustri
Editeur du DVD : Wild Side
Nombre d’épisodes : 6
Durée d’un épisode : 44’
Date de diffusion (France) : 20 mars 2016
Genre : drame, guerre

 

Norvège – 2015

La sociologue et l’ourson, un film d’Etienne Chaillou et Mathias Théry : critique

Comment évoquer un sujet aussi brûlant que peut l’être le projet de loi du mariage pour tous sans tomber dans le reportage qui ne fait qu’effleurer son sujet ou un propos démagogique qui accompagne sans distance la matière sur laquelle il travaille ?

Synopsis : De septembre 2012 à mai 2013, la France s’enflamme sur le projet de loi du Mariage pour tous. Pendant ces neuf mois de gestation législative, la sociologue Irène Théry raconte à son fils les enjeux du débat. De ces récits nait un cinéma d’ours en peluches, de jouets, de bouts de cartons.
Portrait intime et feuilleton national, ce film nous fait redécouvrir ce que nous pensions tous connaître : la famille.

La vie est un théâtre… de marionnettes

Etienne Chaillou et Mathias Théry ont réussi à échapper à ce double écueil avec leur film La sociologue et l’ourson. A l’origine, il y a une volonté de comprendre pourquoi cette question du mariage pour tous a ébranlé à ce point la société française. L’accès à ce questionnement et également la source de ces réponses émanent d’une personne qui ne sait pas encore qu’elle deviendra personnage : la mère d’un des réalisateurs, Irène Théry, sociologue. Avant que le projet de loi du mariage pour tous ne soit soumis au vote à l’assemblée nationale et au sénat, l’État a consulté de nombreux philosophes, psychiatres et sociologues. Irène Théry a fait partie de ces spécialistes appelés à évoquer leur travail.

Les deux cinéastes décident de la suivre dans ses différents déplacements, à l’Élysée et au sein des manifestations. Il n’est pas toujours simple de filmer dans ces conditions ; les portes se ferment souvent, le discours tenu est professionnel. En parallèle, Mathias Théry décide d’enregistrer les conversations qu’il a avec sa mère au téléphone, sans savoir ce qu’il adviendra de ce matériau au moment où il décide de le conserver. Ces dialogues, plus intimes, évoquent des situations familiales, la sociologue s’appuie sur le vécu de sa propre famille pour répondre aux questions faussement naïves du fils. Les tâtonnements sont nombreux à ce stade, les réalisateurs n’ont aucune idée de ce à quoi ressemblera le film. Quelques idées émergent cependant : les conversations entre la mère et le fils constituent le matériau le plus conséquent et le plus intéressant. Par ailleurs, un personnage se dessine en la personne d’Irène Théry, les enregistrements téléphoniques tendent à l’ériger en narratrice. Comment concilier ces matériaux composites et parvenir à faire qu’une histoire familiale puisse faire écho chez n’importe qui ?

« On ne voulait pas recréer ces situations [celles décrites par Irène Théry au téléphone] avec de vraies personnes, cela nous semblait faux, c’est là que nous est venue l’idée des marionnettes. » Mathias Théry

Ce parti-pris adopté, le film développe une narration de la reconstitution faite de bric à brac. Entre peluches et figurines, Etienne Chaillou et Mathias Théry nous donnent à voir un concentré de notre société, vu du dessus, avec suffisamment de distance et d’humour pour permettre aux spectateurs de réfléchir. Est-ce un film militant ? La question ne doit sans doute pas se poser en ces termes, le militantisme, au sens le plus strict, ayant bien souvent du mal avec la prise de distance (et souvent avec le sens de l’humour) ; l’esprit malicieux, distillé habilement par petites touches tout au long du récit annihile toute entreprise de prosélytisme. La sociologue et l’ourson est certainement un film pour lequel il faut penser au sens large, il ne s’inscrit pas dans une petite case, celle du film à thèse ou film à thème mais va bien au-delà. La créativité, l’invention de nombreux jeunes cinéastes d’aujourd’hui tendent à mettre à jour une porosité de plus en plus grande entre les genres classiques tels qu’ils ont pu segmenter le cinéma. Il est très rassurant de constater qu’une belle jeunesse s’annonce pour prendre la relève, et à tous ceux qui déclament la mort du septième art, je réponds soyez curieux et frottez-vous à de nouvelles formes, ces hybrides qui renouvelleront la création cinématographique.

La sociologue et l’ourson : Bande-annonce

La sociologue et l’ourson : Fiche technique

 Réalisation : Etienne Chaillou et Mathias Théry
Image, son et montage : Etienne Chaillou et Mathias Théry
Production: Quark Productions, Docks 66
Distribution: Docks 66
Durée : 80 minutes
Genre : documentaire en stop motion
Date de sortie : 6 avril 2016
France – 2016

Festival du Ciné-Mourguet: Projection des films Bla Cinima et Run

Deuxième week-end du festival du Ciné-Mourguet consacré au cinéma africain. Plus que trois jours pour voir les films en compétition, et voter pour le Prix du Public.

Le point sur les films manqués

Toute cette semaine, de nombreuses projections on eu lieu,  L’Oeil du Cyclone de Sékou Traoré,  dont les festivaliers disent le plus grand bien. Il y avait également le documentaire Les Himbas font leur cinéma de Solenn Bardet. Ce peuple de Namibie, souvent étudié et filmé par les reporters, exprime son agacement en prenant lui-même la caméra et en se mettant en scène !

Puisque Caravane des Cinémas d’Afrique, ce n’est pas que du cinéma, il y avait également ce mercredi le défilé de mode, intitulé sobrement « Mod’elles d’Afrique ». A l’occasion des 25 ans du festival, le danseur-chorégraphe Lebeau Turel Boumpoutou a mis en scène les mannequins portant la nouvelle collection de la styliste Nini Nicoué, figure incontournable de la mode togolaise.

Vendredi 8 Avril – 8ème jour

Le début de ce long week-end festivalier se fait par la porte du documentaire. Bla Cinima de Lamine Ammar-Khodia est un film dont le principe même en fait une démarche sociologique intéressante. Le réalisateur et son opératrice se posent sur la place devant un cinéma d’Alger, le Sierra Maestra, pour y interroger les passants. Le point de départ de la discussion, c’est le cinéma, ce sont les films. Mais plus la conversation dure, plus les langues se délient, et finalement, les Algérois parlent de leur pays, de leurs impressions, avec un regard parfois enthousiaste, parfois teinté d’amertume. Ce qui reste du cinéma dans l’imaginaire collectif, c’est Eastwood, Delon, Titanic, Ben-Hur... pourquoi aucun film algérien ? Le seul grand film cité est La Bataille d’Alger de Pontecorvo (réalisé en 1966.) Maintenant, tout cela est terminé. Les salles obscures sont boudées par les spectateurs, puisque le cinéma est maintenant ailleurs, à la télévision ou en streaming illégal. « Je ne veux pas que les jeunes y voient ce que moi j’y ai vu » nous confie un passant, qui y allait enfant pour voir ce que les couples faisaient, dans l’intimité et le confort de la salle. La salle de cinéma n’est pleine que pour accueillir le spectacle de fin d’année de l’école, où les bambins exécutent des numéros patriotiques. Cela en dit long sur le pays, de son besoin de reconnaissance au manque de confiance de son peuple. On comprend bien vite le questionnement du réalisateur : « puisque moi j’aime le cinéma, pourquoi les autres n’y vont pas ? » Ainsi, c’est le désir d’aller vers l’autre pour le comprendre qui a donné naissance à ce documentaire. Le cinéphile qui se pose ces mêmes questions comprendra.

Après avoir discuté avec Flavien Poncet, le coordinateur du festival, et François Rocher, directeur du cinéma, la salle 1 vient de se libérer. Le film de ce soir, c’est Run, de l’ivoirien Philippe Lacôte, qui narre le récit rétrospectif d’un jeune homme aux trois vies, alors qu’il vient de tuer le Premier Ministre. Le film, que l’on a pu voir à la séléction Un Certain Regard de Cannes, fait écho aux événements historiques passés en Côte d’Ivoire, tout en s’attachant à l’histoire de Run (c’est son nom), construit comme un conte. On est surpris devant ce dialogue entre le pragmatique et l’animique, qui sont, à priori, toujours présent, mêlés, en Côte d’Ivoire. Tour à tour, le personnage sera sous la protection du Maître des Pluies, puis sous celle de Gladys la Mangeuse, puis de l’Amiral, chef des Jeunes Patriotes, et enfin d’Assa, joué par Isaach de Bankolé, acteur récurrent chez Jim Jarmusch et Claire Denis. Ainsi, on plonge dans la culture ivoirienne, avec d’une part les rites, et d’autre part la réalité politique, en somme tout ce qui fait la personne de Philippe Lacôte. Il y a bien parfois quelques longueurs. Certaines images manquent de puissance, mais peut-être est-ce une question d’habitude. Par exemple, de nombreux symboles jalonnent le film, mais si le spectateur ne comprend pas le symbole, le plan devient moins emblématique. Au cours de la discussion qui s’ensuit avec le réalisateur et Michel Amarger, la philosophie de l’auteur semble plus compréhensible. En réalité, il devient très clair que le récit devient presque tout entièrement métaphorique (mais de quoi?) dans la mesure où Run est l’objet de multiples transformations, et acquiert même un statut particulier, celui de fou. Cela explique le premier plan : tout semble, autour du personnage arrêté, figé. Et c’est lorsque le rêve rejoint la tragique réalité que tout s’accélère, et qu’il faut courir, se cacher, que les événements déclenchés ont des conséquences inéluctables. C’est peut-être ça aussi ce dont veut parler le réalisateur, que l’on évoque au cours de la discussion : l’illusion du rêve et le retour brutal à la réalité, cette fois politique, qui a eu lieu tardivement pour les ivoiriens.

Demolition, un film de Jean-Marc Vallée : Critique

En 2005 avec C.R.A.Z.Y, le relativement jeune réalisateur canadien a acquis une notoriété à l’internationale et propulsé un certain Marc-André Gondrin sur le devant de la scène. Si la presse américaine (et pas seulement) semble avoir craché sur Café de Flore sept ans après, les producteurs quant à eux ont eu le flair juste.

Synopsis : Banquier d’affaires ayant brillamment réussi, Davis a perdu le goût de vivre depuis que sa femme est décédée dans un tragique accident de voiture. Malgré son beau-père qui le pousse à se ressaisir, il sombre de plus en plus. Un jour, il envoie une lettre de réclamation à une société de distributeurs automatiques, puis lui adresse d’autres courriers où il livre des souvenirs personnels. Jusqu’au moment où sa correspondance attire l’attention de Karen, la responsable du service clients. Peu à peu, une relation se noue entre eux. Entre Karen et son fils de 15 ans, Davis se reconstruit, commençant d’abord par faire table rase de sa vie passée …

En lui permettant de réaliser Dallas Buyers Club, ils lui ont assuré, ainsi qu’à ses deux interprètes principaux, Matthew McConaughey et Jared Leto, un ticket gagnant aux plus prestigieuses cérémonies de remise des prix… Le rêve ne fait que commencer, car l’année prochaine, le très remarqué Wild (pendant féminin d’Into The Wild si l’on reprend la critique, ce qui est assez juste) offre un des plus beaux rôles à Reese Witherspoon. Comment les portes pourraient-elles se refermer sur un réalisateur dont le talent n’est plus à contredire? Avec Demolition, il nous propose une autre quête identitaire, un autre surpassement de soi en balayant d’un revers de main habile le monde des finances, totale abstraction, et les préjugés que nous avons de et sur nous-mêmes. A la fois thérapeutique, divertissant et très intelligent, le 12ème long métrage de Jean-Marc Vallée débute sur le deuil de l’être aimé pour esquisser une satire délicate de la voie toute tracée. Décryptage.

Déconstruire pour mieux reconstruire

L’image est quasi d’Épinal : un gendre qui semble avoir tiré un trait sur ses échecs précédents en ayant réussi grâce à beau-papa PDG. Mais la facilité de se le représenter nous atteint à chaque recoin et particulièrement ceux de Davis Mitchell incarné par Jake Gyllenhaal qui, après Enemy et Night Call, revient à un personnage « torturé ». Sa femme décède des suites d’un accident routier et pourtant il est le seul à ne pas pleurer. Comment réagir face à ce qui sonne comme une perte, mais qui apparemment n’en est pas ? Il faut comprendre le chemin de vie de ce trentenaire qui prend soin de lui comme l’exigerait une publicité de fitness. Subtilement, la réminiscence s’accorde avec la mise en scène équilibrée et sans défaut. L’ellipse est légère et l’humour méticuleusement entrelacé. Le choc appelle certainement l’absurde et c’est ainsi que Davis, n’obtenant pas ses M&M’s restés coincés dans le distributeur en libre-service, décide d’écrire à l’entreprise privée pour lui expliquer la situation, sa situation. La responsable du service client, Karen Moreno, joué tout en discrétion par Naomi Watts, s’éprend de son histoire et les deux font tout pour se voir.

Entre le ballottement pincé de Monsieur Hulot et la fougue expansive d’un Belmondo chez Godard ou d’un Léaud chez Truffaud, le jeune trader se découvre une nouvelle obsession pour la décomposition des appareils électriques et ménagers. En commençant par une porte qui grince aux toilettes des bureaux, il finit par démonter le frigo fuyant. Comment Davis et Karen pourraient-ils éprouver le moindre désir l’un pour l’autre, puisque l’un réapprend à être et l’autre parachève une relation déséquilibrée tout en rééquilibrant l’éducation de son fils. Le jeune Chris Moreno se cherche, il porte du verni noir et un foulard léopard. Est-ce normal s’il s’imagine la bite d’un camarade dans sa bouche ? Est-ce normal de détruire au bulldozer sa maison de très haut standing ? Aucun jugement de valeur n’est porté et Jean-Marc Vallée dirige ses acteurs avec la plus grande des tendresses tout en se moquant du milieu des finances, totalement abstrait et automatisé. La quête du véritable bonheur n’est pas originale en ce qu’elle se porte sur les mêmes entités. Hermétisme vs Simplicité ou comment le pouvoir des hauts dirigeant dont les codes ne parlent aucunement au plus commun des mortels est redistribué au sein des « petites gens ». Sans son costume tiré, Davis n’est plus reconnaissable par le vigile. Mais qui détient vraisemblablement le meilleur jeu ? Celui qui croit à la quinte par l’élégance de son costume, véritable déguisement. Ou l’autre qui, sans le savoir obtient une flush royale ? Les clichés du jeu du chat et de la souris amoureux sur la plage, ainsi que du carrousel flamboyant sont presque éculés, mais le reproche n’a pas lieu d’être, puisque la relation n’est jamais entamée et le bon sentiment sensé. Comment pourrait-on se permettre l’allusion à A la merveille de Malick sur le simple « triangle amoureux » composé du souvenir de la brune Julia (Heather Lind) et de la blonde Karen ?! Je vous vois rire jaune et le rapprochement n’est pas si élucubrant. Si la confusion peut également encore se produire, avec un certain Denis Villeneuve, autre canadien dont la carrière outre fleuve St-Laurent est triomphale, au-delà de son interprète, c’est peut-être parce que l’on peut noter quelques similitudes photographiques, telle qu’une fluidité sensationnelle picturale tant par le chef opérateur que par l’étalonneur qui accomplissent avec ces deux cinéastes canadiens un travail remarquable.

La douleur contre l’ennui (ça sonne comme les paroles d’une chanson de Fauve), faire table rase implique la démolition. Et si l’on appose les paroles de « Blizzard » du collectif artistique parisien, le sujet n’en est que plus évident. Le souvenir de celui n’arrivait jamais à dépasser au sprint ses camarades. Qu’il est triste, ce destin qui crie au changement, comme par un coup de pied au fessier ! Aveuglé par la facilité, le conformisme. Plus qu’un appel aux armes, aux pioches, aux consciences, Jean-Marc Vallée dessine subrepticement (qu’il est plus facile de l’écrire que de le dire, je vous mets au défi de le prononcer sans écorcher?) les contours urbains d’une fable moderne indie folk pop où le clin d’œil à l’hexagone est discret. « La Bohème » de Charles Aznavour vient habiter les côtés de Coney Island et la voix suave de Lou Douillon, bercer les coups de marteau masse. Les influences françaises sont donc certaines pour ce réalisateur naturalisé américain. Si l’on pense à Angus et Julia Stone pourtant absents, c’est grâce à Sufjan Stevens et son irrésistible « To Be Alone With You« . Le garage rock ne manque pas de compléter l’entrain par une dose supplémentaire d’ensoleillement. Tout semble diverger vers une chanson que Karen a lancée dans le juke-box et que Davis écoute par la suite en boucle. « Crazy On You » de Heart, duo féminin célèbre des années 70/80, marque l’idée d’une course effrénée vers un avenir plus radieux. Allègrement nostalgique, « When I Was Young » d’Eric Burdon et The Animals vient compléter l’adaptation des thèmes film de la désillusion avec le présent, et le désir de la re-connexion avec la jeunesse. Comment expliquer autrement le comportement de Davis et Karen lorsqu’ils se retrouvent, à construire une forteresse avec des draps sur des canapés, ou l’importance du personnage adolescent Chris, coincé entre deux représentations, Curt Cobain et Prince. Il y a de ces chansons qui invoquent à leur simple riff de guitare, le voyage vers le soleil, « Sweet Home Alabama » de Lynyrd Skynyrd (même si la tolérance n’était pas le propre du groupe américain, ceci est un autre débat) ou « Island In The Sun » de Weezer… Aucune de ces 4 dernières figures musicales n’apparaît explicitement, mais le film suffit, à lui seul, à évoquer ce même désir de dépaysement. En ouvrant avec My Morning Jacket, groupe de psychedelic/roots rock qui s’est formé en 98, aux intonations vibrantes presque électro pour se conclure sur Half Moon Run, quator indie créée en 2010, Demolition confirme le proverbe arabe suivant « Ce qui est passé a fui ; ce que tu espères est absent ; mais le présent est à toi. » La définition du deuil.

Simple et efficace, aérienne et pédestre à la fois, la ballade existentielle que nous propose Jean-Marc Vallée s’accompagne, comme nécessairement, d’un regard tendre sur l’orientation sexuelle, sur la découverte de soi, ses possibilités. La marche, en canard chaplinesque pour ne citer qu’une référence théorique, évoque déjà l’apprentissage de l’équilibre chez l’enfant et avancer à pied participe à l’évolution. Pour tourner la page, certains éprouvent la nécessité de la déchirer. Attendez-vous à ressentir un gros pincement au cœur lorsque tout ce beau mobilier est réduit en morceaux, en particulier cette commode baroque en marbre. Mais pour se rassurer naïvement, on peut toujours se répéter que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Si l’on doit cette maxime au chimiste Lavoisier, elle n’en reste pas moins résonnante en filigrane dans l’œuvre de Jean-Marc Vallée qui peint toujours avec beaucoup d’amour des caractères rebelles atypiques, des héros modernes, des portraits de nous-même. Contre l’ordre établi des biens pensants, Vanessa Paradis en mère qui lutte pour la reconnaissance de sa fille trisomique, Matthew McConaughey en séropositif macho qui lutte pour l’accès au traitement et Reese Witherspoon en féministe égocentrique qui lutte pour sa propre survie, Jake Gyllenhaal est à présent le veuf en quête de solitude qui se bat contre l’intime impasse des facilités existentielles. Quelle sera la prochaine star figure d’héroïne ?

Demolition : Bande Annonce

Demolition : Fiche Technique

Réalisation : Jean-Marc Valléeaffiche-demolition
Scénario : Jean-Marc Vallée et Bryan Sipe
Interprétation : Jake Gyllenhaal (Davis Mitchell), Naomi Watts (Karen Moreno), Chris Cooper (Phil), Judah Lewis (Chris Moreno), Polly Draper (Margot), Brendan Dooling (Todd Koehler)…
Image : Yves Bélanger
Montage : Jay M. Glen
Décors : John Paino
Producteur(s): Lianne Halfon, Russ Smith, Molly Smith, Trent Luckinbill, Sidney Kimmel, Jean-Marc Vallée
Production: Mr. Mudd, Black Label Media, Sidney Kimmel Entertainment
Distributeur : Twentieth Century Fox France
Durée : 101 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 6 avril 2016

Etats-Unis – 2016

Demolition : Soundtracks

1. Touch Me I’m Going To Scream (Pt. 2) – My Morning Jacket
2. To Be Alone With You – Sufjan Stevens
3. Crazy On You – Heart
4. When I Was Young – Eric Burdon & The Animals
5. Bruises – Dusted
6. It’s All Over Now, Baby Blue – The Chocolate Watchband
7. La Bohème – Charles Aznavour
8. Where To Start – Lou Doillon
9. Mr. Big (Live at Sunderland/1970) – Free
10. Sweaty Fingers – Cave
11. Watch The Show – M. Ward
12. Nocturne In E Flat Major, Op.9, No.2 (Abridged) (Bonus Track) – Henry Tozer
13. La Bohème (Bonus Track) – David Campbell
14. Property Lines – Dusted
15. Warmest Regards (Extended Version) – Half Moon Run

The Boys débarque en série pour fracasser la télévision

The Boys, le comic book impitoyable d’Ennis et Robertson, débarque en série tv dirigée par Seth Rogen, Ivan Goldberg et Eric Kripke

             Un temps envisagée au cinéma par Sony et Paramount avec Adam McKay et Russell Crow dans un rôle clef, l’adaptation de The Boys se fera finalement à la télévision. Une nouvelle pas si étonnante que cela, puisque le comic book créé par Garth Ennis et Darick Robertson (au dessin) est un périple long de 72 titres publiés de 2008 à 2012. Disponibles en France chez Panini Comics (notamment dans des éditions Deluxe que l’on vous conseille), les comics suivent un groupe secret de la CIA nommé The Boys qui doit gérer le phénomène super-héroïque dans un monde uchronique où le super-hero, créé par une société privée, a fait son apparition. La gestion se fait par la surveillance de ces individus, le renseignement (avec des recherches historiques, journalistiques, etc), la mise en garde, et leur suppression. Ces supers jouent de leur médiatisation à travers les comics (existant dans ce monde), la télévision, les produits dérivés (etc), et sont organisés en groupes tels les Avengers chez Marvel ou la Justice League chez DC. Cependant, ils cachent bien des choses : meurtres, viols, leur participation au 11 septembre 2001, une convention d’orgies super-héroïques (hérogasme)…

            Seule une série ou alors une très longue saga cinématographique pouvait ainsi adapter The Boys. Problème, à l’heure où le super-héros fun et tourné vers l’action (numérique) occupe le cinéma par des cartons à travers le monde entier, comment proposer au public un récit long et complexe aux réflexions et visions aussi dures, bouleversantes et mêmes renversantes ? Bien sûr on pourrait nous parler de Deadpool ou encore Warner/DC qui a fait une proposition différente avec le récent Batman v Superman, et qui se promeut de faire des œuvres « sur le super-héros » et non « de super-héros ». Mais Deadpool, s’il est violent et sexué, reste un récit classique du genre super-héroïque fun et actionner mis en place et dominé par Marvel Studios. Concernant Warner, le studio a décidé de rendre sa nouvelle production, Suicide Squad (sortie prévue pour août 2016), plus fun à coups de re-shoots pour obéir à certaines attentes des spectateurs, attentes mises en place par Marvel, ainsi l’avenir n’est plus si inattendu chez le studio s’occupant de l’univers DC.

                    Alors il ne restait plus que la télévision, cet écran du quotidien, de l’intime où « beaucoup des cinéastes les plus talentueux du moment s’essaient (..) C’est l’endroit le plus accueillant pour les réalisateurs aujourd’hui. Vous pouvez développer un personnage sur une plus longue période, l’histoire peut aussi être plus complexe et profonde qu’au cinéma », déclarait le cinéaste William Friedkin en 2015. seth-rogen-ivan-goldberg-the-boys-piloteComme Raimi avec Ash vs Evil Dead, ou Preacher par Evan Goldberg et Seth Rogen, la télévision peut accueillir ce qui dérange et proposer un certain budget (moins important qu’au cinéma mais avec une efficacité de tournage, et une liberté d’écriture et action bien plus fortes que sur grand écran). Ainsi The Boys débarque à la télévision chez Cinemax à qui l’on doit Strike Back ou encore The Knick, dirigée par Steven Soderbergh. À la barre de ce nouveau navire, Eric Kripke (voir photo ci-dessus), le créateur de Supernatural, et à la réalisation et au soutien du pilote, Evan Goldberg et Seth Rogen (voir photo ci à droite).

Les créateurs de The Boys seront aussi producteurs sur la série. Quant à la date d’arrivée des « p’tits gars », cela reste toujours un mystère. Enfin, on sait que Darick Robertson s’est inspiré de Simon Pegg (voir photo ci-dessous) pour le physique du personnage de P’tit Hughie (voir la première image ci-dessous), d’ailleurs l’acteur-auteur anglais a répondu à cela en disant avoir été honoré dans un petit texte disponible dans l’un des comic books. Mais alors, a-t-on une chance de voir Simon Pegg incarner Hughie ?

Ci-dessous, la bande-annonce de Preacher, la série inspirée du comic book éponyme

et dirigée par Seth Rogen et Ivan Goldberg pour AMC.

Visite ou Mémoires et Confessions, un film de Manoel de Oliveira : critique

Synopsis : En 1981, Manoel de Oliveira tourne un film qu’il dépose à la cinémathèque portugaise avec comme consigne de ne le sortir qu’après sa mort. D’après ses propres dires, « C’est un film de Manoel de Oliveira sur Manoel de Oliveira, à propos d’une maison. »

Le film s’ouvre sur un portail. Puis, le portail lui-même s’ouvre sur un jardin, des arbres, une maison. Comme par enchantement toujours, la porte de la maison s’ouvre. La caméra y pénètre. Deux voix dissertent sur les arbres du jardin, le pin, le palmier, ce magnolia, cette maison, apparemment vide. À l’étage pourtant, du bruit. Sans transition, Manoel de Oliveria lui-même, comme venu hanter sa propre résidence, raconte l’histoire de cette maison. Bâtie dans les années 30 elle est à la fois demeure familiale du réalisateur et patrimoine architectural. Elle est le personnage principal du film, présente du premier au dernier plan, témoin oculaire exhaustif des années passées par le réalisateur à y écrire, y jouer avec ses enfants, y aimer sa femme, y vivre. L’occasion pour Manoel de Oliveira de revenir sur la vie et la carrière qui sont derrière lui ; sans se douter que, devant lui, son existence comme sa filmographie s’étendrait encore, bien plus loin que l’horizon.

C’est sans doute ce qui fait la particularité de ce film : c’est un film posthume prématuré, une autobiographie anticipée. Le réalisateur revient sur sa carrière sans se douter qu’elle n’en était qu’à son commencement, et qu’il tournera encore plus d’une vingtaine de films. Endetté, obligé de revendre cette maison qu’il a contribué à concevoir et décorer, cette maison qui a vu grandir sa famille, il se livre comme un artiste en fin de carrière. Visite contient toute la pensée du réalisateur en un seul film. La maison devient la matrice de toute sa vie, chaque détail fait le lien avec une anecdote, un sujet, une personne. Les différents niveaux de fiction (des inconnus qui visitent la maison, de Oliveira face caméra qui se raconte, les image d’archives qu’il montre, la reconstitution d’une anecdote politique) expriment le rapport, forcément complexe, du cinéaste avec les films. La part belle faite à sa femme et sa famille révèlent l’homme derrière l’artiste.

L’exercice de l’autobiographie, forcément auto-centré, fait que le film passionnera en priorité ceux qui connaissent déjà Manoel de Oliveira et sont familiers avec son œuvre. Pour les néophytes, ce portrait est également une bonne introduction à l’œuvre du réalisateur qui vous donnera à coup sûr envie de plonger dans sa filmographie. Pour les moins sensibles à la personnalité du cinéaste portugais, le film pourra sembler un peu ennuyeux, malgré sa courte durée. Il reste néanmoins le témoignage inédit de l’un des réalisateurs ayant vécu le plus longtemps, dont la majorité de la filmographie a été produite après ses 70 ans. Le caractère unique, à la fois de la maison, de l’image et du personnage suffisent à capter le regard et l’attention.

Visite ou Mémoires et confessions : Bande-annonce

Visite ou Mémoires et confessions : Fiche Technique

Titre original : Visita ou Memórias e Confissões
Réalisation: Manoel de Oliveira
Scénario : Manoel de Oliveira
Dialogues : Agustina Bessa-Luís
Intervenants : Manoel de Oliveira, Maria Isabel
Image : Elso Roque, Jean-Paul Loublier
Montage : Manoel de Oliveira, Ana Luisa
Son: Joaquim Pinto, Vasco Pimentel
Voix : Teresa Madruga, Diogo Doria
Décors : Maria Isabel, Manuel Casimiro
Production : Manuel Guanilho
Distribution : Epicentre Films
Durée : 65 minutes
Date de sortie : 06 avril 2016
Portugal – 1981

Auteur : Amaurych

11.22.63, une série de J. J. Abrams : critique

Synopsis : En 2016, dans le Maine, Jake Epping est un jeune professeur de littérature. Al Templeton, son ami restaurateur, est en train de mourir d’un cancer. Avant l’échéance fatale, il lui livre un secret : à l’arrière de son restaurant se trouve une porte temporelle qui permet de se projeter en 1960. Jake fait la promesse de partir dans le passé empêcher l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, le 22 novembre 1963. Pour cela, il devra donc rester trois ans dans le passé.

La série marque la rencontre entre deux valeurs sures, J. J. Abrams et Stephen King

C’est maintenant une habitude : quasiment chaque roman de Stephen King fait l’objet d’une adaptation (de plusieurs adaptations même pour certains d’entre eux, comme Shining ou Carrie). Les projets foisonnent : un nouveau film inspiré de Ça ou de son monumental cycle La Tour Sombre. Mais les lecteurs du grand romancier sont souvent sceptiques devant la qualité très fluctuante de ces productions. L’idée d’adapter un grand roman en une série a déjà déçu beaucoup de monde, avec le formidable livre Dôme qui a donné le pitoyable Under the dome. Qu’allait-il arriver à 22.11.63, long roman de plus de mille pages, nostalgique et dramatique, anti-spectaculaire au possible, lorsqu’il sera passé à la moulinette de J. J. Abrams ?

Double histoire

Dès le premier épisode, on sent que la série cherche à prendre des distances avec le roman. Des épisodes complets ont disparu, d’autres ont été créés pour la série, ainsi que de nouveaux personnages. De même, la chronologie du roman est un peu bouleversée ; ainsi, le voyage temporel fait atterrir Epping en 1960, et non en 1958 comme dans le livre, et, à peine arrivé, il se rend immédiatement au Texas. L’épisode qui consiste à tenter de sauver la famille de Harry Dunning est reporté ultérieurement.

Cependant, l’histoire est globalement préservée. Il s’agit, comme dans le roman, d’une action en deux parties : d’un côté le suspense historique (Lee Harvey Oswald a-t-il agi seul ? Comment faire pour empêcher l’assassinat de JFK ?) et, de l’autre, l’aspect sentimental. En effet, le Jake de 1960 (rebaptisé Jake Amberson) va rencontrer une jeune bibliothécaire, Sadie Dunhill. Mais une liaison amoureuse dans le Texas de 1960 ne peut pas se dérouler comme en 2016.

Ce double aspect est essentiel. Il ne faut pas se dire que 11.22.63 est uniquement une série d’action ou de suspense, sinon le spectateur sera forcément déçu par le rythme plutôt lent. Des épisodes entiers laissent de côté l’histoire de Lee Harvey Oswald pour se concentrer sur Jake et Sadie.

Narration elliptique

Le rythme est justement l’un des problèmes majeurs de la série. Ainsi, le roman prenait vraiment son temps pour bien reconstituer son époque et développer les personnages principaux et secondaires. Ici, la reconstitution est plus décorative que vraiment approfondie. Les années 60 sont montrées avec tous les clichés de l’époque, comme le bal du lycée, les robes roses et légères, les voitures chromées, etc. Par contre, là où King employait le contexte historique comme une partie essentielle de l’histoire, ici c’est complètement laissé de côté : on fait joli, les costumes et les décors sont soignés, mais nous sommes dans des années 60 reconstituées. Pas de frénésie due à la politique internationale (la Crise de Cuba est entièrement ignorée, le contexte de Guerre Froide est à peine mentionné), pas de véritable reconstitution sociale non plus (le racisme est vaguement signalé, puis abandonné).

Pire ! Le choix d’une narration très elliptique rend l’ensemble très caricatural. Comment expliquer que Lee Harvey Oswald, proche du communisme et combattant l’extrême-droite militariste, se retourne contre le président Kennedy ? Le scénario nous sort une explication minable pour combler un vide causé par ses propres lacunes. C’est d’autant plus dommage que le personnage d’Oswald est sûrement le plus fascinant de la série, et le mieux interprété (par le jeune acteur australien Daniel Webber, absolument remarquable, tout en violence à peine contenue, que l’on sent prêt à exploser à chaque instant).

Autre incohérence due aux trop nombreuses ellipses : le sujet de la résistance du passé. Thème essentiel martelé sans cesse dans le roman, il est ici évoqué une fois ou deux ; du coup, lorsque cette résistance se manifeste, à la fin de la série, elle semble arriver comme une facilité de scénario dont le but est de tenter d’instaurer du suspense.

Une tentative qui se révèle assez vaine d’ailleurs. La série se laisse certes regarder (elle a des qualités : l’interprétation est réussie, et l’aspect visuel est agréable), mais d’un œil distrait. Rien ne retient vraiment l’attention, la réalisation et le scénario ne parviennent pas à faire naître les émotions nécessaires qui retiendraient le spectateur. Seule l’extrême fin (les dix dernières minutes de l’ultime épisode) fait enfin éprouver un peu de ces sentiments qui manquent tant dans le reste.

En conclusion, 11.22.63 n’est pas une catastrophe ; la série possède des qualités, toute la partie technique est solidement faite (photographie, montage, etc.), mais nous sommes très loin de la série inoubliable qu’elle aurait pu être. C’est donc une semi-déception.

11.22.63 : Bande Annonce

11.22.63- Fiche Technique

Créateur : J. J. Abrams
Réalisateurs : Fred Toye, John David Coles, James Franco, James Kent, Kevin Macdonald, James Strong
Scénario : Bridget Carpenter, Stephen King, Quinton Peeples, Brigitte Hales, Joe Henderson, Brian Nelson, d’après le roman de Stephen King
Interprétation : James Franco (Jake Epping, a.k.a. Jake Amberson), Chris Cooper (Al templeton), Sarah Gadon (Sadie Dunhill), Daniel Webber (Lee Harvey Oswald), Lucy Fry (Marina Oswald), George MacKay (Billy), Kevin J. O’Connor (Yellow Card Man)
Musique : Alex Heffes
Montage : Michael R. Fox, Sue Blainey, Plummy Tucker, Dorian Harris
Photographie : Adam Suschitzky, David Katznelson
Décors : Peter P. Nicolakakos
Costumes : Roland Sanchez
Production : Joseph Boccia, James Franco, Athena Wickham
Société de production : Carpenter B, Bad Robot, Warner Bros. Television
Société de distribution : Hulu.
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : environ 60 minutes.
Date de diffusion (USA) : 15 février 2016
Genre : drame, suspense, fantastique

Etats-Unis-2016

L’Usine de Films Amateurs de Michel Gondry

LeMagduCiné s’est rendu à l’Usine de Films Amateurs de Michel Gondry

               Ce jeudi 7 avril 2016, CineSeriesMag a découvert l’Usine de Films Amateurs deusine-de-films-amateurs-de-et-avec-michel-gondry-site-minier-wallers-arenberg Michel Gondry, à l’occasion du vernissage de sa nouvelle installation, à Wallers-Arenberg (59). Après s’être installé à Tokyo, Moscou, Paris, Casablanca, Sao Paulo ou encore plus récemment Roubaix et El Jadida, la fabrique itinérante de film amateur a trouvé son nouveau lieu de vie, le site minier de Wallers-Arenberg reconverti en espace consacré à la culture, investi ici du 8 avril au 28 mai 2016. L’occasion alors pour CSM de vous la présenter, avant son prochain départ hors de l’hexagone.

            Inspiré de Soyez sympa, rembobinez (Be Kind Rewind, 2008) – dans lequel deux amis doivent retourner des films avec les moyens du bord après une suppression accidentelle de ceux-ci des bandes magnétiques des cassettes d’un vidéoclub –, l’Usine, ouverte au public du mercredi au dimanche, vous propose de venir réaliser gratuitement un film en trois heures.

D’une durée pouvant aller de trois à vingt minutes, le film doit être réalisé avec un caméscope et un micro branché fournis par l’équipe. Fait important, vous n’aurez pas accès au montage, qui sera fait par des membres de l’équipe de l’organisme. Une post-production minimale puisqu’il s’agit d’accoler les plans filmés les uns après les autres, avec possiblement quelques effets. Après le montage, place à la projection dans une salle qui lui est destinée, dans laquelle vous pourrez d’ailleurs récupérer vos créations sur support DVD et, pourquoi pas, même en support numérique. Ne cherchez pas à faire un film professionnel, il s’agit de venir vous amuser, découvrir l’image, la pratiquer de manière conviviale et alors de faire un film amateur certes, mais toutefois avec bien des moyens.

            Revenons-en au début, et alors au protocole de l’Usine de Films Amateurs. Vous allez former avec des amis ou des inconnus – parce qu’il ne faut pas oublier les visées de partages et d’humanisme de Gondry et de son projet –, un groupe pouvant aller de deux à quinze personnes. Première étape ou plutôt premier atelier : la conception du film qui vous amène à penser au(x) genre(s) du film – qui peut appartenir jusqu’à trois genres en même temps : science-fiction, horreur, drame, comédie, etc. Vous devrez ensuite penser votre histoire, trouver un titre, et d’autres idées, tout cela collectivement, « démocratiquement », adverbe sur lequel insistent les membres de l’équipe. Au bout de 45 minutes, place au deuxième atelier et à ses propres missions : le casting, le choix du cadreur / réalisateur, le découpage des scènes, le choix des décors, des costumes et des accessoires. Étape importante, vous devrez bien choisir parmi les 22 ingénieux décors (contre 25 à Roubaix) en taille réelle qui vous sont proposés : le bar, une voiture en déplacement, une boutique, une cuisine, ou encore un décor de camping (voir les photos et la vidéo ci-dessous). À noter que pour l’installation à Wallers-Arenberg, les techniciens ont eu 7 semaines pour monter l’ensemble des décors, contre un peu plus de 8 mois à Roubaix.

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Ci-dessous, notre petit reportage vidéo sur les décors astucieux de l’UFA.

Vous aurez aussi accès à des petites installations de déplacement de véhicule miniature, que vous déplacerez avec une manivelle, mettant aussi en mouvement un fond de route de campagne ou une ambiance de nuit (voir photos ci-dessous). Un important bonus propre au site investi par la fabrique, il est possible de tourner dans des décors miniers, et pas des moindres, puisqu’ils ont servi au tournage de Germinal (Claude Berri, 1993).

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            Après 45 autres minutes, l’atelier touche à sa fin et vous voilà à la troisième étape du parcours : le tournage ! Le groupe a une heure pour mettre en images ce qu’il aura préparé, à l’aide du matériel cité ci-dessus, un caméscope HD à la taille adaptée pour un poignet et sur lequel est branché un petit microphone. Aucun risque de tomber sous le poids du matériel, mais attention à ne pas l’abîmer, ça et tout ce qui vous sera fourni. Après tout, il ne faut pas oublier que le matériel a déjà servi avant sa venue à Wallers et servira les groupes suivants. Aussi il sera utilisé à la prochaine destination de l’Usine Gondry-enne. D’ailleurs, un médiateur vous accompagnera et vous guidera, mais le film est bien le votre. Vous voulez faire un traveling ? Aucun problème, c’est vous qui faites le film. Le tournage terminé, vous rendez le caméscope à l’équipe qui s’occupe de monter rapidement le film – de qualité HD – pour la séance de projection. Convivialité est le mot d’ordre, il ne s’agit pas de juger son œuvre et celle des autres. Vous, vos amis, et les autres participants pourrez voir votre film et les films déjà tournés. Sachez que les groupes suivants pourront aussi voir votre film. Cela grâce à la dernière étape de votre parcours et pas des moindres, votre film rejoint littéralement le vidéoclub de l’Usine (voir vidéo ci-dessous), et les archives du projet de Michel Gondry.

            Vous serez donc possiblement reprojetés bien après votre passage. À ce propos, pour permettre cela, il vous sera demandé au début de l’aventure de signer un contrat d’autorisation d’exploitation de vos droits à l’image dans l’Usine. Repartez avec votre œuvre en DVD et possiblement en support numérique HD pour votre plaisir personnel ou pour la partager sur l’Internet.

 

Enfin, on ne peut que vous conseiller une chose : revenez-y, avec d’autres amis, votre famille, ou même seul, vous ferez ainsi des rencontres, et surtout votre œuvre sera tout autre. Du 8 Avril au 22 Mai 2016, ici à Wallers-Arenberg, sur son ancien site minier reconverti en place de la créativité, venez libérer votre imagination et vous amuser, à l’Usine de Films Amateurs de Michel Gondry !

NOTES : l’Usine vous est ouverte du mercredi au dimanche. N’hésitez pas à réserver rapidement, les plages libres sont vites remplies. Concernant les réservations ou pour plus de renseignements, contactez l’équipe de l’Usine au 06 70 09 82 55, ou par mail : reservations-ufa@arenberg-creativemine.fr

How To Get Away With Murder saison 2, une série de Peter Nowalk : Critique

Synopsis : Après le choc quant à la disparition soudaine de Rebecca, il est normal que chacun craigne une fois de plus pour son avenir. Annalise continue de travailler et représente deux nouveaux clients, un frère et une sœur adoptés, accusés d’avoir tué leurs parents, puis leur tante pour l’héritage. Après la sœur de Sam, le demi-frère de Rebecca vient réclamer justice, avec l’aide de Wes. Les Keating 5 enquêtent sur Frank, bien décidée à dissimuler ses arrières. La nouvelle assistante du procureur, Emily Sinclair, qui s’obstine à prouver la culpabilité des enfants Hapstall fouille aussi dans le passé d’Asher pour mettre la pression sur sa famille et renverser Annalise. Une ancienne amie d’Annalise revient pour l’aider à protéger Nate et nous en apprenons davantage sur le passé d’un des Keating 5, de Bonnie et d’Annalise…

« Ce n’est pas le mal, mais le bien, qui engendre la culpabilité. »

Jacques Lacan

Après un pilote détonant (lire critique), la deuxième saison d’HTGAWM (« meilleure nouvelle série dramatique »- n’ayons pas peur de le dire – de 2015) s’est terminée jeudi 17 mars. La trêve hivernale était insupportable tant les créateurs nous ont scotché sur notre chaise/lit/canapé en tirant sur la larme, celle qui coule quand on a le souffle coupé devant une peinture sublime ou à l’écoute d’une musique envoûtante. Une des forces inconditionnelles du show était, si l’on revient sur la saison 1, la caractérisation des personnages et la brillante connexion entre eux, un casting mené par une actrice principale plus que talentueuse (Viola Davis a mérité son Emmy Award !) dont on ne lui connaissait pas grande étoffe si ce n’est qu’elle se tourne vers Mama lorsque l’alcool ne fait plus grand bien. Chacun avec sa propre histoire et avec celle de Wes en deuxième partie de saison, il n’est pas impossible que tous des Keating Five passent à la casserole. L’apparition de Famke Jenssen dans un rôle secondaire est une belle surprise, car depuis Hemlock Grove, les paris étaient lancés sur la possibilité qu’elle retrouve du boulot. Une des marques de fabrique de Shonda Rhimes est de manier le soap revisité avec un autre genre, le médical, le politique, le judiciaire et à présent l’espionnage/la fraude avec The Catch) pour en tirer une série dynamique addictive avec une dose d’humour certaine (vidéo bas critique saison 1). En faisant du logo de sa boîte de production, Shondaland, nom de parc d’attraction, un grand huit en mouvement (à présent les rails d’un grand huit en forme de cœur enflammé), la showrunneuse cherche plus ou moins habilement l’excitation, l’adrénaline de cette vitesse caractérisant l’essence même d’une série à suspense – ou tout autre série par ailleurs (à l’exception de Vikings où le voyage, les combats priment en dépaysement sur le rythme haletant). CSM conseille ses lecteurs d’avoir commencé la saison 2, le spoil n’est jamais très loin…

En démarrant donc sur les chapeaux de roue, HTGAWM, – Murder pour les plus fainéants – reste fidèle à elle-même, bien que peu soucieuse des premiers maux de tête ou torticolis (pour rester sur la métaphore de la montagne russe). Mais le rythme s’équilibre et le wagon atteint le sommet avant de redescendre à 100kms sur la « résolution » de la sous-intrigue au temps passé de la mi-saison. La couleur bleue froide abyssale est toujours reconnaissable et le découpage, même si peu clair tient la route, car les Keating Five à présent au complet – Asher dans le même bateau !semblent courir dans tous les sens, intérieur/extérieur… Qui a tiré sur Annalise est donc ce premier leitmotiv qui suffit à créer l’addiction hebdomadaire. Ce whodunnit agatha-christinien est presque dépourvu d’affaires judiciaires parallèles, quelques-unes bien fagotées façon Jerry Bruckeimer se cachent ici et là, et le manque est à peine perceptible. Après la vérité sur Lila’s Case et ce qui s’est passé à la Kappa Kappa Théta House, nous voici confronté à la richissime famille Hapstall et les deux enfants adoptés accusés du meurtre de leurs parents, Catherine et Caleb, par leur tante, à son tour égorgée. Entre inceste et héritage, le ton est donné, et les culpabilités niées. Rappelons que « la lumière n’est pas toujours là où on l’attend et la culpabilité ne peut qu’être transférée. Elle ne disparaît jamais. » Et la partie du jeu de l’oie se transforme en Cluedo. Annalise dans le salon avec le revolver. Nous soupçonnons chacun des étudiants, qui lui en veut d’avoir transformé leur vie à jamais. Ces étudiants bien différents qui pourtant finissent par devenir « amis » (sont-ce les circonstances?)

Connor qui, malgré l’annonce de la séropositivité d’Oliver, emménage avec lui et voue une haine sans borne à son professeur. Michaela, qui craint toujours de sortir avec un gay (c’en est devenu un gimmick réussi), cherche à présent qui est EGGS 911 et tombe amoureux du...demi-frère de Rebecca qui vient faire la lumière sur sa disparition, aux côtés de Wes. Laurel dévouée à Annalise entame une relation avec Frank, personnage central, dont on connaîtra davantage sur ses raisons et son implication (la saison 3 risque d’être aussi centrée sur lui, sur comment il en est venu à devenir un réel tueur à gage). Asher n’est plus le comique, beauf de service, mais un fils surprotégé par son père, juge de renom, et délaissé par une mère peu aimante. Nate en deuil d’une épouse gravement malade. Nous commençons à douter que chacun ait quelque chose à voir avec le « chaos » de mi-saison. D’autant plus que la première saison tirait sur les mêmes ficelles douteuses, jouant avec notre naïveté. Rebecca est coupable, elle ne l’est pas, elle l’est, elle ne l’est pas… La deuxième déploie le même jeu douteux en exploitant cette carotte à l’extrême, au point qu’à la fin, on s’en lasse et n’éprouve aucun intérêt pour la résolution. La boucle est bouclée malgré de grosses incohérences et raccords évidents. Des exemples comme le fait que la police ferme les yeux sur la falsification du dossier Scott Fuller pour inculper le principal nouveau suspect (oh c’est le terroriste dans House of Cards), Bonnie qui arrive avec le corps de Sinclair dans une toute autre voiture (qui change en fonction du plan) que celle avec laquelle elle rejoint Asher au parking, le sang sur le pare-choc arrière que personne n’a remarqué jusqu’à la station-service, Catherine s’évade en pyjama devant Michaela et Caleb, Bonnie jette son chemisier ensanglanté dans la poubelle, le corps de Rebecca sous l’escalier… Nous savions que l’assistante pincée blonde est dévouée entièrement à Annalise pour des raisons qui nous seront dévoilées, mais manque cruellement de lucidité, incapable de gérer la pression, alors qu’elle nous a prouvé plus d’une fois que si ! Ce n’est pas la seule « marionnette » de l’avocate principale, Frank et sa cupidité lui feront être redevable de Sam, et Annalise. Connor et Michael, quant à eux, voulaient se rendre à la police, c’est à présent à Asher de paniquer. Tandis que Laurel et Wes continuent de garder leur sang-froid (probablement parce qu’ils ont déjà été confrontés eux-mêmes au crime !).

La principale force d’une saison supplémentaire est de savoir exploiter subtilement les dénouements (ou non) de ses arcs narratifs précédents pour en créer de nouveaux plus forts encore. Le climax de l’épisode 9 apparaît comme époustouflant à ce titre. « I lied to you since the beginning ! » (« Je t’ai toujours menti depuis le début« ). PAN ! La confrontation entre Annalise – monstre sacré du barreau, à la fois respecté et craint, à présent vu comme victime et vulnérable – et les Keating 5, se retournant contre elle, est un parfait duel se concluant par un autre arc narratif qui occupera la seconde partie de saison. L’enfance de Wes, et les débuts incertains professionnels d’Annalise, qui subit un événement inassumé. La présence du pauvre vilain petit canard au sein du groupe fortuné est expliquée et le lien qui unit Annalise et Wes est saisissant. La présentation du père d’Asher dans la première saison se poursuit jusqu’à ce que ce dernier ne commette l’irréparable. Ne pas avoir le choix que de se protéger mutuellement, malgré le fait qu’Annalise ne trahisse ses « protégés ». Wes et la vérité sur Rebecca, Asher et l’implication de son père…

La saison 3 peut ouvrir sur le personnage de Laurel et son lot de culpabilité qu’elle a dû transporter avec elle jusqu’à présent, puisqu’on termine sur [toggler title= »Spoil » ] le départ de Frank et que l’indice avait été dévoilé lors de l’appel au secours d’Annalise du duel de l’épisode 9. « Laurel, tu as traversé bien pire avec ton père ! Tu nous aides toujours. Tu peux encore le faire. » Aider ou se servir du revolver ? [/toggler]Issue d’une famille sud-américaine aisée vivant à West Palm Beach en Floride (revoir le 11×01), elle fait déjà preuve d’un fort caractère lorsqu’elle répond à son père en espagnol avant d’être expulsée de la grande tablée, le sourire aux lèvres. Les spéculations vont bon train concernant la connexion dramatique avec Anna-Mae. Il va de soi à présent, les 5 ont été choisis pour des raisons bien définies. [toggler title= »Spoil » ]Si Wes remplace le fils qu’elle n’a jamais pu avoir, ou si Bonnie probablement l’une de ses premières protégées après le meurtre perpétré sur son père violeur (spéculation*)[/toggler], on n’en sait guère davantage sur les passés « troubles » de Michaela et Connor, pas assez pour prédire quoique ce soit. Rappelons à l’occasion que la famille de Connor, oncle attentionné, habite aux Grand Rapids dans le Michigan. Sa sœur lui permettait de coucher à droite et à gauche en lui faisant rencontrer de nouveaux garçons à la moindre occasion. Michaela n’a jamais eu affaire à un crime auparavant, puisqu’elle ne sait pas gérer le stress, ce qui lui fera (entre autre) échouer son mariage, mais elle sait répondre à sa belle-mère castratrice, ce qui témoigne d’une possible évolution. Ils souffrent tous d’un passé, d’une culpabilité, qui va les rattraper.

*Bonnie à Rebecca, en se parlant à elle-même « Tu es une bonne personne, même si les gens disent le contraire, je le suis ! ».

Si d’ailleurs la série devait s’appeler autrement, ce serait « How To Put Up With Guilt » (« Comment s’accommoder de sa culpabilité »). Matière première scénaristique, la culpabilité provoque soit le remord, donc la fuite ou la confession (jamais à la police sinon la série prendrait fin), soit la défense et donc la riposte violente ou la mise en accusation. La culpabilité est transférée. Comme un pou qui saute de cheveux en cheveux ou une gangrène qui se propage et malgré le fait que ces maladies n’attirent aucune sympathie, le spectateur se réjouie d’assister au « mal » qui s’étend et finit par le penser bon. Non pas un mal pour un bien, mais un bien qui serait peut-être mal. En cela, le spectateur est pris au piège de ce jeu machiavélique à penser juste des actes qui ne le sont pas, d’autant plus dans une société dite puritaine ou seul dieu peut commettre l’irréparable. Le remord n’est jamais synonyme d’inaction et ainsi la morale est louable. « Il est préférable d’avoir des remords d’avoir mal agis que d’avoir des regrets de n’avoir rien fait de sa vie ». Il n’y a pas d’un côté les faibles et de l’autre, les forts. Ceux qui sont à deux doigts de tout avouer, et les têtes brûlées qui la garde froide. Et la frontière est parfois floue.

Ajouté à cela, le point fort de Peter Nowalk et son équipe de scénaristes à manipuler une chronologie aisément, à défaire pour recomposer, est un véritable travail d’orfèvre, et le montage est grandement symbolique. La culpabilité est mise en parallèle visuellement avec la perte. Coupable et victime à la fois (voir l’épisode 14 à 29′). Cette impression que « tout vient à point… », poupées russes savantes, fantasmes concrétisés tient de l’ordre du génie. Qui n’a pas rêvé de tuer son pire ennemi? De taire celui qui se moque de nous, nous rabaisse ou nous met des bâtons dans les roues? Ce plaisir projeté est une valeur courante dans les productions américaines (cinéma ou séries tv), car il permet l’introduction du manichéisme primaire. Qui sont les bons des méchants ? La procureur Wendy Park dans la première saison, Emily Sinclair dans la deuxième. Mais comme expliqué précédemment, les entités opposables ne sont pas aussi définies qu’elles semblent l’être.

Les thématiques dissimulées dans quelques conversations témoignent de l’importance de toucher les consciences. Michaela et l’anorgasmie. Connor et la cohabitation avec un partenaire séropositif. La fin de vie médicalisée, le viol, l’immunité des riches, la bisexualité, la fausse couche, le pardon, les relations parents/enfants occupent également une place de choix. Sans oublier la confiance à attribuer au nouveau compagnon, et tous sont concernés. La relation qui unit Nate à Annalise est la plus complexe et développée. Si Annalise a toujours aimé Nate d’un amour indéfectible depuis qu’ils ont trompé mutuellement leurs époux, ce dernier en est venu à réapprendre à faire confiance à celle qui a toujours voulu le protéger malgré les situations qui ne le permettaient pas. Traditionnellement, la concrétisation passe nécessairement par la présentation à la famille et l’épisode final dénote avec l’ensemble en ce que nous avons été habitués à une course permanente entre passé et présent. Nous en apprenons, comme un cheveu sur la soupe, davantage sur la famille d’Annalise, le reproche du père d’avoir délaissé sa mère est persistant. La gente féminine et la méfiance pour le sexe masculin. Autre nom possible pour la série. Aucun des personnages principaux ne correspond au cliché du mâle fourbe, tourné vers ses pulsions premières, prêt à partir à la moindre autre « femelle » rencontrée.** Bien au contraire. Frank fait confiance à Laurel et leur relation évolue sérieusement. Asher devient le pauvre animal sans défense qui ne semble même pas avoir participé à l’incident dont on l’accuse à Trotter Lake. Connor devient de plus en plus amoureux d’Oliver et réciproquement ! Nate, le preux chevalier en deuil qui reprend son poste d’officier de police. Et Wes apparaît comme l’orphelin accusé, à la recherche de ses origines. 

**N’ayons pas peur de champ lexical animalier, HTGAWM s’amuse de l’éventuel « politiquement incorrect », et le plaisir coupable ne l’est plus, coupable.

La musique électrisante, rétro-contemporaine, perverse et sexy, contribue toujours à ce frisson orgasmique. Une chanson vient clôturer un épisode sur deux ou presque et quand nous vient la curiosité de la shazamer, on en devient vite accro, à l(es)’écouter en boucle jour après jour. IAMX – Happiness (01), Leon Else – Tomorrow Land (04), Dead Can Dance – Black Sun (06), Jai Wolf – Indian Summer (08), Chelsea Wolfe – Survive, IAMX – The Great Shipwreck of Life, Robot Koch – Dark Waves et Dead Can Dance – Summoning of The Muse (09), Zola Jesus – Ixode (11), Majical Cloudz – Heaven (12), Snow Ghosts – Circles Out Of Salt (13), Deco Child – SkinlessIAMX – Insomnia (14), Digital Daggers – Back To The Start, Perfume Genius – Too Bright (15). Vous aussi, vous risquez d’écouter en boucle Indian Summer et ce, sans rapport au sexe. Le sixième album de Chris Corner, Metonia, n’aura presque plus de secret pour vous, et il se peut que vous suivez Leon Else sur les réseaux sociaux. Si la scène des multiples coïts est filmée d’une élégance rare, le bruissement épidermique provient du côté auditif. Il en va de même avec l’épisode final qui monte dans les tons opposés avec les deux chansons citées. D’un côté, une puissance vaporeuse, épique et quasi mystique, qui, grâce aux cordes et aux notes graves tenues du piano et la batterie répétée sans oublier la voix de la canadienne Andrea Wasse, participe à la sensualité héroïque, tel un effort de guerre (déjà entendue dans Pretty Little Liar ou pourrait très bien aller avec Misfits). De l’autre, une simple voix au piano propice au larmoiement, pour conclure sur une parfaite ballade emplie de nostalgie. Le wagon du grand huit s’arrête en douceur et, le cœur battant, tel un enfant ébahi après un tour de magie, on en redemanderait.

Si cette deuxième saison semble vouloir trop en faire par un démarrage époustouflant, l’annonce de la bisexualité d’Annalise sonne à première vue comme une extravagance scénaristique, mais n’est finalement qu’un exemple supplémentaire témoignant de la qualité indéniable de cette série – vue comme une mécanique bien huilée (cf.critique saison 1) – qui a perdu, plus de moitié, de son audience américaine. Comptabilisant en moyenne 5 millions contre 9 pour la première, la série était en danger d’annulation. Fausse alerte ! Si l’addiction se ternit relativement en finale, car lassés d’être ballottés, nous restons cependant bouche bée, le souffle à demi coupé, à défaut d’être bouleversés comme nous l’avions été jusqu’à présent. En plus de jouer avec nos « meilleurs » amis***, à la fois à Cluedo, Mille Bornes et Tic -Tac Boom (ben oui, il faut trouver l’identité de l’assassin tout écartant les adversaires avant qu’il ne soit trop tard), nous sommes confrontés à nous-mêmes, à notre culpabilité, notre désir d’aller de l’avant tout du moins. Pas chère la thérapie ! HTGAWM a le don de nous faire revenir en enfance, le passé trouble, le versant thérapeutique (Freud si tu nous entends) en empruntant une attraction à grande vitesse tout en restant extrêmement mâture (pour ne pas réciter la série de I. Marlene King, PLL). On se défoule jusqu’à perdre haleine sur la piste de danse sous des lumières stroboscopiques tout en restant concentré sur une opération à cœur ouvert. Manipulés là exactement où les scénaristes/Peter Nowalk/Shonda Rhimes veulent nous emmener et conscients du voyage artificiel, on ne peut s’empêcher d’apprécier les sensations « fortes ». Peut-être parce que le concept primaire du crime (avide de romans policiers ?) est actualisé, revisité à la sauce électro, à la fois élégante et sexy, irrésistible..? Eros et Thanatos, ce frisson nerveux semblable à la petite mort, mais cela est un autre débat. Quoique!

***Comment les Keating 5, vont-ils chacun reprendre leurs routes après ce qu’ils ont traversé ensemble ?

[Deleted Scenes From Season 1] How To Get Away With Murder

How To Get Away With Murder : Fiche Technique

Réalisateur: Bill D’Elia (01, 09, 11, 15), Rob Hardy (02), John Terlesky (03), Stephen Williams (04, 14), Stephen Cragg (05), Michael Listo (06, 12), Kevin Bray (07), Jennifer Getzinger (08), Laura Innes (10), Zetna Fuentes (13)
Scénaristes: Peter Nowalk (01, 15), Erika Green Swafford (02, 09), Joe Fazzio (03, 12), Angela Robinson (04), Sarah L. Thompson (05), Michael Foley (06, 09, 13), Warren Hsu Leonard (07, 13), Tanya Saracho (08, 12), J.C. Lee (10, 14), Erica Harrison (10, 11, 12, 13, 14)
Interprétation: Viola Davis (Annalise Keating), Billy Brown II (Nate Leahy), Alfred Enoch (Wes Gibbins), Jack Falahee (Connor Walsh), Aja Naomi King (Michaela Pratt), Matt McGorry (Asher Millstone), Karla Souza (Laurel Castillo), Charlie Weber (Franck Delfino), Liza Weil (Bonnie Winterbottom), Conrad Ricamora (Oliver Hampton), Sarah Burns (Emily Sinclair), Kendrick Sampson (Caleb Hapstall), Amy Okuda (Catherine Hapstall), Jefferson White (Philip Jessup)…

Musique : Photek, IAMX…
Producteurs délégués: Shonda Rhimes, Peter Nowalk, Betsy Beers, Bill D’Elia
Studios de productions : ABC Studios et Shondaland Productions
Format : 15 épisodes de 42 minutes

USA – 2015/2016