Alone (don’t grow up), un film de Thierry Poiraud : Critique

Cette île de « Northern Islands », où l’action prend place, intrigue d’emblée. Alone (le titre commercial de Don’t grow up) est un film en langue anglaise, anglo-anglaise même, pourrait-on dire, avec un accent ultra-british que ne corroborent pourtant pas les paysages rocailleux et désertiques.

Synopsis : Sur une île isolée au large de l’Ecosse, six adolescents se réveillent seuls dans leur pensionnat : surveillants et professeurs ont mystérieusement disparu. D’abord ravis d’être libérés de toutes contraintes, ils finissent par prendre la route, en quête de réponses. Devant eux se dessine progressivement l’apocalypse : infectés par un virus inconnu, les habitants se sont transformés en prédateurs sanguinaires. Désormais, pour survivre, le groupe doit trouver un moyen de quitter l’île. Mais lorsqu’ils découvrent que seuls les plus de 18 ans sont touchés, il est déjà trop tard. La contagion a gagné leurs rangs…

Boyhood

Censé se trouver au large de l’Ecosse, ce décor est en fait planté dans les îles Canaries, du fait sans doute de la nationalité franco-espagnole du film. Alone est un film d’horreur, du genre Zombie, qui commence gentiment comme tous les films d’horreur avec le quotidien banal d’adolescents ordinaires. Les six héros du récit sont de jeunes « difficiles », enfermés dans un centre de rééducation, mais qui pour des raisons qui leur échappent sont ce soir-là livrés à eux-mêmes. La présentation des protagonistes est assez intéressante, prometteuse, même si les acteurs eux-mêmes manquent d’aspérités. Après avoir saccagé le bureau du directeur, et bu ce qu’ils ont pu trouver comme alcool, ils sortent du centre pour découvrir avec horreur que tous les adultes de l’île sont devenus des zombies sanguinaires. Les jeunes n’ont donc d’autre échappatoire que de tenter de fuir l’île avant qu’ils ne soient infestés à leur tour.

Les scènes d’horreur sont assez peu nombreuses, voire anecdotiques, même si les premières d’entre elles sont saisissantes. Mais plus le film progresse, plus le suspense faiblit, et on ne retrouve pas cette atmosphère très caractéristique des films d’horreur espagnols, ni des survivals auxquels le film peut faire penser.

En réalité, le propos de Thierry Poiraud semble axé autour d’une autre thématique, qui est celle de l’initiation, du « coming of age movie » mettant en scène le moment précis du passage de l’âge adolescent à l’âge adulte. Le second titre du film, Don’t grow Up, donne des indications dans ce sens : ne pas grandir pour ne pas mourir, précise le cinéaste dans ses notes d’intention. On y suit ainsi en particulier l’itinéraire de Bastian (Fergus Riordan), un jeune homme taciturne en proie à de cauchemars récurrents et qui cache un lourd secret. Son secret est malheureusement cousu de fil blanc, aussi bien avant qu’après sa révélation. Le film essaie de rendre compte de son cheminement vers l’âge adulte après une enfance traumatique, mais à l’image du reste du film, cette tentative est vaine par manque de robustesse dans la mise en scène : des scènes trop longues et trop monocordes, un montage sans véritable rythme, des acteurs plutôt inconsistants. Un autre personnage, Liam (David McKell) – les personnages féminins, même celui de Pearl (Madeleine Kelly), l’un des principaux protagonistes, sont particulièrement ectoplasmiques dans le film – connaît une caractérisation plus poussée, car le film s’attarde sur sa relation avec son père, mais là encore, le cinéaste n’a pas su, pu ou voulu suffisamment creuser cette piste…

Il s’en est, en fait, fallu de peu pour qu’Alone soit un meilleur film, le terreau étant fertile, d’autant que la photographie de Mathias Boucard, servie par de paysages époustouflants, est très accrocheuse. Le mystère de cette Terra incognita vient encore augmenter la curiosité du spectateur qui scrutera les coins et recoins de cette drôle d’Ecosse…

De fait, si on regarde le film par l’autre bout de la lorgnette, on finira par trouver un intérêt dans le traitement de ces adolescents, des adultes en devenir qui sont donc également pourchassés par les enfants qui ont peur d’eux. Mais cette position intermédiaire et inconfortable entre adultes et enfants aurait pu être traitée de manière plus radicale, plutôt qu’avec ces touches légères (à peine une ou deux scènes dans le film…). De même qu’aurait pu être traitée d’une manière plus intense la question du passage à l’âge adulte : on ne comprend par exemple pas pourquoi, on parle du 18ème anniversaire d’un des personnages, pour après, concentrer peur et paranoïa à l’encontre d’un autre personnage dont on ne savait pas que lui aussi avait ou était en passe d’avoir 18 ans, et donc de devenir potentiellement un zombie. De tels traitements diminuent l’impact du film.

De nombreux autres points de vue ou thématiques sont en germe dans Alone. Ce virus qui épargne les enfants, par exemple, à quels maux cette allégorie fait-elle allusion ? A la fin de l’innocence ? Difficile d’y croire, tant les enfants et les adolescents du film sont déjà très loin de cette innocence, des adolescents déjà rudement ballotés par une vie menée cahin-caha en l’absence des fameux adultes : le film aurait pu trouver là le véritable atout émotionnel du film… Les intentions plutôt louables du réalisateur sont malheureusement trahies par sa mise en scène qui manque d’énergie et de souffle. Hésitant entre le teen-movie arty et le film d’horreur espagnol, Alone se retrouve au milieu du gué sans être véritablement ni l’un ni l’autre, alors qu’il disposait d’un potentiel important.

Après une présentation au PIFF (Paris International Film Festival) en Novembre 2015 où il a reçu l’Œil d’Or du Public, et au festival Hallucinations Collectives de Lyon en Mars dernier, Alone (Don’t grow up) sort en en e-cinema (VOD) le 1er Avril 2016 et en DVD et Blu-Ray le 8 Avril prochain chez Condor Entertainment.

Alone (Don’t grow up) – Bande annonce

Alone (Don’t grow up)  – Fiche technique

Titre original : –

Réalisateur : Thierry Poiraud
Scénario : Marie Garel Weiss
Interprétation : Fergus Riordan (Bastian), Madeleine Kelly (Pearl), McKell David (Liam), Darren Evans (Shawn), Natifa Mai (May), Diego Méndez (Thomas)
Musique : Jesús Díaz, Fletcher Ventura
Photographie : Mathias Boucard
Montage : Stéphane Elmadjian
Producteurs : Ibon Cormenzana, Ignasi Estapé, Jofre Farré, Jérôme Vidal
Maisons de production : Kinorama, Gustav film, See Film Pro
Distribution (France) : Condor Entertainment (Edition Blu-Ray & DVD)
Récompenses : Prix Œil d’Or du Public – PIFF , Novembre 2015
Budget : 2 500 000 EUR
Durée : 81 min.
Genre : Fantastique, Horreur
Date de sortie : 8 avril 2016 (Blu-Ray & DVD)
France, Espagne – 2015

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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