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Le top 5 des films de noël selon la rédaction

Le calendrier ne pouvait nous empêcher de remarquer que noël arrive à grands pas! L’occasion en or pour se demander quels sont les meilleurs films à revoir pour accompagner une bonne bûche en famille.

La plus festive des célébrations de la religion chrétienne, et par extension de la civilisation occidentale, n’est-elle plus, comme le disent certains esprits cyniques, qu’un argument commercial ? Si l’on en croit le cinéma, et en particulier celui venu d’Hollywood, noël reste et restera un moment particulier pour condenser, plus qu’à n’importe quelle autre occasion, toute sa générosité et son amour envers ses proches.

Toute la mythologie mais aussi les valeurs familiales et les bons-sentiments propres à cette date du 25 décembre ont pris des formes aussi diverses que variées dans l’Histoire du cinéma, et ce à une échelle internationale. La meilleure preuve en est la façon dont l’incarnation de cet « esprit », le père noël, a lui-même eu droit à des représentations pour le moins éclectiques. Encore récemment, il a pu apparaitre aussi bien comme un ersatz de super-héros (Les cinq légendes) que comme une figure horrifique (Père Noël : Origines).

Prenant quelques instants sur leur temps alloué, traditionnellement, à leurs premiers achats de cadeaux et à la décoration de leur sapin, les membres de la rédaction se sont interrogés sur les films qui incarnent au mieux cette période pleine de magie et les meilleurs souvenirs qu’ils en ont gardés. L’ambivalence des résultats atteste de la place si particulière que peut tenir noël dans l’imaginaire collectif.

Le top des films de noël selon la rédaction :

1/ Gremlins (Joe Dante, 1984) : Gizmo, petite créature pelucheuse et sensiblement adorable, est le cadeau de Noël que tout enfant voudrait avoir. À condition de ne pas l’exposer à la lumière, de ne pas le mouiller et de toujours le nourrir après minuit bien sûr ! Lové confortablement en famille dans le canapé, on ne peut s’empêcher de rire devant ces petits farceurs aux drôles de frimousses. Petits lutins malicieux qui prennent un malin plaisir à faire de Noël un enfer, les Gremlins sont devenus depuis plusieurs années, des incontournables de ces périodes de fêtes. Recette parfaite du film familial réussi, mélange savoureux de comédie et de fantastique, Gremlins séduit encore le public 32 ans après sa première diffusion et ne manque pas, chaque Noël, de réunir petits et grands au cours d’une soirée de réveillon bien décalée.       Yael

2/ L’Étrange Noël de Monsieur Jack (Henry Selick, 1993) : Tim Burton a fait ses débuts chez Disney où il a notamment travaillé sur Rox et Rouky. Animer les séquences de l’amitié d’un renardeau et d’un chiot, sans aucun recul critique a laissé chez lui une envie de faire un autre cinéma d’animation. L’Etrange Noël de Mr Jack est le premier film dont Burton peut revendiquer la paternité ; bien que n’étant pas le réalisateur, il est à l’origine de cette histoire qui foule joyeusement au pied l’esprit de Noël. En s’attribuant la célébration de Noël, Jack Skellington, le grand maître d’Halloween, bouscule l’ordre établi en subvertissant les codes habituels. Tim Burton raffole de la subversion, le meilleur moyen pour révéler l’hypocrisie de tout un système de valeurs. Il n’y a pas de manichéisme dans ce film ; Jack n’est pas un méchant aux prises avec les gentils, c’est un original qui se heurte au conservatisme et à l’intolérance.      Constance

3/ Le Père Noël est une ordure (Jean-Marie Poiré, 1982) :  Après le succès des Bronzés, Jean-Marie Poiré tourne Le Père Noël est une ordure avec les comédiens du Splendid qui interprètent déjà la pièce depuis 1978. Une soirée au QG de SOS Détresse-Amitié tourne au trash dans un crescendo surréaliste et éminemment jubilatoire. Très politiquement incorrect, le film connaît ce succès ininterrompu depuis plus de trente ans, avant tout car il est drôle, truffé de gags visuels et de punchlines tellement hénaurmes qu’ils sont tous devenus cultes. Le choix du traitement iconoclaste et sans tabou du mythe du Père Noël et des bonnes œuvres doucereuses qui lui sont associées permet de garder les pieds hors de la gadoue du sur-consumérisme ambiant des 24 & 25 décembre, année après année. Il illustre parfaitement ce qu’est l’esprit de Noël dans bien des cas : de la poudre dorée aux yeux qui se dissipe au vent glacé du lendemain de Noël…      Béa

4/ Love Actually (Richard Curtis, 2003) : Incontournable des fêtes de fin d’année, la comédie romantique de Richard Curtis est devenu un véritable classique par sa capacité à dépeindre dans un effort mesuré et sincère, l’Amour qui habite l’esprit de Noël. En effet, le film qui s’ouvre avec une performance mémorable de Bill Mack sur le morceau « Love is all around » transformé pour l’occasion en « Christmas is all around« , est un conte de fées pour adultes dont le message est l’amour. De fait, le patchwork d’histoires romantiques qu’est Love Actually témoigne du parallèle opéré par Curtis entre la magie de Noël et l’amour qui nous entoure. Ainsi, comme le clame Mariah Carey dans son titre « All I want for Christmas is you » (extrait de la bande originale du film), tout ce que nos héros veulent pour Noël, c’est l’amour.      Audrey

5/ La vie est belle (Franck Capra, 1946) : La Vie est belle, c’est la référence en matière de films de Noël, le sommet du genre, le classique absolu. La Vie est belle, c’est un conte de Noël, avec son héros profondément bon qui sacrifie sa vie pour le bien des autres, avec cette petite ville enneigée qui ressemble tant à un village de crèche, avec ses prières qui montent vers les cieux et ses anges gardiens qui cherchent à sauver les hommes. La Vie est belle, c’est une ode à la solidarité, l’esprit de Noël dans tout ce qu’il a de plus émouvant et humain, un moment de magie et d’espérance, un hymne à la bonté dont on ressort meilleur.    Hervé

Ils auraient pu y être : Le Pôle Express (Robert Zemeckis, 2004), Die Hard (John McTiernan, 1988), Un conte de Noël (Arnaud Desplechin, 2008), Tokyo Godfathers (Satoshi Kon, 2003)…

Le Grand Chantage, d’Alexander Mackendrick, en édition collector Blu-Ray + DVDs + Livre

Ce mercredi 07 décembre sera disponible chez vos marchands de films et autres revendeurs la formidable édition signée Wild Side du brillant film d’Alexander Mackendrick, Le Grand Chantage, ou en version originale The Sweet Smell of Success.

Le film de 1957 suit Sidney Falco (incarné par Tony Curtis), un publiciste sans scrupules et assoiffé de pouvoir, qui devra tenir la promesse faite à un célèbre et puissant chroniqueur new-yorkais qui peut élever ou briser sa carrière, l’impitoyable J.J. Hunsecker (Burt Lancaster). Le chien de chasse aux news de Hunsecker qu’est Falco lui a promis de briser l’idylle que mène la sœur du journaliste et un jeune musicien de jazz talentueux. Ces derniers ont prévu de se marier, mais l’union écartera la petite sœur du grand frère Hunsecker, prêt à tout pour la garder à ses côtés.

Le métrage de Mackendrick (dont nous vous proposons l’essai critique intégral ici) est une chronique impitoyable sur le journalisme dans les années 50. Empli d’éléments autobiographiques – pour le premier scénariste Ernest Lehman (aussi auteur des scenari de La Mort aux Trousses, West Side Story) -, The Sweet Smell of Success est un film résolument d’actualité, au regard acide et sans optimisme sur les médias mais aussi sur New York. La Grosse Pomme n’est pas fantasmée ou enjolivée par la réalisation de Mackendrick et la caméra du grand chef opérateur James Wong Howe. Bien au contraire, le film a été tourné dans les rues de la ville, principalement de nuit – comme l’action du film – dont l’énergie a été capturée par la réalisation de Mackendrick. Loin des fantaisies d’un Woody Allen, New York est ici sale, ténébreuse, empli de bagarres et de luttes de pouvoir. Si, comme le chante Sinatra dans sa chanson éponyme, New York ne dort jamais, le maux et tourments de l’humanité eux rodent dans les rues. Le chef opérateur a d’ailleurs déclaré :

« cette ville est oppressante, même si les gens n’en ont pas toujours conscience.« 

Le film, admiré par Scorsese et bien d’autres cinéastes tels que John Landis, nous est présenté dans une copie formidablement restaurée. La photographie en sort revivifiée. Le son est lui aussi excellemment restauré, mention spéciale à la très propre version française. Et les bonus eux, sont riches ! Vous aurez sept scènes commentées par Philip Kemp, historien du cinéma, ainsi qu’un entretien avec le même monsieur qui vous parlera notamment de la fabrication de ce film ainsi que de sa réception. Cela juste sur le premier dvd contenant aussi le film. Sur le deuxième dvd, vous trouverez The man who walked away, un documentaire exclusif sur la carrière de Mackendrick d’une durée de quarante trois minutes. Intéressant, certainement, et ça n’est pas fini. Vous aurez aussi un livre exclusif de 220 pages sur le film et sa genèse, spécialement écrit pour cette édition par Philippe Garnier, illustré de photos d’archives rares. Avec le livre vient un regret, celui de redécouvrir à l’écrit ce que Kemp vous aura déjà expliqué dans les bonus. D’ailleurs l’historien du cinéma a écrit en 1991 un ouvrage sur Mackendrick nommé Lethal Innocence : Le Cinéma d’Alexandre Mackendrick qu’on aurait apprécié lire, ou au moins feuilleté. Toutefois ne boudons pas notre plaisir. L’édition proposée par Wild Side est une vraie merveille, à l’image de leur précédentes (res)sorties.

Extrait du film

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD
Master restauré HD – Format image : 1.66, 16/9ème compatible 4/3 – Format son : Anglais DTS 2.0 & Anglais & Français Dolby
Digital 2.0 – Sous-titres : Français – Durée : 1h33
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
Master restauré HD – Format image : 1.85 – Résolution film : 1080 24p – Format son : Anglais & Français DTS Master Audio
Sous-titres : Français – Durée : 1h40
Prix public indicatif : 49,99 Euros le Coffret Blu-ray+2DVD+Livre


COMPLÉMENTS
– Entretien avec l’historien du cinéma Philip Kemp (26’)
– 7 scènes commentées par Philip Kemp (32’)
– « The man who walked away » : documentaire exclusif sur la carrière de Mackendrick (43’)
+ Un livre exclusif de 220 pages sur le film et sa genèse, spécialement écrit pour cette édition par Philippe
Garnier, illustré de photos d’archive rares.​

Le Grand Chantage, un film d’Alexander Mackendrick : critique

Avec Le Grand Chantage (The Sweet Smell of Success), Alexander Mackendrick signe l’un de ses chefs d’oeuvres mais aussi l’un des films majeurs du cinéma, hélas peu connu. Une plongée au coeur des ténèbres éclairées de New York et de son milieu journalistique.

Synopsis : Lorsque J.J. Hunsecker (incarné par Burt Lancaster), le chroniqueur le plus influent et redouté de New York, apprend que sa sœur (Susan Harrison) est éprise d’un jeune musicien de jazz, il met tout en œuvre pour empêcher leur future union. Vouant un amour inconditionnel à sa sœur, il compte sur son chien de chasse aux scandales et autres news, Sidney Falco (Tony Curtis), un publiciste sans scrupules et assoiffé de pouvoir, qui lui a notamment fait la promesse de briser cette idylle.

La Douce Odeur du Succès

Le Grand Chantage a pour titre original The Sweet Smell of Success, beaucoup plus intéressant que le titre français. Pourquoi ? Parce que le chantage n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus intéressant à prendre dans ce film. En effet, ce que le réalisateur Alexander Mackendrick a réussi à capturer comme personne auparavant (bien plus puissamment et méchamment justement que Wilder et son Gouffre aux Chimères) : le journalisme ; et la folie, la hargne, la souffrance et la putasserie du milieu. Car elle est affreuse, cette douce odeur du succès.

Sidney Falco le sait, mais l’apprécie tout de même. Le monde n’est pas empli de joie et de bonne humeur, expliquera assez vite le personnage à sa secrétaire, et c’est comme ça, pas autrement. Mais lui ne se laissera pas marcher sur les pieds, ça non. Il ne restera pas un petit serviteur aux bons soins de J.J. Hunsecker qui le récompensera ou non. Sidney veut plus, toujours plus, il veut être celui qui donne les ordres et qui n’a plus à s’inquiéter concernant l’argent et le reste. Car Sidney s’inquiète, et même beaucoup. Tony Curtis bouge, sans cesse, comme lui avait conseillé le scénariste principal du film Clifford Odets. Le personnage est sans cesse en mouvement, il ne peut se reposer, il n’est pas en position de réfléchir calmement. Il subit les pressions de ses mensonges et promesses : celle d’aider un journaliste à se trouver une fille au soir pour qu’il lui rende service ; celui de convaincre la fille – qui avait besoin de lui et à qui il avait dit qu’il l’aiderait – de coucher avec le dit journaliste ; ou encore ceux qu’il orchestre pour accomplir la promesse faite à J.J. Hunsecker qui tient son avenir entre ses mains. Sidney Falco ne cesse alors de bouger, stressant certes, mais aussi lorsqu’il sent l’opportunité se présenter à lui. Et qui dit opportunité, dit une nouvelle marche vers le succès, dont l’odeur semble si douce. Tony Curtis n’est donc plus le playboy ou jeune premier que l’on connaissait. Avide, sans scrupules, il gesticule, est usé tel un acteur mis en scène par John Cassavetes, face à un Burt Lancaster (ici à droite) quasiment immobile, de marbre dont l’importante fixité n’a d’égale que le fait qu’il est impitoyable.

Lancaster, cet athlète acrobate qui nous a tant fait suer et éveillé notre adrénaline par ses mouvements et ses actions physiques à l’écran, ne bouge pas ici. Il n’y a plus l’idée de nous donner l’envie de vivre, de nous bouger nous aussi, non, Lancaster est fixe, et il nous terrorise. Car Hunsecker est le plus impitoyable de tous. Aussi informé sur les uns et les autres qu’un J. Edgar Hoover, Hunsecker n’a peur de rien ni personne. À l’inverse, tous et toutes le craignent, car il peut, à coup de chronique, vous propulser à des niveaux d’allégresse puis vous noyer dans les abîmes les plus obscurs, notamment grâce à vos secrets.

Ci-dessus, Hunsecker domine la situation ; Lancaster fait peu de mouvements.

Lancaster fait très peu de mouvements. Jamais de mouvements parasites d’ailleurs, car le personnage est à l’image de son pouvoir médiatique, droit, dur comme fer, et puissant. Il ne bouge que par nécessité d’asseoir son pouvoir, ou de l’alléger, notamment avec sa sœur, quand il la câline. Car le poids du pouvoir est d’être seul, infiniment seul. Mais J.J. ne veut pas que sa sœur s’éloigne davantage de lui, et il est prêt à tout pour ne pas être seul, il est prêt à tout pour garder le seul parent qui reste près de lui. Cet amour quasi-incestueux et mortel est aussi l’une des conséquences essentielles de sa position de pouvoir. Et la solitude est ainsi inévitable. D’ailleurs, sa sœur lui dira très justement : « Je préfère mourir plutôt que de vivre avec toi. » Ce à quoi Hunsecker ne saura répondre. Il finira seul sur le balcon de son appartement, au sommet de sa tour d’ivoire. Mais… Et ses serviteurs ? Ils ne sont pas ses amis, non, mais des pions… Sidney n’est qu’un insecte qui l’amuse et a assez de potentiel pour lui rendre service, mais surtout trop d’avidité et de soif de gloire pour ne pas lui obéir. Le policier – qui sent fortement la sueur selon lui – n’est plus qu’un outil. Il n’est plus un agent au service de la loi, mais un agent au service de l’ordre selon J.J. Hunsecker. Car le mur de béton qu’incarne Lancaster a tous les outils pour résister à toutes les tempêtes, et à tous les insectes et rats qui seraient prêts à y creuser leur trou. Hélas, Sidney, aveuglé par sa propre avidité, ne l’aura compris que trop tard. Quand bien même il pensait à un moment ne plus avoir besoin de Hunsecker, et savoir le contrôler, puis, même s’il pensait qu’il allait être récompensé, Sidney n’a été témoin que de mirages, à l’image de cette pauvre fille qui espérait son aide, et qui s’est résolue à oublier sa dignité et coucher avec un parfait inconnu pour à nouveau espérer une aide qu’elle n’aurait peut-être pas. Le rideau est déchiré… L’espoir est crevé… Ou presque.

Car l’amour du jeune couple formé par la sœur et le jazzman (voir photogramme ci à droite) a résisté à tout ce mal. Pour subsister, il leur faudra quitter cet espace de jeu ignoble, s’éloigner de la nuit propice à toutes ces horreurs, pour retrouver la lumière du jour. Ce qu’expose le kidnapping de Curtis à l’aube – par les agents (de police) à la solde de Hunsecker –, qui sera suivi par le départ de la sœur, qui marche vers le soleil qui se dévoile face à sa marche.

« J’adore cette ville dégueulasse »

Déclare Hunsecker après avoir vu une bagarre éclater dans un restaurant juste à côté (voir la vidéo ci-dessus à partir de 8 minutes 20 secondes). Cette ville dégueulasse qu’il adore s’appelle New York. Bien avant l’arrivée de Mean Streets et du Nouvel Hollywood, le film de Mackendrick représentait déjà la Grosse Pomme dévorée de l’intérieur par des vers. The Sweet Smell of Success présente une ville aussi vivante que ténébreuse. La temporalité du récit participe à cela. En effet, l’action du film a lieu sur moins de 48h, d’une soirée à l’aube de la nuit suivante. La vie ici avance et se révèle au rythme des news, presque sans temps mort. Mais surtout, la vie est nocturne, et cloitrée dans des bâtiments lorsque le jour est levé. Le film suit des codes du film noir, et il fait ainsi des journalistes des vampires, assoiffés non pas de sang mais d’informations exploitables.

Ces êtres obscurs progressent et font leur beurre sur les autres, et aussi avec d’autres tels que le policier corrompu. Ces figures avancent dans une New York non reconstituée en studio, mais dans ses véritables espaces urbains. On sait qu’à certains moments de la période de tournage, la production a eu du mal à contenir la passion des fans qui viraient à l’hystérie dès lors qu’ils apercevaient l’une des stars. Mais rien n’est visible à l’écran. Ce qui transpire de ces images, c’est le réel. Réalité de la nuit, réalité de l’usure, réalité de ces personnages inspirés directement de ce qu’a vécu le premier scénariste du film, Ernest Lehman, à qui l’on doit aussi les scripts de La Mort aux Trousses et de West Side Story. Cette originalité d’avoir tourné directement dans New York apporte ainsi une dimension de réel à cette intrigue déjà affreusement imbibée de la réalité. Et la vision ténébreuse de New York et pourtant bien réelle, bien présente à l’écran – même si l’action a principalement lieu de nuit – contraste avec les nombreuses images cartes postales et/ou positivistes et/ou fantasmées vues ici et là, hier (voir plusieurs films de Woody Allen tels que Manhattan) et aujourd’hui (voir Avengers, et le formidable contraste qu’apportera les plus crédibles séries signées Netflix, plus proches du quotidien). John Landis, le célèbre cinéaste d’Un fauteuil pour deux (1983), des Blues Brothers (1980) et d’Un prince à New-York (1988), dit du métrage de Mackendrick qu’il filme « une vraie New York ». Philip Kemp, historien du cinéma qui a notamment travaillé sur Alexander Mackendrick, notait – dans un bonus présent dans la nouvelle édition de chez Wildside – que le film a été l’initiateur d’une vision beaucoup plus nuancée, réaliste – notamment par son ancrage direct dans les espaces urbains de la Grosse Pomme, soit dans « la réalité new yorkaise » –, et alors bien plus sombre – car éloignée des fantasmes mis en scène par bien des films et autres œuvres (musicales, etc.) populaires, de New York. Il remarque ensuite que cette vision sera poursuivie par des « héritiers » tels que Mean Street de Martin Scorsese.

Le jazz, qu’on retrouvera dans un grand nombre des films de Scorsese, est déjà associé ici en 1957 à la vie nocturne new-yorkaise. Mais ce son est aussi intrinsèquement lié au genre du film noir tel qu’il nous apparaît dans les années 50. L’Homme au bras d’or (1955, Otto Preminger), Autopsie d’un meurtre (1959, Otto Preminger), La Soif du Mal (1958, Orson Welles), Ici brigade criminelle (1955, Don Siegel), ou encore Ascenseur pour l’échafaud (1958, Louis Malle), tous ces films sont portés par une bande-son appartenant au genre du jazz. Celui-ci est ainsi véritablement lié au film noir. À l’image du genre, le jazz explore les tourments des hommes, leurs passions, énergies, et leurs parts de ténèbres.

Regarder The Sweet Smell of Success ou Le Grand Chantage, c’est accepter de vivre un périple ténébreux d’une durée d’une heure et trente-trois minutes, sans temps mort, presque usant, dans une partie sale, pleine de souffrances, sans scrupules, et dégoutante de notre chère réalité. C’est accepter de visiter les bas-fonds pourtant bien éclairés – car mis en avant, réputés, et surtout bien vivants – du milieu journalistique et de New York, ou, du journalisme à New York. Même si l’action du film a lieu pendant les années 50, même si celle-ci est tirée de la réalité de l’époque, le récit est terriblement d’actualité. Heureusement, tout n’est pas noir, il y a encore de l’espoir, comme d’habitude chez Mackendrick (on pense à la petite vieille de Ladykillers qui aura survécu aux bandits et qui se retrouvera avec tout l’argent volé). L’amour, la vie, la jeunesse résistent et subsistent. Toutefois, ces éléments positifs semblent devoir quitter New York, ville décidément « oppressante » comme la qualifiait le chef opérateur du film James Wong Howe dans un entretien au magazine Cinematographer. Une aventure tourmentée donc pour un film grandiose, à (re)découvrir grâce à la formidable édition signée Wild Side, sortie le mercredi 7 décembre 2016.

Sortie en édition collector (Blu-Ray + 2 DVDs + Livre) du brillant film d’Alexander Mackendrick, Le Grand Chantage (The Sweet Smell of Success), en version restaurée, par Wild Side.

Réalisateur : Alexander Mackendrick
Cast :  Burt Lancaster, Tony Curtis, Susan Harrison, Marty Milner, David White
Scénario : Clifford Odets, Ernest Lehman
Photographie : James Wong Howe
Musique : Elmer Berstein
Direction artistique : Edward Carrere
Production : Hecht-Hill-Lancaster
Distribution : MGM, 1957
Distribution France : Wild Side, avec la sortie de son coffret le 07 décembre 2016
Genres : Drame, Film Noir

États-Unis – 1957

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD
Master restauré HD – Format image : 1.66, 16/9ème compatible 4/3 – Format son : Anglais DTS 2.0 & Anglais & Français Dolby
Digital 2.0 – Sous-titres : Français – Durée : 1h33

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
Master restauré HD – Format image : 1.85 – Résolution film : 1080 24p – Format son : Anglais & Français DTS Master Audio
Sous-titres : Français – Durée : 1h40

COMPLÉMENTS
– Entretien avec l’historien du cinéma Philip Kemp (26’)
– 7 scènes commentées par Philip Kemp (32’)
– « The man who walked away » : documentaire exclusif sur la carrière de Mackendrick (43’)
+ Un livre exclusif de 220 pages sur le film et sa genèse, spécialement écrit pour cette édition par Philippe
Garnier, illustré de photos d’archive rares.

​Prix public indicatif : 49,99 Euros le Coffret Blu-ray+2DVD+Livre

PIFFF 2016, acte deux: des monstres sacrés et de sacrés monstres!

Pour son deuxième jour, le PIFFF interroge sur la vie, la mort, la folie, l’amour… un beau programme en perspective !

En compétition I Am Not a Serial Killer de Billy O’Brien : Comme il est bon de retrouver Christopher Lloyd ! Celui qui (malgré lui ?) restera au regard de l’histoire comme l’éternel Doc Brown nous rappelle quel grand acteur il est. Depuis le point de vue du personnage principal, il n’apparait pourtant dans les premières minutes que comme le brave petit vieux que l’on a tous dans notre voisinage, mais au détour d’un twist -qui arrive bien trop vite- il se transforme en un serial killer si redoutable que le terme de boogeyman semble presque plus approprié. Et pourtant, l’essentielle qualité de ce thriller psychologique n’est pas cet effrayant antagoniste mais bien l’antihéros incarné par Max Records. Et soyez sûr que le jeune Max de Max et les Maximonstres a lui aussi bien vieilli! Incarnant brillamment un sociopathe en puissance -certes loin d’imposer la tension que pouvait installer d’un simple regard  Ezra Miller dans We Need to talk about Kevin– mais dont l’évolution au contact de sa némésis grabataire est décrite avec minutie. Entre fascination morbide et descente en enfers, cette relation ô combien malsaine oscille entre J’ai rencontré le Diable et la saison 4 de Dexter. Que du bonheur, donc. Mais, l’argument fantastique qui viendra s’affirmer dans les dernières minutes et qui, en une scène et sous prétexte d’incarner symboliquement les impulsions criminelles du personnage principal, va transformer le tueur méphistophélique en figure pathétique. Alors que l’horreur était né du réalisme de la mise en page, il est bien dommage d’achever ce film dans un happy-end aussi invraisemblable.

Séance culte Twin Peaks : Fire Walk with Me de David Lynch (1992) : Que dire du film tiré de la série culte? Est-il indispensable ou anecdotique? S’agit-il d’un film de commande carburant au fan-service ou un film d’auteur à la qualité plastique indiscutable? Il semble impossible de juger de façon objective un tel objet cinématographique. Et, après tout, poser des mots sur le cinéma de Lynch, c’est déjà aller contre le travail de Lynch. On en reparle à l’occasion de la saison 3?          Julien

En Compétition Realive de Mateo Gil : En 2023, Marc Jarvis est atteint d’un cancer incurable. N’acceptant pas son sort, il refuse de mourir à l’agonie et décide de faire congeler son corps, dans l’espoir qu’on puisse le guérir dans le futur. Réveillé soixante ans plus tard, les imperfections de sa résurrection vont l’amener à reconsidérer son passé et son envie de vivre. Et c’est le point de départ de Realive, relecture futuriste du mythe de Frankenstein et véritable réflexion sur la nécessité de la cryogénisation. On connaissait Mateo Gil pour son remarquable western Blackthorn et sa collaboration scénaristique avec Alejandro Amenábar (Tesis, Ouvre les yeux, Mar adentro et Agora) il nous livre ici une oeuvre de science-fiction magistrale qui pointe du doigt le prochain enjeu de la médecine moderne. Mais plus encore, le cinéaste nous met face à nos considérations émotionnelles et notre rapport au passé, dont la romance perdue du personnage principal est le principal mal de son existence. La mise en scène nous livre également quelques beaux moments de grâce, notamment dans ces flashbacks qu’un Terrence Malick ne renierait pas. Tout ceux qui ont apprécié la beauté et l’intelligence de I Origins vont adorer la richesse philosophique et la sincérité de Realive. Récemment récompensé du Grand Prix aux Utopiales de Nantes (festival international de science-fiction), Realive peut également prétendre à la plus haute distinction du PIFFF.   Kevin L.

Hors compétition David Lynch The Art Life, de Jon Nguyen, Olivia Neergaard-Holm, Rick Barnes : Les réalisateurs de ce documentaire très onirique essaient de rester au plus près du style du cinéaste dont ils tentent de brosser le portrait. En résulte une forme somptueuse qui jongle entre les passages très graphique où l’on voit Lynch peindre dans son studio et les images d’archives sur sa jeunesse ou ses travaux, le tout sur une voix-off du cinéaste qui nous accompagne à travers sa jeunesse. Tenter de comprendre d’où vient l’imagination du personnage à travers son parcours est un exercice fascinant mais qui dans la cas présent se révèle incomplet. David Lynch The Art Life  termine là où il aurait dû commencer, c’est lorsque que David Lynch commence à évoquer son travail sur Eraserhead, son premier long métrage que l’on quitte ce dernier alors que son voyage commence et devient bien plus passionnant pour le spectateur. Ses anecdotes de jeunesses sont intéressantes mais on en fait vite le tour et ce n’est pas ce que l’on attend de ce documentaire qui se concentre plus sur la vie du cinéaste que sur son art. C’est relativement dommage car cela donne à ce documentaire plein de qualités, un aspect anecdotique et inachevé.  Fred

Le Fan, un film de Tony Scott : Critique

Dans le cadre de la rétrospective prenant pour thématique les psychopathes sur OCS, revenons sur Le Fan, un thriller signé Tony Scott sur l’obsession maladive se perdant derrière ses airs de clip dégénéré.

Synopsis : Gil Renard, fan de baseball, idolâtre les Giants de San Francisco, et tout particulièrement sa nouvelle recrue Bobby Rayburn. Mais alors que sa vie professionnelle et sentimentale se présente comme un véritable désastre, une seule chose l’inquiète : la petite forme de son héros, sur lequel il centre désormais toute son existence…

Pas de quoi être fan de ce clip sans intérêt !

Dans l’inconscient collectif, un psychopathe est forcément un fou dangereux, un tueur à la limite de l’inhumanité. Et des exemples, le cinéma ainsi que d’autres domaines culturels en proposent à foison : Hannibal Lecter, le Joker, Patrick Bateman (American Psycho), la famille Sawyer (Massacre à la tronçonneuse)… Mais en s’intéressant bien plus à la définition de ce terme, vous verrez qu’il désigne généralement un être atteint d’un trouble de la personnalité. Un mal qui découle principalement d’un comportement antisocial, un côté instable et un manque de remord. Le meurtre, bien que souvent attaché à la psychopathie, n’est pourtant qu’une facette de cette défaillance psychologique. L’obsession peut également se présenter telle une cause de cela, comme en témoigne Le Fan, long-métrage du regretté Tony Scott (frère de Ridley Scott).

Le Fan avait sur le papier tout pour plaire. À commencer par son réalisateur Tony Scott, qui sortait tout juste des succès de True Romance et d’USS Alabama, et qui possédait un talent de mise en scène certain bien que discutable par moment. Ensuite, l’affiche du film proposait un face-à-face pour le moins inédit entre deux célébrités charismatiques, à savoir Robert De Niro et Wesley Snipes. Et enfin, c’est surtout par le biais de son histoire que Le Fan pouvait se présenter sous la forme d’un très bon divertissement. Adaptation d’un best-seller de Peter Abrahams, le tout suivait la déchéance d’un commercial, fanatique de base-ball qui, à trop se concentrer sur sa passion, en est venu à perdre son travail, sa famille et surtout une vision saine et humaine de la vie. Au point de bousculer son jeune garçon d’à peine 8 ans juste pour rattraper une balle. Ou encore d’en venir à vouloir tabasser quelqu’un avec une batte juste pour qu’on le laisse montrer à son fils comment bien jouer. Base-ball par-ci, base-ball par-là… Jusqu’à ce qu’il décide de venir en aide à sa star, une nouvelle recrue devant faire face à une vilaine blessure et à un rival. La suite, vous la devinez, va très vite dégénérer ! Bref, vous aviez tout pour faire de ce long-métrage un thriller fort sympathique, voire même prenant. Malheureusement, Le Fan est bien loin du home run…

Premier coupable à la barre : le scénario. Celui-ci, qui a pourtant nécessité l’intervention non créditée de Frank Darabont (celui qui sera connu comme le réalisateur du triplé Les ÉvadésLa Ligne VerteThe Mist et le créateur de la série The Walking Dead), se révèle être bien trop simpliste pour marquer les esprits. D’autant plus qu’il se divise en deux parties bien distinctes. Une moitié durant laquelle les deux personnages principaux (le fan et le joueur) vous sont présentés et ce par le biais d’un parallélisme évident : ils sont divorcés, obsédés par quelque chose (l’un par le base-ball, l’autre par son chiffre porte-bonheur qu’est le 11) et au bord du gouffre niveau carrière (le fan sur le point d’être viré à cause de son côté agressif et antisocial, le joueur voyant son talent chuté à cause d’une blessure et de sa rivalité avec un membre de son équipe). Un jeu de miroir qui aurait été des plus passionnants si l’ensemble ne paraissait pas aussi décoratif, donnant l’impression qu’il s’agit simplement d’une introduction et de rien d’autre… L’autre moitié s’éloigne du drame pour entrer (enfin) dans le thriller, durant celle-ci le fan va se rapprocher un peu trop de sa star jusqu’à commettre l’impensable. Le divertissement pointe enfin le bout de son nez, mais oublie la première partie comme si de rien n’était, témoignant d’un manque flagrant de complexité et de travail d’écriture. Le tout en présentant des personnages secondaires inutiles de bout en bout (la journaliste jouée par Ellen Barkin en est le parfait exemple). L’intrigue suit bien paisiblement son cours jusqu’au générique de fin, sans jamais parvenir à capter pleinement l’attention du spectateur.

 

Du minimum syndical déconcertant qui va se retrouver encore plus bâclé avec la mise en scène de Tony Scott. Si le cinéaste a su livrer des films marquants car ayant une personnalité propre, cette dernière va pourtant être le principal défaut du Fan. Pour ceux qui ne connaissent pas très bien le frère de Ridley Scott, sa signature se remarque fortement au montage, présentant les scènes comme dans un clip (ralentis, gros plans, musique en fond, accélération de l’image…), et au visuel, ce dernier arborant souvent des teintes chatoyantes (l’utilisation d’un filtre qui jaunit ou rougit l’image). La bande-originale en prend également pour son grade, composée principalement de chansons rock ou bien hip-hop. Si cela ne dérangeait pas dans d’autres films comme Top Gun, ici, Tony Scott en abuse beaucoup trop à tel point que son film ne ressemble plus à grand-chose. La première partie de l’intrigue perd en complexité (le parallélisme entre les personnages est finalement effacé), en dramaturgie et surtout en intérêt, ayant plus l’air d’un gloubiboulga indigeste de séquences filmées dans le seul but de meubler l’ensemble. Une introduction décousue au possible ! La seconde, censée être tendue, ne peut finalement compter que sur la prestation de De Niro pour attiser les plus curieux. Sinon, il ne s’agit que d’un thriller clipesque sans aucune ambiance ni qualité, qui trouve la tension nécessaire au divertissement mais bien trop tardivement (lors de son dernier quart d’heure) pour intéresser le public comme il se doit. Et ce n’est pas la musique électro-rock de Hans Zimmer qui aidera à faire passer la pilule, alors que le bonhomme avait déjà à son actif des compositions mémorables (Le Roi Lion, USS Alabama et Rock).

Décousu, ne ressemblant à rien et à la limite du trip hystérique question montage, Le Fan démolit ses bonnes intentions, ses promesses et son cahier des charges à coups de batte. Un film psychopathe (ce qui correspond tout de même au thème de cette rétrospective, non ?) qui ruine sans remord son postulat pourtant intrigant. À déconseiller vivement ! Si vous vous intéressez à la filmographie de Tony Scott, il vous est vivement conseillé de vous tourner vers True Romance, Ennemi d’État, Spy Game ou encore Man on Fire. Et si vous voulez un long-métrage parlant d’obsession maladive à tendance psychopathe, Photo Obsession en reste l’un des meilleurs exemples modernes !

Le Fan : Bande-annonce

Le Fan : Fiche technique

Titre original : The Fan
Réalisation : Tony Scott
Scénario : Phoef Sutton et Frank Darabont, d’après le roman de Peter Abrahams
Interprétation : Robert De Niro (Gil Renard), Wesley Snipes (Bobby Rayburn), Ellen Barkin (Jewel Stern), John Leguizamo (Manny), Benicio Del Toro (Juan Primo), Patti D’Arbanville (Ellen Renard), Chris Mulkey (Tim), Andrew J. Fechland (Richie Renard)…
Photographie : Dariusz Wolski
Décors : Ida Random
Costumes : Daniel Orlandi et Rita Ryack
Montage : Claire Simpson et Christian Wagner
Musique : Hans Zimmer
Producteur : Wendy Finerman
Productions : TriStar Pictures, Mandalay Entertainment et Scott Free Productions
Distribution : AMLF
Budget : 55 M$
Durée : 116 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie : 9 juillet 1997

États-Unis – 1996

 

Go Home, un film de Jihane Chouaib : Critique

Avec Go Home, la réalisatrice Jihane Chouaib livre un long métrage très personnel qui pose des questions pertinentes sur l’identité de la jeune génération libanaise en perte de repères.

Synopsis : Nada a grandi à Beyrouth avec son frère, dans une belle maison. Elle garde de son enfance un souvenir ému, elle qui a dû quitter son pays pour la France alors qu’elle était encore fillette. Des années plus tard, elle retourne au Liban pour régler une affaire d’héritage et réalise que le paradis perdu qu’elle avait idéalisé n’est en fait qu’un champ de ruines marqué par les stigmates d’une guerre civile qu’elle a fuie. 

Go Home est un film personnel et ambitieux qui met en scène l’errance identitaire d’une jeune femme perdue, qui ne reconnaît pas son pays. Elevée à Beyrouth dans la joie et l’insouciance, Nada doit soudain quitter son paradis pour s’installer en France et échapper à la guerre civile qui fait rage au Liban. Alors forcément, lorsqu’elle revient dans sa maison de famille des années plus tard, elle ne se sent plus à sa place. Elle a oublié sa langue maternelle et peine à s’exprimer en arabe malgré sa volonté farouche de prouver qu’elle est légitime, qu’elle appartient à ce territoire meurtri. Mais veut-on vraiment d’elle au village ? Ignorée par ses anciens voisins, calomniée et très isolée, elle s’interroge sur ce qui lui vaut d’être ostracisée par ceux qui jadis étaient sa famille, ses amis, ses proches. Elle retrouve une maison en ruines, saccagée : a-t-elle été vandalisée par des ennemis, des clans rivaux ? Rapidement, elle est victime de chantage et d’intimidation de la part de résidents mystérieux qui taguent les murs de sa demeure décrépie : « Go Home ». Le message est clair : Nada n’est pas la bienvenue chez elle. Mais pourquoi tant d’hostilité ?

Ces questions aussi entêtantes qu’obsédantes habitent et hantent l’héroïne, qui, à l’image de sa vieille maison vide, est brisée, blessée par un pan de son histoire qu’elle ignore, troublée par une mémoire qui lui fait défaut. Qu’est-il advenu de son grand-père, mystérieusement disparu pendant la guerre ? A-t-il été assassiné ? Nada ne sait plus à quelle vérité se raccrocher, elle ne fait plus confiance à personne pour élucider un passé dont elle ne se souvient pas, et s’enlise dans une mélancolie destructrice. Recluse dans une pièce, elle se construit une petite cabane faite de bric et de broc pour se reconstituer une sorte de nid chaleureux et rassurant, et arpente les couloirs de cette bâtisse froide et sombre dont les murs semblent parfois saigner, suinter, comme si la douleur refoulée de tout un pays transpirait à travers les parois de cette maison témoin, symbole du drame identitaire de toute une nation, de toute une jeunesse.

Progressivement, l’incertitude et le doute envahissent l’héroïne, qui va entamer une quête ardue, se replonger dans son enfance et faire revivre des souvenirs. Lever le voile sur une vie tronquée, déblayer le jardin pour creuser, creuser et toujours creuser dans l’espoir de trouver quelque chose sous terre. A l’image de son cerveau et de son inconscient qui ont enterré une partie de son identité, le sol de sa maison a englouti des objets, des breloques qui sonnent comme des bribes de son passé, des fragments d’un vécu oublié, refoulé. Parfois très enfantine dans son comportement, cette jeune femme, qui se livre à une sorte de chasse au trésor au propre comme au figuré, va devoir traverser des moments éprouvants et se confronter à une réalité difficile pour finalement se réconcilier avec son pays, ses racines, et avec elle-même.

Malheureusement, ce film n’exploite pas suffisamment ses atouts et sonne creux, inabouti. Là où l’on aurait pu s’attendre à un drame rude et âpre – presque fantastique – habité par le mystère et l’étrangeté grâce à une maison fantomatique qui convoque les spectres d’une Histoire douloureuse, Jihane Chouaib ne parvient pas à nous transporter. Plat, aride et trop distancié, Go Home raconte une errance qui nous laisse tristement insensible et s’attarde sur des rites et des pratiques que l’on ne comprend pas. Très ancré dans la culture libanaise, son long métrage semble s’adresser à cette jeunesse perdue et déroutée plutôt qu’à un public occidental qui n’a jamais connu cette guerre, tragédie qui paraît très loin de nous. Il est donc difficile d’appréhender à sa juste valeur le contexte de Go Home et de comprendre les motivations des personnages, ce qui est dommage car on n’éprouve par conséquent peu d’empathie à l’égard des protagonistes, et toutes les interrogations qui restent en suspens ne nous captivent pas autant qu’elles l’auraient dû.

En somme, Go Home est une œuvre intime et personnelle qui signifie sans doute beaucoup pour sa réalisatrice mais qui nous laisse sur le bord de la route en raison d’un hermétisme émotionnel et d’une narration figée, marquée par la thématique d’un enfermement et d’un replis identitaire qui atteint rapidement ses limites. On se retrouve donc face à une belle tentative artistique et un objet cinématographique intéressant qui passe à côté de son potentiel.

Go Home : Bande-Annonce

Go Home : Fiche Technique

Titre original : Go Home
Réalisation : Jihane Chouaib
Scénario : Jihane Chouaib
Interprétation : Golshifteh Farahani (Nada) ; Wissam Fares (Chadi) ; Julia Kassar (Colette) ; Mireille Maalouf (tante Nour) ; François Nour (Jalal) ; Maximilien Seweryn (Sam)
Photographie : Tommaso Fiorilli
Costumes : Beatrice Harb
Montage : Ludo Troch
Musique : Béatrice Wick, Bachar Mar-Khalifé
Producteurs : Nathalie Trafford, Marie Besson, Alice Labbe Le Picard, Pierre Sarraf
Production : Né au Liban
Distribution : Paraiso Production Diffusion
Durée : 98 min
Langues : Français, Arabe, Anglais
Genre : Drame
Date de sortie : 7 décembre 2016

France-Liban-Suisse-Belgique – 2015

A Jamais, un film de Benoît Jacquot : Critique

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Réalisateur prolifique du cinéma français, Benoît Jacquot apporte une nouvelle adaptation à sa filmographie. Après Dostoïevski, Henry James ou encore Marivaux, c’est au tour de l’auteur fantasque Don DeLillo de passer à la moulinette du réalisateur français. A Jamais, malgré un résultat inégal, voit avant tout briller Julia Roy, véritable révélation du film et future étoile du cinéma français.

Synopsis: Laura et Rey vivent dans une maison au bord de la mer. Il est cinéaste, elle crée des « performances » dont elle est l’actrice. Rey meurt —accident, suicide ?—, la laissant seule dans cette maison. Mais bientôt, seule, elle ne l’est plus. Quelqu’un est là, c’est Rey, par et pour elle, comme un rêve plus long que la nuit, pour qu’elle survive.

Un film de genre inégal, bipolaire et complexe

Benoît Jacquot est un grand littéraire. Fervent adepte de romans et de philosophie, il considère l’adaptation comme un exercice libre, où le style de l’auteur et ses idées doivent primer sur la fidélité au support originel. Un point de vue pour le moins étonnant, quand on connaît la tendance des cinéastes à reproduire fidèlement les ouvrages qu’ils adaptent, mais pas dénué d’intérêts, puisque la notion d’adaptation trouve ici tout son sens. Cependant, si Dostoïevski ou Marivaux semblent accessibles pour la majorité des lecteurs, Don DeLillo, auteur fantasque contemporain, reste une autre affaire. Seul le grand David Cronenberg s’y est risqué, avec Cosmopolis, l’un des longs métrages les plus controversés et haïs du réalisateur. C’est donc la jeune actrice Julia Roy, aperçue brièvement dans Arrête ou je continue de Sophie Fillières, qui propose à Benoît Jacquot un script, adapté très librement de The Body Art de Don DeLillo. Si les thématiques restent fidèles à l’œuvre d’origine, le mot d’ordre reste la liberté dans l’adaptation, une absence de contraintes à la fois louable et préjudiciable. Divisé en deux parties bien distinctes, A Jamais dissocie aussi les genres dans cette bipolarité du récit. Benoît Jacquot n’arrive donc jamais à trouver l’équilibre entre film de genre à l’aura mystique et drame psychologique poignant, préférant allouer à chacune de ces parties le genre le plus pertinent. Cette division est malheureusement discutable, tant elle rend alambiqué un long métrage déjà complexe par l’œuvre originale qu’elle adapte. Malgré tout, on ne peut que saluer le soin apporté à la photographie ainsi qu’au cadrage, tout deux utilisés comme une arme efficace pour troubler le spectateur. Il n’en reste pas moins un constat inégal pour la réalisation, tantôt contemplative et maligne avec la présence de plan séquence envoutant et tantôt peu inspirée dans le traitement qu’elle dévoue au mysticisme du long métrage. Un bilan d’autant plus décevant, quand il contraste avec la réussite du scénario, prenant et déroutant, écrit intégralement par l’actrice Julia Roy.

Une adaptation libre et prenante, portée par Julia Roy, la révélation du film

Originaire d’Autriche, Julia Roy a débuté sa carrière d’actrice au théâtre dans des représentations de Shakespeare ou Tchekhov. Véritable révélation, elle porte le long métrage pour son premier grand rôle sur grand écran, arrivant même à effacer ses ainés tels que Matthieu Amalric ou Jeanne Balibar, prouvant son réel talent. Elle livre une performance habitée de Laura, personnage troublant et imprévisible, un rôle écrit avec maestria par son interprète. En effet, le film constitue en réalité sa réussite, une œuvre qu’elle a imaginée de bout en bout et qui constitue un succès aussi vif que réjouissant. Toujours prenant, tout en étant assez déroutant pour laisser place à l’interprétation, le scénario de Julia Roy émeut autant qu’il intrigue, rendant le récit empli de mysticisme. Ce même mystère se déployant tout au long de l’histoire, avec des rebondissements classiques mais efficaces, réussissant la prouesse de clarifier un ouvrage originel déroutant de complexité. Malgré sa facture conventionnelle, Julia Roy réussit pour sa première œuvre d’écriture à toucher à l’émotion tout en mêlant les genres au sein d’un seul et même long métrage. Une réussite qui réjouit avant tout par son caractère rare dans un premier scénario et parce qu’il s’agit là d’un film de genre, style de cinéma très intéressant et pourtant beaucoup trop sous-représenté dans le paysage cinématographique français. On pourra regretter un manque de justesse et de clarté, inhérent au livre de Don DeLillo et qui s’est révélé être une marche trop haute pour la jeune scénariste. Néanmoins, on retiendra des thématiques intéressantes, notamment celle de la passion amoureuse, au point de rompre psychologiquement, et l’influence de la condition d’artiste dans la vie de tous les jours. Julia Roy gagne donc son pari, celui d’adapter librement une œuvre complexe et trouble dans son récit, tout en sacralisant les thématiques qui lui étaient chères.

Ainsi, A Jamais constitue un exercice de style imparfait mais intéressant dans le genre sous-représenté du cinéma de genre. Malgré ses faiblesses de réalisation et de complexité, il consacre l’immense espoir de Julia Roy, interprète habitée et scénariste de talent. A Jamais reste donc un long métrage perclus de bonnes intentions et regorgeant de qualités, un film français honnête, troublant et prenant. De par ses thématiques, son ambiance et son récit, il constitue une réussite pour une adaptation de l’un des auteurs les plus mystérieux de notre génération.

A Jamais : Bande-annonce

L’Histoire de l’Amour : Fiche Technique

Titre original : A Jamais
Réalisation : Benoît Jacquot
Scénario : Benoît Jacquot et Julia Roy d’après le roman Body Art de Don DeLillo
Interprétation : Julia Roy (Laura), Matthieu Amalric (Rey), Jeanne Balibar (Isabelle)
Décors : Paula Szabo
Costumes : Raf Simons
Montage : Julia Gregory
Musique : Bruno Coulais
Production : Paulo Branco
Sociétés de production : Alfama Films Production et Leopardo Filmes
Sociétés de distribution : Alfama Films
Langue : français
Durée : 86 minutes
Genre : Drame, Fantastique
Dates de sortie : 7 décembre 2016

France, Portugal – 2016

La 6ème édition du PIFFF démarre avec un film étrangement morbide

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Ce mardi 6 décembre, le désormais traditionnel lieu de rendez-vous des amateurs de cinéma genre parisien a débuté pour 5 jours., et nous a fait découvrir le film The Autopsy of Jane Doe.

Pour la première, le PIFFF n’a toutefois pas lieue dans la mythique salle du Grand Rex, mais quelques mètres plus loin, au Max Linder, connu pour son excellent matériel de diffusion mais aussi pour être mono-écran. En moins d’une semaine et avec un seul écran, la programmation est donc bien plus limitée que lors des années précédentes, mais l’ambiance reste la même.

Après une salve de remerciements des organisateurs envers les partenaires et les donateurs du compte ULULE qui a permis le maintien, le festival a commencé par un court métrage espagnol, Behind, au scénario convenu mais à la mise en scène efficace, mais surtout un long-métrage :

The Autopsy of Jane Doe d’André Øvredal :

Le réalisateur du très décalé Troll Hunter change radicalement d’approche en nous faisant suivre l’autopsie d’une jeune inconnue qui va virer au cauchemar. La bonne idée qui se cache ce curieux point de départ est de faire d’un cadavre inanimé l’élément horrifique central du film. Une façon baroque de réinventer la figure du mort-vivant. Mais, après une première partie qui jongle assez habilement entre légèreté et rigueur médicale et profite d’un excellent travail sur le son, l’incursion des éléments fantastiques va subrepticement monter crescendo, jusqu’à atteindre un niveau grand-guignolesque qui finira par prendre le dessus sur le parti-pris initial. Jusqu’à reprendre un certain équilibre dans un final capilotracté, et malgré les deux excellents acteurs (Emile Hirsch, Brian Cox), le film va souffrir d’une surenchère de l’épouvante alors que le concept aurait mérité de jouer entièrement sur la suggestion et la tension psychologique.

L’avis de Frédéric : Séance d’ouverture oblige, on commence le PIFFF avec un court métrage prenant, certes classique dans son propos et un peu trop sensationnel sur sa fin mais qui instaure un malaise et une tension palpable grâce à des mécaniques de la peur plus astucieux que le simple jumpscare. Il est tout ce que The Autopsy of Jane Doe ne sera pas. Le film use des ressorts classiques du film d’horreur et n’en sortira pas malgré un concept assez intéressant mais qui se révèle vain car il nous donne toutes les clés pour le comprendre alors que jouer sur un mystère plus opaque aurait été plus marquant. On a toujours une longueur d’avance sur ses personnages caractérisés de manière simpliste, avec le père qui se tue au travail pour surmonter le deuil d’avoir perdu sa femme et son fils qui souhaite quitter l’entreprise familial pour voler de ses propres ailes. Ces personnages on les a déjà vu et on peine à s’attacher à eux malgré les efforts louables des très bons Emilie Hirsch et Brian Cox. Mais ce qui déçoit le plus, c’est la façon dont le réalisateur s’abaisse à faire des jumpscares maladroits, lui qui a pourtant un sens de la mise en scène certain avec son utilisation viscéral du huit clos et le travail somptueux qu’il offre sur les jeux de lumières. Au final, mis à part un duo d’acteurs convaincant et une forme par moments somptueuse, il n’y a pas grand chose à retenir de ce long métrage horrifique anecdotique.

Un vrai faussaire: sortie du coffret DVD du documentaire le 6 décembre

Avec Un vrai faussaire, découvrez une pratique artistique méconnue mais fascinante.

Synopsis : Peintre de talent et voyou, Guy Ribes, 65 ans, est le plus prolifique des faussaires Français recensés à ce jour ayant inondé le marché de l’art pendant 30 ans. En 2005, la police a saisi plus d’une centaine de ses « faux » et en 2010 le Tribunal de Créteil l’a condamné à trois ans de prison, dont un an ferme. Guy Ribes n’a jamais rien copié. Ses Picasso, ses Matisse, ses Chagall, et autres Léger ont l’apparence trompeuse du « vrai » et égalent leurs inspirateurs…

Réalisateur : Jean-Luc Léon

Travail minutieux et captivant d’un imitateur hors pair

Le nouveau documentaire de Jean-Luc Léon est saisissant. Le réalisateur, dans sa lignée de documentaires sur l’art, s’arme d’un sujet passionnant, mais bien méconnu du grand public. En effet, l’activité de faussaire d’art nous est familière, mais qui connait réellement les ficelles du métier ? Qui sait définir exactement ce qu’est un faussaire ? À travers son long-métrage, et grâce au témoignage de Guy Ribes, des faits surprenants, et pourtant bien réels, sont dévoilés aux spectateurs. Ainsi, on apprend que de nombreuses oeuvres de faussaires se trouvent dans des expositions, des catalogues d’art ou des galeries. Le témoignage du faussaire est édifiant, mais Guy Ribes en parle avec une telle décontraction qu’on peine à mesurer l’incompétence des analystes d’art, qui ne savent donc pas dissocier le vrai du faux.
Mais l’histoire de Guy Ribes, c’est également une histoire d’incidents avec la justice, d’arnaque et de flambe. Dans ce milieu où l’argent joue pour beaucoup, le « vrai faussaire » témoigne des différentes phases de sa vie, certaines étant plus compliquées que d’autres.

Jean-Luc Léon fait de son protagoniste un être hors norme, tant son parcours est singulier. Son activité, son état d’esprit, une part de sa vie privée : tous les éléments sont là pour faire de Un vrai faussaire un excellent documentaire, qui ne pourra que plaire aux amateurs d’arts, mais également aux amateurs de petits secrets et d’arnaques en tout genre. Guy Ribes, bandit de grand chemin, au talent immense.

Caractéristiques techniques du DVD :Langue : Français
Sous-titres : Français, souris et malentendants
Son : D.D 5.1 et 2.0
Image : 16/9 – 2.40, PAL COULEUR
Durée : 90 minutes
Bonus : Le film-annonce ainsi qu’une interview de Guy Ribes intitulée « Dans l’atelier », qui s’inscrit comme un parfait complément au film. Toute la finesse, l’intelligence et la minutie de l’homme nous sont retranscrites.

Un vrai faussaire : Bande-annonce

Quelques minutes après minuit, un film de Juan Antonio Bayona : Critique

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Juan Bayona s’impose comme un raconteur d’histoires de talent grâce à son adaptation du roman Quelques minutes après minuit qui parlera à toutes les générations de spectateurs.

Synopsis : Le jeune Connor vit très mal de voir l’état de santé de sa mère s’aggraver jour après jour tandis qu’il est lui-même quotidiennement victime de violences scolaires. Pour échapper à cette vie déprimante, il s’échappe dans son imagination fleurissante, où un impressionnant monstre lui apprendra justement à accepter la dure réalité.

Quand le cinéma et l’imaginaire s’alimentent mutuellement

Après deux premiers films qui narraient respectivement la peur qu’inspirait un fantôme à de jeunes orphelins et le calvaire d’une famille prise au piège dans une catastrophe naturelle (L’orphelinat et The Impossible), on pouvait encore avoir du mal à cerner un fil conducteur dans la filmographie balbutiante de Juan Antonio Bayona. Son troisième film semble avoir été pensé comme une réponse à cette question tant le rapport entre la mort et l’enfance est clairement au cœur de sa fable fantastique. Il est certain que le célèbre livre pour enfants de Patrick Ness dont il est adapté possédait en lui une puissance cinématographique. Son histoire de géant moralisateur rappelle même directement le récent Le Bon Gros Géant de Steven Spielberg, tandis que le parcours du jeune héros vers une certaine maturité au contact d’un univers fantastique renvoie davantage au Labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro. Cette double comparaison n’est pas anodine : Del Toro fut le producteur du premier film de Bayona, tandis que Spielberg sera celui de son prochain film (Jurassic World 2 prévu pour l’an prochain). Autant dire que le jeune réalisateur marche dans les pas de ses mentors. La vraie question à se poser alors est de savoir si l’élève a dépassé ses maîtres.

Outre la suppression d’un personnage secondaire féminin qui n’aurait été qu’une sous-intrigue superficielle et l’ajout d’une scène finale particulièrement inutile, la principale différence entre le film et le roman initial est la place des dessins du jeune héros. Les esquisses à l’aquarelle qu’apprécient tant Connor sont utilisées par le réalisateur comme un moyen d’illustrer les histoires racontées par le monstre. Plutôt qu’opter pour un dispositif assimilable à celui d’un banal film à sketchs, Bayona a eu la brillante idée d’exploiter la dimension métafilmique de ces « fables dans la fable » grâce à des saynètes animées. Ainsi, ces histoires sont à la fois directement rattachées à l’imaginaire du jeune héros tout en apparaissant dans un visuel qui parlera aux spectateurs de son âge davantage que si elles étaient interprétées par des acteurs. La scène dans laquelle Connor regarde un film (en l’occurrence King Kong), qui aura au final une même place que ses souvenirs du monstre et de ses récits, nous mène à penser que, selon Bayona, quels que soient la forme et le support de l’histoire qu’on lui raconte, celle-ci forge la personnalité de l’enfant.  C’est ainsi que le lien entre les contes et le cinéma trouve une certaine résonance qui elle-même fait de Quelques Minutes après minuit un film bien plus intelligent qu’un banal conte de fées puéril.

Avec un lyrisme détaché de tout manichéisme, des personnages intelligemment développés et une envie de cinéma trop rares dans les films fantastiques estampillées « pour enfants », cette histoire d’arbre qui parle a tout ce qu’il faut pour rester dans les mémoires comme un modèle du genre.

Qu’il s’agisse des films qu’il voit ou qu’un monstre aux allures de Transformers en bois lui raconte, chaque fiction est un pas de plus dans l’émancipation du jeune public, et en particulier dans sa capacité à appréhender les moments les plus durs de la vie. Car là où la grande majorité des scénarios opposerait presque machinalement le héros de son âge à un ou des monstres, ici la menace n’est ni plus ni moins que la mort elle-même, assurant au récit une imparable portée universelle. C’est en l’occurrence le cancer incurable de la mère de Connor qui forme toute la charge mélodramatique du long-métrage. Fort heureusement, Bayona n’a pas réitéré le traitement poussivement tire-larme de son The Impossible. Le parti-pris de son écriture est au contraire de ne pas insister sur le drame à venir mais de laisser Connor le comprendre de lui-même et vivre mal d’être ainsi laissé dans un certain flou par des parents qui espèrent pourtant le protéger. Ce mensonge le ronge autant que la morale des histoires lyriques du Monstre lui sera salvatrice. La question que le film pose directement aux adultes est donc de savoir ce qu’il faut ou non raconter aux enfants. C’est justement parce qu’il s’adresse aussi bien aux petits qu’aux grands que Quelques minutes après minuit s’impose comme un film mature et malin, doublé d’une très belle initiation au 7ème art pour les plus jeunes.

Pour en revenir à la comparaison à Spielberg et Del Toro, et au regard des récentes déceptions de ces deux derniers, on peut affirmer sans peine que Bayona rentre dans la cour des grands. Comme une preuve de son talent, on remarquera que ses choix de casting et sa direction d’acteurs sont tout bonnement excellents : Sigourney Weaver en grand-mère inflexible mais non moins touchante est juste parfaite et Felicity Jones est surprenante de sincérité dans le rôle de cette mère mourante. Liam Neeson s’est, pour la première de sa carrière, prêté à l’exercice de la motion capture et, grâce à une équipe en effets spéciaux des plus efficaces, a su donner vie à cet arbre humanoïde. Mais évidemment, la vraie révélation du film est le jeune Lewis MacDougall (déjà aperçu dans Pan) à qui l’on augure une carrière remarquable tant sa capacité à exprimer des émotions contradictoires est bluffante. Autant d’argument qui font de ce conte fantastique un très bon moment à passer en famille.

Quelques minutes après minuit : Bande-annonce

Quelques minutes après minuit : Fiche technique

Titre original : A Monster Calls
Réalisation : Juan Antonio Bayona
Scénario : Patrick Ness d’après son roman homonyme
Interprétation : Lewis MacDougall (Conor O’Malley), Liam Neeson (Le Monstre), Felicity Jones (la mère), Sigourney Weaver (la grand-mère), Toby Kebbell (le père)…
Photographie : Oscar Faura
Montage : Jaume Marti, Bernat Vilaplana
Direction artistique : Eugenio Caballero
Musique : Fernando Velázquez
Producteurs : Belén Atienza, Patrick Ness, Jeff Skoll, Bill Pohlad, Jonathan King…
Sociétés de production : River Road Entertainment, Participant Media, Lionsgate, Focus Features, Apaches Entertainment
Distribution : Metropolitan FilmExport
Durée : 108 minutes
Genre : Fantastique, drame
Date de sortie : 4 janvier 2017
Etats-Unis – 2016

American Psycho, un film de Mary Harron : Critique

A l’occasion de la rétrospective « psychopathes » initiée par OCS, retour sur American Psycho, l’adaptation cinématographique du best-seller de Bret Easton Ellis, satire sociale aussi gore que glaçante sur une Amérique en déliquescence.

Synopsis : New-York, années 80. Patrick Bateman, un Golden Boy de Wall Street, a tout pour être heureux. Beau, riche et fiancé à une jolie fille de la jeunesse dorée, il mène un train de vie luxueux, entre son appartement cossu qui surplombe Manhattan, ses sorties au restaurant entre collègues et ses réceptions huppées. Mais progressivement, cette image d’Epinal va se ternir et le héros va tomber le masque pour révéler sa vraie nature : celle d’un psychopathe déséquilibré assoiffé de sang aux pulsions meurtrières…

American Psycho n’est pas l’histoire d’un fou. C’est l’histoire d’une folie collective, une folie de masse, celle du capitalisme américain, de la finance, de Wall Street et de ses traders. C’est le portrait d’un pays en effervescence qui, à l’aube du krach banquier d’octobre 1987, fonce droit dans le mur, tête la première. C’est un récit qui témoigne d’un contexte particulier et d’une époque bien définie (celle des yuppies et autres Golden Boys des années 80) mais c’est surtout une satire sociale intemporelle qui fustige un système économique meurtrier (cf. scène du SDF). En bref, American Psycho, c’est la grandeur et la décadence d’une Amérique psychopathe toute entière. Et c’est en cela que l’œuvre littéraire de Bret Easton Ellis est aussi culte qu’indémodable, tout comme son adaptation cinématographique portée par un Christian Bale au sommet de l’hystérie et de la démence. Un grand moment en perspective.

Yuppies en folie

Patrick Bateman, Golden Boy flamboyant, habite un bel appartement en haut des tours de Manhattan, dans un quartier très prisé. Il porte des vêtements de haute-couture, il mange le dernier sorbet à la mode, entretient son physique avec coquetterie, et dîne dans des restaurants tellement cotés qu’il faut y réserver une table des mois à l’avance, à moins de connaître les bonnes personnes dans cette jungle de l’apparence où il faut être vu au bon endroit, au bon moment, et en bonne compagnie. En réalité, Patrick Bateman n’a pas d’amis, il n’a que des rivaux. Qui a fait rentrer les plus gros profits dans l’entreprise cette année ? Qui paye le loyer le plus cher ? Qui a la plus belle cravate ? Qui a la fiancée la plus riche ? Qui a la meilleure carte de visite ? Qui est le plus performant ? En compétition permanente, le héros est sans cesse dans la représentation, et renvoie une image de papier glacé désincarnée censée représenter la perfection. Soumis à la dictature de la « win », Patrick Bateman et ses collègues vivent dans un cirque incessant où l’absurde règne en maître et où il faut en mettre plein la vue à tout le monde, tout le temps, sans jamais craquer, sans jamais avoir un moment de faiblesse. A noter également que la mise en scène très aseptisée rend compte du même sentiment inhospitalier et dénué de toute chaleur humaine. On peut remarquer par ailleurs que dans ce monde où tout est identique, les personnages masculins se ressemblent tous : mêmes costumes, même allure, même attitude, ce sont des clones, à tel point qu’on peut facilement souligner le mimétisme qui s’opère entre Christian Bale et Jared Leto, copies conformes au geste près. Alors, qui sont ces pantins, ces marionnettes creuses esclaves d’un système qui les broie et qui annihile toute forme de liberté et d’individualité chez ces yuppies formatés de la tête au pied ? Si l’on en croit les propos du personnage principal, ce sont des fantômes, des coquilles vides, puisqu’il déclare au détour d’une réplique : « Il y a une idée de Patrick Bateman, une sorte d’abstraction, mais je n’existe pas vraiment, je ne suis qu’une entité, quelque chose d’illusoire. (…). Je ne suis tout simplement pas là ».. Et c’est là toute la problématique de cette oeuvre : comment vivre, si l’on est dépossédé de soi-même ? Forcément, on pète les plombs.

« I’m walking on sunshine »

La force du film réside dans son humour noir et caustique qui ne manque pas de faire mouche à plusieurs reprises, tout en cristallisant des enjeux révélateurs d’un profond malaise et précurseurs d’une tragédie qui va se jouer sous nos yeux avec violence. Par exemple, on s’amuse de voir que Patrick Bateman, impassible et fermé, déambule dans les couloirs de son bureau en écoutant une chanson gaie et joyeuse, contraste saisissant qui là encore montre à quel point le personnage ne ressent plus rien et n’est plus que cynisme. Raide comme un piquet, tiré à quatre épingles et totalement figé dans une expression désincarnée, il « marche sur un rayon de soleil ». Le décalage suscite le rire, tout comme la prestation globale de Christian Bale, qui dépossède son personnage de toute humanité en singeant la moindre de ses émotions. On assiste alors à une sorte de spectacle de pantomime poussé à l’extrême, où l’acteur enchaîne les expressions faciales forcées avec une démesure aussi drôle qu’effrayante. En ce sens, la performance de Bale, qui va crescendo, retraduit là encore de glissement progressif que le protagoniste va opérer vers une folie débridée et explosive dont il ne sortira pas indemne. Comme il le dit lui même, « Je pense que mon masque est sur le point de se fissurer. (…) Je suis au bord de la démence ». A ce titre, il est intéressant de noter que la réalisatrice Mary Harron joue beaucoup sur les symboles puisque Bale porte littéralement des masques pendant le film, comme lorsqu’il fait sa musculation avec un masque anti-cernes ou qu’il s’applique un masque facial purifiant après avoir pris sa douche.

Autre ressort comique, les phrases toutes prêtes qu’il sort machinalement dès qu’il veut échapper à une situation déplaisante, notamment le : « Je dois aller rendre des cassettes vidéo », punchline qui fait son effet, sans oublier les rituels étranges auxquels il s’adonne avant de tuer une victime, en mettant de la musique puis en se livrant à un exposé détaillé sur la genèse de l’album en question avec un naturel calme et désarmant qui contraste là aussi avec ce qu’il est en train de préparer (il pose des bâches au sol, enfile un imperméable, sort une hache en dansant, sans que son « invité » n’ait la curiosité de se demander ce qui se trame dans son dos). Symptomatique une fois de plus de la non-communication et de l’égoïsme rare dont chaque personnage fait preuve, cette séquence légendaire résume à elle seule une grande partie du propos d’American Psycho : indifférent au chaos extérieur, on finit par y être englouti malgré tout. L’égoïsme, le narcissisme et l’individualisme sont meurtriers.

La distorsion de la réalité 

Déconnecté du sens des réalités, Bateman vit dans un monde à part, dans l’élite, et n’a aucune notion de la norme. Par conséquent, son comportement n’a aucune limite, aucun sens, ni aucune logique : il n’appartient pas à un univers tangible et sa perception des événements s’en trouve donc altérée. C’est un malade mental, comme tous ses « amis » yuppies. Ils sont tous fous. De là, un basculement s’opère vers la moitié du film, lorsque Patrick Bateman, en surface irréprochable, commence à être soupçonné du meurtre d’un collègue (motivé par une jalousie démesurée). Une enquête est lancée, et ce climat inquisiteur fait peu à peu perdre pied au héros, qui nage en eaux troubles et qui perd le contrôle de sa destinée. La percée de sa folie est graduelle. Au départ, cela s’exprime par des phrases étranges et équivoques, comme lorsqu’en soirée, une jolie fille lui demande dans quelle branche il travaille et qu’il répond : « Dans les meurtres et les exécutions ». On peut supposer qu’il fait de l’humour, ou même qu’on a mal entendu ce qu’il voulait dire. Mais au fil du temps, sa parole se fait moins lisse, moins muselée : il dit à sa fiancée qu’il ne l’aime pas, insulte les gens dans la rue, s’adonne à des parties de jambes en l’air sanglantes, est victime d’hallucinations. Un distributeur lui dit d’insérer un chat errant en guise de carte de crédit : preuve que l’économie se nourrit d’absolument tout. Il passe des prostituées à tabac : expression de l’hégémonie des puissants qui se croient tout permis envers les plus faibles. Rien n’est laissé au hasard.

Inéluctablement, Patrick Bateman s’enfonce dans une spirale infernale qui frôle le néant. Hystérique, à cran, il passe sans crier gare du calme plat à une nervosité décomplexée, montagne russe émotionnelle qui est parfaitement maîtrisée par Bale et qui prend le spectateur de court. Avant qu’on ait le temps de souffler, on sombre dans l’horreur. Très vite, Bateman ne vit plus que dans ses pulsions morbides et perd prise avec le réel, c’est le craquage nerveux, l’apocalypse. Du top niveau, il passe directement en enfer, au troisième sous-sol, et son parcours suit là encore l’involution des courbes boursières qui fluctuent dangereusement. A bout, le héros est broyé, lessivé par ce cycle infernal, cette alternance de réussite et d’échec qui recommence sans cesse. C’est l’explosion, l’écroulement, le krach psychologique : il avoue des centaines de meurtres, des faits de cannibalisme, de violence sexiste, raciste et homophobe, il vide son sac dans un feu d’artifice de démence. Mais tout cela est-il bien réel ? On ne le saura jamais : la fin ouverte laisse place à l’interprétation, aux spéculations. Le héros conclut, défait : « Cette confession n’a servi à rien ». Le film, au même titre que le livre d’origine, pose des questions sans y répondre et laisse des interrogations en suspens. Et c’est en cela qu’il est culte : il reste en nous longtemps après le visionnage et nous pousse à la réflexion ; c’est un objet cinématographique que l’on peut s’approprier en dépassant son simple propos de base. Finalement, Bateman est-il un tueur en série ? Est-ce vraiment important de trancher ? Il semblerait qu‘American Psycho soit volontairement ambigu pour nous faire passer un message plus grave encore : et si c’était l’Amérique dans sa totalité qui était psychopathe ? Si Bateman était la personnification d’un monde qui ne tourne plus rond ? Tant de pistes qu’il ne tient qu’à nous d’explorer.

En conclusion, American Psycho est une œuvre culte, partie intégrante de la pop-culture actuelle. Ce film ne vieillit pas et allie efficacement humour et horreur un poil gore pour nous livrer le portrait complexe d’un psychopathe hors de contrôle qui pourrait bien s’imposer comme le symbole d’un monde et d’une époque en déliquescence soumis à l’hégémonie d’un système capitaliste aussi fou qu’imprévisible.

American Psycho : Bande-annonce (VO)

American Psycho : Fiche Technique

Titre original : American Psycho
Réalisation : Mary Harron
Scénario : Mary Harron et Guinevere Turner, d’après le roman homonyme de Bret Easton Ellis
Interprétation : Christian Bale (Patrick Bateman) ; Reese Witherspoon (Evelyn Williams) ; Willem Dafoe (Détective Donald Kimball) ; Jared Leto (Paul Allen) ; Josh Lucas (Craig McDermott) ; Chloë Sevigny (Jean) ; Justin Theroux (Timothy Bryce)…
Décors : Gideon Ponte
Costumes : Isis Mussenden
Photographie : Andrzej Sekula
Montage : Andrew Marcus
Musique : John Cale
Production : Christian Halsey Solomon, Chris Hanley, Edward R. Pressman, Joseph Drake, Michael Paseornek et Jeff Sackman
Sociétés de production : Universal Pictures
Pays d’origine :  Etats-Unis
Genre : Thriller
Durée : 101 minutes
Date de sortie : 7 juin 2000 (France)

Etats-Unis – 2000

3000 nuits, un film de Mai Masri : critique

Avec 3000 nuits, Mai Masri s’engage dans le conflit israélo-palestinien et filme la vie de prisonnières palestiniennes dans une geôle israélienne.

Synopsis : Années 80, la révolte gronde dans une prison israélienne, où sont détenues des prisonnières politiques palestiniennes. Layal, une jeune institutrice de Naplouse vient d’arriver, condamnée à 8 ans de prison pour un attentat dans lequel elle n’est pas impliquée. Elle s’habitue progressivement à l’univers carcéral. Mais Layal découvre qu’elle est enceinte. Envers et contre tous, elle décide de garder l’enfant.

La source des femmes

Layal est arrêtée et emprisonnée. Les raisons de son arrestation sont floues. On comprend qu’elles sont liées à un attentat, mais sa culpabilité est clairement remise en cause. La voilà bientôt seule au monde. Enfermée dans une cellule où elle subit la violence de ses co-détenues, elle perd bientôt espoir. C’est l’annonce de sa grossesse qui va progressivement lui faire remonter la pente. Paradoxalement, elle rejoint d’autres prisonnières moins haineuses mais toujours méfiantes. Elle y découvre des solidarités, des défaites, mais surtout la révolte. Sans nous rendre limpide le conflit israélo-palestinien, Mai Masri nous plonge dans un pan de l’histoire de ce conflit infini. Nous voilà pris au cœur d’un monde clos dont la caméra tente de d’extraire de l’espoir, de la lumière. Pourtant, la réalisatrice ne nous épargne pas la réalité, elle rappelle ainsi que près de 20% des Palestiniens ont été détenus dans des prisons israéliennes à un moment ou à un autre. La réalisatrice parvient peu à peu à nous faire oublier qui des détenues sont palestiniennes ou israéliennes pour nous rappeler avant tout à l’humanité. L’enfant qui naît est l’occasion de montrer que plus elle est isolée plus Layal trouve un moyen de rester forte, sereine, de s’évader par la pensée. La description du quotidien de cette prison est loin d’être morne, les personnages évoluent, se cherchent. C’est leur courage qui sera la cause de nombreuses libérations. Malgré les corps qui flanchent, la réalisatrice parvient à nous montrer comment ils résistent, même à terre.

34 jours

L’actrice principale développe un jeu intense, habité, porté par ce personnage fort, entraîné dans un quotidien inattendu. On devine en effet que cette femme mariée avait un tout autre destin entre ses mains. Elle se libère presque en prison des carcans qui auraient pu peser sur elle. Son enfant est le signe de cette libération. Élevé en prison les deux premières années de sa vie, il ne perd pas en vivacité, ni en connaissance du monde. Un petit oiseau de bois symbolise cette rencontre entre l’enfermement et la liberté. Son ombre projetée sur un mur est une belle image poétique. Les images sont en effet très fortes, le cadre extrêmement travaillé pour donner à voir des vies. On sent cet élan dans un film qui a été tourné en 34 jours. 3 000 nuits résumées en une heure et demie. 3 000 nuits, soit huit années de prison auxquelles Layal est condamnée.  Le passage du temps est très fluide, dû à un montage finement précis dans lequel seuls certains détails nous font comprendre que les mois ont filé. Ainsi, la réalisatrice choisit bien les moments de vie qu’elle filme, insistant sur les regards échangés, les manipulations, ce qui est vu, entendu. Certaines jouent un rôle, il devra être dévoilé. Les quatre murs des cellules deviennent des lieux de complots, de révoltes. A l’image d’Ombline, autre femme devenue mère en prison (mais dans des circonstances bien différentes), Layal est une femme qu’on n’oublie pas. 3 000 nuits est le premier film de Mai Masri à sortir en France, espérons qu’il soit l’occasion de la sortir de l’ombre (en 2007, elle a tourné 33 jours, un long métrage inconnu en France). Histoire de rendre hommage à une femme qui sait mettre les femmes dans la lumière, sans cacher leurs failles. La sensibilité du film est rare car elle s’attache à des gestes, des regards, sans nier la violence, la peur… Le conflit perdure, peut-être finalement que la vie aussi… Mais à quel prix ?

3 000 nuits : Bande annonce

3000 Nuits : Fiche Technique

Titre original : 3000 Nights
Réalisation : Mai Masri
Scénario : Mai Masri
Interprétation : Maisa Abd Elhadi, Nadira Omran, Raida Adon, Abir Haddad, Karim Saleh, Zaid Qoda’, Rakeen Saad, Anahid Fayad
Photographie : Gilles Porte
Montage : Michele Tyan
Décors : Hussein Baydoun
Musique : Sharif Sehnaoui
Producteurs : Mai Masri, Sabine Sidawi Hamdan, Charlotte Uzu
Sociétés de production : Nour Films, Orjouane Productions, Les Films d’ici
Distribution : JHR Films
Durée : 103 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 4 janvier 2017
Palestine/France – 2016