TCM Cinéma : Le gouffre aux chimères, un film de Billy Wilder : Critique

La question n’est pas de savoir si aujourd’hui Charles Tatum travaillerait pour CNN ou Fox News mais bien de comprendre en quoi Billy Wilder a su anticiper les dérives amorales des médias de masse.

A retrouver sur TCM Cinéma et TCM à la demande à partir du 7 août 2016

Synopsis : Devenu persona non grata dans les plus grandes métropoles, l’opportuniste journaliste Charles Tatum se retrouve contraint de travailler pour une gazette locale d’Albuquerque. Après plusieurs semaines à couvrir des faits divers sans intérêt, il décide de tirer parti de la couverture médiatique d’un accident survenu dans une mine. Sa mise en scène machiavélique va toutefois prendre une ampleur qu’il n’imaginait pas, au risque de lui échapper.

Et l’Homme créa… l’information continue

C’est l’histoire d’un journaliste qui opéra à Vienne puis à Berlin et qui, une trentaine d’années plus tard, sera reconnu comme la figure de proue de la screwball comedy hollywoodienne. C’est l’histoire de Billy Wilder. Un des plus grands génies du cinéma du siècle dernier dont il serait en fait dommage de réduire l’œuvre à ses comédies, sans prendre en compte qu’il commença sa carrière de réalisateur en signant l’un des tout premiers films noirs (Assurance sur la mort, 1944), un irrésistible drame sur l’alcoolisme (Le Poison, 1945) et la critique la plus acerbe jamais faite d’Hollywood (Boulevard du crépuscule, 1950). C’est après le succès de ce dernier que Billy Wilder s’est décidé à produire son premier film, dont il préparait l’écriture depuis deux ans. A partir d’une trame que lui a fourni Walter Newman -un jeune auteur de radio qui, 5 ans plus tard, rédigera le scénario du tout aussi fataliste L’Homme au bras de fer-, le cinéaste s’inspira de deux odieuses histoires vraies : Le Prix Pulitzer 1926 remis à un journaliste pour sa participation infructueuse au sauvetage de la victime d’un éboulement et l’emballement médiatique contre-productif autour de la mission de secours d’une fillette tombée dans un puit en 1949. Deux tristes anecdotes qui eurent au moins le mérite de servir à Billy Wilder de support à l’expression de son mépris, tiré de sa propre expérience, envers le sensationnalisme journalistique et le voyeurisme malsain exacerbé par les effets de masse. Le traitement visionnaire de ces deux thématiques aboutit à un terrible échec commercial… réhabilité au fil des années et de l’évolution des grands médias.

Un film qui fustige autant l’appât du gain que la soif de sang

Avec le recul que l’on en a 65 ans plus tard, en l’état du spectre médiatique actuel, on aimerait pouvoir affirmer que, après les coulisses du grand écran dans Sunset Boulvard, Billy Wilder s’en est pris à celles du petit écran. La vérité est plus complexe. D’abord, parce que, en 1951, la télévision est un objet rare, et que, si l’on aperçoit dans le film quelques caméras aux abords de la mine, c’est bien la presse écrite qui était alors le média de masse le plus influent. Un temps révolu mais superbement mis à profit par le scénario. Ensuite parce que Tatum n’est pas seulement un journaliste dépourvu de déontologie : sa maîtrise des événements et leur fictionnalisation à des fins lucratives font aussi de lui un metteur en scène. Peut-on alors parler, a propos du Gouffre aux Chimères, de métafilm ? On peut au moins voir dans son personnage une projection de la part sombre de son créateur, et alors espérer que cet exercice introspectif aurait eu de quoi pousser les spectateurs à eux-aussi se retrouver dans le reflet ainsi offert de cette société dans laquelle l’information s’est muée en entertainment. Un constat et un effort que le public n’était malheureusement pas prêt à accepter en 1951. Mais, bien au-delà de cette mise en abyme, et du refus d’autocritique de la part des spectateurs, Le Gouffre aux Chimères reste avant une farce macabre d’une redoutable efficacité qui se révèle finalement moins sévère envers le personnage de son acteur principal qu’envers ses personnages secondaires et ses nombreux figurants.

Même si le retournement moral final, et même sans doute l’intégralité de la conclusion, sont quelque peu bâclés, on ne peut nier que Tatum va connaitre dans les vingt dernières minutes du film une certaine phase rédemptrice. Peut-être ce choix est-il le plus gros reproche que l’on puisse faire à Wilder, son film pouvant alors être qualifié de moralisateur. En revanche, ni la femme de la victime ni le shérif corrompu ne remettront en question leur propre comportement vénal. Deux personnages qui justement étaient, au départ, soulagée pour l’une, mal à l’aise pour l’autre, par le drame mais qui n’ont saisi qu’ils avaient à y gagner qu’à travers les manigances de Tatum. Aux yeux de Wilder, la déshumanisation au profit de l’appât du gain semblerait presque contagieuse. Mais ce n’est pas une quelque cupidité qui anime les centaines de badauds qui affluent par dizaines de voitures puis par trains spécialement affrétés et feront des abords de la mission de sauvetage un véritable parc d’attractions. Il semblerait que ce soit pour ces américains moyens prêts à faire de la survie d’un homme victime d’un regrettable accident le prétexte à une destination touristique, que le réalisateur a le plus de dégoût. Cela se ressent d’ailleurs dans le fait que le scénario ne laisse la place qu’à deux répliques à un couple qui eux-mêmes seront les seules figures identifiables de cette foule, filmée tel un troupeau impersonnel. Le comble de la déshumanisation. Ce choix peut également être perçu comme une mauvaise idée car il a indubitablement empêché le public de s’identifier à ces spectateurs et donc ni de profiter de l’ingénieux effet-miroir ni d’adhérer au discours éthiquement alarmant du long-métrage.

Comme beaucoup de films en avance sur leur temps, Le Gouffre aux Chimères fut longtemps perçu comme un film maudit, que la Paramount tenta même de ressortir avec un montage et un titre différent, mais la popularité de Kirk Douglas n’y fit rien et la critique (la presse écrite soit dit en passant) fut très sévère envers le film. Puisque ce n’est finalement que parce que les dérives annoncées par Wilder, à propos de la surenchère du sensationnalisme de la part des journalistes en quête de scoops et de l’appétence grandissante du public pour les faits divers macabres, sont devenus le pain de chaines d’infos continues omniprésentes que son film est devenu une référence. Peut-on alors parler de bonne nouvelle ? Au moins un juste retour des choses.

Le Gouffre aux chimères : Bande-annonce VO

Le gouffre aux chimères : Fiche technique

Titre original : Ace in the Hole ou The Big Carnival
Réalisation : Billy Wilder
Scénario : Billy Wilder, Walter Newman, Lesser Samuels
Interprétation : Kirk Douglas (Charles Tatum), Jan Sterling (Lorraine Minosa), Porter Hall (Jacob Q. Boot), Frank Cady (Al Federber), Robert Arthur (Herbie Cook), Richard Benedict (Leo Minosa)…
Image : Charles Lang
Montage : Arthur P. Schmidt et Doane Harrison
Musique : Hugo Friedhofer
Direction artistique : A. Earl Hedrick
Costumes : Edith Head
Décors : Hal Pereira, Sam Comer, Ray Moyer
Production : Billy Wilder
Société de production : Paramount Pictures
Budget : 1 800 000 $
Société de distribution : Paramount
Genre : Drame
Durée : 111 minutes
Date de sortie : 2 avril 1952

Etats-Unis – 1951

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

Mortal Kombat : Destruction finale – Flawless misery

Le succès a été instantané au box-office pour le "Mortal Kombat" de Paul W. S. Anderson, dont la bisserie n'a pas fait l'unanimité. Le film n'a pas été épargné par le bras de fer entre le réalisateur et les producteurs, mais continue de fasciner par certaines idées et séquences qui rendent hommage au cinéma d'action hongkongais, tout en composant avec les motifs du jeu vidéo. Le miracle ne s'est pas réalisé deux fois cependant, avec cette "Destruction finale", qui trahit à peu près tout ce qui plaisait dans le premier opus et aux joueurs inconditionnels de la franchise — une promesse brisée, symptôme d'une suite qui n'a jamais su décider ce qu'elle voulait être.