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Festival Lumière 2017 : Five Came Back, un documentaire poignant

Le Festival Lumière nous ouvre ses portes et nous fait découvrir à cette occasion, Five Came Back, réalisé par Laurent Bouzereau, un fleuve et émouvant documentaire sur le poids de la guerre dans la vie de plusieurs grands cinéastes comme Franck Capra ou George Stevens.

Five Came Back est précieux car il ne fait pas que digérer et régurgiter l’Histoire. Ce documentaire nous est conté comme un récit, et affiche un cheminement narratif qui se sert des dates et des événements comme d’un cadre scénaristique pour intégrer au mieux l’émotion de cinq grands cinéastes qui ont donné une partie de leur vie à la Seconde Guerre Mondiale. Five Came Back raconte l’histoire peu connue de John Ford, John Huston, Frank Capra, William Wyler et George Stevens qui ont mis leur carrière en veilleuse pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour filmer l’actualité du terrain et mettre à l’ouvrage des films de propagande pour entretenir la motivation des soldats américains. Les films de ces cinq réalisateurs américains ont servi à des fins multiples. Certains étaient orientés pour le public, pour les rallier derrière les troupes car au départ une partie des citoyens ne voulaient pas d’une guerre « étrangère » ; et d’autres films étaient pour les troupes, pour mieux clarifier comment se battre, et pour quelles raisons ils se battaient.

Five Came Back a une double postérité : montrer comment ces cinéastes ont influencé la perception publique de la guerre et comment la guerre les a transformés tant sur le plan humain que sur le plan artistique. L’ambivalence est réciproque. Ponctué d’images d’archives, de vidéos filmées à l’époque, d’interviews face caméra, Five Came Back déroule son histoire par le biais d’une voix off. Mais pas n’importe laquelle, car le documentaire a cette bonne idée d’associer un réalisateur contemporain au parcours de chacun des 5 cinéastes en question : Guillermo del Toro sur Capra, Steven Spielberg sur Wyler, Francis Ford Coppola sur Huston, Paul Greengrass sur Ford, et Lawrence Kasdan sur Stevens. Voir d’aussi grands noms du cinéma d’aujourd’hui parler de ces anciennes gloires d’Hollywood a pour but de contextualiser leur influence, de se questionner sur le miroir d’Hollywood mais aussi de créditer leurs dévouements et donner une aura supplémentaire à leurs choix de vie.

Five Came Back fait le lien entre les parcours mais compare et confronte leurs origines, leurs intérêts, leurs styles et leurs ambitions, et analyse leurs prédominances. Chacun était forcé de faire face, à sa manière, à la tension palpable qui existait entre la création d’une propagande gouvernementale et la rédaction d’histoires véridiques de l’horreur de la guerre. Il serait facile et non approprié, de réduire cette histoire au simple éloge du drapeau avec un Hollywood prosterné par sa dévotion à son pays. Mais Five Came Back n’est pas de la propagande et insiste sur les aspects troublants de cette mission:  les représentations cinématographiques problématiques de « l’ennemi » japonais, l’horrible racisme de certains de ces films, les questions posées sur l’honnêteté dans les reportages de guerre et les questions épineuses de la mise en scène et de la manipulation de la pensée collective (le reconstitution de la bataille de San Pietro).

Après tout, les dramaturges apprenaient à être des documentaristes et certains n’avaient aucun scrupule à dramatiser ces événements. En utilisant des extraits choisis avec soin des films qu’ils ont réalisés, nous voyons que non seulement ces cinéastes d’Hollywood ont créé, à la volée, une grande partie du langage visuel de guerre documentaire assez impressionnant et ont fabriqué l’esthétique d’action dans la fiction. La partie la plus significative est ce passage détaillant l’arrivée de George Stevens, caméra à la main, à Dachau, capturant alors les premières images du monde de l’Holocauste : George Stevens a dressé son objectif sur ces images brutales et cauchemardesques de la mort, de la torture et de la famine, et s’est forcé à ne pas détourner les yeux. Ces vidéos n’étaient plus de simples reconstitutions mais devenaient des preuves politiques et judiciaires.

Ces images ont tellement marqué George Stevens, qu’il n’a plus fait de comédie par la suite, mais est devenu un maître du drame. Puis, la partie la plus émouvante et personnelle de Five Came Back arrive après la fin de la guerre : explorant comment ces expériences ont affecté le travail d’après-guerre des cinéastes en particulier autour des souvenirs et anecdotes qui grandissent sur « Les plus belles années de notre vie » de Wyler, « Le journal d’Anne Frank » de Stevens et « La vie est belle» pour Capra : Five Came Back est plein d’histoires secondaires fascinantes qui, prises ensemble, finissent par en faire plus que son sujet principal.  Le documentaire n’est pas seulement sur la Seconde Guerre Mondiale : il s’agit du pouvoir du cinéma sur l’imaginaire d’un monde en pleurs, sur  l’art populaire qui magnifie ou détruit une nation, sur les stigmates de cinéastes qui deviendront des hommes et des artistes différents, souvent rongés par la terreur.

 

L’affaire Weinstein, vue par un mec « normal »

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Décadence d’un homme au sommet. L’affaire Weinstein qui défraie la chronique ressemble à une intrigue de polar comme seul Hollywood en a le secret. Mais derrière le scandale se cache une réalité bien moins spectaculaire qu’une intrigue de film noir. Qu’est ce qu’il ressort vraiment du scandale qui entache le monde du cinéma?

Sale histoire !

Depuis quelques semaines, c’est le coup de semonce dans le monde du cinéma. Le légendaire producteur Harvey Weinstein est accusé d’agression sexuelle (voire de viol dans certains cas). Aussi énorme soit-elle, l’affaire a pourtant des airs de déjà vu : Un homme qui s’est hissé en haut de la pyramide en dégringole subitement quand les zones troubles de sa vie sont exposées au grand jour. Rien que dans l’univers de la culture les exemples ne manquent pas : Polanski accusé de crime sexuel sur une mineure en 1977 (toujours poursuivi par les États-Unis), Bertrand Cantat bat et tue Marie Trintignant en 2004 (récemment libéré après avoir purgé sa peine), Bill Cosby, qui avait étouffé l’affaire en 2004, refait face en 2015 à une cinquantaine de femmes qui l’accuse de viol (procès toujours en cours). Le point commun entre toutes ces affaires ? Malgré leur retentissement dans les médias, elles ont toutes fini pas rejoindre la case des faits divers, catégorisées par le public comme des cas isolés qui ne sauraient remettre en cause la morale irréprochable de notre société.

Et puis arrive ce nouveau coup de tonnerre : Producteur à succès et machine à engranger des Oscars, Harvey Weinstein se retrouve lui-même sur le banc des accusés après la parution d’un article du New York Time. Depuis, de multiples actrices accusent le magnat de comportement que la morale réprouve. L’ironie de l’histoire étant que sous ses airs de « revanche féministe » (une étiquette bien pratique pour tout le monde) se cache une réalité beaucoup plus laide. Comme certains essayent de le dire haut et fort, « tout le monde savait ». Peut-être que la généralité est un peu forte, et évidemment que l’on ne sait pas forcément ce qu’il se passe derrière la porte des chambres de nos connaissances. Toutefois, cette affirmation rappelle que le comportement tyrannique (limite mafieux) de Weinstein était un secret de polichinelle. Et voilà plusieurs années que certaines actrices tentent avec peu de succès de dénoncer, ou au moins de faire prendre conscience du problème. Il aura pourtant fallu attendre un article écrit par un homme (Ronan Farrow, fils de Mia Farrow et Woody Allen toujours à couteaux tirés avec son père pour une histoire de viol sur sa sœur – encore une), pour que d’un coup la sphère médiatique se sente concernée. Sans remettre en cause le travail abattu par Farrow, le fait qu’un seul homme qui dénonce Weinstein semble avoir, pour Hollywood, le même poids que cinquante femmes qui accusent Bill Cosby pose question. Qui tient véritablement les rennes dans cette histoire ? Les femmes qui prennent les armes pour se défendre face à une armée de gros dégueulasses ? Ou les actionnaires qui profitent du moment pour lisser un peu l’image de la machine à rêve Hollywoodienne tout en se débarrassant d’un collaborateur un peu trop puissant ? Question sans réponse qui (en plus) nous fait dévier du sujet.

#balancetonporc

Une nouveauté toutefois par rapport aux affaire précédentes : Ce n’est peut-être pas l’exemple que les néo-libéraux attendait, mais jamais la théorie du ruissellement n’aura aussi bien marché. Dans sa chute, Weinstein semble embarquer de plus en plus de monde. Tel le beauf estival qui fait sa bombe dans la piscine, le déclin du producteur fait de très grosses éclaboussures qui ne plaisent pas à tous. Ses proches collaborateurs se retrouvent dans le viseur : Où était Ben Affleck (protégé du producteur) ? Pourquoi Woody Allen (pas au-dessus de tout soupçon) appelle à ne pas tomber dans une « chasse aux sorcières » ? Pourquoi si peu de réaction de la part de Quentin Tarantino ou, pire encore, de Robert Rodriguez, ex-de Rose McGowan (une des principales accusatrices), tous deux produits par Weinstein ? Qui était vraiment au courant et qui était responsable d’étouffer toutes les plaintes qui risquaient de remontrer en haut lieu à coup de chantage et de gros chèques ? Chaque question en appelle une autre.

Mais bien décidé à ne pas se laisser faire, les femmes font déborder l’affaire dans le champ social. Lancé à la suite des révélations, le #balancetonporc recense ainsi sur Twitter nombre de témoignages de harcèlements quotidiens, qu’ils soient dans le milieu professionnel ou dans la rue. Pour une personne non concernée (un homme souvent), ces témoignages font froid dans le dos. Tous les jours nombre de femmes sont, au mieux insultées, au pire agressées, pour le seul crime d’être nées sans pénis. En tant qu’homme nous avons deux possibilités : La voie facile est de continuer à se voiler la face, de se dire que tous ces témoignages ne sont que des cas isolés qui, mis bout à bout, donnent l’illusion d’une masse compacte. Et puis il y a la voie compliquée. Celle qui nous oblige à prendre conscience du problème et à se rendre compte que le mammouth Weinstein n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le gros arbre qui cache la forêt. Sur le moment on se dit « encore un gros porc qui s’est fait pincer » et sa défense à base de culture machiste héritée malgré lui des années 70 peut prêter à sourire. Moins drôle en revanche est la question qui finit immanquablement par ressortir : Comment aurait-il pu en être autrement ?

Malaise ou Male Gaze ?

Cela fait des années (des décennies?) que les études culturelles et les mouvements féministes tirent la sonnette d’alarme ! Mettant à jour, exemples à la clé, que notre culture est viciée par une hégémonie masculine. Dès 1975, l’universitaire Laura Mulvey théorisait le « male gaze », afin de mettre en avant la domination du regard masculin au cinéma (des films fait par des hommes, avec des hommes, pour des hommes). À sa suite, nombre d’études féministes s’épuisaient a déconstruire dans la culture populaire cette surreprésentation des modèles masculins dominants (la virilité, le symbole phallique, la culture du viol etc.), obtenant souvent une réponse parfois polie, souvent totalement indifférente. Il ne faut pas chercher très loin pour se rendre compte que ces études sortent rarement du champ universitaire. Et quand elles le font, elles sont reprises par leurs détracteurs pour être tronquées, remaniées et recrachées, vidées de leur substance. On se retrouve alors avec les portes paroles de la Manif pour Tous qui réduisent la théorie du genre à un complot de lobby gay tendance illuminati ou Eric Zemmour qui accuse Hélène et les garçons d’avoir « féminisé la société » (ce qui serait selon lui symbole de décadence). Tandis qu’au cinéma ou à la télévision rien ne bouge, ou si peu. Toujours cet étalage de corps virils et femmes hyper-sexualisées, y compris dans des films adoubés par la critique (Skyfall, Blade Runner 2049). Impossible également de marcher dans les rues sans tomber sur une image de femme dénudée vendant un quelconque parfum. Tous les jours nous sommes assaillis par une culture visuelle (cinéma, série, publicité) qui met main dans la main pouvoir (politique, financier etc.) et puissance sexuelle.

Ce scandale qui semblait prendre l’aspect d’une nouvelle affaire DSK devient finalement tentaculaire. Au travers de la figure de Weinstein, c’est tout un pan de notre culture qui est remis en cause. Plus qu’une échappatoire à la morosité du quotidien, est-ce que le cinéma (et la télévision) ne serait pas la plus efficace des arme inventées par l’homme pour asseoir sa domination ? L’impunité dans laquelle se croyait le financier semble aller dans ce sens. Plus qu’un producteur, Weinstein représentait une certaine idée du cinéma américain, capable de lancer des passerelles entre productions indépendantes et blockbusters, et prêt à tout pour faire vivre son art. Mais s’il n’est qu’un gros dégueulasse, peut être que le cinéma lui-même, malgré ses trop rares essais de féminisme, est un art dégueulasse ?

« Not all men »… mais beaucoup quand même.

Il y a effectivement de quoi sortir ses squelettes du placard. Tout cela prend des airs de Watergate 2.0, dans la manière où deux parties s’affrontent violemment. En réponse au #balancetonporc et « Me too » de Facebook, c’est sans surprise que nous retrouvons des réparties que l’on a entendues trop souvent à base de « elle l’avait un peu cherché » ou « elle n’a qu’à pas s’habiller comme ça ». Et tandis que certains pontes du monde de la culture commencent à claquer des fesses (ont-ils des choses à cacher?), d’autres tentent tant bien que mal d’éviter la vague. En contre-attaque, certains tentent d’apaiser les consciences en voulant mettre en avant les hommes respectueux. Car il est vrai que dans ce marasme, on a tendance à oublier ceux qui essayent de vivre leur vie sans faire de mal à personne.

Mais le souci vient surtout de la manière de présenter les choses. Cette façon de se défendre en disant « pas tous les hommes » revient finalement à réduire les actes répréhensibles à des épiphénomènes diffus quand on est face à un véritable problème de société. Et si c’était le cas, nous n’aurions pas dans les journaux autant de faits divers qui semblent se résumer à une seule idée : beaucoup d’hommes détestent les femmes. Ainsi, en mettant en avant ces mecs cool qui les respectent, on prend le risque de diluer le message premier : celui de dénoncer les abus trop nombreux. De la même manière que le All lives matter avait maladroitement tenté d’effacer le Black lives matter (mouvement de dénonciation des violences policières envers la communauté noire aux USA en 2013), surligner une évidence occulte le vrai sujet du débat.

Admettons, être un homme féministe n’est pas toujours chose aisée. Même s’il ne nous viendrait jamais à l’idée de battre notre compagne ou de considérer la femme comme inférieure à l’homme, tout en étant sensible aux combats féministes qui rythment l’histoire du monde, nous ne sommes pas parfaits. Il nous arrive de rire d’une blague sexiste dans un moment de faiblesse, de prendre notre pied devant un film qui nous bombarde avec son Male Gaze, parfois même jeter un regard indiscret dans la rue, attiré par un physique particulier. Être un homme et féministe semble parfois difficile à concilier, car cela demande une constante remise en question de nos valeurs ou de nos certitudes. Quelle attitude est acceptable ou ne l’est plus ? Que puis-je dire comme bêtise sans froisser la sensibilité de mes partenaires ? Depuis combien de temps suis-je du mauvais côté de l’histoire ? Tout cela peut paraître épuisant, mais ce n’est rien comparé au calvaire que vivent beaucoup trop de femmes à travers le monde. L’autre problème que nous pose l’affaire Weinstein, c’est la peur se retrouver dans le même sac que les grands pervers de ce monde. L’impression qu’un travail sur soi, parfois très long (toute une vie dans certains cas), risque d’être balayé, par les horreurs d’un gros porc qui fait la une des journaux, donne des sueurs froides.

« Je n’applaudis pas un poisson parce qu’il sait nager… »

Cette réponse cinglante d’une twitteuse à ceux qui proposait le #balancetonmecsupercool résume assez bien le problème (même si selon son créateur le # était ironique). Être un homme respectueux des femmes ne devrait pas être une exception qui nous permettrait de recevoir des louanges. Ce devrait être naturel. Pourtant, à force de Male Gaze, de domination masculine ou de délires parfois sectaires, ce qui devrait être la norme est l’exception. L’affaire d’un producteur tyrannique qui agresse ses collaboratrices devrait être un fait divers glauque, elle donne malheureusement le sentiment d’un écho redondant. D’une mauvaise chanson qui revient chaque été nous prendre la tête. A chaque année ses naissances, ses décès, et ses agressions sexuelles… c’est le triste constat que l’on fait devant la page GoogleActu. À nous alors de ne pas nous draper dans notre orgueil, de prendre fait et acte de ces déviances et d’accepter qu’il y a encore du chemin à faire. Apporter notre soutien à la cause est la chose la plus naturelle à faire mais n’essayons pas de tirer la couverture vers nous. Et si l’on se retrouve éventuellement accusé à tort de sexisme, à nous de nous défendre seul. Nombre de femmes doivent résister à des violences physiques autrement plus graves, on peut bien prendre sur nous un peu de violences verbales, si l’on est aussi fort que le cinéma nous le dit.

Est-ce que, malgré son comportement, Harvey Weinstein a enclenché le début d’une évolution des mœurs ? L’avenir reste incertain. Mais une chose est sûre, conséquence directe de son omniprésence dans le monde du cinéma, sa chute aura fait des remous. C’est peut-être parce que tout le monde a vu un film produit par le magnat que sa déchéance fait autant réagir. Connaître tout le monde à Hollywood fut longtemps sa force, maintenant cela pourrait signer sa perte. Néanmoins, avant de théoriser la fin du patriarcat par la crucifixion du producteur tout puissant, gardons en tête deux problèmes qui risquent de se poser à un moment : Premièrement Weinstein était une tête connue, une cible à abattre. Qu’il soit condamné pour ses agissements est une bonne chose, mais pour un producteur comme lui, combien d’actionnaires restent dans l’ombre et s’assurent que leur nom ne sorte jamais ? Aussi choquantes que soient les accusations portées envers le producteur, il est probable qu’il n’est pas le seul à avoir profité des quelques « avantages » qu’offre le pouvoir à Hollywood. Deuxièmement, et c’est là le plus gros risque, le public se lasse rapidement. Il n’est pas impossible que la sphère médiatique noyaute le scandale sur la seule figure de Weinstein. Cela finira alors comme une seconde affaire Bill Cosby, où le report du procès (faute de preuves suffisante) n’avait pas vraiment eu droit à la première page.

The Strain, l’apocalypse vampire selon Guillermo del Toro

The Strain : avec cette série horrifique, Guillermo del Toro cherche à faire une épopée apocalyptique qui tombe, hélas, dans la platitude.

Synopsis : un avion suspect en provenance de Berlin atterrit à l’aéroport JFK de New-York. Mis en quarantaine, il est étudié par le CDC (Centre de Contrôle des Maladies), sous la direction du Docteur Ephraïm Goodweather qui découvre que tous les passagers sont morts, sauf quatre. Dans la soute, se trouvait un étrange coffre…

En 2008, le réalisateur Guillermo del Toro propose à l’écrivain Chuck Hogan (futur scénariste de 13 heures, réalisé par Michael Bay, entre autres) une collaboration pour écrire une trilogie de romans dont le premier s’intitulera The Strain (La Lignée en VF). L’objectif du cinéaste était bel et bien d’enchaîner tout de suite sur une adaptation en série télé. Il en réalise le pilote et la chaîne FX commande une première saison, de 13 épisodes, qui sera suivie de trois autres.

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The Strain nous promet une belle rencontre : celle d’un récit apocalyptique et d’une série sur les vampires, le tout sous la houlette du réalisateur du Labyrinthe de Pan. Mais force est de constater qu’après les trois premiers épisodes, qui parviennent à conserver une certaine part de mystère, la série tombe vite à plat.

D’abord, Guillermo del Toro (qui pourtant nous avait signé un joli Blade 2) ne semble pas avoir quoi que ce soit de nouveau à apporter au récit de vampires, ni sur le plan du scénario, ni sur le plan esthétique (à part cet énorme dard qu’ils projettent). Pire : lorsque l’on voit le Maître, il est franchement plus ridicule qu’effrayant (sans compter qu’on le voit sûrement trop tôt et que le Maître était plus intéressant lorsqu’il était une énigme).

Les personnages, quant à eux, sont totalement stéréotypés. Déjà, la série se contente de respecter la stricte division manichéenne entre bons et méchants, et il faudra attendre le milieu de la saison 2 pour qu’apparaisse enfin un personnage intéressant, Quinlan. Sinon, les « gentils » docteurs Ephraïm et Nora sont si totalement dénués de profondeur psychologique qu’ils en deviennent des caricatures. Seul Vassily Fet (Kevin Durand) se fait remarquer par son humour et son aspect bourru. Finalement, il n’est pas surprenant que ce soit du côté des « méchants » que l’on trouve les personnages les plus intéressants, que ce soit l’Allemand Thomas Eichhorst (Richard Sammel, vraiment inquiétant) ou les enfants vampires renifleurs.

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Sur le plan de l’histoire, The Strain donne trop souvent l’impression d’être statique. Les nombreux flashbacks, censés nous plonger dans le passé pour mieux expliquer la situation présente, ralentissent le rythme et leur utilité est plus que contestable (sans compter que la reconstitution de l’Europe de l’Est à l’époque du Rideau de Fer est souvent fort risible). Les innombrables histoires familiales semblent servir bien souvent à combler les vides pour permettre aux épisodes d’avoir la bonne durée.

Pire encore : la série n’hésite pas à faire à de multiples reprises l’assimilation vampires = nazis et vampires = terroristes (les « strigoïs » transformés en bombes humaines, les immeubles de New-York en flammes, la menace nucléaire, etc.). Ces facilités scénaristiques ne nous aident pas à prendre la série au sérieux.

Del Toro et Hogan cèdent même à un défaut qui se multiplient de nos jours aussi bien au cinéma qu’à la télévision : le citationnisme. Mais il ne suffit pas de multiplier les références et les clins d’œil (pour n’en citer qu’un : Eldritch Palmer qui renvoie au roman de Philip K. Dick Le Dieu venu du Centaure) pour faire un scénario intelligent.

Pourtant, on sent que des efforts sont faits en multipliant les pistes scénaristiques. Ainsi, dans la saison 3 (de très loin la meilleure, la plus sombre et la plus mouvementée), l’action part dans trois directions différentes : la chasse aux vampires avec Fet, la recherche scientifique (le vampirisme étant, dans la série, une maladie qui se transmet grâce à un ver) et le mysticisme avec un obscur livre qui provient des temps les plus reculés, l’Occido Lumen. Cette division permet à la saison de couvrir un champ plus large, depuis le suspense médical jusqu’à l’horreur gothique.

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Mais, hélas, cette bonne volonté ne se maintient pas et la quatrième (et ultime) saison s’enfonce dans le ridicule en s’aventurant dans un domaine qui aurait pu être prometteur s’il avait été mieux traité : la politique. Faire de l’apocalypse vampire une métaphore des dangers qui menacent toute démocratie et qui pourraient la transformer en dictature est une excellente idée. Le personnage de Justine Feraldo, la conseillère municipale de New-York chargée de la sécurité et donc, par voie de conséquence, de la chasse aux vampires, est en cela intéressant par les interrogations qu’il apporte concernant l’équilibre entre sécurité et liberté. Mais hélas, là aussi, le sujet n’est que frôlé avant de sombrer dans le néant et la caricature. Les autres pistes scénaristiques sont abandonnées sans crier gare (le Lumen, qui avait un caractère essentiel dans les saisons précédentes, n’apparaît quasiment plus), au profit d’une description post-apocalyptique ridicule des USA transformés en une sorte de IVème Reich vampire.

En bref, The Strain est une série décevante par rapport au potentiel qu’elle avait : de bons acteurs (Jonathan Hyde, David Bradley), des réalisateurs réputés (ainsi, certains épisodes sont signés Vincenzo Natali, le réalisateur de Cube), pour un résultat très inégal qui manque furieusement d’ampleur et d’audace visuelle ou scénaristique.

The Strain : bande-annonce

The Strain : fiche technique

Créateurs : Guillermo del Toro et Chuck Hogan
Réalisateurs : J. Miles Dale, Deran Sarafian, Vncenzo Natali, Peter Weller
Scénaristes : Guillermo del Toro, Chuck Hogan, Justin Britt-Gibson, Greggory Nations
Interprètes : Corey Stoll (Ephraïm Goodweather), David Bradley (Abraham Setrakian), Kevin Durand (Vassily Fet), Jonathan Hyde (Eldritch Palmer), Richard Sammel (Thopmas Eichhorst), Robin Atkin Downes (le voix du Maître), Rupert Penry-Jones (Quinlan).
Musique : Ramin Djawadi
Photographie : Miroslaw Baszak, Colin Hoult
Montage : John M. Valerio, Russell Denove
producteurs : Ra’uf Glasgow, Gennifer Hutchison, Glen Whitman, Elizabeth Ann Phang, Cory Bird
Société de production : Mirada
Société de distribution : FX Network
Nombre d’épisodes : 46
Durée d’un épisode : 42 minutes (sauf le pilote : 70 minutes).
Date de première diffusion en France : 18 février 2015
Genre : fantastique, horrifique

États-Unis – 2014

Festival Lumière 2017 : PTU, un polar atmosphérique

Dans le cadre du Festival, le prix Lumière Wong Kar Wai nous propose de (re)découvrir PTU de Johnnie To. Polar proche de l’expérimentation, cette œuvre est une virée nocturne et atmosphérique dans un Hong Kong burlesque et désertique. PTU n’est pas un polar comme les autres, mais on comprend vite l’admiration de Wong Kar Wai pour ce film.

Emporté par une mise en scène alléchante et jamais ostentatoire dans son déploiement, PTU isole alors ses personnages, lors d’une seule et unique nuit, dans une affaire policière qui agencera ses strates par le biais d’une tension qui va aller crescendo, tout en étant ponctuée d’une ironie comique subtile. Il n’y a qu’à voir le point de départ de l’intrigue : un officier de police perd bêtement son pistolet et demande à ses comparses militaires de le récupérer des mains d’un gang pour ne pas être mis à pied. Derrière ses personnages finement caractérisés, c’est surtout la réalisation qui fait toute la fine magie de PTU, une beauté formelle aussi maîtrisée que contemplative.

Dans une ambiance en pesanteur, Johnnie To filme un Hong Kong à hauteur d’homme, comme on a très peu l’habitude de le voir. Souvent soumis à une foule aussi phosphorescente qu’indigeste dans l’imaginaire cinématographique, la mégalopole dévoile cette fois-ci un arrière du décor aussi délicat qu’hallucinogène : des ruelles résidentielles noyées sous la nuit, des bâtiments laissés à l’abandon, des salles de jeux d’arcade paumées pour jeunes  et des bouis-bouis délabrés, c’est donc un no man’s land qui s’ouvre à nous comme une aire de jeu pour une guérilla patibulaire et minimaliste. Johnnie To magnifie ses décors par son sens du cadre et sa qualité dans les jeux de lumière.

Comme avec Wong Kar Wai ou même Tsui Hark, avec tout de même plus d’humilité dans son esthétisme, le style devient la substance même de l’œuvre où une certaine morosité se dégage de la porosité de ces surfaces industrielles un peu abruptes, qui ne sont pas forcément le lieu propice à une exaltation de l’action ni à une surenchère de gunfights foutraques, mais qui permet à PTU de ménager ses effets et de prendre le spectateur par la main pour l’amener dans sa nuit tendue qui véhicule une violence assez soudaine et inattendue.

Tout comme Michael Mann, Johnnie To nous immerge dans un cinéma du mouvement, avec une réalisation qui se met au diapason de son récit, qui n’avance que par l’avancée géographique de ses personnages. Malgré son calme et sa cupidité géniale (erreur dans la récupération des téléphones, le poignardé qui veut aller à l’hôpital), le réalisateur révèle ses distractions avec un détachement arrogant, parle d’un code d’honneur aux largeurs assez extensibles, et soutient avec succès la panique existentielle du film jusqu’à l’énigmatique ironie de la révélation finale.

Entre ces policiers qui se cachent des informations, ces colonels qui frappent des petits merdeux, des militaires à la camaraderie enfantine et à la démarche robotique qu’on croirait tout droit sorti d’une bande de boy scout, ce flic bedonnant au sourire idiot, PTU use d’un comique de situation assez absurde, grotesque mais ne déleste jamais son récit d’un certain réalisme et garde toujours en tête la tension policière qui fait de lui un polar singulier.

PTU de Johnnie To : Bande-annonce

Titre : PTU (Police Tactical Unit)

Réalisateur : Johnnie To
Casting : Simon Yam, Lam Suet, Maggie Siu, Ruby Wong…
Bande originale : Chi Wing Chung
Récompenses : Hong Kong Film Award du meilleur réalisateur
Date de sortie : 5 octobre 2005
Durée :(1h 28min)
Genre : Policier
Nationalité hong-kongais

Festival Lumière 2017 : Une journée particulière entre Shape of Water, Harold Lloyd et John Wayne

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Après le premier jour et la soirée d’ouverture du Festival Lumière, célébrant le cinéma comme toujours, le véritable marathon de films commence. En une journée, le festivalier se perd entre les films de patrimoine et l’actualité brûlante, entre découverte et redécouverte. Récit d’une journée banale, mais toujours particulière.

Les séances du Festival démarrent dès le matin, pour les plus réveillés. Les autres sont partis se coucher après la Soirée d’Ouverture, ou bien la Nuit consacrée à Guillermo del Toro, dont nous lançons une rétrospective. Ce dimanche matin donc, au sous-sol de l’Institut Lumière, dans la petite salle 2, deux réalisateurs sont là pour présenter le film. Le premier c’est Vincent Sorel, qui a réalisé le documentaire. Le second est Nicolas Phillibert, le cinéaste de Etre et Avoir qui avait fait grand bruit au Festival de Cannes en 2002. Il vient présenter le film de Vincent Sorel, Le Nouveau Monde, qui porte sur la reconstruction d’un cinéma art et essai de Grenoble, le Méliès. Dans sa démarche, le documentariste filme non seulement les questionnements d’une équipe dans la transition d’un lieu de cinéma vers un autre. Plus que le nouveau lieu architectural, plus que la question de la transition numérique qui se pose à cette époque en 2012, Le Nouveau Monde est également une belle mise en scène de la lumière, composant premier des films et du cinéma.

village-festival-lumiere-2017

Si le festivalier a un peu de temps, il peut se promener dans le parc de l’Institut Lumière, où sont installés de nombreux transats, déplacés au gré des humeurs et du soleil. S’il lui manque quelque chose, il peut flâner au Village du Festival, qui a poussé dans le jardin, comme chaque année. Le restaurant, le plateau de radio, mais également la boutique du festival, sont autant d’espaces où l’on peut croiser les cinéphiles, mais également plusieurs invités de marque, le plus souvent anonyme. On peut repartir avec un superbe livre de cinéma, plusieurs caisses de DVD en lien avec la programmation de l’année, ou tout simplement continuer sa collection de pin’s estampillés Lumière.

Girl Shy de Harold Lloyd

En début d’après-midi, un homme habillé tout de noir attend dans le hall de l’Institut Lumière. Il ne cesse de regarder la foule qui s’amasse devant la salle. Ce n’est pas une personnalité connue, et pourtant toute la séance va reposer sur lui et son talent. Romain Camiolo, tout droit sorti du Conservatoire de Musique de Lyon, est en effet pianiste, et c’est lui seul qui assure l’improvisation pour ce ciné-concert d’un film de Harold Lloyd, Ça t’la coupe (Girl Shy en version originale). Devant une salle pleine, parsemée d’enfants, le film muet en noir et blanc commence, et ainsi la mélodie qui l’accompagne. Harold Lloyd est l’un des grands comiques hollywoodiens du burlesque, au côté de Charlie Chaplin, Buster Keaton et autres Laurel et Hardy. Dans ce film d’une longueur raisonnable (1h20), il incarne un jeune homme très timide avec les femmes, ce qui provoque un bégaiement chez lui et le met plusieurs fois dans l’embarras. Cela permet quelques scènes imaginaires où Harold se rêve en séducteur triomphant, mais également une fantastique course finale sur différents moyens de locomotion, allant du cheval au tramway en passant par la voiture et la moto. Ainsi le film finit-il par hisser ce personnage au rang de héros, avec une volonté tellement forte qu’il parvient à ses fins. Le burlesque dans ce cas-là n’intervient plus que comme ponctuation et presque jamais comme moteur, et ce un peu à la manière dont des films d’actions modernes distillent des moments d’humour sans qu’on puisse vraiment dire que cela soit drôle. En ce sens, Ça t’la coupe est bien différent d’un Keaton, qui lui, ne parvient que peu à ses fins, ou bien sans le faire exprès. Le film a tout de même quelque cadres innovants, et permet de constater qu’à l’époque, les acteurs se mettaient en danger pour leurs cascades.

Shape of Water de Guillermo Del Toro

Outre les films de patrimoine et les restaurations, le Festival propose cette année l’avant-première du prochain film de Guillermo Del Toro. Primé à la dernière Mostra de Venise par le prestigieux Lion d’Or, c’était peu de dire que The Shape of Water était attendu. C’est donc sans surprises dans une salle bondée (et surchauffée) que les plus chanceux se sont tassés attendant le ventripotent Mexicain, épaulé pour l’occasion par le monsieur loyal du Festival, Thierry Frémaux et le compositeur, Alexandre Desplat. Quelques boutades pour détendre l’atmosphère, un brin d’émotion de la part du Mexicain qui révèle pas peu fier qu’on a affaire au premier film explorant les facettes de son « moi » adulte et un Alexandre Desplat qui n’hésite pas à rajouter qu’on a là le film qui impose Del Toro en maître du cinéma, jalonneront ainsi les quelques minutes pré-séance. Puis place au film. Niché dans un cadre qu’on dirait hérité des 60’s avec couleurs pastels, Cadillac rutilantes et subtile évocation du racisme, on se plait à suivre le quotidien d’Elise, une femme muette travaillant comme concierge dans un laboratoire où demeure prisonnière une étrange créature. Bien vite, entre celle que personne n’entend et celui que personne ne comprend, des liens vont se nouer, quitte à ce qu’Elise commence à développer un profond amour pour la créature. On se gardera d’en dire plus, tant le film du Mexicain tire sa richesse de ses zones d’ombres. Quelle est l’année ? Ou sommes-nous ? Pourquoi Elise est muette ? Autant de questions laissées sans réponses qui permettent d’alimenter le mystère et in extenso le propos, qui jongle avec une grande dextérité entre plusieurs genres pourtant très codifiés : d’abord l’espionnage, ensuite le film d’amour, puis enfin l’imaginaire du conte. Et c’est sans doute là sa force : celle d’oser le mélange (une tradition chez Del Toro) via une histoire fantasque et lyrique pour en délivrer un message somme toute intemporel et humainement beau : celui de la tolérance. Ajoutez à cela une photographie somptueuse, un score d’Alexandre Desplat harmonieux et des interprétations soignées et on comprend pourquoi le jury d’Annette Benning a cru bon de lui décerner le Lion d’Or. Car proposer un film transpirant le style de son auteur sans en occulter un message profondément rassembleur dans un monde paradoxalement en proie à la plus grande division, ça devient un acte politique. Une forme extra-artistique. Un grand film.

Cette année est également marquée par la présence de Tilda Swinton qui nous fera profiter d’une masterclass. Ainsi, quatre de ses films sont projetés, dont l’un des plus anciens Edward II de Derek Jarman. Le réalisateur est l’un des représentants de l’underground anglais, et ce n’est pas peu dire. La pièce de théâtre classique pré-shakespearienne est transposée dans un temps à priori présent, dans un décor tout à fait abstrait composé de murs nus et de sables. Si la forme perturbe, il faut reconnaître une maîtrise de ce cinéma qui en fait un film fluide et hallucinant. D’autant plus que le réalisateur glisse de manière habile son propre combat pour la reconnaissance des droits LGBT et contre le Sida, dont il souffre et qui le tuera quelques années plus tard. Colin McCabe, producteur et écrivain, qui présentait le film, décrit parfaitement le rôle de Tilda Swinton dans ce film : une véritable sorcière, fascinante et effrayante, une image qui lui colle encore à la peau. Ce n’est pas pour rien qu’elle a remporté la Coupe Volpi de l’interprétation féminine en 1991 à Venise.

Review de Shape of Water écrite par Antoine Delassus

La Rivière Rouge de Howard Hawks

Alors que certains assistent à la rencontre avec Michael Mann et à la projection de Heat en director’s cut, les autres voient et revoient des westerns classiques dont un cycle est également proposé. Ce jour-ci, L’Appât de Anthony Mann était projeté, ainsi que La Rivière Rouge de Howard Hawks. Considéré comme un classique du genre, il en reprend effectivement tous les codes, à la fois visuels et narratifs. Contrairement à Ford qui met en scène surtout les conflits avec les Indiens, Hawks dans la Rivière Rouge célèbre le combat des cow-boys, garçons vachers, dans leur entreprise folle : traverser le désert avec 9000 bovins. Menés par le tyrannique Tom Dunson (John Wayne), ils tentent à plusieurs reprises de se rebeller avec le soutien de Matthew Garth (Montgomery Clift, dont c’est le premier rôle). On a bien sûr l’un des thèmes fondateurs des États-Unis : la révolte face au père oppressif, puis l’accomplissement du fils, dont on pourrait presque dire qu’il guide son peuple vers la terre promise. On peut tout à fait parler de célébration, tant les actes eux-mêmes sont mis en valeur, alors que le spectateur d’aujourd’hui peut les trouver dérisoires. Par exemple, la traversée de la rivière à gué du troupeau. L’épisode est traité de manière quasi-biblique, à tel point que Hawks nous fait réellement participer à l’événement en plaçant sa caméra sur une des roulottes qui roule dans l’eau. Même si le film est parfois trop lisse pour se démarquer, il n’en reste un des canons et une très bonne interprétation de Wayne et Clift.

Vous l’avez compris, le Festival Lumière est riche, très riche, et les journées sont loin d’être de tout repos pour les cinéphiles chevronnés que nous sommes. Et ce n’est que le début.

Festival Lumière 2017 : Happy Together, un sublime tango

A l’affiche de ce Festival Lumière 2017, Happy Together de Wong Kar Wai est un bijou de cinéma. Une histoire de sentiments qui s’éparpillent dans la réalisation mélancolique de son auteur. Mise en scène épousant un magma de couleurs, de lumière et de polaroids amoureux.

Ce n’est pas un secret, le cinéma de Wong Kar Wai tend vers le romantisme, à la fois en termes de récits et d’idées visuelles. Nos années sauvages et Les Anges déchus parlaient déjà de ces personnes aussi solitaires que dépendants qui tombaient amoureuses et se déplaçaient lentement, inexorablement l’une vers l’autre ne sachant pas si elles se rejoindraient à la fin. C’est aussi le cas de son style, de sa démarche visuelle qui reproduit l’expérience sensorielle de la vie moderne racontée à travers son exubérance esthétique. Dans ses films, les images elles-mêmes ont tendance à être aussi importantes voire plus importantes que les événements représentés car les plans, les cadres sont essentiels pour l’iconisation des émotions véhiculées, de la liberté d’esprit qui parcourt les personnages et pour traverser l’atmosphère du monde de Wong Kar Wai, celui de l’amour et des sens.

Ce qui est intéressant à propos de Happy Together, le film sur un couple homosexuel (joué par Leslie Cheung et Tony Leung) voyageant à travers l’Argentine, est à quel point c’est romantique mais aussi destructeur. Le film commence avec les deux jeunes hommes essayant d’échapper à leur vie ancienne à Hong Kong et, dans le même temps, de sauver leur relation qui vacille. Lai (Toney Leung) tente de gagner sa vie en tant que portier dans un club, Ho (Leslie Cheung) commence une spirale destructrice dans l’alcool et des rencontres sexuelles aléatoires,  dont il fait étalage devant Lai, soit pour attirer l’attention, soit pour le contrarier : un je t’aime moi non plus qui prend la forme d’une sonnette d’alarme sentimentale. C’est un coup d’œil assez brut et sans vernis sur une relation profondément dysfonctionnelle entre deux personnes qui ont des idées très différentes sur la quête de leur dessein. Au travers de ces tumultes, Happy Together est en fait un grand film sur la disparition de l’amour : l’amour peut arriver comme il peut s’évaporer.

Happy Together se murmure du bout des lèvres, se dessine comme étant un cycle d’amour, d’abus, de désintégration et de réconciliation, et c’est ce qui rend le film déchirant pendant une grande partie de son temps. Nous sommes les premiers spectateurs d’un amour impossible : impossible non pas par la distance ni par les événements de la vie mais par ce jeu de pulsions/répulsions entre deux personnalités différentes. Ce qui est génial dans le film réside dans les performances de Tony Leung et Leslie Cheung, qui rendent leurs personnages douloureusement réels. Le film est une étude de caractère si délicate et intime que les deux personnages sont capables de montrer le meilleur et le pire d’eux-mêmes sans jamais devenir complètement inhumains.

Une grande partie du film est en noir et blanc, un contraste frappant avec le néon criard d’une autre partie de l’œuvre, mais approprié étant donné le déplacement du kaléidoscope éblouissant de Hong Kong vers cette Argentine poussiéreuse et blanchie au soleil. La couleur commence à s’infiltrer dans le film à mesure que l’histoire progresse mais ne montre pas les mêmes qualités inquiètes qui faisaient partie de son style, comme lors de Chungking Express, et semble indiquer la direction artistique et esthétique qu’il prendra avec son prochain film, le plus calme et méditatif In the Mood for Love avec une réalisation plus mûre et moins furieuse dans ses mouvements.

Malgré ses ténèbres et sa discorde, Happy Together se termine sur une note d’espoir prudente. Lai commence à travailler dans un restaurant et forme une amitié avec un jeune homme nommé Chang (Chen Chang), et développe un attachement romantique à lui. Le film reste ambigu sur la sexualité de Chang, mais le personnage représente une nouvelle option pour Lai, une vie sans Ho et leur danse d’amour et de haine. On ne sait pas encore si Lai sera vraiment heureux, mais Wong Kar Wai termine le film d’une manière qui célèbre cette incertitude, d’une individualité qui s’intègre dans une foule grisante d’anonymes. C’est beau tout simplement.

Bande-annonce : Happy Together de Wong Kar Wai

Réalisateur : Wong Kar-Wai
Avec Tony Leung Chiu Wai, Leslie Cheung, Chang Chen
Genres Drame, Romance
Date de reprise 18 octobre 2017 – Version restaurée (1h 36min)
Date de sortie 10 décembre 1997 (1h 36min)
Nationalités hong-kongais, chinois

Festival Lumière 2017 : l’iconoclaste Tilda Swinton

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Véritable caméléon ayant tourné chez les Coen (Avé César), Wes Anderson (The Grand Budapest Hotel) ou Bong Joon-Ho (Snowpiercer, Okja), l’écossaise Tilda Swinton fait partie de ces actrices dont la stature et la présence impressionnent. De passage sur Lyon où elle est venue célébrer la mémoire de l’homme ayant lancé sa carrière (Derek Jarman), elle a profité d’une masterclass pour se révéler à un public passionné par sa grande simplicité.

Tilda. Rien que par son prénom, qui semble hérité d’une impératrice romaine, l’actrice en impose. Par son charisme, par sa démarche qu’on croirait être celle d’une reine. Et par cette voix, puissante mais douce, grave mais posée. Tout l’apparat d’une grande femme du cinéma. Mais quand on ose la complimenter à ce sujet, la réponse ne se fait pas attendre :

« Je ne suis pas une professionnelle dans le domaine. Je ne suis pas une actrice, je n’ai même jamais voulu l’être. A chaque fois que je débarque sur un plateau de cinéma, j’ai le même réflexe : je souris. Je suis émerveillée. Je veux m’amuser. »

Alors, on cherche à se rassurer. On se tourne vers son enfance, pour capter le vrai, le pourquoi de cette ambition d’actorat. On la sait fan éperdue d’art contemporain, elle est productrice, scénariste, mystérieuse. Mais là encore, même rengaine : Tilda botte en touche :

« Je ne suis aucune de ces choses. Je n’essaie d’ailleurs pas d’être quelqu’un. Pour tout vous dire, j’ai même eu peur avant  de venir, à l’idée de vous affronter. Je ne suis qu’une passionnée de cinéma tout comme vous. »

Réelle humilité ? Besoin de brouiller les pistes ? Difficile à dire. Toujours est-il qu’à l’instar de pas mal d’artistes, c’est vers son enfance qu’il faut se tourner pour cerner la Tilda :

« J’ai été élevée dans un monde dans lequel l’art nous appartient. Aussi, j’ai toujours voulu faire partie de cette tribu, de cet amas de gens qui font l’art »

Elle surenchérit en citant Bresson, non sans émotion :

« Pour moi, le cinéma, l’actorat, c’est comme aller à la guerre. C’est comme être un soldat. C’est un engagement profond. »

Un conflit donc qui n’a pas été, cela dit son premier attrait. Car avant d’être révélée par Derek Jarman, l’écossaise a tenté de s’essayer à l’écriture. Elle avait ce besoin chevillé au corps mais il fut (heureusement) bref :

« Je suis allée à l’université pour être écrivain. Mais sitôt que je suis arrivée, je savais que je ne voulais plus écrire. Je rêvais d’autre chose. »

La-bas, elle se lie d’amitié avec plusieurs étudiants qui la choisissent pour jouer dans leurs pièces de théâtre. Mais déjà, elle rêve de cinéma. Manque de pot, à Cambridge, aucune formation/option de cinéma n’existe. Elle doit donc affronter la dureté du milieu dans les 1980’s-1990’s, une époque, de son aveu, remplie de cinéma industriel dans lequel elle ne trouve pas son bonheur. Résultat, elle doit enchainer les petits boulots quitte à tomber dans le jeu :

« Avant de commencer avec Derek (ndlr : Jarman), j’ai gagné ma vie en faisant des paris sur des courses de chevaux. L’un de mes chevaux, Diablerie, m’a même permis avec tous ses gains de vivre pendant un an. »

Mais cette vie underground va se finir quand elle rencontre Derek Jarman. Réalisateur britannique emporté par le sida en 1994 et membre de la scène londonienne, il va révéler l’écossaise dans « Caravaggio ». Une expérience majeure pour l’actrice qui a saisi sa chance d’embrasser un monde entier d’art :

« C’est avec Derek que j’ai pu aller au Festival de Berlin. La-bas, j’ai pu rencontrer le cinéma mondial. J’étais devenu une nomade dans un monde entier rempli d’expressions artistiques.  J’ai pu mesurer la richesse de cet art qui est unique : il est disponible partout, tout le temps. »

Et l’on sent avec cette dernière phrase que l’actrice est au fond un peu impertinente. Certains diront désaxée mais on osera davantage dire déviante. Et ses prises de positions évoluent autour du thème cinéma, de l’actorat en tant que tel :

« Pour moi, le roi, c’est le plan. On lui doit tout. C’est comme avec Bresson que je citais avant. C’est un devoir de soldat. Un peu comme mes personnages. J’aime à ce qu’ils soient en quête d’identité, qu’ils soient au bord du précipice. J’aime me mettre en danger, j’aime l’imprévu, j’aime le bordel. »

Derrière ces phrases, on sent d’ailleurs que l’actrice a du mal. Elle ne comprend pas les acteurs, les actrices :

« Je n’aime pas les acteurs dire qu’ils ont un métier, qu’ils approchent leurs personnages de telle ou telle manière, ou qu’ils se dotent de priorités. Ca n’est pas un métier. »

Une réflexion qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à développer en poussant une gueulante contre ce besoin inhérent de la profession à cantonner les acteurs et actrices à une seule identité :

« La société nous impose l’idée selon laquelle on a une seule identité. Et ça m’énerve tellement. On ne peut pas en avoir qu’une. On la trouve dans chacune des performances que l’on réalise. »

A l’issue de ça, Didier Allouch, qui anime le débat, se risque à évoquer la carrière américaine de l’actrice. Réputée sur la sphère indépendante, elle s’est risquée à quelques reprises dans le cinéma dit de studio. Et à l’entendre, ces expériences sont pour elle plus qu’une volonté d’étendre sa notoriété mais embrasser une veine très expérimentale :

« Je le vois comme un privilège d’avoir fait des films de studio. Ce sont mes films à n’en pas douter les plus expérimentaux. Et si j’insiste là-dessus, c’est parce que j’avais mes raisons de vouloir les faire. J’avais un feeling : tous les réalisateurs étaient sur ces projets comme moi, des novices. Ils ne connaissaient pas l’endroit où ils allaient. Et c’était ça qui m’intéressait. »

Une certaine idée des films de studios qu’elle n’hésite pas à enrichir en faisant part de ses envies, actuelles et passées ; puisque selon elle, rien dans sa carrière n’est dû au hasard : 

« J’ai travaillé avec tous les gens que je voulais. Dans le cinéma indépendant, on oublie trop souvent que ça va au-delà du cadre artistique. On passe notre vie avec eux (le réalisateur, les acteurs, actrices), on fait la promotion du film ensemble, on sort ensemble, on rigole ensemble. Il y a une vraie famille de l’art. Et aujourd’hui en tant qu’actrice, je me sens légitime à être membre de cette famille. »

Mais on retient surtout d’elle une certaine idée du charisme, de l’humilité. Lorsqu’on l’interroge sur son potentiel comique selon certains totalement négligé dans sa carrière, elle n’hésite pas à rajouter :

Je me suis toujours considérée comme drôle. Et le plus amusant est de voir les gens m’enfermer dans une catégorie de rôle. Pour tout vous dire, les propositions que l’on m’envoie sont toujours les mêmes. Aujourd’hui, il n’y a presque plus rien que l’on me propose. Je dois aller les chercher moi-même. 

Une dernière répartie embrasant littéralement la salle de la Comédie Odéon, qui après une heure, n’a d’yeux que pour la Tilda, morceau brut d’élégance qui aura charmé les festivaliers. Et pour les fans, vous pourrez la retrouver dans le remake de Suspiria que mettra en scène la valeur montante de la scène indépendante Luca Guadagnino (A Bigger Splash, Call Me By Your Name). 

Bande-annonce : Okja (dernier film en date de l’actrice)

Festival Lumière 2017 : l’exubérant Guillermo Del Toro régale son public

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Reçu à Lyon pour présenter son récemment primé The Shape of Water et discuter de son œuvre, l’exubérant réalisateur mexicain Guillermo Del Toro n’a pas failli à son devoir, en s’adonnant à une masterclass passionnante et surtout réfléchie. 

Et ce qui est bien avec l’auteur de Pacific Rim, c’est que sa bonhommie est à l’image de sa silhouette : exubérante. Il n’y a donc rien de surprenant à le voir se fendre d’une première repartie pleine d’auto-dérision pour capturer l’attention des festivaliers, réunis pour l’occasion à la Comédie Odéon, un ex-cinéma reconverti en salle de théâtre. Et comme pour tout cinéaste, l’enfance est à la base de tout

« J’ai eu une enfance de merde, partagée entre des comics, la télévision et les monstres ».

Une phrase et déjà un vrai manifeste de ce qu’est le style Del Toro. Celui d’un concentré de pop-culture, de télévision (rappelons qu’il a officié sur la série télévisée The Strain) et de monstres (qui n’ont pas fini d’infuser son imaginaire créatif). Mais de son aveu, les monstres sont plus que de simples moyens d’évasions mais bien une composante de lui-même. A ce titre, difficile de ne pas être hilare quand au détour d’un parenthèse sur la religion, le mexicain se fend d’une phrase aux airs de déclaration :

« Ma sainte Trinité à moi, ce sont Frankenstein, le Loup-Garou et l’Étrange Créature du Lac. »

Mais pourquoi les monstres donc ? Peut-être parce qu’au détour d’une enfance difficile où il sera éduqué par sa grand-mère, les monstres lui donnent une assurance. Et lui montrent la vérité derrière les contes et l’imaginaire fantastique qu’ils déploient. Ainsi, pour lui les contes et plus généralement le fantastique sont plus que des histoires mais bien le moyen de donner un sens au monde qui l’entoure.

« Le fantastique est une façon de déchiffrer la réalité ; les conte de fées servent à ré-interpréter le monde. »

L’occasion pour lui de rappeler que son cinéma, jalonné par quelques grosses productions, reste un pari de tous les instants :

« Il n’y a jamais de problèmes à trouver les histoires. Il y en a seulement pour trouver l’argent qui les financera. »

Un pari que l’on retrouve d’ailleurs sur The Shape of Water. Le film, qui sortira en France en Février demeure un sujet sensible pour le Mexicain qui lorsqu’il est interrogé dessus, n’hésite pas à adoucir le ton, quitte à y mettre de l’émotion

« The Shape of Water signifie quelque chose pour moi de fort. Il est important. »

Une parenthèse qui entraine alors le Mexicain sur le concept d’art. Si celui-ci pense que l’art est par essence impossible d’être objectif, il n’en démord pas quitte à émettre un réquisitoire amer envers l’importance (?) des nouvelles technologies sur le public.

« Aujourd’hui, on a plus de sexe avec l’Ipad qu’avec une vraie personne. »

Sans doute le moment Kamoulox de la discussion, puisqu’à l’issue de ça, non sans continuer à être hilare/jovial, le cinéaste embraye sur la puissance des images. On le sait, il est un obsessionnel du cadre. Ses images sont travaillées, riches en couleurs et on sent chez lui comme ce besoin de tourner le film dans lequel on aura des images qui marquent :

« La scène de l’ascenseur ensanglanté dans Shining, celle de l’œil découpé dans Le Chien Andalou ou celle d’Indiana Jones qui   fuit la boule géante dans Les Aventuriers de l’Arche Perdue : ce sont des images mythiques. Des images qui restent en mémoire et auxquelles on peut rêver. »

Un constat qui déclenche chez lui une certaine forme d’admiration. Il vante ensuite les frères Coen avec qui il a discuté de la force des images ; il nous invite à réévaluer les grands maîtres du cinéma au niveau formel, il dresse un constat amusé et amusant des cinéastes d’aujourd’hui qu’il qualifie de « putains de connards » quitte à parler du spectre récurrent de tout cinéaste : les films jamais réalisés.

« L’état naturel d’un film est de ne pas exister. Quand on sort un film aujourd’hui, on se dit que vu les centaines de projets avortés avant, c’est un miracle de le voir. Si bien que pour moi, les films que l’on ne fait pas, on est plus souvent enclin à penser qu’ils auraient pu être nos chef d’œuvres. »

Une situation qui dans la bouche du Mexicain prête à rire mais qui ne l’est en somme pas tant que ça. Car on sent que Del Toro est de ceux là, de cette trempe de cinéaste ayant perdu/délaissé des projets. Lui, c’est Les Montagnes Hallucinées. L’amertume est présente dans son cas mais aussi le recul. Aussi, lorsqu’on l’interroge dessus, il renchérit tout sourire :

« Le monde n’aurait pas changé si j’avais pu sortir ma vision des Montagnes Hallucinées. Il aurait peut être juste été un poil meilleur. »

Mais lucide, le Mexicain sait que ces échecs forgent l’expérience. C’est un entrainement comme il aime le rappeler. Il n’hésite ainsi pas à préciser que certains de ses projets n’ayant pas vu le jour, ce sont parfois des travaux longs de plusieurs mois ou années qui s’achèvent sans rien derrière. Un constat amer mais qui fait sens selon lui à la logique du cinéma actuel :

« Aujourd’hui, et plus encore qu’avant, le cinéma est très darwinien dans l’âme. Il faut survivre. Il faut composer avec les gens qui ont l’argent. Il faut convaincre ces connards bloqués dans leurs zones de confort de sortir, d’oser, d’expérimenter. »

Une dernière prise de parole ferme et typique Del Toro qui aura au moins l’effet de rappeler que le cinéaste n’a pas sa langue dans sa poche (et on le remercie bien assez pour ça). 

Bande-annonce : La Forme de l’Eau (The Shape of Water)

https://www.youtube.com/watch?v=BBli841Mjv0

 

The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach : Portrait d’une famille dysfonctionnelle à la Woody Allen

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The Meyerowitz Stories séduira la fans de la première heure de Noah Baumbach.

Synopsis : Dans ce drame familial plein d’esprit, trois enfants déjà grands et leur père, un artiste new-yorkais grincheux, tentent de démêler leurs relations compliquées.

The-Meyerowitz-Stories-Noah-Baumbach--Ben-Stiller-Dustin-Hoffman-2017-afficheS’il y a un digne héritier du cinéma de Woody Allen, c’est bien Noah Baumbach. Adepte des comédies bavardes et légères sur les relations conflictuelles de New-yorkais aisés, le cinéaste de quarante-huit ans s’est d’abord fait connaître pour avoir co-écrit certains scénarios de Wes Anderson (La Vie Aquatique et Fantastic Mr. Fox) tout en réalisant ses projets personnels à côté. Véritablement révélé en 2005 avec Les Bergman se séparent,  le natif de Brooklyn est à l’origine des récits comico-mélancoliques les plus réjouissants de ses dernières et la consécration lui tombera dessus lors des sorties de Greenberg et Frances Ha. Deux ans après Mistress America co-écrit avec sa compagne Greta Gerwig, The Meyerowitz Stories est le onzième film du cinéaste. Sélectionné au dernier Festival de Cannes, sa place en Compétition Officielle fût remarquée et contestée, le film étant produit par Netflix, la célèbre plate-forme SVOD qui exprimait clairement son refus de le sortir dans les salles de cinéma au vu de l’actuelle chronologie des médias. Mais en dehors de toute polémique, cette sélection sur la Croisette était une première pour Noah Baumbach qui se voyait définitivement honoré par la profession. Sa présence à Cannes n’est donc que la consécration du travail d’un auteur qui a toujours su préserver son indépendance tout en faisant exister son œuvre parmi les cinéastes américains les plus appréciés de sa génération.

Aussi sympathique soit-il, The Meyerowitz Stories n’a pas le développement et la personnalité nécessaire pour s’extirper de son statut d’ersatz de Woody Allen, preuve regrettable que le cinéaste a du mal à renouer avec la réussite de Frances Ha.

The-Meyerowitz-Stories-Noah-Baumbach-Ben-Stiller-Dustin-Hoffman-2017The Meyerowitz Stories étale donc les discordes d’une fratrie réunie par l’hospitalisation du « pater », incarné par Dustin Hoffman, le tout dans un cadre artistique et mondain new-yorkais. Le film a pour lui l’énergie récréative d’un casting d’exception, tous incarnant à la perfection leurs personnages respectifs. Cela faisait bien longtemps qu’on n’avait pas vu Ben Stiller, Dustin Hoffman et Adam Sandler (!!) aussi réjouissants. Quant à Elizabeth Marvel, elle confirme tout le bien que l’on pense d’elle depuis son rôle dans la série House of Cards. Cette remarquable distribution apporte une vraie dimension chorale et comique à ce récit tantôt snob, tantôt existentialiste, tantôt émouvant. Noah Baumbach saisit avec une précision insondable l’énergie qui se dégage du milieu artistique dans lequel évolue chacun (ou pas) des membres de cette famille explosée. En ce sens, on remarque que The Meyerowitz Stories s’inscrit avec politesse dans cet univers d’intellos bourgeois, soit l’exact antithèse de The Square qui sort prochainement. Le cinéaste prouve par ailleurs qu’il a un véritable don pour l’écriture des dialogues qui sonnent tous justes et participent à cette impression que le film capte de véritables tranches de vies où les acteurs ne font qu’un avec leurs personnages et leurs interactions. Mais derrière cette jolie et innocente comédie se cache incontestablement un film en cruel manque d’inspiration. S’il s’avère suffisamment distrayant, le film s’inscrit dans la continuité vaine des derniers films de Noah Baumbach et n’a pas l’étoffe pour s’extirper de l’incommensurable flot des comédies dramatiques sur les familles dysfonctionnelles. Il lui manque la force, l’impact et l’inspiration qui faisaient le sel de ses précédentes œuvres et la singularité du cinéma de Woody Allen. A l’issue du générique de fin, toutes les sympathiques intentions narratives s’envolent pour ne laisser l’impression que d’un film charmant, léger mais sans la prétention de renouveler le genre.

The Meyerowitz Stories : Bande-Annonce

The Meyerowitz Stories : Fiche Technique

Réalisation : Noah Baumbach
Scénario : Noah Baumbach
Interprétation :   Adam Sandler (Danny Meyerowitz), Grace Van Patten (Eliza Meyerowitz), Dustin Hoffman (Harold), Elizabeth Marvel (Jean Meyerowitz), Emma Thompson (Maureen), Ben Stiller (Matthew Meyerowitz)
Photographie : Robbie Ryan
Montage : Jennifer Lame
Musique : Randy Newman
Costume : Joseph G. Aulisi
Décors : Kris Moran, Gerald Sullivan
Producteurs : Noah Baumbach, Eli Bush, Catherine Farrell, Scott Rudin, Jason Sack, Lila Yacoub
Sociétés de Production : Gilded Halfwing, IAC Films
Distributeur : Netflix
Budget : /
Festival et Récompenses : Compétition Internationale du Festival de Cannes 2017
Genre : Comédie dramatique
Durée : 110min
Date de sortie : 13 octobre 2017 (sur la plate-forme Netflix)

Etats-Unis – 2017

Au Festival Lumière, Michael « le » Mann(iériste) nous livre la genèse de son chef d’oeuvre « Heat »

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Reçu à Lyon au Festival Lumière pour présenter une (somptueuse) copie 4K restaurée de son chef d’œuvre Heat, le réalisateur américain Michael Mann s’est confié dans une master class rétrospective laissant apercevoir les contours d’un cinéaste humble mais aussi très déterminé. Portrait.

Des cheveux blancs, une paire de lunettes cerclant des yeux fins et calculateurs, un ton froid : rencontrer Michael Mann est toujours une petite déconvenue en soi. Il faut dire que, sous cet apparat de banquier scrupuleux, se cache l’un des cinéastes les plus lucides et intéressants de son temps. Une image forcément triviale quand on la compare à sa réputation (monstrueuse), mais une image avant tout. Car Michael Mann, outre d’en créer, est capable de les contrôler. Et on lui en sait gré, puisqu’au détour d’une filmographie que d’aucuns s’accorderont à dire brève (11 films), l’américain nous as gratifié de quelques grands morceaux de cinéma : Le Solitaire, Le Dernier des Mohicans, Révélations, Miami Vice, Ali, Public Enemies. Autant de films qui laissent forcément pantois tant leur maitrise, incandescente et inoubliable, semble presque trancher avec l’homme assis dans ce fauteuil rouge, tout ému (voire gêné) de discuter de son œuvre. Et bien que l’on adorerait l’entendre parler de sa carrière ou de ses débuts, c’est à l’un de ses films les plus connus (et appréciés) auquel on aura droit : Heat. L’occasion d’apprendre que, malgré ses 74 ans au compteur, l’américain n’a pas perdu de son mordant et paradoxalement, de son humilité.

Michael Mann, l’artiste

Se décrivant comme un « artiste convaincu avec une fougue digne d’un quarantenaire », le cinéaste semble, dans un premier temps, désireux à rappeler son mode opératoire : « je suis prévoyant. Méthodique. Je cerne mes projets, les visualise en amont, les travaille » (presque tous ses films sont écrits de ses mains). Un fait rare à Hollywood qu’il chérit autant dans les bons que les mauvais moments. Car en plus d’être doué, il est lucide. Il sait en tant qu’artiste que « tout est de son fait dans un film, que ça soit le choix du rideau ou le décor ». Un recul que certains n’hésiteront pas à qualifier de perfectionnisme dans son cas ; ce qui n’est pas loin de la vérité quand on se penche plus en détail sur Heat. Derrière ces 4 lettres se cache en effet un culte du thriller/polar ; une rencontre mémorable entre Al Pacino et Robert de Niro ; une maitrise restée dans les annales et notamment une certaine scène de fusillade. Et pourtant, Mann botte en touche dès lors qu’il est question de se montrer extatique sur le sujet. Avec le sens de la mesure, Mann se fend de quelques révélations, la plupart d’entre elles réfléchies. Ainsi, tout juste apprendra-t-on qu’« Heat fut un projet de longue haleine, ayant nécessité 12 années de travail pour passer d’un simple jet à un script apte à être présenté à la Warner ». On découvre qu’il a provoqué l’ire de la Warner : « les studios n’a pas apprécié ma prise d’initiative que celle de me  présenter auprès d’eux avec le projet (presque) clé en mains » (comprendre avec le casting déjà échafaudé). Mais à l’arrivée, on retient surtout les mots mesurés et justes du cinéaste qui n’hésite pas à revenir sur l’un des faits distinctifs du film : sa durée. « Elle était jugée problématique » par les studios, celle-ci a même été à l’aune d’une blague que ne feront finalement jamais les exécutifs : avant même de voir le film, ces derniers avaient opté pour une série de pile ou face pour déterminer qui devrait annoncer au réalisateur que son film serait amputé de 30 minutes. La suite, on la connait moins : Mann, anxieux, présente le film au studio. A l’issue de la projection, le studio, enthousiasmé, annonce, sans doute non sans ravaler sa fierté, que le film restera inchangé, soit crédité d’une durée frôlant les 3h (ce qui est rare pour un thriller). Mais ce qui prime quand on entend Mann, c’est bien la discipline de fer à laquelle il s’est frottée. Une discipline que l’on retrouve sans surprises sur deux facettes majeures de Heat : le  tournage et les images. Saluant la vivacité des spectateurs, il révèle ainsi que, pour lui, le soin conféré aux images est essentiel, comme l’accomplissement d’un devoir de cinéaste de capter l’attention, attirer l’œil du public. Un degré d’investissement que l’on retrouve par ailleurs dans l’autre facette du cinéaste. N’hésitant pas à parcourir la ville de fond en comble (aucune scène n’a été tournée en studio), le réalisateur a pu prendre le temps d’expliquer que c’est la case prison qui l’a aidé dans son processus artistique. Il nous rassure, il n’a jamais fait de prison, mais dans le cadre de ses recherches, il a été amené à intégrer le milieu carcéral. Une initiative qu’il nous as rappelé ici, indiquant que c’est le personnage de De Niro qui en a profité tout comme lui, parvenant à insuffler sur le tournage un vrai sentiment d’unité. Une union symbolisée d’ailleurs par cette anecdote assez étonnante : « les jours ou seuls quelques acteurs étaient attendues sur le plateau, ceux étant en « congés » venaient malgré tout pour prendre de la graine et assister au spectacle ».

Mais ne l’enterrez pas trop vite. Bien que son dernier film Hacker ait eu du mal à trouver son public et qu’il couve actuellement un projet de grande envergure sur la figure du sport automobile Enzo Ferrari (que devrait interpréter Hugh Jackman), le réalisateur a admis qu’il se sentait comme un cinéaste de 40 ans, empli de fougue et d’énergie, faute à ne pas avoir tous les films qu’il souhaite. 

Bande-annonce HEAT

L’assemblée, une plongée au cœur de Nuit debout

Avec un montage mêlant scènes de joie, de doute et confrontant les acteurs de Nuit debout à leurs propres limites comme désirs de transmission de cet esprit de révolte, Mariana Otero fait de L‘Assemblée le témoignage le plus vivace et le plus passionnant sur Nuit debout à Paris. Analyse.

« Pendant que ma ville dort »

De Nuit debout, ceux qui n’étaient pas à Paris ou dans les grandes villes (ou qui dormaient, travaillaient…) n’ont eu que les quelques bribes que les médias ont fait parvenir jusqu’à eux. Des parcelles du combat mené, des violences répétées (peu de douceur a été montrée, de joie aussi), jamais la fougue de ceux qui restaient debout la nuit à débattre, à chercher à améliorer leur société. D’autres encore ont pu suivre en direct sur l’application Périscope des moments in medias res de cette épopée assez inédite dans la France du XXIème siècle. Cette communication-là n’a jamais été le témoin des contradictions, des désirs et de l’enthousiasme comme des désillusions de ceux qui étaient Place de la République. Avec L’Assemblée, Mariana Otero a suivi Nuit debout à Paris dès ses débuts. La documentariste, qui a à son actif entre autres La loi du collège ou encore A Ciel ouvert, s’est immiscée telle une petite souris dans le quotidien de Nuit debout, sans jamais intervenir, sans interview, sans voix off. Elle s’est contentée d’observer puis de monter les images qu’elle a prises sur le vif, pour leur donner un sens.

« Je cherche un sens à tout cela »

Le sens, c’est d’ailleurs ce que recherchent sans cesse tout ceux qui passent Place de la République, font partie des différentes commissions créées dès mars 2017, mais aussi tous ceux qui ont participé, à un moment donné, à l’assemblée (qui donne son titre au documentaire), chargée d’écrire une nouvelle constitution. Grâce à ce récit, les militants et autres anonymes ne parlent pas d’une seule voix, mais plusieurs voix se font entendre, cherchant à faire naître un état d’esprit de révolte, qui s’appuie sur le local pour faire barrage à un monde globalisé qui n’écoute plus ceux qu’on voudrait faire passer pour « riquiqui » (petite ritournelle d’une chanson présente dans le documentaire). L’objectif n’est pas de dire si Nuit debout a ou non été « efficace », car la loi El Khomri, on le sait, a fini par être adoptée et a encore des réminiscences ces derniers mois, mais plutôt de voir comment l’état d’esprit de ce mouvement peut être transmis. De celui qui propose à chacun de faire résonner des casseroles dans tout le pays pour manifester et faire plier le gouvernement, à ceux qui s’interrogent sur l’intérêt de débattre (dénonçant un « bla bla » très français) tout le temps, en passant par celui qui ne veut pas que l’on condamne la violence de certains militants, toutes les voix tentent de s’exprimer, quitte à donner à Nuit debout l’aspect d’un énorme vivier sans forme, dont l’objectif serait de changer le monde. Le mouvement va alors s’interroger, et les moments sont bien choisis par la documentariste, sur les membres même de l’assemblée de Nuit debout, quitte à les qualifier de « petits bourgeois », sur la place du mouvement dans la grève qui s’est déclarée aussi au cœur des revendications contre la loi travail. Le pays entier aurait ou être paralysé. Là encore, la question des transformations, des survivances de Nuit debout dans les esprits et les révoltes est posée. Mariana Otero n’avait pas de plan de travail pour ce documentaire, elle a simplement écouté, observé, participé en silence, repéré des fractures, des signes annonciateurs d’un élan de vie, de résistance. Avec ce documentaire humble et juste, Mariana Otero pose une question passionnante, qui anime nombre de films comme celui du combat d’Act UP Paris dans 120 battements par minutes, qui est « comment construire quelque chose ensemble tout en considérant chacun dans sa singularité ? Comment réinventer le collectif ? Comment parler ensemble sans parler d’une seule voix ? ». Le cinéma parvient, film après film, à donner la parole à des individus et à vibrer sous la force du collectif, et ce particulièrement en France, terre de naissance du cinéma qui filma à ses débuts la sortie d’usine d’un groupe d’employés aussi collectif que singulier. Espérons que ce dispositif sans grille de lecture prémâchée, un peu à la manière du documentaire de Claire Simon sur le Concours de la Fémis, permette à celui qui regarde de devenir acteur et de n’être pas qu’un spectateur.

Bande annonce : L’Assemblée

https://www.youtube.com/watch?v=MaV9k2H_aVw

Fiche technique : L’Assemblée

Réalisatrice : Mariana Otero
Montage : Charlotte Tourres
Photographie : Mariana Otero, Aurélien Levêque, Julien Marrant
Sociétés de production : Buddy Movie, Archipel 35
Production : Pascal Deux
Distribution : Epicentre Films
Durée : 99 minutes
Genre : documentaire
Date de sortie : 18 octobre 2017

France-2017

L’Échine du diable, premier grand film de Guillermo Del Toro

Avec L’Échine du diable, Guillermo Del Toro nous ramène au temps de la Guerre Civile espagnole pour un conte cruel et étrange

Synopsis : Le jeune Carlos, fils d’un républicain mort à la guerre, arrive dans un orphelinat niché au cœur d’un désert espagnol. Il y trouve tout un tas d’éléments étranges, dont un obus trônant au milieu de la cour, un directeur passionné d’alchimie, un homme à tout faire terrorisant mais surtout,  le fantôme d’un ancien pensionnaire hantant les lieux…

L’Échine du Diable est un savant mélange de thriller, de film fantastique et de chronique sur l’enfance. L’action se déroule dans un orphelinat perdu au cœur d’un désert espagnol, à l’époque où la guerre civile déchirait le pays. Un lieu parfait pour le mélange des genres à l’œuvre dans le film. Ce désert sec et aride d’abord, évoquant le western. Cet orphelinat baroque ensuite, évoquant les vieux films d’horreur comme ceux de la Hammer, ou encore les Giallo italiens, comme Suspiria. A ces lieux, s’ajoutent ces petits éléments surréalistes disséminés un peu partout, comme la jambe de bois de la concierge, l’obus éteint dans la cour, l’eau croupie couleur d’ambre ou ce fantôme qui rôde dans l’établissement. Des éléments esthétiques et étranges, qu’on saurait relier à une autre influence du réalisateur : le cinéma surréaliste de Luis Bunuel, notamment sa période mexicaine avec Los Olvidados.

Autant d’influences participent à faire de L’Échine du Diable, un film de fantômes non plus au sens propre, mais au sens figuré. Car au-delà de la chasse aux fantômes sur fond de guerre civile, ce que le futur réalisateur de Crimson Peak nous offre là, c’est la transcription d’un souvenir irréel et étrange. Il faut comprendre par-là que L’Échine du Diable fait référence aux souvenirs d’enfance mêmes de Del Toro, et notamment à ses années au pensionnat. Une époque décrite dans ses interviews comme « terrorisante ». On en a un aperçu ici, niché entre cette galerie de personnages ambigus, ce pensionnat aux allures gothiques et cette couleur orangée qui imprègne le film. Ce dernier élément est crucial, car il amène un autre sens de lecture au film. En effet, dans l’Échine du Diable, la couleur sert d’enveloppe à ce qui nous est conté, pour donner à cet univers du passé l’aspect d’un souvenir déformé, à mi-chemin entre le ressenti et l’angoisse. Ce qui fait des couleurs un ingrédient finalement essentiel à l’Échine du Diable, puisque mêlant le souvenir et l’imaginaire. De la même façon que le film lui-même mêle des enjeux liés à l’enfance et à l’âge adulte, l’innocence et la violence. D’où cette couleur orangée, ni agressive ni chaleureuse, mais plutôt sèche, à l’instar de l’ambiance générale.

Cette dualité présente dans la couleur, on la retrouve également dans le cadrage, très souple, très vivant, et donnant à l’orphelinat cette touche tordue, quasi expressionniste. La caméra passe partout, espionne, vient incarner le fantôme, ou l’angoisse du personnage… Ainsi, c’est une caméra omnisciente similaire à celles caractérisant le cinéma hollywoodien du début du 21ème siècle, avec des films comme Matrix, Dark City ou Fight Club. On notera par ailleurs que l’expressionnisme des décors s’efface devant celui des couleurs et du cadrage, contrairement aux premiers films expressionnistes caractérisés par le soin apporté aux décors. Une façon moderne en somme, d’amener le fantastique au cinéma, et non le cinéma au fantastique. Reste à ces inspirations expressionnistes, une inspiration gothique en la présence de la bande-son, composée par Navarrette. Cette dernière, à grand renfort de chœurs et de timbres éthérés, évoque autant les films de la Hammer que ceux de Tim Burton.

Un seul regret néanmoins, dan ce tableau : le dessin souvent grossier des personnages. Car, si Guillermo Del Toro est un symboliste aguerri, le message qu’il tient à faire passer efface parfois la subtilité de la composition. Ses personnages sont ainsi souvent réduits à un trait, à une dimension. Le scénario et les enjeux permettent une progression dans notre connaissance de ces derniers, mais le fond de leur motivation, et de leur personnalité, restent infiniment simplistes. Dommage, il ne manque pas grand chose aux personnages de l’Échine du Diable pour être complexes, mais en grand démiurge de l’école hollywoodienne, Guillermo Del Toro tient un peu trop à fédérer le public pour risquer de le laisser s’échapper.

En définitive, L’Échine du Diable, c’est un film à connaître pour saisir le chaînon manquant entre les films d’épouvante caractérisant la première partie de carrière de Del Toro, et les films de monstres à effets spéciaux qui en caractérisent la seconde.

L’Échine du Diable : Bande-annonce

L’Échine du Diable : Fiche Technique

Réalisation : Guillermo Del Toro
Scenario : Guillermo Del Toro, Antonio Trashorras et David Munoz
Interprétation : Eduardo Noriega, Marisa Paredes, Frederico Luppi, Fernando Tielves
Photographie : Guillermo Navarro
Montage : Luis de la Madrid
Musique : Javier Navarrete
Costumes : José Vico
Production : Pedro Almodovar, Bertha Navarro et Alfonso Cuaron
Société de production : El Deseo SA
Distribution : Warner Sogerfilms SA
Durée : 107 minutes
Genre : Thriller, Fantastique
Récompenses : Grand Prix d’argent au Festival du Film Fantastique d’Amsterdam 2002, Prix du Jury et de la Critique Internationale au Festival de Gérardmer
Date de sortie : 20 avril 2001

Espagne – 2001

Auteur : Arthur Suldoch