Mercredi 25 juillet ressort en salles le premier film des frères Coen intitulé Blood Simple. Un film à revoir car il condense déjà toute la noirceur, l’ironie ainsi que le regard des Coen sur l’Amérique profonde. Ces thématiques influenceront ainsi, toutes leurs œuvres à venir.
Quand on pense aux frères Coen, des films comme Fargo, No Country For Old Men, ou encore The Big Lebowski, nous viennent à l’esprit. Des films qui ont marqué tout un pan du cinéma par leur emprunt au classicisme américain comme le film noir, le western, ou la comédie burlesque. Joel et Ethan Coen se sont imposés au fil du temps comme des maîtres du septième art, capable à travers les genres cinématographiques de narrer une histoire de l’Amérique. Et cette histoire commence avec leur premier film Blood Simple, polar noir étincelant. Le film se déroule au Texas et raconte l’histoire de Julian Marty, gérant d’un bar texan qui suspecte son épouse Abby de le tromper avec Ray, un de ses barmans. Marty engage un détective privé Losen Vesser afin de tuer le couple. Mais rien ne va se passe comme prévu. D’une histoire assez simple les frères Coen vont distiller plusieurs thématiques qui vont alimenter toutes leurs filmographies.
Le film s’ouvre sur un monologue du personnage de détective privé Losen Vesser, qui indique clairement de quoi traitera le film notamment sur cette phrase : » Moi mon patelin c’est le Texas, et au Texas on rame chacun pour soi ».On constate donc une critique de l’individualisme américain et cela se ressent tout d’abord par l’ambiance du film, situé dans une bourgade du Texas en pleine Amérique profonde donc, un espace chère aux frères Coen qui ne cesseront à travers leurs films d’analyser ces territoires. C’est au niveau ensuite des personnages que cela est le plus criant : ils affichent une misanthropie désolante incapable de communiquer entre eux, ne se faisant aucunement confiance et cela est plus frappant avec le couple formé par Ray interprété par John Getz et Abby interprété par FrancesMcDormand. Néanmoins et comme à chaque film des Coen,ces personnages affichent une certaine tendresse car ce sont ce qu’on pourrait appelé des losers magnifiques. Blood Simple, comme son nom l’indique est donc teinté de noirceur avec de grandes fulgurances de violences notamment incarné par le personnage de Vesser véritable monstre cynique qui représente toute la violence et aussi l’ironie qui traverse tout le film. Un personnage fondateur pour Joel et Ethan Coen car ils utiliseront dans certains films comme Fargo,Barton Fink, ou No Country For Old Man de nombreux monstres humains.
Une thématique chère aux frères Coen fait son apparition dans Blood Simple : il s’agit des questionnements moraux que se posent les personnages. En effet, le fait de tuer une personne et ses conséquences sont le moteur du récit. Cela éclate brillamment avec le personnage de Ray troublé après avoir commis l’irréparable au milieu du métrage, se révélant à partir de ce moment le personnage le plus intéressant du film. Ces interrogations liés a l’acte criminel ne cesseront de hanter l’œuvre des frères Coen notamment dans Miller’s Crossinget Fargo.
Enfin, la mise en scène de Joel Coen ne s’arrête pas là bénéficiant d’un travail sonore somptueux grâce au compositeur attitré des Coen, Carter Burwell. la photographie de Barry Sonnenfeld n’est pas en reste, permettant un éclairage sombre, donnant un certain ton au film. Pour toutes ces raisons, Blood Simple le premier joyaux des frères Coen est à voir en salle dès maintenant.
Blood Simple : Bande annonce
Blood Simple : Fiche Technique
Réalisation : Joel Coen, Ethan Coen (non crédité)
Scénario : Joel et Ethan Coen
Interprétation : John Getz, Frances McDormand, M. Emmet Walsh
Durée : 99 minutes
Genre : Polar
Ce lundi 2 juillet 2018 à 9h30 s’est tenue la conférence de presse de la 11ème édition du festival du film francophone d’Angoulême (FFA). L’occasion de révéler la sélection 2018 dont le jury est présidé cette année par l’actrice Karin Viard et qui met Haïti à l’honneur. Le festival se déroulera du 21 au 26 août dans les lieux de projection partenaires de la cité des Valois.
Le FFA célèbre depuis déjà 11 ans le cinéma francophone au mois d’août, avec ses deux créateurs Marie-France Brière et Dominique Besnehard. De nombreux films se dévoilent à Angoulême chaque année et sont découverts par un public toujours plus nombreux, de professionnels, comme de simples spectateurs qui peuvent se procurer un pass pour assister aux séances en toute liberté. Cette année, c’est Haïti qui sera à l’honneur du festival, quelques années après le passage du réalisateur Raoul Peck à Angoulême. Enfin, Karin Viard, présidera le jury de cette 11ème édition dont nous vous dévoilons la sélection, que l’actrice qualifie de « surprenante, exigeante et tournée vers le public ».
Les films en compétition :
Charlotte a du fun de Sophie LORAIN
L’Amour flou de Romane BOHRINGER et Philippe REBBOT qui mettra en scène une histoire de séparation pas si claire que ça impliquant la naissance d’un appartement pas comme les autres.
Le Vent tourne de Bettina OBERLI avec notamment Mélanie THIERRY et Pierre DELADONCHAMPS
Photo de famille de Cécilia ROUAUD
Sauvage de Camille VIDAL-NAQUET : « Léo, 22 ans, se vend dans la rue pour un peu d’argent. Les hommes défilent. Lui reste là, en quête d’amour. Il ignore de quoi demain sera fait. Il s’élance dans les rues, son cœur bat fort »
Shéhérazade de Jean-Bernard MARLIN dont l’action se situe dans les quartiers populaires de Marseille.
Sofia de Meryem BENM’BAREK
Troisièmes noces de David LAMBERT, qui apportera un peu d’humour belge dans la compétition
De nombreuses avant-premières attendent également les spectateurs d’Angoulême dont notamment le très attendu, et remarqué à Cannes cette année, Grand Bain de Gilles Lellouche ou encore le nouveau film de Marion Vernoux (Les beaux jours), le nouveau film made in médecine de Thomas Litti, Première année. On ne boudera pas non plus notre plaisir à découvrir le nouveau film de Michel Blanc, Voyez comme on danse ou encore celui de Jean-Paul Rouve Lola et ses frères avec Ludivine Sagnier et José Garcia.
Outre la mise à l’honneur du cinéma haïtien, un focus sera fait sur la carrière de Jacques Doillon avec notamment Ponette ou encore Le Petit criminel. L’occasion de (re)voir ses films sur grand écran. Raoul Peck sera ainsi de retour à Angoulême !
La programmation est d’une grande richesse, mêlant films attendus, notamment En Liberté! de Pierre Salvadori aux pépites devenues cultes comme De battre mon cœur s’est arrêté ou Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Autant de raisons de remettre en avant notre cinéma hexagonal et d’en découvrir les élans à l’étranger.
Séries à gogo, tapis rouge, Masterclass et libre accès aux projections, tous les ingrédients sont réunis pour que cette 1e édition de CanneSéries soit un régal pour les amateurs.
Quel que soit votre style de série, que vous les regardiez pour vous changer les idées, vivre des moments intenses ou vous cultiver, une chose est indéniable : depuis quelques années la géopolitique s’est invitée sur le petit écran.
Dominique Moisi, auteur du livre La géopoliti-que dans les séries
C’est sous cet angle que l’historien et spécialiste en géopolitique Dominique Moïsi a choisi de regarder une dizaine de séries pour les analyser avec un regard nouveau. Cet amateur de livres, plus habitué aux écrits – il prête régulièrement sa plume aux Echos, au Financial Times, au New York Times et à Die Welt – qu’aux images, s’est laissé tenter par l’exercice grâce à ses grands enfants, qui l’ont initié aux plaisirs du binge watching. Il nous a livré ses impressions pendant une Masterclass de CanneSéries.
Le premier constat de M. Moïsi est inattendu : les séries renouent avec les feuilletons que les journaux publiaient chaque semaine à la fin du XIXe siècle. Les grands romans d’Alexandre Dumas, Honoré de Balzac ou Charles Dickens ont été dévoilés de manière hebdomadaire, attisant la curiosité du public, avant de devenir des livres.
En se prenant au jeu des séries, le public privilégie à nouveau la longue durée, celle qui a « le temps du temps » et permet de découvrir de multiples personnages et de s’attacher à eux. En réalité cette évolution correspond à celle du monde, passé d’un univers bipolaire (États-Unis/URSS) à un monde multipolaire, devenu plus complexe et dans lequel une foultitude de situations sont imbriquées.
Les séries, miroirs de nos angoisses
Après s’être intéressé à La géopolitique de l’émotion en 2009, livre dans lequel l’auteur cartographie le monde selon les émotions, à savoir la peur, l’humiliation et l’espoir, Dominique Moïsi a constaté que le monde est devenu inquiétant, chaotique et plus ambivalent. Reflet de notre société, les séries révéleraient selon lui notre fascination pour le chaos, notre nostalgie de l’ordre, la fin du rêve américain, la menace Russe, la lutte américaine (et mondiale) face au terrorisme et la peur du monde à venir.
Tout comme un tableau de Munch, un dessin de Schiele ou une fresque de Klimt semblaient annoncer la catastrophe à venir à la veille de la Première Guerre Mondiale, les séries s’avèrent tout aussi efficaces pour prévoir ce qui va arriver. Dans la série norvégienne Occupied dans laquelle le talentueux scénariste Jo Nesbø a imaginé l’occupation russe en Norvège, avant même que la Russie ne se réapproprie la Crimée en 2014. Jugée « insultante » par Poutine au point de déclencher une crise diplomatique, Occupied s’intéresse à la décomposition de la démocratie, décriée dans de nombreux pays.
Autre exemple dans lequel on ne sait si la fiction inspire la réalité ou si la réalité rejoint tristement la fiction : dans Game of Thrones, l’univers créé par les scénaristes fait référence au Moyen Age, au Monde Antique et à Byzance. La série, essentiellement écrite par David Benioff, D.B. Weiss et George R.R. Martin, évoque pourtant le Moyen Orient d’aujourd’hui (qui serait selon l’auteur l’équivalent du Moyen Age d’hier), avec ses exécutions, le triomphe de la mort, et l’effet de sidération que la violence provoque, notamment en Syrie. La série traduit aussi les inquiétudes sur l’avenir du monde, avec une phrase qui revient inlassablement : « Winter is coming » (l’hiver approche).
Dans Homeland la fiction s’est inspirée des attentats du 11 septembre 2001, illustrant le fait que la géopolitique s’était invitée dans le quotidien des américains, puis du reste du monde. En faisant évoluer l’action au gré des préoccupations américaines (successivement l’Irak, le Liban, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Europe), la série devient un véritable miroir de l’évolution du monde et du rapport des États-Unis au reste de la planète. Elle nous invite à nous résigner à vivre dans un monde où les attentats sont devenus fréquents, en nous faisant assister à d’autres attentats au cours des différentes saisons et nous invite à nous questionner sur la version officielle (« la guerre contre le terrorisme ») tout au long des épisodes.
House of Cards, série qui évoque depuis cinq saisons la crise démocratique américaine incarnée par le Président Franck Underwood, a été rattrapée par le vrai Président des États-Unis, Donald Trump, qui a déclaré pendant sa campagne « Je pourrais me poser au milieu de la 5e Avenue et tirer sur quelqu’un, je ne perdrais pas d’électeurs », dépassant tous les scénarios imaginés dans les diverses saisons de la série. House of Cards semble presque préparer l’opinion à l’arrivée du Président actuel.
La France s’est progressivement mise à proposer des séries flirtant avec la géopolitique, comme le Bureau des Légendes ou Baron Noir qui mêlent fiction et anecdotes réelles avec un certain talent, sans connaître l’impact mondial des séries anglo-saxonnes.
Des plateaux de tournage aux universités prestigieuses
Autrefois les critiques analysaient les tableaux, les livres ou la musique. Les séries sont devenues un tel phénomène de société qu’elles sont désormais étudiées à Harvard et commentées aux Nations Unies car elles participent à une nouvelle compréhension du monde. Les meilleurs élèves des grandes universités américaines et britanniques, riches de connaissances littéraires et historiques, choisissent de devenir scénaristes dès la fin de leurs études.
Game of Thrones est sûrement l’une des séries qui a fait couler le plus d’encre : la plus récompensée de la télévision américaine (38 prix), diffusée dans 173 pays, elle est aussi l’objet d’études de M. Moïsi, qui a enseigné à Harvard, à King’s College et écrit La géopolitique des séries. Elle permet aux étudiants de philosophie de découvrir Le Prince de Machiavel à travers le personnage de Cersei Lannister, la reine, ou le monarque éclairé de Kant (dans Qu’est-ce que les lumières) grâce à la prétendante au Trône de Fer, Daenerys Targaryen. La fin de la saison 6 (juin 2016) correspondait aussi à une confrontation entre deux femmes, intégrant la politique du moment qui donnait Hillary Clinton gagnante des élections américaines et Angela Merkel, face à elle, en femme forte de l’Europe. Le dirigeant du parti espagnol Podemos a publié un livre en 2015 intitulé Les leçons politiques de Games of Thrones.
Downton Abbey écrite par Julian Fellowes suscite aussi l’intérêt des universitaires. Dans une réflexion digne de Toqueville, elle illustre le fait que les drames sont surmontables même si les temps changent, pour passer d’une société aristocratique à une société démocratique. La série traduit les bouleversements intervenus dans la société avec un regard à mi-chemin entre l’analyse historique et sociologique, composé de l’histoire événementielle (le naufrage du Titanic, l’armistice du 11 novembre 1918), les mutations économiques (la disparition des rentiers, l’arrivée des femmes sur le marché du travail) et des mœurs (vision du mariage, accélération du rythme de vie). En Asie où la série a beaucoup de succès, elle représente la fin d’un monde, mais aussi la fin d’un certain Occident. Homeland passionne de nombreux milieux pour son rapport au pouvoir, The Wire pour son aspect social, The Crown pour son aspect historique.
Les personnages sont l’objet d’études spécifiques. La bipolarité de Carry Mathison, héroïne de Homeland est à mettre en parallèle avec la dualité États-Unis/Russie ; le conflit d’appartenance de Brody illustre de son côté le mal-être américain face à un monde qu’il peine à comprendre.
Frank Underwood, dans House of Cards serait un mélange de Kissinger et de Machiavel tandis que Claire Underwood serait à mi-chemin entre une héroïne shakespearienne de Macbeth et une héroïne de Laclos, avec toute son ambiguïté morale. L’incompétence du Premier Ministre norvégien Jesper Berg, est mise en exergue dans Occupied. L’homme politique fait des choix radicaux qui mènent à l’occupation de son pays, il fuit la Norvège pour organiser le retour de son gouvernement. La solitude du pouvoir, la difficulté des choix, le manque de vie personnelle, des thèmes classiques sont abordés sous un angle intéressant car le manque de compétence en politique n’est généralement pas une priorité dans les séries.
Longtemps considéré comme un genre mineur, les séries télévisées des années ’60 à ’80 étaient regardées avec condescendance. La multiplication des chaînes du câble, l’arrivée d’Internet et les nouvelles approches de « consommation » de la télévision* ont changé la donne pendant les années ’90 : les budgets ont considérablement augmenté, des réalisateurs de grande renommée ont accepté de tourner pour le petit écran et les personnages avec plus d’étoffe et souvent plus émancipés** qu’auparavant ont attiré des acteurs primés.
Dans les années 2000 et 2010 le nombre de séries explose, pour devenir un véritable objet culturel. Alors qu’en 1999 le câble ne proposait que 23 séries, en 2014, pas moins de 328 étaient lancées aux États-Unis, pour aborder pléthore de thèmes. L’intérêt pour les séries est tel que, aux networks traditionnels (chaînes hertziennes, ABC, CBS, NBC, FOX), et aux chaînes du câble (FX, Comedy Central, USA Network), s’ajoutent les acteurs premium du câble, (Showtime, HBO, Starz, Cinemax), et surtout les plateformes comme Netflix et les nouveaux venus, Amazon, Apple, Disney, Google, Hulu et même Facebook. Les sujets abordés par les séries se diversifient, abordant des thèmes plus « pointus » : le domaine, médical, l’enquête policière, les problèmes sociaux (drogue, alcool, divorce), la politique et la géopolitique.
Dans le monde entier des fournisseurs de contenus de poids cherchent désormais à gagner des parts de marché (comme Canal +, TF1, France 2, Arte pour la France) Ils se mènent une véritable guerre du streaming qui promet de durer.
* arrivée de la télécommande dans les années ’80 puis, dans les années ’90 : sortie de l’intégralité d’une saison (au détriment de la sortie hebdomadaire) proposée par Netflix, streaming, disponibilité des séries à toute heure (d’abord avec le DVD puis le replay), multiplication des supports pour voir la série et des supports (jeux vidéos, pages Facebook, merchandising). Des chaînes comme HBO vont même jusqu’à proposer un nouveau slogan « It’s not TV, it’s HBO ».
** les personnages « brisent le 4e mur », c’est-à-dire qu’ils s’adressent directement au téléspectateur. Dans Moonlighting (Clair de lune), Maddie et David innovent dans les années ’80 en s’adressant à nous, en commentant le scénario ou en chantant le générique. Malcolm (Malcolm in the house) nous explique sa vision du monde dans les années 2000. Frank Underwood n’hésite pas à faire des apartés pour nous mettre dans la confidence de ses jeux politiques dans House of Cards dans les années 2010.
Récompensé et acclamé au dernier Festival de Cannes, A Beautiful Day sort dans les salles françaises avec l’étiquette de « Taxi Driver du 21ème siècle ». Œuvre radicale qui renouvelle le genre ou phénomène surestimé ? Notre rédaction est partagée à ce sujet.
Synopsis : La fille d’un sénateur disparaît. Joe, un vétéran brutal et torturé, se lance à sa recherche. Confronté à un déferlement de vengeance et de corruption, il est entraîné malgré lui dans une spirale de violence…
L’avis qui crie au génie
Adapté d’une nouvelle de Jonathan Ames, A Beautiful Day est le quatrième long métrage de Lynne Ramsay et le second à être présenté en compétition officielle au Festival de Cannes, six ans après We Need to Talk About Kevin. Avec du recul, il paraît évident que l’influence de Martin Scorsese était présente à travers certains films de la compétition de cette 70ème édition du Festival de Cannes. Déjà cité dans le Good Time des Frères Safdie, A Beautiful Day ne peut évidemment cacher ses similitudes narratives avec le Taxi Driver de Marty. Mais c’est bien le seul point commun qui les liera tant Lynne Ramsay revisite avec une singularité évidente le mythe du vengeur urbain, sous couvert d’une puissance conceptuelle inédite. Par le biais d’un récit policier somme toute conventionnel, la réalisatrice livre une étude clinique percutante à travers un voyage dans l’inconscience d’un soldat du Vietnam traumatisé, ceci, dans un thriller aussi efficace que déroutant.
Avec sa barbe touffue, son air enragé à fleur de peau, et sa ressemblance troublante avec Mel Gibson, Joaquin Phoenix offre une performance remarquable en vétéran suicidaire à la carrure de molosse. Il incarne avec force ce personnage de Joe, pur produit de la folie des hommes. On ne l’avait jamais vu aussi émouvant et désespéré. Le montage du film est une merveille de découpages et de choix d’angles qui redéfinissent la représentation de la violence à l’écran. L’horreur se lit davantage sur les visages qu’elle n’affronte frontalement et crûment nos rétines. Le traumatisme du personnage de Joe est représenté à travers des hallucinations, des cauchemars et des retours difficiles à la réalité. Joe semble vivre dans un monde fantasmatique tout en affrontant des problèmes personnels quotidiens, les frontières entre l’inconscient et la réalité, les projections mentales et le présent vécu étant difficilement perceptibles par le spectateur. Le montage s’avère brillant, tant il exploite avec grâce les subtilités du flashback et du parallèle avec la réalité. En ce sens, le titre original du film You Were Never Really Here (« Tu n’étais jamais vraiment là ») est bien plus énigmatique et prend tout son sens à l’issue du film.
Dans certaines scènes, Lynne Ramsay entraîne son personnage dans des séquences oniriques symboliques qui nous ramènent aux grandes heures du sous-estimé Only God Forgives de Nicolas Winding Refn, qui avait aussi pour lui une volonté de renouveler la vision de la violence. Mais sous couvert de traiter ce récit somme toute linéaire, Lynne Ramsay explore en filigrane les fondements de la société américaine bâtie sur une violence inavouable mais acceptée. Dans une scène où Joaquin Phoenix a un ultime réflexe empathique pour un homme à l’agonie qu’il vient froidement d’abattre, la cinéaste écossaise représente la compréhension d’une génération envers leurs aïeuls. On se rappelle que dans son précédent film, Lynne Ramsay faisait du lien maternel son sujet principal, elle en conserve ici la substance d’émotion nécessaire qui raccroche le personnage de Joaquin Phoenix à sa mère et, de fait, à ce qui lui reste d’humanité. C’est un lien dont il va devoir difficilement hériter lorsque, face à un déchaînement de violence, il ne lui restera plus qu’à se lancer dans une ultime quête pour sauver une jeune fille, trop tôt pervertie, qui semble être la seule raison de faire prospérer ce monde en déliquescence avec l’espoir de le rendre meilleur.
En s’appropriant un matériau d’une simplicité évidente, Lynne Ramsay évite l’écueil du thriller vu et usé jusqu’à la moelle pour le réinventer en permanence, de la mise en scène sophistiquée à son propos d’une profondeur remarquable en passant par une représentation de la violence comme on n’en avait jamais vue. Pas de doute, A Beautiful Day est d’une puissance et d’une maîtrise à toute épreuve. Chef d’œuvre !
L’avis qui hurle à la déception
Déception. A Beautiful Day n’est objectivement pas un mauvais film, loin de là. Selon la sensibilité de chacun, certains apprécieront, d’autres resteront sans doute sur le bas-côté, comme exclus de la tentative cinématographique que propose ici Lynne Ramsay. C’est là qu’arrive ce sentiment, celui de la déception, cette impression de n’avoir pas compris ce phénomène pourtant présenté comme une « bombe cannoise ».
Dans un premier temps, le parti pris de mise en scène peut paraître hermétique. Déjà, le mutisme extrême du personnage déroute, car il est difficile de suivre un héros dont on ne connait rien, qui n’a pas de charme ni de magnétisme, dénué de mystère, et qui refuse presque de nous laisser entrer, qui agit comme une bête, car finalement, les horreurs dont il a été témoin lui ont volé sa vie, son humanité. Restent des râles, une silhouette massive et bancale, une âpreté volontairement repoussante, qui rendent le tout assez rude, voire antipathique. L’empathie ne s’installe pas, et le rapport du spectateur au protagoniste semble forcé et artificiel. Ici, pas de fascination, pas de magie, pas de désir, pas de fantasme : juste une épave informe et impénétrable, un fou entouré d’un mur invisible.
De même, la façon dont les souvenirs du vétéran sont amenés est relativement déplaisante, en partie à cause d’un montage trop brutal, saccadé et fragmentaire. On assiste à des éclats de vie, des bribes de chemin, et là encore, le manque de linéarité nous empêche d’emboîter le pas au personnage, dont l’errance décourage plus qu’elle n’émeut. La superposition des dialogues du présent avec ceux du passé, qui instaure une sorte d’écho, est là encore un procédé qui laisse imperméable aux souffrances et aux troubles de Joe, cet homme bloqué dans ses pensées, prisonnier de ses fantômes : on ne peut pas décrypter la psychologie d’un individu dont on ignore le vécu. La réalisatrice démarre son film in medias res, non pas dans son action, mais à travers son personnage, déjà endommagé avant que l’on arrive, et dont rien ne sera jamais expliqué, ou si peu. En partant de ce constat, comment faire en sorte que le public s’investisse lorsque que le film n’offre rien d’autre à voir que les pérégrinations incohérentes d’un soldat absent au monde ? C’est bien ça le problème. Conséquences ? Perplexité et le détachement croissant d’un spectateur pris de court, qui n’a aucun point d’accroche.
D’autre part, toujours et encore au sujet du protagoniste : le trait est poussé, la représentation du trauma outrancière. Il exhibe des cicatrices partout, car il n’est que douleur. Il ne dit rien parce que finalement, pourquoi parler ? Que dire quand on a vu l’horreur et l’absurdité ? En somme, il est perdu, il cherche la rédemption dans la nuit. On peut déplorer le fait que A Beautiful Day explore avec lourdeur un topos du cinéma (l’écorché vif, la blessure vivante) sans véritablement y apporter renouveau et finesse. Lynne Ramsay ne fait pas dans la demi-mesure : maltraitance infantile, perte de la mère, deuil, solitude, PTSD… C’est beaucoup pour un seul être, même dans un monde cruel. En conséquence, l’interprétation de Joaquin Phoenix risque de ne pas remporter tous les suffrages : si on respecte son choix de jeu, il n’en demeure pas moins que l’on puisse trouver le résultat extrême. La musique s’inscrit dans une logique similaire. Sorte de disque rayé qui bugue sans cesse, la BO a raison de notre patience car ce n’est ni agréable, ni séduisant à écouter, ni doux à l’oreille. Certes, cela reflète l’intériorité d’un Joe fêlé, cassé, à l’esprit confus. Il bloque sur ses traumatismes, il n’avance pas, la musique non plus. La démarche artistique est claire, mais une fois de plus, pas sûr que le public adhère.
Enfin, les scènes de meurtre et de violence, très rustres et soudaines, prennent au dépourvu. A nouveau, une frange du public pourra rejeter cet hermétisme un poil surfait : le rendu donne le sentiment de tomber dans un certain maniérisme « what-the-fuckiesque » qui,paradoxalement, ennuie. Il ne se passe rien, et le film n’instaure ni ambiance ni rythme, malgré une intrigue de fond chargée et un message très pessimiste qui prête parfois à rire par sa noirceur à la limite de l’immaturité : Lynne Ramsay cherche-t-elle à nous dire que l’humanité est damnée, rongée par le vice ? En tous les cas, A Beautiful Day use et abuse d’un symbolisme gros sabots, jusqu’à cette fin étrange où la rédemption se présente en la personne d’une sorte d’ange blond assassin, enfant dont la pureté a été piétinée et bafouée… Si le dénouement offre une piste de réflexion intéressante sur l’inné et l’acquis déjà amorcée dans We Need to Talk about Kevin (comprenez : naît-on avec la racine du mal en nous ou notre innocence est-elle pervertie par la vie ?), le film ne parvient pas à séduire. Ce n’est pas le choc attendu.
A Beautiful Day : Bande-Annonce
A Beautiful Day : Fiche Technique
Titre original : You Were Never Really Here
Réalisation : Lynne Ramsay
Scénario : Lynne Ramsay, d’après une nouvelle de Jonathan Armes
Interprétation : Joaquin Phoenix (Joe), Ekaterina Samsonov (Nina), Alessandro Nivola (Le Sénateur Williams), Alex Manette (Le Sénateur Votto), John Doman (John McCleary),
Photographie : Thomas Townend
Montage : Joe Bini
Musique : Jonny Greenwood
Costume : Malgosia Turzanska
Décors : Tim Grimes
Producteurs : Pascal Caucheteux, Rosa Attab, James Wilson, Lynne Ramsay, Carrie Fix, Rebecca O’Brien, Rose Garnett
Sociétés de Production : Film4, British Film Institute (B.F.I.)
Distributeur : SND
Budget : /
Festival et Récompenses : Prix d’Interprétation Masculine et Prix du Scénario ex-æquo au Festival de Cannes 2017
Genre : Thriller, drame
Durée : 85min
Date de sortie : 08 novembre 2017
Si à ses débuts, Joaquin Phoenix n’était pour certains que le frère du regretté et talentueux River Phoenix, aujourd’hui plus personne ne remet en question son talent protéiforme et son charisme singulier. Retour en quelques films phares avant la sortie française de « You were never really here » qui lui a valu le prix d’interprétation au dernier festival de Cannes.
Les débuts d’un acteur unique et singulier
Ayant débuté en tant que second couteau dans des rôles de marginaux, un peu losers et souvent troubles (8 millimètres face à Nicolas Cage, Signes aux côtés de Mel Gibson, The yard…), son charisme et son talent ont été remarqués, l’amenant progressivement vers les premiers rôles.
Si 8 millimètres de Joel Shumacher n’a pas, à sa sortie, cassé la baraque, la faute au désaveu de son scénariste (Andrew Kevin Walker, auteur du script de Seven de David Fincher, fera tout pour ne pas apparaître au générique) et à un film plongeant dans le milieu du porno underground, Joaquin Phoenix y crève pourtant l’écran dans le rôle d’un musicien raté obligé d’officier en tant que caissier dans un sex shop. L’alchimie avec Nicolas Cage, tenant le haut de l’affiche, fonctionne à pleins tubes et sa prestation rend le film, certes imparfait, bien meilleur que ce que les critiques en dirent à l’époque.
Gladiator révèle une fois pour toute le talent de Russell Crowe (il gagnera l’oscar pour son rôle) découvert dans l’excellent polar L.A. Confidential et remet le péplum au goût du jour. Mais il permet également à Joaquin Phoenix de briller dans le rôle du fils lâche et envieux de César à la personnalité tordue comme le dos de son acteur. Une fois de plus le charisme du jeune espoir vaut celui de son acteur principal.
Dans Signes, Shyamalan revisite à sa façon, lente et intimiste, une histoire d’invasion extra-terrestre. Mel Gibson et Joaquin Phoenix y sont deux frères paumés au fin fond de l’Amérique rurale. Phoenix y joue une fois de plus un gentil loser vivant aux crochets de son frère, mais réussit à nouveau l’exploit d’égaler la star du film en charisme.
Si Walk the line n’est pas le premier film où Joaquin Phoenix tient le haut de l’affiche, il permet de confirmer sa capacité à tout jouer avec brio. Comme Val Kilmer dans la défroque de Jim Morrisson pour le biopic de The Doors, Phoenix apprend à chanter comme Johnny Cash et interprète les chansons du film lui-même en adoptant la voix grave caractéristique de l’artiste. La performance est bluffante et le biopic l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur de son genre, car il est avant tout une superbe histoire d’amour où son talent fusionne avec celui de Reese Witherspoone, elle aussi épatante.
La méthode Phoenix
« J’ai toujours voulu avancer suivant mon propre instinct et je ne crois pas beaucoup à la méthode de l’Actors Studio qui consiste à faire appel à des émotions enfouies pour nourrir son personnage. »
La façon instinctive, presque animale de Phoenix de s’approprier un rôle, prend une toute autre ampleur. Dans The Master (de Paul Thomas Anderson), Joaquin donne vie à son personnage le plus complexe à ce jour. Le film voit la rencontre entre un névrosé, anti-social, alcoolique, obsédé (fascinant Phoenix) qui agit en électron libre et un gourou (impeccable Hoffman) auto proclamé médecin, écrivain, philosophe, avide surtout de contrôler son troupeau grandissant. Une amitié bizarre va grandir entre les deux. Le premier va rester fidèle un temps à son « master » histoire de voir s’il peut être guéri de son vieil amour entêtant mais se rendra finalement compte que le pré-supposé génie du gourou n’est que de la poudre aux yeux. Le second essayera en vain de plier à sa volonté un esprit faible comme ceux qui le vénèrent habituellement.
A l’heure où les blockbusters décérébrés pullulent, Joaquin Phoenix, lui, choisit de poursuivre son chemin dans un cinéma d’auteur moins bling bling et surtout moins lucratif, mais bien plus exigeant. Son palmarès n’est pas prêt de s’arrêter là et compte jusqu’à présent des cinéastes aussi divers que talentueux, tels que Paul Thomas Anderson (The Master et Inherent Vice), Woody Allen (L’homme irrationnel), Spike Jonze (Her), James Gray (The yards, La Nuit nous appartient, Two lovers, The Immigrant), M. Night Shyamalan (Signes et Le Village), James Mangold (Walkthe line)…
L’homme au dos courbé croisera le chemin de Jacques Audiard dans son prochain film Les frères sisters aux côtés du non moins talentueux Jake Gyllenhaal !
Celui qui avait réussi à faire croire à tout le monde avec brio qu’il arrêtait le cinéma pour se mettre au rap (afin de préparer le film I’m still here de Casey Affleck) n’a pas fini de nous époustoufler avec ses performances uniques n’ayant rien à envier à celles de Daniel Day Lewis.
Vous pourrez retrouver Joaquin Phoenix à l’affiche du film A Beautiful Dayle 8 Novembre 2017.
Divine pépite de cette fin d’année, La promesse de l’aube est d’une douceur et d’une poésie merveilleuse. Eric Barbier sublime les liens entre une mère et un fils à travers un hommage à un homme hors du commun que sa mère a construit par ses rêves.
Synopsis : De son enfance difficile en Pologne en passant par son adolescence sous le soleil de Nice, jusqu’à ses exploits d’aviateur en Afrique pendant la Seconde Guerre mondiale… Romain Gary a vécu une vie extraordinaire. Mais cet acharnement à vivre mille vies, à devenir un grand homme et un écrivain célèbre, c’est à Nina, sa mère, qu’il le doit. C’est l’amour fou de cette mère attachante et excentrique qui fera de lui un des romanciers majeurs du XXème siècle, à la vie pleine de rebondissements, de passions et de mystères. Mais cet amour maternel sans bornes sera aussi son fardeau pour la vie…
La promesse de l’aube, adaptée du célèbre roman de Romain Gary, reste fidèle aux sentiments de l’artiste qui rend hommage à sa mère dans son livre. Eric Barbier filme une relation mère/fils peu commune et pourtant très inspirante. D’une éducation très riche à travers l’art à des rapports presque castrateurs, le duo porté par Charlotte Gainsbourg et Pierre Niney est saisissant. Nina est une actrice ratée, elle projette alors tout son échec sur son fils qu’elle pousse à réussir et l’amène au plus haut pour sortir de cette vie trop modeste en Pologne. C’est avec un amour sans limite qu’elle l’élève, elle prend toutes les décisions à sa place et tient absolument à ce qu’il devienne célèbre et riche. Que ce soit par des propositions absurdes telles que tuer Hitler ou des ambitions très sérieuses (devenir président, écrivain, peintre, musicien), elle aspire au meilleur pour lui et se révèle presque tyrannique parfois pour lui faire atteindre ces grandeurs. Il est beau de voir tout cet art dans les mains d’un si jeune garçon qui s’essaie au violon ou encore à la peinture avant de trouver l’écriture. Cette éducation stricte a des côtés poétiques qui amènent beaucoup de douceur au film. Derrière un artiste, il y a souvent une femme. Ici, c’est sa mère, extravagante mais étouffante qui lui a permis d’atteindre les sommets auxquels il n’avait même pas pensé. Ajoutez à ce point de vue artistique, la beauté de la neige et d’une culture différente, tout est fait pour faire de ce film une poésie contemporaine sur un écrivain hors du commun. La caméra d’Eric Barbier sublime la puissance de l’amour maternel et propose un doux mélange entre affection et création.
« Il y a trois raisons pour lesquelles tu as le droit de te battre : les femmes, l’honneur, la France »
Le film est un bel hommage tout en sobriété à l’écrivain, mais aussi à la France à laquelle la mère de Gary voue tout un culte. Le pays des Lumières, le pays de l’art et des possibles, il est d’autant plus beau que deux acteurs français font briller l’œuvre. Pierre Niney à qui définitivement tout va bien, a su saisir toute la complexité de l’homme qu’il incarne et Charlotte Gainsbourg parle le polonais comme si c’était sa deuxième langue. L’actrice est bien plus convaincante dans ces rôles extravertis et peu fins que dans des jeux plus subtiles. La personnalité décalée et excessive de la mère amène son charme au film, et l’absurdité comique dont Romain Gary fait aussi part entraîne parfois un mélange de sentiments plaisant.
La promesse de l’aube capture aussi bien la blancheur de la neige, que l’intimité d’une relation mère/fils, que la chaleur du sud et de l’Afrique ou bien encore les scènes de guerre. Le travail sur les lumières est fascinant : d’une Pologne assez sombre et peu nuancée, on passe à des images au filtre jaune sans transition et pourtant avec toujours une force et une cohérence scénaristique qui l’emporte. Face aux plans simples mais beaux, de véritables séquences spectaculaires sont livrées dans le ciel grâce à des effets spéciaux plus que réussis. Les images d’Eric Barbier pour ce film sont au cinéma ce que les mots de Romain Gay sont à la littérature.
La promesse de l’aube est alors un savant et agréable mélange de belles images, de poésie scénaristique, de musiques berçantes pour porter au plus haut un écrivain majeur du XXème siècle. Un hommage à un homme d’abord puis à une femme, sa mère, pour aussi saluer la beauté des mots et de l’art.
La promesse de l’aube : Bande Annonce
La promesse de l’aube : Fiche Technique
Réalisation : Eric Barbier
Scénario : Eric Barbier, Marie Eynard, d’après l’oeuvre de Romain Gary
Interprétation : Pierre Niney, Charlotte Gainsbourg, Didier Bourdon, Finnegan Oldfield
Image: Glynn Speeckaert
Décors : Pierre Renson
Montage: Jennifer Augé
Producteurs : Eric Jehelman, Philippe Rousselet
Société de production: Jérico, Pathé, TF1 Films Production, Nexus Factory, UMedia, Lorette Cinéma
Distributeur: Pathé Distribution
Durée : 130 minutes
Genre : drame
Date de sortie : 20 décembre 2017
Rodin n’a rien d’un petit film. Jacques Doillon magnifie la création et la passion amoureuse avec deux acteurs qui excellent dans l’incarnation de deux personnages historiques et évite les poncifs du biopic avec grâce.
Synopsis : À Paris, en 1880, Auguste Rodin reçoit enfin à 40 ans sa première commande de l’État : ce sera La Porte de L’Enfer composée de figurines dont certaines feront sa gloire comme Le Baiser et Le Penseur. Il partage sa vie avec Rose, sa compagne de toujours, lorsqu’il rencontre la jeune Camille Claudel, son élève la plus douée qui devient vite son assistante, puis sa maîtresse. Dix ans de passion, mais également dix ans d’admiration commune et de complicité. Après leur rupture, Rodin poursuit son travail avec acharnement. Il fait face au refus et à l’enthousiasme que la sensualité de sa sculpture provoque et signe avec son Balzac, rejeté de son vivant, le point de départ incontesté de la sculpture moderne.
On veut bien croire Vincent Lindon quand il dit avoir eu du mal à sortir de son rôle tant sa précision est magistrale. Le film révèle l’acteur dominateur, torturé, autoritaire et déterminé, avec une barbe qu’il a laissé pousser pour l’occasion dans laquelle les mots se perdent parfois, et une virilité terriblement captivante. Izïa Higelin, déjà sublime et lumineuse dans ses précédents films, confirme son entrée dans le septième art avec une sensualité qui lui va bien. Le magnétisme entre les deux personnages et la poésie qui lie ces deux êtres est d’une beauté envoutante jusqu’au déchirement. La douceur de la voix d’Izia Higelin accompagne merveilleusement bien la force de Vincent Lindon qui forment un duo magnifique à l’écran. La délicatesse de leur amour et les étincelles de leurs querelles forment un tout exaltant que le réalisateur parvient à capturer avec justesse et beauté. Doillon donne très vite envie au spectateur de devenir Camille Claudel ou Auguste Rodin pour vivre cette osmose poétique qui, on le sait, a rempli le cœur de ces personnages pendant des années et inspiré leur art. Si chacun a pu être une source d’inspiration pour l’autre, le réalisateur là encore, met très bien en avant cette inspiration et le défilé des muses que Rodin aime pour quelques heures. Le film rend hommage à la beauté des femmes à travers celui rendu au sculpteur. Muses, femmes ou maîtresses, Rodin les a aimées et cela, le film nous le transmet. La minutie de Jacques Doillon est aussi grande que celle des gestes du sculpteur, qu’il saisit et sublime parfaitement. La poésie des mains et des lèvres qui s’aiment, le toucher de la glaise et du corps des femmes s’épousent très bien. La force des duos comme des couples reposent sur les oppositions et la complémentarité, ici, on assiste à une symbiose artistique et physique qui fait alterner ardeur et fureur. Autant de parallélismes que d’élégance qui nous charment.
On le sait depuis longtemps : la puissance de la création est incommensurable, mais qu’est ce qu’elle est belle quand elle est saisie et retransmise à sa juste valeur. Le soin particulier qu’apporte le réalisateur à mettre en image ce processus est admirable. Il est difficile d’embarquer et de faire ressentir au spectateur ce qui habite l’artiste, mais Doillon excelle ici dans cette tâche. Le rythme du film, que certains peuvent juger trop plat, entraîne totalement dans ce bal sentimental et poétique. La succession des séquences avec des fondus au noir rendent leur beauté aux plans-séquences qui permettent d’entrer dans la scène et plongent le regard du spectateur dans les yeux de l’artiste concentré et fougueux. Prendre le temps d’admirer la lumière et la composition amène à apprécier le film qui est sublime jusqu’aux moindres détails. On laisse peu à peu de côté l’aspect historique de ces deux personnages pour se laisser aller dans la valse intime des artistes. Le biopic est oublié à la faveur d’un drame sentimental.
Rodin : Bande Annonce
Rodin : Fiche Technique
Réalisation : Jacques Doillon
Scénario : Jacques Doillon
Interprètes : Vincent Lindon, Izïa Higelin, Séverine Caneele, Edward Akrout, Zina Esepciuc, Olivia Baes, Lea Jackson, Magdalena Malina…
Image : Christophe Beaucarne
Montage : Frederic Fichefet
Musique : Philippe Sarde
Décors : Katia Wyszhop
Costumes : Pascaline Chavanne
Producteurs : Kristina Larsen, Vincent Maraval
Sociétés de productions : Les films du lendemain, Artémis Production , France 3
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 119 minutes
Genre : drame
Date de sortie : 24 mai 2017 France -2017
Ce mercredi 11 juillet 2018 est sorti en DVD, Blu-ray et coffret prestige Memories of Murder. Le deuxième long métrage de Bong Joon-ho, grand réalisateur sud-coréen à qui l’on doit notamment les récents Okja et Snowpiercer, plonge le spectateur dans le chaos policier d’une Corée du Sud en proie à un meurtrier en série.
Synopsis : Corée du Sud, 1986. Le corps d’une jeune femme violée puis assassinée est retrouvé dans la campagne environnante. Deux mois plus tard, de nouveaux crimes similaires ont lieu. Une unité spéciale de la police est alors mise en place, sous les ordres d’un policier local et d’un détective spécialement dépêché de Séoul.
Sur la mémoire et les souvenirs du meurtre
Il y a de nombreuses voies pour appréhender Memories of Murder. L’un de ces chemins est à découvrir directement avec le titre du film. Un titre qui annonce d’emblée l’une des possibles approches du long métrage par le spectateur. Memories of Murder : souvenirs du meurtre. Ces souvenirs appartiennent à plusieurs individus, ils sont alors les fruits du travail de mémoire de ces mêmes personnages. Ce sont d’abord ceux créés par le meurtrier par accident, laisser-aller ou volontairement, soit les preuves. Les preuves ainsi que les témoins permettent de recréer le souvenir objecté d’un meurtre. L’imagination de tel ou tel enquêteur peut permettre à ce souvenir de retrouver une forme de subjectivité, le policier se place dans la peau de l’assassin ou du point de vue de la victime. Hélas, les preuves manquent terriblement, faisant patauger de l’enquête de la brigade spéciale. Cela, à l’inverse des suspects, nombreux, qui vont venir compléter le dossier de l’un des enquêteurs avec leur photographie d’identité. Surtout, ils vont être interrogés, tabassés, torturés pourrait-on dire, afin qu’il crache le morceau. Certains sont tordus, tous sont innocents, malgré un étrange hasard et une bizarrerie dans leurs mœurs prêts à tordre leur impunité. Les inspecteurs tentent de forcer un aveu, qu’il soit faux ou vrai. Le réalisateur expose une réalité complexe : les souvenirs sont malléables, manipulables, mais leur vérité essentielle ne peut être atteinte. L’un des suspects est prêt à céder sur la version de rêve, mais ne cessera de dire qu’il a rêvé malgré les coups des policiers et leur influence sur son récit. Bien plus tard, le jeune enquêteur de Séoul va appréhender l’une des implications de cette essence mémorielle. L’un des suspects, un jeune homme en situation de handicap, avait conté un certain récit lié à l’un des meurtres en série. Il a été accusé et finalement libéré. On l’a pris pour un paumé à l’esprit tortueux sous influence des séries policières et autres délires. Cependant, le souvenir était précis, avec des détails que personne ne pouvait connaître à part lui, puis les policiers suite à quelque micro-avancées de l’enquête. Le jeune flic de Séoul a alors compris : ce n’était pas le souvenir d’un criminel, mais d’un témoin. Ce qui avait manqué à l’interrogatoire musclé des policiers était la prise en main du souvenir, non pas pour le retravailler afin qu’il obéisse à leurs besoins, mais pour le percevoir avec le point de vue adéquat. Ce travail du souvenir n’est pas sans rappeler Minority Report de Steven Spielberg dans lequel les policiers manipulaient les visions d’un possible futur meurtrier.
Au seuil du point de non-retour. Memories of Murder – Crédits : La Rabbia
Bouleversé par leur enquête et les souvenirs qu’elle a imprimé en eux, ainsi que par le hasard de certains faits et autres coïncidences, les enquêteurs seront prêts à faire justice eux-même sur le dernier suspect qui, à leurs yeux comme aux nôtres, ne peut qu’être le coupable (voir visuel ci-dessus). Une preuve irréfutable va venir mettre à mal leur jugement, et c’est dans un échange de regards que va se résoudre la confrontation. « Regarde moi dans les yeux » dit l’enquêteur aux méthodes intuitives, alors que le jeune inspecteur de Séoul est prêt à abattre le suspect. Le premier tient le suspect par la gorge. Chacun se regarde. Et puis le policier lâche un « je ne sais pas putain« . Et il libère le présumé tueur de sa poigne. Le jeune homme était-il finalement l’assassin quand bien même le souvenir (la preuve) irréfutable venait le contredire ? Memories of Murder capte alors l’échec policier et humain dans un enchevêtrement de questions : les souvenirs sont-ils encore fiables ? Nos regards sont-ils encore efficaces au final ? Que faire face à ce chaos des sens et des données qui nous submerge ?
On retrouve le policier une quinzaine d’année plus tard, devenu entrepreneur et père de famille. Alors qu’il est en route pour le travail et une réunion d’ancien collègues, il décide de s’arrêter dans le champ où le premier corps a été découvert. Une petite fille rentrant de l’école approche et lui explique qu’un autre homme s’est intéressé au même endroit. Pourquoi ? Parce qu’il a fait quelque chose ici il y a une quinzaine d’année et qu’il voulait savoir ce que ça faisait de revenir ici et de confronter au présent son souvenir. L’ex-policier est troublétant il semble envahi par ses souvenirs du chaos de l’enquête et réciproquement, le chaos des souvenirs. Est-ce aussi parce que le criminel – au « visage banal » nous dit la gamine – a été aussi touché par ses propres souvenirs du chaos qu’il a causé ?
Quand le chaos policier s’ouvre à celui de la Corée du Sud. Memories of Murder – Crédits : La Rabbia
Sur la restauration 4K et les éditions signées La Rabbia
Quinze ans après sa sortie en salles, le mystère tantôt tragique tantôt absurdement comique du poétique Memories of Murder est toujours intact. La version Blu-ray proposée par La Rabbia est somptueuse. Rien à redire concernant la merveilleuse restauration 4K rendant honneur à la dimension contemplative et à la photographie soignée du film d’ailleurs accompagné par une quantité conséquente de bonus dont le formidable documentaire Memories, retour sur les lieux des crimes disponible en exclusivité mondiale grâce aux efforts de l’éditeur. Trois éditions sont disponibles : un digipack contenant deux DVD (le film et les compléments) ; un médiabook constitué par un livret de quarante pages sur l’histoire du tournage, le Blu-ray du film et les deux DVD de la précédente édition ; enfin, le formidable coffret collector qui comprend le médiabook et (cerise sur le gâteau) la reproduction du storyboard intégral du film traduit en français de trois soixante-six pages.
Bande-Annonce – Memories of Murder, sortie vidéo du film restauré en 4K
Memories of Murder
Restauré en 4K
Édité par la Rabbia
Langues : Coréen – Français – Sous-titres : Français
Formats son : Dolby Digital & DTS Master Audio 5.1 & 2.0
Formats image : 16/9 – 1.85 – Durée du film : 2h05 DVD & 2h10 Blu-ray
Sortie vidéo le 11 juillet 2018
Crédits : La Rabbia
Prix public du digipack DVD avec compléments : 19€99
En obtenant sa seconde Palme d’or à 80 ans, après plus de 50 ans de carrière, le cinéaste britannique Ken Loach est un des artistes incontournables de cette année cinématographique.
« Je suis devenu le social worker du cinéma anglais »
Réalisme social
Dès ses premières réalisations, qui se feront dans le cadre des Wednesday Plays de la BBC (des « docu-dramas » à la frontière entre documentaire et fiction, diffusés sur la chaîne britannique les mercredis soirs à 21 heures), Loach développe une volonté de réalisme social. Il s’agit, pour lui, de décrire la vie quotidienne de la partie la plus pauvre de la population britannique. Très vite, ce système de réalisation aboutit à un engagement politique. Mais celui-ci n’est pas frontal : Loach ne veut pas faire de films didactiques, de grands discours pour dire ce qu’il trouve bien ou pas. Il décrit le quotidien de ses personnages, souvent animés d’une volonté farouche de sortir de la situation où ils se trouvent, et c’est cette empathie avec eux qui va entraîner l’aspect politique. Ainsi, dans un téléfilm intitulé Cathy come home, tourné en 1966, il montre la vie d’un jeune couple confronté à des difficultés de logement. La diffusion du téléfilm fera l’effet d’un vrai choc et l’objet de tout un débat médiatique sur la politique du logement, principalement à Londres. Loach avait atteint un de ses objectifs : interpeller l’opinion publique à travers le portrait de personnages du commun.
Cinéma de luttes
Progressivement, ce cinéma de réalisme social va aboutir sur la description de la lutte de personnages écrasés par un système social, politique et économique inhumain. Cela se verra d’abord à la télévision, sous forme de téléfilms ou de documentaires. L’essentiel des réalisations de Loach dans les années 70 et 80 se fera pour le petit écran, ce qui permet de trouver plus facilement des financements et de faire des films plus militants. Ainsi, en 1969, le cinéaste sortira The Big Flame, première collaboration avec l’écrivain Jim Allen, qui écrira les scénarios de Raining Stones ou Land and Freedom, entre autres. Le film est une fiction tournée comme un documentaire, sur une grève des dockers. On y trouve déjà une bonne partie de ce qui sera la thématique habituelle du cinéaste : la confiance dans le monde ouvrier, capable de se prendre en charge seul sans des instances dirigeantes inefficaces (y compris les dirigeants syndicaux, qui trahissent toujours les mouvements ouvriers), l’espoir en des lendemains où la lutte pourra reprendre et la cause progresser malgré les difficultés, etc.
Cette lutte se fait surtout contre un système social qui ne peut (ne veut?) pas assumer son rôle. Les ouvriers, les pauvres, les populations les plus faibles ne reçoivent aucune aide et se retrouvent littéralement livrés à eux-mêmes.
Mais à partir de la fin des années 70, ces combats se dirigeront essentiellement contre une personne, qui symbolise à elle seule toute l’inhumanité d’un système économico-politique qui écrase la population la plus faible : Margaret Thatcher. Par sarcasme, à la mort de la célèbre Dame de Fer, Loach proposera que l’on privatise ses coûteuses obsèques, comme elle a privatisé et déréglementé tous les secteurs économiques et sociaux du pays. Il faut dire que le cinéaste ne cesse de critiquer les désastres liés à ces privatisations, comme par exemple dans The Navigators pour le secteur ferroviaire.
C’est ce cinéma de lutte qui, surtout à partir des années 90, fera la célébrité du réalisateur avec des films comme Riff-Raff, Raining Stones ou Ladybird.
https://www.youtube.com/watch?v=4H_hA-4316Q
Portrait d’un Royaume-Uni ravagé
L’Angleterre des années 60 à 80 est clairement divisée en deux zones : le Sud, riche, conservateur, « branché », dynamique, et le Nord, pauvre, dévasté socialement, région de vieilles industries déclinantes. Loach, par ses origines aussi bien que par choix artistiques, se réfugie très vite dans le Nord. Ainsi, Kes se déroule à Barnsley, près de Sheffield (où se situera l’action de Looks and Smiles en 1981).
Ce choix n’est, bien entendu, pas innocent. Il s’agit, pour le cinéaste, de plonger vraiment au cœur d’une population victime des réformes économiques, des absences de moyens des services sociaux, de l’inhumanité d’une bureaucratie coupée des réalités, etc. Ses personnages sont des laissés-pour-compte, abandonnés de tous et obligés de se débrouiller par eux-mêmes. Ils montrent plus que tout les effets néfastes d’une idéologie qui détruit le caractère social de l’État, mais sans que Loach n’ait besoin de faire de longs discours.
L’un des exemples de cette incapacité des services sociaux est représenté par Sarah Downie, l’un des personnages principaux de My Name is Joe (1998), assistante sociale qui ne peut pas empêcher les drames. Quant à l’inhumanité de la bureaucratie, il suffit de voir l’histoire (vraie) de Ladybird, de son conflit pour garder ses enfants et cette scène, une des plus tragiques du cinéma de Loach, où Maggie se fait prendre son bébé, pour sentir toute l’injustice et la violence d’une société qui considère la pauvreté comme une tare.
Dans cette Angleterre dressée face à une partie de sa population, plusieurs institutions sont directement attaquées par le cinéaste. Dans Kes, c’est le système éducatif qui est mis sur la sellette, accusé de formater les jeunes, de vouloir les faire rentrer dans un moule commode pour les exploiter socialement, au lieu de les aider à trouver et développer leurs qualités et leur confiance en eux. Le film est construit avec beaucoup d’intelligence, la méthode de dressage du faucon par l’enfant s’opposant directement aux méthodes éducatives scolaires.
Puis, il y a Family Life, un des meilleurs films du réalisateur. Là, c’est le système médical qui est attaqué, surtout en ce qui concerne la psychiatrie. Comme dans le film précédent, Loach oppose des méthodes anciennes aux modernes, avec en toile de fond une bureaucratie qui constitue une force d’inertie empêchant toute évolution positive.
La troisième cible, c’est l’armée. Dans Looks and smiles, elle apparaît comme une solution idéale pour une jeunesse dont le seul avenir paraît être la galère et le chômage. Mais l’armée est l’alliée des gouvernements et se positionne systématiquement contre le peuple, contre les luttes sociales, cassant les espérances des peuples sous prétexte de « rétablir l’ordre ».
Internationalisation des luttes
Même si ce sont en particulier les luttes britanniques qui motivent Loach, cela ne l’empêche pas de sortir du cadre du Royaume-Uni pour montrer les combats menés ailleurs. Des films comme Bread and Roses ou Carla’s song peuvent sembler coupés du reste de la filmographie, mais si le spectateur y regarde de plus près, il verra souvent le même schéma. En effet, il s’agit souvent de montrer comment une politique inhumaine ravage la vie quotidienne du peuple, surtout de sa frange la plus pauvre et fragile. Seule la cible varie légèrement, le cinéaste visant désormais principalement les Etats-Unis, que ce soit dans sa politique intérieure (Bread and roses) ou son impérialisme à l’extérieur (Carla’s song, où le pays est accusé de soutenir, via la CIA, les groupuscules paramilitaires extrêmement violents qui sévissent en Amérique du Sud, au Nicaragua dans ce film précis).
Sur ce thème, deux films se démarquent, montrant que le réalisateur s’engage sur un terrain un peu différent. Fatherland et Hidden Agenda, tournés à la fin des années 80, ne nous font plus vivre le quotidien de personnages représentatifs d’un peuple opprimé et victime. Nous avons plutôt ici des réflexions politiques plus générales sur nos démocraties occidentales, accusées de se comporter comme des dictatures.
Prenons l’exemple de Fatherland, sorti en 1986, qui raconte l’histoire de Klaus Drittemann (faut-il voir dans ce nom un clin d’oeil ? Drittemann, en allemand, c’est Le Troisième Homme…), musicien et chanteur engagé qui passe de l’Est à l’Ouest. Quittant une dictature où la vie de tous était surveillée et où la liberté d’expression n’existait pas, il se retrouve dans une « démocratie » dont la politique est totalement dictée par les Etats-Unis, il est constamment suivi par la police et il comprend bien vite que la liberté d’expression n’est qu’une façade. Renvoyant dos à dos dictatures soviétiques et démocraties occidentales, le film se dresse en accusateur, comme Hidden Agenda, quatre ans plus tard, qui s’attachera à montrer les moyens mis en œuvre par le Royaume-uni pour régler le « problème irlandais ».
Cette volonté d’internationaliser son cinéma correspond bien aussi à une situation où tout est lié sur le plan planétaire. Ce qui arrive à un ouvrier sud-américain doit concerner un ouvrier anglais, car les forces en présence sont les mêmes, les procédés d’oppression identiques. Cela s’accorde aussi très bien à l’Angleterre, pays d’immigration à la population très métissée. Les couples mixtes se font de plus en plus présents : Maggie et Jorge dans Ladybird, George et Carla dans Carla’s song, jusqu’à devenir le centre même du film Just a kiss en 2004.
Passé et présent
Un autre thème est récurrent chez Loach, la nécessité de connaître le passé pour comprendre le présent. D’où la présence de films « historiques » chez le cinéaste britannique, non pas de grandioses films en costumes avec énormément de figurants et des scènes spectaculaires, mais des films qui gardent toujours cette fibre sociale, depuis Days of hope (1975, saga politique de sept heures et en quatre parties se déroulant dans le milieu ouvrier de 1914 à 1926, et parlant d’engagement, de trahisons, etc.) jusqu’à Jimmy’s hall, en passant par Le Vent se lève (palme d’or 2006) et, bien entendu, Land and freedom.
Ce dernier film, une des plus grandes réussites du réalisateur et un de ses films les plus célèbres, raconte comment une jeune femme découvre que son grand-père, récemment décédé, était parti en Espagne lutter auprès des Républicains. On y retrouve des thèmes importants chez le cinéaste, comme celui des combattants populaires trahis et abandonnés par les dirigeants en qui ils avaient confiance (Staline dans le cas présent), mais la narration en flashbacks, encadrée par des scènes d’introduction et de conclusion au présent, montre la nécessité d’avoir conscience des luttes passées pour pouvoir les continuer de nos jours.
Loach et ses personnages
Le cinéma de Ken Loach, c’est d’abord un cinéma de personnages. Le but du cinéaste est de montrer leur vie quotidienne. Contrairement à ce que disent ses détracteurs, le cinéaste ne fait pas de la politique pour le plaisir d’en faire.
« Si vous faites des films sur la vie des gens, la politique est essentielle. » (Ken Loach dans le documentaire Ken Loach, un cinéaste en colère)
La politique découle directement du quotidien de ses « héros », que ce soit de leur travail (Bread and roses, Riff Raff, ou les documentaires comme Les Dockers de Liverpool) ou de leur vie personnelle (Ladybird, Raining Stones, Kes, Looks and smiles, et bien évidemment Moi Daniel Blake, pour lequel il recevra sa seconde palme d’or). Loach filme une vie qui devient une lutte, contre des services sociaux ou contre des décisions politico-économique.
« J’essaie d’exprimer un point de vue, non sur la classe ouvrière, mais de la classe ouvrière » (Ken Loach dans une interview pour The Independant on sunday, 8 décembre 1996)
Raining Stones, 1993
Le personnage loachien est ancré dans un territoire, un terroir pourrait-on presque dire, d’où l’importance des accents (il est indispensable de voir ses films en version originale, cela apporte tellement plus) mais aussi, bien souvent, du choix d’acteurs non-professionnels qui ont une vie proche de celle du caractère qu’ils doivent interpréter. Des acteurs qui auront la possibilité, au cours du tournage, de changer constamment le scénario, de faire des suggestions au réalisateur, etc.
L’un des aspects les plus intéressants du cinéma de Loach, c’est l’absence de désespoir, même dans les films les plus sombres (comme Ladybird, par exemple). Même si les personnages échouent, même si les luttes filmées sont perdues, on sent que les caractères se sont forgés, que des habitudes de combats ont été prises, et qu’il y aura des suites.
Ces personnages ont appris à se débrouiller par eux-mêmes, comprenant qu’il n’y a rien à attendre ni des syndicats ni des partis politiques, et encore moins des services sociaux. Les scènes (souvent humoristiques) montrant qu’ils se prennent en main, même pour des petits coups foireux, abondent, comme dans Raining Stones.
Ils ont développé aussi une capacité à l’entraide, même si c’est d’une façon qui peut paraître anecdotique (voir l’importance sociale du football, par exemple dans My name is Joe, où le sport redonne confiance en soi à une bande d’estropiés de la vie).
La méthode Loach
D’abord proche de la Nouvelle vague dans sa façon de tourner, Loach va s’en éloigner car les principes proposés par Godard et les siens ne permettent pas au cinéaste britannique de capter ce qu’il veut : la réalité de la vie quotidienne. C’est cet objectif qui va l’animer dans presque tous ses films, et il va développer une méthode originale de travail en rapport avec ce but à atteindre.
Ce réalisme social commence dès l’écriture du scénario. Ainsi, le scénariste Paul Laverty, qui a signé quasiment tous les scénarios de Ken Loach depuis Carla’s Song en 95, n’hésite-t-il pas à aller vivre des mois dans les quartiers populaires des villes où se dérouleront les films du cinéaste, pour pouvoir en capter l’atmosphère et y rencontrer les gens qui formeront les personnages principaux des œuvres futures.
My name is Joe, 1998, Prix d’interprétation masculine à Cannes pour Peter Mullan
Mais le scénario, fruit d’un travail minutieux, ne servira que de trame et pourra, à chaque moment, être abandonné si un acteur a une suggestion jugée meilleure. Loach laisse souvent une grande place à l’improvisation, voire au happening. Certaines scènes sont tournées en pleine rue, sans figurants et surtout sans prévenir les habitants du lieu, et Loach s’amuse à filmer leurs réactions. Souvent, des habitants vont jusqu’à appeler la police, convaincus qu’il s’est réellement déroulé quelque délit en bas de chez eux.
Loach tourne ses films dans un strict ordre chronologique (qui n’est pas forcément l’ordre que l’on voit à l’écran, d’ailleurs ; ainsi, dans Carla’s Song, il y a quelques scènes où Carla se souvient de ce qu’elle a vécu au Nicaragua ; ces scènes ont été tournées en premier, ce qui a été un cauchemar pour la production, puisque l’équipe du film s’est déplacée au Nicaragua, est revenue en Angleterre pour repartir en Amérique du Sud quelques semaines plus tard). Cela permet aux acteurs de mieux s’imprégner des personnages.
Mais pour que cette proximité soit encore plus forte, pour pousser le réalisme encore plus loin, Loach ne donne aux acteurs que le scénario de la journée. Ils commencent le film sans jamais savoir ce qui arrivera à leur personnage. Loach les engage après un long entretien pour présenter la psychologie qu’ils devront jouer (souvent proche de ce qu’ils sont dans la réalité), puis ne leur présente le scénario que bribe par bribe. Ils agissent ainsi comme n’importe quel être humain, ne sachant pas ce qui arrivera le lendemain, (sur)vivant au jour le jour sans perspective d’avenir.
https://www.youtube.com/watch?v=TlZjFs6F2WA
Toujours par souci de réalisme, la caméra de Loach se fait souvent la plus discrète possible, essaie plus de capter ce qui arrive que de mettre en scène. Mais cette discrétion ne masque pas un vrai travail de réalisateur, une véritable construction du film, une recherche dans les cadrages ou le choix de la photographie, etc.
Dans une émission télévisée de la BBC des années 60, une personne s’est demandée si Cathy come home était une fiction ou un documentaire. Voilà sûrement l’un des plus beaux compliments que l’on pouvait faire à Ken Loach, infatigable combattant pour la dignité de ses personnages, homme constamment révolté par les injustices qui touchent les populations pauvres, donc les plus faibles, celles que les états devraient défendre en priorité. C’est tout cela que l’on retrouve, après 50 ans de carrière, en cette année 2016, dans ce qu’il présente comme son ultime film, Moi Daniel Blake. Avec à la clé une Palme d’or qui sonne plutôt comme un hommage à l’ensemble de sa carrière.
Filmographie sélective :
1966 : Cathy come home
1969 : Kes
1971 : Family life
1990 : Riff-Raff
1993 : Raining Stones
1995 : Land and freedom
1997 : Les dockers de Liverpool 1998 : My name is Joe
2001 : The Navigators
2006 : Le Vent se lève
2016 : Moi Daniel Blake
Bibliographie :
Graham Fuller : Loach on Loach (éditions Faber & faber, 1998)
Francis Rousselet : Ken Loach, un rebelle (édition Cerf-Corlet, 2002)
Documentaires :
Citizen Ken Loach, de Karim Dridi (Arte Prod., collection Cinéastes de notre temps, 1997) Ken Loach, cinéaste en colère, de Louise Osmond (Arte Prod., 2016)
« Je suis relativement normal, pour un gosse élevé à Brooklyn » (Annie Hall)
Son visage, son débit de parole, ses citations, son amour de New-York et du jazz, ses références cinématographiques… Woody Allen est devenu un des cinéastes les plus connus actuellement. Après 50 ans de carrière, alors que sortira prochainement son 46e long métrage, et juste avant son 80e anniversaire, il est temps de faire le portrait de ce réalisateur dont le nom est devenu synonyme de cinéma d’auteur américain.
Allan Stewart Konigsberg est né dans le Bronx le 1er décembre 1935, mais il a grandi dans le quartier de Brooklyn. Sa famille avait peu d’argent depuis que son grand-père paternel, qui exploitait des salles de cinéma, a été ruiné lors de la Crise de 29. Son père multipliait les petits boulots : « chaque fois que je demandais à mes parents ce que faisait mon père, j’obtenais une réponse différente car il changeait souvent de métier. Ils répondaient « Ton père est un riche laitier », « ton père travaille en ville », « il est dans les affaires ». Je n’obtenais jamais de réponse claire. À cette époque, il a possédé une boutique, une sorte d’épicerie et il a fait tous ces autres boulots. Il a été bookmaker pour Albert Anastasia (un patron de la mafia). Il a même dirigé une salle de billard . »
Le Complot d’Oedipe, dans New York Stories, 1989
Plus que son père, c’est, le plus souvent, l’image de la mère qui va peupler le cinéma de Woody Allen, une caricature de mère juive autoritaire, comme celle qui apparaît dans le ciel de New York dans Le Complot d’Œdipe (sketch réalisé par Woody Allen pour le film New York Stories, qui comprendra également une histoire de Scorsese et une autre de Coppola). Moins caricaturaux, les personnages maternels vont quand même avoir de l’importance dans les films du cinéaste, dans les drames (September) ou les comédies (Whatever Works).
Côté scolaire, on ne peut pas dire que le petit Konigsberg fut un élève modèle. Il était plus intéressé par la magie, le cinéma et le jazz, qu’il découvrit vers l’âge de 13 ans (il commença à jouer de la clarinette à 15 ans) que par les études. Et s’il s’est mis à lire (aussi bien des romans classiques que de la philosophie), ce fut uniquement pour impressionner les filles. Woody Allen se définit d’ailleurs comme « autodidacte ». Woody, auteur comique
En 1952, il choisit le pseudonyme de Woody Allen pour signer les blagues qu’il écrit pour différents journaux et magazines. Puis il est engagé par la NBC pour dialoguer des séries comiques. Même s’il est un grand admirateur des Marx Brothers, son humour s’inspire surtout de l’œuvre de Bob Hope : « Hope et moi nommes tous les deux des auteurs de monologues. Et nos personnages pensent tous deux avoir du succès auprès des femmes. Nous sommes à la fois vaniteux et pas très courageux. Hope a toujours été une victime, mais un peu moins que moi. Je parais à la fois plus intellectuel et plus vulnérable. Mais nous avons tous les deux la même forme d’humour. Il m’arrive de penser que c’est le type le plus doué que j’aie vu de ma vie. Je n’arrête pas de l’imiter. Il m’arrive d’avoir du mal à ne pas le mimer Hope avait ce type de répliques insolentes que j’ai toujours appréciées. »
Il publie des nouvelles et commence une carrière dans le one-man-show. Son talent pour écrire des gags verbaux ou des situations absurdes le fait remarquer et il est engagé comme scénariste de Quoi de neuf Pussycat ?, une comédie de Clive Donner avec Peter Sellers. Alors qu’Allen est assez satisfait de son travail, le producteur décide de ne pas respecter son scénario. Amer, Woody Allen gardera cet épisode en mémoire et cherchera, plus tard, à avoir la plus grande maîtrise possible de ses films : « il ne me parait pas pensable de ne pas être présent à la moindre étape du film (et il ne s’agit pas d’un problème d’égo, c’est juste que je ne peux pas envisager les choses autrement). Si je considère l’ensemble du film comme un grand travail d’écriture, comment pourrais-je ne pas être là pour le montage, pour la bande-son ? Une fois passé le stade du scénario, on n’écrit plus à la machine à écrire, mais, quand on choisit les extérieurs, quand on fait la distribution, quand on est sur le plateau, on continue à écrire, vraiment. On écrit avec la pellicule, et quand on effectue le montage, quand on met la musique, on continue à écrire avec la pellicule. Pour moi, tout cela fait partie du processus d’écriture. »
Prends l’oseille et tire-toi, 1969
Puis il se retrouve co-scénariste et acteur d’une parodie de James Bond, Casino Royale, film dont il n’est pas satisfait également. En parallèle, il connaît son premier succès théâtral avec la pièce Don’t drink the water, dans laquelle une famille juive se retrouve coincée dans une ambassade américaine en pays soviétique. Ce succès, associé à celui des deux films qu’il a écrits, va lui permettre de réaliser son premier long métrage. Ce sera Prends l’oseille et tire-toi, premier film d’une série de comédies absurdes et parodiques. Ici, il parodie les films noirs, sous la forme d’un documentaire sur Virgil Starkwell interrompu régulièrement par une interview de ses parents déguisés en Groucho Marx.
Ensuite, toujours dans le style parodique, Woody Allen s’occupera des révolutions sud-américaines (Bananas, dans lequel il donne un petit rôle à un jeune acteur inconnu, Sylvester Stallone) et d’un célèbre manuel d’éducation sexuelle (Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe, film contenant sept sketches dont un, très célèbre, où Woody Allen tient le rôle d’un spermatozoïde déprimé).
Ces films, très drôles, obtiennent un grand succès et le public garde l’image d’un Woody Allen comique. Cependant, le cinéaste cherche à faire évoluer son style. Il ne veut plus faire de films qui soient des successions décousues de gags. Il voudrait que l’humour découle des personnages et non plus de situations comiques ou de bon mots enchaînés. Il commence à varier son type d’humour avec Woody et les Robots (tout en restant dans le style parodique, s’attaquant cette fois aux films de science-fiction) et Guerre et Amour, où les gags sont moins présents, au profit de dialogues plus poussés. Annie Hall ou la tentation du drame
Mais Allen a envie d’autre chose. Dès le début de sa carrière de réalisateur, il envisageait les comédies comme un tremplin, un apprentissage avant d’aborder les drames : « Il est évident qu’une comédie est plus difficile à faire que quelque chose de plus sérieux. Mais pour moi, il est tout aussi évident qu’elle a moins de valeur. Elle a moins d’impact, et pour une bonne raison : quand une comédie évoque un problème, elle joue avec, mais elle ne le résout pas. Un drame évoque le problème de façon plus satisfaisante. Je ne veux pas paraître sévère, mais je trouve immature d’affirmer qu’une comédie est aussi profonde qu’un drame. » Annie Hall, sorti en 1976, est un changement important dans la carrière de Woody Allen. Il met fin à ses comédies parodiques, qui lui ont assuré le succès, pour se lancer dans des films plus dramatiques, plus subtils, où la qualité des personnages tient la première place. Récompensé de quatre Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et meilleure actrice), le film surprend le public habituel du cinéaste, au risque de le perdre : « Quand j’ai tourné Annie Hall, un tas de gens m’ont dit qu’il s’agissait d’une grosse erreur, que mon type de films c’était Bananas, Prends l’oseille et tire-toi, Guerre et amour, ce genre de trucs loufoques. En ce qui concerne Annie Hall, je me souviens d’autant plus de ces remarques qu’il ne s’agissait pas seulement de lettres de cinglés, mais de gens que je connaissais bien. Charlie Joffe me disait « Tu sais, j’ai des amis qui me demandent pourquoi tu perds ton temps à ça. » Évidemment, quand je fais des films sérieux, des remarques comme ça, j’en ai à la pelle. »
Annie Hall, 1976
Beaucoup ont vu, dans Annie Hall (et dans d’autres films ultérieurs), un fort aspect autobiographique, ce dont Woody Allen se défend. « Certains détails (de Annie Hall) sont volés à la réalité, mais il ne faut pas y accorder plus d’importance que cela n’en a. La plus grande partie du film était imaginée, et très bien imaginée. Notre affection mutuelle était réelle, mais l’histoire était inventée, et pas seulement dans les détails. Je ne l’ai pas rencontrée de cette façon. Nous ne nous sommes pas séparés de cette façon. Notre relation n’était pas celle-là. Il y a peut-être, ici et là, une petite bribe de réalité, mais très peu. Il y a aussi des bribes de la vie de Marshall Brickman, et des choses inventées. » Le seul film qu’il affirmera ouvertement être inspiré de sa vie sera Radio Days, sorti en 1987. Woody et la musique
Après Annie Hall, Woody Allen tournera un drame très intense, largement inspiré de l’œuvre d’Ingmar Bergman, Intérieurs. Le cinéaste américain n’a jamais caché son admiration pour l’artiste suédois. Il avait déjà placé des références à Bergman dans Annie Hall (où son personnage, Alvy, refuse d’entrer dans un cinéma qui diffuse un film du maître suédois sous prétexte que la séance a débuté depuis trois minutes), mais l’influence est beaucoup plus assumée ici, dans ce drame où la moindre trace d’humour est absente (ainsi que la musique : Intérieurs est peut-être le seul film sans musique de Woody Allen).
Par contre, c’est la musique qui débute Manhattan. La musique de la Rhapsody in blue, de Gershwin : « pour Manhattan, j’avais la musique dès le départ, et il m’est arrivé de tourner des scènes supposées convenir à la musique prévue _ pour le début, par exemple. À la fin, quand je cours chez Tracy, j’ai écrit la scène pour qu’elle soit adaptée à la musique. Je savais que je voulais m’accorder un plaisir musical. »La musique, en général, tient une place à part dans les films du cinéaste : il choisit personnellement les morceaux, soit par rapport à l’ambiance qu’il cherche à implanter, soit parce que le titre ou les paroles ont un lien avec ce qui est représenté à l’écran.
Manhattan marque aussi l’apogée de la collaboration entre Woody Allen et le directeur de la photographie Gordon Willis, avec qui il fera huit films, depuis Annie Hall jusqu’à La Rose Pourpre du Caire. Le cinéaste dit qu’il a énormément appris sur la technique cinématographique en travaillant avec Willis (qui avait également fait la photographie des trois Parrain, de Coppola). Et même si la technique est, pour lui, moins importante que ce que le film cherche à dire (en particulier des personnages), il affirme avoir énormément progressé en apprenant sur le tas, alors qu’il ne connaissait rien à ce domaine en tournant son premier film.
Après cela, Woody Allen enchaînera certains succès (La Rose Pourpre du Caire, Zelig) et des films qui resteront plus discrets (Broadway Danny Rose, Stardust Memories). Il cherche constamment à varier ses films, ses styles (Zelig est tourné comme des actualités des années 30), ses images (alternant Noir et blanc et Couleurs, question qu’il se pose à quasiment chaque film), mais les sujets restent souvent identiques : le cinéma, le triste monde de la réalité, l’incompréhension entre humains… Woody et les acteurs
Contractuellement, Woody Allen est obligé de jouer dans une partie de ses films, mais il l’apprécie de moins en moins. Il se sent limité, dans ses capacités d’acteur, à un certain type de rôle, et il doit parfois retravailler le scénario pour pouvoir s’y trouver une place. Mais il sait que le public aime le voir et a de lui une certaine image, avec laquelle il se plait à jouer.
Barbara Hershey et Michael Caine dans Hannah et ses soeurs, 1986
Hannah et ses sœurs, sorti en 1986, réunira un plateau de rêve : l’acteur britannique Michael Caine et l’acteur bergmanien Max von Sydow. Cherchant à développer des personnages ordinaires et réalistes, Woody Allen avoue avoir du mal à trouver des acteurs américains qui correspondent à ce qu’il cherche : « c’est difficile de trouver des hommes tout simples. Pas des porteurs de flingues. Il y en a peu. Sam Waterston dans September. Denholm Elliott. Les acteurs américains, qui sont aussi bons que n’importe qui (DeNiro, Nicholson) ne sont pas neutres. Ils ont tellement de charisme… Nous produisons des héros : des Wayne, des Bogart, des Cagney. On n’a pas beaucoup d’hommes normaux, comme Fredrich March, par exemple. Notre cinéma est une mythologie, alors qu’en Europe, il y a un tas d’histoires adultes, des histoires réalistes dans lesquelles il faut un homme. Nos acteurs sont trop beaux, ils ont trop de charme, trop de charisme : Wayne, Brando. Je l’ai appris sur le tas, par les castings. Quand j’ai besoin d’un homme normal de 55 ans, c’est compliqué. »
De fait, outre les actrices habituelles (Dianne Keaton, Dianne Wiest, Mia Farrow, Judy Davis), Woody Allen a certains acteurs qui apparaissent régulièrement (Wallace Shawn, Sam Waterston, Alan Alda). Mais souvent, de nombreux acteurs ne jouent qu’un film avec lui, et la liste est impressionnante, de John Malkovitch à Leonardo di Caprio en passant par Martin Landau, Gene Hackman, Sean Penn, Hugh Jackman, Colin Farrell et même Joaquin Phoenix dans le film qui sortira cette année 2015. Woody à New York
S’enchaîneront alors plusieurs comédies dramatiques new-yorkaises. Bien entendu, The Big Apple tient une place à part dans l’œuvre de Woody Allen, tant la ville paraît être un personnage à part entière. Pourtant, le cinéaste ne cache pas que s’il tourne le plus souvent à New York, c’est par fainéantise, parce que cela lui permet de dormir chez lui chaque soir. Cependant, dans Annie Hall, il marque bien l’opposition qui existe, selon lui, entre New York et Los Angeles, jugée plus frivole. Et on ne parle même pas de la campagne, qui le rend carrément malade : « J’aime me lever le matin et arpenter les rues, parcourir la ville, entendre la circulation, pas le bruit des vagues. »
Woody Allen et Martin Landau, Crimest et délits, 1989
Alors, certes, New York a une importance capitale, mais ce n’est pas un New York réaliste. C’est le New York rêvé, idéalisé par les films hollywoodiens des années 40 et 50, ces comédies sophistiquées dont Woody Allen s’est abreuvé et qui constituent ses références : « je montre le New York que j’aime. J’ai toujours eu la réputation d’être un cinéaste qui fuit Hollywood et le dénigre. Et personne ne se rend compte que le New York que je montre est un New York que je ne connais qu’à travers les films hollywoodiens avec lesquels j’ai grandi : de grands appartements luxueux, des téléphones blancs, des rues magnifiques, le front de mer, les promenades en calèche dans Central Park. Ce New York existe bel et bien dans les films hollywoodiens des années 30 et 40. Le New York que Hollywood a montré au monde entier et qui n’a jamais existé réellement. »
Cela correspond aussi au New York que Woody Allen découvrait quand il était enfant. Il sortait souvent avec sa famille et, au bout d’une quarantaine de minutes de métro, arrivait en plein Manhattan, où il se plaisait à imaginer ce qui se passait dans les appartements cossus de l’Upper East Side. Woody, Dieu et la morale
En 1989, il sort Crimes et Délits, un film très désenchanté et sombre, l’histoire d’un médecin juif (incarné par Martin Landau) qui va organiser l’assassinat de sa maîtresse (Anjelica Huston). Ce film, dont l’action se rapproche beaucoup de celle de Match Point, permet au cinéaste de développer sa conception d’une morale athée. Selon lui, pour vivre correctement, il faut d’abord admettre l’idée qu’il n’existe pas de Dieu. Accepter cette idée est le plus difficile. Ensuite se pose la question de la morale personnelle. Dans un monde sans Dieu, si un crime n’est pas puni par les hommes, il restera à jamais impuni, puisqu’il n’y a pas de justice transcendante. « Nous devons accepter le fait qu’il n’y a pas de Dieu et que la vie est absurde, qu’elle est souvent une expérience terrible, sans espoir, et que l’amour est très difficile, et que cependant il nous faut trouver un moyen non seulement de l’accepter mais de mener une existence honnête et morale (…). Pour moi c’est vraiment une catastrophe que le monde n’ait ni dieu ni signification. Et pourtant ce n’est qu’une fois qu’on a admis cela qu’on peut mener ce que les gens appellent une vie chrétienne, c’est-à-dire une vie honnête, morale. »
Ombres et brouillard, 1992
Woody cinéphile
La suite de la carrière de Woody Allen va mélanger des films d’influences diverses. Ainsi, Ombres et brouillard (sorti en 1992, avec Madonna et John Malkovitch) est un hommage aux films expressionnistes allemands des années 30, et en particulier à M. Le Maudit de Fritz Lang. Puis il y a Maris et femmes (son dernier film avec Mia Farrow), qui reprend l’intrigue des Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, sous la forme d’un faux reportage, avec interview des personnages principaux et narrateur en voix off.
Puis le cinéaste va réaliser quelques projets anciens. D’abord ce sera une comédie policière, Meurtres Mystérieux à Manhattan, qui, à l’origine, était une partie d’Annie Hall, d’où la présence de Dianne Keaton. Ce film, comme beaucoup d’autres, permet au réalisateur de rendre hommage au cinéma qu’il aime, ici les films policiers, thrillers et films noirs (de Fenêtre sur cour à La Dame de Shanghaï).
Puis, étant un grand admirateur des comédies musicales, il assouvit un de ses rêves en signant Tout le monde dit I love you, où les acteurs (Edward Norton, Julia Roberts ou Woody Allen lui-même) chantent eux-mêmes.
Woody Allen dirige Jonathan Rhys-Meyers, Match Point, 2005
Après quelques films qui seront boudés par la critique et/ou le public (Escrocs mais pas trop, Le Sortilège du scorpion de jade), Woody Allen renoue avec le succès en partant à Londres tournerMatch Point, son second film ayant enregistré le plus grand nombre d’entrées à ce jour (après Vicky Christina Barcelona). Il reprend une intrigue très proche de celle de Crimes et Délits, mais en voulant moins donner l’impression de faire passer un message aux spectateurs. « Je me disais que je devais obéir à l’histoire. Quand on écrit de la fiction, si on obéit à l’histoire, la signification se dégage d’elle-même. Et pour moi, naturellement, elle se dégagera dans un certain sens. Il y a quelques années, Paddy Chayefsky m’a dit « si ta pièce ou ton film ne fonctionne pas, coupe le moment où tu cherches à faire passer un message. » C’est exprimé de façon si brillante. Marshall Brickman disait la même chose de façon différente mais aussi pertinente, aussi juste : « le message d’un film ne doit pas être dans les dialogues. » Il s’agit d’une vérité difficile à admettre : de temps en temps on est tenté de philosopher, d’exprimer sa vision du monde (…). Mais, en vérité, si le sens ne se dégage pas de l’action, c’est que ça ne marche pas. On ne peut pas se contenter de mettre des gens autour d’une table pour leur faire dire des trucs qu’on espère spirituels. »
Désormais, Woody Allen est incontournable dans le paysage cinématographique. Alors qu’il va avoir 80 ans, il continue à faire un film par an, maîtrisant tout le processus de création de son œuvre, depuis le scénario jusqu’à la musique. Et si ses films donnent, de nos jours, l’impression d’être inégaux, il sort encore de petites pépites (Whatever Works, pour n’en citer qu’un) et les comédiens se bousculent pour jouer chez lui, malgré un cachet forcément inférieur à leur habitude. La finesse de son écriture, la priorité donnée à la création de véritables personnages qui seront le centre de l’histoire, les multiples références culturelles et artistiques se mêlent pour former une œuvre à la fois unie et diverse. Une œuvre que le cinéaste conçoit comme un tour de magie : « Bref, vous me demandez comment j’ai fait pour durer dans ce milieu vénal, ce milieu de requins, surtout avec toutes mes carences, mes limites artistiques et personnelles, mes phobies, mes manies, mes prétentions, mes exigences, tout cela avec un talent mineur. Je vais vous répondre. Quand j’étais gosse, j’adorais la magie, et si je n’en avais pas été détourné j’aurais pu devenir un magicien. C’est ainsi, en utilisant ma science des tours de passe-passe, des fausses pistes, tous ces petits subterfuges, ces talents de showman, tout ce que j’avais appris en piochant, enfant, dans mes livres de magie, que j’ai réussi à faire illusion, et que ça dure depuis maintenant 50 ans, avec un tas de films à la clé. Houdini, Blackstone, Thurston, tous les prestidigitateurs de ma jeunesse, peuvent être fiers de moi. »
Note : sauf avis contraire, les citations de cet article sont extraite du livre d’Eric Lax, Entretiens avec Woody Allen, publié aux éditions Plon en 2008.
Depuis 40 ans maintenant, le nom de Stephen King est devenu synonyme de fantastique et d’horreur, aussi bien en librairie que sur les grands et petits écrans. Il est temps de dresser le portrait de cet écrivain devenu incontournable dans le paysage culturel actuel.
Stephen King est né le 21 septembre 1947 à Portland, dans le Maine, ce même état qui deviendra le lieu principal de quasiment toute son œuvre. L’auteur y établira les villes imaginaires de Castle Rock et Derry, petites villes typiques du fin fond de la Nouvelle-Angleterre, ce qui permettra au romancier de décrire avec précision et finesse (mais aussi critique et, parfois, nostalgie) la vie quotidienne de « l’Américain moyen ».
Castle Rock et autres décors
Les lieux ont une importance capitale dans les romans de Stephen King. Ils donnent plus qu’un cadre, ils implantent une ambiance, souvent glauque. Ainsi, lorsque le narrateur de 22/11/63 arrive à Derry, il ressent un malaise qui ne le quittera pas de tout son séjour là-bas (et le lecteur connaisseur de l’œuvre de King se souvient que c’est dans cette ville que se déroule Ça, un des romans les plus importants de l’auteur). Il y a même certains romans, surtout parmi les plus longs, où King décrit toute une communauté et où la ville, alors, paraît être le personnage principal (Dôme, Bazaar, Salem, etc.).
Cette description chorale de toute une communauté est un procédé employé fréquemment par King et lui permet de donner sa vision de l’être humain et de l’Amérique. Ainsi, dans Bazaar, le personnage démoniaque de Leland Gaunt joue sur les petites envies, les petites jalousies et les petites haines que tout un chacun peut éprouver envers son voisin pour monter les habitants les uns contre les autres. Dôme prend une tournure nettement plus politique, le roman livrant une vision critique d’une certaine Amérique puritaine hypocrite, intolérante, violente, fanatique des armes à feux et complètement renfermée sur elle-même dans un dangereux processus isolationniste (certains ont pu y voir une critique de l’Amérique de George W. Bush, puisque c’est pendant cette période que King a repris ce roman, qui n’était alors qu’un projet, et que l’auteur s’est souvent prononcé politiquement contre ce président).
Les influences de King
Très vite, dans la seconde moitié des années 50, Stephen King découvre le fantastique et la science-fiction, à travers les Comics spécialisés, puis les textes de Ray Bradbury ou les films comme La Créature du Lagon noir. Cela lui servira d’inspiration pour rédiger ses propres textes et, dès l’âge de 9 ans, il écrira sa première nouvelle. On ressent constamment cette influence dans l’œuvre de l’auteur, qui rend parfois des hommages directs, comme la nouvelle « Crouch End » (dans le recueil Rêves et cauchemars), qui se rattache ouvertement au cycle de Cthulhu d’Howard Philips Lovecraft, une des références majeures de King.
Mais l’influence principale est celle de l’immense romancier Richard Matheson, auteur de Je Suis une légende et scénariste de Duel, de Spielberg. Cette influence se retrouve principalement dans les nouvelles, mais aussi dans la description de personnages banals qui seront confrontés à des événements extraordinaires qui les dépassent complètement et ne seront pas toujours expliqués.
C’est lors de ses études de littérature à l’université du Maine que King écrit son premier roman, en 1967, Marche ou Crève, qui ne sera édité que bien plus tard (et sous un pseudonyme, Richard Bachman). Par contre, il commence à publier ses premières nouvelles dans différents magazines (parmi celles-là se trouve « L’Image de la Faucheuse », qui sera rattaché plus tard au recueil Brume). Les premières années du couple King dans la vie active seront difficiles, mais Stephen finira par trouver un poste de professeur d’anglais et, en 1973, publie pour la première fois un roman, Carrie.
Cette histoire d’une lycéenne souffre-douleur qui découvrira des pouvoirs télékinétiques pour se venger des humiliations qu’elle a subies est à la fois typique de l’auteur et, en même temps, un peu à part. Le roman est très particulier, en effet, dans son écriture même, puisqu’on y trouve de la narration classique mêlée à des extraits d’articles de journaux, d’entretiens avec des médecins ou des témoins, de journaux intimes, etc. Cette structure éclatée et chorale, dans laquelle on ressent l’influence classique du Dracula de Stoker, ne se reproduira plus dans l’œuvre du romancier, dont la narration se fera nettement plus classique par la suite. Mais Carrie White est, d’emblée, un personnage typiquement kingien, un personnage banal de l’Amérique profonde, une Américaine ordinaire qui se trouve confrontée à ses faiblesses et cherchera à les surmonter.
Le fantastique comme révélateur
Cela permet de corriger une erreur fréquente concernant King. Il est souvent présenté, à des fins publicitaires, comme Le Maître du fantastique, le Roi de l’horreur, etc. Mais le fantastique n’est jamais une fin en soi chez King. Il découle des personnages, de leurs ambitions, leurs peurs, leurs désirs, leurs faiblesses, etc. Le clown de Ça n’est que l’incarnation des peurs primitives, alors que Randall Flag (dans Le Fléau) ou Leland Gaunt représentent les haines et frustrations enfouies qui ont pourri en chacun de nous. Le pouvoir télékinétique de Carrie, comme le pouvoir de Rose Madder, ont pour but de surmonter les faiblesses et peuvent permettre à une personnalité de s’épanouir (si les conditions le permettent). Les capacités surnaturelles de John Caffey (dans La Ligne verte) ne sont que l’expression de sa bonté intérieure.
James Franco, Stephen King et J.J. Abrams sur le tournage de la série 11/22/63
King a rarement écrit de l’horreur pour le plaisir de l’horreur (ce phénomène est plus fréquent dans ses nouvelles). L’horreur découle naturellement des situations et des personnages en présence. Le surnaturel permet de mettre à jour la violence contenue en certains. L’exemple le plus frappant est sans doute Dôme, un des meilleurs romans de l’auteur. Le fantastique (l’installation de ce dôme qui emprisonne une ville toute entière) sert de révélateur aux horreurs enfouies dans les personnages, mais en lui-même il n’occupe qu’une place mineure dans le roman.
Certes, dans sa carrière, King s’est amusé à reprendre les grands mythes de la littérature fantastique ou horrifique : les vampires (Salem), les loups-garous (Peur Bleue), la maison hantée (Shining), les objets (Christine) ou animaux possédés (Cujo), etc. Et ces références, il les a souvent modernisés avec succès et les a parfaitement intégrés à son univers, avec ses thématiques personnelles.
Le surnaturel disparaît même de certains romans. Les nouvelles du recueil Différentes saisons (parmi lesquelles « La rédemption de Shawshank », qui sera adaptée sous le titre Les Évadés, et « Le Corps », qui donnera le superbe film Stand by me) sont toutes dénuées de fantastique, de même que de nombreux romans récents (Dolorès Claiborne, Joyland, Mr Mercedes). Mais cela n’empêche pas ces romans d’être vraiment dignes de Stephen King.
King et l’autobiographie masquée
La fin des années 70 et le début des années 80 constituent à la fois une période de travail intense et un passage extrêmement difficile pour Stephen King. Le succès soudain et l’argent qui va couler à flot deviendront une sorte de malédiction et l’écrivain va vite sombrer dans l’alcool et la drogue. C’est sous cet éclairage là qu’il faut lire de nombreux romans de King où l’auteur a placé ses propres peurs : de l’écrivain violent de Shining à l’ex-alcoolique sans cesse tenté de replonger dans Les Tommyknockers, la bibliographie du romancier est remplie d’allusions autobiographiques plus ou moins évidentes.
Il y a, bien entendu, la peur de la page blanche, qui anime aussi bien Jack Torrance dans son hôtel enfoncé dans la neige (Shining) que Mike Noonan (Sac d’os). Mais surtout il y a les peurs de King papa et chef de famille. Parmi les thèmes les plus présents dans son œuvre, on trouve la perte d’un enfant (Shining, Ça, Simetierre), la perte de l’épouse (Sac d’os, 22/11/63), la drogue et l’alcoolisme (Les Tommyknockers, Shining et sa suite Docteur Sleep). Il est intéressant de noter que lorsque King se met lui-même directement en scène, dans le cycle de La Tour Sombre, c’est justement lors de cette période sombre, en proie à de multiples addictions.
Pendant toute sa carrière, King s’inspire fortement de ses propres expériences personnelles. Ainsi, le 19 juin 1999, l’écrivain est victime d’un grave accident de voiture. Il doit passer plusieurs semaines à l’hôpital ainsi que dans un centre de rééducation en Floride. Cet incident lui fournira deux romans, Roadmaster et Duma Key.
La Part des ténèbres tient aussi une place à part dans la bibliographie du romancier. Dans ce roman, un écrivain a succès, qui employait un pseudonyme, décide de s’en débarrasser mais le pseudonyme semble reprendre vie tout seul. Une fois de plus, King place ici sa propre expérience personnelle : durant les années 80, il avait publié sous le pseudonyme de Richard Bachman (Marche ou Crève, Running Man, Rage, La Peau sur les Os, Chantier) qui étaient très différents de ce qu’il écrivait sous son vrai nom. Il abandonnera temporairement Bachman, qu’il ressuscitera quelques années plus tard pour publier Blaze (roman qu’il avait commencé en 1973 !) et Les Régulateurs (roman qui constitue un diptyque très intéressant avec Désolation).
C’est cette part d’autobiographie qui se retrouve dans le grand nombre d’écrivains et d’artistes en général, présents dans les œuvres de King. Et l’art tient une place à part : elle est souvent révélatrice du mal (comme la peinture dans Duma Key ou le roman de Jack Torrance dans Shining) ou elle en apporte la consolation (comme les tableaux de Rose Madder).
De prime abord, la bibliographie de Stephen King apparaît donc diverse, dispersée entre fantastique et polar, horreur et drames. Mais les livres sont unis par tout un réseau de thèmes et par la personnalité de l’auteur lui-même.
La Tour Sombre, lien entre les univers
Pour rendre ces livres épars encore plus unis, et pour aborder l’univers de la fantasy, Stephen King a écrit un cycle monumental intitulé La Tour Sombre. Huit romans, dont certains sont très longs (le dernier dépasse le millier de pages), qui tournent autour de la quête d’un pistolero. Ce personnage cherche cette fameuse Tour Sombre qui le permettrait de remettre l’univers en marche. Le tout se déroule dans un monde qui allie western et fantasy, où l’on trouve de nombreuses références aux bases culturelles de Stephen King (Les Beatles, Crimson King, Les Sept Mercenaires…).
La Tour Sombre est à la fois une œuvre à part dans la bibliographie kingienne, tant elle ne ressemble à rien d’autre de ce que l’auteur a pu écrire, et le centre même de toute cette œuvre. Les personnages ont la possibilité de voyager entre leur monde et le nôtre par toute une série de portes, et on trouve, très vite, des thèmes typiques du romancier comme l’addiction à la drogue par exemple. Mais surtout La Tour Sombre permet d’unir une bonne partie de la bibliographie de l’auteur, puisqu’on y retrouve des allusions directes à plusieurs de ses romans : Shining, Salem, Insomnie, Le Fléau et Les Yeux du dragon (à travers le personnage de Randall Flag) et tant d’autres. Stephen King lui-même se met en scène.
Le tout donne un cycle monumental (trop peut-être) et énigmatique, qui semble réunir en un tout l’ensemble des romans et nouvelles de Stephen King.
Souvent rejeté par les critiques et les milieux intellectuels qui considèrent que la littérature fantastique est une sous-catégorie, Stephen King se révèle, à l’analyse, un auteur beaucoup plus riche et intelligent que ce que l’on pourrait croire. Personnages à la psychologie fouillée, description sociale de l’Amérique, engagement politique actif et qualité rare de la narration font de King l’un des auteurs les plus importants actuellement, dépassant largement le simple cadre du fantastique.
ESC Distribution nous propose de voir ou revoir, en DVD et Blu-Ray, 6 films de Jean-Pierre Mocky : Un Drôle de paroissien, Les Compagnons de la marguerite, La Grande lessive (!), L’étalon, Solo et L’Albatros.
Jean-Pierre Mocky tient une place à part dans le paysage cinématographique français. Scénariste, réalisateur, acteur, il tient aussi à assurer la production et la distribution de ses films afin de conserver son indépendance. Cela lui permet ainsi de s’éloigner des circuits commerciaux classiques.
Sa filmographie se divise souvent en deux genres, les comédies loufoques à tendance gentiment anarchistes et les films noirs.
Alors que le cinéaste vient de fêter son 85ème anniversaire, les éditions ESC lui rendent un bel hommage en sortant 6 de ses films majeurs en DVD et Blu-Ray.
Jean-Pierre Mocky dans Solo
Parmi ces œuvres, il y a deux films noirs très fortement politisés parfaitement intégrés à leur époque, celle de l’immédiat après Mai 68 et des mouvements gauchistes. Dans Solo, un homme découvre que son frère fait partie d’un mouvement terroriste d’extrême-gauche et décide de l’infiltrer.
L’Albatros, quant à lui, nous montre un homme en cavale, poursuivi par la police et kidnappant une jeune femme.
Derrière une réalisation nerveuse et un rythme soutenu qui font de ces deux films de belles réussites noires, la politique prend vite une place importante.Solo est un film sur la déception de Mai 68 dont les idéaux sont dévoyés par des groupuscules terroristes. Quant à L’Albatros, il se transforme en une description au vitriol de la vie politique française. L’action se déroule pendant une campagne électorale, et la jeune femme kidnappée par le fugitif est la fille d’un des candidats. Dès lors, l’action policière se double d’une intrigue politique où tous les coups sont permis pour profiter de la situation.
Jean-Pierre Mocky et Marion Game dans L’Albatros
Tous les deux interprétés par Jean-Pierre Mocky lui-même, ces films sont à la fois de bons films noirs et des œuvres désabusées d’où se dégage une profonde mélancolie, encore renforcée par la musique (composée par Georges Moustaki pour Solo et Léo Ferré pour L’Albatros).
Parallèlement à ses films noirs, Mocky s’est surtout fait un nom dans la comédie. Dès les années 60, il a signé quelques unes des meilleures comédies françaises, mélanges de satire sociale et d’humour loufoque, servies par un casting souvent prestigieux.
Les éditions ESC nous proposent ici de retrouver quatre des chefs d’œuvre de la comédie à la Mocky. D’abord, dans l’ordre chronologique, Un Drôle de paroissien. Le film nous présente une famille aristocratique complètement ruinée mais s’accrochant toujours à ses idéaux du passé. Ainsi, elle refuse catégoriquement de travailler, par principe. Jusqu’à ce que Georges (Bourvil) ait une révélation : et s’il pillait les troncs d’églises ?
Sorti en 1967, Les Compagnons de la marguerite s’attaque, quant à lui, à l’institution du mariage (et déjà un peu à la télévision, préparant le film suivant, La Grande Lessive (!)). Claude Rich (dont ce sera l’unique collaboration avec Mocky) incarne un faussaire d’état qui décide de mettre son talent au service d’une grande cause : le bonheur conjugal. Il va donc aller de mairies en mairies, falsifiant les registres d’état civil pour « démarier » certains couples et en façonner de nouveaux.
Michael Lonsdale dans La Grande lessive (!)
L’année suivante sortira La Grande Lessive (!), où Bourvil, Roland Dubillard, Jean Tissier et Francis Blanche montent sur les toits de Paris pour s’attaquer à un des grands fléaux du monde moderne : la télévision.
Enfin, dans L’étalon, Bourvil toujours tient le rôle d’un vétérinaire qui prétend soigner le mal-être des femmes sexuellement insatisfaites en créant un centre spécial où elle recevraient les soins particuliers d’un « étalon ».
Ces comédies mêlent avec bonheur la farce absurde, souvent bon enfant, et la satire sociale. Les personnages sont souvent des personnages affranchis des conventions sociales, ou qui cherchent à s’en libérer. L’humour provient aussi bien des situations (qui ne sont pas sans rappeler le burlesque muet, dans bien des cas), des dialogues (toujours très bien écrits) que des acteurs. Mocky sait toujours s’entourer d’un groupe d’excellents comédiens, que ce soit dans les rôles principaux (Bourvil, Francis Blanche, Claude Rich, Jean Poiret, Michel Serrault, Roland Dubillard) que dans les seconds rôles (Michael Lonsdale, Dominique Zardi, Jean Tissier).
Ces six films qui sortent aux éditions ESC devraient donc satisfaire les amateurs de ce cinéaste si particulier qui tient une place à part dans la production française contemporaine (et qui réalise toujours des films, à plus de 80 ans), mais aussi ceux qui ne connaissent pas encore l’œuvre de Jean-Pierre Mocky.
Chaque film est accompagné d’un entretien avec le réalisateur, qui explique la genèse de l’œuvre.
Caractéristiques :
Un Drôle de paroissien Bloc technique : Année de production: 1963 Durée du film: DVD 80 min – BRD 84 min Formats :DVD et BRD Image : Noir & Blanc et couleur – 1.66 – 16/9 compatible 4/3 Langues :Français mono
Suppléments : « Ça pince… mon Seigneur ? » par Jean-Pierre Mocky (19 min)
Les Compagnons de la marguerite Bloc technique : Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3 – Noir et blanc Langues : Français mono 2.0 Durée du film : 86 min Année de production : 1967
Suppléments : « Claude Rich, falsificateur de l’Etat » entretien avec Jean-Pierre Mocky (2018) (11 min)
La Grande Lessive (!) Bloc technique : Année de production: 1968 Durée du film: 95 min Formats :DVD Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3 Langues :Français mono
Suppléments : « Bourvil pirate des ondes » par Jean-Pierre Mocky (21 min)
L’étalon Bloc technique : Année de production: 1970 Durée du film: 86 min Formats :DVD Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3 Langues :Français mono
Suppléments : « L’usure du sexe » par Jean-Pierre Mocky (11 min)
Solo Bloc technique : Formats :DVD Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3 – Couleur Son : Mono Langues :Français Sous titres : Français (sourds et malentendants) – Anglais Durée du film: 83 min (version intégrale) Année de production: 1970
Suppléments : « Quand Solo sonne mai 68 » par Jean-Pierre Mocky (12 min)
L’Albatros Bloc technique : Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3 – Couleur Langues : Français mono 2.0 Durée du film : 89 min Année de production : 1971
Suppléments :
« L’Albatros, le cri de révolte » par Jean-Pierre Mocky (2018) (14min)