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Christopher Nolan, la possibilité d’un monde : entretien avec l’auteur Timothée Gérardin

Christopher Nolan a fait couler bien de l’encre et asséché bien des langues. Mais a-t-on correctement parlé du cinéaste britannique à qui l’on doit Interstellar, Memento ou encore la trilogie du Dark Knight dont l’influence sur le genre se fait encore ressentir ? C’est l’un des buts de Timothée Gérardin que de revenir avec justesse et tout en analyse sur le cas du filmaker de Dunkirk dans son ouvrage Christopher Nolan, la possibilité d’un monde édité par les prolifiques éditions Playlist Society. Entretien avec l’auteur…

Le mot de l’éditeur : Il aura fallu moins de vingt ans à Christopher Nolan pour passer du statut de jeune espoir du cinéma indépendant à celui de grand auteur américain. Après s’être fait connaître avec Following et Memento, Nolan a renouvelé le personnage de Batman au cinéma, à travers la trilogie Dark Knight, et bénéficie, depuis le succès d’Inception, d’une liberté créative sans équivalent dans l’industrie hollywoodienne. Pris dans des intrigues souvent complexes, les personnages de Christopher Nolan ont en tête une idée pourtant simple : celle de comprendre le monde. Car celui-ci ne va pas de soi : morcelé, sensoriel, virtuel, trop vaste ou trop réduit, il échappe à l’entendement et reste sans cesse à redécouvrir ou à réinventer. Christopher Nolan, la possibilité d’un monde analyse l’œuvre paradoxale d’un illusionniste qui cherche la vérité et d’un réalisateur intimiste qui s’épanouit dans le grand spectacle.

1/ Timothée Gérardin, qui êtes-vous ?

Timothée Gérardin : « J’ai 33 ans, je m’intéresse au cinéma depuis le lycée, époque à laquelle j’ai commencé à écrire. Un peu plus tard j’ai créé un blog appelé Fenêtres sur cour, dont l’objet était de mettre des mots sur mes impressions de cinéphile. Le blog n’a jamais été alimenté régulièrement mais au rythme des films qui me marquaient, ou des idées que j’avais. A côté de mon activité professionnelle, j’ai commencé à écrire pour plusieurs sites spécialisés dans le cinéma, comme Kinok – qui n’existe plus aujourd’hui, mais où écrivaient des plumes que j’aimais bien –, puis la revue Independencia. J’ai aussi écrit des papiers pour des magazines plus généralistes comme La Vie. Depuis quelques années, j’accumulais les notes sur les films de Christopher Nolan. C’est le fait de parler avec Benjamin Fogel, de Playlist Society, qui m’a permis de transformer ces différentes idées en projet de livre. »

2/ La possibilité d’un (autre) monde – titre de votre ouvrage – traverse comme vous l’exposez toute l’œuvre de Nolan. Cet autre monde peut être rêvé, dans une autre galaxie, dans une uchronie super-héroïque… Dans Memento, il s’agit d’un monde sans mémoire fixe suite à un accident. Et dans Insomnia, cet autre monde que nous expose Nolan est un cosmos sans sommeil… Pourquoi ces alter-worlds ? Vous apportez un élément de réponse intéressant page 85 : « Nolan apparaît comme une sorte de rêveur à rebours dont le vœu ultime est d’avoir enfin les pieds sur terre« . Ces immersions dans ces autres mondes que nous propose Nolan sont-elles constituent-elles des parcours nous permettant de nous reconnecter davantage à notre propre réalité, augmentés suite à la modification de notre perception par la vision de ses films ?

« L’idée que je développe dans le livre, c’est que le monde chez Nolan n’est jamais donné comme une évidence. C’est paradoxalement le monde réel – dans sa cohérence, son côté tangible et unique – qui a les caractéristiques de l’utopie : on se plait à le décrire, à le rêver, à s’en souvenir parfois, mais on ne l’habite pas. Dans ce contexte, les autres mondes auxquels vous faites référence sont bien souvent des copies, ou des versions incomplètes du monde réel et qui s’y substituent, faisant du réel un lieu inaccessible. Il y a toujours quelque chose qui fait défaut dans ces mondes factices. Les rêves d’Inception manquent de pesanteur, les souvenirs de Memento manquent de cohérence et le Gotham de Batman Begins manque d’un ordre politique, et donc d’une paix sociale. Ces réalités alternatives n’offrent pas aux personnages la possibilité de se réinventer totalement, comme c’est le cas dans beaucoup des films qui ont modelé le spectacle hollywoodien moderne, de Matrix à Ready Player One en passant par Avatar. Les films de science fiction de Nolan tiennent le propos inverse : ses personnages sont animés par la quête de leur origine, par l’idée de retour et le souci de conserver ou de restaurer un monde et une identité perdues. Et le spectateur emprunte le même chemin devant un film de Nolan : il revient à une expérience primitive. Un peu à la manière du Leonard de Memento dont la vie inversée existe d’abord en photo, puis ensuite pour de vrai. »

3/ Et, puisque Nolan veut avoir à nouveau les pieds sur terre en nous embarquant puis débarquant avec lui, pourquoi nous faire revenir au cinéma pour davantage nous enfoncer dans ses autres cosmos qui nous amènent souvent à une forme de désillusion ? Désillusion qui nous ramène dans la difficile et complexe réalité, qu’on va plus tard quitter pour un autre voyage… Il y a une possible réponse qui se dessine dans la question… Le cinéma de Nolan, et même plus largement le cinéma tel qu’il le conçoit, n’est-il pas tel Memento un cercle vicieux dans lequel se trouvent enfermés le spectateur et le réalisateur avec des perceptions alternant une réalité modulable grâce à la machine cinématographique et modifiées par la même expérience filmique ?

« En effet le cinéma de Nolan est pris dans ce paradoxe que vous décrivez. D’un côté l’obsession du retour au réel, mais de l’autre l’échafaudage d’illusions tenaces. Dans ce cercle vicieux, le rôle de Nolan comme cinéaste est ambivalent. C’est à la fois un illusionniste et un pédagogue, souvent les deux en même temps. On voit bien, dans Memento par exemple, qu’il cherche à la fois à perdre son spectateur et à le tenir par la main : d’un côté il y a la narration inversée, éclatée, mais de l’autre une série de signaux qui lui permettent de recoller les morceaux (la suture répétée entre la fin d’une scène et le début d’une scène précédente, le jeu sur la couleur et le noir et blanc). The Prestige, également, travaille sur cette idée du cinéaste comme illusionniste. Mais comme illusionniste sincère, en quelque sorte, chez qui le goût de la dissimulation va avec celui de la révélation, et donc de la vérité. »

https://www.youtube.com/watch?v=IDsCtDRV2uA

Le thème principal de la bande-sonore musicale composée par Hans Zimmer pour Interstellar,

l’un des morceaux favoris de Timothée Gérardin concernant les bandes-son des films de Nolan.

4/ J’aimerais qu’on revienne sur votre épilogue, notamment sur vos dernières questions : « Le monde est-il là ? Est-il encore là ? Faut-il y croire pour qu’il soit là ? Et faut-il y croire à plusieurs ?« . Vous expliquez que ces questions préoccupent Nolan davantage sur l’aspect de l’ingénierie que d’un point de vue métaphysique. Vous êtes aussi revenus dans l’ouvrage sur l’importance pour Nolan de la pellicule et de l’inscription photographique du sentiment de réalité… En vous lisant, on peut se demander s’il n’y a pas une conception nolanienne du cinéma et plus généralement de l’image photographique qui se dessine. Nolan n’envisagerait-il pas le cinéma comme le moyen de croire en la réalité du monde, en la présence du monde et de notre réalité ?

« Je dis qu’il est plus ingénieur que philosophe parce que ses convictions sur la manière de fabriquer et diffuser les œuvres en dit plus sur lui et la mécanique secrète de ses films, que sur le cinéma en général. C’est là-dessus que je me penche dans le livre, plutôt que sur une éventuelle vision théorique du cinéma, qui de toute façon n’aurait rien de vraiment révolutionnaire : il perpétue, à l’époque du numérique, l’idée du réalisme de l’image sur pellicule, c’est l’une des facettes de son conservatisme. Peu importe, donc, qu’il ne soit pas théoricien si ses convictions nous éclairent sur la manière de filmer la chambre de Murphy, dans Interstellar : un lieu où la poussière en suspension, se confondant avec le grain de la pellicule, est sculptée par des rayons de lumière. Et si ce moment est revu ensuite, et mainte fois réinterprété, il reste unique, comme imprimé définitivement. Nolan, malgré le côté mental de son cinéma, cherche toujours à nous donner une idée de la matérialité des choses. »

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Christopher Nolan, ou la jouissance en pellicule
(Ici, le cinéaste travaille sur la restauration de « 2001 L’Odyssée de l’espace » – photographie reprise sur le site de Variety)

5/ Il est bien connu que Nolan est considéré comme un pragmatique. Vous le notez aussi page 101. Toutefois, on peut noter que dans son procédé créatif, il y a cette considération technologique pour des caractéristiques techniques visuelles (tournages en IMAX ou 35mm) et sonores que peu de salles peuvent accueillir ou encore proposer. Vous écrivez, page 112 : « sa quête d’un cinéma qui s’interroge sans cesse sur sa forme et sa manière d’interagir avec le public. Il y condense (dans Dunkerque) une dualité propre au cinéma de Nolan : l’alliage entre le grand spectacle et les expérimentations esthétiques« . Là est le paradoxe : le cinéaste tend à poursuivre cette sacralisation de l’expérience cinématographique, mais la majorité des spectateurs des salles de cinéma ne peuvent avoir accès à la « totalité » des expériences esthétiques de Nolan… Pouvez-vous revenir là-dessus ?

« En fait je pense que pour Nolan la question est aussi d’ordre économique : il voudrait que, dans les grands complexes, l’Imax devienne une vraie alternative de cinéma immersif à la 3D. Il fait le pari de l’Imax, mieux adapté à son cinéma, et veut profiter de son statut (c’est l’un des derniers réalisateurs qui peut faire venir les gens sur son nom) pour le populariser, gagner le bras de fer en quelque sorte. C’est vrai qu’aujourd’hui en France, voir un film de Nolan dans les conditions cent pour cent idéales, c’est-à-dire en Imax et sur pellicule, est quasiment impossible. Mais la situation changera peut-être au fur et à mesure, si d’autres cinéastes font le même choix. En tout cas, à l’époque du streaming, il ne me semble pas incohérent, justement, de chercher à justifier par un surplus de spectaculaire le prix d’un ticket de cinéma – du moment que c’est pris en compte dans la conception du film. Et il ne faut pas exagérer, ces films là restent largement accessibles dans des conditions convenables, leur succès au box-office en témoigne ! Mais je trouve intéressant que Nolan soit en train de devenir une voix qui compte sur le sujet, comme on l’a vu avec la sortie de sa version “non-restaurée” du 2001 de Kubrick. »

6/ Revenons sur un point de votre ouvrage qui se fait discret : Nolan sur Man of Steel. Vous citez de temps en temps Zack Snyder pour Watchmen et Batman V Superman Dawn Of Justice, mais vous n’êtes pas revenu sur le cas de Man of Steel, film de Snyder qui a relancé le super-héros de Krypton au cinéma. Reboot qui a été fait sous l’égide de Nolan qui était producteur sur le film, et aussi scénariste. Et l’influence du pragmatisme de son cinéma est bien visible dans le long métrage. Justement, on a pu lire ici et là que la fantaisie en souffrait. Mais comme vous l’avez exposé, la fantaisie, l’imaginaire, est bien présent dans le cinéma de Nolan. Alors ne pourrait-on pas supposer que ce jeu de fantaisie pragmatique ne fonctionne que lorsqu’il est complètement aux manettes du projet, soit lorsqu’il est réalisateur et qu’il peut alors expérimenter le récit, du scénario à son travail esthétique ?

« Je n’en parle pas en effet ! Il aurait peut-être été intéressant de développer. Superman vient d’un autre monde, ce qui renverse en quelque sorte l’enjeu de Batman Begins, qui était l’histoire d’un terrien, descendant sous terre pour mieux s’élever. Il y a peut-être un autre parallèle à faire entre la fascination pour la puissance, politiquement trouble, que charrie le personnage de Superman et l’obsession du contrôle et de l’ordre dans The Dark Knight. Dans Man of Steel, la tension entre la fantaisie et le réalisme est bien là, mais Snyder se l’approprie totalement, il me semble que c’est quelque chose qui a toujours été présent dans son cinéma : une approche à la fois crue et fantasmée de la réalité. Quant à savoir ce qu’il y a de Nolan dans tout cela, j’aurais du mal à répondre. Votre suggestion me semble la bonne : je pense qu’il aime avoir la maîtrise complète de ses projets, et qu’il y a assez peu de lui dans Man of Steel. Mais on se trompe peut-être, il serait intéressant de s’y pencher de plus près ! »

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‘Man of (Nolanian Grey) Steel’, Zack Snyder, 2013

7/ Concernant le processus d’écriture de votre ouvrage, n’aviez-vous pas peur de céder face à certaines réflexions sans cesse brassées par les fans ? Je pense à la « complexité » de son cinéma qui ne cesse d’être mise en avant, parfois pour dénigrer des blockbusters aux structures et à l’esthétique louant une forme de classicisme. Ou encore à ce que beaucoup vantent comme un côté « réaliste » et « dark ». Et, à l’inverse, vous auriez pu céder à certaines réflexions, clichées, de ses détracteurs, dont une que vous démontez pour mieux rendre justice au réalisateur, celle de son manque d’émotions qui serait lié à une fonctionnalisation de ses personnages pris dans des systèmes… Aussi il me semble que vous avez répondu à ces pensées tel un équilibriste en évitant de proposer un point de vue absolu, peut-être pour éviter de vous arrêter sur un point qui ne ferait que détourner le lecteur et vous-même votre réflexion ?

« C’est vrai que quand on parle de Nolan, on a l’impression paradoxale que tout a été dit et que rien n’a été dit. Mon envie d’écrire ce livre est partie de cette frustration : entre ceux qui vouent un culte à Nolan et ceux qui lui reprochent d’être trop froid, explicatif ou pompier, on trouve finalement assez peu de textes analysant posément sa mise en scène et la manière dont sa filmographie forme un tout. Il y a des exceptions, bien sûr, mais il y avait de la place pour ce livre. Je n’ai donc pas vu ces limites comme une contrainte mais comme une occasion d’aller un peu plus loin. Je n’ai pas voulu non plus verser dans les folles théories sur Inception et Interstellar, car d’autres font déjà ça très bien. Le but était simplement de permettre aux lecteurs de juger sur pièce une œuvre déjà conséquente et plutôt cohérente ! »

8/ Justement, pour continuer là-dessus, j’aimerais revenir sur l’une de vos notes sur Memento page 26 : « Dans le contexte d’un film à la narration complexe et savamment étudiée, ces plans frappent au premier abord par leur gratuité et par leur récurrence« . De mon point de vue, et de ceux de collègues, il n’y a aucune gratuité possible. Au contraire, il y a l’évidence d’être face à un récit intellectualisé… D’ailleurs, comme vous l’écrivez page 105, « le cinéma de Nolan a vocation à expliquer et transmettre, que ce soit par les dialogues, le montage, les représentations schématiques ou les explications en voix off« . A ce propos, on a souvent lié son pragmatisme et sa surexplication – d’ailleurs souvent perturbée par un final non figé ou des parties de récits abstraites alors ouvertes aux interprétations… Qu’en pensez-vous ?

« Dans le livre je distingue les trois fonctions que Nolan confère au montage. Il peut être immersif, logique ou narratif. Le premier type de montage sert à plonger le spectateur dans un état mental, le second à lui expliquer quelque chose, le dernier à faire avancer l’intrigue. Sachant que ces trois fonctions peuvent s’entremêler. Dans le passage que vous citez, je dois faire référence aux plans très brefs qu’on trouve au début de Memento, mais qu’il y a aussi dans les suivant jusqu’au Prestige. Souvent placés en début de film, ces jeux de montage servent à créer une atmosphère avec un jeu d’interférence : ce sont en quelques sorte des images parasites, qui relèvent à ce titre de la première fonction du montage que je viens de décrire. Je parle de gratuité dans la mesure où ces plans sont donnés comme tels : ils semblent placés là arbitrairement, sans justification logique ou narrative évidente. Mais vous avez aussi raison avec vos collègues, dans le sens où cette gratuité n’est qu’apparence et qu’on trouve souvent dans ces plans apparemment arbitraires des indices servant de pivot à l’histoire ou au propos. C’est particulièrement marquant dans l’introduction du Prestige : le personnage de Cutter explique en voix off les trois étapes d’un tour de magie pendant que des images défilent, sans illustrer explicitement le propos. Mais cette séquence est en réalité le premier moment de manipulation du film, ne serait-ce que dans le contexte narratif : on passe insidieusement de Cutter expliquant un tour de magie à une petite fille au même personnage témoignant dans un tribunal. Plus tard, on comprend que les images montrées à ce moment là sont aussi des clés pour comprendre le film. La place laissée au mystère reste finalement assez réduite, Nolan n’est pas Lynch, il n’a pas le goût de l’hermétisme. »

9/ Il y a une figure de laquelle on peut rapprocher Nolan : celle du pionnier. Il s’amuse dans ses récits avec la technologie tout en prenant une distance avec elle – pour finalement mieux se reconnecter à l’humain ; il utilise l’IMAX, technologie récente qui propose un certain format de pellicule pour une meilleure résolution d’image et donc une meilleure restitution de ce « sentiment de réalité » qui lui importe tant ; et lorsque vous écrivez qu’il allie grand spectacle et expérimentations esthétiques, on peut alors penser à Orson Welles qui avait justement déclaré que l’expérimentation devait être fondue dans le spectacle narratif afin que les spectateurs puissent progresser en terme de regard. Le regard des spectateurs gagnerait en expérience et serait alors ouverte – et demanderait même – d’autres expériences esthético-narratives. Ce qui permettrait au cinéma de progresser sur le plan expérimental, les essais ne seraient alors plus seulement signés par le cinéma d’avant-garde ou toute autre branche de cinéma expérimental qui n’occuperait que des spectateurs avertis. Ne pensez-vous pas que Nolan puisse être considéré comme un pionnier dans le sens où il vise un progrès esthético-narratif au service d’une autre avancée, celle des spectateurs ; le tout fondé sur une autre marche en avant qui est celle humaniste, de notre monde par un meilleur retour à ce dernier notamment rendu possible par son plus juste rendu ?          

« C’est certain en tout cas que Nolan, à la manière de Cooper dans Interstellar, affectionne la figure du pionnier. Le nom de Cooper est d’ailleurs une référence à un personnage de L’Étoffe des héros, un film de Philip Kaufman retraçant les débuts de l’exploration spatiale. Les protagonistes de ce film de 1983 sont justement présentés comme les nouveaux pionniers, des sortes de cow-boy des temps modernes s’aventurant au delà d’une nouvelle frontière. L’innovation technologique fascine Nolan, plusieurs de ses films tournent autour de dispositifs permettant d’accomplir des prouesses inédites : l’électricité et la téléportation avec la figure de Tesla dans Le Prestige, les rêves partagés dans Inception et les trous noirs dans Interstellar. On peut voir une réelle vertu pédagogique dans les explications de Nolan, et sa manière de fondre son scénario dans ces dispositifs. Après, la question est de savoir si Nolan est lui-même pionnier dans son art. Il l’est peut-être au sens de la belle idée de Welles que vous mentionnez : dans Dunkerque par exemple il innove narrativement et formellement, mais toujours avec ce souci de ne perdre personne en chemin. Mais à l’inverse, Nolan n’est pas non plus avant-gardiste. Il avoue par exemple qu’Inception se plaçait plus ou moins dans le sillage de Matrix qui était sorti dix ans avant. Et même s’il voit dans l’Imax une innovation dont il serait fer de lance, ses projets ne sont pas portés par la passion pour des avancées technologiques comme c’est le cas pour un Cameron. »

10/ Une de vos séquences nolaniennes préférées pour bien terminer la lecture de cet entretien ? L’un de vos morceaux favoris de bande-son dans la filmographie de Christopher Nolan ?

« C’est difficile de choisir, mais je crois qu’en terme d’intensité et de virtuosité, c’est l’une des séquences en montage parallèle de The Dark Knight qui m’impressionne le plus. Le Joker vient d’annoncer qu’il allait tuer des innocents dans les jours à venir, et on le voit mettre en œuvre simultanément cette menace dans deux lieux différents, avant d’apparaître au cocktail où se trouvent Harvey Dent et Rachel Dawes (voir extrait ci-dessous). La mise en scène de Nolan m’a marqué par sa faculté à nous embarquer dans l’action, tout en conservant une vision synthétique d’une situation complexe avec plusieurs lieux et plusieurs enjeux. C’est aussi un moment où le montage se confond avec la manipulation du joker : il tire les ficelles, prend la place du metteur en scène. La première fois que j’ai vu le film, j’ai réalisé avec quelle aisance Nolan s’était approprié les possibilités du grand spectacle hollywoodien. A ce niveau, The Dark Knight a été un tournant dans sa filmographie. Comme morceau de bande-son je choisis le thème principal d’Interstellar. Avec son orgue et sa manière de lorgner du côté de Philip Glass, Hans Zimmer fait un peu comme Nolan : il intègre ses expérimentations dans un grand récit fédérateur. »

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde

Timothée Gérardin

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Publié le 13 mars 2018 par les éditions Playlist Society

14 euros en version papier

7 euros en version numérique

Phenomena de Dario Argento : un conte de fées morbide

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Avec Phenomena, Argento ouvre une nouvelle page de sa filmographie. Il s’intéresse ici à la psyché féminine au travers d’une histoire mêlant le giallo et le fantastique. Un nouveau cap qui annonce  pour certains un avenir peu radieux.

Les années 80 marquent pour beaucoup le début de la fin pour Dario Argento. Le maestro qui  a su imposer sa patte inimitable dans les années 70 semblent avoir perdu son mojo. Mais ça, c’est ce que dise les pragmatiques qui ont besoin d’un scénario cohérent. On avait déjà eu un avant-goût avec Inferno, dont même Argento ne savait pas vraiment de quoi il parlait mais qui fonctionnait comme une exercice d’association d’idées. Phenomena poursuit cette voie et a de quoi filer de l’urticaire à toutes les personnes réticentes à son cinéma. Pourtant, Phenomena est peut-être le film d’Argento qui se rapproche le plus de son oeuvre iconique, Suspiria.

Les points communs avec Suspiria sont nombreux. Encore une fois, Argento délocalise son intrigue dans un univers qui n’est pas forcément propre à une ambiance horrifique. Après l’école de danse à Fribourg, c’est une académie pour filles perdue dans les Alpes Suisses qui sera le lieu de découvertes macabres. Il est également facile de rapprocher le personnage de Jennifer Corvino, jouée par une jeune Jennifer Connelly tout droite sorti de Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, cinéaste avec lequel Argento a fait ses classes à Suzy Banner, le personnage campé par Jessica Harper dans Suspiria. Deux personnages de jeune fille encore innocente, étrangère, qui se retrouve propulsée dans une nouveau monde, la transformant malgré elle en héroïne de conte de fées horrifique. Le maestro s’amuse d’ailleurs à puiser des idées dans plusieurs autres de ses films, notamment au niveau des motivations de l’assassin ou dans la relation entre Corvino et le professeur John McGregor pouvant rappeler le duo du Chat à neuf queues.

Phenomena s’inscrit à merveille dans toute l’imagerie fantasmatique développée par Argento. Se situant à la croisée des chemins entre le giallo de Profondo Rosso et le fantastique de Suspiria, Phenomena confronte une horreur parfaitement réelle et tangible (ces jeunes filles se faisant trucidées) et de purs moments d’onirisme convoquant le merveilleux. Comme souvent, c’est au travers d’une esthétique très travaillée s’amusant avec les contrastes. Ces contrastes transparaissent  surtout au niveau des insectes, jouant un rôle particulièrement important dans le film. Ces insectes constituent à eux seuls les deux climats diamétralement opposés qui régissent Phenomena. D’un côté, cette magie se manifeste grâce à la relation de Jennifer avec ces derniers. La jeune fille possède en effet des pouvoirs psychiques lui permettant de rentrer en communication et de commander  des essaims entiers. De l’autre, l’aspect funeste propre à certains insectes nécrophages ou se reproduisant à l’intérieur des cadavres. Argento n’hésite d’ailleurs pas à passer d’une séquence poétique à l’image de cette déambulation nocturne de Jennifer suivant une luciole à une apparition de pure terreur morbide sous la forme d’une tête infestée de vermines. Tout cela est au service d’une opposition encore plus grande entre la psyché et ses fulgurances oniriques et la chair porteuse d’un message fatal.

Dans la filmographie d’Argento, Phenomena marque le départ d’une thématique prépondérante dans la suite de sa carrière. Il s’agit de la psyché féminine. Pour Phenomena, et les 3 autres films qui vont suivre et notamment les deux mettant en scène sa fille Asia Argento, le transalpin va mettre en scène des jeunes filles souffrant la plupart du temps d’un mal qui lui ouvrira les portes d’un nouvel univers. Le cinéma d’Argento a longtemps été une question de personnage ne pouvant pas pénétrer dans l’image qu’il observe, le contraignant à un rôle de témoin impuissant. Dans Phenomena, Jennifer va, telle une Alice, enfin passer de l’autre côté de ce miroir. C’est au travers de crises de somnambulismes que la jeune femme va pouvoir trouver la clé de l’énigme. Les insectes ont également un rôle à jouer dans le développement de la psyché de Jennifer. Argento s’en amuse d’ailleurs avec une petite référence étymologique, le terme psyché renvoyant à la fois à l’âme en grec ancien mais également à une variété de papillon. Ces insectes vont ainsi marqué un changement dans l’«âme» de Jennifer. Toutes ces manifestations paranormales qui apparaissent autour de Jennifer peuvent alors s’interpréter comme une transformation. Telle une chenille se métamorphosant en papillon, la jeune fille laisse place à la femme.  La pureté de l’enfance se retrouve malmené par l’ambiance sordide qui l’entoure. Au conte de fée poétique et morbide s’ajoute donc une dimension coming of age.

Malgré toutes ses qualités évidentes, Phenomena s’attire déjà les foudres de certains détracteurs. Il faut dire que le style Argento s’exprime parfois de façon hasardeuse. Mais sous ces abords de roue libre, Argento joue avec les images, et prend à bras le corps le côté fantasmagorique propre aux univers et aux thématiques qu’il aborde. Il ne faut pas hurler à ce qui pourrait s’apparenter à des fautes de goûts, mais les prendre comme de véritable incursion onirique ou cauchemardesque dans une psyché en plein chamboulement. Il n’est donc pas étonnant de voir à certains moments, le maestro troqué les partitions progressives de son groupe fétiche Goblin pour le heavy metal tonitruant de Iron Maiden. Tout comme il ne faut pas souffler du nez, lorsque Jennifer s’enfonce dans les derniers moments du film dans un cauchemar sans fin où le spectacle grand-guignolesque oscille entre la terreur et l’absurdité. Phenomena est donc un pur produit estampillé Argento qui répond à une logique propre à son auteur, où se côtoient poésie et hantise, le tout au service d’un conte de fées macabre sur la métamorphose d’une jeune femme.

Phenomena – Bande-annonce :

Phenomena – Fiche Technique :

Réalisateur : Dario Argento
Scénario : Dario Argento et Franco Ferrini
Interprétation : Jennifer Connelly, Donald Pleasance, Daria Nicolodi, Patrick Bauchau
Musique : Goblin
Photographie : Romano Albani
Montage : Franco Fraticelli
Distribution : Les Films du Camelia
Durée : 109 minutes
Genres : Horreur, Fantastique
Date de sortie (France) : 12 juin 1985  Ressortie : 27 juin 2018

Italie – 1985

 

Opéra de Dario Argento : une oeuvre à la croisée des arts

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Avec Opéra à la fin des années 80, Argento convoque de façon frontale la dimension opératique qui ornait son cinéma depuis près de 20 ans. En résulte un giallo d’une grande richesse, un poil bancal mais définitivement ancré dans l’imagerie de son auteur.

Depuis toujours le cinéma d’Argento a accordé une place importante à l’art. Le cinéma évidemment, mais également la danse dans Suspiria ou encore de façon plus prégnante la peinture notamment dans le Syndrome de Stendhal.  Il n’est donc pas étonnant de voir le transalpin s’intéresser à l’opéra et toute l’aura baroque qui l’accompagne. Quoi de mieux d’ailleurs que Macbeth pour retranscrire toutes les obsessions de l’auteur. L’opéra adapté de la fameuse pièce de Shakespeare est un véritable concentré  d’imagerie macabre et fantasmatique. Une terreau très fertile pour Argento qui va donc pouvoir incorporer son savoir-faire du giallo à la tragédie shakespearienne.

Continuant sur la lancée de Phenomena, l’héroïne malencontreuse de Opéra est une jeune fille se retrouvant propulsée sur le devant de la scène après le regrettable accident de la diva jouant le rôle de Lady Macbeth. Un opéra réputé soi-disant maudit dans le milieu, qui va être le théâtre de plusieurs funestes incidents. Un tueur masqué et adepte de l’arme blanche semble donc viser la jeune Betty depuis qu’elle a obtenu la premier rôle. On retrouve très vite la dialectique argentienne dans ces séquences de meurtres, réutilisant nombreux de ses procédés fétiches comme la caméra subjective, la fétichisation des lames ou cette utilisation accentuée de la musique. Argento pousse le vice du témoin impuissant un cran plus loin encore. Le tueur s’amusant à placer des aiguilles sous les yeux de Betty l’obligeant à assister au massacre de ses amis ou collègues. Une séquence renvoyant directement à l’aspect voyeuriste du spectateur envers ce genre d’œuvre, friand de gore. Comme Jennifer Corvino et son somnambulisme, Betty souffre d’un mal qui va avoir une incidence sur le déroulement de l’histoire. Ici, la jeune femme est atteinte d’une frigidité l’empêchant de faire l’amour, lui rappelant des mauvais souvenirs. Cette impuissance va permettre au tueur d’entrer dans un jeu masochiste avec la pauvre victime. Les séquences où il attache Betty avec des aiguilles sous les yeux renvoient très facilement au bondage. Il y a une relation de dominance entre les deux protagonistes, même la relation charnelle prend ici un tournant des plus macabres.

Ce n’est pas forcément au niveau des séquences giallesques qu’Argento impressionne. C’est véritablement dans cette atmosphère lyrique que Opéra se démarque des autres œuvres du maestro. Dès les premiers instants, Opéra embrasse pleinement sa parenté avec le genre musical homonyme, au travers d’un générique accompagné d’une musique puissante sur les images d’un opéra peuplé de corbeaux, véritable oiseau de mauvaise augure.  Elle se manifeste  dans la direction artistique entreprise par Argento. On y retrouve le soin particulier apporté à la scénographie dessinant son univers lugubre, loin des couleurs chatoyantes de Suspiria où Betty évolue dans un monde apocalyptique où la mort semble être la seule habitante. Cette parenté se dégage avant tout au travers d’une certaine grandiloquence propre aux envolées lyriques typiques de l’opéra. Si elles sont évidemment observables lors des séquences d’opéra proprement dites, c’est surtout lors des séquences extérieures qu’elles deviennent fascinantes.

C’est à ces moments que Dario Argento conjugue avec une certaine adresse son cinéma à ce registre théâtral si particulier. Il y a ce jeu complètement outrancier des personnages, cette façon de construire le déroulement des séquences, d’accentuer la dramaturgie en développant une aura des plus funestes. À ce niveau Opéra apparaît comme le giallo le plus riche d’Argento. Mais ce serait mal connaître le maestro de penser qu’il opère une simple transposition. L’un des gros pieds de nez s’avère être justement au niveau de l’utilisation de la musique. Après l’avoir expérimentée sur son film précédent, Argento réutilise la musique heavy metal pour accompagner ses séquences de meurtres. Après les opéras rock, Argento donne naissance aux opéras metal. Argento n’oublie pas également qu’il est au cinéma et bénéficie de techniques particulières lui permettant de repousser constamment les limites du médium, que cela soit de façon acrobatique avec cette séquence des corbeaux en vue subjective, ou dans les mises à morts. La plus marquante reste alors celle de Daria Nicolodi qui se fait exploser la boîte crânienne à l’aide d’un coup de feu au travers du trou de la serrure. C’est cette dichotomie entre l’art noble représenté par l’opéra et celui plus populaire du cinéma d’horreur qui fait d’Opéra une œuvre si singulière, où Argento semble au final faire fi des conventions. Il va même jusqu’à faire des corbeaux, ces oiseaux représentants la mort, les révélateurs de la vérité.

Derrière toute cette force, Opéra souffre de nombreux défauts qu’il est difficile d’ignorer. Outre le problème de rythme qui parasite à quelques reprises le long-métrage, c’est peut-être cette liberté totale d’Argento qui agit comme un retour du bâton. L’exemple le plus frappant du film est sa fin qui semble forcée, et qui annihile toute la puissance tragique de la séquence précédente, renouant avec le côté bucolique des paysages des Alpes Suisses de Phenomena. Une parenthèse finale rêvée qui rompt avec l’enfer que l’on vient d’entrevoir. Argento semble parfois être rattrapé par une trop grande générosité qui fait basculer son film dans une surenchère constante pouvant nuire à la cohérence de l’œuvre. Bien que le film ait été réévalué avec le temps, il a longtemps été l’un des marqueurs de la déchéance du cinéma du maestro. Certains trouvant que le film flirte avec le nanardesque, frôlant le ridicule, Opéra reste une œuvre encore sous-estimée. Un film malade mais qui s’inscrit à merveille dans la filmographie de son auteur. Un film cherchant à allier deux univers qui semblent diamétralement opposés, mais qui ont toujours alimenté le travail du cinéaste italien.

Opéra – Bande-annonce

Opéra – Fiche Technique

Réalisateur : Dario Argento
Scénario : Dario Argento et Franco Ferrini
Interprétation : Clara Marsillach, Ian Charleson, Daria Nicolodi, Urbano Barberini
Musique : Claudio Simonetti
Photographie : Ronnie Taylor
Montage : Franco Fraticelli
Distribution : Les Films du Camelia
Durée : 107 minutes
Genres : Thriller
Date de sortie (France) : 1990 (en vidéo)  Ressortie : 27 juin 2018

Italie – 1987

 

Suspiria (1977), de Dario Argento : un conte de sorcière moderne devenu un classique

Chef de fil du giallo italien dans les années 70, Dario Argento doit en grande partie sa renommée planétaire à Suspiria, sans doute son œuvre la plus aboutie, qui continue de déchaîner les passions génération après génération. Et pour preuve, le remake du chef-d’œuvre de 1977 pointera le bout de son nez dès la fin de l’année ; un héritage d’autant plus lourd lorsqu’on prend conscience de la richesse du matériau d’origine.

Classique du giallo, Suspiria est un « film d’horreur » italien aux allures de slasher, esthétisé à l’extrême, et où meurent dans d’atroces souffrances « ceux qui en savent trop ». Car loin de la puissance suggestive de l’inimitable Massacre à la tronçonneuse (1974), Argento nous offre ici des pendus, des couteaux dans la poitrine à cœur ouvert, des scarifications, des épingles dans les yeux, du sadisme, du voyeurisme, des rites sataniques, et tant d’autres joyeusetés qui participent de l’ambiance malsaine constante. Cependant, loin de se contenter de faire gicler l’hémoglobine, le cinéaste italien enrobe son propos d’une esthétique singulière, inoubliable, qui embellit les actes les plus atroces.

Suspiria commence avec un générique en noir et blanc, simple, sur un doux air de boîte à musique allant crescendo jusqu’à s’enrayer, et laisser place à des grincements métalliques inquiétants. Une descente aux enfers musicale prophétique, et une absence de couleur qui prélude à l’explosion bariolée et sanguinolente qui suivra. Une entrée en matière pudique où Argento se prépare à frapper, sans que nous puissions mesurer l’ampleur de ce qui nous attend.

Une symphonie esthétique

Suspiria jouit de l’usage hyper-stylisé – et maîtrisé – de son technicolor, offrant un véritable langage visuel. Les couleurs en disent long sur les personnages, les états d’esprit, les ambiances, de par ce que chacune d’entre elle représente. Il y a d’abord le rose de la façade de l’école : rose de la naïveté de jeune fille, rose de l’enfance pas encore pervertie. Puis il y a le bleu des murs : bleu glacial de la nuit, bleu spectral, bleu du rêve et de l’imaginaire. Parfois, le vert surgit : vert de la séparation et de l’aliénation, vert de la disparition ; ou encore le blanc : blanc de la pureté, blanc de la désinfection (la nuit de l’invasion des « larves »), blanc de la virginité. Petit à petit, le jaune devient de plus en plus présent, au fur et à mesure que Suzy s’approche du secret : jaune du mensonge et de la supercherie, jaune du malaise. Et enfin, il y a bien sûr le rouge vif : rouge du sang, du vin, rouge du vernis à ongle et du rouge à lèvre, rouge de la féminité brûlante et du devenir-femme.
Par une utilisation intelligente des couleurs, d’abord primaires puis de leurs composés, Argento peint son tableau pelliculé où chaque couche de peinture est une nouvelle couche de signification.

La réalisation se met alors au service de ce jeu de couleurs. Le malaise ou le dégoût évoqué par le jaune est souvent accompagné de cadrages bancals, d’asymétrie ; ou encore le bleu nocturne est mis en scène par des travellings avant/arrière qui donnent cette impression de profondeur abyssale de la nuit. Les jeux de miroir anticipent l’aliénation (« le malheur ne vient pas des miroirs fêlés, mais des cerveaux fêlés ») avec ce fameux « secret derrière la porte », là où la caméra qui déambule dans les longs couloirs donne l’impression d’être en vue subjective, hésitant à tourner la tête au prochain virage, de peur que quelque démon l’y attende.

Petit détail notoire, l’adresse de l’école est à la rue « Escherstrasse » (en Allemand, « rue Escher »). Or Escher était un architecte qui donna son nom à l’adjectif « escheresque », c’est-à-dire « des constructions impossibles, des explorations de l’infini, des pavages et des combinaisons de motifs qui se transforment graduellement en des formes totalement différentes ». N’est-ce pas là la définition même des limbes que nous fait parcourir Suspiria ? Un grand labyrinthe anxiogène et baroque qui n’a pour finalité que la peur, la désorientation, la recherche obsessionnelle du mystère, la métamorphose des corps et les changements incessants de couleurs.

Et à côté de l’image, la musique est tout aussi fondamentale. Elle est comme un personnage, comme l’incarnation de ce Mal qui hante l’école, et dont la corporéité serait faite de flashs lumineux, d’yeux jaunes s’éveillant dans la nuit, de larves ou de chauves-souris démoniaques. De ce Mal, la musique en est sans hésitation l’esprit, l’âme, celle qui conduit et dirige le corps matériel depuis ses hauteurs intelligibles et sonores. Un Mal d’autant plus terrifiant qu’il n’est pas palpable, invisible, et qu’il s’impose à nos oreilles.

Alice au bal du diable

Devant Suspiria, difficile de ne pas penser à Alice au pays des merveilles tant les parallèles sont nombreux. Il y a d’abord cette jeune héroïne naïve et obstinée, impertinente et rêveuse. Il y a ce passage, à travers une porte, d’un monde terne et banal à un univers fantasque et coloré : l’arrivée se fait en voiture, sous la pluie, par un minutieux travelling avant, devant la façade rougeoyante de l’école qui est comme l’ouverture vers l’imaginaire, précédé d’un travelling horizontal sur la forêt et ses innombrables troncs d’arbres qui défilent et qui sont comme le tunnel vers le pays des merveilles. Et même dans l’école, les longs couloirs rappelleront toujours cette impression de passage entre les mondes, entre la réalité et le fantastique.

Mais il y a aussi du Carrie (1976) dans Suspiria, avec la rivalité féminine, l’esprit de compétition, la trahison et la manipulation. Tout comme le film de De Palma, l’œuvre d’Argento s’apparente à un conte de sorcière moderne, presque féministe sans se savoir comme tel. Pourtant, on peut lire ici et là que Susipiria serait misogyne, ne mettant en scène que de jolies filles (et faisant des plus « laides » les méchantes), ou encore en trouvant une certaine jouissance à les tuer de la manière la plus esthétique possible. À cela, on peut répondre que si les femmes souffrent des violences les plus extrêmes, elles sont aussi au centre de l’histoire et représentent les seuls personnages « complets », qui ne soient pas atrophiés voire animalisés. Car parmi les rares hommes, Pablo, le serviteur, est privé de la parole ; Daniel, le pianiste, est privé de la vue ; et Mark, le complice, est privé de son libre-arbitre.

Suzy, dont le statut d’étrangère en fait un personnage qui n’est pas dans son élément, semble dès le départ très affectée par les forces maléfiques qui parcourent l’école (malaises, vertiges, migraines). Pour autant, elle jouit d’une volonté de fer, déterminée coûte que coûte à démasquer les machinations sordides qu’elle suspecte. Et le génie du film, c’est d’arriver à normaliser l’irrationnel et le fantastique, comme si tout cela était on ne peut plus banal, jusqu’à faire passer les suspicions (légitimes) de Suzy pour de la paranoïa. Mais le professeur Milius la rassurera en lui disant que le scepticisme est la réaction naturelle des gens de nos jours, alors que la magie est pourtant omniprésente.

Pour autant « la magie est cette chose à laquelle tous croient toujours », la magie est donc une « foi ». Et l’horreur de Suspiria se fonde sur une foi, sur une adhésion quasi-religieuse du spectateur à un esthétisme outrancier et un monde absurde et fantastique. La foi en un onirisme constant, à la frontière du rêve et de la réalité. Oui, on se sent parfois perdu, la narration paraît peu claire et l’histoire difficilement compréhensible de prime abord, outre l’aspect sectaire de l’école que l’on discerne d’entrée. Mais qu’importe, Suspiria est un cauchemar paranoïaque interminable par lequel on se laisse volontiers entraîner, à qui on tend la main comme pour que le diable nous emporte au plus profond des enfers ; un théâtre onirique du Mal, dont, à l’inverse d’Alice, on ne ressort jamais. Car ici la sorcellerie prend l’apparence de meurtres ordinaires, physiques et non « magiques ». Ici, la sorcellerie est l’ordinaire, la magie est la normalité. Les plus pragmatiques pointeront du doigt les incohérences scénaristiques, la superficialité du propos au profit d’un travail uniquement formel ; et ceux-là n’auront pas forcément tort non plus, mais leur désenchantement n’aura d’égal que l’émerveillement de ceux qui auront dit « Oui » à Argento, qui auront signé le pacte et accepté d’y croire sans concession, aveuglément, irrationnellement – passionnément. Or c’est peut-être ça, le plus beau maléfice du cinéma.

Bande-annonce : Suspiria

Synopsis : Suzy débarque à Fribourg pour suivre des cours dans une académie de danse. L’atmosphère du lieu, étrange et inquiétante, surprend la jeune fille. En proie au doute et à un sentiment de menace toujours plus présent, Suzy est contrainte d’élucider les mystères qui entourent l’académie et apprend que, d’après la légende locale, celle-ci aurait été édifiée plus d’un siècle auparavant pour servir de demeure à une terrible et puissante sorcière du nom d’Héléna Markos, surnommée la « reine noire », ainsi qu’à ses disciples. Mais le passé funeste de l’école est-il vraiment révolu ? 

Fiche technique :

Réalisation : Dario Argento
Scénario : Dario Argento, Daria Nicolodi, d’après Thomas de Quincey
Photographie : Luciano Tovoli
Musique : Goblin
Genre : fantastique, horreur
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 1er février 1977 (ITA), 12 août 1977 (FRA)

Italie – 1977

 

Profondo Rosso de Dario Argento : l’incarnation de l’inconscient

Sous couvert d’un cinéma de la violence et du choc esthétique, les films de Dario Argento se présentent souvent comme des plongées au cœur de l’inconscient, des pulsions et des peurs primaires qui peuplent l’imaginaire humain, et de l’inquiétante étrangeté qui habite le réel. Dans cette perspective, Profondo Rosso s’inscrit brillamment dans la continuité des thèmes chers au cinéaste et propose une incursion dans les méandres de l’esprit humain en faisant de la mémoire et de la subjectivité les leitmotivs de son récit.

Synopsis : Au cours d’une conférence sur l’occultisme, la télépathe Helga Ulmann ressent la présence d’un meurtrier dans la salle. Le soir même elle est assassinée dans son appartement sous les yeux de son voisin, Marc Daly. Animé par l’intuition qu’un élément important a disparu de la scène du crime, ce dernier décide d’enquêter. 

L’ensemble du film gravite ainsi autour d’une absence : un tableau entraperçu par Marc Daly peu après le meurtre et inexplicablement disparu avant l’arrivée de la police. C’est ce manque que, tout au long du film, il cherchera à combler dans une quête obsessionnelle pour retrouver la mémoire et la vérité. Cette quête nous intéresse d’autant plus que la mémoire du spectateur est elle aussi mise en cause : nous passons nous aussi devant ce tableau. Comme Marc, nous avons accès à la réponse dès le début du film et, comme lui, nous passons à côté sans y prendre garde. Sa seule supériorité sur le spectateur est peut-être d’avoir su conserver l’intuition de cette image et de chercher à tout prix à la faire surgir de l’obscurité.

C’est ce mystère de l’image manquante qui renvoie en premier lieu à la question de l’inconscient qui hante l’ensemble du film : cette vision insaisissable à l’origine de l’enquête renvoie directement à ce qui échappe à l’esprit humain tout en étant profondément enfoui en lui, aux horreurs innommables qui rampent à la lisière de la conscience sans jamais se révéler pleinement. C’est une incarnation du mal absolu qu’aperçoit Marc chez Helga Ulmann et qui lui échappe presque immédiatement. Dans cette perspective Marc Daly a quelque chose des personnages de Lovecraft : comme ces derniers il se retrouve confronté à une horreur enfouie, refoulée, qui le dépasse et l’obsède, une horreur inhumaine et pourtant à l’origine même de l’humain. C’est pour cette raison que la résolution, dans les films d’Argento, est souvent déceptive : le mystère lui-même parle à nos craintes les plus primaires, mais l’incarnation de ce mystère ne peut être qu’en deçà de la peur qu’inspire ce qui n’a encore ni nom ni visage.

Dans Profondo Rosso, Argento ne cesse ainsi de jouer avec une multitude de situations et d’images profondément ancrées dans l’inconscient collectif humain. S’il a souvent été reproché à ses personnages d’être stéréotypés c’est justement parce qu’il ne s’embarrasse pas de la complexité propre à chaque individu mais s’intéresse au contraire au fondement pulsionnel commun à tous. Par son manque même de profondeur, le cliché se laisse plus facilement travailler par la folie et l’exagération.
Les personnages de Profondo Rosso n’échappent pas à cette règle : le récit ne s’arrête jamais vraiment sur leur intériorité, et se contente d’en dresser un portrait sommaire, facilement identifiable : l’artiste anxieux et solitaire, la jeune femme moderne, l’alcoolique dépressif, la vieille femme sénile… C’est en simplifiant ses personnages à l’extrême qu’Argento peut non seulement révéler ce qu’il y a de plus primaire en eux, mais également en faire des figures quasi-vierges sur lesquelles le spectateur projette son propre inconscient.

L’univers de Profondo Rosso ne s’adresse ainsi pas à l’intellect du spectateur, mais à quelque chose de bien plus originel : ses émotions, ses sensations, ses pulsions…
Argento a su faire de la violence et de la mort des objets esthétiques et érotiques à part entière. L’attention qu’il porte aux couleurs, aux textures, et sa prédilection pour les plans très rapprochés témoignent de cette volonté de plonger le spectateur au cœur de son univers.
Toute la beauté de ses scènes de meurtre tient non seulement dans leur côté haptique, qui donne le sentiment de pouvoir « toucher » l’image du regard, mais également dans leur profonde ambiguïté qui place le spectateur autant dans la peau du meurtrier que dans celle de la victime.
D’un côté, Profondo Rosso nous oblige régulièrement à adopter le point de vue du coupable, révélant le tueur sadique qui sommeille en chacun de nous et observe fasciné les gestes du meurtrier, la terreur des victimes et les giclées de sang « rouge profond ». De l’autre, les meurtres ont été sciemment imaginés pour rappeler au spectateur des blessures de la vie quotidienne dont il a déjà expérimenté la souffrance : meurtre à l’arme blanche, noyade dans une baignoire d’eau bouillante (qui ne s’est jamais coupé ou brûlé ?)… Ce paradoxe oblige alors le spectateur à expérimenter sa propre capacité à faire le mal, tout en étant pleinement conscient de la douleur infligée.
Le tueur lui-même est un être entièrement animé par ses pulsions : sa folie meurtrière s’apparente à des passions immatures, celles d’un enfant incapable de se contrôler et qui fonde son comportement sur des affects et non pas sur sa raison. Ses victimes sont pour lui des jouets et, comme tout enfant capricieux, il s’acharne sur elles jusqu’à les briser. Le thème de l’enfance, stade du développement où les instincts ne sont pas encore médiatisés par les contraintes sociales et s’expriment librement, traverse ainsi en filigrane l’ensemble du film.

En dernier lieu Profondo Rosso est une œuvre hantée par la subjectivité de ses personnages qui façonne pleinement l’univers dans lequel ils évoluent. L’ensemble du film gravite ainsi autour de la question de la mémoire et de la perception : toute l’intrigue de Profondo Rosso repose sur une simple intuition, sur une perception du réel déformée par l’esprit de Daly, à partir de laquelle il tente d’accéder à une vérité objective. Ça n’est pas un hasard si Argento a choisi David Hemmings, célèbre pour le rôle de Thomas dans Blow Up d’Antonioni, pour incarner Marc Daly : dans les deux films se retrouve la même démarche de déchiffrement d’une image initiale et la même impuissance à appréhender un réel concret au delà de la perception.

L’univers même de Profondo Rosso repose sur des situations et des espaces avant tout mentaux qui, loin d’ancrer le récit dans le réel, le rapprochent au contraire du rêve et de l’esprit. Les personnages errent dans un Turin dépeuplé, écrasés par une architecture monumentale, isolés au milieu d’espaces immenses, vides et stériles. L’exemple le plus frappant de la prédominance du subjectif sur le réel se trouve dans la Villa del Bambino Urlante au cœur de laquelle se trouve la clef du meurtre fondateur, représenté dans la première scène du film. Son aspect labyrinthique en fait un espace cauchemardesque par excellence, celui des maisons infinies et sans échappatoire que l’on trouve dans nos mauvais rêves. La villa est une incarnation directe de l’esprit torturé du meurtrier qu’explore longuement Marc pour en exhumer les secrets refoulés, littéralement emmurés. La caméra elle-même, qui ne cesse de se mouvoir au sein de ces décors, semble animée d’une subjectivité propre, glissant avec la fluidité d’un pur esprit au sein de ces espaces mentaux.

Ce rapport déréalisé au monde participe pleinement à la compréhension du réel selon Argento. La réalité, dans ses films, n’est jamais objective ou donnée d’emblée. Il ne cherche pas à rendre compte d’un état figé du monde, mais au contraire à retranscrire son insaisissabilité. Avec lui la réalité n’est jamais unique, mais composée d’une multitude de facettes, à l’image de ses personnages.
Le réel, chez Argento, est avant tout une énigme à déchiffrer et ce mystère ne peut être exprimé qu’au travers d’éléments surnaturels (tels les dons de télépathe d’Helga Ulmann) ou oniriques. En un mot fantastiques. Ce dernier ne s’impose pas de manière claire ou directe, mais est contenu dans une multitude de détails qui parsèment le réel dans l’œuvre. Il se situe ainsi au cœur même de la réalité : il ne se manifeste pas par intermittence au sein d’un univers objectif, mais y est présent en permanence. Le fantastique n’est pas un autre monde qui viendrait contaminer la réalité connue, mais l’élément spirituel qui sous-tend la matérialité même du monde.

Profondo Rosso – Bande Annonce

Profondo Rosso (Les Frissons de l’Angoisse) – Fiche Technique

Réalisateur : Dario Argento
Scénaristes : Dario Argento et Bernardino Zapponi
Interprétation : David Hemmings
Musique : Giorgio Gaslini et le groupe Goblin
Photographie : Luigi Kuveiller
Montage : Franco Fraticelli
Production : Claudio et Salvatore Argento
Distribution : Howard Mahler Films
Durée : 126 min
Date de sortie : 7 mars 1975 (Italie) – 17 août 1977 (France)

The Strange ones : voyage aux confins de la réalité

The Strange ones est un film d’ambiance, de Christopher Radcliff & Lauren Wolkstein, qui ne se laisse pas si facilement attraper. Au cœur de la ville ou de la forêt, les secrets ne résistent pas longtemps à l’éclatement de la vérité, le tout au sein d’un montage éclaté et plutôt confus.

Deux frères 

Il faut d’emblée accepter que The Strange ones est un film d’ambiance, de ressentis et de non-dits. Une micro-épopée au cœur d’un drame familial, un lent retour aux sources qui s’apparente aussi à un chemin de croix pour le personnage principal, un jeune garçon mystérieux et un brin flippant à la Sixième sens. Les deux réalisateurs s’attachent à donner corps à leur thriller en proposant un montage fait de réminiscences de l’acte originel, celui à l’origine de la chute, un feu qu’une silhouette d’enfant observe. Au fur et à mesure, ce côté fantastique s’imbrique dans une intrigue plus terre à terre faite d’un road movie au cours duquel nos protagonistes croisent la route de personnages qui les accueillent, leur viennent en aide. Tout cela fascine alors qu’un certain malaise persiste, et n’est jamais levé, quant à la relation entre les deux frères, presque incestueuse.

L’intérêt du film reposerait donc sur la révélation, sa capacité à nous satisfaire d’avoir observé la fuite en avant de deux corps projetés dans le chaos du monde. Or, cette révélation importe finalement assez peu, tant elle semble venir justifier les silences, les regards, le travestissement de la vérité qui donnent sa saveur au film. Tout y est feutré, inconnu, les personnages y avancent à tâtons avec comme objectif visuel la forêt qu’ils sont censés rejoindre et cette grotte dans laquelle disparaître à jamais, se retirer du monde. L’apprentissage aurait pu être aussi foutraque que dans Captain Fantastic, mais ici point de père joyeux baroudeur, un brin tyrannique. Juste deux frères paumés et un monde sombre qui happe les âmes en quête d’un ailleurs qui s’éloigne toujours un peu plus à mesure que le film se déroule sous nos yeux. Il faut donc se laisser prendre au jeu, accepter de ne pas savoir, de ne pas comprendre, et observer ces deux corps qui deviennent peu à peu immatériels, s’extrayant par leurs actes de l’humanité telle qu’elle se construit dans la moiteur des villes américaines en été.

The Strange ones : Bande-annonce

Synopsis : A bord de leur voiture, Sam et Nick sillonnent les routes de campagne américaine. Pour certains qu’ils croisent, ils sont deux frères partis camper, pour d’autres, des fugitifs. Durant ce road-trip, de mystérieux événements surviennent, faisant peu à peu éclater la vérité au grand jour…

The Strange ones : Fiche technique

Réalisateur : Christopher Radcliff, Lauren Wolkstein
Scénario : Christopher Radcliff, Lauren Wolkstein
Interprètes : Alex Pettyfer, James Freedson-Jackson, Emily Althaus, Gene Jones, Owen Campbell
Photographie : Todd Banhalz
Montage : Christopher Radcliff, Lauren Wolkstein
Sociétés de production : Adastra Films, Relic Pictures
Distributeur : Epicentre Films
Durée : 81 minutes
Date de sortie : 11 juillet 2018
Genre : Thriller

Etats-Unis – 2018

L’Oiseau au plumage de cristal de Dario Argento : Le Giallo ou le meurtre élevé au rang d’Art

Le premier volet de la trilogie animalière offre toute la latitude à Dario Argento d’exprimer son Cinéma. Un essai réussi à la fois plastiquement et frontalement qui lui donne l’occasion d’explorer les zones de l’inconscient du spectateur et la souffrance des corps par le prisme de L’Art.

Sur les terres Romaines, la (re)naissance des genres.

L’Italie est le foyer absolu de toutes les formes d’Art célébrant le beau. Du style baroque synthétisant les plus belles périodes de l’Architecture et de la sculpture jusqu’à la naissance du Neo-réalisme, le pays se dresse fièrement à travers les âges. Divinités représentées par les rondeurs du marbre ou classes sociales étudiées par le truchement de la focale, le spectre artistique transalpin ne se parera pas toujours d’un élitisme bienvenu. Les contrées romaines s’assombrissent et la grande lucarne prolonge les genres hollywoodiens tombés en désuétude. Les érudits tournent les talons et les classes populaires se rassasient de culturistes en toge et de gueules rasées à la biscotte. Naissance du péplum fantasque et du fantastique gothique aux couleurs saturées. Freda et Bava en solo ou en duo accouchent de la culture « Cinéma de quartier ». Le mercantilisme se noie dans les expérimentations plastiques laissant sur le bitume une nouvelle race de cinéphiles accrocs au bis. De cette effervescence populaire naissent de nouveaux chefs de file. D’un coté Tessari, Valeri et Corbucci dans le sillage d’un Leone adepte du western baroque renommé pour l’occasion « Bob Robertson » pour l’export et de l’autre l’expert en objet contondant, Dario Argento.

Argentique/Argento une analogie teintée du sang des innocents.

Frappé ataviquement du sceau du genre, Dario Argento va sublimer le thriller, créneau dont il restera la figure emblématique et ce malgré la prétention au trône de quelques copycats. L’Oiseau au plumage de cristal, premier volet d’une trilogie dite « animalière », se voit qualifié de l’appellation « Giallo ». Les racines du genre sont issues d’une culture populaire au croisement du roman policier façon « Whodunit » et d’une tendance au meurtre opératique dont le père fondateur n’est autre que « Mario Bava ». La réappropriation de ces divertissements de masse offre toute la latitude au jeune Argento de projeter son œuvre cathartique et progressiste au cœur d’une Italie en pleine mutation. Si l’année 68 et le mouvement étudiant italien n’a pas été aussi impactant que de l’autre côté des Alpes, le pays à la botte subit pourtant moult changements politiques, appuyé surtout par de nouvelles générations impliquées dans les Brigades rouges, mouvement marxiste d’une violence rare. A l’instar du conflit vietnamien aux E.U et la naissance d’un cinéma de genre indépendant graphiquement marqué par les traumatismes, le premier opus de Argento impose une ère nouvelle au cœur même des Années de plomb. A travers le genre, la réaction saine et lucide d’un réalisateur conscient qu’il est temps de parler « cul » et « violence » en full frontal sans avoir à se planquer derrière une écriture pédante. Argento s’octroie donc cette liberté sexuelle par voies métaphoriques. Les lames pénètrent les chairs de jeunes Romaines innocentes comme pour punir l’abus de beauté et de sous entendre le désir et la frustration d’un éventuel refus. La réverbération d’une source de lumière sur le métal évoque à elle seule la verge tendue transformant une scène de meurtre en viol où le sang a plus des relents de liquide séminal que de plasma. L’idée de pénétration d’un corps étranger froid et lisse déformant les visages de jeunes femmes pourrait en appeler certain au lynchage d’un cinéaste complaisant et surtout misogyne. Loin de donner le change à ses détracteurs, Argento « code » sa résolution finale avec aplomb relançant de plus belle son orientation sexuellement déviante et libre. En outre, le châtiment corporel se traduit par un héritage du fantastique et de la femme plastiquement parfaite s’offrant en sacrifice pour assouvir les vices. Le cadre gothique nourrissant les mythologies anciennes des créatures initiées par Bram Stoker adopte ici un espace contemporain réaliste. Le fétichisme des gants de cuir et de son prolongement tranchant en lieu et place des canines et la sempiternelle silhouette furtive prête à frapper indique que nous sommes bien en présence d’un homme à la psychologie instable et dans une unité de lieu non fictive. Une nouvelle race de monstre à hauteur d’homme qui touche une zone particulière de notre inconscient mais avec l’art d’y incorporer une cinématographie gracieuse. En chef d’orchestre, Argento joue de la baguette et fait s’entrechoquer le legs des grandes figures passées dans la capitale du cinéma. La mise à mort d’une poignée de victimes est aussi synonyme de naissance d’un sous genre noble. Avec un talent comme celui-ci, le spectateur a compris que la culture basse a retrouvé ses hauteurs artistiques.

L’Oiseau au plumage de cristal : Une cheville cinéphilique référentielle.

Le cinéphile averti sait que le premier jet du réalisateur transalpin ne constitue pas son essai le plus abouti mais il sait aussi qu’il aura installé une matrice pour les années à venir et un puits de références pour de jeunes cinéastes venus d’horizons divers. L’Oiseau au plumage de cristal n’est pas que le reflet de son époque, c’est aussi une œuvre fondatrice et une influence pour quelques cinéastes américains profondément amoureux du cinéma de la vieille Europe. Si l’on évoque très peu les emprunts de Brian De Palma au cinéma d’Argento, c’est parce qu’ils sont prélevés avec précision et disséminés harmonieusement au sein de métrages contextuellement différents. Le thème agile et sensuel d’Ennio Morricone se retrouve presque samplé dans la composition de Pino Donaggio pour l’orgiaque Body double et sa fameuse scène de voyeurisme où s’invitent également les fantômes de Hitch. De Palma n’a pas uniquement puisé dans l’accompagnement musical mais aussi dans des procédés narratifs qui resteront des impondérables de son cinéma. Si le réalisateur de Scarface avoue son penchant pour le Blow up d’Antonioni et de son dispositif de reconstitution du crime, il est permis de s’interroger sur l’emprunt tout aussi évident sur le film matriciel de Argento. Le personnage de Tony Musante obsédé par l’enquête reconstitue le crime de manière cérébrale en une poignée de photogrammes semblables à des flashs mentaux. Dans une démarche obsessionnelle, ces vignettes traumatiques seront en mouvement puis prendront l’apparence de clichés noirs et blancs fixant ainsi le cheminement intellectuel du protagoniste. Mission Impossible et Blow Out, entre autres, useront de ce mécanisme avec un talent certain. Plus prégnant encore, le décorum de la galerie d’Art de Pulsions poussant le concept du Giallo de Argento dans ses derniers retranchements en associant le meurtre au rasoir à une peinture « gouachée ». (Art)gento aura donc nourri son homologue américain avec la certitude, toutefois, d’avoir été le disciple conscient ou inconscient de Michael Powell, Alfred Hitchcock et Mario Bava dont les superbes Le Voyeur, Vertigo et Six femmes pour l’assassin en constituent les pôles créatifs. Un héritage qui perdure quelques décennies plus tard et dont les rejetons Cattet et Forzani passionnément inspirés en livrent, à leur tour, de nouvelles compositions. L’Oiseau cachait une amplitude créative étonnante, il peut maintenant s’envoler

L’Oiseau au plumage de cristal : bande annonce 

L’Oiseau au plumage de cristal : fiche technique

Réalisation : Dario Argento
Scénario : Dario Argento, d’après le roman The Screaming Mimi, de Fredric Brown (non crédité)
Production : Salvatore Argento et Artur Brauner (non crédité)
Sociétés de production : Central Cinema Company Film, Glazier et Seda Spettacoli
Musique : Ennio Morricone
Photographie : Vittorio Storaro
Montage : Franco Fraticelli
Décors et costumes : Dario Micheli
Pays d’origine : Italie, Allemagne
Genre : Horreur, policier, thriller
Durée : 98 minutes

Pour la passion bénévole et l’envie d’écrire, on soutient aVoir-aLire !

Condamné en justice pour avoir utilisé deux photographies non-libres de droit, le site culturel aVoir-aLire doit verser une somme de 11 000 euros à l’auteur des photographies. Parce que cette situation met en péril l’avenir du site et questionne le modèle de nos blogs, on apporte tout notre soutien.

La plume porte cette fois la plaie. C’est un coup dur qui touche nos confrères du site culturel aVoir-aLire.com. L’équipe du site est condamnée en justice pour avoir publié en illustration d’un article sur le film A Bout de Souffle deux photographies que l’équipe pensait libres pour la presse. Problème : Elles appartiennent à un photographe, qui a immédiatement demander le retrait. Une fois le retrait effectué, le photographe a assigné le site en justice. Après une décision par le Tribunal de Grande Instance de Paris, aVoir-aLire.com est condamné à verser 11 000 euros. Une somme bien élevée pour un site où tous les rédacteurs travaillent bénévolement, comme chez nous. Car il ne s’agit pas de discuter une décision de justice mais d’apporter notre soutien à des confrères et consœurs, pour une situation qu’on aurait pu connaître dans un soucis de maladresse ou d’inattention.

Loin d’être un cas insignifiant, c’est la question de l’indépendance et de la vie de nos blogs, de nos sites, de nos médias qui est discutée. Très souvent basés sur des modèles économiques fragiles, nos sites sont guidés par la passion et l’envie de vous écrire. On ne gagne rien, et on avance souvent à perte. Cela n’a jamais été un problème pour une rédaction motivée par sa cinéphilie et son goût de la culture. La vie d’un blog est marquée par les arrangements de calendrier, les aller-retours sur les réseaux sociaux, les organisations parfois réussies parfois ratées pour pouvoir couvrir un maximum de l’actualité culturelle, mais surtout et toujours par des équipes passionnées et désireuses de faire du contenu pro, qui se doit d’être proposé gratuitement et librement. On réussit des choses, on en rate d’autres. On fait des erreurs, on progresse. C’est l’idée.

Au nom des passions cinéphiles et culturelles qui guident les rédacteurs et les lecteurs, des débats (parfois stériles, toujours vivants) qu’on échange tous sur les réseaux, de ces soucis qui pourraient causer la mort de nos sites, toute la rédaction de CineSeriesMag soutient aVoir-aLire.com. (Une campagne de financement participatif a été lancée ici ). Alors sortons nos plumes fébriles, vivantes, bavardes pour avoir encore à voir et encore à lire ! Quoi qu’il arrive, il nous restera toujours ça.

La saison 2 de Jordskott en coffret DVD chez Koba Films

La saison 2 de la série suédoise Jordskott, diffusée en France sur Arte, sort en un coffret 3 DVD aux éditions Koba Films.

Synopsis : deux ans après les événements de la saison 1, Eva Thörnblad a réintégré la police de Stockholm, mais elle reste traumatisée par des visions de sa fille Josefine. Un soir, de retour dans son appartement, elle est attendue par un homme mourant, souffrant d’une étrange maladie. Eva est convaincue que sa mère connaît cet homme.

Attention, cet article va contenir des révélations concernant la saison 1.

Mis à part le décor, cette saison 2 se situe dans le prolongement de la première.

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Le seul changement notable de cette saison 2 de Jordskott est donc le lieu dans lequel va se dérouler l’action. Même si quelques scènes vont nous ramener à Silverhöjd, l’essentiel de la série va désormais se dérouler en milieu urbain, en plein cœur de la capitale suédoise. Cependant, pour montrer la ville, on retrouve des procédés identiques à ceux utilisés pour filmer la forêt de la saison précédente, un mélange de réalisme et d’inquiétude, avec cette impression que les personnages sont observés en permanence.

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Loin de toute description touristique, la ville nous est montrée ici dans ses bas-fonds sordides. Tout y est sombre et angoissant et à nouveau, il est question d’aller sous la surface, de s’enfoncer dans les entrailles urbaines, comme si la recherche de la vérité nécessitait de passer sous les apparences bien propres et lisses pour découvrir des réalités glauques.

A part ce changement géographique, le reste de la saison 2 de Jordskott ne va pas dépayser ceux qui avaient apprécié la saison précédente. Nous allons y retrouver les mêmes personnages : Tom et sa fille autiste Ida, Wass (toujours pris entre son travail de policier et son appartenance à une organisation mystérieuse), Nicklas ou Esmeralda.

Et surtout, il est ici toujours question des liens entre les humains et les forces de la nature. Parce que derrière l’intrigue fantastique qui voit la résurgence de créatures surnaturelles, il est facile de trouver des préoccupations climatiques et écologiques. Là où la saison 1 parlait de la destruction de la forêt, la 2 nous entraîne sur le terrain du réchauffement climatique. Dans les deux cas, il s’agit de situations où l’homme détruit l’équilibre naturel.

Les huit épisodes d’une heure de cette saison se laissent voir avec le même plaisir que la saison 1. La série mélange habilement drame personnel, intrigue policière et mystère surnaturel. C’est original, inattendu, parfois émouvant.

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Coffret 3 DVD
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : 60 minutes

Le Dernier Face-à-face de Sergio Sollima en DVD et Blu-Ray

Le Dernier Face-à-face, une des références du western européen, sort en coffret DVD et Blu-Ray chez Wild Side.

La première bonne nouvelle concernant cette très belle édition du Dernier Face-à-face, c’est qu’elle nous permet de voir ou revoir ce petit bijou d’ « euro-western » (pour reprendre l’expression employée par Alain Petit dans le livre qui accompagne le film, expression beaucoup plus belle que le fameux et méprisant « western spaghetti »). Le film de Sergio Sollima s’inscrit dans une trilogie débutée par Colorado et terminée avec Saludos Hombre, les trois films ayant en commun d’être interprétés par l’excellent acteur d’origine cubaine Tomas Milian.

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Outre de rendre enfin visible ce film trop méconnu, l’édition de Wild Side nous le restitue dans une version longue de 110 minutes. Alain Petit nous explique l’histoire des différentes coupures, essentiellement dues à des raisons économiques (il fallait calibrer le film à 90 minutes pour faire plus de séances). Il nous apprend aussi qu’il aurait existé une version intégrale encore plus longue (peut-être 150 minutes). En tout cas, cette version longue inédite nous permet de savourer un très grand film, sans le moindre temps mort, aussi passionnant qu’intelligent.

Le Dernier Face-à-face commence en nous présentant le personnage de Brett Fletcher, professeur d’histoire qui doit abandonner son travail et sa Nouvelle-Angleterre dont il ne peut plus supporter le climat pluvieux. Homme faible et maladif, il correspond parfaitement à l’image stéréotypée de l’intellectuel idéaliste qui va débarquer, d’un coup, dans un Texas décrit, en quelques images, comme un monde de violence et de brutalité bestiale.

Le film va alors se dérouler autour de tout un système d’oppositions : Nord contre Sud, civilisation contre barbarie, le droit contre la violence. Cette opposition va s’incarner à l’écran en deux personnages, Fletcher d’un côté, et Solomon Beauregard Bennet de l’autre. Là où le premier est un homme d’idées et d’idéaux, un intellectuel du nord des États-Unis, le second est un brigand à la tête d’une « Horde Sauvage » qui décime les banques du Texas.

A partir de la rencontre improbable entre les deux personnages, le film va constamment demeurer imprévisible, changeant régulièrement de voie. Sollima réalise un grand western, un grand film d’action qui n’oublie pas d’être intelligent.

Car par les thèmes qu’il convoque, Le Dernier Face-à-face rappelle un peu L’Homme qui tua Liberty Valance, le classique de John Ford. Nous assistons ici, d’un certain côté, à la création d’un pays, d’un état de droit qui tente d’émerger de la bestialité la plus violente. Cependant, à la différence du film de John Ford, celui de Sollima se révèle plus sombre, plus pessimiste. Le parcours de Fletcher montre que la civilisation n’est bien souvent qu’un mince vernis qui se craquelle facilement pour laisser libre cours à la barbarie.

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L’édition que nous propose Wild Side rend bien hommage à ce grand film. Le Dernier Face-à-face est présenté dans un nouveau master restauré (qui, par une certaine différence de qualité, laisse voir les scènes inédites qui ont été rajoutées pour cette édition). Le Blu-Ray présente les deux versions.

Agrémenté de nombreuses photos, le livre qui accompagne cette édition fait une introduction complète du film, depuis sa genèse jusqu’à sa réception, en passant par une présentation des interprètes.

La sortie de ce très beau coffret reste une excellente nouvelle pour les cinéphiles en général, et en particulier pour les amateurs d’un « cinéma de quartier » (pour reprendre le titre de l’émission dirigée par Jean-Pierre Dionnet, qui avait diffusé Le Dernier Face-à-face). C’est un très grand film.

Le Dernier Face-à-face : bande-annonce

Caractéristiques DVD :

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Master restauré
Format image : 2.35, 16/9ème compatible 4/3
Format son : français & italien Dolby Digital & DTS Mono (version longue)
Sous-titres : français
Durée : 108 minutes (version longue)

Caractéristiques Blu-Ray :

Master restauré
Format image : 2.35
Résolution film : 1080 24p
Format son : anglais, français & italien DTS HD Master Audio Mono (version cinéma), Français & italien DTS HD Master Audio Mono (version longue)
Sous-titres : français
Durée : 94 minutes (version cinéma) – 112 minutes (version longue)

Compléments :

Entretien avec Jean-François Giré, spécialiste du western européen (13 minutes)
Focus sur le montage de la Version Longue
Livret exclusif de 80 pages, écrit par Alain petit, illustré de photos d’archives rares.

Sortie le 4 juillet 2018

I am not a witch de Rungano Nyoni, Au pays des sorcières noires, en DVD le 3 juillet

Sélectionné à la quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2017, I am not a witch sort enfin en DVD le 3 juillet 2018, édité par Pyramide. L’occasion de découvrir ce premier film d’une jeune réalisatrice Zambienne à suivre, qui oscille entre farce, drame et fable, dans le but de dénoncer une réalité cruelle.

Synopsis: Shula, 9 ans, est accusée de sorcellerie par les habitants de son village et envoyée dans un camp de sorcières. Entourée de femmes bienveillantes, condamnées comme elle par la superstition des hommes, la fillette se croit frappée d’un sortilège : si elle s’enfuit, elle sera maudite et se transformera en chèvre… Mais la petite Shula préfèrera-t-elle vivre prisonnière comme une sorcière ou libre comme une chèvre ?

I am not witch ne s’ouvre pas sur sa jeune héroïne, mais sur un bus de touristes en route pour visiter l’un des fameux camps de sorcières qui sera au cœur du film. Les visiteurs descendent, et observent lesdites « sorcières » derrière un grillage. Certaines posent des questions naïves auxquelles répond encore plus naïvement le guide. Il assure que les sorcières pourrait s’envoler si elles n’étaient pas attachées par de long rubans. Mais bien qu’il soit du bon côté de la barrière, il ne semble pas vraiment rassuré de se retrouver proche de ces vielles femmes. A l’inverses, celles-ci grimacent, déforment leur visages… et semblent presque s’amuser.
Une introduction intéressante qui pose les bases d’un étrange voyage. En tant que spectateur occidental, nous sommes comme ces touristes. Quel que soit notre niveau de cinéphilie, le cinéma africain reste pour nous une terre inconnue. Le continent (et la Zambie en particulier) produit peu, et souvent avec les moyens du bord. Aussi nous regardons toujours cela un peu de loin, avec une posture faussement naïve. Évidement que les touristes ne croient pas un mot de ce que leur dit le guide, et même lui ne semble pas convaincu. Tous jouent le jeu du folklore, afin de maintenir un statu quo fragile. Et nous même sommes obligés de feindre la crédulité pour croire à cette histoire.

Comme le dit la réalisatrice elle même, « il s’agit surtout d’un film sur l’absurdité des règles, et comment elle sont suivies par la population, même quand elle n’ont aucun sens ». I am not a witch joue donc intelligemment avec cette limite du « peut-être ». Peut-être que ces sorcières ont des pouvoirs surnaturels, mais peut être que non. Peut-être que Mr Banda ne cherche qu’à s’enrichir en profitant de la notoriété de la jeune Shula, mais il est aussi possible qu’il essaie de protéger ces femmes en leur donnant une importance dans les affaires locales (elles sont parfois chargées de désigner les coupables lors de procès de village). Et enfin, il est tout à fait possible que cette menace de métamorphose en chèvre soit du vent, mais aucune ne prend le risque de couper le ruban qui les retient prisonnières. C’est sur un fond de superstition que ces règles sont suivies, mais le doute subsiste.

En revanche, ce dont Rungano Nyongi ne doute pas, c’est que l’existence de ces camps de sorcières (qui sont une réalité) n’est qu’un prétexte pour masquer une misogynie bien ancrée. L’occident avait l’hystérie et les hôpitaux psychiatriques, l’Afrique a ces réserves arides pour parquer les femmes qui dérangent. Une belle mère trop envahissante, une vieillarde dont on ne peut plus s’occuper… et même une orpheline dont on ne sait plus quoi faire peuvent y être envoyées sur une simple accusation. Le «procès» de la jeune Shula au début montre bien cette absurdité, avec cet humour pince-sans-rire si particulier. Les témoignages délirants s’enchaînent, devant une policière désabusée, qui semble revivre éternellement la même situation.
Un discours féministe sous-tend le film, mais ne tombe jamais dans le manifeste simpliste. La domination reste masculine, mais certaines figures féminines s’en accommodent parfaitement. Par exemple cette reine, cohabitant avec le gouvernement en place, qui refuse arbitrairement que la jeune fille aille à l’école, juste pour garder un semblant de pouvoir. Vous avez dit absurde ? Alors peut être vaut mieux vivre en chèvre, qu’en prisonnière.

Rungano Nyoni (dont le prénom signifie « conte de fée » en zambien) signe ici une fable étrange sur la condition des femmes en Afrique noire. La dimension onirique de I am not a witch lui permet de déplacer le discours d’un contexte politique précis (les camps de sorcières) à une situation sociale malheureusement trop répandue. Ces camps sont présents dans plusieurs pays d’Afrique noire, mais aussi dans le monde entier. Les formes changent, les raisons d’accuser aussi, mais le principe reste le même. Nul besoin de connaître la culture zambienne pour le comprendre, et pour voir ce film.

Suppléments: Un entretien très intéressant de 23 minutes avec la jeune réalisatrice, qui revient sur les différentes étapes de création, et surtout sur les thématiques abordées. La bande-annonce du film est également présente.

Infos techniques :

Format : NC
Audio : NC
Langue : Anglais, Bemba, Nyanja, Tonga
Sous-titres : Français
Durée du film : 93 mn
Editeur : PYRAMIDE VIDEO

Concours Rage : Remporte ton DVD du film d’heroic fantasy

A l’occasion de la sortie du film Rage réalisé par Rustam Mosafir, avec Aleksey Faddeev, en Blu-ray, DVD & VOD le 4 Juillet, chez WildSide, remportez votre DVD.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Alors qu’une civilisation est en train d’en remplacer une autre, les Scythes ont quasiment tous disparu. Les quelques descendants restants s’affrontent entre eux. Lutobor, un vaillant guerrier, est impliqué dans un conflit fratricide et doit s’engager dans un périlleux périple pour sauver sa famille. Accompagné de Weasel, un prisonnier de la tribu ennemie, ils vont devoir mener cette quête ensemble. Bravant les terres sauvages, ils se dirigent vers le dernier bastion des Scythes, et ce qui semble être leur perte inévitable.

Avec des décors grandioses et des effets spéciaux saisissants, découvrez l’histoire sanguinaire qui a déchiré ces deux peuples ! Les légendaires Scythes s’affrontent la rage au ventre dans des combats intenses et brutaux comme vous en avez rarement vu ! Dans la ligné de 300, les fans d’heroic fantasy ne seront pas déçus.

sortie-dvd-bluray-film-rageTitre original Скиф
Réalisateur : Rustam Mosafir
Interprétés : Aleksey Faddeev, Vitaly Kravchenko, Alexandr Kuznetsov, Alexander Patsevich, Yuriy Tsurilo, Andrey Permyakov, Yuri Tsurilo, Viktor Soloviev, Saido Kurbanov, Rustam Mosafir, Vasilisa Izmailova
Durée : 01h45
Genre : Drame, Action, Fantastique, Aventure, Histoire

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD
Format image : 2.40, 16/9e comp 4/3
Format son Français DTS 5.1& Dolby Digital 2.0, Russe Dolby Digital 5.1
Sous-titres : Français Durée : 1h40

Prix public indicatif : 19,99 € le DVD

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
Format image : 2.40 – Résolution film : 1080 25p – Format son : Français & Russe DTS HD Master Audio 5.1
Sous-titres : Français – Durée : 1h40
Compléments : Making-of – A la découverte des costumes – Bande-annonce

Prix public indicatif : 19,99 € le Blu-ray

A gagner : 3 DVD – MODALITÉS DU JEU

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