I am not a witch de Rungano Nyoni, Au pays des sorcières noires, en DVD le 3 juillet

Sélectionné à la quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2017, I am not a witch sort enfin en DVD le 3 juillet 2018, édité par Pyramide. L’occasion de découvrir ce premier film d’une jeune réalisatrice Zambienne à suivre, qui oscille entre farce, drame et fable, dans le but de dénoncer une réalité cruelle.

Synopsis: Shula, 9 ans, est accusée de sorcellerie par les habitants de son village et envoyée dans un camp de sorcières. Entourée de femmes bienveillantes, condamnées comme elle par la superstition des hommes, la fillette se croit frappée d’un sortilège : si elle s’enfuit, elle sera maudite et se transformera en chèvre… Mais la petite Shula préfèrera-t-elle vivre prisonnière comme une sorcière ou libre comme une chèvre ?

I am not witch ne s’ouvre pas sur sa jeune héroïne, mais sur un bus de touristes en route pour visiter l’un des fameux camps de sorcières qui sera au cœur du film. Les visiteurs descendent, et observent lesdites « sorcières » derrière un grillage. Certaines posent des questions naïves auxquelles répond encore plus naïvement le guide. Il assure que les sorcières pourrait s’envoler si elles n’étaient pas attachées par de long rubans. Mais bien qu’il soit du bon côté de la barrière, il ne semble pas vraiment rassuré de se retrouver proche de ces vielles femmes. A l’inverses, celles-ci grimacent, déforment leur visages… et semblent presque s’amuser.
Une introduction intéressante qui pose les bases d’un étrange voyage. En tant que spectateur occidental, nous sommes comme ces touristes. Quel que soit notre niveau de cinéphilie, le cinéma africain reste pour nous une terre inconnue. Le continent (et la Zambie en particulier) produit peu, et souvent avec les moyens du bord. Aussi nous regardons toujours cela un peu de loin, avec une posture faussement naïve. Évidement que les touristes ne croient pas un mot de ce que leur dit le guide, et même lui ne semble pas convaincu. Tous jouent le jeu du folklore, afin de maintenir un statu quo fragile. Et nous même sommes obligés de feindre la crédulité pour croire à cette histoire.

Comme le dit la réalisatrice elle même, « il s’agit surtout d’un film sur l’absurdité des règles, et comment elle sont suivies par la population, même quand elle n’ont aucun sens ». I am not a witch joue donc intelligemment avec cette limite du « peut-être ». Peut-être que ces sorcières ont des pouvoirs surnaturels, mais peut être que non. Peut-être que Mr Banda ne cherche qu’à s’enrichir en profitant de la notoriété de la jeune Shula, mais il est aussi possible qu’il essaie de protéger ces femmes en leur donnant une importance dans les affaires locales (elles sont parfois chargées de désigner les coupables lors de procès de village). Et enfin, il est tout à fait possible que cette menace de métamorphose en chèvre soit du vent, mais aucune ne prend le risque de couper le ruban qui les retient prisonnières. C’est sur un fond de superstition que ces règles sont suivies, mais le doute subsiste.

En revanche, ce dont Rungano Nyongi ne doute pas, c’est que l’existence de ces camps de sorcières (qui sont une réalité) n’est qu’un prétexte pour masquer une misogynie bien ancrée. L’occident avait l’hystérie et les hôpitaux psychiatriques, l’Afrique a ces réserves arides pour parquer les femmes qui dérangent. Une belle mère trop envahissante, une vieillarde dont on ne peut plus s’occuper… et même une orpheline dont on ne sait plus quoi faire peuvent y être envoyées sur une simple accusation. Le «procès» de la jeune Shula au début montre bien cette absurdité, avec cet humour pince-sans-rire si particulier. Les témoignages délirants s’enchaînent, devant une policière désabusée, qui semble revivre éternellement la même situation.
Un discours féministe sous-tend le film, mais ne tombe jamais dans le manifeste simpliste. La domination reste masculine, mais certaines figures féminines s’en accommodent parfaitement. Par exemple cette reine, cohabitant avec le gouvernement en place, qui refuse arbitrairement que la jeune fille aille à l’école, juste pour garder un semblant de pouvoir. Vous avez dit absurde ? Alors peut être vaut mieux vivre en chèvre, qu’en prisonnière.

Rungano Nyoni (dont le prénom signifie « conte de fée » en zambien) signe ici une fable étrange sur la condition des femmes en Afrique noire. La dimension onirique de I am not a witch lui permet de déplacer le discours d’un contexte politique précis (les camps de sorcières) à une situation sociale malheureusement trop répandue. Ces camps sont présents dans plusieurs pays d’Afrique noire, mais aussi dans le monde entier. Les formes changent, les raisons d’accuser aussi, mais le principe reste le même. Nul besoin de connaître la culture zambienne pour le comprendre, et pour voir ce film.

Suppléments: Un entretien très intéressant de 23 minutes avec la jeune réalisatrice, qui revient sur les différentes étapes de création, et surtout sur les thématiques abordées. La bande-annonce du film est également présente.

Infos techniques :

Format : NC
Audio : NC
Langue : Anglais, Bemba, Nyanja, Tonga
Sous-titres : Français
Durée du film : 93 mn
Editeur : PYRAMIDE VIDEO

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Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

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