Sous la plume de Corinna Bechko et avec les dessins de Beni R. Lobel, Avatar : S’adapter ou mourir (éditions Delcourt) se glisse dans les interstices de la saga de James Cameron. Une préquelle où le souffle mythologique de Pandora s’unit à une réflexion douce-amère sur la connaissance, la confiance et les désastres engendrés par l’arrogance humaine.
Sur Pandora, les cicatrices de la rencontre entre les humains et les Na’vi n’ont pas encore pris la forme des guerres à venir. Le Dr Grace Augustine, figure emblématique de la science bienveillante, rêve d’un pont entre deux mondes qui se redoutent autant qu’ils s’attirent. S’adapter ou mourir s’ouvre sur cet espoir : celui d’une école pour les enfants Omatikaya, un lieu où la parole et le partage de savoirs remplacerait les armes. Mais la beauté du geste porte déjà en elle sa ruine. Là où Cameron, au cinéma, plaçait sa caméra dans le vertige du spectaculaire, Corinna Bechko choisit l’intime, le frémissement d’une utopie fragile qu’un simple grain de sable – ou un virus – suffit à enrayer.
Car très vite, l’entreprise d’apprentissage croisé vire au drame. Une mystérieuse maladie frappe les enfants Na’vi, puis les avatars eux-mêmes. Ce fléau, qui défie la science et la foi, oblige Grace et Mo’at à conjuguer leurs savoirs pour sauver leurs peuples. Ce binôme de femmes, l’une ancrée dans la biologie, l’autre dans la spiritualité, devient le véritable cœur du récit. Dans leurs échanges, Corinna Bechko place une réflexion sur la transmission, l’empathie et les angles morts du progrès. Là où les humains cherchent à comprendre pour contrôler, les Na’vi cherchent plutôt à s’établir durablement, en harmonie avec leur environnement. Deux visions du monde qui s’effleurent sans jamais se confondre.
On retrouve ici les grands motifs du cinéma de Cameron – la science en quête de rédemption, la nature comme organisme total, la femme comme dépositaire d’un courage lucide – mais débarrassés de leur emphase spectaculaire. Le récit avance sur un tempo plus feutré, presque contemplatif, à l’image des forêts humides et phosphorescentes que Beni Lobel dépeint avec soin. Le dessinateur parvient à restituer la luxuriance de Pandora, ses teintes vivantes, sa faune.
Narrativement, l’absence relative de tension ouvre un autre espace : celui de la réflexion. Les enjeux sont connus, bien balisés, mais pas pour autant dénués d’intérêt. Avatar – S’adapter ou mourir est ainsi moins une aventure qu’une forme de prélude mélancolique. Il s’inscrit dans ce « hors-champ » que Cameron laisse volontairement en suspens, cet ailleurs que le spectateur pressent sans jamais le voir. En donnant voix à Grace Augustine et Mo’at, Corinna Bechko se porte dans les ramifications d’un récit complexe et plus nuancé qu’il n’y paraît.
Les éditions Delcourt poursuivent avec ce volume une entreprise de prolongement cohérente de la mythologie Avatar. En attendant le troisième opus de la saga cinématographique, S’adapter ou mourir offre un moment de respiration, un retour aux racines, à la source du dialogue et de la rupture entre les deux peuples.
Avatar : s’adapter ou mourir, Corinna Bechko et Beni R. Lobel Delcourt, octobre 2025, 128 pages
Camille Anseaume et Cécile Porée livrent avec Une toute petite conversation (éditions Delcourt) un récit aussi pudique qu’intime, où les choix faits autrefois trouvent enfin leurs mots. Un album qui sonne comme un dialogue réparateur, d’une tendresse lucide, sur l’amour et la parentalité.
Camille a connu et aimé Sébastien, mais ce dernier s’est effacé au moment le plus crucial : quand elle est tombée enceinte et qu’elle a pris la décision de garder le bébé. Quatorze ans plus tard, ils se retrouvent pour crever l’abcès, pour enfin parler de leurs sentiments d’alors.
Dans un roman graphique à deux voix, Camille Anseaume et Cécile Porée explorent un épisode décisif de la vie de Camille. Une grossesse non prévue, survenue dans une relation sans promesse. Lui, fraîchement divorcé, est déjà père de trois enfants et peu désireux de remettre le couvert. Elle, au seuil de sa vie d’adulte, est prête à élever l’enfant seule.
Alors, Camille garde l’enfant et Sébastien s’éloigne. Et pendant quatorze ans, chacun vit avec ce souvenir aux contours flous mais persistants, incapable de saisir pleinement le choix de l’autre. « Cette toute petite conversation » devient alors un dispositif narratif d’une grande justesse : elle permet d’alterner les voix, de confronter les souvenirs, de dévoiler les non-dits, et peut-être, un peu, enfin, de se comprendre.
Car ici, il ne s’agit pas de juger. Ni de trancher. Mais d’écouter. « Je me demandais : est-ce que je peux vraiment priver cet enfant de son père ? Et puis je me suis posé la question autrement : est-ce que je peux vraiment me priver de cet enfant ? » La réponse, pour Camille, est claire : « C’était non. » Le chemin n’a pas été simple pour en arriver là. Camille refuse d’agir dans la précipitation, malgré les pressions : « J’avais toujours été docile… très conforme à ce qu’on attendait de moi… Une soumission très inconsciente. » Pour la première fois toutefois, quelque chose résiste en elle : « Je sentais une résistance à faire ce qu’on exigeait de moi. […] Mon corps et ma décision m’appartenaient. » L’IVG n’est pas la seule voie, ce n’est d’ailleurs pas la sienne, mais celle des autres.
Sébastien, lui, vacille. Tente de comprendre, se défend. « Et moi ? Et mes enfants ? Et ce bébé ? Tu as pensé à autre chose qu’à toi ? » Le récit ne fait pas de lui un coupable : c’est un homme globalement dépassé, affecté par ses peurs et pris dans ses contradictions. Un homme qui « savait ce que c’est d’avoir un gosse », mais ne pouvait pas, ou ne voulait pas, accueillir celui-ci.
Le dessin de Cécile Porée traduit à merveille cette introspection sans fracas. Les traits sont doux, les couleurs tendres. Les bulles de dialogue se superposent aux voix intérieures, aux monologues, aux silences parfois plus éloquents encore. L’illustratrice dessine des corps attentifs, souvent en retrait, dans des intérieurs sobres ou des lieux en creux. Le décor est minimaliste, mais l’émotion affleure dans chaque détail.
Une toute petite conversation est un album qui panse les plaies. Et au-delà des deux protagonistes, des pages retracent aussi la place des familles, inquiètes mais présentes. La volonté de rassurer. Les maladresses, les silences gênés lors d’un apéritif avec les parents. Mais au fond, tous – Camille, Sébastien, leurs proches – ont été présents, à leur façon. Et chacun fait, finalement, ce qu’il peut avec ce qu’il est.
Une toute petite conversation, Camille Anseaume et Cécile Porée Delcourt, octobre 2025, 208 pages
Quand Brian Azzarello et Eduardo Risso s’aventurent sur les pistes poussiéreuses du Far West, le résultat est une fresque crépusculaire où l’innocence se fait lambeaux. Derrière le fracas des fusillades et le parfum sec de la poussière, ce western raconte surtout l’histoire de trois enfants jetés dans un monde d’adultes et déjà trop abîmés par la violence.
Carter sort de prison un matin, deux balafres en travers du visage, souvenirs de ses années derrière les barreaux. À peine dehors, le braqueur aguerrin’a qu’une idée en tête : retrouver la belle Anna. Qu’elle se soit mariée entretemps ne semble qu’un détail. Ce retour en force d’un père biologique absent déclenche l’onde de choc : le révérend Blood, celui qui avait recueilli les enfants, passe de vie à trépas. La mère, elle, semble s’accommoder de son rôle de compagne dans le gang. Restent trois frères, laissés seuls à eux-mêmes, décidés à traverser un Ouest impitoyable pour retrouver leur mère.
Ce point de départ a tout du western classique, mais Brian Azzarello tord aussitôt le cliché pour le plonger dans une tragédie sèche, sans respiration. Ici, les enfants n’ont pas le privilège de l’innocence. Ils sont confrontés à la cruauté nue : hommes scalpés, cadavres abandonnés aux vautours, sermons religieux réduits à des mots vides. L’apprentissage est brutal : aimer, survivre, trahir. On pense évidemment à Sam Peckinpah, pour ce mélange de poussière, de sang et de fatalisme. Mais cette Ballade ne se limite pas à l’exercice de style : elle s’élève au niveau d’un roman noir sur la condition humaine.
Car si c’est bien un western pur, il est traversé par une interrogation morale : où se situe la frontière entre le bien et le mal, quand tuer devient nécessité, quand même la foi n’est plus qu’un leurre ? Les figures féminines y occupent une place centrale : Anna, femme fatale passive, et surtout Chouette Enragée, l’Indienne énigmatique, ange gardien ambigu qui guide les garçons à travers leurs contradictions. La première déclare : « L’espoir, c’est ce qu’on vend aux faibles pour qu’ils restent faibles. Et s’ils le comprennent un jour et qu’ils perdent espoir, tous ceux qui les dirigent s’enfuiront en courant pour sauver leur peau. » La seconde, quasi boutée hors de la civilisation, est lucide : « Mon cadavre aussi vaut son pesant d’or. »
Le récit alterne entre le point de vue des adultes gangrenés par leur passé et celui des enfants, ballotés, fragiles mais tenaces. Trois gamins contre le reste du monde. Ce contraste fait toute la force de l’album : la violence extrême, observée par des yeux trop jeunes, prend une intensité encore plus glaçante. Et puis il y a le choc visuel. Eduardo Risso, propose rien de moins que de somptueuses aquarelles en couleurs directes. Le résultat est saisissant : des paysages qui oscillent entre naturalisme et visions hallucinées, des visages modelés par la lumière, des scènes de carnage baignées de teintes crépusculaires…
En somme, La Ballade des Frères Blood s’apparente à une traversée initiatique au pays de la violence, où les enfants paient les fautes des adultes. Mélancolique, tragique, implacable, ce récit laisse un goût amer, celui d’un déterminisme sans issue. Mais dans sa cruauté, il touche aussi au grandiose : il se hisse aux côtés des grands récits américains, ceux qui racontent moins l’Ouest que la condition humaine elle-même. Une œuvre âpre, magnifiquement peinte, qui vous empoigne et ne vous lâche plus.
La Ballade des Frères Blood, Brian Azzarello et Eduardo Risso Delcourt, septembre 2025, 224 pages
Pour Trois sœurs (2022), Laura Poggioli s’inspirait de faits réels particulièrement violents, datant de 2018 en Russie. Succès aidant, se ferait-elle une spécialité de ces faits qui agressent l’humain en nous ?
La narratrice qui reprend des études, choisit de passer quelque temps dans un service hospitalier en tant qu’observatrice. Le service en question accueille et héberge des personnes gravement perturbées par des addictions. Elle reconnaît une certaine fascination pour ces cas lourds, on comprend assez rapidement pourquoi. Reconnaissant que les addictions résultent d’une faiblesse très humaine, elle-même se sait elle-même sujette à quelques-unes, certaines avouables, d’autres beaucoup moins.
Dans un premier temps
Le livre se concentre sur les méfaits de l’invasion du numérique dans nos univers domestiques et professionnels, créant une véritable dépendance qui profite aux industries de ces technologies. La narratrice rappelle au passage que certains concepteurs (de jeux vidéo par exemple), parce qu’ils en ont les moyens, placent leurs enfants dans des écoles les mettant à l’abri de toute tentation vis-à-vis du numérique (mais on se demande comment ils seront ensuite perçus, dans leurs vies d’adultes). Effectivement, l’utilisation abusive de tous ces objets avec écran (TV, tablettes, téléphones, etc.) implique un enfermement de l’individu dans un système où il s’isole toujours davantage de ses semblables. L’utilisation du numérique est donc un facteur de déshumanisation de nos sociétés. Le vrai souci, c’est le manque de moyen simple ou naturel pour lutter contre cette fascination pour ces écrans lumineux où on observe du mouvement, une fascination qu’on observe dès le plus jeune âge (exploitée malheureusement par de nombreux parents pour obtenir une relative tranquillité).
Dans un deuxième temps
La narratrice s’étend de plus en plus sur son propre cas. On sent qu’elle peut se le permettre, parce que les faits remontent suffisamment loin pour qu’elle puisse les considérer avec un regard extérieur. Elle a donc été addict d’une relation avec un homme qui s’est malheureusement avéré être du genre pervers narcissique franchement dangereux. De plus, cet homme a utilisé sans scrupule toute la gamme des possibles offerte par la technologie de son époque.
« Dans ce roman, tout est vrai et tout est faux. »
Voilà ce que reconnaît Laura Poggioli en interview. On s’en doutait : voir l’ultime remerciement à son mari qui fait écho à la phrase d’Annie Ernaux tirée du roman La honte (1997) placée en épigraphe. Tous les cas décrits par sa narratrice dans l’unité hospitalière où elle fait son stage d’observation correspondent à ce qu’elle-même a pu découvrir à l’unité d’addictologie de l’hôpital Robert Debré dans des conditions similaires. Bien entendu, elle a tout retravaillé et modifié les prénoms. Voilà pourquoi cette partie donne une impression de témoignage. De même, la partie centrée sur le passé de Lara reprend le propre vécu de Laura Poggioli, modifié selon une recette personnelle. On note cependant son choix de ne jamais citer la personne qu’elle a côtoyée jusqu’à finir par atterrir aux urgences d’un hôpital dans un état psychologique catastrophique. On sent que, bien que cette partie de sa vie soit derrière elle qui a désormais fondé une famille, avec un mari et trois enfants (comme Lara), elle en garde un profond traumatisme. Il apparaît évident que ce livre lui sert d’exutoire.
Vivre avec les addictions
Il ressort de cette lecture que nous sommes tous, qui que nous soyons, des êtres humains avec des faiblesses très humaines. Tous vulnérables à des degrés divers et selon des points sensibles particuliers, nous sommes tous soumis à des addictions. Si certains peuvent néanmoins s’épanouir, d’autres n’ont pas cette chance. Bien qu’il évoque une multitude d’addictions, le livre se focalise sur les plus caractéristiques de notre époque. Il ne faudrait pas oublier que l’alcool, le tabac et les drogues qui circulent continuent de provoquer d’énormes dégâts. Il est néanmoins parfaitement adapté à notre époque de faire le point sur les effets de l’utilisation des réseaux sociaux, des téléphones portables et tous objets utilisant le numérique. En effet, l’addiction peut commencer très tôt, avec des jeunes aucunement préparés à affronter ce que les concepteurs de contenus élaborent pour capter l’attention et la maintenir : en tant que professionnels, ils connaissent toutes les ficelles et les appliquent sans états d’âme. Les cas de jeunes victimes de comportement addictifs sont tristement révélateurs. La technologie d’aujourd’hui donne des moyens effarants à des sociétés à but lucratif, mais aussi à des individus qui peuvent même agir dans l’anonymat. Tout ce qui se retrouve en ligne peut entrainer des conséquences sur le long terme ou bien ressortir quand on ne s’y attend plus. Ce que Lara finit par décrire dans le détail à propos de son passé fait froid dans le dos.
Zéro plaisir de lecture
A mon avis, le principal souci de ce livre, c’est qu’il n’affiche guère les caractéristiques d’un roman. En effet, longtemps, la narratrice (Lara, double évident de Laura Poggioli) décrit les différents cas de personnages addicts qu’elle observe au cours de son stage. Il s’agit beaucoup plus d’un inventaire des possibles que d’un roman. Le livre mériterait donc plutôt le qualificatif de témoignage. D’ailleurs, ces témoignages défilent trop vite pour qu’on s’attache aux différents cas, qui restent essentiellement des prénoms auxquels on n’associe que des personnalités trop vagues. Laura Poggioli écrit plutôt comme une journaliste, abordant un (brûlant) sujet de société qui lui permet d’évoquer indirectement son cas personnel. Il est des livres qu’on dévore par passion. Celui-ci, je l’ai terminé le plus vite possible pour m’en débarrasser. A force d’évoquer des cas d’addictions, puis d’aborder celui qui l’a mise elle-même en situation de perdition, Laura Poggioli tricote une ambiance malsaine que rien ne vient contrebalancer. Triste Époque qui voit une société placer ses enfants dans une telle position de vulnérabilité !
Époque – Laura Poggioli L’Iconoclaste : sorti le 23 janvier 2025
Dans Moi qui t’aimais, Diane Kurys livre un biopic sensible et pudique sur le couple mythique Signoret-Montand. En s’éloignant du mimétisme pour mieux explorer les émotions, elle choisit de raconter les dernières années d’un amour tumultueux, entre blessures intimes et fidélité profonde. Un regard cinéphile et romanesque sur deux légendes, porté par une mise en scène délicate et une interprétation vibrante de Marina Foïs.
Avec cet émouvant film d’amour sur le couple mythique Signoret-Montand, Diane Kurys réalise son deuxième biopic après Sagan en 2008, mais cette fois-ci elle ne cherche pas le mimétisme des acteurs comme avec Sylvie Testud. Elle privilégie l’exploration du fond des cœurs et des âmes, à la forme et aux apparences, pour dépeindre une relation difficile et compliquée, mais puissante et belle. Essayons de voir si le pari est réussi.
La nostalgie et le tumulte des dernières années
Ayant lu dès sa sortie l’autobiographie de Simone Signoret, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était, publiée en 1976, dont l’écriture se situe au cœur du scénario, Diane Kurys fait un long travail de maturation pour se focaliser in fine sur les 12 dernières années de la vie du couple, de 1973 à 1985, période somme toute réduite par rapport à leur 34 années de mariage. La réalisatrice évite ainsi les transformations nécessaires des personnages, et aussi de couvrir la liaison de Montand avec Marylin Monroe en 1960, que la réalisatrice parvient à rendre présente en filigrane dans tout le film, continuant de hanter le couple. À témoin la façon dont elle souhaite en parler dans ses mémoires, qui provoque une crise entre eux très bien mise en scène. Cette période est celle des rancœurs, des tourments et d’une certaine mélancolie du passé, compte tenu de la fin chaotique de la carrière de Signoret, tandis que Montand, toujours en haut de l’affiche, continue ses frasques et infidélités. Mais le film sait aussi montrer ce lien indéfectible les unissant dans les épreuves de la vie.
Le point de vue de Signoret
Sortir le film pour le quarantième anniversaire de sa mort, et le titrer Moi qui t’aimais, tiré de la célèbre chanson de Jacques Prévert chantée par Yves Montand, indiquent en soi que le film adopte le point de vue de l’actrice. Cette seule chanson évoquée dans le film en décrit bien l’ambiance, puisqu’elle évoque la nostalgie et les souvenirs d’un amour perdu, et qui se transforme sous nos yeux. On y trouve aussi le fameux « Les souvenirs et les regrets aussi », repris par Catherine Allégret, fille de Signoret très présente dans le film dans l’ombre de sa mère, comme titre de ses mémoires publiées en 1994. De là à dire que ce film est féministe, certainement en partie, chaque spectateur peut en juger, mais il montre surtout le prix de l’amour de ce couple mythique rudement exposé aux médias de l’époque.
Le rôle de l’entourage
Le scénario construit par Diane Kurys, avec Martine Moriconi, installe le couple à la « Roulotte » (leur appartement parisien Place Dauphine) et dans leur maison de campagne dénommée le « Château Blanc », une sorte de paradis situé en Normandie, entourés joyeusement d’artistes chanteurs, comédiens et réalisateurs très proches. Ainsi on y voit Serge Reggiani, le confident de Signoret, François Périer, Alain Corneau qui évoque sans le nommer le film Police Python 357 (1976, où les deux jouent), le couple Jean-Louis et Nadine Trintignant, ainsi que Claude Sautet et Moshé Mizrahi. Le film de ce dernier, La vie devant Soi (1977, oscarisé) avec Signoret, est le seul qui soit montré en situation de tournage avec l’actrice, dans le rôle de Madame Rosa, cette femme juive pour lequel elle a reçu le César de la meilleure actrice en 1978. Au-delà de la récompense, parler de ce film apparaît comme une allusion aux origines juives de Signoret, et montre au fond qu’en 1977, elle n’avait déjà plus du tout la vie devant elle !
De manière ironique, la réalisatrice montre aussi l’auberge de la Colombe d’Or, où Signoret et Montand se sont rencontrés puis mariés en 1951, mais on y voit ce dernier avec une de ses dernières maîtresses, d’autant plus cruel que Simone devine où il part et avec qui. C’est une façon de confirmer le coureur invétéré qu’était l’artiste, et le cynisme de son comportement : « J’ai des besoins auxquels tu ne peux plus répondre », ose-t-il dire ! Dans ce contexte de tensions entre eux, Diane Kurys parvient à montrer comment leur longue histoire d’amour les maintient tout de même si proches, Montand revenant toujours au Château Blanc. La fin du film est ainsi poignante et belle, sous la musique du film Les Choses de la Vie, de Philippe Sarde, qui a composé l’intégralité de la musique de ce biopic.
Aucune ressemblance des acteurs : un point de vue assumé
Le début du film où la réalisatrice montre les deux acteurs principaux se grimer (Marina Foïs dans le rôle de Signoret et Roshdy Zem dans celui de Montand) sans du tout ressembler à leur personnage, a de quoi surprendre, mais la réalisatrice s’attache ainsi davantage au fond qu’à la forme. Et dans cet exercice, c’est nettement Marina Foïs qui tire le mieux son épingle du jeu en incarnant une Signoret toute en émotion et fragilité, mais aussi en profondeur et détermination. Davantage superficiel, complexe et futile, le rôle de Montand est plus difficile à composer pour l’acteur, d’autant que Roschdy Zem essaie en vain d’imiter son accent chantant méridional. Aucun des autres personnages n’est ressemblant, sauf peut-être l’actrice qui joue Nadine Trintignant.
Malgré la critique acerbe de leur petit-fils Benjamin Castaldi, qui prétend que Diane Kurys falsifie l’histoire en présentant sa grand-mère comme une victime silencieuse et son grand-père comme un prédateur manipulateur, le film donne un point de vue intéressant sur leur relation intime, passionnée et passionnelle.
Le choix de se concentrer sur la fin de leur relation est plutôt une réussite, en plongeant le spectateur dans la nostalgie du cinéma des années 70, qu’on l’ait connu ou non. On peut donc parler d’un beau film, d’autant que c’est le premier biopic réalisé sur ce couple ô combien mythique du cinéma et de la chanson français par leurs talents et la longévité de leur relation !
Depuis une dizaine d’années, on pensait avoir perdu l’un des plus grands réalisateurs italiens en activité, fer de lance du renouveau du septième art de son pays. L’homme qui nous a offert l’immense chef-d’œuvre La Grande Bellezza avait tendance à totalement oublier le fond au profit d’une forme malgré tout toujours sublime dans ses dernières œuvres. En retrouvant le grand Toni Servillo, primé à la Mostra de Venise pour ce rôle, il revient en grande forme. La Grazia trace le portrait d’un président italien fictif sur la fin et empoigne des sujets lourds. Il n’oublie cependant pas de nous en mettre plein les yeux, mais aussi plein le cœur, avec une profonde mélancolie qui traverse l’écran et nous envoûte. Du grand cinéma, dialogué à la perfection et filmé comme une œuvre d’art, du cinéma unique tel que seul l’Italien peut nous en offrir.
Synopsis : On suit Mariano De Santis, président italien fictif sur le point de quitter son mandat. Veuf et profondément catholique, il est confronté à deux dilemmes moraux majeurs : accorder ou non la grâce à deux meurtriers et signer la loi sur l’euthanasie, qu’il désapprouve personnellement. Parallèlement, le président est hanté par le passé de sa défunte épouse.
Paolo Sorrentino a toujours aimé mêler la politique, l’art, la foi et le droit dans la plupart de ses films, dans une sorte de communion parfaite baignée dans des images belles à se damner. Et La Grazia, c’est exactement cela, comme si le cinéaste italien reprenait pleine possession de ses talents après une période moins convaincante. En effet, Sorrentino figure parmi les fers de lance du renouveau du cinéma transalpin, et il nous l’avait prouvé avec une trilogie de films qui l’ont hissé au rang d’esthète et de réalisateur adoubé. Il y a eu l’immense chef-d’œuvre couronné de nombreux prix La Grande Bellezza (dont l’Oscar du meilleur film étranger), un monument de cinéma beau et hypnotique, précédé de This Must Be the Place et suivi de Youth.
Depuis, outre sa série The Young Pope, ses films les plus récents avaient déçu, se focalisant sur l’esthétique — certes toujours magnifique — au détriment du fond. La Main de Dieu et Parthenope ennuyaient, si ce n’est le plaisir des images léchées propres à son cinéma. La Grazia opère donc un retour à ce qu’il sait faire de mieux. On y parle de thèmes lourds, forts et très contemporains. Le sujet brûlant de l’euthanasie, surtout dans un pays catholique comme l’Italie, mais aussi de grâces présidentielles, de femmes battues et des prérequis qui incombent à tout homme politique. Le film est clairement progressiste et nous montre habilement les tenants et les aboutissants moraux et sociaux de tels sujets. La manière simple et efficace dont il tranche sur le sujet de l’euthanasie en est la preuve.
Ici, on expose donc des thématiques ô combien sérieuses, et on les décortique avec beaucoup de doigté par le biais d’un personnage en plein doute, au crépuscule de sa carrière de Président de la République. Un président fictif ici, contrairement à Silvio et les autres, où Sorrentino brossait le portrait à peine caché de Silvio Berlusconi, ou à Il Divo, où c’était la figure de l’ombre Giulio Andreotti, longtemps Premier ministre italien. Sorrentino retrouve une nouvelle fois son acteur fétiche Toni Servillo, déjà présent dans trois des films cités précédemment. Et le comédien, qui a reçu le prix d’interprétation mérité à Venise, infuse sa silhouette et son phrasé si singulier, de manière évidente, à cet homme politique imaginaire. Il est royal, irradiant chaque scène où il apparaît.
Si La Grazia souffre de quelques digressions inutiles, de répétitions et d’une durée légèrement excessive, il brille de mille feux. Il se dégage une mélancolie agréable, du même acabit que celle ressentie dans La Grande Bellezza. Si Sorrentino ne retrouve pas la perfection de ce dernier, il s’approche de la grâce. De nombreuses scènes brillent par des dialogues savoureux, piquants et en phase avec notre époque, non sans aller souvent vers une forme d’ironie nonchalante. Rares sont les films qui parlent de pensées flirtant avec la philosophie de manière aussi intéressante. Les séquelles d’un adultère, la notion de doute ou la recherche de la vérité sont admirablement vulgarisées ici, au détour de scènes a priori anodines et de répliques adéquates. C’est fort et magistral, à n’en pas douter. On rit autant qu’une certaine forme d’émotion nous étreint, notamment avec le personnage de l’amie du passé, impeccablement joué par Milvia Marigliano. Les séquences entre elle et Servillo sont tour à tour drôles et déchirantes.
Encore une fois, on est émerveillé par la maestria visuelle de Paolo Sorrentino. Il confirme de nouveau, s’il était encore besoin de le faire, qu’il est l’un des metteurs en scène en activité les plus doués de sa génération. Chaque plan, même le plus anodin, confine au sublime. Sa science du cadrage, du travelling et du choix des décors est aux petits oignons. Loin d’être un film-musée, La Grazia nous éblouit la rétine durant deux heures. Pourtant, la plupart du film est circonscrite au palais présidentiel, mais il parvient à en extraire ses plus beaux atouts. Baroque au possible, notamment dans le choix d’une bande originale osée mêlant techno et musique classique, c’est un cadeau du ciel pour tout admirateur de films érigeant la forme au rang d’art. La grâce n’est pas loin, donc, et on s’en régale. On sort de là en apesanteur, agréablement mélancolique et ravi d’avoir vu et entendu de si belles choses.
Bande-annonce – La Grazia
Fiche technique – La Grazia
Réalisateur : Paolo Sorrentino.
Scénariste : Paolo Sorrentino.
Production : Paolo Sorrentino et Annamaria Morelli.
Distribution: Pathé distribution.
Interprétation : Toni Servillo, Anna Ferzetti, Milvia Marigliano, Orlando Cinque, Massimo Venturiello, …
Genres : Chronique – Drame – Politique.
Date de sortie : 26 janvier 2026.
Durée : 2h11.
Pays : Italie.
Le hasard, sous ses nombreuses formes, occupe une place centrale dans de nombreux récits cinématographiques. Qu’il s’agisse de jeux d’argent, de tirages ou de décisions imprévisibles, ces éléments permettent d’introduire tension, incertitude ou dilemmes moraux. Le jeu devient alors un outil narratif puissant, révélant les faiblesses ou les ambitions des personnages.
Certains films l’utilisent pour souligner l’imprévisibilité de la vie, d’autres pour exposer les conséquences d’un simple pari. Le hasard n’est jamais neutre : il transforme le récit, modifie le destin. Aujourd’hui, cette fascination pour l’incertain trouve un nouvel écho dans les pratiques en ligne. Le jeu sur internet prolonge certaines dynamiques déjà présentes dans le cinéma, tout en ajoutant ses propres codes. Cette culture numérique mérite d’être examinée comme un miroir contemporain des récits fondés sur le risque et l’aléatoire.
Culture du jeu en ligne et cinéma
Le cinéma contemporain reflète souvent l’influence croissante des jeux en ligne. Les jeux de casino, comme le poker, la roulette ou les machines à sous, utilisent le hasard et les choix rapides pour créer de la tension. Ces mécaniques, déjà visibles dans le récit cinématographique, se retrouvent aujourd’hui dans l’environnement des casinos en ligne, où le risque et l’imprévu sont au cœur de l’action.
Dans ce contexte, l’accès à un compte via shinywild login permet d’explorer un large éventail de jeux de casino inspirés de l’imaginaire cinématographique. Les choix proposés rappellent certaines structures narratives : incertitude, décision brutale, ou retournement immédiat.
Ainsi, les plateformes de casino en ligne s’appuient sur des schémas narratifs familiers au spectateur. Le hasard devient une passerelle entre fiction et interaction, entre écran de cinéma et interface de jeu.
Usage historique du jeu dans le cinéma
Entre les années 1940 et 1970, le jeu d’argent apparaît comme un outil narratif fort dans le cinéma. Il sert à créer des tensions, poser des choix moraux ou révéler la nature des personnages. Casablanca (1942) en offre un exemple marquant : Rick, le propriétaire du café, laisse un réfugié gagner à la roulette pour fuir. Ce geste discret montre comment le hasard peut devenir un acte politique.
Dans The Hustler (1961), le billard est bien plus qu’un jeu : il représente l’orgueil, la chute, puis la reconstruction du personnage principal, Eddie. Le hasard et l’adresse s’entremêlent, brouillant la frontière entre chance et stratégie.
The Cincinnati Kid (1965) explore la pression psychologique autour du poker. Le jeune joueur doit prouver sa valeur face à un vétéran. Lors d’une partie décisive, un personnage dit : « C’est pas toujours la meilleure main qui gagne.» Cette phrase résume bien le poids du hasard dans les récits de cette époque. Le jeu devient un miroir de la société, de ses choix et de ses risques.
Le jeu et le hasard comme moteurs narratifs dans le cinéma contemporain
Dans le cinéma récent, le hasard devient un outil central. Il sert à exposer des tensions mentales, des luttes internes ou des rapports au destin. Dans No Country for Old Men (2007), le personnage de Chigurh utilise un pile ou face pour décider de la vie ou de la mort. Ce geste froid réduit les choix humains à une simple probabilité. Il représente une perte totale de contrôle face au chaos.
Dans Uncut Gems (2019), Howard, bijoutier new-yorkais, fonde ses choix sur les paris sportifs. Il croit pouvoir contrôler sa chance. Mais son obsession crée une spirale destructrice. L’incertitude alimente l’angoisse. Le hasard n’est plus un outil, il devient une dépendance.
Rounders (1998) montre un autre rapport au jeu. Le poker y symbolise une quête de soi. Le héros, Mike, voit dans les cartes un moyen de changer de vie. Mais chaque main jouée reflète aussi ses hésitations et ses limites.
Dans ces trois films, le hasard ne se limite pas à une fonction scénaristique. Il exprime des conflits internes : la peur de perdre, le besoin de contrôle, la fuite face aux responsabilités.
Exemples de dispositifs narratifs basés sur le hasard dans le cinéma
Dans de nombreux films, le hasard ou des règles proches du jeu sont utilisés pour créer des tensions, poser des dilemmes ou orienter les choix des personnages. Ces mécanismes influencent fortement la narration. Le tableau ci-dessous présente cinq films où le hasard joue un rôle central dans le déroulement de l’intrigue.
Titre du film
Année
Type de jeu / hasard
Impact sur l’intrigue ou le personnage
Genre
No Country for Old Men
2007
Pile ou face
Décide du sort des victimes, renforce la tension et l’imprévisibilité
Thriller
Uncut Gems
2019
Paris sportifs
Montre l’obsession du héros, crée une perte de contrôle progressive
Drame psychologique
The Game
1997
Jeu mis en scène dans la vie
Brouille la réalité, pousse le protagoniste à se remettre en question
Thriller
Run Lola Run
1998
Événements imprévus
Trois récits alternatifs dépendent de petits détails aléatoires
Drame / Expérimental
The Hunger Games
2012
Tirage au sort
Déclenche l’histoire, sélection imposée sans choix réel
Science-fiction
Fonction narrative du hasard – Un outil de récit
Le hasard et les jeux fondés sur l’incertitude sont souvent utilisés comme outils narratifs au cinéma. Dans une perspective théorique, ces éléments représentent la perte de contrôle, le destin ou l’ambiguïté morale. Ils forcent les personnages à réagir sans préparation, ce qui crée des tensions dramatiques fortes.
Cette imprévisibilité reflète une réalité partagée : la vie elle-même contient des choix imprévus et des conséquences incertaines. Le hasard permet ainsi de rapprocher fiction et quotidien. Ce motif est récurrent, présent dans plusieurs cultures et dans différents genres cinématographiques.
Conclusion
Les jeux de hasard restent présents dans les récits cinématographiques car ils permettent d’explorer des tensions liées au risque, à la décision et à l’imprévisible. Ces éléments apportent une structure dramatique fondée sur l’incertitude. Ils révèlent des failles, des choix moraux ou des pertes de contrôle.
Dans un cadre narratif, le hasard sert à représenter l’instabilité des situations humaines. Il montre que tout peut changer sans avertissement. Ce principe trouve aussi un écho dans les pratiques numériques contemporaines, comme les jeux en ligne, où des mécanismes similaires apparaissent.
L’esports génère près de 4,8 milliards de dollars de revenus en 2025, attirant des millions de spectateurs dans le monde entier. Pourtant, derrière les écrans lumineux et les foules enthousiastes se cache une réalité troublante : les athlètes professionnels d’esports prennent leur retraite en moyenne à 25 ans, avec des carrières ne durant que quatre à cinq ans. Alors que les athlètes traditionnels comme les basketteurs et footballeurs concourent jusqu’à la fin de la trentaine ou au début de la quarantaine, pourquoi les joueurs d’esports, dont l’activité physique maximale consiste à sauter de joie après une victoire, abandonnent-ils si tôt ? La réponse réside dans les conséquences physiques et psychologiques inattendues d’une position assise prolongée combinée à des mouvements répétitifs intensifs et à des exigences cognitives écrasantes.
La réalité brutale des carrières courtes
Une étude portant sur 329 joueurs d’esports professionnels révèle que l’âge moyen d’un joueur professionnel est de 22 ans, la plupart commençant leur carrière entre 16 et 18 ans. La recherche indique qu’environ un sur cinq athlètes d’esports voit sa carrière durer deux ans ou plus, soulignant la volatilité extrême de cette profession. Les performances en esports reposent sur la capacité de répondre rapidement et avec précision à des stimuli visuels complexes, une aptitude qui commence à décliner après 24 ans. Le Dr Todd Sontag, médecin spécialisé, explique dans une interview au Washington Post : « Leur coordination œil-main commence à se détériorer vers 25 ans. Les joueurs de 18 ans jouent déjà depuis 10 ans et sont plus rapides que les joueurs plus âgés ».
Cette courte fenêtre de performance optimale crée une pression intense sur les jeunes athlètes. Dans un contexte où l’attention portée à la santé des joueurs devient cruciale, même les industries adjacentes du divertissement numérique comme les plateformes de runa casino et autres sites de jeux en ligne intègrent désormais des fonctionnalités de jeu responsable et des limites de temps pour protéger le bien-être mental et physique de leurs utilisateurs face aux risques de l’exposition prolongée aux écrans.
La charge d’entraînement exigée amplifie ces problèmes. Les joueurs professionnels s’entraînent entre 12 et 16 heures par jour, six jours par semaine, selon Richard Lewis, expert de l’industrie. Cette intensité dépasse largement celle de nombreux sports traditionnels et conduit à un épuisement rapide. L’étude de 453 joueurs d’esports de haut niveau, avec un âge moyen de 23 ans, a identifié trois profils distincts de risque d’épuisement : 33,8 pour cent présentaient un faible risque, 28 pour cent un risque moyen, et 38,3 pour cent un risque élevé d’épuisement.
Voici un tableau comparatif des carrières sportives :
Sport
Âge moyen de retraite
Durée moyenne de carrière
Raison principale de retraite
Esports
25 ans
4-5 ans
Déclin cognitif, blessures répétitives
Football
35 ans
10-15 ans
Déclin physique, blessures
Basketball NBA
34 ans
4-5 ans
Usure physique
Tennis
33 ans
15-20 ans
Blessures, déclin physique
Les conséquences physiques invisibles
Contrairement à la perception populaire, l’esports impose des contraintes physiques substantielles. Les joueurs peuvent développer des troubles métaboliques en raison d’une masse corporelle maigre réduite, d’une graisse corporelle plus élevée et d’un contenu minéral osseux inférieur par rapport aux non-joueurs. Une étude a observé que la fréquence cardiaque moyenne augmente significativement pendant l’activité esports, avec des pics moyens atteignant 188 battements par minute. Ce phénomène est problématique car l’augmentation de la fréquence cardiaque résulte probablement uniquement du stress psychologique, sans offrir aucun des avantages métaboliques de l’exercice traditionnel.
Les blessures au poignet représentent les lésions les plus fatales pour les carrières esports. En 2015, le joueur professionnel de League of Legends Hai Du Lam a annoncé sa retraite en raison d’une blessure au poignet. Bien qu’il soit revenu concourir quelques mois plus tard, il a déclaré dans des interviews ultérieures qu’il ne pouvait pas jouer pendant de longues heures sans ressentir de douleur aux poignets, limitant sa capacité à concourir. Les joueurs passant des années assis et bougeant leurs mains de manières spécifiques développent des problèmes incluant le syndrome du canal carpien, des pouces enflés, des muscles tendus et des douleurs dorsales.
Le fardeau psychologique et l’épuisement professionnel
L’environnement hautement compétitif de l’esports, couplé à l’examen public constant via la diffusion en direct et les réseaux sociaux, contribue à des défis importants en matière de santé mentale. La recherche a démontré divers schémas d’épuisement parmi les joueurs d’esports, la résilience et les stratégies d’adaptation jouant des rôles cruciaux dans la durabilité. Les jeunes joueurs font souvent face à l’anxiété de performance, l’isolement social et une peur omniprésente de l’échec, qui peuvent précipiter un épuisement précoce. Une étude sur 88 athlètes de la League of Legends Championship Korea a exploré la conceptualisation des expériences d’épuisement.
Les participants ont identifié plusieurs facteurs contribuant à l’épuisement, notamment la pression pour maintenir les performances, les horaires d’entraînement rigoureux et le manque d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Les profils d’épuisement faible étaient associés à une plus grande ténacité mentale et résilience, tandis que les joueurs présentant un risque d’épuisement élevé montraient des niveaux inférieurs de ces attributs protecteurs.
Perspectives d’avenir limitées après la retraite
De nombreux athlètes d’esports adolescents sacrifient les opportunités éducatives pour poursuivre leurs carrières, entravant leur capacité à poursuivre des carrières alternatives après la retraite. Avec une fenêtre étroite de succès financier, qui peut compromettre leurs opportunités post-retraite, les anciens joueurs professionnels font face à des défis considérables.
Cependant, il existe plusieurs parcours professionnels pour les anciens joueurs qui souhaitent rester dans le domaine du jeu : analyste ou entraîneur dans les équipes esports, commentateur, créateur de contenu ou streamer. Malgré les écueils actuels d’une profession esports, les athlètes esports possèdent une gamme unique de compétences spécialisées hautement recherchées dans de nombreuses professions contemporaines. Ces attributs incluent l’intelligence numérique, l’expérience et l’expertise en interaction humain-ordinateur prolongée, la communication efficace et, surtout, des capacités cognitives améliorées.
Nécessité de réformes structurelles
L’industrie commence à reconnaître ces problèmes. Les équipes et organisations d’esports doivent accorder une plus grande priorité au développement des joueurs à long terme et à la santé holistique en employant du personnel de soutien auxiliaire lié à la santé : kinésithérapeute, coach en force et conditionnement, psychologue, nutritionniste, coach en santé et bien-être, médecin de médecine sportive, optométriste et spécialiste en ergonomie. Au-delà de cela, les organisations et ligues d’esports doivent également considérer comment faciliter au mieux une culture de bien-être qui prend en compte la façon dont les horaires de pratique, de compétition et de voyage peuvent être organisés pour réduire le stress physique et mental des joueurs et les blessures ou l’épuisement résultants. Voici les mesures essentielles pour améliorer la durabilité des carrières :
Limiter les heures d’entraînement quotidiennes à un maximum raisonnable avec des pauses obligatoires
Intégrer des programmes d’exercice physique et d’étirement dans les routines d’entraînement
Fournir un soutien psychologique professionnel pour gérer le stress et prévenir l’épuisement
Encourager l’éducation continue parallèlement à la carrière esports pour préparer l’après-retraite
Mettre en place des évaluations ergonomiques et des équipements appropriés pour prévenir les blessures
Un effort concerté plus important doit être fait pour produire davantage de recherches basées sur des preuves et évaluées par des pairs liées à la santé esports, où les joueurs, les praticiens, l’industrie et les chercheurs expérimentés s’associent pour faire progresser le domaine.
À l’occasion des 120 ans de la loi de 1905, les éditions Delcourt publient un album documenté qui retrace le vote de la Séparation des Églises et de l’État. Un récit vivant, mais aussi un terrain miné par les choix de mise en scène et d’interprétation.
On croit connaître l’histoire de la loi de 1905 : Briand, Buisson, Jaurès, les passions de la Chambre, et cette ligne de crête qui aboutit à l’un des textes fondateurs de la République. Mais dans Laïcité : comment la loi de 1905 fut votée, Arnaud Bureau et Alexandre Franc choisissent une voie singulière : faire parler les figures du passé à travers une narratrice fictive, enseignante de l’École normale, voyageuse improbable dans le temps qui conserve l’âge de ses 35 ans tout en traversant le siècle, jusqu’à l’Affaire des foulards de Créteil (1989) ou la Commission Stasi (2003). Ce dispositif ouvre le champ d’un dialogue permanent entre le présent et le passé.
L’album s’ouvre par l’hémicycle de la Chambre en 1905, où des députés croqués occupent leur siège selon leur couleur politique. La galerie a de l’allure : elle fait vivre des noms parfois relégués en notes de bas de page. Elle ne leur accorde cependant pas à tous la même importance, et certains choix éditoriaux pourraient à cet égard être discutés. De la même façon, l’ouvrage insiste longuement sur la question féministe – la narratrice se prêtant bien à ces digressions – quitte, parfois, à atténuer la densité des débats parlementaires et la complexité du terrain politique. L’intention est louable, mais l’écart temporel est grand : au début du XXe siècle, droits des femmes et laïcité évoluent sur deux orbites séparées. Les catholiques entendent garder les femmes sous la férule des curés, les laïcs sous celle des maris : paradoxe amer, rarement dit avec cette netteté.
Il n’empêche : malgré ses détours, l’album tient la promesse d’un récit coloré, pédagogique, accessible à un lectorat large. On y retrouve, en fin de volume, le texte intégral de la loi, comme pour rappeler que cette bande dessinée n’est pas seulement un voyage narratif mais aussi un outil de transmission. Le lecteur expert pourra regretter certaines omissions ou une mise en perspective un peu trop contemporaine, mais l’ouvrage a le mérite d’ouvrir les portes de l’hémicycle à tous, de donner chair à des visages oubliés et d’inviter, en images, à relire un texte qui demeure un pilier de notre démocratie. On y croise tout le panorama politique de l’époque, on y questionne les biens du clergé, on sonde une réorganisation politique par le menu, en heurts avec les conservatismes religieux d’alors.
Laïcité : comment la loi de 1905 fut votée, Arnaud Bureau et Alexandre Franc Delcourt, octobre 2025, 120 pages
Chroniqueur inflexible des errements du renseignement américain, Tim Weiner poursuit son autopsie de la CIA avec La Mission, paru aux éditions Robert Laffont. Après avoir signé en 2007 l’implacable Legacy of Ashes, le journaliste s’attaque au XXIᵉ siècle et met à nu les fragilités d’une agence censée incarner l’omnipotence américaine. Le résultat est un récit dense, parfois étouffant, mais d’une importance capitale pour comprendre les convulsions stratégiques de l’Amérique contemporaine.
Depuis la chute du Mur de Berlin, la CIA s’efforce de redéfinir sa raison d’être. Orpheline de la guerre froide, elle s’est essayée tour à tour à la guerre contre la drogue, puis, après le 11 septembre, à la traque antiterroriste. Mais plutôt qu’une réinvention, ce fut une fuite en avant. L’agence a glissé vers le rôle d’une armée secrète, multipliant assassinats ciblés, guerres de l’ombre et tortures dans ses « black sites ». Tim Weiner montre combien cette dérive a fragilisé la CIA : infiltration par des taupes russes, dépendance à des services étrangers manipulateurs, incapacité à anticiper les soulèvements arabes ou à protéger ses propres agents en Chine. À chaque fois, les illusions de grandeur se fracassent contre une réalité faite de vulnérabilités.
La thèse centrale de cet essai est sans appel : la CIA n’a jamais été libre d’être une agence de renseignement. Truman, Eisenhower, Reagan, Bush ou Trump l’ont toujours instrumentalisée comme un bras armé occulte de la présidence. George W. Bush ignora pas moins de trente-six alertes de la CIA sur Ben Laden avant le 11-Septembre. Pire encore, sous son mandat, l’agence servit de caution aux mensonges sur les armes de destruction massive en Irak, transformant la crédulité – ou la complaisance, c’est selon – en un désastre historique, qui écorna durablement l’image de l’Amérique dans le monde.
Mais c’est l’ère Trump qui concentre peut-être les pages les plus brûlantes de La Mission. Tim Weiner dévoile une avalanche de contacts entre l’équipe du candidat et les services russes, qu’il résume en une expression fatale : Trump fut « l’idiot utile » de Vladimir Poutine. Une accusation étayée par des centaines d’échanges et par la docilité d’une agence sommée d’obéir aux caprices présidentiels. L’épisode des frappes contre les installations iraniennes illustre jusqu’à l’absurde cette politisation : quand les experts militaires contredisent Donald Trump, son directeur de la CIA s’empresse d’ajuster la vérité pour correspondre au mieux au discours présidentiel. La CIA devient alors, sans le dire, une fabrique de narrations politiques.
Journaliste plus qu’historien, Tim Weiner raconte et dénonce avec une verve souvent indignée. Son récit foisonne de détails, parfois au risque de perdre le lecteur dans un dédale de noms et de dossiers. Mais de sa démonstration surgit une image saisissante : le désarroi moral d’agents confrontés à la torture, le cynisme d’un secrétaire à la Défense convaincu qu’aucun défi stratégique n’attend l’Amérique à l’aube du 11 septembre ou encore la désinvolture d’une Maison-Blanche qui reporte indéfiniment les avertissements alarmants de ses propres espions.
La Mission nous permet de scruter les coulisses de Langley sans se laisser séduire par les nombreuses légendes que l’agence charrie. L’ouvrage est enquête au long cours, portraits d’hommes courageux, condamnation des manipulations politiques. Tim Weiner rappelle que les échecs de la CIA sont souvent ceux de la démocratie américaine elle-même, prisonnière de ses présidents et de ses illusions de toute-puissance. En refermant le livre, on garde en tête cette équation paradoxale : une agence au budget colossal, aux recrues brillantes, mais quasi toujours en échec face à l’histoire.
La Mission, Tim Weiner Robert Laffont, octobre 2025, 572 pages
Avec ce nouvel opus annuel de Regards de photographes, l’Agence France-Presse réinvente le livre d’images. Ici, il invite au regard attentif, à explorer le monde à travers ses multiples incarnations visuelles.
On le sait, le flux numérique est continu, toujours plus rapide et abondant. Il charrie un nombre d’images tel qu’il nous est impossible d’en prendre la pleine mesure. Publié par l’Agence France-Presse, Regards de photographes se tient précisément là : à la lisière du tumulte. Il s’agit de s’accorder un temps d’arrêt, pour contempler et problématiser le cliché, symptôme d’un monde en mutation permanente.
Ce beau-livre collectif rassemble une sélection de photographies prises entre 2024 et 2025, sur tous les continents. Au-delà de son aspect compilatoire, il appelle à une traversée du réel, de Gaza à la Californie, de la France à la Birmanie. Loin du bruit médiatique, ces images semblent s’être arrachées au flux continu pour redevenir des pièces à étudier, des présences avec lesquelles interagir. Les photojournalistes de l’AFP, dispersés à travers 150 pays, nous offrent une mosaïque du monde contemporain : guerres, dérèglement climatique, migrations, colères sociales, mais aussi gestes de tendresse, instants de danse, résilience obstinée du vivant dans l’épreuve.
Chaque cliché fait récit. À Gaza, un repas collectif partagé au milieu des ruines : la fraternité comme acte de résistance. À Kyev, des couples âgés qui dansent sous terre, à la veille du troisième anniversaire de l’invasion russe : la joie précaire comme soupape au désastre. En Argentine, des capybaras prisonniers d’eaux devenues vertes d’algues toxiques : la nature qui s’étrangle dans son propre éclat. Ailleurs, un feu dévore la Californie. En Chine, à Qingdao, des monceaux de minerais forment une composition abstraite, une sorte de Rothko du commerce mondial.
Chaque image, par sa justesse, rappelle comment la photographie d’agence opère : voir avant de dire, comprendre sans commenter. Ici, le regard est une manière d’habiter le monde. Et l’ensemble compose un atlas critique du présent.On y croise les effets du réchauffement global (le glacier Lewis en train de fondre), les guerres qui se prolongent en Ukraine, en Syrie, au Proche-Orient, la sécheresse californienne devenue flamme. Mais aussi des signes de beauté, fragiles, insistants : un imitateur de Michael Jackson à Lagos, un boxeur ghanéen dans la lumière poussiéreuse d’un gymnase d’Accra, un artiste de rue recouvert de peinture…
Derrière la diversité des lieux, une même idée court : le visible demeure un champ de bataille et d’interprétation. Dans un monde saturé d’images automatisées, d’IA et de propagandes croisées, photographier reste un acte politique, au sens le plus exact, celui de prendre parti pour une forme de réel. Le livre restaure un rapport lent et incarné à l’image. Sa mise en page aérée, ses formats variés, le choix d’un papier dense : tout concourt à ralentir le regard, à laisser l’œil explorer.
Dans Regards de photographes, le cliché de reporter retrouve ce que le flux médiatique lui a volé : sa capacité à imprimer durablement. Regards de photographes invite à voir autrement. Voir le monde non comme une addition de catastrophes, mais comme un tissu d’éléments, d’équilibres parfois menacés, d’émotions persistant dans le désastre.
Regards de photographes, ouvrage collectif La Découverte/AFP, octobre 2025, 160 pages
Les coulisses de l’élimination de Lumumba au Congo, à laquelle participèrent, à leur insu, de grands musiciens de jazz américains. Instructif mais contestable dans la forme. Analyse d’un musicien de jazz.
Le jeu de dupes de la politique occidentale
Le documentaire de Johan Grimonprez raconte le destin du Congo à l’aube des années 60 : l’ascension irrésistible de Patrice Lumumba malgré la désinformation américaine le qualifiant de communiste ; l’accession à l’indépendance soutenue par la très populaire Andrée Bloin ; les premiers mois d’exercice du président fraîchement élu. Indépendance officielle d’accord, mais en se gardant la meilleure part du gâteau : d’entrée de jeu l’Union minière, véritable poumon économique du pays, est accaparée par les Belges. Il faut dire que l’entreprise située dans le Katanga fournit la majeure partie de l’uranium permettant de fabriquer une bombe atomique. Sans parler des autres métaux rares, cuivre, tungstène, or, etc. Un enjeu qui n’a pas changé, comme le montre Grimonprez en incrustant de façon agressive quelques smartphones. La malédiction du Congo, c’est la richesse de son sous-sol : on sait que bon nombre de tueries et de viols sont liés à l’extraction de ces fameux métaux rares. C’est ce qu’on nomme le néocolonialisme : une mainmise insidieuse sur les richesses d’un pays, sous des dehors de respect démocratique, en se moquant bien du coût humain. Changer de portable, comme nous y incite en permanence la publicité, c’est donc participer à cette violence. Autant y penser avant de se jeter sur le dernier joujou à la mode…
Très vite, donc, le Katanga est mis à part. Mais, Lumumba déclarant qu’il n’entend pas partager la souveraineté du pays, ses déclarations ont tôt fait d’inquiéter les Occidentaux. Pour ce genre de cas, les Etats-Unis ont deux bras armés : l’ONU qu’elle noyaute largement dans ses décisions officielles, au besoin en utilisant des lobbyistes, et la CIA pour tout ce qui est manipulations souterraines, soudoiements, assassinats et autres joyeusetés. Tout cela est fort instructif, complétant l’épopée sidérante que narre l’écrivain Eric Vuillard dans son Congo.
« Ceci n’est pas une pipe », avait choisi Magritte comme titre à l’un de ses tableaux : ce n’est que l’image d’une pipe. Une façon d’interroger les représentations visuelles, devenue un lieu commun aujourd’hui mais assez nouvelle au début du XXème siècle. Malicieusement, Johan Grimonprez nous présente Allen Dunes, chef de la CIA, qui ne cesse de rallumer la sienne. Le film va nous rappeler que les fake news ne datent pas de Trump : des grandes tirades à l’ONU, rappelant que le Congo doit être respecté dans son indépendance, jusqu’au « il ne s’agit pas d’un coup d’Etat », qu’aurait pu signer Magritte, dans la bouche d’un Mobutu qui vient de faire emprisonner le président élu, en passant par les allégations de Dunes selon lesquelles son organisation concourt au bien des peuples, tout est mensonge éhonté.
Le jazz, musique de la sincérité
Aux antipodes de ce monde de faux semblants il y a le jazz, musique de la sincérité, autant que de la liberté à laquelle on a coutume de l’associer. Cette sincérité est portée par une parole puisque le jazz a aussi pour racine l’oralité : on joue comme on parle. Charles Spaak, ministre des affaires étrangères belge au moment des faits, déclare : « j’aime mieux la parole que l’écrit ; je trouve ça plus sûr en politique ». Chez les politiques, cette parole est mise au service de… l’insincérité puisque « les paroles s’envolent, les écrits restent » (chose beaucoup moins vrai aujourd’hui où tout est filmé ou archivé). Le contraire de la parole du jazz, qui n’admet pas que l’on triche.
L’un des enjeux pour qui veut pratiquer cette musique est d’être authentique dans son art : se dépouiller de tout effet pour épater ou caresser dans le sens du poil, parler du fond de son être, s’affirmer comme singularité en rapport à d’autres singularités. Il ne faut pas chercher à faire « joli », plutôt montrer l’authenticité humaine dans toute son ambivalence. Si le blues, aux racines du jazz, fut qualifié de « musique du diable », c’est parce qu’il assumait la part sombre qui est en nous. Tout le contraire du discours politique, qui dissimule l’inavouable sous un vernis séducteur fait « d’éléments de langage » lénifiants.
Abbey Lincoln et Max Roach portent mieux que quiconque cette ambition : l’engagement de tout leur être dans ce qu’ils jouent ou chantent est perceptible, dans une rugosité assumée. La vérité plutôt que la beauté. A moins qu’il ne faille dire : la beauté de la vérité.
Emissaires contre mercenaires
Certains de ces grands créateurs vont être envoyés au Congo pour jouer les chevaux de Troie de la CIA. Le message ? L’Amérique est cool comme le Coca Cola, les jeans et les hamburgers. Mieux, elle est noire comme vous, elle produit une musique dont les racines plongent dans la vôtre. Une musique associée également à l’idée de résistance à l’oppression blanche, ce qui ne peut que trouver un écho à l’heure de l’émancipation du pays. Bref, un leurre idéal. Faut-il rappeler que le jazz de la Nouvelle Orléans a pris forme à… Congo Square ?
Pendant qu’Armstrong, Nina Simone ou Dizzy Gillespie séduisent à leur insu le bon peuple, on sape en sous-main les fondations du pouvoir légitime. Ces musiciens ne seront pas totalement naïfs : Armstrong refusera une tournée et Dizzy racontera avoir songé à s’établir en Afrique devant les agissements de son pays.
En miroir des émissaires de la vie sont envoyés ceux de la mort : les mercenaires, ces guerriers qui tuent pour de l’argent sans se soucier de la cause au service de laquelle ils mettent leurs talents. Des individus peu recommandables : l’un arbore un insigne nazi et explique qu’il n’est pas du tout qu’un tueur, la preuve, il assiste à des concerts de musique classique… On pense ici aux Bienveillantes de Jonathan Littel, qui montrait que les pires tortionnaires pouvaient être des gens par ailleurs fort raffinés. Par sa seule apparition, la « grande musique » apparaît du côté de l’ordre établi, des oppresseurs, en opposition au jazz qui lutte pour l’émancipation. Les mercenaires ont pour mission d’appuyer les forces rebelles. Chacun joue son rôle, tout est parfaitement orchestré en coulisses par la CIA. C’est Eisenhower lui-même qui ordonnera l’assassinat d’un Lumumba resté combatif.
Les batailles de l’ONU
La façade officielle c’est l’ONU, qui n’est pas encore devenue une coquille vide. Là se joue le destin du Congo fraîchement indépendant. Deux camps s’affrontent. Derrière la Belgique : les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l’Allemagne (il sera peu question de la France pour une fois) qui entendent bien torpiller le processus démocratique pour continuer à jouir des richesses du pays. Derrière l’URSS, à peu près tous les autres, ce qu’on appelle aujourd’hui le « sud global ». A l’inverse du discours occidental qui présente généralement les rouges comme forces du mal, Khrouchtchev est ici quasiment un chevalier blanc : débonnaire, chaleureux, martelant, chafouin, son pupitre à l’ONU comme les batteurs leurs tambours, pour dire son opposition aux propos occidentaux. Il va réussir à rendre acceptable l’idée d’Etats Unis d’Afrique impulsée par la Guinée et le Ghana, puis carrément à faire voter la fin de la colonisation – les Occidentaux ne pourront que s’abstenir face à ce piège moral. Une victoire en trompe l’œil toutefois, puisque le néocolonialisme a parfaitement su prendre le relais de l’ancienne domination.
Bien sûr, on pourra soupçonner la croisade vertueuse de Khrouchtchev d’être teintée d’intérêts géopolitiques : affaiblir le camp d’en face, en le privant de ses ressources minières tout autant qu’en grevant son influence. Fidel Castro vient opportunément gonfler les troupes anti-américaines.
Malcolm X, ou la protestation
En parallèle de cette foire d’empoigne autour du Congo, Johan Grimonprez met en exergue la condition des Noirs aux Etats-Unis. La ségrégation y sévit toujours, 22 millions de citoyens de couleur étant privés de droits civiques. Face à la non-violence d’un Martin Luther King qu’on ne verra pas, Malcolm X incarne une lutte volontiers agressive. Le leader des Blacks Panthers ne cesse de dénoncer ce qui se passe à des miles de là, au sein du poumon africain.
Agressif, le jazz sait l’être aussi en écho aux diatribes de Malcolm X, lorsque les aigus stridents de Dizzy viennent vous déchirer les tympans et qu’Ornette Coleman ou Monk font émerger leurs audacieuses dissonances. Eric Dolphy déploie à la clarinette basse un free jazz échevelé en compagnie de cet homme en colère qu’était Mingus, rejoignant eux aussi la rage de Malcolm X. Plus léger, Dizzy se présente carrément à la présidence de la République, ambitionnant de transformer la Maison blanche en Maison du blues ! Il égrènera son gouvernement idéal, Duke Ellington, Armstrong, Mingus et Monk devenant ministres ou « émissaire permanent ». Savoureux.
Une forme qui dessert le jazz
Tout cela est riche et bien documenté. Pourtant, Johan Grimonprez n’a pas fait, selon nous, de cette matière un grand documentaire. Pourquoi ?
Ce qui est en cause, ce sont ses choix formels. Le cinéaste belge donne le ton dès l’ouverture : une succession hachée d’images et de sons façon clip publicitaire. On ne comprend rien, on passe du coq à l’âne. Le spectateur redoute que les 2h30 de documentaire se déroulent ainsi. Heureusement, le montage se calme un peu ensuite, mais un peu seulement : Grimonprez a voulu impressionner par ses effets de rupture. Les lettres énormes qui s’affichent à l’écran pour présenter les jazzmen sont symptomatiques d’une volonté d’en mettre plein la vue. Voilà qui n’est pas du tout « jazz » : même si les jam sessions peuvent tourner à la bataille d’egos, le fondement de cette musique ne saurait être le désir d’épater.
Le fameux « rythme » du montage bien dans l’époque qui veut que « ça pulse à mort » s’accorde ainsi très mal au jazz qui exige de l’investissement et de la durée. Il aurait fallu soigneusement choisir les morceaux pour qu’ils fassent écho aux événements politiques – moins de morceaux mais plus pertinents – et les montrer plus longuement. Peut-être pas intégralement, comme osa le faire Alain Cavalier à la fin de son Paradis avec la version infiniment tendre de Stardust par Lester Young, puisqu’il ne s’agit pas d’un documentaire sur le jazz, mais au moins leur donner plus de poids. Au minimum présenter l’intégralité des solos pour ne pas couper le discours musical très construit de ces géants de l’improvisation. Surtout, ne pas parler ou montrer des gens qui parlent sur la musique. Traité comme il l’est ici, le jazz se mue en motif de fond, simple support illustratif des textes et des images. Un comble pour cette musique où il y a tant à entendre, notamment parce qu’elle se crée dans le moment, par interaction entre les protagonistes, ce qui lui confère une densité sans pareille.
A bien des égards, le film de Grimonprez est donc rien moins qu’un contresens par rapport à ce qu’il donne à entendre. Ne montrer que des bribes du poignant Black and Blue par Armstrong, de l’anguleux Just a Gigolo par Monk, du serein Fleurette africaine par Ellington ou du mystérieux Blue in Green par Miles Davis, c’est les vider en grande partie de leur substance. Associer un morceau à des images était également possible, en s’autorisant la durée, mais Grimonprez ne cesse d’afficher du texte ou de faire intervenir des acteurs du drame qui s’est joué au Congo ou à l’ONU, bien obligé de remplir le contrat qu’impose son sujet.
Peut-être le projet, finalement, n’était-il pas une bonne idée, de même que proposer un groupe de jazz dans un restaurant est une hérésie : on va au restaurant pour échanger, et se parler sur du jazz, utilisé comme musique d’ambiance, est un non-sens. Avec un brin de provocation, on oserait presque dire que Grimonprez utilise le jazz comme la CIA : comme un décor, pour servir ses intérêts de documentariste, sans se soucier d’en trahir l’essence…
… malgré quelques belles scènes
Il faut pourtant saluer trois réussites.
D’abord le moment où l’on voit des images de Coltrane sans son : le déluge de notes typiquement Coltranien a fait face au silence, ce qui a beaucoup de force.
La deuxième réussite, c’est cette magnifique tromboniste qu’a dénichée Grimonprez, Melba Liston. Les femmes sont suffisamment rares sur l’instrument pour qu’on les mette en valeur, surtout quand elles jouent aussi bien : on saluera donc ici le choix du réalisateur.
Enfin, l’ultime séquence est splendide : des images de violence au Congo, ainsi qu’à l’ONU où un groupe a réussi à pénétrer avec l’appui de Fidel Castro, alternent avec Abbey Lincoln et Max Roach hurlant leur rêche protestation sur le fameux Freedom Now Suite. Comme quoi un chemin était possible. Cette scène sidérante reste malheureusement l’exception. Quel dommage d’en avoir émoussé l’impact en montrant le duo Lincoln/Roach régulièrement auparavant : même dans ses réussites, le film est contestable.
Grimonprez, l’anti-Wiseman
Soundtrack to a Coup d’Etat, c’est du documentaire à l’opposé de ce que fait un Frederik Wiseman. Là où l’Américain donne à voir des plans séquences qui tirent leur force de la durée, substantifique moelle de centaines d’heures de rush, le Belge ne cesse d’interrompre. On sort lessivé de l’expérience, frustré, voire en colère si l’on est passionné de jazz. Ironiquement, nous voici donc en phase avec le propos du film qui exprime une indignation. Beaucoup moins en phase en revanche avec la critique dithyrambique, quasi unanime, qui a salué ce Soundtrack to a Coup d’Etat. Tant mieux : être la note dissonante dans un concert d’éloges, n’est-ce pas, pour le critique, rendre véritablement justice à cette musique ?
Bande-annonce : Soundtrack to a Coup d’État
🎷 Soundtrack to a Coup d’État : jazz, CIA et néocolonialisme
Johan Grimonprez interroge les liens entre musique noire et manipulations politiques dans un documentaire explosif. De Louis Armstrong à Patrice Lumumba, en passant par Abbey Lincoln et Malcolm X, le film explore les coulisses d’un coup d’État orchestré par la CIA au Congo, sur fond de jazz et de propagande culturelle.
Entre archives rares, séquences musicales et montage nerveux, Grimonprez signe un objet contesté, parfois brillant, souvent déroutant. Une œuvre qui interroge autant qu’elle bouscule.
🎬 Durée : 150 min · Genre : Documentaire politique & musical · Langues : Anglais, Français, Archives multilingues
Fiche technique – Soundtrack to a Coup d’État
Titre original : Soundtrack to a Coup d’État
Titre français : Bande-son pour un coup d’État
Réalisation : Johan Grimonprez
Scénario : Johan Grimonprez
Montage : Rik Chaubet
Image : Jonathan Wannyn
Étalonnage : Blaise Jadoul
Son / Mixage : Ranko Paukovic, Alek Goosse
Création sonore : Céline Bernard, Florent Gailly, Jurriaan Van Dijck, Jonathan Vanneste
Archivistes : Judy Aley, Rémonde Panis, Pauline Burgaud, Alexander Markov
Production : Warboys Films, Onomatopee Films, Zap-O-Matik, BALDR Film
Producteurs : Rémi Grellety, Daan Milius, Katja Draaijer, Frank Hoeve
Distributeur : Les Valseurs
Pays de production : Belgique · France · Pays-Bas
Langue originale : Anglais / Français / Archives multilingues
Genre : Documentaire politique, musical et historique
Durée : 150 minutes
Format : Couleur – Numérique 2K – Son Dolby SRD
Sortie en salles : 1er octobre 2025
Première mondiale : Festival de Sundance – janvier 2024
Distinctions : Grand Prix du Documentaire Musical (FIPADOC 2025), Prix André Cavens, nommé à l’Oscar du Meilleur Documentaire 2025
Avec : Patrice Lumumba, Louis Armstrong, Dizzy Gillespie, Abbey Lincoln, Max Roach, Malcolm X, Nikita Khrouchtchev, Dwight D. Eisenhower