La Main de Dieu : autoportrait du cinéaste en jeune homme

Après croqué l’Italie et ses travers, Paolo Sorrentino abandonne son traditionnel maniérisme, pour s’attaquer, dans La Main de Dieu, à un sujet hautement cinématographique s’il en est, à savoir, le passage à l’âge adulte. En résulte, une œuvre foisonnante qui propose une (re)lecture décapante du roman familial où s’entrecroisent Diego Maradona, le cinéma et la découverte de l’amour.

Synopsis : Durant l’été 1986, à Naples, Fabietto, adolescent fan de Diego Maradona, voit son existence bousculée par l’arrivée du jouer argentin au Napoli. Cet évènement apparaît bientôt comme le premier d’une longue série qui fera basculer le destin du jeune héros.

Netflix, Maradonna et les autres

È stata la mano di Dio. Littéralement « C’était la main de Dieu », tel est le titre, en version originale, du dernier film de Paolo Sorrentino, disponible sur la plateforme Netflix depuis le 15 décembre 2021. Inutile de connaître la filmographie du cinéaste italien pour reconnaître la fameuse phrase iconique de Diego Maradona, utilisée afin d’expliquer son but marqué volontairement avec la main, lors des quarts de finale de la coupe du Monde en 1986. Cette évènement historique constitue indirectement le cœur du neuvième long-métrage de Paolo Sorrentino. Après avoir évoqué la mafia napolitaine dans Les Conséquences de l’amour (2004), effectué une relecture 2.0 de La Dolce Vita fellinienne dans La Grande Bellezza (2013), puis dressé un portrait caustique de Silvio Berlusconi dans Silvio et les autres (2018), le prodige du cinéma transalpin propose ici un film résolument intimiste.

En effet, La Main de Dieu rompt avec le style grandiloquent qui a fait le succès du réalisateur italien. Excepté lorsqu’il est question de filmer Naples, l’œuvre comporte très peu de plans larges et autres mouvements de travelling. Même chose pour la bande-son qui se trouve être réduite au minimum. Le cinéaste réinvente en quelque sorte ce qui a fait sa marque de fabrique. La Main de Dieu semble être tout à la fois le film de la maturité en même temps qu’il signe un retour à l’enfance. Car de quoi parle-t-il ? Si ce n’est de l’enfance de Paolo Sorrentino. Ce dernier revient sur un moment charnière de son existence, qu’il resitue plus ou moins fictivement en la personne du jeune Fabietto, timide adolescent, qui rêve secrètement de devenir réalisateur. Cet amateur de football et fervent supporter de Maradona voit existence bouleversée par un évènement dramatique, dont les conséquences seront décisives son sur destin futur.

Affreux, sales et attachants

La Main de Dieu frappe de part sa construction fortement hachée. Si Paolo Sorrentino a choisi de faire un seul film, ce dernier est, en réalité, divisé en deux parties bien distinctes. La première est marquée par une atmosphère joyeuse et volontiers ironique. On y découvre une Naples fascinée par le football, attendant l’arrivée de Maradona comme le Messie. On y croise également plusieurs dizaines de personnages, parmi lesquels on retrouve bien sûr Fabietto et sa famille, mais aussi, une grand-mère gouailleuse, aux jurons faciles, ou encore un malheureux fiancé septuagénaire, parvenant difficilement à s’exprimer. Cette galerie de protagonistes hauts en couleur donne à l’œuvre l’aspect d’une vaste comédie humaine. Cela n’est pas sans faire écho au chef-d’œuvre d’Ettore Scola Affreux, sales et méchants (1976). À l’instar du film, les protagonistes se montrent volontiers cruels et hypocrites les uns avec les autres.

Paolo Sorrentino porte, néanmoins, un regard tendre envers ses personnages. Si ces derniers sont représentés avec leurs défauts et leurs qualités, le réalisateur se garde d’effectuer tout jugement de valeur. La Main de Dieu n’est pas un film manichéen, encore moins une œuvre dans laquelle le réalisateur tenterait de régler ses comptes familiaux. Le cinéaste ressaisit, au contraire, l’effervescence d’une famille napolitaine, vivant au milieu des années 80. Cette première moitié du film ne semble pas obéir à un schéma narratif précis. Il n’y a pas d’intrigue à proprement parler, ou du moins pas encore. Nous suivons Fabietto et sa famille dans les divers moments de leur existence, allant du repas de famille à la baignade en mer, sans parler du canular téléphonique tournant au vinaigre. Ces scènes truculentes fonctionnent à la manière d’un patchwork qui constitue en lui-même une sorte d’album souvenir en devenir. Car la sérénité et le bonheur familial seront bientôt mis à mal, par un évènement aussi tragique qu’inattendu, faisant basculer le film dans une tout autre ambiance.

Tous les chemins mènent à Naples

Paolo Sorrentino revient, de façon évidemment romancée, sur un évènement fondateur de sa propre vie. La Main de Dieu fait si l’on ose dire, les choses à l’envers. La fin de l’histoire survient, en effet, in medias res, c’est-à-dire, en beau milieu du film. On peut d’ailleurs affirmer, sans ambages, que toute la deuxième moitié de l’œuvre constitue en quelque sorte l’épilogue « post-fin ». Le réalisateur retranscrit, à l’écran, les principaux évènements sportifs et familiaux ayant émaillés l’été 1986, un moment chronologique charnière, puisqu’il correspond à l’année de ses 16 ans. Le cinéaste crée une concordance entre le destin du jeune Fabietto et le sien en faisant de son héros un double de fiction. La Main de Dieu est clairement un auto-portrait cinématographique informel de la jeunesse de son créateur, situé à mi chemin entre l’auto-fiction et l’autobiographie.

Il ne faudrait pas croire que la seconde partie du film constitue le sombre volet de la première partie. L’œuvre ne saurait se résumer à ce manichéisme naïf. Bien qu’il se distingue de l’atmosphère plus ou moins euphorique du début, ce segment prolonge la réflexion qui précède autour de l’héritage familial. Le vrai sujet du film est moins l’enfance que l’âge adulte. Dans La Main de Dieu, Paolo Sorrentino, cinéaste mondialement reconnu, emprunte le chemin du retour tel Ulysse revenant à Ithaque. Ici, l’île est une ville d’Italie nommée Naples. Le réalisateur rend hommage à ses parents comme à sa ville natale. Celle-ci constitue un personnage à part entière auquel l’œuvre réserve ses plus beaux mouvements de caméra. Si la capitale de la Campanie renvoie au berceau familial, elle est également le lieu où le jeune Paolo / Fabietto décide de sa future vocation pour le cinéma.

La Main de Dieu est un film (d)étonnant qui réinvente un genre cinématographique éculé, celui du teen movie initiatique, qu’il colore d’une teinte mélancolique et endeuillée, peut-être plus à même de s’adresser à tous.tes. Car indépendamment des évènements qui surviennent au cours de la narration, Paolo Sorrentino parvient à faire d’un évènement personnel, la base d’une œuvre universelle qui parvient à saisir un moment aussi décisif que fugitif, celui du passage obligé (et difficile) de l’enfance à l’âge adulte, qu’il réussit à magnifier sans une once de naïveté.

Bande annonce – La Main de Dieu

Fiche technique – La Main de Dieu

Réalisation : Paolo Sorrentino
Scénario : Paolo Sorrentino
Société de production : Netflix, The Apartment
Distribution : Netflix
Interprétation : Filipo Scotti (Fabietto Schisa), Toni Servillo (Saverio Schisa), Teresa Saponangelo (Maria Schisa), Marlon Joubert (Marchino Schisa), Luisa Ranieri (Patrizia).
Durée : 2h10
Pays : Italie
Genre : Drame
Sortie : 15 novembre 2021 (Netflix)

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