Les éditions Pathé nous proposent trois films de Patrice Leconte. Parmi ceux-ci figure une des plus grandes réussites du cinéaste, Tandem, tenu par le formidable duo d’acteurs Jean Rochefort et Gérard Jugnot.
C’est en 1985 qu’après avoir connu le succès grâce à des comédies, en particulier Les Bronzés et Les Bronzés font du ski, le réalisateur Patrice Leconte entame un virage dans sa filmographie. Sous l’impulsion du producteur Christian Fechner (si important dans le cinéma populaire français des années 70, 80 et même 90), Leconte tourne alors Les Spécialistes, très bon film d’action dont le duo d’acteurs principaux, Bernard Giraudeau et Gérard Lanvin, deviendra iconique. Après le grand succès de ce film, Leconte se dit qu’il est temps de transporter à l’écran un scénario qu’il avait écrit quelques années auparavant.
Dans l’un des compléments de programme du DVD, le cinéaste explique l’importance qu’avait la radio dans sa famille, et en particulier le moment sacro-saint du Jeu des mille francs de France Inter. Pour ceux qui connaissent cette émission culte, le rapprochement avec Tandem est évident. Le film raconte l’histoire d’un animateur radiophonique, Michel Mortez (Jean Rochefort), qui parcourt les routes de France pour présenter son jeu La Langue au chat. Il s’agit, pour lui, de s’installer chaque jour dans un village différent et de poser des questions de culture générale à deux invités. Dans son périple, Mortez est accompagné de Rivetot (Gérard Jugnot), qui fait office de chauffeur, ingénieur du son, mais aussi garde-malade lorsque la situation se présente.
Tout de suite, on sent que, malgré les différences de caractères, ces deux personnes sont indispensables l’une à l’autre. Mortez, malgré toute sa morgue apparente et son cynisme de façade, est un personnage affaibli, physiquement mais aussi psychologiquement. De temps en temps, il est pris d’une crise de puérilité qui le fait dépenser des sommes folles au casino. Comme le nom de Mortez est un pseudonyme derrière lequel se cache Morteau, de même le personnage de l’animateur sûr de lui, excentrique et enjôleur est un paravent derrière lequel se dissimule un personnage qui a peur de la solitude et qui ne veut pas avouer ses faiblesses.
A ses côtés, Rivetot est l’homme à tout faire qui sert aussi bien de souffre-douleur que de soutien dans les difficultés. Les deux hommes sont inséparables, non pas comme des amis de toujours mais, comme l’affirme Leconte lui-même, parce que s’ils se retrouvaient seuls, ils s’écrouleraient. De fait, chacun essaie bien, pendant le film, d’avoir une aventure de son côté, mais ça semble tout de suite très vain, comme secondaire et, de toute façon, voué à être une impasse.
Au sujet de ce duo aussi improbable qu’émouvant, le cinéaste mentionne Dom Juan et Sganarelle, mais on pourrait aussi songer à Don Quichotte et Sancho Panza. Cette impression est encore renforcée lorsque Rivetot apprend que l’émission de Mortez va disparaître de l’antenne, et qu’il n’ose pas l’avouer à l’animateur. Comme Don Quichotte qui préférait vivre dans un monde de romans de chevalerie, Mortez s’accroche à son émission qui constitue une unique raison de vivre, et Rivetot a le rôle d’équilibriste qui lui demande à la fois de raccrocher Mortez à la réalité et, en même temps, de lui laisser son rêve.
Tandem est un des meilleurs films de Patrice Leconte (qui a de belles réussites à son actif, faut-il le rappeler). Le cinéaste parvient à donner à son film une atmosphère tour à tour comique, voire farcesque, et émouvante, avec des touches subtiles de mélancolie soulignées par la magnifique chanson de Richard Cocciante.
Le tout est rendu parfaitement cohérent par l’admirable interprétation des deux acteurs principaux. Jugnot est extraordinaire en personnage du quotidien, plus terre-à-terre, avec lequel on sympathise immédiatement alors que Rochefort joue à merveille ce grand duc fragile, constamment au bord de s’écrouler.
Les seconds rôles ne sont pas en reste, et le film est peuplé de personnages marquants, même si on ne les voit que lors d’une scène. A ce titre, il faut évidemment mentionner Ged Marlon, inoubliable en pique-niqueur au bord de l’autoroute qui se fait invectiver par un Mortez hors de lui, dans une des scènes les plus marquantes du cinéma de Leconte.
Outre les acteurs et la chanson, outre aussi la mise en scène fine et précise, qui sait parfaitement s’attarder le temps nécessaire sur ses personnages pour en dévoiler les émotions profondes, l’un des autres critères de réussite de Tandem provient de ses dialogues ciselés (la qualité des dialogues est une des caractéristiques de la filmographie de Patrice Leconte, il suffit de revoir Le Mari de la coiffeuse, La Fille sur le pont ou, bien entendu, Ridicule, pour s’en assurer).
L’ensemble donne un très bon film que l’on a plaisir à voir et revoir, qui possède toutes les qualités des meilleurs films français
L’édition DVD de Tandem chez Pathé nous propose deux compléments de programme fort intéressants.
Le premier est un entretien avec le réalisateur, d’une cinquantaine de minutes environ. Leconte y revient sur l’origine du film, l’écriture du scénario, le choix de Rochefort (qui n’était pas le premier choix de Leconte pour ce rôle), etc.
Le second est un entretien avec Jean Rochefort, qui définit Tandem comme étant “un film poignant à force d’être drôle”. Il y explique sa surprise lorsque Leconte est venu lui proposer le rôle de Mortez et il vante l’originalité du film, unique dans le paysage cinématographique français selon lui.
Caractéristiques du DVD :
Durée : 87 minutes
Version française 2.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Sous-titres anglais
Compléments de programme :
Entretien avec Patrice Leconte (48 minutes)
Interview de tournage de Jean Rochefort (13 minutes)
The Artist est le grand film français de ces dernières années sur le cinéma ayant eu un retentissement mondial. Couronné d’un Oscar, le film fait figure de regard officiel sur notre cinéma, celui en noir et blanc et sans parole. Un cinéma que le réalisateur mystifie, jusque dans les corps glorieux de ses acteurs autant que dans leurs déconvenues.
SILENCE, ça tourne
Tel Ziad découvrant un plateau de tournage les yeux écarquillés dans le dernier roman d’Isabelle Carré (Du côté des indiens), nous écarquillons également souvent les yeux devant la magie distillée par The Artist. Le film est fabriqué pour rendre hommage au cinéma. Un film surcoté aux Etats-Unis où il a reçu un Oscar, preuve qu’il surfe sur une vague nostalgique et hautement symbolique également. Ce n’est pas avec The Artist que l’on verra subtilement l’envers du décor tels que des films comme Nuits magiques (Paolo Virzi) ont pu le montrer ces dernières années. Ou encore que l’on verra l’artiste se mettre véritablement à nu à travers son histoire du cinéma comme l’a récemment très bien réussi Almodovar avec Douleur et Gloire. Mais parler de cinéma, c’est avant tout parler de magie, cette magie que Muriel ne veut pas enlever des yeux de Ziad. C’est aussi celle-là que l’on lit dans les yeux et le corps de Peppy Miller lorsqu’elle s’enroule dans la veste de George Valentin comme s’il l’enlaçait réellement. Pour rendre son hommage au cinéma muet, Hazanavicius va jusqu’à rendre son film muet lui-même, à quelques exceptions près puisque nous sommes tout de même en 2011.
A star is born
Le tour de magie ? The Artist est un film muet qui parle de la naissance du parlant… En effet, Jean Dujardin y endosse le rôle du parfait petit acteur muet hyper populaire qui fait rire tout le monde avec ses mimiques (sauf peut-être sa femme) mais qui va finir par être rattrapé (comme tous) par la nouvelle génération et surtout par le parlant (magnifique scène où le son envahi l’espace d’un Jean Dujardin privé de la parole). Le film retrace aussi un peu l’histoire du cinéma, le travail des figurants et l’ascension d’une actrice dans l’univers du parlant, forte de sa jeunesse et de son charisme. Les deux vont se croiser, se plaire et se fuir mais aussi se détester presque (scène du restaurant…). Puis c’est l’effusion, elle monte, il sombre, elle s’accroche à lui, il s’accroche à des illusions… On se croirait presque dans A Star is born, mais cette fois dans l’univers, lui aussi impitoyable, du cinéma.
Le prince oublié
Dans l’histoire du cinéma, The Artist se place comme un hommage gentillet et plutôt grand public. Sur la force du cinéma, le génie créateur (et destructeur!), on pensera notamment plus aisément à Boulevard du crépuscule ou encore Barton Fink avec ce scénariste fou dont les délires viennent habiter l’hôtel lui-même. Hazanavicus aime à recréer des univers merveilleux ou des parodies comme il l’a aisément prouvé avec OSS 117 ou le plus récent Le Prince oublié. Ce que raconte finalement The Artist, comme toute œuvre cinématographique qui parle de cinéma un tant soit peu respectable, c’est de l’oubli, de la déliquescence et de la renaissance constante d’un art qui ne fait pas de place aux plus faibles. Oui, il y a la magie, mais il y a aussi la souffrance, le corps qui est à rude épreuve, le génie qui prend l’eau.
Once upon a time… in Holywood
On en revient encore et toujours à Ziad et Muriel (les héros d’Isabelle Carré) dont les visions du cinéma diffèrent par l’expérience, voici ainsi comment Muriel parle de cinéma (ce que The Artist fait en partie oscillant entre magie et désillusion): « au fil du tournage, les yeux et les joues se creusaient, les mains tremblaient. Ce rêve avait un prix (…) La terre entière aurait voulu pénétrer ce monde, un monde où les êtres paraissaient plus libres, et dont le décor imitait si bien la réalité qu’elle les en protégeait ». Un peu comme Jean Dujardin et Bérénice Béjo propulsés dans un univers proche, presque à la virgule près, de l’Aurore de Murnau ou encore de Chantons sous la pluie. Eux aussi ont-ils eu cette sensation de repartir « retrouver le monde d’aujourd’hui, leur monde à eux » ? Rien n’est moins sûr. Au final, le plus en décalage avec la notion de monde d’aujourd’hui mais le plus en phase également, c’est le réalisateur lui-même : « Michel Hazanavicius s’empare du cinéma d’antan avec les outils du cinéma d’aujourd’hui. Plus qu’un voyage dans le temps, The Artist est une plongée dans l’histoire du cinéma qu’il transforme, un peu comme aime à le faire Quentin Tarantino, en un gigantesque terrain de jeu… » (voir le dossier Transmettre le cinéma qui reprend la critique du Monde).
Voilà peut-être le secret d’un film sur le cinéma : parler à notre imaginaire, sans limite, tout en jouant avec cet imaginaire précisément. Un fragile équilibre entre fiction et réalité: il était une fois… Chacun se réappropriant alors sa propre histoire du cinéma, un peu comme lorsque l’on voit Fellini au travail dans Nuits magiques. On pense immédiatement à son grand film sur la création Huit et demi. Véritable mise en abyme virtuose qui dit simplement : « Le monde est déjà un chaos, n’ajoutons pas de désordre au désordre ». Pourtant, c’est ce que fait le cinéma depuis toujours ajouter du désordre au désordre. Au final, parler de cinéma c’est ajouter à son tour un peu de désordre au monde.
Dans le cadre notre rétrospective sur John Carpenter, difficile de passer à côté des grands succès du maître de l’horreur. Le village des damnés, sorti en 1995, est un film d’horreur SF, a propos d’enfants aliens semant le trouble dans un village isolé des États-Unis. Ce remake d’un film des années 60 de Wolf Rilla, devient de nos jours un film de série B, aux effets spéciaux vieillis mais qui n’en reste pas moins incontournable.
Après le succès tonitruant de The Thing, Le Village des damnés reste avant tout un film de commande et s’avère mineur dans la filmographie de Carpenter. Le réalisateur parvient tout de même y insérer sa patte, par la musique et la mise en scène, tout en respectant l’ambiance originale et la montée de l’horreur face à cette invasion d’enfants monstres.
La monstruosité à travers l’enfant
Moins gore que la plupart de ses autres films, celui-ci se focalise surtout sur l’aliénation des enfants. Dans le même esprit que La Malédiction (The Omen), toute l’horreur est personnifiée par ces petites têtes blondes dont les adultes ne soupçonnent pas tout de suite la menace. Notre héros, le Dr Alan Chaffee, est lui-même le père d’une de ces enfants spéciales, du nom de Mara. Elle est la figure du leader machiavélique – faisant penser à une Esther en blonde – car tous ne semblent s’exprimer qu’à travers sa volonté. C’est elle aussi qui dévoilera sa volonté d’asservir l’espèce humaine et provoquera la mort de quiconque menacerait elle et son groupe. Derrière leur apparence angélique, on peut y percevoir une critique de la race aryenne, qui durant la montée du nazisme, se qualifiait aussi de race supérieur.
La définition de l’humanité
Le film de Carpenter joue surtout sur ce qui différencie un humain d’un alien, à travers l’enfant David, le seul capable d’avoir de l’empathie. Son développement différent des autres enfants du groupe s’explique par son manque de partenaire – l’enfant femelle mort-né dont il semble ressentir un manque. Et c’est à travers ce sentiment de deuil et de perte, qu’il développe une humanité. De la même manière, le personnage du Dr Susan Verner – avec un ‘V’, comme elle aime tant le rappeler –, est représentatif de la scientifique folle car elle n’hésite pas à se servir du corps de l’enfant mort-né pour exécuter ses expériences. La sensibilité humaine n’est pas intrinsèque à l’humain. C’est l’une des critiques morales qui découle du film jusqu’à la fin avec le sacrifice de notre héros pour sauvegarder l’espèce humaine et détruire ces enfants.
L’aliénation est un thème récurrent dans la filmographie de Carpenter. Le Village des damnés n’a d’original que la transposition de cette horreur par le biais des enfants. Un film qui nous fera aussi fortement penser à Chromosome 3 de David Cronenberg, par cette menace de la progéniture et de la propagation du mal. Le sujet de l’avortement est aussi abordé de manière subtile. En apprenant la grossesse simultanée de ces dix femmes, le village se réunit pour débattre de la possibilité d’avorter. Mais alors que certaines considèrent l’option d’avorter, une scène de rêve bien étrange explique ce qui les en dissuade. Comme aliénées par leur embryon, ces femmes refusent alors de mettre un terme à leur grossesse. Pour l’époque, le film aborde frontalement l’avortement comme non pas un mal amoral mais une option parfois nécessaire.
Pour un film datant des années 90, la réalisation de Carpenter souffre d’un aspect très kitsch surtout dans les scènes de mise à mort parfois risibles. Comme dans la plupart de ses films, la BO reste une de ses marques de fabrique évidentes. Mais ici encore, une musique angoissante omniprésente tombe vite dans l’excès de style. La meilleure scène reste la scène finale, comme une apothéose du propos du film, avec l’explosion de la grange et la mise à mort salvatrice des enfants aliens.
Synopsis : Dans un village isolé des États-unis, toute la population se retrouve inexplicablement plongée dans un sommeil pendant une demi journée. A leur réveil, les habitants n’ont aucun souvenir de ce qui s’est passé. Les autorités et les scientifiques enquêtent mais ne trouvent aucune explication. En conséquence de cet événement isolé, 10 femmes se retrouvent enceintes, bien qu’elles soient stériles ou vierges. Poussée par une force étrange, aucune d’elle ne veut avorter. Toutes accouchent en même temps mais seuls 9 des 10 enfants survivent à la naissance. L’un des médecins du village, le Dr Allan Chaffee (Christopher Reeve) dont la femme a aussi accouché d’un enfant miracle se met à faire des recherches sur cette portée bien étrange. En grandissant; ils deviennent tous blonds aux yeux bleus, et développent des dons exceptionnels de télépathie. Fauteurs de troubles dans le village, les adultes commencent à les craindre sérieusement, quand ils provoquent des accidents inexpliqués.
Bande-annonce : Le village des damnés
Fiche technique : Le village des damnés
Titre original complet : Village of the Damned
Réalisation : John Carpenter
Scénario : Stirling Silliphant, Wolf Rilla d’après le livre de John Wyndham
Décors : Rick Brown, Don De Fina
Musique : John Carpenter, Dave Davies
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Edward A. Warschilka
Production : Andre Blay
Pays d’origine : États-Unis
Genre : Science fiction, horreur, thriller
Durée : 198 min
Chez Rimini Editions voit le jour en DVD et blu-ray le film Carnage, de Tony Maylam. Sorte de Souviens-toi… l’été dernier avant l’heure, il épouse tous les traits caractéristiques du slasher movie et apparaît grandement influencé par le Vendredi 13 de Sean Cunningham, sorti quelques mois plus tôt.
Carnage s’appuie sur un exosquelette déjà bien éprouvé. Une mauvaise blague tourne mal dans un camp de vacances et un moniteur, grièvement brûlé, est transporté d’urgence dans un hôpital. Il s’en sort miraculeusement grâce aux soins qui lui sont prodigués mais est condamné à conserver à jamais une apparence terrifiante. Cinq années plus tard, de nouveaux jeunes adultes investissent les lieux. Des chambrées aux lits superposés deviennent des endroits propices aux confidences et aux commérages, une vaste cantine rapproche des filles et garçons aux sens en éveil et des douches rudimentaires permettent aux voyeurs de faire leur œuvre. Tous les canons du genre sont respectés : le lieu apparaît comme retiré du monde, il borde un lac et est exclusivement constitué de jeunes gens dont la principale préoccupation consiste à s’adonner aux plaisirs de la chair. Difficile de ne pas y voir une reproduction de Vendredi 13, sorti quelques mois plus tôt.
On le sait, le tournage de Carnage a été rapide, dicté par l’urgence, et les changements de cap scénaristiques furent nombreux. Le moniteur Cropsy fait l’objet d’une détestation unanime, mais peu explicitée. Il se comportait mal avec les pensionnaires de la colonie, c’est tout ce qu’on sait, et cela explique qu’on ait cherché à l’effrayer en plaçant à côté de son lit un crâne rempli de vers et comportant des bougies à l’intérieur des orbites (ce qui provoqua l’incendie initial). Cet argument de base ratiboisé va pourtant initier toute l’intrigue. Qu’à cela ne tienne, Tony Maylam a d’autres intentions que celles de la profondeur scénaristique : il cherche avant tout à échafauder un slasher fun et sanglant, aidé en cela par les effets plastiques (notamment les prothèses) de Tom Savini. C’est plutôt réussi, et notamment dans l’introduction du tueur : on aperçoit d’abord un bras, puis un pied, ensuite une silhouette progressivement dévoilée, avant d’enfin scruter ce visage défiguré qui horrifiait au début du film les soignants de l’hôpital. Comme de nombreuses icônes de slasher, Cropsy est doté d’une arme emblématique : une cisaille qu’il porte volontiers au cou de ses victimes.
Bien rythmé, placé à hauteur d’adolescents, Carnage lie souvent le sexe à la mort, se pose en adepte des ruptures de ton (du kayak sur une musique entraînante entre deux meurtres sanguinolents) et s’essaie même occasionnellement à l’humour. Conversation post-coït :
– T’as froid ?
– T’as pas fait grand-chose pour me réchauffer.
Finalement, la séquence la plus intéressante est peut-être celle du canoë, avec ses vues subjectives, son approche graduelle et ses mises à mort gores à souhait. Elle symbolise bien Carnage : quelques fragilités, des ficelles un peu trop visibles, mais un charme désuet duquel on a du mal à se détacher.
TECHNIQUE & BONUS
Pas grand-chose à souligner en ce qui concerne l’aspect technique de l’édition blu-ray. Les pistes sonores apparaissent satisfaisantes et l’image est stable et propre – bien que lissée. Les bonus sont précisément les mêmes que ceux de l’édition de 2016 : ils contiennent des interventions du comédien Lou David, du monteur Jack Sholder et de l’actrice Leah Ayres. Il y est question du tournage (rapide), du personnage de Cropsy (dont Lou David espérait étoffer le background), des effets spéciaux de Tom Savini, du montage du film ou encore de l’ambiance qui a présidé à sa réalisation. Ces documents de courte durée se distinguent davantage pour les anecdotes qu’ils rapportent que pour d’éventuelles analyses – dont ils sont relativement dépourvus.
1.85:1 Langue : Anglais (DTS-HD 2.0), Français (DTS-HD 2.0) Sous-titres : : Français
C’est très élégant de la part de Jonathan Fanara et du Mag du ciné de me donner cette tribune pour parler du livre Une histoire du cinéma français – 1930-1939 qui vient de sortir, et ainsi de pouvoir modestement porter la voix de mon père, Philippe Pallin, qui n’est plus là pour le défendre (et qui aurait adoré le faire). Naturellement, mon parti pris sera de me focaliser sur lui et le livre dont il est co-auteur pour essayer de vous donner envie de vous procurer cet ouvrage magnifique et original.
Tout d’abord, il ne faut pas se leurrer sur la forme du livre : derrière l’apparence d’une encyclopédie exhaustive fondée sur une structure chronologique solidement établie en chapitres et sous-chapitres, on a en réalité un vrai récit vivant, avec un resserrement des enjeux au fur et à mesure de la progression dans le temps. Mon père imaginait ce projet comme un scénario de série, non pas documentaire, mais de fiction historique, un peu à l’image d’un film de Bertrand Tavernier que nous aimions beaucoup, Laissez-passer. Dans ce film, nous sommes en 1941 sous occupation allemande, et nous suivons de vrais personnages historiques du cinéma français (parfois oubliés), et l’une des questions, c’est de savoir comment ils vont se positionner dans un contexte aussi difficile : vont-ils résister, vont-ils persévérer dans leur métier par amour de l’art quitte à se compromettre, vont-ils purement et simplement pactiser avec l’ennemi ? Bref, des enjeux primaires, simples et puissants, le film fonctionne à merveille et aurait dû donner l’envie de produire des projets similaires.
Les années 30 sont passionnantes à ce titre, parce que l’on s’approche de plus en plus de l’abîme inéluctable, sans le savoir, mais souvent en le pressentant. Il faut voir par exemple le film passionnant de Julien Duvivier, Untel père et fils, tourné jusqu’aux derniers jours précédant l’occupation, qui ne sortira en France qu’à la fin de la guerre, et qui décrit l’histoire de plusieurs générations d’une même famille qui n’a jamais cessé de connaître la guerre, de 1870 à 1939 en passant par 14-18, et qui est complètement lessivée à l’aube de 1939. Ce film, qui n’est pas un documentaire, apporte pourtant un éclairage précis et déterminant sur l’esprit de l’époque, sur les rivalités franco-allemandes, sur l’aigreur et la haine, l’épuisement et la lassitude des hommes qui n’en peuvent plus de mourir. Bref, le film apporte des éléments de compréhensions concrets, matériels, sur l’époque donnée.
Et c’est aussi ça l’idée du livre : si mon père a insisté pour qu’au début de chaque chapitre il y ait une introduction historique et politique assez détaillée, c’est toujours dans l’optique de montrer cette interdépendance, de montrer que l’histoire éclaire les films et leurs choix artistiques, et inversement que les films permettent de comprendre l’histoire sur un plan beaucoup plus sensoriel (le cadre, les décors, l’ambiance, l’état d’esprit nous donnent toujours une idée de l’époque) avec peut-être plus d’acuité que n’importe quel documentaire.
On y trouve un effet domino vertigineux : par exemple, on démarre avec la crise de 29, ses implications sociales, économiques, ses interférences avec l’évolution du cinéma, l’arrivée du cinéma parlant et ses enjeux artistiques, la division des cinéastes entre auteurs déboussolés du cinéma muet et auteurs de théâtre ravis, l’art des images contre celui de la parole et du chant, le divorce insoluble entre ces deux perspectives, les tentatives de synthèse et de conciliation, dont le cinéaste René Clair est peut-être le meilleur symbole.
René Clair a une place de choix dans le livre, puisqu’il bénéficie du premier portrait de réalisateur pour le chapitre de l’année 1930. C’était délibéré de la part de mon père qui adorait ses films indiscutablement originaux, tout en considérant qu’il était injuste que ce cinéaste soit à ce point oublié. Ce n’est pas un hasard si dans la série documentaire de Bertrand Tavernier Voyage à travers le cinéma français, René Clair apparaît dans l’épisode 6 intitulé « Les oubliés ».
René Clair, c’est l’exemple parfait du passage de relai entre deux époques, du cinéma muet au parlant. Quand on regarde Entracte, son film muet extrêmement expérimental, dans un style futuriste, avec la poursuite effrénée d’un corbillard, où les images virent dans l’abstraction et le surréalisme total, on comprend sans peine qu’il est difficile pour René Clair d’accepter un cinéma parlant qui glorifie la parole (et le chant) au détriment des images (et du récit raconté à travers l’art des images et du montage, sans avoir recours à la facilité des mots).
Et logiquement, en 1931, le portrait de réalisateur est consacré à Marcel Pagnol, un auteur de théâtre qui saisit l’opportunité de pouvoir enfin exprimer tout son talent à travers ce médium, et qui se soucie, en apparence, assez peu de l’art des images. Ce qui compte avant tout pour lui, c’est le respect de son texte par ses illustres comédiens, à un degré tel qu’il n’a plus besoin d’être présent physiquement sur le plateau (il peut laisser Raimu organiser la mise en scène, selon un témoignage très drôle de Ginette Leclerc) et qu’il se contente d’être présent dans le camion de son pour veiller à ce que les paroles soient audibles et bien dites (la technique étant encore laborieuse et difficile à mettre en œuvre). Mais là aussi, il faut apporter de la nuance, il suffit de voir un film comme Regain sorti en 1937, peut-être le plus « cinématographique » de Marcel Pagnol, un conte quasi fantastique, sublimé par une bande originale en avance sur son temps du compositeur Arthur Honegger, pour comprendre que Marcel Pagnol était en réalité très concerné par les outils propres au cinéma pour restituer la beauté d’un récit (voir par exemple la succession des travellings étourdissants en miroir, du plan d’ensemble au très gros plan, du très gros plan au plan d’ensemble, d’un paysage onirique au couple qui met en terre les semences pour la renaissance d’un monde jusqu’alors complètement éteint, c’est superbe, très signifiant et pourtant il n’y a aucune parole).
La marche des événements est implacable, René Clair n’a pas le choix, malgré toute sa défiance, il doit s’adapter, et il va sortir quasiment le premier film parlant de l’histoire du cinéma français, le très beau Sous les toits de Paris, tout en parvenant à se jouer des contraintes techniques et artistiques imposées par cette nouvelle donne, pour participer à l’élaboration d’un nouveau langage, ce que le livre explique parfaitement.
Voici un exemple concret des difficultés que le livre évoque : « Enfin le plus gros inconvénient de ce matériel encore primitif réside dans l’immobilité contrainte des nouvelles caméras sonores – on y perd toute la mobilité précisément cinématographique, l’apport essentiel du mouvement ». Et pourtant… « Le film s’ouvrira donc sur un très beau travelling, des toits à la rue, avec l’apparition simultanée de la musique et de la chanson-titre, et il s’achèvera donc sur le même travelling, mais en sens inverse. » René Clair parvient à s’affranchir des contraintes du cinéma parlant, pour réaliser des prouesses techniques que l’on pensait réservées au cinéma muet.
Mon père voulait que je participe avec lui sur ce projet, mais je n’étais pas très enthousiaste à l’idée de faire comme lui ou de l’imiter, je voulais trouver mon propre chemin, ma propre voie (voix), et je me positionnais donc très largement en retrait dans un premier temps.
Finalement, j’ai eu l’idée de me mettre en décalage et d’adapter ce texte sous le format d’une série documentaire audiovisuelle, avec un travail considérable de conversion (d’adaptation). L’idée étant cette fois de faire un épisode par année, une saison par décennie.
Conserver l’état d’esprit du livre, sa volonté de raconter l’histoire par les films, et les films par l’histoire, de les éclairer mutuellement. Et pour cela, trouver des archives, des documents visuels ou audio, ou les deux, de les confronter aux textes déjà écrits, de les enrichir, parfois de les contredire.
Ne pas être académique, car c’est tout ce que mon père n’était pas, expérimenter des formats de narration par la voix-off, et parfois sans voix-off comme sur le portrait de René Clair qui n’est agrémenté que par quelques extraits d’interview qui concordent parfaitement avec son portrait du livre. Le portrait Raimu de 25 minutes, qui n’est raconté qu’à travers des dizaines d’extraits de films, où l’on peut admirer toutes les couleurs de son jeu essentiellement en dehors du cinéma de Marcel Pagnol (dans des films méconnus mais magnifiques tels que L’étrange Monsieur Victor, Ces messieurs de la santé), pour éviter d’être dans la redite et compléter les portraits « Marius », « Marcel Pagnol », où il joue déjà un rôle considérable.
Les années 30, une décennie riche en personnages charismatiques à un point tel qu’il est difficile pour ceux des décennies suivantes de tenir la comparaison – comment faire le poids face à Michel Simon, Arletty, Raimu, Danielle Darrieux, Louis Jouvet, Françoise Rosay, Jules Berry, and co ? Absolument impossible.
Il s’agissait aussi de donner la parole aux auteurs et artistes de l’époque (portraits Marcel Pagnol, René Clair et Jean Renoir – et remarquer qu’en plus d’être passionnants et intensément cultivés, ils étaient ouverts sur le monde, et parlaient par exemple un anglais parfait) tout en conservant un regard critique et personnel. Mettre en lumière des acteurs et actrices parfois perdus de vue, des parcours de vie qui sortent de l’ordinaire dans un contexte terrifiant, les rendre vivants, uniques, inédits, ce que le livre s’attache à faire tout du long (la symétrie des parcours de Corinne Luchaire et de Dalio dans le dernier chapitre 1939 est assez bouleversante).
Cela a donc donné pour le moment trois épisodes et un hors-série directement adapté d’un dossier thématique, que je vous invite chaudement à regarder :
Episode 1 – 1930 (Luis Bunuel, René Clair, Jean Vigo, Louise Brooks, Albert Préjean) :
Episode 2 – 1931 (Marcel Pagnol, Jean Renoir, René Clair, Danielle Darrieux, Michel Simon) :
Episode 3 – 1932 (Carl Th. Dreyer, Jean Renoir, Raymond Bernard, Gaby Morlay, Raimu) :
Hors-série n°1 – La naissance du cinema parlant :
Je suis obligé d’en parler, parce que c’était la plus grande fierté de mon père (que son fils adapte et s’approprie son travail), et qu’il en parlait absolument à tout le monde, tout le temps, au-delà même de son bonheur d’être publié. Son rêve aurait été par exemple de faire des séances de dédicace du livre, pendant que l’une de ces adaptations serait diffusée à côté dans une salle – cela risque d’être compliqué à mettre en œuvre durant cette pandémie, d’autant plus que je ne sens pas derrière moi un enthousiasme démesuré.
Ce que je trouve dommage, c’est que je n’ai pas l’impression que cette initiative fasse partie des axes de communication autour de cette série de livres (les tomes des années 40 et 50, déjà écrits, sortiront dans les mois à venir), alors que ça la complète, notamment grâce aux archives qui ont été dénichées et montées. En voici un exemple avec le portrait de Jean Renoir : dans le livre, mon père a essayé d’expliquer sa versatilité, pourquoi ses films sont si différents les uns des autres tout au long de la décennie, comment on passe du Renoir anarchiste de La Chienne, de Boudu ou de Chotard et cie, au Renoir communiste de La vie est à nous à La Marseillaise, au Renoir beaucoup plus sombre de La règle du jeu.
Dans les nombreuses archives que j’ai trouvées et utilisées dans mon adaptation, Jean Renoir explique directement qu’il est une éponge, et qu’il a suivi le courant en s’adaptant aux évolutions de ses propres relations et du monde, pour arriver jusqu’à des positionnements très contestables et sulfureux à la fin des années 30 (voir par exemple les propos rapportés par Henri Jeanson), ce qu’il admet (et regrette) directement dans une interview pour une émission américaine, et à ma connaissance la seule archive qui en fasse état (et que je n’ai jamais vu utilisée).
Jean Renoir : J’ai commencé à faire ma propre vie, et j’ai oublié ce que mon père m’avait appris… Et quand je me souviens de mes idées, à ce moment de ma vie… J’ai honte. J’avais des idées absolument stupides. Vous savez, j’ai cru, par exemple, que certaines personnes sont supérieures et d’autres inférieures. En m’incluant parmi ceux qui sont supérieurs, bien entendu. Mais vous savez, maintenant… Vous êtes très sympathique, c’est pour cela que je vous révèle cette vérité secrète. Mais j’en ai honte. Maintenant, je sais que nous avons tous un petit rôle à jouer dans ce grand spectacle qu’est le monde. Le rôle joué par un insecte est aussi important que celui de l’éléphant [Jean Renoir est en plein dans sa phase panthéiste après le tournage du film Le Fleuve]. Nous avons tous notre rôle, et nous devons juste être de bons acteurs et dire nos dialogues correctement, et c’est tout.
C’est une manière de rejoindre l’idée du livre qui est d’aborder les films et leurs personnages-clés, non pas sous un angle neutre ou hagiographique, mais sous la forme d’enquêtes littéraires toujours critiques et détaillées. Et cela complète le livre, parce que le témoignage (l’aveu) de Jean Renoir face caméra donne du poids aux affirmations écrites et permet de les prouver concrètement, sans doute possible.
L’ambition du livre est de toucher un public plus large qu’un cercle de cinéphiles déjà initiés (mon père qui détestait le snobisme serait horrifié d’être ainsi reclus), d’être constamment pédagogique (c’était le cœur de son métier d’enseignant), d’ouvrir des points d’entrée et de sortie, de former des passerelles entre les arts (ce qui contribue à l’originalité du point de vue, il dresse par exemple très régulièrement des parallèles audacieux entre l’évolution de la peinture et du cinéma).
Dans le même sens, ces adaptations audiovisuelles essayent de constituer des points d’entrée accessibles sur le livre, en reprenant sa structure chronologique très facile à suivre, et en bénéficiant d’illustrations concrètes qui apportent de la matière au texte (par un jeu de montage sur des archives méconnues, ou des extraits de films souvent introuvables).
Il s’agit également de concrétiser un peu le rêve de mon père qui est de raconter une véritable histoire, d’adapter son vrai récit d’« écrivain », ce qu’il était indubitablement. Il suffit de lire ses textes pour voir qu’il maîtrise totalement le rythme, la musicalité et la construction des phrases, l’ordonnancement des mots au service d’un style affirmé, toujours simple et jamais prétentieux.
Alors je me dois d’essayer de poursuivre le sillon qu’il a tracé. Pas évident, mais pas le choix.
George Woodcock a d’abord été un contradicteur, puis un ami intime de George Orwell. Tout en respectant son souhait de ne pas faire l’objet d’une biographie, il rapporte, commente et enrichit d’éléments de première main des épisodes entiers de la vie de l’écrivain britannique. Le résultat est passionnant : un point de vue à la fois affectueux et critique, mais aussi particulièrement informé, sur l’une des personnalités littéraires les plus éminentes du XXe siècle.
On aurait du mal à reprocher à George Woodcock de se livrer à une hagiographie béate. À mesure qu’il se penche sur la personnalité de George Orwell, il met en lumière ses failles – philosophiques notamment –, ses changements de cap – sur l’anarchisme par exemple – et sa propension à forcer le trait jusqu’à, parfois, altérer les faits. Formé à Eton après une scolarité douloureuse à St Cyprian’s, George Orwell s’engage tôt en Birmanie dans les forces de l’ordre britanniques. Là-bas, il va progressivement s’éveiller à l’anticolonialisme et aux différences de classe, qu’il approfondira à Paris en faisant la plonge dans un hôtel de luxe. George Woodcock n’a de cesse de rappeler à quel point ces expériences ont été formatrices pour le jeune Orwell. Ce dernier cherchera longtemps à se fondre parmi les ouvriers dont il loue le mode de vie – il en tirera Le Quai de Wigan – et expérimentera délibérément l’indigence afin de vivre authentiquement l’humilité et la privation – il en ressortira Dans la dèche à Paris et à Londres.
Plus tard, engagé comme reporter puis militairement aux côtés du POUM en Catalogne, George Orwell constate l’autoritarisme et la violence arbitraire des communistes. Cet événement le marquera au fer rouge : Hommage à la Catalogne décrit une ville exaltante dénaturée par les forces inféodées au Parti communiste, La Ferme des animaux use de la métaphore animalière pour satiriser le stalinisme et le léninisme et 1984 matérialise un monde futuriste totalitaire et liberticide où la science est plus oppressive que libératrice. George Woodcock multiplie les ponts entre la vie personnelle d’Orwell et son œuvre littéraire. L’attrait de la nature et la fuite du temps forment la matrice d’Un peu d’air frais ; l’écrivain britannique goûtait peu les métropoles et se retira notamment sur l’île de Jura. Winston Smith réécrit des documents historiques dans 1984 ; Orwell travailla à la BBC et dénonça la propagande gouvernementale y ayant cours. La technologie liberticide d’Océania prolonge le techno-scepticisme de l’auteur tout comme la manipulation de la langue de l’Angsoc fait écho aux turpitudes journalistiques qu’il a observées à la BBC.
George Woodcock décrit Orwell comme un auteur au style épuré et aux idées mouvantes. Il le portraiture cependant comme quelqu’un d’authentiquement attaché aux classes populaires et à la notion de liberté. Cette dernière l’amena à prendre des fonctions importantes dans des organisations telles le Freedom Defence Committee, où il plaida, par conviction, en faveur d’ex-fascistes et de fonctionnaires communistes qu’il ne portait pourtant guère dans son cœur. Animé de cette même rectitude, George Orwell fut un critique acharné du socialisme britannique. Bien que proche du Parti travailliste et de ses revues de gauche (il écrivait notamment dans Tribune), il n’hésitait pas à en pointer les faiblesses et les lâchetés. Orwell à sa guise constitue à cet égard un document indispensable : par l’intimité qu’il a partagée avec l’auteur de 1984, George Woodcock éclaire d’une façon singulière un romancier dont beaucoup se réclament aujourd’hui encore – peu importe, d’ailleurs, leur place sur l’échiquier politique.
En fin d’ouvrage figurent plusieurs chapitres sur les positions politiques et sociétales de George Orwell. L’écrivain était méfiant vis-à-vis du progrès technique, patriotique, nataliste et en faveur de taxes frappant les familles sans enfant, anti-impérialiste mais étonnamment compréhensif vis-à-vis de certaines postures coloniales, probablement plus conservateur qu’il n’y paraît. Il pouvait se montrer ambigu, cramponné à certains principes généraux qu’il oubliait aussitôt devant des situations spécifiques. George Woodcock rassemble pour nous un puzzle éclaté dont les pièces peinent parfois à s’assembler. Et pour ce faire, il a recours, également, aux personnages partiellement autobiographiques et souvent diminués de son ami. De l’art de lier la vie d’un auteur et son œuvre, une nouvelle fois.
Orwell à sa guise, George Woodcock Lux, octobre 2020, 424 pages
C’est un coup d’essai qui ressemble à s’y méprendre à un coup de maître. Le jeune Timothée Leman publie sa première bande dessinée aux éditions Sarbacane. Plastiquement surprenante, elle prend pour cadre une société post-apocalyptique où le mystère le dispute à la solitude.
La ville est déserte, le paysage désolé. Des chiens peu avenants se disputent les restes d’un animal dans une ruelle. La nature reprend ses droits, doucement. Un jeune garçon prénommé Héli semble parler seul. À bien considérer les choses, il tient un téléphone portable à la main et questionne une application vocale baptisée Yarha. Dans un monde apparemment fini, mais toujours gorgé d’incertitudes, il est rassurant de pouvoir se tourner vers quelqu’un, même si ce quelqu’un est fait de plastique, de cuivre, de carbone, de verre et de lithium. L’humanisation de l’assistant vocal est rendue d’autant plus probante qu’une batterie déchargée se verra mise en parallèle avec l’enterrement du grand-père d’Héli.
Les planches d’Après le monde évoque une constellation de souvenirs picturaux, filmiques ou littéraires : The Walking Dead, La route, Je suis une légende ou encore l’Araignée souriante (d’Odilon Redon) pourraient se réclamer d’une certaine parenté avec l’album. Très peu coloré mais faisant valoir une grande variété de gris, ce dernier est graphiquement superbe. C’est à une véritable expérience visuelle que nous invite en effet Timothée Leman. Ses dessins à traits fins, volontiers oniriques et/ou crépusculaires, contribuent à rendre tangible le monde post-apocalyptique d’Héli. Ils émerveillent par leur science du mouvement, par leur gestion des ombres et des lumières, par l’inventivité de ce monde d’après où le rêve et la réalité semblent se réinjecter sans cesse l’un dans l’autre.
La solitude figure évidemment en bonne place parmi les thèmes principaux de cet album. Héli parcourt un monde sinistré en se remémorant des souvenirs d’antan. Il vit comme un deuil la perte de Yarha, puis décide de suivre un chat – qu’il appelle Martino – qui le mènera vers Selen. Timothée Leman ne se contente pas de sonder la perte d’êtres chers – la famille en l’occurence –, il dessine aussi la stupéfaction mâtinée d’effroi d’Héli lorsqu’il s’imagine avoir perdu sa nouvelle amie, qu’il connaît pourtant à peine. Le besoin de rapports sociaux sous-tend Après le monde au moins autant que les colonnes de lumière et leurs secrets. L’introduction de l’album consiste d’ailleurs à montrer l’intimité d’un père et ses filles alors que la télévision fait état des dernières apparitions de « tours » lumineuses. Le contraste y est saisissant : des disparitions anxiogènes contrebalancées par l’insouciance et le plaisir des jeux familiaux.
D’aucuns, considérant le scénario, pourraient regretter un certain manque de substance. Ce serait cependant faire fi des subtilités dont Timothée Leman émaille sa bande dessinée. La sociabilité y est bloquée au même titre que des humains rendus fantasmagoriques. Une devanture de magasin vous renvoie vigoureusement vers un monde éteint. La faune, la flore et les éléments se parent d’un double sens. Des pêcheurs nous rappellent au détour d’une vignette l’importance de « la nature autour de soi » et de « la beauté de l’instant ». Surtout, les structures de notre civilisation (les routes, les bâtiments, la technologie, les moyens de locomotion, etc.) apparaissent vaines, comme privées de sens, une fois débarrassées de l’activité humaine. Elles ne satisfont à aucun des besoins fondamentaux d’Héli : un bus devient un cercueil roulant, les routes ne mènent plus nulle part, l’industrie agroalimentaire ne subsiste qu’à travers quelques boîtes de conserve, la mode n’a plus aucune assise et même « Dieu nous a abandonnés ».
Après le monde, et si ne demeurait que le souvenir des choses importantes ?
Après le monde, Timothée Leman Sarbacane, août 2020, 158 pages
Le Guide du bébé et En finir avec le harcèlement scolaire viennent grossir la collection Librio. Le premier est un manuel pour « bien accompagner son enfant la première année » et le second prodigue des « conseils et solutions pour apprendre à se faire respecter ».
Prenons les ouvrages dans leur ordre logique. Le Guide du bébé est un outil destiné aux futurs parents. Écrit par trois médecins, Benard Topuz, Giliane Darracq et Jean-Marc Gibert, il entend se substituer aux conseils souvent contradictoires des proches ou aux manuels peu engageants parfois constitués de plusieurs centaines de pages. Succinctement, il fait le point sur les informations essentielles qui accompagnent la néo-parentalité. La première année du bébé y est notamment décrite étape par étape. L’hygiène, le sommeil, l’alimentation, l’éveil, les soins, le matériel de puériculture, la psychologie des parents, tout est passé à la moulinette par les auteurs. Disposant d’une table des matières très ergonomique, ce guide est constitué de telle sorte qu’il pourra apporter en quelques secondes une réponse étayée à une question précise.
Sans culpabiliser les mères privilégiant le lait en poudre, les auteurs rappellent les bienfaits de l’allaitement maternel quant aux allergies et aux infections du nouveau-né – et déconseillent, durant les six premières semaines, de compléter par un biberon qui serait potentiellement contre-productif. Ils évoquent les recommandations concernant la tétine, décrivent l’aspect sécurisant d’un doudou, pointent les inconvénients des trotteurs, regrettent le manque de diversité alimentaire des pots industriels, déplorent les méfaits des écrans sur les tout-petits ou s’intéressent aux ressentis des parents (baby-blues, sentiment de relégation du père, vie de couple chamboulée, etc.). En fin d’ouvrage se trouvent en outre des indications sur les gestes d’urgence, sur la pharmacie destinée aux bébés, ainsi que sur les droits et les devoirs des parents. L’outil est précieux, complet et facilement consultable.
Seconde étape
Une fois leurs enfants en pré-adolescence, les problèmes rencontrés par les parents prennent une tournure différente. Et parmi les grandes préoccupations contemporaines figure évidemment le harcèlement scolaire (20% d’élèves concernés selon le rapport PISA 2018). La psychopraticienne Emmanuelle Piquet n’y va pas par quatre chemins : elle dénonce les méthodes de l’Éducation nationale, arguant que la prévention arrive trop tardivement, à un moment où la compassion est supplantée par le besoin de popularité, et que la sanction contribue généralement à envenimer les situations problématiques plutôt qu’à les résoudre. Formée à l’École de Palo Alto, l’auteure entend changer de paradigme et mettre l’accent sur les outils permettant aux enfants et adolescents à « apprendre à se faire respecter ». Là où l’intervention des parents et des professeurs tend souvent à vulnérabiliser davantage les élèves victimes de harcèlement, Emmanuelle Piquet avance que des actes de résistance appropriés, en court-circuitant la quête de popularité des harceleurs, pourraient constituer une réponse efficace. Selon elle, l’absence de réaction va sécuriser le harceleur et la popularité qu’il retire de ses actes va l’encourager à les perpétuer. Quant à l’enfant pris à partie, il est souvent condamné à l’isolement, ses camarades craignant de se voir à leur tour harcelés s’ils affichent une trop grande proximité avec lui.
En finir avec le harcèlement scolaire comprend de nombreuses mises en situation tirées des expériences professionnelles d’Emmanuelle Piquet. L’ouvrage consacre également un chapitre aux enseignants en leur donnant quelques clefs pour mieux baliser leur (ré)action. Il se penche enfin sur les réseaux sociaux, tristement célèbres pour leurs « raids » en ligne, les considérant comme des moyens complémentaires – et non autonomes – de harcèlement. Ces derniers exposent cependant davantage les élèves harcelés (plus de spectateurs) et les privent d’un espace privé sécurisant (le foyer familial), puisque l’ostracisme se poursuit bien au-delà des murs de l’école.
Le Guide du bébé, Benard Topuz, Giliane Darracq et Jean-Marc Gibert, 128 pages En finir avec le harcèlement scolaire, Emmanuelle Piquet, 96 pages Septembre 2020
Les 30 meilleurs champions de tous les temps et Les 30 meilleurs footballeurs de tous les temps, tous deux publiés aux éditions Gremese, ont été conçus selon les mêmes modalités : une sélection passionnée de sportifs de haut niveau, éclairés à l’aide de textes subjectifs et d’anecdotes factuelles.
« Tout a commencé avec le vol de mon vélo. Je me rappelle quand c’est arrivé : j’avais 12 ans et j’en ai été tellement triste et je me suis tellement énervé que je voulais attraper le voleur et le bourrer de coups. Un policier m’a dit que, peut-être, c’était mieux que je m’entraîne d’abord, parce que donner un coup de poing est un art, et non un inutile acte de violence. » Ce préambule rédigé à la première personne est une incursion subjective dans l’esprit de Mohamed Ali. Ces textes de présentation, se confondant avec des confessions intimes, introduisent tous les sportifs formant le corpus des deux ouvrages qui nous intéressent, Les 30 meilleurs champions de tous les temps et Les 30 meilleurs footballeurs de tous les temps. Michael Schumacher y révèle la manière dont sa Ferrari mobilisait chaque muscle de son corps, Michael Jordan insiste sur les vertus formatrices de l’échec et Robert Lewandowski se remémore l’époque où on le considérait trop gracile pour le football professionnel. Pour beaucoup, ces descriptifs succincts sont l’occasion de mettre en lumière un trait de personnalité prégnant : l’esprit de contradiction de Maradona, l’abnégation de Jesse Owens, la fidélité filiale de Neymar, Pelé ou Serena Williams.
Les deux ouvrages, joliment illustrés par Luca Poli (les « meilleurs champions ») et Giovanni Abeille (les « meilleurs footballeurs »), déconstruisent aussi les sportifs en rapportant des anecdotes édifiantes, organisées en différentes sections biographiques. En proie à la maladie, Lionel Messi a vu le FC Barcelone, son club formateur, prendre en charge ses soins médicaux onéreux. Michael Phelps, « l’homme-poisson », craignait au départ de mettre la tête dans l’eau. Roger Federer parle quatre langues et se débrouille dans deux autres – son rival Novak Djokovic étant lui aussi un polyglotte remarquable. Ambassadeur de l’UNICEF, le tennisman suisse soutient des projets caritatifs et éducatifs, un altruisme qu’il partage notamment avec Roberto Baggio, ambassadeur FAO contre la faim dans le monde, ou Ronaldo, ambassadeur du Programme des Nations Unies pour le Développement. Quant à Mohamed Salah, il peut se prévaloir d’avoir obtenu 6% à une élection présidentielle sans même se porter candidat ! Zlatan Ibrahimovic, lui, est un candidat permanent, mais on ignore toutefois à quoi. Quand il signe à Los Angeles, il s’offre ainsi une pleine page du LA Times disant : « Chère Los Angeles, de rien, il n’y a pas de quoi. »
Ne nous y trompons pas : les courtes histoires contées par Luca de Leone et Paolo Mancini sur les footballeurs et par Teo Benedetti sur les « champions » n’ont aucune prétention encyclopédique : il s’agit avant tout de découvrir de manière ludique les personnalités du sport qui nous ont fait vibrer – et, parfois, continuent à le faire. Avec leurs illustrations en couleurs, leur papier agréable au toucher et leur format 23×26 cm, les deux ouvrages, dûment inscrits dans la collection « Histoires extraordinaires », flattent les sens autant que la curiosité des mordus de sport. De quoi passer un bon moment en découvrant ce qui rend les personnalités étudiées uniques et importantes dans l’histoire de leur discipline. Car à défaut d’être les « meilleures » (auquel cas on aurait probablement retrouvé Gerd Müller à la place d’Harry Kane ou Ronaldinho à la place d’Harry Kewell, pour ne citer que ces exemples), ces stars ont bel et bien mérité leur place dans ces corpus.
Les 30 meilleurs champions de tous les temps, Teo Benedetti & Luca Poli Les 30 meilleurs footballeurs de tous les temps, Luca de Leone, Paolo Mancini & Giovanni Abeille Gremese, septembre 2020, 102 pages
Entre 1919 et 1921, la guerre d’indépendance irlandaise met aux prises l’IRA et l’armée britannique, supplée par la Police royale irlandaise (RIC). Le 21 novembre 1920, à Dublin, le stade de Croke Park, dévolu aux sports nationaux traditionnels, accueille un match de bienfaisance entre deux équipes concourant pour le titre de champion de football gaélique. Courroucés par une opération irlandaise meurtrière menée plus tôt dans la journée et convaincus que des tueurs se cachent dans l’assistance, les paramilitaires britanniques pénètrent dans l’enceinte sportive, ouvrent le feu et provoquent un effroyable bain de sang.
Avec Jujitsuffragettes, Croke Park marque les débuts d’une nouvelle collection intitulée « Coup de tête » et publiée aux éditions Delcourt. Cette dernière, consacrée aux récits « mettant en scène la puissance du sport et les drames de l’Histoire », ne pouvait être mieux incarnée que par Croke Park. Éclatée dans un récit parallèle se déroulant alternativement en 1920 et en 2007, la bande dessinée de Sylvain Gâche (scénario) et Richard Guérineau (dessin et couleur) prend appui sur une double confrontation entre Irlandais et Britanniques. La première, située à Dublin en 1920, raconte comment une unité de l’Armée républicaine irlandaise baptisée les Douze apôtres a cherché à se débarrasser du Cairo Gang, des espions envoyés par Londres pour éliminer les indépendantistes locaux. Elle illustre surtout la réponse sanglante et arbitraire qui s’en est ensuivie, lorsque les paramilitaires de la Couronne ont tiré sans discernement sur le public et les sportifs rassemblés dans le stade de Croke Park à l’occasion d’un match de charité. La seconde confrontation, plus apaisée, date de 2007, toujours à Croke Park, durant le tournoi de rugby des Six Nations. Les Irlandais y prennent enfin leur revanche sur les Anglais, dans une opposition qui a forcément ravivé des souvenirs douloureux.
L’intérêt didactique de cet album est évident : Sylvain Gâche, bien documenté, se penche sur des événements qui ont marqué l’histoire récente des relations anglo-irlandaises. Il dresse le portrait de deux communautés au sein desquelles la haine et la paranoïa ont atteint des hauteurs insoupçonnées. Des deux côtés, les espions, les réseaux, les actes de domination ou de résistance et les intentions politiques constituaient un horizon indépassable. Le conflit entre Irlandais et Britanniques était à ce point prégnant qu’il tendait à se projeter sur toutes les sphères de la vie quotidienne – un voyage en train débouche sur des ratonnades, une rencontre sportive sur un massacre, un rassemblement dans un pub sur de viles manœuvres… De cette époque tristement mémorable, mais aussi de son extension lors du tournoi des Six Nations de 2007, c’est un stade qui est appelé à témoigner. Le Croke Park est le lien entre les deux récits alternés et le lieu où se manifeste le plus abruptement la folie meurtrière née d’une querelle politique. Le nom des tribunes est à lui seul un puissant indicateur quant à la mémoire irlandaise. Graphiquement, l’album n’est pas en reste, puisqu’il peut compter sur l’expérience et la précision du trait de Richard Guérineau. Sa reconstitution des années 1920 et la qualité de ses représentations sportives ne gâchent évidemment rien à la lecture de cette bande dessinée originale, instructive et enlevée, qui revient sur le premier Bloody Sunday, aujourd’hui quelque peu éclipsé par le massacre de Derry survenu en 1972.
Croke Park, Sylvain Gâche et Richard Guérineau Delcourt, septembre 2020, 136 pages
Rimini Éditions commercialise en DVD et blu-ray La Grande pagaille, de Luigi Comencini. Comédie douce-amère prenant pour cadre l’Italie de la Seconde guerre mondiale, le film sonde les liens d’amitié, l’absurdité militaire et un pays en perdition…
Septembre 1943. L’Italie n’est plus qu’un vaste champ de ruines. Des colonnes de fumée s’élèvent au-dessus des villes. Les rues sont jonchées de véhicules désarticulés et de meubles en lambeaux, quadrillées de façades éventrées, diaprées de milliers de feuilles détachées. Quelques trains circulent encore : ils transportent des cadavres en sursis, las ou éplorés, vers les camps de concentration allemands. Des familles plongées dans l’indigence ont investi les cratères formés par les bombes. Ils y vivent, terrés dans leur trou, et y mourront peut-être. Les juifs, eux, aimeraient pouvoir s’y cacher : on les pourchasse, les livre aux Allemands, les prédestine à la mort. Dans ces conditions, quelques kilos de farine suffisent à provoquer des mouvements de foules. Et un saucisson peut convaincre un fasciste peu scrupuleux de vous laisser la vie sauve.
Luigi Comencini portraiture une Italie avilie par la guerre. En maître de la comédie transalpine, il mêle l’humour au drame, l’analyse structurelle à l’histoire individuelle. La « grande pagaille » qu’il entend mettre en scène est celle d’une armée communiquant plus efficacement des circulaires absurdes sur les chants militaires que la signature d’un armistice. C’est celle de chefs fascistes ou de maquisards cramponnés aux conflits armés, incapables de baisser l’arme. C’est celle, enfin, d’officiers italiens cherchant à recouvrer une vie normale, abandonnant l’uniforme, mais se voyant invariablement rattrapés par le guêpier militaire. Le soulèvement de Naples clôture le film dans une sorte de fuite en avant : le sous-officier Innocenzi (Alberto Sordi) entend venger un compagnon de route lâchement fusillé (Sergio Reggiani) mais, ce faisant, il perpétue un conflit qu’il s’échinait pourtant à fuir. « Pourquoi faire la guerre si ça ne vous plaît pas ? », lui demandait un peu plus tôt, avec candeur, un soldat américain.
La comédie dans tout ça ? Elle affleure quand « tout le monde se débine de partout », quand le soldat Ceccarelli s’obstine à faire valoir sa permission de convalescence, quand un vote hypocrite aboutit à un vol de charcuterie, quand un wagon est pris d’assaut quelques secondes à peine après qu’un soldat se soit félicité de l’espace dont il y disposait, quand des retrouvailles très attendues débutent par un accident de vélo… Dans La Grande pagaille, légèreté et gravité cohabitent sans se parasiter. Et le récit se leste de sous-propos brillants : le rapprochement d’un Italien et d’un Américain autour d’Hollywood et de Joan Crawford, une amitié naissante et poignante entre un lieutenant et un soldat, la contamination des cellules familiales par l’idéologie et les conséquences de la guerre… Comencini, remarquable metteur en scène, insuffle ce qu’il faut de vie et d’esprit pour façonner, mine de rien, l’un des meilleurs films italiens sur la Seconde guerre mondiale.
TECHNIQUE & BONUS
Le film est présenté dans une copie Haute Définition réalisée par Sony. L’image est altérée par des poussières et des griffes. Elle apparaît même dégradée sur certaines séquences, avec pour corollaire un piqué et des contrastes variables. Les pistes sonores, audibles et dynamiques, présentent par moments un souffle inconfortable. Le film est accompagné de plusieurs suppléments appréciables : un documentaire de 52 minutes sur la comédie italienne laissant la parole à de grands noms de la discipline et revenant notamment sur son absence de tabous, ses ressorts psychologiques ou dramatiques, ses cinq ou six acteurs emblématiques (Vittorio Gassman, Nino Manfredi, Ugo Tognazzi, etc.) et sa capacité d’auto-dérision ; une interview de René Marx (30 minutes) où il décrypte le film et évoque les comédies « fondées sur l’expérience de la souffrance de la vie » ; et quelques scènes coupées (7 minutes) proposées à titre de documents.
Format audio : DTS HD Master Audio : Français : 2.0 mono, Italien : 2.0 mono Sous-titres : Français Format vidéo : 1080p – Noir et Blanc – 1.78 – 16:9 Natif
Aude-Léa Rapin réalise avec Les héros ne meurent jamais un film en apparence casse-gueule, qui s’avère être une œuvre avec du sens, sur des gens qui marchent, qui cherchent, qui se cherchent. C’est au corps à corps qu’elle est allée filmer cette histoire de fantôme à la J’irai dormir chez vous . C’est souvent percutant bien qu’en apparence anecdotique. Avec un casting impeccable servi par un trio superbe : Adèle Haenel, Jonathan Couzinié, Antonia Buresi. Les héros ne meurent jamais est un puissant vivier d’images, de corps en action, de chemins qui se tracent à l’écran presque simultanément aux vies qu’ils simulent…
J’irai renaître chez vous
L’idée originelle est d’une grande beauté : un homme qui va bientôt mourir, semble-t-il, se persuade qu’il a été réincarné. Il est filmé par une réalisatrice, qui est aussi une amie proche, et qui le suit jusqu’en Bosnie-Herzégovine, pays qu’elle connaît bien. D’emblée, on le voit face caméra raconter à un personnage dont on ne voit pour l’instant pas le visage, comment un homme l’a « reconnu » dans la rue. Il lui a expliqué qu’il était mort en août 83, que c’était un criminel et ne lui a donné qu’un prénom : Zoran, pour se raccrocher à une vague histoire de réincarnation. Joachim est né en août 83, précisément le jour où Zoran est censé être mort. Si le dispositif est aussi simple que casse-gueule, il s’avère surtout d’une grande vivacité. Ce qui en ressort, c’est une impression extrême de naïveté, de rentre-dedans aussi. A la manière de l’émission J’irai dormir chez vous (qui s’est d’ailleurs offert le luxe d’un film), le trio (quatuor en vérité, mais on ne verra jamais le caméraman) se jette sur les inconnus, les interroge, les heurte et finit surtout par les rencontrer vraiment. Tout un contexte les entoure, celui d’une guerre qui a duré cinq ans, de fantômes réels ou imaginaires qui peuplent les mémoires. Mais nos protagonistes ont peu de temps pour y penser, exceptée Alice, puisqu’ils sont tout entiers dans la quête du « passé » de Joachim, ou plutôt de ses vies antérieures. Il est parfois question d’y croire ou non, mais le film avance comme s’il se découvrait lui-même au fur et à mesure. L’important c’est donc d’avancer, de faire le film, de créer « in medias res », sans poser, presque sans réfléchir.
« Réparer les vivants, enterrer les morts »…
Si un mantra se dessinait dans Les héros ne meurent jamais, c’est qu’il n’est pas question ici de « réparer les vivants », ni « d’enterrer les morts », mais de tous les mêler, de tenter de faire vivre ensemble tous ceux qui se sont un jour croisés ou aimés et qui n’ont pas eu le temps de tout se dire, de se découvrir. Il est tout de même question de panser les plaies, de faire une place pour les morts dans les cimetières également, même au milieu de nulle part sans fleurs ni bougie. Car plus que de réincarnation, Les héros ne meurent jamais parle d’incarnation. Les corps des acteurs sont bien là, ancrés, percutants. Alice ne s’en laisse pas compter ; son interprète, Adèle Haenel, magnétise comme souvent la caméra. Quant à Joachim alias Jonathan Couzinié, il percute lui aussi l’image de son corps filiforme toujours penché dans l’action, dans le désir de voir, de comprendre, d’être un peu Zoran. Il est à l’image du héros de La vie pure, dont le corps était également au centre, aussi exalté que peu à peu meurtri. La vie pure suivait le parcours d’un explorateur solitaire. C’est un peu ce que devient Joachim, il devient également autre.
I am immortal
Le film oscille sans cesse entre une sorte de réalité brute, quasi documentaire, son ancrage de fiction et des rencontres fortes. Parfois, c’est franchement cocasse à la « Je suis ton père », d’autres fois c’est plus émouvant, plus tendre et surtout plus sensoriel. La question se pose alors de la manière de filmer les gens. Alice est une réalisatrice ancrée dans les paysages qu’elle filme, elle ne paraît jamais à côté de la plaque, à la différence des amis qui l’accompagnent. Elle retrouve d’ailleurs au cours du film une connaissance qu’elle a filmée auparavant et qui lui pose des défis tels que venir la voir sans sa caméra, l’aimer vraiment. Et l’enjeu est là aussi : que raconter, que dire, que filmer ? Comment se regarder les uns les autres ? Comment faire des images, que deviennent-elles et qui sont ces corps qui se déploient à l’écran… ? Au-delà de la question des vivants et des morts, Aude-Léa Rapin pose ces questions cruciales et y répond en partie : le cinéma n’est jamais plus vivant que quand il est au plus près des corps qui agissent, qui tremblent, mais qui semblent tout de même tracer un chemin, même incertain. Pourvu qu’ils soient encore debout demain matin pour continuer à observer, à filmer. On pense très souvent, tout au long du film, à un autre héros (sachant qu’on ne dira jamais quel sens donner à ce mot tout au long du film), explorateur lui aussi, torturé par ses images, hanté même (c’est là tout le sujet du film). Ce créateur d’images avait écrit à l’arrière de sa voiture « I am immortal ». L’avenir l’a un peu détrompé mais qu’importe, c’est l’image qui compte. Il s’agit du reporter de guerre Paul Marchand auquel Sympathie pour le diable avait rendu un vibrant hommage, lui aussi cabossé, très récemment au cinéma. La boucle est bouclée : le cinéma (français) est bel et bien vivant !
Synopsis : Dans une rue de Paris, un inconnu croit reconnaitre en Joachim un soldat mort en Bosnie le 21 août 1983. Or, le 21 août 1983 est le jour même de la naissance de Joachim ! Troublé par la possibilité d’être la réincarnation de cet homme, il décide de partir pour Sarajevo avec ses amies Alice et Virginie. Dans ce pays hanté par les fantômes de la guerre, ils se lancent corps et âme sur les traces de la vie antérieure de Joachim.
Les héros ne meurent jamais : Bande annonce
Les héros ne meurent jamais : Fiche technique
Réalisation : Aude-Léa Rapin
Scénario: Aude-Léa Rapin, Jonathan Couzinié
Interprètes : Jonathan Couzinié, Adèle Haenel, Antonia Buresi
Photographie : Paul Guilhaume
Montage : Juliette Alexandre
Sociétés de production : Les Films du Worso, Radar Films, Scope Pictures, SCCA/ pro.ba
Distributeur : Le Pacte
Date de sortie : 30 septembre 2020
Durée : 85 minutes
Genre : Drame France – 2020