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« La Cage aux cons » : prendre et se méprendre

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Dans La Cage aux cons, tout est une question d’illusions : celles que l’on se fait à soi-même, celles auxquelles on a recours pour mystifier les autres, celles qui nous apportent un semblant de (ré)confort. Matthieu Angotti et Robin Recht adaptent, dans une bande dessinée noire et souvent désopilante, le roman Le Jardin du Bossu, de Franz Bartelt.

La première planche de La Cage aux cons ne laisse pratiquement rien percevoir : une vue d’ensemble, un ciel nuageux, des bâtiments plongés dans l’obscurité, une grue et cette assertion cinglante, venue de loin : « J’ai vraiment choisi le plus con ! » La vignette suivante nous fait découvrir une modeste maison ouvrière sise au bout d’une ruelle pavée. C’est là-bas qu’une femme courroucée s’époumone : elle met son « gros naze » de copain à la porte en lui promettant un bannissement éternel s’il ne trouve pas de quoi mettre du beurre dans les épinards. Lui, l’argent, il n’en a cure : « Je suis basé sur l’idée de gauche. J’ai des principes, je suis un humaniste. » Il se souvient cependant qu’un gain au Loto lui avait jadis ouvert les portes d’un paradis charnel : « Elle a commis des exactions sur mon corps. Des choses qui la dégoûtaient d’habitude. » Il aime Karine, elle aime l’argent, ça suffit à le convaincre de se démener pour en dénicher.

Pour un type comme lui, tout salut passe par le bar du coin. Il s’y installe, prend un verre, allume une clope et ne tarde pas à trouver son « con ». Un mec passablement ivre, pris dans un élan mégalomaniaque, se vantant de son pognon « stocké bien gentiment dans le tiroir de [sa] salle à manger ». Pour notre héros, cela ne fait pas un pli : « Je n’ai qu’à m’approcher de lui, taxer le fric et partir en sifflotant, décontracté. » Le plan est parfait, c’est son exécution qui va partir à vau-l’eau. Alors qu’il fouille les meubles du « con », notre amoureux éconduit tombe sur un véritable pactole. Il songe immédiatement à Karine : « Avec tout c’pognon, je la vois déjà qui relève sa robe jusqu’au nombril. » Tout roule, à un détail près : Jacques, le « con », étrangement dégrisé, le tient en respect avec un revolver. Il a des cadavres plein le sous-sol, un suicidé à enterrer et une envie folle de faire de la petite frappe qui a essayé de le cambrioler son nouveau majordome. « D’un coup, je dégringole dans la chaîne alimentaire ! », se dit notre homme, « poète » et « idéaliste ». « On vole selon ses besoins. S’il avait eu besoin de trois ou quatre patates, Jean Valjean aurait volé trois ou quatre patates », tente-t-il d’expliquer à celui qui continue de le braquer sereinement.

Le gris du trait de Robin Recht, la grisaille de l’existence, la grivoiserie d’un souvenir, le grisant du bar, puis le grisou d’une prise d’otage inattendue. Voilà notre narrateur et antihéros prisonnier d’« un vrai bunker » et soumis aux diktats de celui qu’il continue pourtant de qualifier de « con ». Au début, on peut le comprendre, les rapports sont peu courtois. Jacques douche les espoirs de son nouveau domestique : « Pourquoi voulez-vous qu’ils s’intéressent à un type comme vous, un déclassé, un minable qui vit de petites combines ? » Mais les deux hommes sympathisent. Et notre cambrioleur du dimanche, caractérisé comme le beauf typique – singlet, poils broussailleux, chaussettes trouées, main dans le caleçon, fente des fesses fugacement visible –, ne reste pas insensible aux attentions répétées de son ravisseur. « Dès qu’on dit du bien de moi, j’ai tendance à le croire sur parole. Par une espèce de dérèglement de la modestie. » N’en jetez plus : « Il est con, Jacques, mais au fond je le sens brave type. Amical. Bienveillant. »

Le récit de Matthieu Angotti et Robin Recht est minutieusement soupesé. Tout y est : le rythme, les bons mots, les personnalités duales (c’est peu de le dire), le tréfonds de la nature humaine, le comique de répétition (sur « l’idée de gauche » ou le comportement de « couguar », par exemple), etc. Pour comprendre les réflexes de déni et la lâcheté du héros, il faut le voir s’imaginer en résistant héroïque tout en frottant frénétiquement un vieux tapis, accroupi, en sueur et affublé d’un bandana l’émasculant instantanément. Le « con » auquel il se croit longtemps intellectuellement supérieur le mène en réalité à la baguette : par expérience (il a maintenu en captivité et asservi des dizaines de personnes avant lui), il devine ses pensées et velléités avant même qu’il n’ait pu les exprimer. Difficile de planifier quoi que ce soit dans ces conditions.

La Cage aux cons comporte par ailleurs, en filigrane, une satire des classes sociales. Jacques, le kidnappeur-tueur en série, est le fils d’une speakerine ayant mal vécu son déclassement social. Au sujet de mai 1981 (élection de François Mitterrand), il sera notamment dit que « le pays était aux mains des égorgeurs rouges ». Le héros de Matthieu Angotti et Robin Recht confesse quant à lui avoir fièrement sillonné avec Karine les rayons d’un magasin jusqu’à sa fermeture, le tout pour montrer à tous qu’ils avaient un pouvoir d’achat suffisant pour s’offrir… un four à micro-ondes. Jacques, mû d’une ferveur quasi religieuse, se lance dans une logorrhée consumériste : « Le téléachat vous fait suivre jour après jour les progrès du monde. Mieux : c’est un monde enchanté ! La préfiguration du paradis ! Chaque jour, tout est neuf ! Vierge ! Tous les problèmes ont leur solution, il suffit d’acheter le produit ! » N’est-ce pas précisément ce que nous vendent le capitalisme et le solutionnisme technologique ?

Des dialogues à double sens, des personnages hauts en couleurs, un trait précis en osmose avec la tonalité du scénario, un humour à la Derf Backderf, mais aussi un retournement final mémorable : cet album a décidément de nombreux atouts à faire valoir.

La Cage aux cons, Matthieu Angotti (scénariste) et Robin Recht (scénariste, dessinateur)
Delcourt, octobre 2020, 152 pages

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4

« Traquée » : sur Angela Davis et le militantisme noir

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Pour le scénariste Fabien Grolleau, il s’agissait de choisir un angle original de nature à éclairer la figure historique de la militante afro-américaine Angela Davis. C’est chose faite : Traquée, comme son titre l’indique, prend pour point cardinal la poursuite par le FBI de cette professeure noire accusée à tort de meurtre avec préméditation, d’enlèvement et de conspiration contre le gouvernement.

« Dans nos lettres avec George, bien sûr, il y avait beaucoup d’intime, beaucoup d’émotions. Mais aussi beaucoup de politique, d’idées, de colère, d’envies de renverser le système fasciste qui nous enfermait ainsi que nous opprimait, tous deux et toutes les minorités du pays… » George, c’est George Jackson, un activiste noir membre du Black Panther Party, condamné en 1961 à un an de prison minimum (reconductible jusqu’à ce qu’une commission décide de le libérer) pour le vol de… 70 dollars. Celle à qui l’on doit ces mots, c’est Angela Davis, ex-professeure de philosophie à l’Université de Californie, traquée par le gouverneur Ronald Reagan, le président américain Richard Nixon et le directeur du FBI John Edgar Hoover pour ses sympathies communistes et son militantisme en faveur de la cause afro-américaine. Considérée arbitrairement comme une terroriste, elle fera les frais d’une prise d’otages commise par Jonathan Jackson, le frère de George, « bel et loyal homme-enfant noir », dans un tribunal de Marin County. « Dévoré par ce terrible sentiment d’impuissance » alors typique des Noirs américains, « Jon » a pourtant agi sans qu’à aucun moment Angela Davis n’en soit avisée.

Toutes ces relations forment le cœur battant de Traquée. Qu’elles soient interpersonnelles ou qu’elles se meuvent entre le pouvoir blanc et la protestation noire, elles guident une trame éclatée par de nombreux sauts temporels. Du New York des années 1970, Fabien Grolleau et Nicolas Pitz nous renvoient à l’Alabama de 1949, et plus précisément à Birmingham. Surnommée « Bombingham » en raison des nombreux attentats qui y sont commis envers la communauté noire par des membres du Ku Klux Klan, la ville abrite la famille d’Angela Davis, sise dans un quartier rebaptisé « Dynamite Hill ». Ces tensions raciales apparaissent malicieusement après une affirmation de la jeune Angela, réveillée par des cauchemars : « Y a plein de monstres qui viennent me dévorer ! Ils me poursuivent dans l’obscurité, j’ai trop peur ! » Contrairement aux assurances que son père lui fait ce soir-là, les monstres existent bel et bien : ce sont les suprémacistes blancs, les autorités indignées par les revendications noires et mues par un anticommunisme primaire. L’obscurité peut renvoyer à la fois à leurs moyens d’action – les espions dans les universités ou les filatures discrètes, par exemple – et à l’obscurantisme qui préside à leurs décisions.

Chicago (1919), Tulsa (1921), Harlem (1943, 1964), Watts (1965), Sacramento (1967), Detroit (1967), Memphis (1968)… La liste des événements mentionnés, parfois à travers une unique vignette, est aussi longue que les rangs des manifestants qui réclament des logements décents et l’égalité des droits à Birmingham en 1963. « Le problème noir » fut en son temps superbement verbalisé par l’écrivain James Baldwin, dont on retrouve judicieusement certaines formules dans cet album. Il transparaît aussi par l’hostilité des forces de l’ordre envers les militants afro-américains – chiens enragés, canons à eau, manifestations de violence… L’histoire d’Angela Davis entre en résonance avec celle de sa communauté : c’est son père voulant répondre aux vexations et attentats blancs par le recours aux armes ; c’est elle se dressant avec témérité devant la voiture de suprémacistes blancs ; ce sont les maisons incendiées qu’on reconstruit ensemble, solidairement, à « Dynamite Hill » ; ce sont les chasses aux sorcières dictées par des réflexes anti-rouges infondés ; ce sont le Che Lumumba club, les Black Panthers, les frères de Soledad abhorrés par le pouvoir blanc…

« Un génocide ». Le terme d’Angela Davis a beau être excessif, il traduit un climat que d’autres ont objectivé plus précisément. Car en lisant Traquée, on se rappelle les écrits de W.E.B. Du Bois ou de Howard Zinn. Des réminiscences cinématographiques remontent à la surface. Ce sont les images de Norman Jewison (Dans la chaleur de la nuit) ou d’Alan Parker (Mississippi Burning). Ce n’est pas un hasard si la première rencontre de George Jackson avec des Blancs, contée dans l’album, s’est soldée par une attaque à la batte de baseball. Les rapports interraciaux, caractérisés par les inégalités, la défiance et la brutalité, n’émergent que conflictuellement dans une Amérique rétrograde et pré-droits civiques. Mais le récit de Fabien Grolleau ne s’y résume pas. Il comprend aussi un peu de tendresse. Les affinités idéologiques d’Angela Davis et George Jackson débouchent sur une touchante histoire d’amour. Leurs correspondances constituent l’un des poumons narratifs de l’album, par ailleurs joliment illustré par Nicolas Pitz, dont le trait, ne cédant pas à l’hyperréalisme, demeure clair et épuré. Notons enfin qu’à la fin de Traquée sont glissées les interviews (bon enfant et finalement peu instructives) du scénariste et du dessinateur.

Traquée, Fabien Grolleau et Nicolas Pitz
Glénat, octobre 2020, 152 pages

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3.5

« Batman : Créature de la nuit » : une vie en miroir

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Mystérieux et d’une texture crépusculaire, Batman : Créature de la nuit est à découvrir aux éditions Urban Comics. Kurt Busiek y narre l’histoire de Bruce Wainwright, un jeune passionné de comics dont l’existence semble s’écrire en miroir de celle de Batman…

La nuit d’Halloween est l’occasion pour Bruce Wainwright d’enfiler le costume de ses rêves. Avec un tel nom à connotation super-héroïque, ce garçon de huit ans était probablement prédestiné à porter la cape et le masque de Batman. Comme le rapporte son oncle Alton Frederick (Al-Fred) : « Ça lui plaisait d’être « presque Batman ». Il aimait faire une pause entre « Wain » et « -wright », quand il se présentait. » D’entrée, Kurt Busiek et John Paul Leon dissipent à cet égard tout malentendu : ils introduisent un Bruce absorbé, devant son petit déjeuner, par un comic book dédié à l’homme chauve-souris. Entre le jeune lecteur et le chevalier de Gotham, une filiation évidente apparaît ; elle se verra bientôt renforcée par un drame dont ils s’avèrent les héritiers communs. Alors que leur soirée d’Halloween s’achève, Bruce et ses parents tombent, en rentrant chez eux, nez à nez avec des cambrioleurs armés. Bruce, touché par balles, passe deux mois dans le coma. Entretemps, ses parents ont été enterrés sans qu’il ait été en mesure d’assister à la cérémonie – et encore moins de faire son deuil.

Le temps passe, mais les blessures intérieures ne guérissent pas. Bruce Wainwright, devenu orphelin comme son idole capée, maugrée contre les injustices et la criminalité. Il est profondément affecté par la disparition de ses parents, mais ne peut verbaliser ses sentiments qu’auprès du Dr Lester, un thérapeute qu’il ne porte pas dans son cœur. Il continue certes d’admirer les chauve-souris dans la volière du zoo local, quand son oncle Alfred consent à l’y emmener, mais ce n’est qu’une parenthèse fugace dans une existence de solitude, de douleurs et de visions étranges. À l’école, parce qu’il a perdu ses parents et se réfugie volontiers dans les comics, il subit les moqueries des autres élèves – deux vignettes suffisent à l’illustrer parfaitement. La nuit venue, il semble vivre par procuration les pérégrinations d’un Batman spectral et inquiétant. Si ce dernier apparaît irréel, des criminels sollicitent pourtant la protection de la police en arguant qu’ils sont menacés par « un monstre », « un truc tout noir avec des ailes et des yeux rouges ».

Nous sommes déjà à un tournant du récit. La pluralité des narrateurs, avec une distribution de la parole glissant continuellement de Bruce à son oncle et réciproquement, est (partiellement) à l’œuvre. Alton Frederick fait fructifier l’héritage de son neveu à travers Wainwright Investments. L’agent Gordon, qui a enquêté sur le meurtre des parents de Bruce, a partie liée avec lui. Surtout, le fameux Batman spectral apparaît comme une seconde nature que le jeune héros de Kurt Busiek cherche tant bien que mal à maîtriser. Le « garçon prodige », comme le surnomme Forbes, suit une maîtrise d’économie à Harvard et se révèle à travers plusieurs citations. Certains tiennent de l’évidence : « Pour ce qui est des références à Batman, on ne faisait pas mieux que moi. » En effet, Créature de la nuit n’est qu’une relecture réaliste de Batman, en certains points similaire à celle opérée dans Superman : Secret Identity. D’autres phylactères éclairent la relation qui unit Bruce au Batman fantasmagorique qui peuple ses songes : « Je pouvais voir à travers ses yeux. Partager ses allées et venues, ses expériences, même ses souvenirs. Parfois, je passais des nuits entières à rôder avec lui. » D’autres, enfin, demeurent de l’ordre de l’illusion, voire du déni : « J’étais jeune, riche, apprécié des femmes… j’étais à la place que je souhaitais… j’étais celui que je voulais être. »

Pour comprendre ce dernier point, pivot essentiel d’une intrigue psychologisante, il faut se remémorer les paroles du dernier psychothérapeute de Bruce. Dans les deux derniers chapitres d’un récit elliptique divisé en quatre parties, les éléments s’amoncellent et s’éclairent mutuellement. « Ce personnage [le Batman spectral] est un mécanisme de défense », « il vous enchaîne ». Désormais adulte, Bruce ne parvient toujours pas à s’accomplir. Ses traumatismes d’enfance demeurent irrésolus. La mort de ses parents, celle, apprise tardivement, de son frère jumeau – qu’il imagine derrière le masque du Batman spectral – l’empêchent de s’épanouir sainement. L’incommunicabilité et un besoin irrépressible de justice sont à l’origine des visions qui l’assaillissent. « Frère Batman va tout arranger. Fantôme, démon, ange gardien. Batman arrange tout. » Bruce estime que « quelqu’un doit nettoyer toute cette frange », « purifier Boston » en essayant de la « balayer d’un seul coup ». Mais il finit par comprendre : « N’étaient-ce que… des mirages ? Des adversaires rêvés, simplistes, sur lesquels taper ? »

Cela est en fait doublement intéressant. Bruce s’est enferré dans une chimère protectrice, sur laquelle il a résolument prise, par l’intermédiaire d’un Batman imaginaire (qu’il campe en fait lui-même, par dédoublement de personnalité ?). C’est par ailleurs, en filigrane, l’effet cathartique des comics que semble évoquer Kurt Busiek. Les méchants des bandes dessinées, souvent condamnés à être déjoués, ne sont-ils que des exutoires rassurants, dont les échecs répétés soulagent nos inquiétudes et notre besoin d’exorciser l’injustice sous toutes ses formes ? Les « symboles protecteurs » prennent ici un double sens et apportent une densité considérable à l’histoire. La dimension paranoïaque de Créature de la nuit est quant à elle à ranger dans la lignée du long métrage Conversation secrète de Francis Ford Coppola. Thomas, le jumeau mort-né suspecté de se cacher derrière le Batman spectral, espionne les criminels et les concurrents de Bruce, qui le fait également par son entremise, sans savoir qu’il est lui aussi l’objet des surveillances d’Alfred, Gordon ou Robin – une orpheline aidée par Bruce, mais aussi l’un des trois narrateurs de l’histoire.

La richesse de Créature de la nuit passe aussi par plusieurs planches inspirées de Roy Lichtenstein. Les bulles, contours noirs et aplats de couleurs de l’artiste américain étaient largement redevables à la bande dessinée. Cette dernière lui emprunte ici, en retour, les Ben-Day (points de trame) si caractéristiques de son œuvre. La qualité et l’expressivité des dessins de John Paul Leon, ses clairs-obscurs, ainsi que la structure sophistiquée de ses planches, servent parfaitement le scénario sombre et intime de Kurt Busiek. Les discours politiques et méta-discours bédéistes irriguent quant à eux les quatre chapitres de cet album. Alfred est un homosexuel qui a dû se détacher de Bruce pour éviter les commérages désobligeants. Un visionnaire noir, créateur de modems dernier cri, ne trouve aucun investisseur en raison de sa couleur de peau – qui pourrait heurter les consommateurs américains. Des sénateurs et élus municipaux apparaissent corrompus (malversation financière, financement illicite de campagne électorale, collusion avec la grande criminalité, etc.). DC Comics est explicitement cité dans l’intrigue. Enfin, last but not least, Bruce, décrit par Alfred comme un « incorrigible idéaliste », doit se rendre à l’évidence : « Quoi que je fasse, ça n’a aucune incidence… si ce n’est d’aggraver les choses. » Son Batman spectral trafique des preuves, commet des actes répréhensibles et ne fait que contribuer à une rotation criminelle caractérisée par le remplacement d’une organisation mafieuse par une autre, dans un cycle de violence et de corruption ininterrompu. Un propos désabusé, presque sinistre, qui éclaire Créature de la nuit d’une lumière de morgue.

Batman : Créature de la nuit, Kurt Busiek et John Paul Leon
Urban Comics, septembre 2020, 216 pages

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4.5

Le Moineau de Dieu : les Jésuites au cœur de l’univers

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Le Moineau de Dieu de Mary Doria Russell est devenu très vite un classique de la littérature de science-fiction après sa sortie en 1996. Ayant remporté de nombreuses récompenses dont le prix Arthur C. Clarke en 1998, l’autrice s’est dès lors imposée comme une nouvelle romancière importante de ce genre.

Synopsis: Au début du XXIème siècle un signal musical est capté par une station scientifique sur Terre. Commanditée par les Jésuites, une mission part dans l’espace à la recherche de l’origine du signal. La mission est dirigée par Emilio Sandoz, prêtre jésuite et linguiste de haut niveau. Tout l’équipage se prépare à affronter la mort et la solitude, mais ce qui les attend va bien au-delà de ce qu’ils redoutaient.
Rome, 2059. De retour sur Terre, Emilio Sandoz, unique survivant de l’expédition, est traduit devant un tribunal chargé de découvrir la vérité et de le punir pour les horribles crimes dont on l’accuse. Cet homme, transformé par son expérience, aurait-il été abandonné par Dieu?

Des récits de rencontres extraterrestres, il y en a eu des tonnes. Le parti pris de Mary Doria Russell est celui d’y intégrer la notion de foi et de religion, aux travers des personnages Jésuites de l’expédition. C’était un pari risqué tant le sujet pouvait s’avérer complexe à intégrer dans l’histoire, mais force est de constater qu’il est réussi. En effet, le livre se concentre principalement sur le personnage d’Emilio Sandoz, un prêtre Jésuite qui, au début du récit, et qui l’avoue lui-même, ne « ressent » pas Dieu. Ce n’est pas spécifiquement qu’il ne croit pas en lui, mais il n’en a jamais fait l’expérience. Jamais il n’a été touché par sa grâce mais il a suivi sa voie pour s’échapper de sa piètre condition. C’est un linguiste très doué qui parle une dizaine de langues. C’est également, de loin, le personnage le plus intéressant du récit. Celui qui connaît le plus de changements dans sa personnalité, du début à la fin; celui qui est le plus éprouvé par ses expériences. C’est le cœur du mystère: que lui est-il arrivé? Comment a-t-il pu tomber aussi bas? Qu’est-il arrivé à ses mains déformées: était-ce une punition? La réponse à ces questions arrive petit à petit, en filigrane, plus le récit avance. Jamais le récit n’a de longueurs où notre intérêt de lecteur diminue. Le mystère se dévoile mais reste presque entier, jusqu’à la fin.

C’est un livre aux thématiques difficiles, il faut donc être averti. Cependant, l’œuvre est traversée par des moments de fortes émotions: le plus beau passage étant sûrement la rencontre entre la mission humaine et les habitants de la planète Rakhat. La plume de l’autrice se révèle être souvent piquante, notamment dans les dialogues qui arrivent vraiment à donner du relief aux personnages. Cela les rend d’ailleurs très attachants. C’est simple, c’est impossible de ne pas aimer les Edwards, ce couple de personnes âgées qui sont si chaleureux et qui font également partie de la mission. Tout au long du récit, on a droit à des moments très spirituels, drôles, lors desquels les personnages discutent en s’envoyant des piques ou en disant des blagues. C’est écrit de façon assez intellectuelle, dans le sens où on y retrouve des termes assez techniques, ou bien des mots d’origines étrangères, mais ce n’est pas rébarbatif. On voit que l’autrice est très cultivée et qu’elle a voulu remplir l’histoire de son savoir.

Le récit est découpé en deux temporalités en un chapitre sur deux, une partie narrant le passé du début du XXIème siècle et une partie narrant le présent, lors du retour de l’unique survivant de la mission jésuite envoyée sur Rakhat. Au début cela peut déstabiliser un lecteur non averti, mais on trouve rapidement nos marques et c’est même un aspect du livre très plaisant, car il entretient le mystère et nous pousse à vouloir en savoir plus. Et comme l’histoire est longue à se mettre en place et également assez complexe c’est aussi un moyen de la rendre plus digeste.

Dans Le Moineau de Dieu, rien n’est laissé au hasard et Mary Doria Russell a su penser à tout pour nous faire aimer son incroyable roman. Elle y amène beaucoup de réflexions très intéressantes sur la théologie, l’humanité et la place de Dieu. Ce n’est pas vraiment un livre centré sur une rencontre extraterrestre mais plutôt un ouvrage qui questionne la foi et les différences culturelles, ainsi que l’asservissement des espèces par le genre humain ou par une espèce « supérieure ».

« Pourquoi donc est-ce si difficile à accepter, messieurs ? demanda-t-elle en les regardant sans ciller. Pourquoi attribue-t-on à Dieu tout le mérite quand tout va bien, alors que c’est toujours de la faute du médecin s’il y a une merde ? Quand le patient s’en tire, c’est invariablement “Merci, mon Dieu”, et quand il meurt, c’est toujours “Ce con de médecin”. Une fois, une seule fois dans ma vie, ne serait-ce que pour la nouveauté de la chose, ça me botterait bien si quelqu’un avait l’idée d’accuser Dieu au lieu de m’accuser moi, quand il y a mort d’homme. »

 

Le Moineau de Dieu, Mary Doria Russell

Pocket, septembre 2019, 800 pages

 

Pause, ou l’angoisse de la page blanche

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Après un succès qu’il n’attendait peut-être pas (Zaï zaï zaï zaï – 2015), Fabcaro a poursuivi son activité sur le rythme effréné qui lui est propre. Mais le succès a probablement un peu chamboulé sa vie et deux ans plus tard, il en rend compte avec Pause, une BD au titre révélateur.

L’auteur avait forcément une certaine réputation puisqu’il avait à son actif un nombre déjà conséquent de titres parus. Mais son rapport avec le public et le monde de l’édition a certainement un peu évolué. On imagine qu’il a voulu profiter de sa soudaine notoriété. Mais la demande ne faiblit jamais, contrairement à l’inspiration. Fabcaro montre ici un état d’esprit bien particulier en se mettant en scène sans complaisance, mais toujours avec une forme d’autodérision personnelle, qui n’est pas sans rappeler la façon de faire de Gotlib. Comme le maître, il se montre capable d’ironiser sur trois fois rien, bref tout ce qui passe à la portée de ses observations. Sous la forme de saynètes (qui vont de quelques vignettes à quelques planches), il nous montre ainsi pas mal de situations propres à un auteur de BD, que ce soit dans ses relations personnelles, avec sa famille (qui s’inquiète : son prochain album n’aurait pas de thème précis, peut-être même pas de fin…), ou encore avec son entourage (voir son livreur de foin). On lui propose tout un tas de projets forcément géniaux. Il participe à tous les festivals possibles et imaginables et il se creuse la cervelle pour trouver des sujets originaux. Finalement, cette BD fait également penser aux démêlés de Manu Larcenet dans la série « Le retour à la terre » scénarisée par Jean-Yves Ferri. Comme quoi, d’une maison d’édition à une autre, le même type de comportement s’observe et se retrouve régulièrement.

L’autodérision selon Fabcaro

Le dessinateur a donc éprouvé le besoin de faire une pause. Un peu en panne d’inspiration, il n’a pas hésité à se prendre comme sujet pour raconter non sans humour ses relations avec les uns et les autres dans cette période particulière où il culpabilise un peu. Force est de reconnaître qu’il finit par amuser par moments. Le meilleur selon mon ressenti (qui variera en fonction des lecteurs/lectrices), vient quand il imagine tout un chacun se mettant en quatre pour lui rendre son inspiration. Dans ce qu’il présente comme le Top 5 des pires alibis pour justifier le manque d’inspiration, la troisième vignette concerne la politique du gouvernement. Alors, un politicien non identifiable (silhouette) annonce « Devant le manque d’inspiration de Fabcaro, j’ai décidé d’appliquer un programme de gauche » et il est acclamé !

On aimerait en prendre un coup sur la cafetière

Malheureusement, le dessin de Fabcaro reste décevant. Souvent un peu fouillis et avec un minimum de décor, il se contente généralement de dessins (noir et blanc) qui pourraient être considérés comme des esquisses. Bref, s’il emporte par moments l’adhésion par son humour, il ne provoque jamais la satisfaction esthétique.

Pause, Fabcaro 
La Cafetière, avril 2017, 63 pages
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3

La Dernière Fanfare, de John Ford : une superbe édition DVD/Blu-Ray chez Sidonis Calysta, pour une pépite méconnue

La Dernière Fanfare de John Ford est ressorti en DVD/Blu-Ray le 20 octobre dernier, grâce à Sidonis Calysta qui nous propose une superbe édition. Un film à redécouvrir pour son immersion passionnante dans la sphère politique, son ambivalence de ton et la complexité de ses personnages, à l’image d’un Spencer Tracy tenant là un de ses plus grands rôles.

Sorti en 1958, La Dernière Fanfare est un film de la « dernière période » du cinéma de John Ford. Les œuvres de la maturité sont déjà derrière lui, et aux côtés de L’Aigle vole au soleil ou encore L’homme qui tua Liberty Valance, La Dernière Fanfare fait partie de ses films-bilans qui parlent tous à leur manière de la vieillesse, du poids des morts et de la fin d’un monde. La recette peut sembler simpliste : une comédie dramatique sur fond de politique, cinq ans après le succès du Soleil brille pour tout le monde ; un casting d’éternels habitués (John Carradine, Edward Brophy, Donald Crisp, Jeffrey Hunter) et une superstar hollywoodienne dans le premier rôle (l’immense Spencer Tracy, pour la deuxième fois devant la caméra de Ford, qui lui avait offert son premier grand rôle, 28 ans plus tôt, dans Up the River aux côtés de Humphrey Bogart). Tout comme Liberty Valance sera une conclusion testamentaire de ses nombreux westerns, ou L’Aigle vole au soleil de ses comédies romantiques, La Dernière Fanfare est aussi un sommet crépusculaire, annonçant la chute, cette fois du côté des drames politiques. Rien de simpliste là-dedans, au contraire : une œuvre qui joue des apparences et des codes de son propre genre pour défier les attentes du spectateur, grâce à une structure narrative inattendue et une mise en scène passionnante.

Dans La Dernière Fanfare, Ford montre la marche inexorable d’un monde dont il ne peut plus faire partie, qui va trop vite pour lui et qui le pousse violemment hors du wagon pour le laisser seul au bord des rails. Frank Skeffington, maire sortant approchant la soixantaine, se présente pour les nouvelles élections municipales de sa ville en espérant glaner un énième mandat, synonyme de dernier tour de piste. Confiant de pouvoir partir sur une victoire, il prépare sa campagne avec sérénité. Skeffington est un vieux briscard, volontiers filou et manipulateur, mais aussi un homme honnête et à l’écoute : c’est un démocrate d’origine irlandaise qui n’oublie pas d’où il vient, à savoir des quartiers pauvres et cosmopolites de sa ville. Une scène centrale du récit montre Skeffington revenir, de nuit, dans la rue délabrée de son enfance, au cœur d’un quartier pauvre où Irlandais, Chinois et Américains vivaient ensemble. Cette scène est magnifique car, en peu de mots, sans flashbacks ni grands récits de sa vie passée, l’on perçoit immédiatement son émotion et sa mélancolie devant ce morceau d’histoire qui dit tout du maillage complexe des villes américaines (où les divisions ethniques, sociales et politiques ne se recoupent pas forcément).

De par son origine irlandaise bien sûr, mais aussi son caractère ambivalent, son âge et son statut, il est le miroir évident du John Ford de la fin des années 50 (qui était lui-même un démocrate catholique convaincu). Il représente l’ancienne garde, les valeurs d’antan, l’homme traditionnel qui s’essouffle face aux nouvelles générations prenant inévitablement le relais. Mais il n’est pas un vieux réactionnaire pour autant, étant particulièrement au fait des nouvelles technologies (la télévision, notamment) et à l’écoute du peuple. Il est accompagné par son neveu, Adam, qu’il prend sous son aile et à qui il fait découvrir les rouages de la sphère politique. Adam est le substitut du spectateur, bien sûr, qui débarque dans un univers codifié et hostile qu’il ne connaît pas encore ; mais c’est surtout, pour Skeffington, un fils de substitution, tant le sien est présenté comme un idiot libertin totalement absent. Les autres rôles secondaires sont tout aussi intéressants, du fidèle Ditto au détestable Amos Force, en passant par le sévère Cardinal : tous apportent leur pierre à l’édifice, d’un point de vue comique ou dramatique. Car le film est parfois très drôle, voire grotesque, mais sait basculer dans le tragique à tout moment.

(Spoilers)

John Ford, à l’inverse du Soleil brille pour tout le monde qui faisait triompher son personnage principal, prend le parti d’un retour à la réalité fracassant. Face à un adversaire ridicule et inoffensif, l’insignifiant Kevin McCluskey, soutenu par les charognards de la presse qui se liguent contre Skeffington, l’on s’attend à voir le maire sortant, seul contre tous, triompher et clouer le bec à toutes ces crapules. La scène des résultats n’en est que plus violente, car subite et inattendue. Ford ne montre pas tant que les hommes sont voués à laisser leur place à un moment ou l’autre – ça, Skeffington le sait bien et l’accepte lui-même –, mais souligne à quel point tout peut s’effondrer d’un seul coup, comment tous les pronostics peuvent être déjoués par une réalité implacable. L’ancien self-made-man, l’Irlandais des quartiers populaires adulé par le peuple, est remplacé d’une minute à l’autre par un pantin construit par les médias, un pion sans charisme mais taillé pour la politique-spectacle de cette nouvelle Amérique du tournant des années 60. Ford réalise alors une séquence de dépouillement et de résultats assez incroyable d’intensité, où l’on ressent l’émulsion et la chaleur de la salle, où le couperet peut tomber sur n’importe quel candidat. Il y a quelque chose de très « lumetien » avant l’heure, d’ailleurs, dans cette façon de filmer l’ébullition ambiante.

Après ce premier dénouement de l’histoire, on est forcé de repenser à la scène d’introduction du film. Celle-ci, comme souvent chez Ford, se veut programmatique, mais s’avère déjouer finalement nos attentes : une fanfare en l’honneur de Skeffington sillonne les rues, sous les hurrah et les chants. La campagne est lancée, Skeffington, souriant et déjà triomphant, salue les foules alors que son cortège traverse le cadre de gauche à droite. Or la scène qui suit l’annonce de sa défaite est un renvoi direct à cette ouverture : une même fanfare, un même mouvement du cortège de gauche à droite, mais en l’honneur du gagnant McCluskey. La fanfare est désormais à l’arrière-plan, alors que Skeffington, au premier plan, rentre seul chez lui, tête baissée, traversant de droite à gauche un jardin public plongé dans l’obscurité. Ce contre-sens de la marche de Skeffington est éminemment symbolique : si au début du film, il est encore maire et espère continuer à écrire l’histoire, après sa défaite, il doit laisser l’histoire poursuivre sa route sans lui. La « dernière fanfare » ne sera donc pas la sienne. Et cette séquence pleine de mélancolie illustre à elle seule tout le propos du film : des fanfares, il y en aura toujours pour suivre la marche du monde ; les hommes, eux, ne sont pas éternels et doivent « mourir » en emportant leur époque avec eux. Skeffington est « mort » politiquement, et c’est avec un sourire de résignation mêlé de soulagement qu’il rentre chez lui avant de s’effondrer, après avoir lutté jusqu’au bout. « One more regret at my age won’t make much difference… »

Le dernier acte, tout en pudeur et rempli d’émotion, fait partie des plus beaux adieux de personnages que Ford ait jamais mis en scène. Ceux de Skeffington à ses amis – et même à ses ennemis –, à sa famille, à tous ces gens qui sont encore « dans le coup » et poursuivront, sans lui, la grande fanfare de l’histoire où seuls les vainqueurs sont célébrés, quand les perdants meurent dans le silence de leur chambre. Mais Ford ne serait pas Ford si ses personnages, à l’heure de leurs dernières heures, ne savaient encore avoir le mot pour rire, ajoutant à nos larmes quelques sourires candides.

Contenu de l’édition :

Le Blu-Ray La Dernière Fanfare (121min)
– Scènes commentées par Jean-Baptiste Thoret (13 min)
– Présentation par Patrick Brion (19 min)
– Présentation par Jean-François Rauger (24 min)
– Ford par Lindsey Anderson (41 min)
– Bande-annonce

Les suppléments sont d’une densité très appréciable. Les analyses de séquences et les présentations évitent la plupart du temps les répétitions, même si certaines redites sont inévitables. Le documentaire sur la première partie de carrière de John Ford (jusqu’à 1945) est passionnant mais presque trop court, on en voudrait plus et sur la suite de sa filmographie aussi ! De quoi ravir les amateurs du cinéma de John Ford, grâce à un contenu généreux et un master HD de grande qualité, aux contrastes souvent magnifiques.
Petite frustration : n’ayant pas eu l’opportunité d’avoir en mains le médiabook en chair et en os, nous n’avons pas pu apprécier le dossier papier contenu dans l’édition physique.

La Dernière Fanfare : Bande-annonce

Synopsis : Maire d’une ville effervescente de la Nouvelle Angleterre, le roublard Frank Skeffington brigue un cinquième mandat. Sous les yeux de son neveu, un journaliste sportif, il se lance dans une féroce campagne électorale au terme de laquelle il est donné perdant. Avec contre lui un prétendant qui se met dans la poche les grands industriels de la région et, plus jeune, un autre rival qui utilise des moyens modernes, Skeffington ne s’avoue pourtant pas vaincu, rendant coup sur coup jusqu’à la dernière heure…

Fiche technique :

Titre original : The Last Hurrah
Réalisation : John Ford
Scénario : Frank S. Nugent d’après le roman « The Last Hurrah » d’Edwin O’Connor
Distribution : Spencer Tracy, Jeffrey Hunter, Diane Foster, Pat O’Brien
Photographie : Charles Lawton Jr.
Société de production/distribution : Columbia Pictures
Langue : Anglais
Genre : Drame
Durée : 121min
Dates de sortie : 24 octobre 1958 (US), 31 décembre 1958 (FR)

Volga Volga, de Grigori Alexandrov : l’improbable URSS chantante

Parmi les films dont on soupçonne difficilement l’existence, il y a les comédies musicales soviétiques. Pourtant, les films de Grigori Alexandrov, le grand spécialiste du genre, ont connu un succès phénoménal dans l’URSS stalinienne. Pour s’en faire une idée, rien de mieux que de découvrir Volga Volga, tourné en 1938, et que la légende a promu « film préféré de Staline ».

Si le nom de Grigori Alexandrov est peu connu en France de nos jours, il fut très populaire dans l’URSS de l’ère stalinienne. Assistant réalisateur de Sergueï Eisenstein sur Le Cuirassée Potemkine, Octobre et La Ligne Générale, il va créer un domaine complètement oublié de nos jours, la comédie musicale soviétique. Passer des expérimentations d’Eisenstein à des films de divertissement pourrait ressembler à un surprenant grand écart, mais il faut se souvenir que, dès la fin des années 20, Staline avait ouvertement condamné le cinéma d’avant-garde et que, pour les cinéastes d’alors, il fallait se convertir aux nouvelles exigences du dirigeant.
Les films d’Alexandrov, dans lesquels il dirigera sa femme, la chanteuse et chorégraphe Lioubov Orlova, connaîtront un grand succès dans les années 30 et 40, et le cinéaste recevra de prestigieux prix (Ordre de Lénine, Prix Staline, Héros du Travail Socialiste et la récompense suprême, Artiste du peuple de l’URSS).

Volga Volga se présente d’emblée comme un divertissement comique lorgnant parfois du côté de la farce. Le cadre ne cherche pas à être réaliste : nous sommes dans une URSS rêvée, parfois stéréotypée. La ruralité est présentée, au début du film, à l’aide d’une suite de lieux communs : les amoureux qui s’embrassent sur une meule de foin, la jeune femme qui a une couronne de fleurs dans les cheveux… Si l’on en croit le film, la vie dans les campagnes russes bordant la Volga est douce, paisible et sereine. Nous sommes dans un monde d’entraide et de générosité. On travaille peu, certains personnages font tranquillement leur sieste à l’ombre, et quand surgit un problème (la rupture du câble de la barge qui permet de traverser le fleuve), cela ne suffit pas à assombrir l’ambiance ; les dangers potentiels n’ont jamais de conséquences graves. Il est difficile, en voyant cela, de se rendre compte que le film est contemporain des grandes purges staliniennes…

Dans ce cadre bucolique, les personnages sont eux-mêmes stéréotypés. D’ailleurs, la majeure partie d’entre eux n’a même pas de nom : ils sont désignés par leur fonction, leur métier. Au-dessus de toute cette communauté décrite dans le film trône le Camarade Byvalov, exemple du dirigeant local ambitieux espérant être reconnu à sa juste valeur par Moscou, où il compte finir sa carrière. Byvalov est un personnage qui relève directement de la farce : le grincheux ridicule, obligé de reconnaître, à la fin, qu’il s’était trompé sur toute la ligne. Il est particulièrement drôle de le voir poursuivi à travers tout le village par des musiciens qui veulent lui prouver qu’ils ont du talent.

Cet aspect farcesque est encore renforcé par le jeu volontiers exagéré des acteurs.
Face à ce personnage de grincheux, il fallait obligatoirement un autre stéréotype de la comédie, la jeune innocente. Ce sera Dounia Petrova, jeune femme chargée de transporter les télégrammes, mais dont la véritable vocation est musicale. Le film suivra le parcours nécessaire qu’elle devra emprunter pour que son talent soit reconnu. Comme dans toute comédie de ce style, l’organisation du scénario n’offre aucune véritable surprise, tout le monde s’attend à cette reconnaissance finale dûment méritée.
Les procédés comiques eux-mêmes sont dignes de la farce : quiproquos, hasards malencontreux, maladresses… Et aussi un peu d’ironie gentiment moqueuse envers ces directeurs de ceci ou de cela, qui ne connaissent pas grand-chose à ce qu’ils sont censés diriger.

Volga Volga est une comédie, certes, mais une comédie musicale. Ici, la musique s’inscrit dans le film au point d’en être le thème principal : l’action tourne autour d’un concours musical, les personnages se caractérisent par leur musique et s’opposent au sujet de la musique, tout le monde se révèle musicien ou chanteur (sauf Byvalov, qui a le don de perdre sa voix au moment où il devrait l’utiliser). Les chansons ne sont donc pas seulement des pauses divertissantes dans le film, elles en constituent le ciment. La preuve en est donnée par la dernière partie du film, qui tourne autour d’une chanson écrite pendant le voyage et dont les partitions ont été dispersées par les vents.
Les chansons sont intégrées logiquement dans les scènes du film ; les personnages, censés faire leur preuve dans le domaine musical, sont logiquement amenés à chanter.

La musique définit aussi les personnages et leurs positions respectives. Ainsi, la dispute du couple se fait autour de la musique, l’homme préférant la musique classique et la jeune femme, Dounia, se tournant plutôt vers le domaine de la musique populaire traditionnelle. Cet affrontement est lourd de sens : c’est d’un côté une musique savante d’origine étrangère (majoritairement allemande : Beethoven, Wagner) et, de l’autre, une musique populaire typiquement russe. Cette opposition va structurer une bonne partie du film, découpant l’action en deux lieux différents (chaque “musique” sur son propre bateau) avant que, logiquement, tout le monde s’unisse sous la bannière de la musique populaire (cette réconciliation musicale se déroulant en même temps que la réconciliation amoureuse).

La légende prétend que Volga Volga était le film préféré de Staline. En tout cas, le film d’Alexandrov diffuse une image joyeuse et légère de la vie en URSS, bien loin de la réalité. Ici, on a un film léger, faisant subtilement l’apologie d’un mode de vie typiquement russe sans oublier, discrètement, de se moquer des dirigeants provinciaux. Nous sommes bien ici dans une idéologie stalinienne qui centralise le pouvoir dans la capitale, d’où l’importance que prend Moscou dans la dernière partie du film : Moscou est perçu comme l’aboutissement épanouissant d’une carrière bureaucratique, elle est montrée aussi dans toute sa beauté comme une ville en mouvement, un sommet du progrès, avec ce Canal de Moscou qui venait juste d’être inauguré (et qui faisait partie du monumental projet du Système des Cinq-Mers).

Cela n’empêche pas Volga Volga d’être un très bon film, rythmé, franchement drôle. Certes, il ne faut pas attendre des chorégraphies grandioses comme celles composées par Busby Berkeley au même moment aux Etats-Unis, mais l’ensemble exhale une fraîcheur et une innocence particulièrement bienvenues. Un film à découvrir.

Volga Volga : fiche technique

Réalisateur : Grigori Alexandrov
Scénaristes : Grigori Alexandrov, Nicolaï Erdman, Vladimir Nilsen
Interprètes : Lioubov Orlova (Dounia), Andreï Tutishkin (Aliocha), Igor Ilinski (Byvalov).
Musique : Isaac Dunaevski
Photographie : Boris Petrov
Montage : Eva Ladijenskaia
Producteur : Igor Lopatonok
Société de production et distribution : MosFilm
Date de sortie en France : 13 mars 1946
Durée : 104 minutes
Genre : comédie musicale

URSS – 1938

Les Parfums, découverte du film de Grégory Magne sur le monde trop négligé des odeurs…

Emmanuelle Devos et Grégory Montel suffisent à porter ce film intimiste qui invite à découvrir un sens trop négligé, au travers d’un métier fantasmé. Guillaume, chauffeur privé, fait la connaissance de sa nouvelle cliente, Anne, qu’il doit accompagner en France au gré de ses déplacements professionnels. Il ignore tout de son métier qui semble consister à sentir, noter et reproduire des odeurs. Qu’est-ce qu’un nez et comment sa profession impacte-t-elle son quotidien et vice-versa ? Grégory Magne explore bien ces questions dans son film, Les Parfums, sorti en DVD le 3 novembre.

Peu de temps morts pour une intrigue renouvelée

N’avons-nous pas de plus en plus cette mauvaise habitude qui consiste à délaisser au bout de vingt, trente, quarante minutes les images du film ou de la série qui passe dans notre écran de télé, au profit des notifications de notre smartphone ? C’est le signe irréfutable qu’on a décroché d’une histoire qui arrive à la phase des longueurs et autres lenteurs. Surprise : la construction des Parfums évite cet écueil devenu presque la norme. Plusieurs éléments du film de Grégory Magne empêchent le spectateur de s’ennuyer.
L’enchaînement dynamique de scènes y est pour beaucoup : les séquences sont courtes et toujours composées de scènes rapides avec de fréquents changements de décors au gré des déplacements des personnages. Le croisement des vies des deux protagonistes, en particulier la vie de Guillaume, son existence récente de divorcé, les visites à sa fille, et bien sûr, son travail de chauffeur auprès de sa nouvelle cliente, cette femme stricte au métier intrigant… Tout concourt à accrocher le spectateur qui veut en savoir plus et n’a pas le temps de trouver longue cette comédie douce.

Le monde du parfum ou des odeurs ?

Mais le point fort de ce film est sans conteste son sujet, assez méconnu du grand public. Quand on veut éviter le vu et revu, autant choisir un thème assez discret. Les Parfums est un titre simple, qui pourtant ne perd pas la force nécessaire à englober l’entièreté d’un univers olfactif qu’on a du mal à imaginer. D’ailleurs, un autre film explorant le même thème dispose d’un titre à peine différent : Le Parfum de Tom Tykwer d’après le livre éponyme de Patrick Süskind, preuve en est que ce seul mot suffit à attiser le mystère pour le monde des senteurs.
Le film de Grégory Magne plaira à beaucoup car il permet la découverte d’un intérêt pour les odeurs dans un contexte ordinaire, dans la vie quotidienne, sans recours à une forme de fantaisie qui pourrait s’attacher au thème, et sans une démonstration trop documentaire. Le métier de nez, ses possibilités et ses difficultés, est montré à travers la vie du personnage d’Anne, autant que sa vie est montrée à travers son travail, art qui a fini par se mêler à son quotidien. Anne ne parle presque que d’odeurs et sa capacité à détecter des parfums paraîtrait presque une seconde vision, odeurs qu’elle connaît et nomme avec une science qui impressionne et rend curieux.
C’est une des forces du film : nous donner envie à nous, citoyens lambda, affairés à notre vie tour à tour palpitante et morose, de manifester de l’intérêt pour celui de nos cinq sens auquel l’on fait sans doute le moins attention, notre odorat. Le personnage d’Anne Walberg nous apprend sans didactique que l’odorat n’est pas destiné à se manifester à notre esprit uniquement en présence d’une odeur fortement agréable ou désagréable : il y a bien plus à sentir ! Comme par exemple ce savon de notre enfance, jaune, en forme de citron, dont on apprend qu’il est à base d’huile de coprah, et son porte-savon métallique accroché au mur ?

Les Parfums : un passage entre les êtres ? 

C’est finalement ce monde invisible des odeurs, difficile à imaginer et bien trop négligé qui servira de pont entre deux personnages que tout oppose, à commencer par leur milieu d’origine. Porté par les compositions douces de Gaëtan Roussel, sans histoire d’amour forcée, Les Parfums est de ces films qui montrent comment, pas à pas, une rencontre change plusieurs vies, très progressivement. Sans larmoiements (notamment autour du divorce de Guillaume et de son envie de garder sa fille), en évitant un vu et revu, si ce n’est dans la structure, Les Parfums captivera ses spectateurs en les invitant à découvrir la puissance des odeurs et leur variété, tout en suivant l’histoire d’un chauffeur divorcé, en pleine évolution, et d’un nez en perdition.

Les Parfums est un film ancré dans un quotidien terre-à-terre qui réussit ce pari étrange de pour autant nous entraîner vers un univers trop méconnu. Avec deux interprétations très justes, l’une dans la retenue dans le cas d’Emmanuelle Devos, l’autre dans une énergie adaptée quant à Grégory Montel, et un déroulement qui emmène un spectateur qui n’anticipe pas l’intrigue, le long-métrage de Grégory Magne est une belle découverte. 

Les Parfums : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur et scénariste : Grégory Magne
Casting : Grégory Montel, Emmanuelle Devos
Montage : Béatrice Herminie, Gwenaëlle Mallauran
Musique : Gaëtan Roussel
Sortie : 2020
Pays : France
Version originale : français
Genre : comédie
Durée : 100 minutes

Garçon chiffon : autoportrait d’un acteur intranquille

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Nicolas Maury offre avec Garçon chiffon un parcours qui va vers la lumière, la rencontre avec l’altérité, l’acceptation de soi. C’est un film parfois décalé, souvent sensible, 100% made in Nicolas Maury. Repéré dans Dix pour cent, l’acteur en prolonge le personnage, le rendant éclatant et multiple. Un pur bonheur.

Je vous souhaite d’être follement aimé

Il faut du temps pour rencontrer quelqu’un, pour l’apprivoiser. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’au départ de Garçon chiffon, Jérémie ne fait rien pour être aimé (ou trop). Jaloux maladif, il ne laisse que peu de chance aux autres pour trouver grâce à ses yeux, ou au contraire les étouffe. Abonné tout neuf aux « jaloux anonymes », il peine à comprendre ce qu’il fait là et voudrait être applaudi alors qu’il n’a encore rien accompli. Dans la vie de tous les jours, Jérémie a l’habitude d’être regardé, écouté, applaudi puisqu’il est acteur. Ce que montre Nicolas Maury, ce n’est pas le feu des projecteurs, mais l’envers du décor. Il s’empare avec Garçon chiffon du creux entre deux films, deux projets. De cet instant où l’acteur ne sait plus vraiment s’il va tourner à nouveau, une angoisse qui travaille autant Jérémie que Nicolas Maury lui-même ; le réalisateur fait une œuvre de cinéma. Il a en effet partagé cette angoisse au micro d’Augustin Trapenard sur France Inter. Sur la même antenne, il a lu un texte magnifique de Sarah Kane, Manque, qui résume assez bien la manière dévorante dont Jérémie aime. Boudé autant par son mec que par les réalisateurs (qui le virent ou le prennent pour un coach), il s’en va passer quelques jours dans le Limousin chez sa maman.

Je suis heureux que ma mère soit vivante

C’est elle qui l’appelle « Chiffon » et qui le fait basculer un temps chez Xavier Dolan. Voilà l’acteur en proie avec son enfance et une mère un peu borderline…qui n’est rien moins que celle que Dolan avait lui-même choisie dans Laurence Anyways. Nathalie Baye, en parfaite harmonie avec son fils. De cette enfance on sait peu de choses, sinon que Jérémie était dans son monde et aimait écouter Vanessa Paradis… C’est par petites touches que Nicolas s’écrit à travers Jérémie. Car il est surtout question dans Garçon chiffon d’un autoportrait. Quand Nicolas dit en interview qu’il adore dormir pour s’apaiser, « Chiffon » est un surnom donné à Jérémie car il s’endormait partout, tout le temps. Jérémie est du côté des intranquilles qui pourtant trouvent le sommeil, pas de ceux qui s’enflamment pour la société, tel Vincent Lindon qui se définit lui aussi comme intranquille. C’est que Jérémie est un être hypersensible dont la souffrance intime, profonde, sourde, l’a entièrement replié sur lui-même. Tant et si bien qu’il peine à voir le monde en face. Pourtant, être intranquille, c’est un peu « une manière de se jeter dans le vide quand on a peur du vide » (voir Gérard Garouste, L’intranquille).

Vers la lumière

C’est donc une rencontre qui met du temps à se faire au détour des sourires qu’on décoche, d’une pièce de théâtre qui le livre un peu plus à chaque réplique. Ce sont des sauts d’enfant auprès d’un cadeau d’anniversaire craquant à souhait, une chanson qui dit enfin qu’on regarde l’autre. Quelque chose d’une fragilité qui devient tout à coup combative, qui ouvre les yeux sur les visages qui l’entourent. Nicolas Maury parvient à faire de Garçon chiffon un merveilleux portrait d’homme comme on en voit peu. Quelque chose qui fait tomber les barrières du genre aussi, personne n’ayant le monopole de la douceur, de la fermeté, de la virilité.

Réparer un vivant

Nicolas comme Jérémie ne sont pas des Miss, ce sont des personnages, des êtres qui s’écrivent dans une lumière qui les aveugle un peu mais qu’ils apprivoisent avec une vision singulière du monde, faite d’une hypersensibilité qui devient créative sous nos yeux. C’est en se décentrant (un peu) de son nombril que la rencontre avec Jérémie devient passionnante, un peu comme autrefois Maïwenn passait de Pardonnez-moi au Bal des actrices. Quelque chose qui s’écrit dans la multiplicité et non plus dans le « soi ». Et c’est beau comme la voix de Vanessa qui chantait autrefois Cette blessure pour la Maryline de Gallienne… De Maryline à John, il n’y a qu’un pas, même s’il se fait parfois géant, de l’étoile au lion. Il suffit seulement de s’inventer et de se réinventer pour passer de l’ombre à la lumière et ne pas cesser de se reconstruire, et pourquoi pas à travers le cinéma.

On a hâte de voir ce que deviendra le cinéma de Nicolas Maury, acteur par essence dont la voix si singulière nous transporte, même les yeux fermés. On est déjà heureux qu’il rende hommage à des êtres auxquels on a, nous aussi, envie de dire « t’es beau de partout ».

Garçon chiffon : Bande-annonce

Garçon chiffon : Fiche technique

Synopsis : Jérémie, la trentaine, peine à faire décoller sa carrière de comédien. Sa vie sentimentale est mise à mal par ses crises de jalousie à répétition et son couple bat de l’aile. Il décide alors de quitter Paris et de se rendre sur sa terre d’origine, le Limousin, où il va tenter de se réparer auprès de sa mère…

Réalisation : Nicolas Maury
Scénario : Nicolas Maury, Sophie Fillières, Maud Ameline
Interprètes : Nicolas Maury, Nathalie Baye, Arnaud Valois, Théo Christine, Laure Calamy, Jean-Marc Barr, Dominique Reymond
Photographie : Raphaël Vandenbussche
Montage : Louise Jaillette
Sociétés de production : CG Cinema, Mother Production, High Sea Production
Distributeur : Les Films du Losange
Durée : 110 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 28 octobre 2020

France – 2020

5 Pink Films : le « pinku eiga » à (re)découvrir en cinq films chez Carlotta

Retour sur le coffret Blu-ray 5 Pink Films édité par Carlotta Films fin septembre. L’occasion de (re)découvrir le pinku eiga, soit le cinéma érotique japonais conçu en des temps records et avec un budget ridiculement bas, à travers cinq grands titres de la société de production indépendante Kokuei Company.

FIVE PINK FILMS

Il y a un an, Elephant Films sortait son coffret Roman Porno (1971-2016), consacré à la production de films pink par l’une des majors japonaises, la Nikkatsu. Cette année, Carlotta Films revient aux bases du pinku eiga avec la sortie de son coffret Five Pink Films qui nous amène à (re)découvrir le genre dans son essence : un cinéma érotique tourné en quelques jours, conçu avec des budgets drastiquement faibles et ouvert à toutes les expérimentations dans des circuits de production indépendants, et ce, avant (puis pendant) que les majors ne s’exercent à l’exploitation du genre.

Comme l’explique formidablement Dimitri Ianni dans l’ouvrage dédié au genre et aux métrages présentés dans le coffret, 5 PINK FILMS Brève histoire du cinéma érotique japonais en cinq films, la Kokuei Company, société de production indépendante japonaise, permit sous l’égide de Keiko Sato (au doux et amusant nom de plume de Daisuke Asakura – soit Aimer dès le matin en français) de concevoir du film pink en laissant toute leur liberté à ses cinéastes déjà bien tenus par de nombreuses contraintes. Naissent alors des œuvres singulières et expérimentales qui, à partir d’un cahier des charges à la représentation coïtale déjà codifiée, s’interrogent sur les frontières de l’érotisme via le polar paranoïaque dans Une poupée gonflable dans le désert (1967), et exploitent le néo-réalisme et son ambiguïté fiction/réalité pour traiter le présent d’une jeunesse japonaise perdue dans Prière d’extase (1971). Une famille dévoyée (1984) s’amuse à respectueusement pasticher Ozu pour mieux le détourner à coup de semonces érotiques. Enfin, Chanson pour l’enfer d’une femme (1970) passionne par l’érotisme dans les genres du jidai-geki ainsi que du yakuza eiga, tandis que Deux femmes dans l’enfer du vice s’épanouit en couleur dans un érotisme psychédélique tout en proposant un revenge movie qui parlera certainement aux fans de la Femme scorpion (1972-1977, en comprenant les deux volets de New Female Scorpion).

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Une famille dévoyée, ou l’hommage érotico-humoristique à Ozu.
Crédits : KOKUEI.

CARLOTTA FILMS PRÉSENTE

Le coffret signé Carlotta Films est susceptible de diviser en termes de présentation des films. En effet, les cinq films nous sont livrés en trois Blu-ray (2 x 50 et 1 x 25 go surtout dédiés aux films correctement encodés), à partir de masters 4K conçus en 2018 et ayant pour origine les meilleures (et rares) copies 35 mm qui ont été conservées. Il est aussi expliqué que l’équipe de restauration a décidé de ne pas retoucher l’image afin de proposer une expérience audiovisuelle au plus proche de celle des spectateurs de l’époque. On pourrait très bien remettre en question cette dernière idée compte tenu que les premières copies tirées pour la projection étaient forcément de bonne facture, sans poussières, griffes et défauts colorimétriques. Toutefois, on peut comprendre la volonté d’éviter de retoucher ces images afin de proposer une expérience proche de celle en salle après quelques semaines d’exploitation. Cela, en mettant de côté une impression de virage et un constat de manque de panache en termes de couleur et de contraste sur certains films, comme l’a aussi constaté le testeur de retro-hd.com (dont on vous conseille de lire le test exhaustif). Une question est à poser ici : est-ce que les choix (ou non-choix) de restauration mettent à mal l’expérience filmique ? Oui et non.

Les masters 4K sont détaillés et précis même si des différences subsistent bien sûr entre les films qui sont plus ou moins marqués par leurs différentes modalités de conservation. Si un nettoyage minimal a été appliqué sur les copies, des poussières et griffes ainsi que des problèmes de stabilité peuvent être constatés dans les cinq films, à des niveaux différents pour chacun d’entre eux, proposant des présentations plus ou moins satisfaisantes. La colorimétrie dans Deux femmes dans l’enfer du vice manque hélas de tenue, même si on peut être satisfait du rendu. Cependant, dans l’ensemble, les rendus sont organiques et vivaces, sans traces d’utilisation d’outils numériques foireux (cc. DNR). De plus, la cadence de l’image et les formats sont respectés. Plus on avance dans le temps, plus les rendus sont perfectionnés.  Même les présentations les plus abîmées impressionnent par rapport à de nombreux remasters récents. Alors oui, on aurait pu en attendre un peu plus en termes de restauration, mais l’équipe en charge pouvait-elle réellement se le permettre au risque de dégrader davantage l’image qui, avec des artefacts en moins et d’autres toujours présents, ainsi que l’utilisation d’outils digitaux, aurait pu devenir un capharnaüm d’artifices vidéo ?

five-5-pink-films-visuel-coffret-blu-ray-carlotta-filmsDu côté des compléments, l’éditeur nous régale avec cinq préfaces, de Dimitri Ianni pour trois films, puis Stéphane du Mesnildot (intervenant déjà dans le coffret Roman Porno) et Pascal Alex-Vincent, chacun occupé par une œuvre. Mention spéciale à Dimitri Ianni et à son didactisme aérien qu’on retrouve par ailleurs dans son ouvrage consacré au genre, à son histoire et aux cinq films concernés, le temps d’une lecture d’une cinquantaine de pages passionnantes qui ont d’ailleurs permis à certains et certaines de s’exprimer sur le sujet sans pour autant justement s’y référer…  On note qu’un livret de 24 pages écrit par le même auteur accompagne les films. N’y ayant pas eu accès, on ne saurait dire s’il reprend ou non des parties du livre. Notons toutefois que ce dernier est offert par Carlotta lors de tout achat dans leur boutique, ce qui devrait compléter la partie bonus un peu légère par rapport aux très riches compléments du coffret Elephant Films qui comprenaient des entretiens avec des intervenants historiques.

Le coffret 5 Pink Films est ainsi une nouvelle réussite vidéo signée Carlotta Films, même si l’on aurait apprécié davantage de compléments vidéo.

Bande-annonce – Une famille dévoyée de Masayuki Suo (1984)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

3 BD – MASTERS HAUTE DÉFINITION – 1080/23.98p – ENCODAGE AVC – Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 – Sous-titres français – Formats 2.35 et 1.85 respectés – N&B et Couleur – Pinku eiga – Japon – Durée totale des films : 376 min.

COMPLÉMENTS

5 Préfaces (HD)

Inclus un livret (24 pages) inédit

(5 Pink Films « Brève histoire du cinéma érotique japonais en cinq films » offert sur Carlotta Films – La Boutique : https//laboutique.carlottafilms.com/ et lors d’événements en salles)

Sortie le 30 septembre 2020 en Blu-ray & DVD – Prix de lancement : 40€

« Fossiles de rêves » : Satoshi Kon en vue d’ensemble

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Les éditions Pika publient Fossiles de rêves, un manga regroupant l’intégralité des histoires courtes de Satoshi Kon. Passant d’un genre à l’autre, le mangaka et cinéaste japonais y satirise la société nippone (et, par ricochet, occidentale) tout en mettant au jour ses craintes quant à l’avenir.

Fossiles de rêves regroupe une quinzaine d’histoires courtes scénarisées et mises en vignettes par Satoshi Kon. Ceux qui connaissent l’œuvre cinématographique du réalisateur japonais ne seront guère surpris par l’acuité de son regard, son ton parfois caustique et sa capacité, ici plutôt discrète, à entremêler le réel et l’illusion. Des films tels que Perfect Blue ou Paprika ont en effet assis sa réputation d’auteur, parfois radical mais rarement pris en défaut dans ses choix artistiques.

Dystopies

Parmi les nombreuses histoires proposées dans ce recueil se trouvent deux récits dystopiques charpentés avec soin. Le premier, « Sculpture », ouvre l’ouvrage. Après la « Grande guerre », Tokyo a été vidée de sa population, qui s’est établie dans une nouvelle ville baptisée « La Cité ». L’ancienne capitale continue toutefois d’abriter des individus venus au monde avec des pouvoirs surnaturels. Ces « singuliers » subissent la haine des « conformes » qui les prennent en chasse. Dans la lignée d’une série comme X-Men, « Sculpture » narre le rejet ordinaire d’un groupe extraordinaire. La seconde dystopie, glissée en fin d’album, est conçue en deux parties et s’intitule « Les Prisonniers ». Elle est à la fois plus longue et plus dense que la précédente. Elle prend pour cadre un monde sans aspérité, où tout est notifié à l’aide de caméras de surveillance, de cartes et de matricules, et où des parents « aimants » sont prêts à envoyer leurs enfants dans des centres de redressement pour qu’ils se conforment aux attentes sociales. Avec ses robots-flics (on songe évidemment à L’Incal de Jodorowsky) et ses thérapies de reconversion par catharsis (ici à l’Orange mécanique de Kubrick), « Les Prisonniers » dresse le tableau désabusé d’un monde excessivement normé et sécuritaire, recourant aux manipulations mentales pour gommer les individualités susceptibles de troubler l’ordre public.

Société

C’est par cargaison entière que Satoshi Kon radiographie les déviances humaines. Un voleur récidiviste dérobe sans le savoir la camionnette d’un kidnappeur. En sauvant malgré lui la fillette qui faisait l’objet d’une demande de rançon, il passe opportunément pour un héros national. Dans « Mise au point », des parents engagent le professeur particulier de leur fils pour enquêter sur lui. Mais le jeune homme est lui-même sur la trace de sa mère, coupable d’un adultère… avec son professeur principal. Aux contraintes étudiantes (ne pas fréquenter de fille pour se consacrer entièrement à ses études) vient se juxtaposer une infidélité qui traduit de manière édifiante toute l’hypocrisie des normes sociales nippones. Le sauveur opportuniste et hypocrite figure aussi au centre d’« Un été sous tension ». Une jeune femme est agressée par son ex-copain, incapable de maîtriser ses pulsions. Un étudiant aux intentions tout aussi charnelles lui vient en aide, espérant ensuite récolter les dividendes de son investissement.

Dans « Ce n’est qu’un au revoir… », Satoshi Kon jette un regard moqueur sur les étudiants. Ces derniers sont auscultés sous une lumière noire qui en révèle toutes les lâchetés et facéties. C’est un (faux) dépucelage en bande, en sollicitant (ou pas) les services de professionnelles. C’est un repas naïvement offert à deux invitées ravies de consommer à l’œil. C’est une liaison ou une lettre d’admission bassement cachées à un camarade. « Au-delà du soleil » apparaît plus léger et surtout caractérisé par la course folle d’une grand-mère alitée dans un lit d’hôpital. « Les Invités » investit le genre fantastique et déconstruit les apparences, tandis que « La Bête » pourrait se dérouler dans un Japon médiéval où les retournements d’alliances sont légion.

Un recueil précieux

Presque exclusivement en noir et blanc, bénéficiant des traits fins et inspirés de Satoshi Kon, Fossiles de rêves constitue un recueil indispensable aux admirateurs du cinéaste japonais. Non seulement certains de ses motifs affleurent çà et là (la psyché humaine et ses traitements thérapeutiques, la techno-surveillance, la dualité rêve/réalité, la jeunesse, etc.), mais le choix des angles et de la composition des plans, ainsi que la gestion du rythme et du mouvement, préfigurent pour partie le réalisateur qui va bientôt s’affirmer. Datées des années 1980, ces courtes histoires n’ont pas pris une ride et comportent en leur sein des critiques et préoccupations toujours d’actualité.

Fossiles de rêves, Satoshi Kon
Pika, octobre 2020, 424 pages

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« George Orwell », la biographie-fleuve de Bernard Crick

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Pour la énième fois, la biographie que Bernard Crick consacre à George Orwell se voit rééditée, dans une version actualisée et augmentée, chez Flammarion. L’« écrivain politique » y est présenté en tant qu’auteur, penseur, citoyen et homme. Son œuvre fait l’objet d’une dialectique documentée et nuancée.

Concomitamment à la sortie aux éditions Lux de l’ouvrage Orwell à sa guise (George Woodcock), Flammarion réédite la biographie-fleuve que Bernard Crick a dédiée à George Orwell. Si les deux ouvrages se recoupent pour partie, c’est davantage dans leur manière de portraiturer l’« écrivain politique » que de restituer les pans de son existence – Woodcock n’en ayant jamais vraiment eu la prétention. Sur sa conception de la liberté ou du patriotisme, sur ses positions anticommunistes, sur son style littéraire, sur sa manière de compartimenter ses amitiés, sur la mesure avec laquelle il traitait des personnalités telles que Rudyard Kipling, sur la grandeur de son œuvre rapportée à celle de sa personne, Woodcock et Crick parviennent à des convergences rarement contrariées.

L’ouvrage de Bernard Crick est un sacré pavé. L’ancien conseiller du parti travailliste britannique s’étend durant plus de 700 pages sur la vie et l’œuvre de George Orwell. Il s’épanche d’abord longuement sur son enfance et sa scolarité à St Cyprian – douloureuse et rendue possible grâce à l’obtention d’une bourse –, puis à Eton. On le découvre ensuite dans la police impériale en Birmanie, expérience qui nourrira en profondeur son anticolonialisme. Ses séjours à Paris et à Londres, sa période dans le dénuement, ses carrières de libraire, de journaliste et d’écrivain, ses rencontres et mariages avec Eileen O’Shaughnessy et Sonia Brownell, son engagement dans la guerre d’Espagne au sein du POUM, ses publications littéraires font l’objet de descriptions détaillées souvent remises en contexte par des propos rapportés, parfois de première main.

De la revue Tribune aux bas-fonds parisiens ou londoniens, de Hommage à la Catalogne à 1984, c’est tout le parcours de George Orwell que Bernard Crick s’échine ainsi à éclairer. L’écrivain britannique apparaît éminemment humain, doté d’un sens politique spontané, en empathie sincère avec les plus démunis, plus visionnaire que théoricien. À mesure qu’on se penche sur la vie d’Orwell, l’envie de redécouvrir son œuvre gagne en intensité. Il n’est d’ailleurs pas rare que les deux histoires, intime et littéraire, entrent en résonance l’une avec l’autre. Et ce qui semble édifiant dans le cas de l’Espagne (participation au conflit, suivi d’un essai) l’est peut-être tout autant pour l’anti-totalitarisme ou la novlangue de 1984. À l’aide de témoignages et de sources disparates, Bernard Crick explore les hypothèses les plus plausibles pour narrer et décrypter George Orwell. L’influence de son passage à la BBC ou les raisons l’ayant mené en Espagne sont par exemple encore discutées, mais le biographe, avec toute la prudence nécessaire, élabore le narratif le plus probable à ses yeux – et explique pourquoi.

Qui était Orwell ? Bernard Crick consacre quelque 720 pages à cette question. En enlever une quelconque partie reviendrait à diminuer considérablement sa démonstration. On peut toutefois en livrer cette version (très) abrégée, que le lecteur découvrira dès l’introduction : « Orwell en vint à se considérer comme un « écrivain politique », et les deux mots revêtaient une égale importance. Il ne se présentait pas comme un philosophe politique, ni même comme un simple polémiste politique ; il était écrivain, un écrivain que tout intéressait, auteur de romans, d’ouvrages réalistes que je nommerai « reportages », d’essais, de poèmes, et d’un nombre incalculable de critiques littéraires et d’articles de presse. Mais si ses meilleurs écrits ne furent pas toujours explicitement politiques par le choix des sujets traités, ils manifestaient en permanence une conscience politique revendiquée. Il est en un sens l’écrivain politique britannique le plus subtil depuis Swift, le satiriste, le styliste, le moraliste et le polémiste qui l’influença tant. »

George Orwell, Bernard Crick
Flammarion, octobre 2020, 720 pages

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