Entré dans le vocabulaire ordinaire, le terme « kafkaïen » vient évidemment de l’écrivain pragois Franz Kafka (1883-1924), obscur fonctionnaire qui doit sa renommée à une production littéraire caractérisée par un univers toujours très noir et absurde où un personnage se trouve englué dans une situation cauchemardesque pour laquelle il ne trouve aucune issue.
La réputation de Franz Kafka vient essentiellement de ses romans (La métamorphose (1915), Le procès (1925) et Le château (1926)), mais il a également écrit pas mal de nouvelles. Ce sont ces courtes œuvres qui nous intéressent ici, car le dessinateur américain Peter Kuper en adapte une bonne douzaine. Pour cette adaptation, il a bénéficié d’une nouvelle traduction par un ami allemand non cité dans son introduction (à ne pas confondre avec le traducteur cité par l’éditeur, qui lui s’est chargé de la traduction de l’œuvre de Kuper en français). D’autre part, il n’est indiqué nulle part que cette BD présenterait des nouvelles en texte intégral. Il s’agit donc de l’interprétation personnelle du dessinateur à partir d’une traduction destinée à son seul usage. Ceci dit, dans son introduction, Peter Kuper mentionne qu’il a découvert les œuvres de Kafka dans des traductions relativement anciennes et qu’il reste perplexe devant des traductions plus récentes qui ne retranscrivent pas les impressions qu’il avait, plus de l’homme que de l’écrivain : être guindé, comme certaines photos le laissent deviner (on l’imagine bourré de complexes et hanté par des cauchemars dont ses textes seraient une sorte de reflet).
Choix de dessin et de mise en scène
Peter Kuper a choisi le noir et blanc (de toute beauté) qui convient parfaitement à cet univers particulièrement noir où l’absurde est roi. On remarquera que le dessinateur utilise toute sa fantaisie pour retranscrire l’absurde selon toutes les formes possibles, aussi bien dans les situations telles que décrites dans le texte que dans les dessins eux-mêmes. Il peut s’agir des personnages (positions, traits du visage, etc.). Il peut également s’agir des décors. En ce sens, l’illustration de couverture en est un excellent exemple, avec cette perspective qui n’est pas sans rappeler les impossibilités mises en scène par le néerlandais Maurits Cornelis Escher (à ne pas confondre avec l’auteur-compositeur-interprète suisse Stephan Eicher). L’illustration de couverture met en évidence que l’une des nouvelles met en scène des animaux (celui qu’on voit porte le chapeau melon caractéristique qu’on connaît à Kafka). Mais Kafkaïen n’est pas spécialement une BD animalière. Les quatorze nouvelles adaptées sont de longueurs très inégales (6 d’entre elles ne font que 4 planches et Le vautour qui termine l’album en fait 5, alors que Dans la colonie pénitentiaire fait 34 planches, Le terrier 20 planches et Une artiste de la faim 10. L’album se lit très bien et retranscrit parfaitement l’univers kafkaïen annoncé par le titre. Par contre, il m’est difficile d’estimer dans quelle mesure les adaptations de Peter Kuper sont fidèles au texte original de Franz Kafka. En effet, si j’ai lu un certain nombre des nouvelles adaptées dans cet album (qui de toute façon fait un choix parmi la production de l’écrivain dans le domaine de la nouvelle), c’est trop lointain pour que je puisse émettre un avis. Peu importe à vrai dire, car le travail de qualité de Peter Kuper est bien dans l’esprit des œuvres de Kafka, aussi bien dans le dessin lui-même que dans l’inventivité des formes et arrangements de vignettes dans une planche (avec quelques doubles planches qui font leur effet). Son travail lui permet de livrer un objet constituant une BD tout ce qu’il y a de plus originale (on s’en doute dès qu’on l’a en mains, avec ses dimensions qui sortent de l’ordinaire : 23,7 x 16,7 cm pour 160 pages sur un papier glacé qui valorise remarquablement la technique de la carte à gratter choisie par le dessinateur pour cet album.
Kafka par Kuper
Si l’univers kafkaïen est parfaitement retranscrit ici, il reste une hésitation pour l’estimation de la valeur artistique d’un tel album. Si l’on considère uniquement le travail de Peter Kuper dessinateur, on pourrait le qualifier de petit chef-d’œuvre au vu de l’inventivité qu’il déploie en ce qui concerne la forme. Je suis moins enthousiaste pour ce qui est du contenu. Ainsi, les plus courtes histoires restent quand même assez anecdotiques et ne vont guère plus loin que l’illustration du terme faisant le titre. Ceci dit, Peter Kuper va bien au-delà d’un simple programme respecté.
Paru en 2021, La Muse rouge, le nouveau roman de Véronique de Haas, est une belle réussite bâtie sur un savant mélange entre roman historique et roman policier.
Les deux composantes du roman s’équilibrent à la perfection, chacune servant l’autre : l’aspect historique nourrit le caractère policier en lui fournissant un contexte socio-politique troublé, et le côté policier permet, par le biais de l’enquête, d’explorer différents niveaux sociaux et de mettre à jour une situation historique particulière.
L’action se déroule au mois de janvier 1920, dans une France marquée à la fois par la Grande Guerre qui s’est achevée il y a peu, et par la situation internationale en règle générale : les révolutions russes et la guerre civile qui s’ensuit, et les événements en Italie avec la montée en puissance de Mussolini et de ses « faisceaux ».
D’un côté, la société française est marquée par les conséquences de la guerre. La quasi totalité des personnages masculins sont d’anciens poilus, et l’immense majorité des protagonistes est marquée, d’une façon ou d’une autre, par la guerre. On croise des « gueules cassées », mais aussi des parents ayant perdu leur(s) enfant(s), d’anciens soldats incapables de se réinsérer socialement, après le traumatisme du conflit, etc.
La France de 1920, c’est aussi un empire colonial, et cela est également pris en compte dans l’intrigue, puisqu’elle a des ramifications aussi bien au Maroc et en AEF qu’en Indochine.
D’un autre côté, la France est aussi impactée par la situation internationale. La fin de la Première Guerre mondiale n’a pas mis fin aux tensions internationales, loin de là. La révolution bolchevique d’octobre 17 a motivé les troupes de gauche qui tentent de s’unir pour renverser l’ordre bourgeois, mais déjà les premiers déçus de l’organisation des Soviets fuient la RSFSR. Paris est peuplé de réfugiés russes, qu’ils soient des « blancs » fuyant les exactions de la guerre civile ou des « rouges » cherchant à organiser les troupes communistes occidentales. On assiste à des réunions secrètes où se croisent des anarchistes espagnols et des socialistes d’autres pays (Allemagne, Italie, etc.), et venant même des colonies françaises en Afrique. On y débat sur l’organisation des manifestation, sur les grèves qui s’étendent, etc.
Face à eux se trouvent les royalistes extrémistes de l’Action française, qui vont déclarer la guerre aux mouvements de gauche. Grèves d’un côté, actions de harcèlement, voire de destruction de l’autre : la situation sociale est plus que tendue.
C’est dans ce contexte que va se dérouler l’action de La Muse rouge. Une action qui commence de façon plutôt banale dans ce type de roman, par la découverte d’un cadavre. En l’occurrence, celui de Gabie, une prostituée « insoumise » (c’est-à-dire indépendante, sans souteneur) qui officiait dans les bas quartiers de Paris, et qui a été sauvagement assassinée de nombreux coups de couteaux. Un meurtre qui passe totalement inaperçu, puisqu’en aucun cas la police ne va enquêter sur ce cas : Gabie est vite classée, enterrée, et c’est fini.
Ou presque.
Puisque, trois jours plus tard, un diplomate chinois, en visite officielle à Paris, est à son tour assassiné, dans une maison close des beaux quartiers cette fois-ci. Deux anciens soldats de la Grande Guerre, Victor Dessange et Maximilien Dubosc, vont mener l’enquête.
Une enquête menée tambour battant et qui va passer par de nombreux rebondissements. La Muse rouge fait partie de ces romans qui se dévorent à toute vitesse. L’action part dans différentes directions, mais sans jamais s’éloigner finalement d’un fil conducteur précis. Jamais le lecteur n’a l’impression d’être perdu dans un récit éclaté ni inondé sous un flot de personnages : le talent de Véronique de Haas permet de nous guider tout au long de ce récit.
Il faut préciser que l’action du roman est complexe et mêle aussi bien des considérations politiques que financières. Une banque en Chine, un projet de ligne de chemin de fer en Afrique équatoriale, des élections qui s’annoncent, des grèves à répétitions : La Muse rouge entremêle de multiples événements, souvent bien réels d’ailleurs. Car le caractère historique est particulièrement bien documenté, et l’auteur sait très bien unir la réalité à la fiction.
Enfin, La Muse rouge possède toute une foule de personnages dont certains sont vraiment attachants. Il est difficile de quitter Victor, Max, Marie ou Pierrot après plus de quatre cents pages. À l’inverse, l’assassin est une belle réussite également.
En bref, La Muse rouge a tout ce qu’il faut pour constituer un bon divertissement.
La Muse rouge, Véronique de Haas Fayard, novembre 2021, 445 pages
Avec une multitude de domaines différents présents sur les plateformes de streaming vidéo comme Netflix ou Disney+ pour ne citer qu’elles, les amateurs de séries télévisées ont le choix au moment de se divertir ! Les amateurs de sport également tant de nombreuses séries traitent de ce sujet. Alors que de nouveaux opus se préparent également sur ce domaine, il peut être l’occasion de se replonger dans certaines gloires du passé devenues pour leur part, références sportives des séries télé. Lesquelles faut-il absolument revoir ?
Légende : Michael Jordan est au cœur de The Last Dance.
Sunderland : envers et contre tous
Les séries sur le football ne sont pas toujours les plus passionnantes tant elles peuvent se montrer aseptisées par les organes les produisant et les acteurs eux-mêmes. La série sur le club historique de Sunderland ne l’est en rien et c’est pour cela qu’elle fait incontestablement partie des meilleures séries sportives des dernières années.
Cette série documentaire suit la vie du club, de la ville et de ses supporters les plus fidèles quelques semaines après la relégation du club en seconde division. Au moment de cette descente, les cotes étaient particulièrement hautes. Bien que le club n’ait jamais fait partie des meilleurs de Premier League à l’époque, il avait longtemps survécu au milieu de tableau. Parier sur une descente avait certainement dû offrir le jackpot à ceux qui apprécient jouer par exemple, sur Unibet foot, tant cette relégation fut surprenante et malencontreuse.
Loin des paillettes du football anglais, cette série de trois saisons documentées nous plonge dans le sport le plus pur et prouve tout l’amour d’une ville envers son club. Dans toutes les épreuves.
Friday Night Lights
Rendez-vous dans la ville fictive de Dillon, au fin fond du Texas pour y découvrir le sport roi localement et nationalement : le football (américain).
Friday Night Lights est une référence ultime en matière de série télé sportive qui a cependant, connu un réel succès d’audience quelques années après sa sortie. La raison est simple, une critique acclamant cette création pour l’image qu’elle donne de l’Amérique profonde et de la présence forte de certains personnages joués par des acteurs devenus pour certains, illustres.
Légende : Les quarterbacks de l’équipe sont mis en avant
Les Panthers, du nom de l’équipe locale du lycée, sont au cœur du scénario et offrent rebondissements en cascade à chaque épisode, au plus grand plaisir des téléspectateurs dont certains donneraient cher pour redécouvrir ces différents dénouements.
The Last Dance
Sortir de la fiction pour découvrir de plus près le plus grand joueur de tous les temps… The Last Dance est une création originelle d’ESPN ayant dévoilé certaines images et vidéos alors inconnues de Michael Jordan, le meilleur basketteur de tous les temps. De sa dernière saison prévue avec les Chicago Bulls (la dernière danse) au suivi de son immense carrière en NBA et avant cela à l’université, la série nous plonge dans ce qu’il se fait encore aujourd’hui, de mieux dans le monde du sport. Que l’on soit un grand amateur de basketball ou non, cette série est un must absolu.
En trois courtes nouvelles, Ludmila Oulitskaïa examine l’existence de trois femmes vieillissantes confrontées aux aléas du quotidien. Que faire dans le temps qui nous est imparti ? Des histoires de passion sans réelle satisfaction.
Trois femmes d’un certain âge, avec leurs plus belles années derrière elles. Trois récits ancrés dans la Russie contemporaine, mi-absurde mi-pathétique. Dans La Maison de Lialia et autres nouvelles, Ludmila Oulitskaïa fait œuvre d’une tendresse parfois ironique. Elle sonde les sentiments humains dans ce qu’ils ont de plus intime : le désir, la solitude, la filiation, la désillusion… La première nouvelle de ce petit recueil d’une centaine de pages, éponyme, met en scène Lialia, professeure de littérature française aux mœurs légères et à la liberté insatiable. Et comme pour la plupart des gens ayant grandi dans les années 1960, Lialia n’envisage cette dernière qu’en interaction étroite avec le sexe, qu’elle consomme sans rivages, et parfois loin d’un mari décrit comme terne et apathique. Un trait de caractère qu’il partage d’ailleurs avec leur fille Liéna, dont cette universitaire bouillonnante regrette amèrement l’apparence négligée et le manque manifeste de charme. À l’écoute de ses désirs, auxquels elle n’oppose qu’une résistance de façade (cette sempiternelle « dernière fois »), Lialia entame une relation charnelle avec le jeune Kaziev, un ami de son fils Gocha. Elle lui rend une visite amicale alors que ce dernier est malade et alité, sans se douter qu’il s’ensuivra une relation « exhaustive et ardente », qui fera remonter en elle des émotions inexpiables. Chronique conjugale mâtinée d’hypocrisie et de lassitude, cette première nouvelle va bientôt se doubler d’un drame psychologique, puisque Lialia va sombrer dans une profonde dépression, impossible à objectiver pour les psychiatres, après avoir constaté que Kaziev recevait également la visite bien disposée… de sa fille Liéna. Voilà, dans un retournement de situation d’une délicieuse ironie, que la professeure d’université forte et indépendante, en harmonie avec son corps, se mue soudainement en une « vieille femme craintive et desséchée », abasourdie par la relation de son vigoureux amant avec une fille aussi banale que sa petite Liéna. Non contente de rompre l’image qu’elle avait jusque-là accolée à son héroïne, Ludmila Oulitskaïa redéfinit aussi la stature du fils, Gocha, adepte d’un socialisme chrétien diffus et tiré de ses lectures personnelles, et devenu en fin de récit un économiste tout ce qu’il y a de plus classique, doté d’une expertise que l’auteure avoue être bien en peine de verbaliser…
Les deux autres nouvelles, intitulées « Une vie longue, si longue » et « Goulia », mettent en scène des femmes aux prises avec le temps. Divorcée, Natalia vit dans une relative solitude. Elle n’a pas d’amis, pas d’amant, juste une « passion enfantine et naïve pour ses parents », dont la disparition affecte profondément son quotidien. La famille tient cette fois encore une place cardinale dans le récit de Ludmila Oulitskaïa : si Natalia s’enthousiasme volontiers pour des détails insignifiants touchant à ses parents, elle semble en revanche tout ignorer de la ville, Moscou, dans laquelle elle réside. Ce n’est qu’à l’occasion d’une cérémonie funéraire que son immensité lui apparaît réellement. Et c’est aussi à cet instant qu’elle va s’éveiller à Ivan, rencontré par hasard, et à qui elle va se lier jusqu’à ce que son corps en devienne « neuf et léger ». Récit sur l’isolement mais aussi sur le désir, « Une vie longue, si longue » place sa protagoniste dans une sorte de montagnes russes émotionnelles : celle qui se demande qui pourra bien la pleurer le jour de son enterrement regoûte ensuite aux joies de la vie en se rapprochant d’Ivan, avant toutefois de déchanter dans l’attente interminable d’un appel téléphonique qui n’arrivera pas. Par sa poésie et son humanité, « Goulia » est probablement le plus touchant des trois récits. Son héroïne, âgée, ne manque jamais une occasion de festoyer, un peu comme si elle luttait contre la morosité irrémédiable du temps qui passe. Vive et enjouée, elle parvient, à force d’imagination, à exploiter chaque instant pour se sentir vivante. Une logique poussée à son paroxysme dans les derniers instants de la nouvelle, quand, obstinée, elle parvient, en simulant un malaise, à mettre dans son lit l’homme qu’elle convoitait. Aussi, si Ludmila Oulitskaïa ne dit rien de la Russie sur le plan politique, elle puise néanmoins dans ses radiographies familiales et ses chroniques du quotidien de quoi énoncer un certain état d’esprit, où désenchantement, solitude et frustrations ne se trouvent jamais loin.
La Maison de Lialia et autres nouvelles, Ludmila Oulitskaïa Gallimard/Folio, mai 2004, 112 pages
Présenté en compétition officielle lors du dernier Festival de Cannes, Les Nuits de Mashhad, troisième long-métrage du réalisateur iranien Ali Abbasi, avait d’emblée su marquer les esprits en proposant une critique âpre de la condition des femmes en Iran. A la clé : une œuvre coup de poing qui impose la talentueuse Zahra Amir Ibrahimi (il était temps !).
Synopsis : En 2001, à Mashhad, un homme surnommé le « tueur-araignée » assassine toutes les nuits des prostituées. Son projet meurtrier est remis en doute quand une journaliste débarque dans la ville sainte.
L’œuvre-araignée
Un artiste de génie se reconnaît souvent à sa capacité à se réinventer en permanence, à briser les tabous autant qu’à bouleverser les règles de son propre style. Avec Les Nuits de Mashhad, le réalisateur iranien Ali Abbasi prouve, de nouveau, qu’il est un véritable caméléon de l’art cinématographique. Les Nuits de Mashhad rompt, en effet, avec l’ambiance fantastique et horrifique de Shelley (2016) et de Border (2018). Le cinéaste iranien délaisse le cinéma de genre pour aller du côté d’un l’hyperréalisme faisant froid dans le dos. Ce choix stylistique s’explique, en partie, par la nature de l’intrigue. Le film revient, de fait, sur un fait divers tristement célèbre. Entre 2000 et 2001, dans la ville sainte de Mashhad, en Iran, un maçon nommé Saeed Hanaei, a assassiné 16 prostituées afin, disait-il, « de débarrasser la ville de la débauche ».
Ali Abbasi ajoute à la trame historique originale le personnage Rahimi interprétée par Zahra Amir Abrahimi. L’actrice, récompensée par le prix d’interprétation féminine à Cannes, campe avec fougue une journaliste bien décidée à aller au bout de son enquête. L’œuvre se divise, en somme, en deux parties qui agissent et se répondent de manière quasi simultanée. Si nous suivons le « tueur-araignée » partout, depuis son quotidien familial à ses crimes, nous suivons également, en parallèle, le reportage effectué, au jour le jour, par Rahimi. Aidée par un collègue nommé Sharifi (Arash Ashtiani), cette dernière n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat, quitte à prendre des risques. Cette dimension à la fois fictionnelle et journalistique engage, avec elle, une mise en abyme qui agit comme un miroir sur l’œuvre. Interviewant aussi bien les familles des victimes que le tueur en série, le reportage mené par Rahimi et Sharifi frôle avec un voyeurisme qui interroge, en retour, le film. En particulier, la manière dont les médias peuvent être amenées à instrumentaliser à des fins religieuses un fait divers.
Les Nuits de Mashhad constitue, en somme, une sorte de reportage de la société iranienne d’hier (et d’aujourd’hui). Chose qu’a bien compris le gouvernement iranien qui s’est opposé à la sélection du film lors du dernier Festival de Cannes. Celui-ci donnerait, en effet, une « mauvaise image de la société iranienne » – preuve s’il en est du potentiel politique hautement inflammable que recèle le film.Ce dernier s’affirme en quelque sorte comme une œuvre-araignée capable, comme le tueur dont elle trace le portrait, de changer d’expression (stylistique) en un temps record, tissant des liens étroits entre plusieurs genres et ambiances, passant aisément, et dans un climax continu, du documentaire glauque sur un système juridique (corrompu) à la chronique glaçante de la condition des femmes en Iran.
Portrait d’une jeune journaliste en feu
Si, à l’instar de Shelley et Border, un personnage féminin est au centre de l’intrigue, Les Nuits de Mashhad va, cependant, beaucoup plus loin. Rahimi découvre très vite, au fil de ses interrogatoires, que l’affaire du tueur-araignée « arrange » pas mal de monde – à commencer par la police. Elle n’est pas plus l’héroïne du film que ne l’est le meurtrier. Le véritable sujet du film n’est pas l’enquête mais ce qu’elle révèle, ce qu’elle montre – sans même avoir besoin d’expliciter. Rahimi n’énonce aucun jugement. Le constat est sans appel et, de fait, se passe de commentaires. Tel est peut-être l’une des raisons qui expliquent que nous n’avons aucune connaissance du fameux article qu’est censé écrire Rahimi. L’article n’a pas besoin d’être écrit : il est déjà sous nos yeux. Un homme tue des femmes parce que ce sont – affirme-t-il (et la société avec lui) – des femmes « corrompues » par la prostitution et la drogue.
Rahimi n’a pas besoin de dire ce qu’elle en pense. Voire de se demander quelles sont les réelles motivations du tueur. La journaliste ne prend paradoxalement jamais la parole à ce sujet. Les faits parlent pour elle. Il y a ce haut gradé de la police qui débarque dans sa chambre d’hôtel et lui fait des avances, la plaquant au mur avant de l’humilier. Il y a aussi cet homme à moto qui la poursuit, en pleine nuit, et qu’elle est obligée de menacer avec un couteau pour qu’il daigne s’arrêter, avant de se réfugier dans un ascenseur. Il y a encore ceux qui l’insultent parce qu’elle est – semble-t-il – « trop maquillée ». Rahimi le sait : parce qu’elle est une femme, elle est une cible. Son statut de journaliste ne la protège pas plus de l’opprobre social – et du féminicide – que les femmes de « mauvaises vies » ostracisées par une société ultra patriarcale qui se sert volontiers de la religion pour museler les femmes – quand ce n’est pas pour les tuer. De cela, la journaliste a parfaitement conscience, elle qui a été odieusement salie (et virée) après avoir refusé les avances de son supérieur. Acharnée, révoltée et habitée par le désir que la justice fasse (enfin) son travail, Rahimi embrase l’écran par une opiniâtreté sans faille. Véritable bulle d’oxygène, le personnage représente un élan d’espoir face à un univers aux allures de soupirail.
De ce fait, le cinéaste ne donne pas à proprement parler la parole aux personnages féminins. C’est plutôt, au contraire, parce qu’elles ne parlent pas (et ne peuvent bien souvent pas ou plus s’exprimer) que le film leur octroie la parole. Ali Abbasi n’a pas choisi l’affaire Saeed Hanaei par hasard. Malgré son aspect circonstancié, le fait divers n’a rien d’un acte exclu – et malheureusement exceptionnel. S’il reflète le traitement infligé à celles qui dérogent aux règles établies qui, de manière plus générale, renvoie à la manière dont sont perçues (y compris en France) les travailleuses du sexe, Les Nuits de Mashhad évoque, plus particulièrement, les conditions de vie des femmes iraniennes. L’assassinat des prostituées apparaît en quelque sorte comme le miroir d’un autre assassinat qui, s’il apparaît plus symbolique n’en est pas moins tout à fait réel, qui exclut – voir tue – celles qui tenteraient d’échapper à la règle religieuse (et surtout patriarcale).
La Maman et la putain
Les Nuits de Mashhad évoque plusieurs sujets en un (ou presque). L’œuvre réagence, à sa façon, les codes du thriller. Vous aurez bien compris que la traque du tueur, pas plus que l’enquête menée sur lui, n’intéressent le réalisateur. En dévoilant le mode opératoire du tueur, le film parvient paradoxalement à donner une épaisseur dramatique aux femmes qu’il choisit de nous montrer. Celles qui apparaissent à l’écran sont, en somme, chacune à sa façon, individualisées par le réalisateur. Zina (Sara Fazilat), Gohra (Sima Seyed) ou encore Somayeh (Alice Rahimi) ne sont plus réduites au silence, victimisées et chosifiées à la manière d’une ligne dans un journal. Le cinéaste de la classification sexiste (et policière) qui règne dans le film, notamment celle la « prostituée droguée retrouvée morte » considère le meurtre comme la conséquence directe du « vice » dans lequel ces femmes vivraient (et que, de surcroît, elles possèderaient).
En revenant sur l’une des affaires criminelles les plus médiatisées d’Iran, Ali Abbasi dévoile les soubassements d’une culture patriarcale qui, non contente de diriger la société, contrôle également l’inconscient de la population.Dans le film, la haine de la femme « impie » apparaît, en somme, inextricablement liée à une idéalisation de l’épouse et de la mère. Le procès du tueur-araignée montre que si les médias surfent sur le vieux diptyque de la maman et de la putain, l’État s’arrange (et s’arroge) également les droits pour l’alimenter. La représentation d’une opinion publique (et étatique) binaire permet à Ali Abbasi de mettre en avant un système qui non seulement érige un assassin en héros national, mais pire encore, incite (et invite) la population à reconnaître la nécessité (et l’utilité) des meurtres commis. Pour autant, Les Nuits de Mashhad ne cherche ni à diaboliser le tueur dont il fait le portrait ni à brosser les contours d’une société repoussoir.
Le film fait, au contraire, du fait divers dont il s’inspire la base d’une réflexion plus générale qui dépasse – de loin – les seules frontières de l’Iran. Les Nuits de Mashhad fait de féminicides (qui ne veulent jamais dire leur nom) le terreau d’une interrogation (et non d’une mise en accusation). L’œuvre dresse le portrait d’une société bouffée par les démons (de minuit) qu’elle a elle-même engendrée. Le tueur-araignée n’apparaît-il pas a posteriori comme une réplique, certes quelque peu différente, du meurtrier de La Nuit du 12 ? Sorti la même semaine, les deux films laissent en tout cas rêveurs car, à quelques vingt d’ans d’intervalle, et à voir comment le cinéma s’empare de cette question, la représentation des conséquences du système patriarcal semble avoir encore de beaux jours cinématographiques devant elle.
Bande-annonce – Les Nuits de Mashhad
Fiche Technique – Les Nuits de Mashhad
Réalisation : Ali Abbasi
Scénario : Ali Abbasi et Afshin Kamran Bahrami
Interprétation : Zahra Amir Ebrahimi (Rahimi), Mehdi Bajestani (Saeed, Arash Ashtiani (Sharifi), Forouzan Jamshidnejad (Fatima)
Musique : Martin Dirkov
Avec La Défense Loujine, roman écrit en russe en 1929, Vladimir Nabokov décrit un personnage enfermé dans l’obsession du jeu d’échecs, qui domine entièrement non seulement sa vie, mais sa façon de voir et de concevoir le monde autour de lui.
Si Vladimir Nabokov est célèbre avant tout pour des romans qu’il a écrits en anglais (au premier rang desquels on trouve, bien entendu, Lolita, mais aussi Ada ou l’Ardeur), il ne faut pas oublier que le romancier, qui est né et a grandi en Russie, s’est d’abord exprimé en russe. Non seulement ses premiers romans sont rédigés dans la langue de Pouchkine, mais ils sont aussi empreints de la culture russe, en particulier des sentiments et des destins des Russes exilés suite à la Révolution d’Octobre (ce qui est le cas de la famille Nabokov). Il s’agit d’ailleurs d’un des thèmes développés dans La Défense Loujine, troisième roman de l’écrivain, paru en 1930 d’abord dans une revue russe publiée à Paris, puis dans une maison d’édition berlinoise, toutes deux spécialisées dans la littérature de l’exil des Russes. Le thème majeur de La Défense Loujine, c’est l’obsession, ici symbolisée par le jeu d’échecs. Cette obsession va envahir progressivement le personnage principal, Loujine, personnage fade, sans goût pour rien, être médiocre sous tout rapport, et qui trouve par hasard intérêt à la vie en découvrant les échecs. Les échecs vont devenir sa manie (au sens médical du terme), au point que seuls les échecs deviendront la réalité, et qu’ils envahiront le monde. Et ils vont aussi envahir le roman, surtout les descriptions de paysages et de décors. Les ombres dessinent des objets en noir et blanc qui s’affrontent. Les carrelages se transforment en échiquier. Les arbres et les poteaux deviennent des pions et des tours. Et les invités d’une soirée sont perçus comme des pièces adverses qui empêchent Loujine de rejoindre la reine (= sa fiancée).
Lorsqu’il plonge dans ses souvenirs, Loujine ne perçoit sa vie que comme une suite ininterrompue de parties d’échecs. Tout le reste est oublié, abandonné :
« Il ne savait d’une manière précise qu’une seule chose : il jouait aux échecs de toute éternité et, comme entre deux glaces affrontées reflétant une bougie, il n’y avait, dans la nuit de sa mémoire, qu’une perspective illuminée qui allait en se rétrécissant et, dans cette perspective, il se voyait lui-même assis devant un échiquier, puis une infinité d’autres Loujine, assis devant un échiquier et de plus en plus petits. » (chapitre 8, traduction de René et Génia Cannac, édition Gallimard, collection Folio)
« Qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être » La Défense Loujine, c’est donc le portrait d’un homme coupé de la réalité, qui ne connaît rien au monde extérieur. Élève médiocre n’ayant aucune connaissance particulière, sa découverte des échecs l’a enfermé dans cette monomanie qui exclut tout le reste. Progressivement il va sécher l’école. Les échecs vont lui tenir lieu d’école, mais aussi lui faire échapper à l’autorité parentale. Et finalement, on va se retrouver avec un garçon baladé d’hôtel en hôtel, coupé de la société, replié sur lui-même et sur son échiquier. Il n’a aucune relation sociale, il ne fréquente personne et, de ce fait, il ne sait pas se tenir en société. Lorsqu’il est présenté pour la première fois à la mère de sa fiancée, elle dit de lui qu’il est un goujat. De fait, il est possible d’affirmer que Loujine n’a aucune éducation (à part celle des échecs). Il n’a aucune conversation sauf lorsqu’il s’agit de parler d’échecs. Alors, ces propos envahissent tout et finissent par annihiler toute tentative de dialogue. Il faut voir ainsi cette rencontre avec le père de sa fiancée : l’honorable homme essaie de lancer la conversation sur les échecs, dans l’intention d’être agréable à son invité, et Loujine ne parle alors plus que de cela, sans entendre les tentatives de son convive de changer de sujet, ni même la gêne qu’il éprouve. En dehors de cela, toute tentative de dialogue ne parvient à arracher à Loujine qu’un ou deux monosyllabes embarrassés. Une autre preuve qu’en dehors des échecs, rien n’existe pour Loujine, se trouve dans l’emploi des noms de familles. Jamais nous ne connaissons le nom de famille de la fiancée de Loujine ou de ses parents (et nous ne sommes même pas certains que Loujine lui-même l’ait retenu, de même qu’il ne parvient pas à retenir leur adresse et doit sans cesse ressortir une vieille carte postale pour donner l’adresse au chauffeur de taxi). Les seuls personnages secondaires à être nommés directement sont… ses adversaires lors des tournois d’échecs. Les autres n’ont pas de nom, comme s’ils n’avaient pas d’existence, pas de réalité. D’ailleurs, à plusieurs reprises, ils sont décrits comme des ombres ou des fantômes. Tout ce qui est extérieur aux échecs est comme extérieur à la vie selon Loujine (dont on ne connaît d’ailleurs pas le prénom).
Pour accentuer encore cela, Nabokov décrit, à plusieurs reprises, des scènes où Loujine est perdu : il cherche éperdument une salle où il a joué ou va jouer aux échecs, et ne parvient pas à la trouver dans un hôtel décrit comme labyrinthique. Ce bonhomme perdu dans ce qui est pour lui un dédale (mais où tout le monde parvient à se déplacer tout à fait correctement) est une description symbolique d’une grande justesse de la vie d’un homme incapable de se reconnaître dans le monde réel, mais capable de se représenter, dès son enfance, les parties d’échecs les plus complexes par la seule force de son imagination.
Plus le temps passe, plus cet éloignement de la réalité s’accroît. Les échecs obnubilent tellement Loujine qu’il ne perçoit le reste que comme un rêve. Ainsi, après s’être écroulé de fatigue sur l’épaule de sa fiancée, il est convaincu que ce qui s’est déroulé auparavant n’était qu’un rêve, et n’est même pas très sûr d’être vraiment réveillé. L’écriture de Nabokov se plaît, d’ailleurs, à nous faire partager cette ambiguïté en ne créant pas de distinction nette entre la réalité et ce que les personnages imaginent ou rêvent. Souvent, d’ailleurs, le récit progresse en passant par l’imaginaire des protagonistes. Jamais, à proprement parler, le roman de Nabokov ne parle de la réalité : à l’instar d’un Proust, l’écrivain russe nous plonge dans la vie intérieure de ses personnages, il privilégie leurs rêves, il décrypte leur imaginaire, il nous plonge dans leurs représentations mentales, au détriment du monde réel. Du coup, le roman est organisé comme les pensées des personnages, avec des retours en arrières, des rêves, des références culturelles, des désirs, etc.
A cela, il faut rajouter que Loujine n’est pas le seul à être perdu dans un monde peuplé de fantasmes. La majorité des autres personnages secondaires, Russes en exil comme Loujine (et comme Nabokov lui-même), vit dans un univers onirique où ils s’agit de reconstituer une société russe en Occident (que ce soit à Berlin ou en France). On vit entre Russes, coupés, là aussi, du monde extérieur, baignant dans l’utopie d’une vie « à la russe ». Seule la fiancée semble pleinement consciente qu’il s’agit là d’une Russie de pacotille, qui n’a rien à voir avec les souvenirs qu’elle garde de la vie à Pétersbourg.
Les deux derniers chapitres du roman sont, en ce sens, très significatifs, décrivant une protagoniste qui, bien qu’exilée russe, se désintéresse de la politique mais pense que ce sujet pourrait détourner Loujine de sa passion morbide des échecs. Et Nabokov va alors appliquer à ce sujet son écriture à la fois précise, très travaillée, finement observée, et en même temps doucement sarcastique, renvoyant dos à dos les exilés Blancs et les soutiens des bolcheviques.
Japon à notre époque. Autour d’une fleur jaune mystérieuse, deux morts suspectes mettent en branle une enquête officielle et des recherches personnelles qui vont aboutir à des révélations franchement surprenantes.
Pour les protagonistes, l’histoire commence à l’adolescence de Sota (14 ans), rejeton de la famille Gamo qui suit à contrecœur ses parents au marché aux ipomées. C’est une sortie quasi rituelle pour la famille, ce qui permet d’emblée de découvrir un pan de la culture traditionnelle du Japon. Tentant d’échapper à ce qu’il considère comme une corvée, Sota s’assoit sur un banc où il fait bientôt la connaissance d’une jeune fille de son âge, avec qui il file rapidement le parfait amour (son tout premier, celui qu’on n’oublie jamais). Mais en raison de leur jeune âge, Gamo Sota et Iba Takami se verront interdits de toute relation par leurs familles respectives. Auparavant, en ouverture du bouquin, un court chapitre de 4 pages décrit une situation qui se finit par un drame : un double meurtre, apparemment gratuit, à la suite d’une sorte d’accès de folie.
Un meurtre et une disparition
Mais le drame qui va tout déclencher ici, c’est quand la jeune Lino, venue rendre visite à son grand-père, le trouve mort. Le meurtre ne fait aucun doute. Son grand-père avait parlé et montré à Lino une fleur jaune qui l’intriguait : une ipomée dont Lino ne se rend compte que quelques jours plus tard qu’elle a disparu. Si la police enquête sur une affaire de meurtre crapuleux (la maison a été chamboulée, comme si le meurtrier cherchait des objets de valeur), Lino acquiert rapidement la conviction que son grand-père a été assassiné à cause de cette ipomée jaune.
Un roman d’enquête
Keigo Higashino poursuit dans une veine qui l’inspire bien. Il aime les intrigues complexes et en réussit encore une de qualité, en faisant remonter ses ramifications profondes jusqu’à un passé lointain. Il illustre avec maestria le sens de l’honneur qui est une fondamentale de la mentalité japonaise. Et puis, tout ce qui tourne autour de la fleur mystérieuse apporte une ambiance particulière, sans compter les surprises qui s’enchaînent, jusqu’à une révélation vraiment étonnante, qui permet de comprendre le comment et le pourquoi d’une série de drames et de situations familiales, etc.
Le style Higashino
L’auteur en fait peut-être un peu trop dans l’enchevêtrement des circonstances et quelques coïncidences qui vont permettre de démêler un écheveau complexe. Pour un (une) lecteur (lectrice) français(e), le nombre des protagonistes et les noms japonais (régulièrement utilisés dans le sens originel, avec le nom de famille en premier) peuvent apporter quelques confusions en cas de lecture trop étalée dans le temps ou pas suffisamment attentive. Enfin, l’auteur déçoit par moments avec des passages qui n’apportent strictement rien. Destinés probablement à faire ressentir une certaine ambiance, ils créent parfois des longueurs agaçantes plutôt que de contribuer à étoffer les caractères des personnages ou de préciser la configuration des lieux, etc. Exemple avec : « Ils entrèrent dans un café et Sota commanda un café.»
Une enquête et son contexte
En ce qui concerne l’enquête, le roman s’intéresse plus particulièrement à celle menée par Gamo Sota en concertation avec Lino, qui sont quand même encore bien jeunes. Cela donne une certaine ambiance au roman, puisque de nombreuses péripéties l’orientent vers des activités prisées des adolescents. Il est ainsi question d’un groupe de rock, de ses répétitions et de concerts, avec situation nécessitant un remplacement de musicien sur le vif. L’auteur s’arrange également pour bien situer le roman dans son époque, puisqu’il est question d’un étudiant qui cherche désespérément à changer d’orientation suite à la catastrophe de Fukushima. De nombreuses pistes émergent, ainsi que l’action croisée avec la police qui enquête de son côté.
La fleur de l’illusion, Keigo Igashino Actes sud (collection Actes noirs) : sorti le 5 octobre 2016
Si vous êtes amateur de cinéma, vous n’êtes pas sans savoir que les films gastronomiques ne manquent pas. La cuisine inspire énormément les réalisateurs qui n’hésitent pas à mettre en valeur les spécialités culinaires diverses. Les cinéastes français en sont particulièrement friands. Pour vous régaler, nous proposons justement les meilleurs films français qui vous feront tomber amoureux de différentes cuisines.
Cuisine américaine
Le film Cuisine américaine est sorti en 1998 et réalisé par Jean-Yves Pitoun. La comédie est une véritable ode à la cuisine américaine. On y retrouve les acteurs Jason Lee, Eddy Mitchell, Thibault de Montalembert. Loren Collins apprend le métier de Chef dans les cuisines de la marine américaine. Suite à un accrochage avec un officier, il quitte la Navy et atterrit à Dijon dans un quatre-étoiles de Louis Boyer. Ce dernier effraie tout le monde à cause de ses sautes d’humeur, mais Loren ne se laisse pas impressionner. Ce film incarne le rêve américain en mettant en avant la cuisine du pays et l’épicerie americaine dont l’influence au niveau mondial n’est plus à présenter.
Le festin de Babette
Sorti en 1987, ce film de Gabriel Axel raconte l’histoire de Babette qui débarque sur la côte sauvage du Jutland au Danemark pour fuir la répression de la Commune en 1871. Elle s’intègre facilement dans la communauté où elle devient domestique de deux filles puritaines d’un pasteur. Après 14 années d’exil, elle peut enfin rentrer en France grâce à des fonds reçus. Avant de partir, elle décide de préparer un dîner français pour marquer l’anniversaire du défunt pasteur. Le film dramatique est joué par Stéphane Audran et Jean-Philippe Lafont. La cuisine française y est au rendez-vous pour vous donner l’eau à la bouche.
Vatel
Vatel est un film gastronomique dirigé par Roland Joffé. Il est franco-britannico-belge et est sorti en 2000. On y retrouve à l’affiche les acteurs Gérard Depardieu et Uma Thurman. Cette œuvre cinématographique relate les efforts du célèbre maître d’hôtel de la maison Condé François Vatel pour retrouver les bonnes grâces du roi Louis XIV par rapport à son maître. L’histoire se déroule en avril 1671 où François Vatel est le maître d’hôtel et l’intendant du prince de Condé. Ce dernier est ruiné et vieillissant et souhaite rentrer dans les bonnes grâces du roi afin qu’on lui confie le commandement d’une campagne militaire. Pour ce faire, Condé compte sur Vatel pour tenir sa maison, notamment la réception de la cour au sein du château de Chantilly. Outre l’histoire fascinante de Vatel, la cuisine traditionnelle française y est également mise en valeur.
Les saveurs du palais
Cette comédie de Christian Vincent par Étienne Comar et Christian Vincent raconte l’histoire d’une cuisinière de renom vivant dans le Périgord. Le Président de la République l’embauche comme sa cuisinière personnelle au Palais de l’Élysée. L’histoire met en avant une cuisine authentique qui séduit rapidement le président malgré différents obstacles.
Une affaire de goût
Sorti en 1999, ce film dramatique signé B. Rapp relate le parcours d’un jeune serveur qui devient le goûteur attitré d’un industriel d’un grand raffinement et au sommet de sa gloire. La relation est toxique et professionnelle, mais devient rapidement intime et ambiguë.
Cinq ans après la comédie dynamique qu’a été En Liberté !, Pierre Salvadori revient avec une nouvelle petite bombe ou plutôt La Petite Bande. Un film d’enfance, de combat, de délires qui raconte la joie d’être ensemble. Un film avec des enfants, mais sans niaiserie, bref un grand film sur l’enfance.
Enfance
Le monde sans dessus dessous d’En Liberté ! semble être l’héritage reçu par les gamins de La Petite Bande, le nouveau film de Pierre Salvadori. En effet, les quatre (bientôt cinq, c’est mieux pour voter!) enfants (presque ados) lassés de n’être pas entendus, décident de passer à l’action. Leur motivation ? La rivière polluée, en toute impunité, par l’usine du coin. Les voilà embarqués dans une histoire qui va bien vite les dépasser. Pierre Salvadori ne raconte pas seulement une histoire d’écologie ou de combat, il fait comédie avec une véritable troupe. Dès le générique où il s’amuse à coups de petites corrections orthographiques à la Polisse (il va jusqu’à se renommer Pierre salade de ri), le réalisateur donne le ton : rien ne sera sérieux ici parce que tout est grave. En effet, à l’adolescence naissante, tomber amoureux est une affaire sérieuse qui mérite de faire sauter une usine ! Enfin, du moins d’en avoir le projet…
Errance
Ce prétexte vaut ensuite toute une série d’actions plus ou moins bancales dans lesquelles s’engagent les protagonistes. Pierre Salvadori prend donc ces enfants (et comédiens!) au sérieux et leur donne une véritable épaisseur, des dialogues qui claquent, jamais pesants ou moralisateurs. Même le petit Aimé, qui rejoint la bande sans le vouloir, est harcelé sans être la victime que l’on pleure. Il tente simplement de s’accommoder de son extrême solitude et de la violence qu’elle engendre. Plus débrouillard qu’il n’y paraît, il sera bien plus que ce que ses nouveaux amis espéraient de lui. Espiègle et farceuse, cette comédie l’est tout autant qu’elle est bien construire (mise en scène au millimètre) et intelligente (les gamins ne sont pas insupportables ou stupides, ils portent surtout le poids du monde adulte, défaillant) : « Sauf qu’ils n’ont jamais le droit de décider. Ils sont tenus à l’écart des décisions et donc je me suis dit que ça devenait très intéressant. En fait, les enfants, sans même le vouloir, sont marginaux, même pas par choix. Comme on les tient à l’écart de toutes les décisions, les enfants sont de fait marginaux » (Pierre Salvadori, interview sur Allociné).
Ensemble
Le réalisateur célèbre la joie d’être ensemble en donnant à ses personnages de vrais enjeux, des regards aussi, des voix (même quand ils se choisissent des accents!). On pense souvent au Petite maman de Céline Sciamma qui laissait libre court à l’amitié entre deux fillettes dans un temps presque fantasmagorique. Là aussi l’enfant était « laissé de côté » (du deuil familial, de la maison qu’on déménage…) et reprenait sa place, choisissant d’être « enfant avec toi » ou « enfant loin de toi » s’agissant de sa mère. Après tout, seule l’enfant avait les clefs de la musique du futur ! Parfois cruel, jamais moralisateur, La Petite Bande, est un film comme un joyeux bordel savamment orchestré dans lequel les enfants cessent d’être des enfants pour prendre en charge leur avenir. On les voit subtilement basculer vers autre chose et comprendre comment ensemble ils se galvanisent et sont capables d’aller plus loin, de frapper plus fort. Bref, de reprendre leur vie en main. Porté par un fabuleux casting, de belles trouvailles et surtout un sentiment de liberté qui ne retombe jamais, La Petite Bande est un grand film sur l’enfance, pas un truc guimauve ou poseur, simplement un conte qui met en scène des gamins en quête d’un monde nouveau.
La mise en scène, des scènes d’actions aux délires du patron kidnappé, est parfaite de petites pépites, comme ces masques (tous magnifiques!) qui donnent à nos héros des airs de super-héros maladroits, Aimé s’amuse d’ailleurs souvent à s’imaginer avec des pouvoirs. Depuis Les Apprentis, Pierre Salvadori a choisi de faire de la maladresse (ici excusée par l’enfance), de la gaucherie, un prétexte à la comédie mais surtout à un regard tendre tout autant que lucide sur le monde. Après tout, c’est d’une maladresse que naît ici la catastrophe qui fera peut-être bouger les lignes !
La Petite bande : Bande annonce
La Petite Bande : Fiche technique
Synopsis : La petite bande, c’est Cat, Fouad, Antoine et Sami, quatre collégiens de 12 ans. Par fierté et provocation, ils s’embarquent dans un projet fou : faire sauter l’usine qui pollue leur rivière depuis des années. Mais dans le groupe fraîchement formé les désaccords sont fréquents et les votes à égalité paralysent constamment l’action. Pour se départager, ils décident alors de faire rentrer dans leur petite bande, Aimé, un gamin rejeté et solitaire. Aussi excités qu’affolés par l’ampleur de leur mission, les cinq complices vont apprendre à vivre et à se battre ensemble dans cette aventure drôle et incertaine qui va totalement les dépasser.
Réalisation : Pierre Salvadori
Scénario : Pierre Salvadori, Benoît Graffin
Interprètes : Paul Belhoste, Mathys Clodion-Gines, Aymé Medeville, Colombe Schmidt, Redwan Sellam, Laurent Capelluto
Photographie : Julien Poupard
Montage : Isabelle Devinck
Sociétés de production : Les Films Pélléas, France 2 Cinéma, Tovo Films
Distributeur : Gaumont Distribution
Durée : 1h48
Date de sortie : 20 juillet 2022
Genre : Comédie
Retour sur Ebola Syndrome, film phare du sous-genre radical de la Cat. III qui fait son grand retour dans une formidable édition Blu-ray française signée Spectrum Films.
Synopsis : En cavale en Afrique du Sud après le meurtre de sa maîtresse et de son patron, Kai viole une femme agonisante et contracte le virus Ebola. Il en réchappe miraculeusement, devient porteur sain et contamine les clients de son restaurant avec enthousiasme et délectation.
La morale et l’Ebola
À l’heure où les amateurs de sensations fortes et autres spectateurs crient au choc et à l’exploit radical en découvrant The Sadness, il semble important, voire nécessaire de (re)découvrir Ebola Syndrome, réalisé par Herman Yau en 1996. En effet, le premier plonge malgré lui dans le gore cartoonesque, évacuant maladroitement toute velléité d’angoisse – pour ses protagonistes principaux – propre au genre du survival. Ses effets visuels saisissants et sa mise en scène parfois efficacement nerveuse et spectaculairement horrifique échouent à installer un caractère essentiel à ce type de récit : la peur avant l’horreur.
Comme l’avaient parfaitement incarné les œuvres de Gordon Lewis, Fulci, Romero, Argento, Carpenter et Franju, entre bien d’autres, la monstration de l’horreur et d’éléments gores gagne en puissance avec un travail préalable de la terreur. Dans le cas contraire, les séquences de violence horrifique ou gore peuvent virer malgré elles au cartoon gore voire au torture porn cartoonesque, soit à une forme de spectacle dont le déchainement de brutalité – parfois jouissivement puéril – cache une certaine incapacité à instaurer une réelle tension narrative pour se dédier corps et foutre à la recherche du choc ultime.
Ebola Syndrome, reprise jusqu’au-boutiste de The Untold Story par le même réalisateur, va répondre aux caractéristiques du cinéma de chocs de la Cat. III (Catégorie III), sous-genre Hongkongais basé sur les catégories de classement du cinéma HK introduites en 1988. Les cinéastes appartenant à ce mouvement cherchèrent notamment à dépasser toutes les limites idéologiques et visuelles possibles grâce à l’interdiction aux moins de 16 ans qui lui permirent de s’adresser plus librement au public. Sexualité débridée et malsaine, représentation de personnages aux idéologies et mœurs contre-culturels, et violences physique et psychologique importantes sont ainsi au rendez-vous.
Ebola Syndrome coche toutes les cases avec des scènes de viol, de séquences de torture et meurtres à vous en tordre l’estomac ainsi qu’un personnage qui semble, au premier abord, ne vouloir obéir à aucun ordre, que ce soit moral ou sociétal. Le film réussit donc là où The Sadness a échoué : Ebola Syndrome est un récit purement malsain dont la terreur et l’horreur s’autoalimentent efficacement. Si The Sadness joue lourdement avec la farce sur le Covid au point d’annihiler toute puissance d’évocation, Ebola Syndrome embrasse l’humour noir pour mieux questionner notre attachement à ce personnage purement antipathique.
On pourrait aller jusqu’à écrire que le film est, à l’image de son personnage, antipathique au possible. Des poulets sont égorgés, une souris morte sur la route est écrabouillée par une voiture, des scientifiques nous exposent les différents ravages – ici amplifiés par la fiction – du virus Ebola dans une scène d’autopsie terriblement efficace, le personnage principal est un tueur, violeur, un sociopathe qui n’hésite pas à jouir – littéralement – dans la viande du restaurant où il travaille ainsi qu’à la servir à un client mécontent : néanmoins, Ebola Syndrome réussit à rendre touchant son personnage principal.
Kai, incarné par un incroyable Anthony Wong, nous apparait d’abord à l’écran comme étant un tordu qui couche avec la femme de son patron qui n’hésitera pas à vouloir le punir en voulant lui sectionner les parties génitales après l’avoir l’humilié par une séance de golden shower. Kai tuera tous ses tortionnaires mais évitera, grâce au hasard, de tuer une gamine et témointe innocente. Plus tard, le bonhomme viole la femme du patron du restaurant dans lequel il travaille pour un revenu affligeant tout en pouvant vivre de façon relativement libre en Afrique du Sud, loin de son statut de fugitif. Peu avant, la patronne, qui le tyrannisait, voulait l’assassiner et se débarrasser de son corps infecté. Quant à son mari, celui-ci était bien conscient d’exploiter Kai, et ne s’interdisait pas de lui reprocher tous les maux du monde. Aussi Kai et ses congénères Hongkongais subissent le racisme sociétal d’Afrique du Sud, il déclare notamment : « Pour les blancs, nous sommes noirs. Pour les noirs, nous sommes blancs. » Enfin, dans la troisième partie hongkongaise du métrage, Kai, de retour au pays, est pourchassé par la police et les autorités sanitaires à la fois pour les meurtres qu’il a commis mais aussi son statut de vecteur d’infection alors qu’il essaye de retrouver une vie plus paisible en compagnie d’un ancien amour et de sa fille.
Rien ne peut justifier toute la violence que Kai assènera à ses victimes, mais force est de constater que ce bougre devient touchant de par le fait qu’il est en rébellion contre les formes d’exploitation et de violence subies. Ce personnage applique ainsi une réponse radicale et terrible à ses bourreaux, installant une ambiance – d’autant plus – malsaine d’horreur anarchiste. Il s’agit donc pour le personnage de réinstaurer à chaque tuerie une forme d’ordre sans hiérarchie. Certes, il aura tué un nombre incalculable de personnes en les infectant de façon irresponsable. Mais Kai ne pourra plus échapper à la mort dès lors qu’il deviendra lui-même un bourreau en tuant et contaminant de façon intentionnelle des innocents.
Ebola Syndrome a beau être malsain, outrancier et terrifiant pour mieux défier la morale, le film d’Herman Yau constitue ainsi, à l’inverse de ce que certains prônent, une formidable fable où tous les animaux – humains et non humains – subissent tragiquement la violence d’une humanité dont l’ordre et les barrières morales sont et seront définitivement fragilisées par la brutalité aveugle d’un virus, comme l’expose le final au terrible hasard mettant en scène une gamine partageant une sucrerie avec son chien contaminé par un goûter canin peu reluisant.
Bande-annonce – Ebola Syndrome, Herman Yau, 1996
Ebola Syndrome en Blu-ray
Ebola Syndrome débarque dans une formidable édition Blu-ray gérée par Spectrum Films. Deux montages sont proposés : la version intégrale reconstruite à partir d’un scan 4K du négatif ainsi que sur des sources intermédiaires pour un rendu vidéo très soigné sur tous les points (de la gestion organique du grain au formidable piqué en n’oubliant pas le respect du format de l’image) ; et la version cinéma censurée au master HD correct mais vieillissant. Les deux versions et les bonus sont répartis sur deux disques. Si l’on n’a rien à reprocher aux pistes sonores originales équilibrées et efficaces, on peut toutefois regretter le choix de Spectrum Films de ne pas avoir privilégié une édition UHD pour la version intégrale qui a pu en bénéficier aux US chez Vinegar Syndrome en novembre 2021.
Du côté des compléments, l’éditeur a sorti l’artillerie lourde : une présentation de l’habituel médiateur de Spectrum Films, Arnaud Lanuque, qui revient notamment sur la Cat. III et la place du film dans ce sous-genre déjà en déclin en 1996 ; une interview récente de la scénariste Chau Ting ; une interview plus ancienne d’Anthony Wong et d’Herman Yau ; une nouvelle courte présentation du film par le cinéaste ; un ancien commentaire audio du duo suscité ; une nouvelle interview du responsable des cascades James Haa ; un long podcast du PIFFF Cast sur la Cat. III ; ainsi que la bande-annonce du film. Tous ces compléments ont bien sûr tendance à se répéter ou à se faire écho sur certaines informations, mais chacun apporte toutefois un nouvel éclairage.
On ne peut donc que vous conseiller cette édition d’Ebola Syndrome signée Spectrum Films qui a tout d’un must-have tant pour les curieux que pour les aficionados du genre.
Bande-annonce promotionnelle de l’édition UHD 4K de Vinegar Syndrome
CARACTERISTIQUES TECHNIQUES
2 BD-50 – 1080p HD 1.85 (version intégrale) & 1.77 (version cinéma) – Encodage AVC – Son : Dual Mono Cantonais – Sous-titres français – Hong-Kong – Horreur – Interdit aux moins de 16 ans avec avertissement – Durée : 1h40 & 1h38
COMPLÉMENTS
Présentation d’Arnaud Lanuque
Présentation de Herman Yau
Interview de Herman Yau et Anthony Wong
Commentaire audio de Herman Yau et Anthony Wong
Podcast Catégorie III
Interview du responsable des cascades James Ha et Bande-annonce
Sortie le 4 juillet 2022 – prix de vente indicatif public : 25,00 Euros TTC
Transparent est une série passionnante et touchante sur une famille hybride. Jill Soloway y aborde le transgenre à travers une figure paternelle en pleine transition. La série ne se contente pas de mettre au centre de son scénario un personnage transgenre, mais elle tente de combattre, non sans humour, un grand nombre de préjugés. Les personnages y sont aussi adorables que détestables (parce que névrosés, autocentrés) et l’individu tente coûte que coûte d’exister au sein de l’entité qu’est la famille, aussi écrasante soit-elle. Retour sur les cinq saisons pour notre cycle sur les séries LGBT.
« Pardonnez-moi »
Ce cri poussé par Maïwenn dans son tout premier film (Pardonnez-moi, 2006) pourrait à lui seul résumer ce récit sur une famille éclatée et pourtant régulièrement réunie épisode après épisode. Chacun a l’espace pour s’exprimer, se tromper, recommencer. Malgré les apparences, les différents membres de la famille se soutiennent autant qu’ils souffrent du comportement de l’autre. Toujours prêts à se balancer leurs quatre vérités à la figure, ils sont avant tout des personnages en quête d’une identité impossible à trouver tant elle est mouvante. Ils sont tous juifs (l’identité religieuse et le passé douloureux ont leur importance dans la construction de chacun), mais aussi gays, lesbiennes, bisexuels, transgenres, hétéros, amoureux, destructeurs, passionnés, parents, enfants. Leurs destins sont loin d’être tout tracés et c’est cela que capte le mieux la caméra de la productrice, créatrice et scénariste de la série (dont les épisodes sont réalisées par différentes femmes au fil des saisons), Jill Soloway. Elle n’en n’est pas à sa première famille délirante puisqu’elle a été scénariste pendant quatre ans de la série Six Feet Under (qui raconte le quotidien d’une famille névrosée de… croques-morts !). Pourtant, ici, il est souvent question de lumière. La maison familiale est ouverte à cet éclat lumineux. Les états d’âme des différents protagonistes nous sont livrés dans une lumière extrêmement travaillée, enveloppante, une musique qui devient peu à peu familière et nous entraîne avec eux. Chaque épisode dure une demi-heure, le temps est court mais est pourtant assez long pour laisser à chacun l’espace pour péter un plomb et tenter de se remettre d’aplomb. La norme est ici oubliée et ça n’est pas pour nous déplaire. Tout peut être assez vite remis en cause, l’évolution des personnage étant parsemée de surprises et de cycles (on pense notamment à Ali, la plus jeune sœur, et à son incapacité à s’engager dans le rapport amoureux).
Qui suis-je ?
La série est remplie de questionnements sur l’identité, l’amour, l’égoïsme et l’autre, cet enfer moins pesant que soi-même. On y suit avant tout, récit semi-autobiographique pour Jill Soloway (puisqu’elle raconte en partie le coming-out de son père), la transition de Mort en Maura. Le personnage du père annonce en effet à ses enfants Josh, Ali et Sarah qu’il s’est toujours senti femme (l’épisode 8 de la saison 3 revient sur l’enfance du père) et qu’il le sera désormais au grand jour. La nouvelle fait l’effet d’un raz-de-marée dans la fratrie qui pensait plutôt à l’annonce d’un cancer. La mère, séparée de Maura, est bien moins surprise, puisqu’elle connaissait déjà les désirs de son ex-compagnon. Le lien entre eux est fort et de plus en plus exploré au fil des saisons. Ils sont loin d’être devenus des étrangers l’un pour l’autre et l’échec de leurs relations respectives le prouve très bien. La série est construite autour d’une mise en scène de soi par des personnages perdus dans leurs baskets, jamais tout à fait sûrs d’eux. De plus, ils endossent des étiquettes qu’ils ne veulent pas toujours porter. Chaque épisode les confronte donc à cet enfermement identitaire dont ils veulent absolument sortir. Le quotidien n’existe pour ainsi dire pas chez les Pfefferman, au sens où rien n’y est banal, habituel. Il y a toujours un spectacle à voir, l’emprise du passé étant très forte. De nombreux épisodes mêlent en effet passé et présent, expliquant les gestes d’aujourd’hui par les blessures d’hier. Cela offre une certaine mélancolie à une série souvent très juste, touchante. Le décalage des personnages avec le monde que l’on a l’habitude de voir dépeint à la télévision, est passionnant. Leurs réactions extrêmes sont souvent drôles, même si elles cachent des petits et grands drames de l’existence.
De l’amour et de l’humour
La question de la croyance, de la foi y est également abordée. Que ce soit à travers les nombreuses traditions juives qui nous sont montrées, un personnage féminin de rabbin a d’ailleurs une place importante dans la série, ou à travers d’autres religions observées de loin. On y interroge fortement la croyance, mais elle est aussi synonyme de rassemblement, de paix (même si la guerre familiale ou amoureuse n’est jamais bien loin). Il faut bien le dire, les traditions sont souvent détournées, utilisées à des fins personnelles et non toujours purement religieuses. À chaque instant, un membre de la famille est un soutien pour l’autre avant de flancher à son tour. On y prône la liberté de choisir, de ne pas prétendre être ce qu’on ne veut pas être (voir pour cela le dernier épisode de la saison 3). La société reçoit ces différents personnages, leurs questionnements et leurs revendications en pleine figure. Car Ali s’interroge dans des travaux universitaires, Josh explore la musique, la mort, la filiation et Sarah les limites de sa féminité, de son désir et du rapport sexuel. Toutes les familles y ont leur place, même les plus barrées. Le déséquilibre est la nouvelle norme.
La saison 1 explore ainsi avec force l’effet de la transition paternelle sur la famille, sans oublier de suivre Maura et ses pérégrinations. La saison 2, passée l’onde de choc, est davantage centrée sur l’identité, questionnée à travers sa construction. Le féminisme n’est jamais loin, sans que les personnages masculins ne soient en reste. Car les protagonistes ne sont pas forcément filmés et racontés parce qu’ils sont des hommes ou des femmes. Quant à la saison 3, davantage ancrée dans le présent, le rassemblement, le deuil et la nécessité de faire accoucher la vérité, elle est une bouée lancée au choix d’un avenir sans entraves. La saison 4, entraîne la famille encore plus loin, le personnage d’Ali faisant des choix qui l’en éloignent avant d’inexorablement revenir à elle, la question du « qui suis-je » étant plus que jamais au cœur des questionnements, Israël au centre des réponses, peut-être. Quant à la saison 5, en un seul et unique épisode, elle est une clôture à la hauteur de la série, mêlant, comme souvent, humour et mort, avec une grande délicatesse. Pourtant, la série ne cesse de nous dire que faire le choix d’une liberté assumée, presque égoïste, conduit à d’autres entraves (psychologiques le plus souvent, quasi inconscientes). Peut-être qu’au fond le seul ennemi qui nous domine jusqu’au bout, c’est soi-même. C’est déjà le difficile apprentissage que faisait Natalie Portman dans Black Swan : « ta seule ennemie, c’est toi », finissait-elle par entendre avant de sombrer. La force de Transparent est d’offrir à chaque fois à ses personnages une main tendue pour se relever. La narration prend ainsi parfois le temps de se suspendre pour suivre plus spécifiquement un personnage, un moment de son existence qui revêt une grande importance. Parfois, même un événement a priori insignifiant s’étale sur une demi-heure et prend peu à peu son sens dans le parcours d’un personnage.
Il ne sera pas vain de noter en conclusion que la réalisation et le rythme sont impeccables, savant dosage entre humour et douceur. Le tout est porté par des acteurs fabuleux. Jeffrey Tambor particulièrement, qui joue la transition sans jamais en faire trop, mais en donnant beaucoup. Quant aux enfants Pfefferman, ils sont joliment incarnés par Gaby Hoffmann, Jay Duplass et Amy Landecker. Cette famille d’indestructibles (à l’image de leur tortue qui a survécu trente ans dans un conduit d’aération), ne serait rien sans leur mère un brin fêlée et artiste portée par Judith Light. Cette dernière interprète en fin de saison 3, une chanson qui à elle seule résume toutes les formidables contradictions de l’être humain (dont la série a fait sa marque de fabrique).
Transparent : Fiche Technique
Synopsis : Un père réunit ses enfants, Ali, Joshua et Sarah, pour parler de l’avenir. Pensant en premier lieu qu’il serait question d’héritage, tous les trois sont surpris d’apprendre qu’il s’agit en fait d’une révélation qui risque de bouleverser leur vie : il a décidé de changer de sexe !
Créatrice : Jill Soloway
Interprètes : Jeffrey Tambor (Mort/Maura), Gaby Hoffmann (Ali), Jay Duplass (Josh), Amy Landecker (Sarah), Judith Light (Shelly), Alex MacNicoll (Colton), Carrie Browstein (saisons 1 et 2, Syd), Kathryn Hahn (Raquel), Cherry Jones (Leslie), Rob Huebel (Len)…
Scénaristes (toutes saisons confondues) : Jill Soloway, Bridget Bedard, Micah Fitzerman-Blue, Noah Harpster , Ali Liebegott, Faith Soloway, Ethan Kuperberg, Jessie Klein, Stephanie Kornick
Réalisation (toutes saisons confondues) : Jill Soloway, Silas Howard, Andrea Arnold, Marta Cunningham, Shira Piven, So Yong Kim, Stacie Passon, Nisha Ganatra
Producteurs : Victor Hsu, Jill Soloway
Sociétés de Production : Amazon Studios
Récompenses : Emmy Award du Meilleur Acteur dans une Série Comique pour Jeffrey Tambor (2015), Golden Globe 2015 Meilleure série comique ou musicale et meilleur acteur pour Jeffrey Tambor.
Durée d’un épisode : 30 minutes
Nombre d’épisodes par saison : 10
Nombre de saisons : 5
Après une très longue pause, Stranger Things nous est revenu pour sa quatrième saison. Après une saison 3 certes haute en couleurs mais aussi en manque de crédibilité, et une impression générale de baisse (modérée) de qualité depuis la saison 1, la quatrième saison est décisive. Alors, que vaut-elle ?
Attention : cette critique contient de légers spoilers !
La hype était un peu retombée après trois ans d’absence, ne nous mentons pas. On a peu vu les bandes-annonces de ce quatrième volet, arrivé un peu comme une surprise en début d’été. Cependant, le fait de diviser ce groupe d’épisodes en deux parties était très ingénieux : si, après trois ans de pause, on avait un peu oublié Stranger Things, après avoir vu la première partie de saison 4, on attend les 2 épisodes (mis en ligne plus tard, le 1er juillet) avec hâte.
Cette quatrième saison est clairement meilleure que la précédente, même si on déplore un dérapage en roue libre pour les deux derniers épisodes (la dernière partie). Notamment dû au fait que des caractéristiques qu’on appréciait en début de saison deviennent des défauts en fin, un peu comme si elles s’étaient usées : par exemple, le fait que la série prenne son temps. C’est un plaisir, après trois ans, de retrouver Hawkins, son lycée, le match de basket qui nous fait découvrir à quel point Lucas (Caleb McLaughlin) a grandi. Cependant, vers la fin de saison, alors que la tension est à son comble, cette manière qu’a la série de prendre son temps devient finalement plus agaçante qu’autre chose car elle casse tout rythme ; comme en témoigne la durée des épisodes, signe que tout part à vau-l’eau.
En revanche, en tant que spectateur, on se réjouit de découvrir une intrigue générale très intéressante, fouillant dans le passé et les souvenirs refoulés d’Eleven (Millie Bobby Brown)… tournant notamment autour de ceux qui l’ont précédée. Pourtant, l’arrivée d’un énième monstre dans l’Upside-Down fait cette fois clairement pencher la série du côté de la fantasy plutôt que de la SF. Est-ce un problème ? Absolument pas, puisque la question est très bien traitée.
Le seul bémol : on sent que cette intrigue – certes alléchante et soignée – n’a pas été pensée dès le début de la série, dès la saison 1, mais qu’elle a été rajoutée, car les showrunners (sans doute à court de fin) ont voulu changer d’inspiration. De nombreuses questions en suspens trouvent cependant ainsi le moyen d’être résolues.
Les points forts de ce Stranger Things cru 2022 ne manquent pourtant pas. A commencer par une forme exceptionnelle, avec des effets spéciaux époustouflants, un montage et une mise en scène comme des pépites et, surtout, une bande-originale de très haute volée (et pas grâce à Kate Bush, qui vole la vedette à Nora Felder, en charge de la musique). Les interprétations sont aussi très convaincantes, en particulier celle de Gaten Matarazzo en Dustin Henderson, et à l’exception de la mono-expression ahurie de Winona Ryder (Joyce) qu’on a connue en bien meilleure forme et qui se révèle très vite lassante.
Du côté du fond, on a notamment droit à une histoire palpitante dans une prison russe, autour de la délivrance d’un Hopper (David Harbour) à la disparition duquel on n’avait pas cru une seconde.
C’est l’occasion d’introduire de nouveaux personnages, comme Dimitri, le maton corrompu (Thomas Wlaschiha) et on peut saluer une des grandes qualités de la série, qui est sa capacité à ajouter de nouveaux protagonistes et à réussir à nous faire nous y intéresser, là où tant de séries échouent à introduire de nouveaux visages suffisamment attachants par rapport au casting de base. A ce titre, cette nouvelle saison nous permet d’apprendre à mieux connaître Murray (Brett Gelman) et de découvrir Eddie Munson (Joseph Quinn), et un peu moins bien Argyle (Eduardo Franco)…
Et pourtant… Telle une hache à double tranchant, cet ajout de nouvelles têtes a aussi sa part d’ombre. Car qui se souvient de tous ces prénoms, entre les enfants devenus adolescents, leurs grands frères et sœurs devenus jeunes adultes, leurs parents, à peine effleurés pour certains, les autres lycéens, les ennemis, les docteurs diaboliques en blouse blanche, les docteurs alliés, etc. ?
A force d’ajouter des nouveaux venus, les showrunners se retrouvent obligés d’occuper tout ce beau-monde, et il n’y a clairement pas suffisamment de choses à leur faire faire, sans compter que bon nombre d’entre eux sont interchangeables. C’est ainsi que le casting se retrouve littéralement éclaté aux quatre coins du pays. Et que c’est ennuyeux, pour certains ! Et inutile !
Ainsi, d’un côté Eleven est isolée de ses amis ; de l’autre, Dustin, Lucas et Max (Sadie Sink) tentent de résoudre la situation à Hawkins, aidés de Nancy (Natalia Dyer), Steve (Joe Keery), Robin (Maya Thurman-Hawke), sans oublier Erica, la petite-sœur de Lucas (Priah Ferguson).
Et, d’un troisième côté – vraiment de trop – Mike (Finn Wolfhard), Will (Noah Schnapp), Jonathan (Charlie Heaton) et Argyle passent presque une saison entière à parcourir les États-Unis en camion-pizza… et sont totalement inutiles. On est tenté de dire que leur arc est aussi vide que les poches sous les yeux de Jonathan sont pleines : l’acteur de 28 ans commence vraiment à apparaître bien trop âgé pour le rôle d’un jeune homme à peine majeur et prêt à entrer en première année d’études supérieures. Est-il aussi lassé que son personnage ne serve à rien ?
Et finalement, épisode après épisode, on se demande : quand le clan se retrouvera-t-il ? Lorsqu’au fil des saisons, le groupe d’amis originel d’une série est séparé, chacun occupé à des tâches différentes, c’est le signe que le programme a pris trop de directions – et surtout que l’alchimie s’en est allée. Et paradoxalement, Stranger Things tourne en rond, puisque voilà qu’on nous réchauffe la romance entre Nancy et Steve !
Enfin, la fin de saison laisse perplexe et promet des arcs encore plus fous en saison 5 – un peu trop ? – et bien que l’on se divertisse bien, qu’on palpite, qu’on ait peur et hâte, on est obligé d’admettre que le ton glaçant, mystérieux, un rien répugnant de l’Upside-Down de la saison 1 est bien oublié, de même que le mystère autour d’Eleven, simplement transposé sur un autre personnage dont le destin a visuellement pris des airs bibliques, lorsqu’il nous est montré.
La saison 4 de Stranger Things est donc dans l’ensemble un bon cru, qui relève le niveau de la série après le troisième volet, cependant, ces améliorations temporaires chutent en fin de saison pour nous laisser un arrière-goût un peu déçu. En espérant que la résolution de l’histoire en cinquième et dernier volet sera à la hauteur des attentes lancées par la série à ses débuts.