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Dissolution : Sodome et Gomorrhe en Angleterre

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L’histoire se passe en Angleterre, en 1537, période trouble qui voit les réformistes guidés par le Premier ministre lord Cromwell, faire le nécessaire pour soumettre toutes les congrégations religieuses qui peuplent les monastères du pays. C’est ainsi que Robin Singleton est venu à Scarnsea, petite bourgade en bord de mer, accompagné de messire Goodhaps, pour exiger la soumission de la communauté à la couronne, soit en quelque sorte renier l’autorité du pape.

Mandaté par Cromwell en personne suite à l’assassinat du commissaire Singleton, le narrateur, un avocat bossu nommé Matthew Shardlake part pour Scarnsea accompagné de Mark, son fidèle et jeune assistant. Sur place, il trouve une communauté de bénédictins sous le choc. Singleton a été décapité en pleine nuit dans la cuisine, sans le moindre témoin ! Dans la foulée, on a découvert un coq comme une offrande au Diable : baignant dans son sang sur l’autel de l’église. Par-dessus le marché, une relique (la main du bon larron clouée sur un morceau de bois de sa croix) a disparu de la chasse où on la conservait précieusement.

Principales figures de monastère

Il n’y a pas grand-chose à tirer de messire Goodhaps qui souhaite avant tout s’éloigner de cet endroit où il ne se sent pas tranquille. Nos enquêteurs découvrent une ambiance particulière dans ce monastère où l’abbé Fabian semble abandonner l’essentiel des responsabilités à son second, le Prieur Mortimus. Parmi les personnes à responsabilités, on trouve Frère Edwig l’économe, Frère Gabriel sacristain et maître de chapelle, ainsi que Frère Guy l’infirmier. A celui qu’il a croisé peu de temps avant sa mort, le commissaire Singleton a justifié son errance nocturne en disant avoir un rendez-vous. Pourquoi si tardivement ? Avec qui ce rendez-vous ? Et à quel propos ? Toutes questions sans réponses. C’est tout juste si Shardlake acquiert la conviction que puisque Singleton avait demandé à consulter tous les livres de comptes, on ne lui présente pas celui qui intriguait Singleton. Et si ce livre conservait la trace d’une opération que Frère Edwig préférerait dissimuler (vente de terres en toute discrétion, par exemple) ? Il s’avère que le frère Edwig rechigne à toutes les dépenses, en particulier des travaux de réfection de l’église qui en aurait pourtant bien besoin.


Présence d’une femme !

Shardlake et son assistant sont pris en charge par frère Guy qui s’occupe de l’infirmerie, mais aussi de la cuisine. Nos enquêteurs découvrent à l’occasion qu’une jeune femme seconde (efficacement) frère Guy. Sa présence en ces lieux s’explique par son histoire familiale tragiquement mouvementée. Interrogée, Alice ne cache pas avoir été importunée par une bonne majorité des moines de l’abbaye. Mais, elle a suffisamment de personnalité pour ne pas céder à leurs avances et ne pas en être trop perturbée. Et, même si elle ne dégage pas une féminité trop ostensible, sa personnalité et son charme provoquent des pensées concupiscentes aux hommes qu’elle croise. Même Shardlake le bossu y trouvera matière à espérance sentimentale. Mais, c’est du côté de Mark qu’Alice trouve un écho à ses préoccupations personnelles.

Quelques faits troublants

Le titre de ce roman joue sur un double sens très bien vu. En effet, la dissolution peut aussi bien concerner la menace qui pèse sur l’avenir du monastère que sur ce qu’on y observe : une dissolution des mœurs. Ainsi, tous se souviennent de la reprise en mains du monastère par l’abbé, quelques années avant le meurtre sur lequel Shardlake enquête, alors que, de notoriété publique, une majorité des moines s’adonnaient à la sodomie. Tous jurent leurs grands dieux que ces pratiques appartiennent à un passé révolu. Ce qui traine encore dans les esprits, c’est la disparition de celle qui précéda Alice à la même fonction dans le monastère. La communauté considère qu’elle s’est enfuie après avoir dérobé quelques objets de valeur. Mais, que penser de cette version des faits qui semble arranger tout le monde ? Et puis, les moines trainent la réputation de vivre trop confortablement par rapport à leur condition. Parmi les observations qui donnent matière à réflexion, citons un jeune novice qui subit des punitions certainement disproportionnées par rapport à ses maladresses (et sa faiblesse physique). A noter la présence en ces lieux de frère Jérôme, un chartreux qui apporte une note incongrue, car logiquement il n’a rien à faire dans cette communauté. Il a refusé de prêter serment, mais n’a pas été exécuté comme ses frères chartreux. Alors, il a été torturé. Son serment sous la contrainte n’a qu’une valeur symbolique et il reste là à cause de ses liens de parenté avec la reine Jeanne et un riche propriétaire terrien du coin. Plus ou moins incontrôlable, sa présence est tolérée parce qu’on le considère comme fou.

Un huis clos ? Pas tout à fait

Cela fait donc beaucoup de potentiels suspects, alors même que l’arme du crime reste introuvable. Bien évidemment, la structure du roman (32 chapitres et un épilogue, pour 537 pages dans l’édition de poche) fait monter la tension progressivement. L’enquête fait apparaître que dans le monastère, quasiment personne n’est irréprochable et quelques sujets de discorde existent. Cependant, aux yeux des membres de la communauté, il apparait impensable que l’un d’eux soit allé jusqu’à l’assassinat. Sans compter que cet assassinat nécessitait une stature et une force physique nécessaire au maniement d’une arme particulière. Pour beaucoup, l’assassin venait de l’extérieur. Pourquoi pas des marais avoisinants ? En effet, à l’arrière du monastère, le mur d’enceinte en très mauvais état laisse des zones où une personne audacieuse peut pénétrer dans l’enceinte. D’ailleurs, des malfrats utilisent le marais comme zone où ils peuvent se livrer à leurs trafics sans être inquiétés. Reste quand même à trouver un mobile.

Messire Shardlake

Il faut aussi dire un mot sur l’enquêteur, fervent partisan de la Réforme. Il observe les pratiques des uns et des autres et les commente en son for intérieur. Il réprouve en particulier toutes les formes d’adoration adressées à des objets ou des images. De plus il a été marqué par l’exécution récente (1536) de la reine Anne Boleyn (la deuxième épouse du terrible Henry VIII), exécution à laquelle il a lui-même assisté d’assez près pour en conserver un souvenir qui le hante. Partisan de Cromwell, il ne peut pas accepter des témoignages qui vont contre sa fonction et sa personnalité.

Sansom vs Eco

Le roman ménage le suspense jusqu’au bout et livre une conclusion surprenante qui verra les convictions de l’enquêteur fortement ébranlées. Bien entendu, on ne peut pas lire ce roman sans faire le rapprochement avec Le nom de la rose (1980), l’incontournable roman d’Umberto Eco. En situant son intrigue pendant la Réforme, période cruciale pour l’église d’Angleterre, à une toute autre époque (environ deux siècles plus tard) et dans une autre zone géographique (Le nom de la rose se passe en Italie), C.J. Sansom évite intelligemment l’écueil d’une comparaison qui ne serait pas à son avantage. La période choisie permet à l’auteur d’intégrer des réflexions intéressantes sur l’évolution spirituelle et philosophique en cours, tout en faisant la distinction entre destins individuels et forces en œuvre dans la marche inexorable de l’Histoire. Et même s’il se concentre sur l’enquête, il en dit suffisamment sur les personnages et l’époque pour qu’on apprenne pas mal de choses en le lisant. La conclusion apporte un aspect philosophique sur la façon dont le monde fonctionne et cela donne grande matière à réflexion (pour tout lecteur-lectrice ainsi que pour les personnages).

Dissolution, C.J. Sansom
Belfond : sorti le 8 janvier 2004 (traduction de l’anglais)

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Que faire de la littérature? : Crépuscule des idoles

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Dans Que faire de la littérature ?, Édouard Louis ne théorise pas : il attaque. Contre les fictions du « bon goût » et les mensonges du langage, il revendique une littérature qui agit, qui transforme, qui expose. Dans un dialogue vif avec Mary Kaïridi, l’auteur déploie une pensée offensive où l’écriture devient geste politique, exercice de vérité et champ de bataille contre les normes qui étouffent les vies dominées. Ici, la littérature n’explique pas le réel : elle le performe.

Dans l’arène littéraire où « le langage ment », Édouard Louis brandit un manifeste. Que faire de la littérature ? n’est pas une énième réflexion sur l’écriture, mais un acte de guerre contre l’ordre établi des lettres. Dans un dialogue dense avec Mary Kaïridi, l’auteur d’En finir avec Eddy Bellegueule déploie une pensée offensive, mue par une patience cartésienne et une passion chercheuse. Il ne s’agit pas de décrire le monde, mais de le performer. Contre le dogme du « bon goût », la pudeur de l’ellipse et le mépris de l’autobiographie, Louis érige une littérature du corps à l’âme, de l’émotion réhabilitée et du politique ravivé. Foucaldien dans le diagnostic, nietzschéen dans la transvaluation des valeurs, montaignien dans l’examen intransigeant, il fait de la page un champ de bataille où s’invente, mot à mot, un nouvel art des damnés. Ce livre n’est pas une réponse. C’est un mouvement, un déplacement.

Dans un manifeste brûlant Que faire de la littérature ?, fruit d’entretiens conversationnels avec la critique littéraire Mary Kaïridi, Édouard Louis s’y livre avec rigueur et véracité sur l’acte d’écriture et la valeur de la littérature. « Archéologie de la littérature et de ses limites », plus qu’un essai, ce livre se présente comme un double geste : une méditation cartésienne et un manifeste offensif.

Faire la littérature, performer le réel, attaquer le langage

L’ambition est claire : il s’agit de faire du verbe un acte, de l’écrivain un artiste responsable et d’inventer de nouveaux publics de lecteurs, engagés dans une expérience vitale, une lecture transformatrice de leur existence.

L’écriture doit faire le réel, le trouver, le saisir à la gorge. Pour cela, il faut attaquer le langage lui-même, trop souvent matrice complice des violences héritées et des structures opprimantes. L’objectif est la déconstruction systématique des normes qui régissent la littérature dominante, empêchant un autre angle et participant de la mystification capitaliste, perpétuant ainsi la dépossession et l’effacement des vies dominées.

Le titre n’est donc pas une question rhétorique, mais un impératif : « Faire ». Comment écrit-on pour agir sa manière d’écrire, faire quelque chose à quelqu’un, attraper les lecteurs, les engager à se confronter ? C’est la question cruciale d’une éthique et d’une esthétique au cœur même du travail inlassable de l’écrivain.

Nous ne sommes pas dans le pays imaginaire des belles lettres, ni dans la caste des lettrés satisfaits. Nous sommes sur le champ de bataille de l’écriture avec un auteur “triste du monde”, inquiet et qui transmue cette angoisse en pointe dissolvante pour interroger, marquer, dévoiler, nous sommes engagés dans l’acte d’écrire pour toucher le réel, l’agripper, l’inspecter sans relâche.

Enquêter sur le réel

Cette démarche est profondément philosophique ; elle relève de la parrhèsia des Grecs, ce courage du franc-parler qui impose de dire vrai, même au prix du risque. Faire la littérature, c’est alors performer le réel, le mettre à l’épreuve dans une tension à la fois offensive et juste. Le programme est décapant : tenter de dire vrai contre toutes les fictions opprimantes qui structurent le fait social et habitent le langage lui-même.

En ce sens écrit Édouard Louis : « Peut-être que dire “J’échoue” est une forme d’affirmation du réel, contre toutes les attentes, les mythes sociaux, et donc peut-être que dire “j’échoue” est la plus haute forme d’autobiographie. »

À la manière d’un Foucault, Édouard Louis pose un diagnostic sur l’époque. En sociologue et philosophe, il révèle un état faussé de la littérature actuelle, miroir d’une normativité aliénante. Le « bon goût » littéraire, érigé en dogme, assigne de repousser l’émotion et de disqualifier l’autobiographie, perçue comme un genre mineur et impudique.

Face à ce constat, Louis élabore un plaidoyer vibrant pour une littérature autre. Une littérature capable de tenir l’émotion debout, de dresser avec vaillance l’état des lieux de l’explicite et de réhabiliter l’autobiographie qu’il présente comme “l’art des dominés”, une arme de libération et de reconquête contre l’effacement des vies exploitées, sans trace, invisibles. Son projet s’avère alors une contre-archéologie : exhumer les vies ensevelies par les normes littéraires.

Sa démarche est d’une limpide subversion. Tel Descartes appliquant son doute méthodique, Louis déploie un cheminement précis, ferme et rationnel : douter radicalement de ce que l’on nomme la noble ou bonne littérature (celle qui privilégie l’ellipse, l’implicite et sacralise la fiction pure) ; résister à l’aliénation que porte un langage mort et falsificateur ; déconstruire les œuvres qui, sous couvert de neutralité, reconduisent des vies suffoquées et des systèmes de domination ; interroger cette normativité implicite ; pour enfin inventer une autre littérature, révolutionnaire, performative et fondamentalement politique.

Une écriture de l’examen intérieur, de la construction de soi mais universelle

Ainsi, de même que Nietzsche philosophait à coup de marteau pour subvertir les idoles et transvaluer les valeurs, Édouard Louis se fait l’argonaute de l’ultra-intime. Il promeut une écriture confrontationnelle, directe, claire et drue, dont la mission est moins de plaire que de transformer l’existence du lecteur, de le secouer dans ses certitudes, de le confronter à ses leurres, de dessiller ses illusions.

L’auteur fait de la littérature un véritable laboratoire, un espace d’observations et de questionnements radicaux des formes et des styles. Cette entreprise, par son souci d’honnêteté intellectuelle et de franchise, rappelle la démarche de Montaigne : un auteur qui cherche, entreprend des formes nouvelles, en pèse le poids de vérité, les teste, en fait l’épreuve sur sa propre vie et en appelle à un lecteur actif et créatif. C’est là, sans doute, ce qu’il y a de plus beau et de plus tonique dans ce livre-entretien : être confronté, en tant que lecteur, à une pensée en mouvement. Un esprit toujours aux aguets des falsifications, qui tente de démystifier nos rapports au monde, aux mots, aux ordres établis des valeurs, et qui a la probité d’affirmer, dans le même élan, les difficultés de cette tâche. Que faire de la littérature ? crée un feu de critique, de mouvement, de transformation, de déplacement.

Liturafaire ?

Si Lacan invente en 1971 son concept énigmatique de “Lituraterre” pour désigner l’écriture comme littoral avec le Réel, on pourrait forger “Liturafaire” pour qualifier la pratique de Louis : une écriture qui ne se contente pas de border l’indicible, mais qui agit sur le dicible social, transformant la page en chantier politique. Le verbe n’y est plus représentation, mais faire, métamorphose — et c’est peut-être là sa révolution la plus radicale.

« Ma vie de livreur à Pékin » : petits boulots, grande lassitude

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Dans Ma vie de livreur à Pékin (éditions Autrement), Hu Anyan narre une existence traversée par dix-neuf métiers peu qualifiés. Une vie ordinaire se déploie ; elle témoigne pour des millions d’autres. 

Dix-neuf emplois, tous précaires, tous interchangeables, et une seule constante : l’effort. Hu Anyan a été vendeur, livreur, préparateur de commandes, graphiste ; il est passé d’un métier à l’autre, cherchant à améliorer ses conditions de vie, ou simplement parce qu’il faut bien avancer. Cette succession de postes ne compose pas un itinéraire, mais un portrait : celui d’une Chine qui se transforme sans jamais se retourner vers ceux qui assurent le mouvement.

Adepte d’une écriture sans ornement, presque dépouillée, qui raconte la fatigue, la lassitude et les petits triomphes sans chichis, Hu Anyan ouvre une nouvelle lucarne à chaque emploi. Il dit beaucoup sur un pays qu’on observe souvent de loin : ses supermarchés anonymes, ses hôtels de seconde zone, ses centres commerciaux déshumanisés, ses plateformes marchandes… 

La partie du livre la plus significative est celle où l’auteur devient livreur à Pékin. Là, le récit s’affûte, les anecdotes s’amoncellent. Il faut dire que sa vie se réduit alors à des mètres parcourus, des minutes comptées, des commissions gagnées ou perdues. Son triporteur à batterie capricieuse, ses journées de 30 000 pas, ses calculs minutieux – 0,5 yuan la minute pour ne pas vivre à perte – instituent un ballet monotone où chaque pause, détour ou erreur coûte quelque chose. Littéralement.

Le lecteur y découvre une économie du temps et du corps, aussi implacable que silencieuse. On voit défiler les quartiers, les clients, les menus tracas. Il y a ceux qui annulent (il doit tout remballer et perd sa commission), qui se trompent d’adresse avant de se plaindre (il doit se justifier auprès de ses supérieurs). Le métier est difficile et ingrat. Hu doit parfois payer lui-même les réexpéditions pour éviter un signalement. Par fortes chaleurs, il évite de boire pour ne pas perdre du temps aux toilettes. Les clients ne comprennent pas que revenir sur ses pas signifie pour lui une perte de temps et/ou d’argent. 

Préparateur de commandes, il travaille de nuit, et le sommeil lui échappe. En journée : trop de bruit, trop de chaleur, trop de sollicitations, même pour un homme aussi frugal que lui. Dans une boutique de vélos, il constate les vols ; dans le monde du manga, une économie qui se transforme et des petites mains peu valorisées. Ce monde du travail, toutefois, l’auteur le décrit plus qu’il ne le juge. 

Il laisse voir des existences entières tenues par la peur du signalement, les humiliations administratives, les hiérarchies absurdes où l’autorité est une fiction – mais la punition, souvent, bien réelle. Cette humanité qui s’use à petit feu n’est autre qu’une armée globale d’anonymes pressés, invisibles, mais pourtant indispensables.

Ce qui fonctionne si bien, dans Ma vie de livreur à Pékin, ce n’est pas le spectaculaire : il n’y en a pas. C’est l’ordinaire rendu palpable, la vie sans emphase. Hu raconte ses expériences parmi les travailleurs peu qualifiés. Il expose le quotidien d’un homme qui compte le moindre yuan. On referme le livre en ayant été le témoin de petites victoires (les clients louant son professionnalisme) et de beaucoup d’épreuves (matériel défaillant, tâches harassantes, manque d’empathie des interlocuteurs).

Ma vie de livreur à Pékin, Hu Anyan
Autrement, 7 janvier 2026, 320 pages

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3.5

« Llibertat », ou la fidélité à l’impossible

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Avec Llibertat, Hervé Kerros, Yannick Orveillon et Robin Millet signent pour les éditions Marabulles un album qui met à nu l’histoire, dans ses aspects les plus cruels. Ce récit politique ample et fiévreux retrace la trajectoire des frères Sabaté, Pep et Quico, figures majeures de la guérilla anarchiste espagnole.

Llibertat inscrit ses personnages dans une Catalogne du début du XXᵉ siècle où l’anarchisme a le vent en poupe mais se heurte à des idéologies fascisantes. La CNT, puissante et populaire, structure alors la vie ouvrière. Les enfants jouent à la révolution comme d’autres au football. Quico et Pep Sabaté grandissent là, dans ce bruit de fond permanent de grèves, de cortèges et d’espoir social, et très tôt, l’injustice leur apparaît comme une évidence à combattre.

L’Espagne vit alors sous la dictature de Primo de Rivera, avec sa litanie de grèves brisées, une République trop fragile, et enfin l’été 1936, où le pays bascule dans la nuit. Franco, soutenu par Hitler et Mussolini, écrase l’insurrection populaire. Quatre ans de guerre, puis la défaite. Pour beaucoup, le combat s’arrête là. Pas pour les Sabaté. En 1939, alors que l’Europe détourne le regard, eux choisissent la clandestinité, l’illégalité, la guérilla. Expropriations, évasions, attaques ciblées : Barcelone devient un champ de bataille invisible.

Dans l’album, cette lutte est montrée pour ce qu’elle est : l’usure, la spirale de pertes, l’étau qui se referme inexorablement. « Et combien des nôtres fusillés ou emprisonnés, Quico ? Il y a des centaines d’arrestations tous les jours à Barcelone. En 6 mois on a perdu tant de groupes d’action ! Ça ne mène à rien ! » La réponse fuse : « Ah oui ? Parce que avant ça t’avais pas remarqué qu’on était en guerre ? » Toute la philosophie de Llibertat est là : la lucidité contre le découragement, dans le sens le plus politique du terme.

Face à eux, le régime franquiste ne se contente pas de réprimer : il organise la chasse. Le commissaire Quintela, figure sinistre de la police politique, orchestre les arrestations, les tortures et même les assassinats. Le roman graphique montre parfaitement comment l’État fabrique méthodiquement sa terreur, comment la collaboration de la Guardia Civil, les complicités françaises, les réseaux d’indicateurs referment peu à peu le piège. La guerre ne se joue plus sur des fronts, mais dans les rues, les cages d’escalier, les cafés, les chambres d’hôtel.

Et puis, il y a la trahison des anciens alliés. L’un des passages les plus amers du livre rappelle que « les communistes ont commencé à faire bien plus de mal aux anarchistes que les fascistes eux-mêmes ». Moscou a choisi ses priorités. Les libertaires, trop indisciplinés, trop populaires, trop libres, deviennent des cibles. La révolution se mange alors elle-même.

Llibertat met très bien en vignettes l’obstination presque absurde à continuer quand tout indique que l’Histoire a déjà tranché. « On a été trahis par nos alliés, torturés par nos ennemis, tous nos compagnons sont morts, nos plus belles années ont été des années de guerre », confesse un personnage, avant d’ajouter, d’une voix lasse : « Et malgré ça, les fascistes sont plus puissants que jamais. » 

Mais Llibertat n’est pas un tombeau. C’est un hommage, une ode au courage, une piqûre de rappel salutaire. Des hommes et des femmes ont tout sacrifié à une idée jugée impossible : celle d’une société plus juste, sans maîtres. Les Sabaté finiront abattus, comme tant d’autres, mais l’album en fait des êtres de chair, de doutes, de colère et de fidélité.

Llibertat, Hervé Kerros, Yannick Orveillon et Robin Millet
Marabulles, 7 janvier 2026, 224 pages

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« Histoire de la bande dessinée en France » : généalogie d’un art devenu champ culturel

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Avec sa brève Histoire de la bande dessinée en France, Benjamin Caraco propose bien davantage qu’une synthèse chronologique : une mise en ordre documentée d’un champ longtemps considéré comme périphérique, mais aujourd’hui pleinement intégré aux études culturelles. En 128 pages denses mais parfaitement limpides, l’opuscule paru aux éditions La Découverte réussit un exercice délicat : restituer la complexité historique, sociale et esthétique de la bande dessinée française sans céder ni à l’érudition sèche ni à l’inventaire de noms.

L’ouvrage de Benjamin Caraco répond à une ambition claire, presque programmatique : considérer la bande dessinée non comme une simple succession d’œuvres et d’auteurs, mais comme un système culturel en constante reconfiguration. Fidèle à une approche d’historien, l’auteur ne s’arrête jamais à l’icône ou au chef-d’œuvre. Il observe des circulations, des supports, des publics, des cadres juridiques, des discours critiques. Autrement dit, il écrit une histoire située, attentive aux conditions matérielles et symboliques de production.

L’ouvrage s’ouvre sur un rappel salutaire : la bande dessinée française n’apparaît pas ex nihilo. En remontant au XIXᵉ siècle, Benjamin Caraco insiste sur les continuités avec la caricature, la presse satirique, l’imagerie populaire. La figure de Rodolphe Töpffer occupe ici une place structurante : il est un point de cristallisation d’expérimentations graphiques et narratives plus larges. Et comme le rappelle à dessein l’auteur, beaucoup reconnaissent en lui un père fondateur du neuvième art. Plus généralement, il est à noter que la bande dessinée s’est longtemps développée dans l’ombre d’autres formes, avant de conquérir progressivement son autonomie formelle.

Le cœur du livre se situe cependant ailleurs, sans doute dans l’analyse des mutations du premier XXᵉ siècle, lorsque l’arrivée du phylactère et l’influence américaine reconfigurent profondément le médium. L’importation des comics, la « concurrence » étrangère, puis les crises identitaires de la bande dessinée française sont ainsi traitées avec une précision bienvenue. Benjamin Caraco évite tout discours nostalgique ou défensif : il montre comment ces cheminements ont contribué à redéfinir les normes esthétiques et éditoriales, tout en révélant les fragilités structurelles d’un secteur encore en maturation.

L’attention portée aux périodes de crise est indéniable. Qu’il s’agisse de la Seconde Guerre mondiale, de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse ou de la crise des années 1970, chaque moment de rupture est analysé comme un révélateur. La bande dessinée a toujours été un médium traversé par des enjeux idéologiques, moraux et politiques, bien loin de l’image d’un divertissement neutre ou mineur. De la protection de la jeunesse à la censure de la presse satirique, il y a beaucoup à dire sur le sujet.

L’âge d’or franco-belge, souvent idéalisé, est traité avec une distance appréciable. Les revues, les éditeurs, les modèles économiques sont au centre du propos, tout autant que les œuvres. Benjamin Caraco rappelle que cette période de forte visibilité s’est aussi construite sur des hiérarchies implicites : entre jeunesse et adultes, entre production « noble » et production populaire, entre auteurs reconnus et invisibilisation, notamment celle des dessinatrices, point que l’auteur aborde explicitement.

La dernière partie, consacrée aux recompositions contemporaines, est l’occasion de revenir sur l’édition alternative, l’émergence du roman graphique, l’arrivée massive des mangas en France, la féminisation des publics et des créateurs… Autant de phénomènes que l’ouvrage articule sans les isoler. La bande dessinée est devenue, plus que jamais, un champ pluriel, fragmenté, parfois contradictoire, mais profondément dynamique. Du chemin a été parcouru depuis les images d’Epinal, Bécassine, puis la revue Pilote. Cette Histoire de la bande dessinée en France permet d’en prendre la pleine mesure.

On appréciera en tout cas la sobriété de l’écriture. Le style, clair et maîtrisé, les encadrés thématiques, bien intégrés, permettent respectivement de passer en revue et d’approfondir certains points sans alourdir le fil principal. L’ensemble fait de ce livre un outil précieux, autant pour les étudiants que pour les lecteurs avertis désireux de replacer leur passion dans une histoire longue.

Histoire de la bande dessinée en France, Benjamin Caraco
La Découverte/Repères, 8 janvier 2026, 128 pages

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4.5

Le Chant des forêts : une ode enchanteresse au monde sauvage

Avec « Le Chant des forêts« , Vincent Munier nous fait découvrir la richesse insoupçonnée d’une forêt vosgienne, dans les yeux du patriarche Michel et de son petit-fils Simon. Une histoire de transmission autant qu’un plaidoyer sensible pour le monde sauvage. Sidérant de beauté.

Une vie étonnamment foisonnante

Appelé à réagir à la fameuse phrase de François Truffaut selon laquelle le cinéma est plus beau que la vie, l’un des deux frères Larrieu a répondu en substance : « la vie est plus belle, mais seul le cinéma parvient à le montrer. » Une brillante réponse qu’illustre parfaitement le film de Vincent Munier. Ce qu’il nous donne à voir, n’importe qui peut y accéder « en vrai » : il suffit d’être prêt à affronter les éléments et d’être très patient. Vincent Munier a fait le boulot pour nous. Des heures à guetter sous un abri de fortune dans l’humidité et le froid permettent de voir apparaître la faune qui habite ces forêts vosgiennes : un grand tétras, un lynx, des cerfs, un renard, des sangliers, un loup, un grand duc… Sans oublier les petits oiseaux, puisque le film nous invite, dans sa conclusion, à prêter attention à ce qui est minuscule, moins spectaculaire que les stars sus-citées du bestiaire forestier. Ainsi du troglodyte, le plus petit oiseau de la forêt, assez fascinant à observer. La qualité du matériel de Vincent Munier permet de très gros plans sans perturber les animaux, ce qui est devenu la règle dans tous les documentaires animaliers. Le filmage épouse l’expérience réelle : ainsi les cerfs ne sont-ils montrés dans un premier temps que masqués par des branches ou des feuillages, une tête, une patte, un poitrail, vision parcellaire qui est bien celle du chasseur d’images.

La star des stars, c’est le grand tétras. Un gallinacé imposant qui constitue, assure Michel, la plus grande émotion de sa vie. Il raconte sa disparition des forêts vosgiennes pour cause de réchauffement climatique. La dernière fois qu’il en vit un, explique-t-il, c’était il y a cinq ans et il a éprouvé une immense tristesse en prenant conscience que c’était la dernière fois. L’animal préféré de Vincent, c’est la grue. Il s’émerveille donc, avec nous, à la vue d’un troupeau venu se poser près d’un étang norvégien.

Puisque le titre évoque un chant, Vincent Munier met en avant les sons : le toc toc du pic épeiche, celui très grave du grand tétras, les cris redoutables des cerfs sur le point de s’affronter, les gazouillis des oiseaux. Le son précède souvent l’image. L’image ? Elle est sublime. On n’oubliera pas de sitôt ces volutes de nuage évoluant au milieu des cimes, ces branches lourdement enneigées noyées dans le brouillard, ces troncs grouillant de vie, ces cervidés traversant une rivière, cette toile d’araignée chahutée par une brise. Très peu de musique illustrative. L’humour n’est pas absent, lorsque Vincent Munier capte une famille de chouettes dont la mère ne prête aucune attention aux sollicitations de ses petits.

Passage de relais

Notre guide, c’est Michel, le père de Vincent, qui initie son petit-fils Simon. Trois générations donc, pour signifier un passage de relais. Nanti d’une telle éducation, le garçon de 12 ans risque fort de faire figure d’extraterrestre au milieu des hordes d’ados soudés à leur portable toute la journée. On le voit quand même manipuler un téléphone brièvement lors d’un affût en Norvège. Un réalisme appréciable, tout comme lorsqu’il se montre réticent à se lever à l’aube sur injonction paternelle ou déclare qu’il a envie d’aller se coucher. Simon est aussi un enfant « normal ».

Le grand-père, le père et le fils se retrouvent le soir dans une chaumière éclairée à la bougie, en pleine forêt comme il se doit. On y tient des propos pleins de sagesse : éloge de la lenteur, impératif de vivre au diapason avec la nature, nécessité de savoir regarder avec intensité. Il est question de transmission. Deux scènes qui se répondent portent cette idée : dans une première, le grand-père, en Norvège, incite Simon à mettre les pas dans les siens pour ne pas être pris dans la neige très profonde ; dans la seconde, Michel raconte, ému, que c’est sont petit-fils qui l’a invité à « mets [s]es pas dans les [s]iens« . La relève est assurée.

Un film à message ?

Sur la fin, le patriarche pontifie un peu. On n’échappe pas à la leçon d’écologie, avec toujours la même question : ceux qui n’ont aucune conscience écologique seront-ils attirés par ce type de film ?

Mais le film de Vincent Munier n’est pas un tract. Il entend surtout nous sensibiliser à la beauté d’une nature sauvage, celle que l’on ignore très souvent à deux pas de chez soi. De quoi donner envie de passer une nuit en forêt, même si l’on risque d’y voir sûrement moins d’animaux en huit heures que confortablement assis dans son fauteuil durant 1h36. Une durée un peu longue, surtout lorsque les énièmes vues d’animaux virent au clip : c’est l’une des rares critiques qu’on adressera à l’auteur césarisé de La Panthère des neiges. L’excellent bouche-à-oreille dont bénéficie ce nouvel opus devrait conforter la réputation de ce cinéaste amoureux du monde sauvage.

Bande-annonce : Le Chant des forêts

Fiche Technique : Le Chant des forêts

Réalisation : Vincent Munier
Scénario : Vincent Munier
Interprètes : Michel Munier, Simon, Vincent Munier
Photographie : Vincent Munier
Musique : — (sons naturels, pas de musique illustrative dominante)
Décors : Milieux naturels (forêts vosgiennes, Norvège)
Son : Captations naturalistes (équipe Munier)
Production : Kobalann
Sociétés de production : Kobalann
Société de distribution : Haut et Court
Pays de production : France
Durée : 96 minutes (ou 1h36)
Genre : Documentaire nature
Date de sortie (France) : 17 décembre 2025 en salle

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4

Pourquoi la transparence devient un critère clé pour les joueurs du casino

Les joueurs de casino en ligne accordent désormais une importance croissante à la transparence des opérateurs. Cette évolution reflète une maturité du secteur où l’information claire devient aussi décisive que l’offre de jeux elle-même. Les attentes ont changé et les établissements doivent s’adapter pour conserver la confiance de leur clientèle.

L’évolution des attentes des utilisateurs

Le marché européen du jeu en ligne connaît une transformation profonde dans la manière dont les utilisateurs choisissent leurs plateformes. Les critères de sélection ne se limitent plus à la variété des jeux ou aux promotions attractives. La clarté des conditions générales, l’affichage des taux de redistribution et la lisibilité des règles deviennent des éléments déterminants. 

De nombreux joueurs prennent désormais le temps de vérifier les licences, de consulter les politiques de retrait et d’examiner les mécanismes de jeu responsable avant de s’inscrire. Cette démarche s’observe particulièrement dans les marchés régulés où ces sites sont disponibles en Suisse et dans d’autres pays ayant adopté des cadres législatifs stricts. Les opérateurs doivent publier des informations vérifiables sur leurs processus de paiement, leurs algorithmes de génération aléatoire et leurs certifications indépendantes pour répondre à cette demande de visibilité accrue.

Les forums spécialisés et les communautés en ligne amplifient cette tendance. Les joueurs partagent leurs expériences et comparent les pratiques des différents opérateurs. Un manque de transparence se propage rapidement et peut nuire durablement à la réputation d’une plateforme.

Le rôle des régulateurs dans cette transformation

Les autorités de régulation ont renforcé leurs exigences en matière de divulgation d’informations. Elles imposent désormais des obligations strictes concernant l’affichage des probabilités de gains et la publication régulière de rapports d’audit. Ces mesures visent à protéger les utilisateurs tout en assainissant le marché.

Les sanctions contre les opérateurs non conformes se sont multipliées ces dernières années. Les régulateurs n’hésitent plus à retirer des licences ou à imposer des amendes substantielles lorsque des manquements sont constatés. Cette fermeté encourage l’ensemble du secteur à adopter des standards plus élevés.

Certains pays ont mis en place des registres publics permettant de vérifier instantanément la validité d’une licence. Ces outils donnent aux joueurs les moyens de contrôler eux-mêmes la légalité des plateformes sur lesquelles ils s’inscrivent. La technologie facilite ainsi l’exercice de la vigilance individuelle.

Les données de jeu et leur accessibilité

Les joueurs demandent un accès facilité à leur historique complet de jeu. Ils souhaitent pouvoir consulter à tout moment leurs dépenses, leurs gains et le temps passé sur la plateforme. Cette traçabilité permet une meilleure gestion de leur activité ludique et favorise un comportement responsable.

Les opérateurs les plus avancés proposent des tableaux de bord détaillés et des outils d’analyse personnalisés. Ces fonctionnalités permettent aux utilisateurs de visualiser leurs tendances de jeu et d’identifier d’éventuels comportements à risque. L’interface devient un instrument de maîtrise plutôt qu’un simple portail de divertissement.

La portabilité des données constitue également un enjeu émergent. Certains joueurs souhaitent pouvoir exporter leur historique dans un format standard pour le consulter hors ligne ou le transférer vers d’autres services. Cette demande s’inscrit dans une logique plus large de contrôle personnel des informations.

La transparence financière comme garantie

Les modalités de dépôt et de retrait font l’objet d’une attention particulière. Les joueurs scrutent les délais de traitement, les frais appliqués et les limites imposées. Toute ambiguïté dans ces domaines génère immédiatement de la méfiance et pousse les utilisateurs vers des alternatives plus claires.

Les opérateurs transparents publient des grilles tarifaires détaillées et indiquent précisément les étapes de vérification nécessaires avant un retrait. Cette prévisibilité rassure et contribue à fidéliser la clientèle. Les mauvaises surprises lors des transactions financières figurent parmi les principales sources de réclamations.

La séparation des fonds des joueurs et des fonds opérationnels constitue une pratique de plus en plus valorisée. Les plateformes qui communiquent sur ces mécanismes de protection gagnent la confiance de leur public. La sécurité financière devient un argument commercial à part entière.

Les certificats et audits indépendants

Les certifications délivrées par des organismes tiers reconnus représentent un gage de sérieux. Les joueurs apprennent à identifier les labels qui garantissent l’équité des jeux et la conformité des algorithmes. Ces certifications ne sont plus de simples mentions techniques mais des critères de choix actifs.

Les audits réguliers des taux de redistribution donnent une visibilité concrète sur les performances réelles des jeux. Lorsque ces informations sont rendues publiques et mises à jour fréquemment, elles renforcent la crédibilité de l’opérateur. Les joueurs peuvent alors comparer objectivement les différentes offres du marché.

Certains opérateurs vont jusqu’à publier les résultats détaillés de leurs contrôles internes. Cette ouverture volontaire dépasse les exigences réglementaires minimales et traduit une volonté de se démarquer par l’exemplarité. La transparence devient un levier de différenciation concurrentielle.

L’impact sur la fidélisation et la réputation

Les plateformes qui investissent dans la transparence constatent des taux de rétention supérieurs. Les joueurs satisfaits de la clarté des informations deviennent des ambassadeurs naturels de la marque. Le bouche-à-oreille positif reste l’un des canaux d’acquisition les plus efficaces dans ce secteur.

À l’inverse, les opérateurs qui dissimulent des informations ou utilisent des formulations ambiguës subissent rapidement les conséquences de leurs pratiques. Les réseaux sociaux amplifient les témoignages négatifs et peuvent provoquer des vagues de désabonnements. La réputation se construit lentement mais se détruit rapidement.

Les indicateurs de satisfaction client intègrent désormais des questions spécifiques sur la transparence perçue. Les entreprises du secteur analysent ces données pour ajuster leurs communications et améliorer la lisibilité de leurs contenus. La transparence devient un objectif mesurable et pilotable au même titre que d’autres indicateurs de performance.

Guest post

 

Magellan : l’art du point de vue

Lav Diaz, pour son premier film en langue étrangère, s’attaque à la figure de Magellan, le grand explorateur, qui mourut justement dans cet archipel malais dont est originaire le cinéaste. Tout en centrant son récit sur Magellan et son tour du monde, Lav Diaz décentre subtilement notre regard, et même tous les regards, l’européen comme l’asiatique, pour mieux saisir le nœud tragique de l’épopée coloniale. À travers des plans fixes et longs, une certaine distance maintenue avec ses personnages et un montage fait de séquences discontinues, Lav Diaz oppose au mythe de Magellan, comme à ses contempteurs, un art du fragment poétique où les choses se soustraient à notre jugement pour mieux se proposer à notre intelligence.

Les critiques ici et là qui traitent de Magellan se plaisent à dire qu’il s’agirait d’un film décolonial, renversant la perspective et, par là même, la stature du grand homme, produisant, autrement dit, un contre-mythe où le vrai sauvage serait le colonisateur avide et sanglant. Sans être tout à fait fausse, cette présentation reste excessivement limitée, dans la mesure où elle laisse entendre qu’il s’agirait d’une simple inversion symétrique, aussi binaire que le mythe officiel. Or, Magellan, de Lav Diaz, est tout le contraire d’un film binaire. C’est une œuvre ambiguë, insaisissable et généreuse. Sans rien atténuer des violences qu’impliquèrent les grandes découvertes européennes, Diaz ne permet pas que l’on applique à ces événements une grille de lecture morale ou idéologique trop commode. C’est un film qui n’excuse ni ne condamne, et qui semble même s’efforcer de nous extraire sans cesse de ce type de réflexe intellectuel, pour nous laisser, à la fin, aux prises avec le sentiment mélancolique d’une rencontre impossible.

Si Magellan est au centre de ce film éponyme, la caméra n’est pourtant jamais vraiment avec lui. La première scène montre une jeune indigène effrayée par celui qu’on devine être Magellan, mais qu’on ne verra pas. Lav Diaz prévient que son regard est celui d’un étranger, pour qui le grand nom des manuels scolaires est celui d’une vieille terreur mêlée de sacré (la même jeune fille s’en va prévenir son village de l’arrivée des Blancs en l’annonçant comme la réalisation d’une prophétie bien connue). Serait-ce pour mieux exorciser cette figure que le cinéaste philippin décida de faire ce film ?

Magellan n’est saisi qu’à distance et souvent à travers des plans dont il n’occupe pas le centre. Sa personnalité s’avère d’ailleurs assez opaque. En lui, la sincérité et le cynisme, la naïveté et la cruauté, la piété et la volonté de puissance semblent indémêlables. Le dispositif du film, de plus, vise toujours à entraver toute identification. On n’arrive ni à aimer ni à détester complètement Magellan. Sa motivation même nous restera confuse. Au fond, Magellan, c’est un peu n’importe qui.

Aux représentations épiques, Lav Diaz oppose encore le prosaïsme des grandes transhumances, faites d’ennui, de folie, de maladie, de mutinerie et d’homosexualité violemment réprimée. Que c’est lent et pénible de faire le tour du monde ! Ou, comme dirait le poète : « Que le monde est grand à la clarté des lampes, aux yeux du souvenir que le monde est petit. » (Baudelaire, Le Voyage). En un mot, tous les poncifs du mythe du grand explorateur sont ramenés à leurs réalités matérielles et à la quantité de violence infligée que supposent de telles réalisations. Si les images sont belles, ce qu’elles montrent est sans gloire.

Quant à la rencontre entre l’équipage de Magellan et quelques habitants de ce qui deviendra plus tard les Philippines, séquence qui constitue le dernier quart du film, elle est abordée par Lav Diaz d’une manière dénuée aussi bien de cynisme que de ressentiment. Lav Diaz se retient de prêter aux Européens des intentions immédiatement et nécessairement mauvaises, ou tout du moins exclusivement cupide. Dans un premier temps, le contact est même plutôt sympathique, et le christianisme assez bien accueilli, grâce notamment à la guérison miraculeuse d’un enfant, opérée par une statuette de Jésus. On sent qu’il en fallait de peu pour que les choses se passent bien. Mais Magellan, fort de ces premiers succès, se montre impatient et voudrait, sans leur avoir enseigné deux lignes de catéchisme, les soumettre immédiatement à la Croix. Est-ce un souci trop ardent d’évangélisation, ou la Croix ne serait-elle pour Magellan que l’emblème de sa puissance propre ? C’est la force et l’intelligence de ce film de ne pas trancher.

Ceux-là mêmes qu’il cherche à convertir sont d’ailleurs assez dociles, jusqu’au moment où l’on s’attaque, dans un geste inquisitorial, aux statuettes de leurs divinités protectrices. Alors tout bascule, et la vengeance de l’indigène s’avérera aussi maligne qu’implacable. Mais Lav Diaz, tout en peignant avec justesse la violence coloniale, insère par endroits des actes de résistance interne à celle-ci : un prêtre tentant d’empêcher la destruction des statuettes, ou l’un des marins, durant une scène de saccage, arrêtant son coéquipier en pleine tentative de viol d’une indigène. Ce contrepoint moral est l’un des mouvements fondamentaux du film. Il ne faut pas y voir une mise en équivalence des torts ni une relativité des points de vue, mais une façon de se tenir plus rigoureusement dans cette vérité retrouvée de la colonisation, où le mal semble traverser les hommes plus qu’il ne provient d’eux, émaner des structures plus que des individus. Le film est ainsi parsemé de moments où une rencontre, ou une rédemption, paraît possible, moments vite recouverts par la bêtise et l’avidité, et par une sorte de fatalité diffuse.

Le film n’est d’ailleurs composé que de moments. Chaque plan est une séquence ou presque, comme si Lav Diaz entendait retrancher de son récit toute continuité, autrement dit toute logique surplombante, politique ou psychologique, qui permettrait de lier et de lire tous ces événements. Tout en faisant le portrait sans concession d’un explorateur brutal, le cinéaste philippin conjure dans le même temps l’émergence d’un autre mythe, d’un anti-mythe. Plutôt que d’expliquer ou de juger la catastrophe, il nous la montre et, de ces charniers longuement contemplés, où les corps des colons et des colonisés s’enchevêtrent, ne restent ainsi qu’une colère inutile, une honte vaine et l’idée profonde de notre humanité commune.

Magellan : bande-annonce

Magellan : fiche technique

Titre original : Magalhães
Réalisation et scénario : Lav Diaz
Acteurs principaux : Gael García Bernal (Ferdinand Magellan), Roger Alan Koza (Afonso de Albuquerque), Ângela Ramos (Beatriz), Dario Yazbek Bernal (Duarte Barbosa), Amado Arjay Babon (Enrique)
Musique : Marc Verdaguer
Décors : Allen Alzola et Isabel Garcia
Photographie : Artur Tort
Montage : Lav Diaz, Artur Tort
Production : Joaquim Sapinho, Marta Alves, Paul Soriano, Albert Serra, Montse Triola, Stefano Centini
Sociétés de production : Rosa Filmes, Andergraun Films, BlackCap Pictures
Sociétés de distribution : Nour Films (France)
Pays de production : Portugal, Espagne, France, Philippines, Taïwan
Langues originales : portugais, espagnol
Format : couleurs – 4:3
Durée : 156 minutes
Dates de sortie : 18 mai 2025 (Festival de Cannes) ; 31 décembre 2025 (sortie nationale)

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3.5

Pourquoi, en patinage artistique, la rotation devient plus difficile lors d’un changement de position

Lorsqu’un patineur modifie la position de son corps, le moment d’inertie varie immédiatement. Une extension des bras ou des jambes peut augmenter ce moment de 20 à 40 %, ralentissant la rotation de façon perceptible. Chaque changement de pose transforme donc l’équilibre mécanique du saut. En patinage artistique, comprendre comment les changements de position affectent la stabilité aide à mieux lire les compétitions, et pariez sur vos sports favoris avec 1xBet et gagnez depuis Port-au-Prince ou ailleurs en vous appuyant sur ce type d’analyse.

La difficulté tient aussi à la redistribution du poids. En changeant l’axe, même de 5 cm, le centre de gravité se déplace, ce qui perturbe la stabilité. Le patineur doit rétablir cet alignement en une fraction de seconde pour éviter une chute ou un atterrissage déséquilibré. Si vous aimez parier sur les disciplines où la précision compte, pariez sur vos sports favoris avec le site 1xBet et gagnez depuis Port-au-Prince ou ailleurs est un vrai avantage.

Les paramètres qui compliquent la rotation lors d’un changement de pose

Une ouverture prématurée des bras peut réduire la vitesse angulaire de 15 à 25 %, tandis qu’un regroupement retardé de seulement 0,1 seconde suffit à faire perdre une demi-rotation. Cela exige une synchronisation absolue entre l’impulsion initiale, souvent générée en moins de 0,3 seconde, et le moment précis où le corps se ferme pour conserver l’énergie. 

Voici les éléments déterminants :

  • Variation du moment d’inertie jusqu’à 40 % selon l’ouverture des bras.
  • Micro-ajustements du centre de gravité pour stabiliser l’axe.
  • Gainage dynamique pour maintenir la vitesse de rotation.
  • Réduction de l’écart latéral afin de limiter les dérives.

Un changement de position mal contrôlé réduit la vitesse de rotation, augmentant le risque d’atterrir en retard d’un quart de tour, soit environ 90°. Cela peut entraîner des pénalités lourdes en compétition, parfois de –1 à –3 points sur un seul saut mal contrôlé. Un patineur de haut niveau doit donc intégrer ces variations dès la préparation technique, en répétant chaque transition des centaines de fois jusqu’à réduire l’erreur à quelques centimètres ou 0,1 seconde près. La maîtrise de ces ajustements offre un double avantage, artistique et technique : elle autorise l’enchaînement de sauts plus complexes — triples ou quadruples — tout en conservant une fluidité continue du programme. Chaque pose devient un levier pour exprimer puissance, élégance et précision mécanique — un équilibre fragile que seuls les meilleurs parviennent à maîtriser.

Guest Post

 

« Tunnels » : quand la route des vacances débouche sur l’invivable

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Sous couvert d’un trajet estival banal, Tunnels orchestre une lente mais implacable dérive vers l’irrationnel. Michaël Sanlaville transforme l’autoroute des vacances en piège existentiel, où l’enfance, la peur et l’impuissance parentale se heurtent à une violence absurde, presque grotesque.

Il y a, au départ, cette image mille fois vue : une famille ordinaire lancée sur la route des vacances. Un père, une mère, leurs trois enfants. Les kilomètres s’égrènent, l’ennui s’installe, les paysages défilent comme un ruban hypnotique. La grande, forte en gueule, apprend à conduire, les plus jeunes se réfugient, quand ils sont en âge de le faire, dans les jeux vidéo, les parents gèrent tant bien que mal la promiscuité imposée par le trajet. Rien que de très commun. Et c’est précisément là que Tunnels commence à fissurer le réel.

Les tunnels se succèdent – simples ouvrages d’ingénierie, croit-on – mais à leur sortie, quelque chose a basculé. Les marquages au sol ne sont plus les mêmes, les routes s’étirent dans un silence inquiétant, les stations-service sont désertes. Un monde parallèle s’est substitué au nôtre sans transition ni explication. L’irréel n’est pas annoncé, il surgit au grand dam des protagonistes.

Dans ce décor vidé de toute présence rassurante, une anomalie persiste : des chauffeurs casqués, lancées à des vitesses insensées. Ils ne respectent aucune règle, semblent animés par une logique absurde, presque infantile. On les distrait à coups de bonbons et de biscuits ; ils provoquent des accidents spectaculaires, comme des enfants cruels jouant avec des voitures miniatures. La menace est constante, imprévisible, sans que la famille dont on épouse le point de vue puisse y échapper.

Il y a toutefois un hic. Michaël Sanlaville n’excelle pas vraiment dans cette organisation de l’étrangeté. Il construit un monde parallèle sans lui offrir de fondements solides. Il impose un chaos régi par des règles opaques, cauchemardesques, que le lecteur peine à comprendre. Ces figures casquées ne semblent répondre à rien d’identifiable, aucun projet lisible. Elles sont là, simplement, comme une force de destruction gratuite. Cela constitue une carence narrative qui peut rebuter certains lecteurs.

Face à ces antagonistes anonymes, le père apparaît longtemps impuissant, craintif, presque effacé. La virilité protectrice traditionnelle s’est irrémédiablement délitée. Le danger révèle les failles personnelles. Et c’est alors que le récit opère un énième basculement : Jolène, l’aînée, celle qui apprend à conduire, finit par prendre le volant, au sens propre comme au figuré. Ce passage de relais n’a rien d’une émancipation douce ou symbolique, puisqu’il est contraint, violent, arraché aux circonstances. C’est aussi à travers Jolène que va apparaître le dernier motif de l’album : la perte.

Avec Tunnels, Michaël Sanlaville fait surgir l’horreur au cœur du quotidien le plus banal. Il détourne les codes du thriller routier et du récit familial pour composer une fable noire, tendue, où la peur occasionne l’effondrement des rôles, des repères et des certitudes. L’œuvre est sèche, nerveuse, mais lacunaire. L’auteur avait probablement la volonté de ne pas tout expliquer au lecteur, de laisser persister des zones d’ombre et de projection imaginaire. Mais cela dessert le récit, finalement trop chiche pour pleinement enthousiasmer. 

Tunnels, Michaël Sanlaville
Glénat, janvier 2026, 168 pages

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2.5

« Rest in Pieces » : l’horreur comme chambre d’écho

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Avec Rest in Pieces, Karmarket signe un recueil d’histoires courtes où l’horreur n’est jamais une fin en soi, mais le révélateur d’une solitude fondamentale. Entre fantômes intimes, corps mutilés, divinités grotesques et futurs désincarnés, l’auteur compose une œuvre dense, profondément mélancolique, qui scrute les failles humaines à la lumière d’un imaginaire sombre, nourri autant par H. P. Lovecraft que par Junji Ito, tout en affirmant une voix singulière, patiemment façonnée.

Il faut d’abord insister sur ce que Rest in Pieces n’est pas. Ce n’est pas un simple catalogue de récits horrifiques alignant monstres et visions dérangeantes pour provoquer un frisson immédiat. C’est, plus subtilement, un livre de deuils impossibles. Chaque histoire semble hantée par une perte irréparable, par l’absence d’un être aimé, d’un corps, d’un monde. L’horreur y devient langage, pour dire ce qui ne peut être formulé autrement.

La première histoire donne d’emblée le ton. Une astronaute fuit la Terre, saturée de fantômes qu’elle est seule à percevoir. Cette fuite cosmique, qui pourrait relever d’une science-fiction presque abstraite, se transforme peu à peu en une méditation glaçante sur la mort et la transmission : un nuage colossal aspire les esprits, tandis que les nouveau-nés viennent au monde privés d’âme, incapables même de pleurer. Derrière la vision spectaculaire, c’est l’idée d’un monde vidé de son principe vital qui s’impose.

La perte du corps, autre motif central, irrigue un récit consacré au membre fantôme. Un homme amputé après un accident de la route se laisse obséder par le désir de retrouver sa jambe disparue. Les visions qui l’assaillent sont parmi les plus viscérales du recueil : le corps incomplet devient territoire de cauchemar, et la mémoire charnelle, une prison. Ici, l’horreur naît moins de la mutilation que de l’impossibilité d’accepter l’irréversibilité.

Cette impossibilité de faire son deuil trouve une forme nouvelle dans l’histoire de l’immeuble fantôme. Un concierge refuse la mort de sa femme et continue de vivre dans un bâtiment déserté, peuplé uniquement d’esprits, dont celui de l’aimée. Le lieu existe bel et bien, mais il est soustrait au monde des vivants. Ceux qui s’y aventurent – une étudiante en quête de logement, notamment – y trouvent la mort ou s’y perdent psychiquement. 

À côté de ces récits longs et chargés émotionnellement, Karmarket s’autorise des propositions plus étranges, parfois presque absurdes en apparence, comme cette histoire de moustiques oculaires, ou des récits plus courts entièrement muets.

La politique au sens large n’est pas absente du recueil. L’auteur met en scène des divinités de l’eau, créatures difformes devenues objets de fascination et de consommation massive sur Internet. Leur succès commercial précède leur extinction, tandis que les étendues d’eau s’assèchent inexorablement. La critique du capitalisme est frontale, mais jamais didactique : l’engouement malsain pour ces idoles grotesques fonctionne comme un miroir de notre rapport aux catastrophes écologiques, de notre marchandisation à tout-va des ressources naturelles.

Ailleurs, on explore le versant plus intime et spéculatif du transhumanisme. Dans une histoire de transfert de conscience vers des corps artificiels, Karmarket tisse un triangle amoureux contrarié par la technologie. L’amour, ici, se heurte à la question de l’identité : qu’advient-il des sentiments lorsque le corps n’est plus qu’un support interchangeable ? 

Autre histoire difficilement sondable avec un équipage qui part explorer les profondeurs marines pour retrouver un sonar disparu. Le capitaine y croise un monstre titanesque, tandis que sa fille, restée à la surface, semble avoir des visions de ce que son père endure. Les deux mondes narratifs se répondent jusqu’à une conclusion où le deuil, une fois encore, se révèle être la clé de lecture ultime. 

Chaque planche de Rest in Pieces semble travaillée comme un espace mental, où l’horreur n’est jamais gratuite, toujours au service d’un trouble plus profond. On tient là un recueil imparfait, mais exigeant, généreux et parfois éprouvant. En explorant inlassablement les formes du deuil – individuel, collectif, écologique, amoureux –, Karmarket compose une œuvre qui dépasse largement le cadre de l’horreur pour toucher à quelque chose de plus universel : notre incapacité chronique à accepter ce qui disparaît, et notre tendance à transformer cette perte en fantômes, voire en monstres.

Rest in Pieces, Karmarket
Les Humanoïdes associés, 7 janvier 2026, 288 pages

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4

« Mickey et le Roi des Pirates » : désordre et duplicité

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Avec Mickey et le Roi des Pirates (éditions Glénat), le récit d’aventures flamboyant se double d’une fable plus sombre sur l’identité, l’ordre et le pouvoir de l’argent. En convoquant Charles Dickens, le feuilleton populaire et l’imaginaire pirate, l’album glisse Mickey et Picsou dans un Londres fiévreux où un simple sou suffit à faire vaciller tout un monde.

Quelque chose cloche. Une ville industrielle dont les rouages grincent, un empire soudain privé de son centre de gravité et cette information assénée avec aplomb, qui enfle dans les colonnes du Charognard : « Picsou sans le sou ! » L’énoncé claque comme un scandale, mais la perte est avant tout symbolique. Quand le richissime homme d’affaires perd son sou fétiche, ce n’est pas l’argent qui disparaît : c’est l’ordre.

L’occasion est belle pour égratigner la presse. Ainsi, les informations proviennent « d’un ami qui connaît la voisine de palier du frère d’un laveur de carreaux qui a vu la vitrine du sou grande ouverte… et vide ! » Mickey, reporter, veut en savoir plus. Il va très vite comprendre que le vol initial n’est qu’un déclencheur. L’intrigue se dédouble, puis se fracture : enquête journalistique menée par Mickey, plongée subjective dans la mémoire défaillante de Donald, confession tardive d’un Picsou devenu méconnaissable… À mesure que les récits se superposent, la vérité se dilue. Chacun détient une version des faits, jamais complète, toujours contaminée.

Le Londres de 1850 n’est pas qu’un simple décor pittoresque. C’est un organisme vivant, saturé de rumeurs, de tavernes enfumées et de docks brumeux. On y croise des ouvriers à bout, une presse vorace, des policiers soupçonneux, et cette foule anonyme prompte à désigner un coupable quand le pouvoir vacille. Charles Dickens n’est jamais loin, mais débarrassé de toute nostalgie : la ville est sociale avant d’être romantique, hostile avant d’être spectaculaire. Autant que l’univers de Mickey le permet.

Amnésique, épuisé, rejeté, Donald campe ici la victime idéale, d’un monde qui ne cherche pas à comprendre. Son long monologue, vertigineux, se range parmi les moments les plus forts de l’album. Non seulement parce qu’il donne chair à son errance, mais parce qu’il reflète ses états d’âme à un moment où il apparaît vulnérable, ou en tout cas particulièrement las.

La réponse à tout cela, l’album la fait surgir par un détour inattendu : la magie. On se frotte alors, sans trop révéler de l’intrigue, à une allégorie du capitalisme, capable de voler les identités aussi sûrement que les fortunes. Dépouillé de son apparence et de son nom, Picsou redécouvre la brutalité du réel. Le navire de feu, le pirate fantôme, la base de Tortuga : le récit est échevelé, et Picsou combat finalement ses adversaires sur son propre terrain.

Ainsi, sous le vernis de l’aventure et du spectaculaire, Mickey et le Roi des Pirates propose ainsi une relecture étonnamment adulte de l’univers Disney. Une histoire de doubles et de faux-semblants, où l’or brûle, où les noms s’effacent et où un simple sou peut devenir le cœur battant – ou plutôt le poison – d’une ville entière.

Mickey et le Roi des Pirates, Joris Chamblain et Dav
Glénat, 2 janvier 2026, 80 pages

Note des lecteurs21 Notes

3.5