« Mickey et le Roi des Pirates » : désordre et duplicité

Avec Mickey et le Roi des Pirates (éditions Glénat), le récit d’aventures flamboyant se double d’une fable plus sombre sur l’identité, l’ordre et le pouvoir de l’argent. En convoquant Charles Dickens, le feuilleton populaire et l’imaginaire pirate, l’album glisse Mickey et Picsou dans un Londres fiévreux où un simple sou suffit à faire vaciller tout un monde.

Quelque chose cloche. Une ville industrielle dont les rouages grincent, un empire soudain privé de son centre de gravité et cette information assénée avec aplomb, qui enfle dans les colonnes du Charognard : « Picsou sans le sou ! » L’énoncé claque comme un scandale, mais la perte est avant tout symbolique. Quand le richissime homme d’affaires perd son sou fétiche, ce n’est pas l’argent qui disparaît : c’est l’ordre.

L’occasion est belle pour égratigner la presse. Ainsi, les informations proviennent « d’un ami qui connaît la voisine de palier du frère d’un laveur de carreaux qui a vu la vitrine du sou grande ouverte… et vide ! » Mickey, reporter, veut en savoir plus. Il va très vite comprendre que le vol initial n’est qu’un déclencheur. L’intrigue se dédouble, puis se fracture : enquête journalistique menée par Mickey, plongée subjective dans la mémoire défaillante de Donald, confession tardive d’un Picsou devenu méconnaissable… À mesure que les récits se superposent, la vérité se dilue. Chacun détient une version des faits, jamais complète, toujours contaminée.

Le Londres de 1850 n’est pas qu’un simple décor pittoresque. C’est un organisme vivant, saturé de rumeurs, de tavernes enfumées et de docks brumeux. On y croise des ouvriers à bout, une presse vorace, des policiers soupçonneux, et cette foule anonyme prompte à désigner un coupable quand le pouvoir vacille. Charles Dickens n’est jamais loin, mais débarrassé de toute nostalgie : la ville est sociale avant d’être romantique, hostile avant d’être spectaculaire. Autant que l’univers de Mickey le permet.

Amnésique, épuisé, rejeté, Donald campe ici la victime idéale, d’un monde qui ne cherche pas à comprendre. Son long monologue, vertigineux, se range parmi les moments les plus forts de l’album. Non seulement parce qu’il donne chair à son errance, mais parce qu’il reflète ses états d’âme à un moment où il apparaît vulnérable, ou en tout cas particulièrement las.

La réponse à tout cela, l’album la fait surgir par un détour inattendu : la magie. On se frotte alors, sans trop révéler de l’intrigue, à une allégorie du capitalisme, capable de voler les identités aussi sûrement que les fortunes. Dépouillé de son apparence et de son nom, Picsou redécouvre la brutalité du réel. Le navire de feu, le pirate fantôme, la base de Tortuga : le récit est échevelé, et Picsou combat finalement ses adversaires sur son propre terrain.

Ainsi, sous le vernis de l’aventure et du spectaculaire, Mickey et le Roi des Pirates propose ainsi une relecture étonnamment adulte de l’univers Disney. Une histoire de doubles et de faux-semblants, où l’or brûle, où les noms s’effacent et où un simple sou peut devenir le cœur battant – ou plutôt le poison – d’une ville entière.

Mickey et le Roi des Pirates, Joris Chamblain et Dav
Glénat, 2 janvier 2026, 80 pages

Note des lecteurs22 Notes
3.5

Festival

Cannes 2026 : Minotaure, la bête humaine

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, Minotaure voit Andreï Zviaguintsev déplacer la guerre hors du front pour la faire résonner dans la sphère intime, sociale et conjugale. À travers la chute d’un homme et l’effondrement d’un monde, le cinéaste russe signe un drame sombre, tendu et crépusculaire, plus préoccupé par les monstres que la société fabrique que par les héros qu’elle célèbre.

Cannes 2026 : Hope, un blockbuster en compétition

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, "Hope" voit Na Hong-jin faire exploser les frontières entre film d’auteur et blockbuster SF. Entre chaos rural, créature invisible, mythologie extraterrestre et plaisir régressif assumé, le cinéaste coréen livre une œuvre épuisante, imparfaite, mais assez déchaînée pour devenir l’un des vrais électrochocs du festival.

Cannes 2026 : L’Inconnue, un corps en doute

À Cannes 2026, "L’Inconnue" d’Arthur Harari transforme un point de départ fascinant sur l’identité et le corps en un drame trop long, trop froid, qui ne trouve jamais sa véritable intensité.

Cannes 2026 : rencontre avec Guillaume Massart pour « La Détention »

À l'ACID Cannes 2026, Guillaume Massart revient sur ses deux longs métrages documentaires consacrés au monde carcéral, "La Liberté" et "La Détention", et sur ce qui les relie : une même volonté de filmer ce qu'on ne voit jamais et de comprendre pourquoi.

Newsletter

À ne pas manquer

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« L’Oiseau chanteur » : violences silencieuses

Dans "L’Oiseau chanteur", Désirée et Alain Frappier plongent le lecteur dans un univers où les prénoms disparaissent, où les gestes d’amour se font rares et où la peur dicte l'existence. Dans ce roman graphique dur mais poétique, ils racontent une enfance marquée par la maltraitance, l’inégalité et la domination familiale, tandis se traduisent ces blessures en un somptueux noir et blanc, créant un récit à la fois dérangeant et profondément émouvant.

« Pour qui sonne le glas » : l’ombre de la guerre

En 1940, Ernest Hemingway publiait "Pour qui sonne le glas", un roman inspiré de ses années de correspondant en Espagne, où l’amour et la mort se mesurent à l’aune de la guerre civile. Aujourd’hui, Jean-David Morvan et Pierre Dawance transposent ce chef-d’œuvre dans un roman graphique qui conjugue fidélité au texte et audace visuelle.

« Cheyenne » : au cœur des grandes plaines

À travers les teintes délicatement délavées d’une aquarelle, Patrick Prugne nous immerge dans un monde états-unien où l’immensité des plaines annonce un terrible massacre. Juin 1864 : deux frères métis, Charley et George Bent, rentrent au ranch familial du Colorado après avoir été prisonniers de l’armée de l’Union. Entre un père médiateur respecté par les tribus cheyennes et une mère amérindienne restée au cœur de sa communauté, ils se trouvent à un carrefour existentiel, dans un territoire gorgé de violence sourde.