« Rest in Pieces » : l’horreur comme chambre d’écho

Avec Rest in Pieces, Karmarket signe un recueil d’histoires courtes où l’horreur n’est jamais une fin en soi, mais le révélateur d’une solitude fondamentale. Entre fantômes intimes, corps mutilés, divinités grotesques et futurs désincarnés, l’auteur compose une œuvre dense, profondément mélancolique, qui scrute les failles humaines à la lumière d’un imaginaire sombre, nourri autant par H. P. Lovecraft que par Junji Ito, tout en affirmant une voix singulière, patiemment façonnée.

Il faut d’abord insister sur ce que Rest in Pieces n’est pas. Ce n’est pas un simple catalogue de récits horrifiques alignant monstres et visions dérangeantes pour provoquer un frisson immédiat. C’est, plus subtilement, un livre de deuils impossibles. Chaque histoire semble hantée par une perte irréparable, par l’absence d’un être aimé, d’un corps, d’un monde. L’horreur y devient langage, pour dire ce qui ne peut être formulé autrement.

La première histoire donne d’emblée le ton. Une astronaute fuit la Terre, saturée de fantômes qu’elle est seule à percevoir. Cette fuite cosmique, qui pourrait relever d’une science-fiction presque abstraite, se transforme peu à peu en une méditation glaçante sur la mort et la transmission : un nuage colossal aspire les esprits, tandis que les nouveau-nés viennent au monde privés d’âme, incapables même de pleurer. Derrière la vision spectaculaire, c’est l’idée d’un monde vidé de son principe vital qui s’impose.

La perte du corps, autre motif central, irrigue un récit consacré au membre fantôme. Un homme amputé après un accident de la route se laisse obséder par le désir de retrouver sa jambe disparue. Les visions qui l’assaillent sont parmi les plus viscérales du recueil : le corps incomplet devient territoire de cauchemar, et la mémoire charnelle, une prison. Ici, l’horreur naît moins de la mutilation que de l’impossibilité d’accepter l’irréversibilité.

Cette impossibilité de faire son deuil trouve une forme nouvelle dans l’histoire de l’immeuble fantôme. Un concierge refuse la mort de sa femme et continue de vivre dans un bâtiment déserté, peuplé uniquement d’esprits, dont celui de l’aimée. Le lieu existe bel et bien, mais il est soustrait au monde des vivants. Ceux qui s’y aventurent – une étudiante en quête de logement, notamment – y trouvent la mort ou s’y perdent psychiquement. 

À côté de ces récits longs et chargés émotionnellement, Karmarket s’autorise des propositions plus étranges, parfois presque absurdes en apparence, comme cette histoire de moustiques oculaires, ou des récits plus courts entièrement muets.

La politique au sens large n’est pas absente du recueil. L’auteur met en scène des divinités de l’eau, créatures difformes devenues objets de fascination et de consommation massive sur Internet. Leur succès commercial précède leur extinction, tandis que les étendues d’eau s’assèchent inexorablement. La critique du capitalisme est frontale, mais jamais didactique : l’engouement malsain pour ces idoles grotesques fonctionne comme un miroir de notre rapport aux catastrophes écologiques, de notre marchandisation à tout-va des ressources naturelles.

Ailleurs, on explore le versant plus intime et spéculatif du transhumanisme. Dans une histoire de transfert de conscience vers des corps artificiels, Karmarket tisse un triangle amoureux contrarié par la technologie. L’amour, ici, se heurte à la question de l’identité : qu’advient-il des sentiments lorsque le corps n’est plus qu’un support interchangeable ? 

Autre histoire difficilement sondable avec un équipage qui part explorer les profondeurs marines pour retrouver un sonar disparu. Le capitaine y croise un monstre titanesque, tandis que sa fille, restée à la surface, semble avoir des visions de ce que son père endure. Les deux mondes narratifs se répondent jusqu’à une conclusion où le deuil, une fois encore, se révèle être la clé de lecture ultime. 

Chaque planche de Rest in Pieces semble travaillée comme un espace mental, où l’horreur n’est jamais gratuite, toujours au service d’un trouble plus profond. On tient là un recueil imparfait, mais exigeant, généreux et parfois éprouvant. En explorant inlassablement les formes du deuil – individuel, collectif, écologique, amoureux –, Karmarket compose une œuvre qui dépasse largement le cadre de l’horreur pour toucher à quelque chose de plus universel : notre incapacité chronique à accepter ce qui disparaît, et notre tendance à transformer cette perte en fantômes, voire en monstres.

Rest in Pieces, Karmarket
Les Humanoïdes associés, 7 janvier 2026, 288 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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