« Llibertat », ou la fidélité à l’impossible

Avec Llibertat, Hervé Kerros, Yannick Orveillon et Robin Millet signent pour les éditions Marabulles un album qui met à nu l’histoire, dans ses aspects les plus cruels. Ce récit politique ample et fiévreux retrace la trajectoire des frères Sabaté, Pep et Quico, figures majeures de la guérilla anarchiste espagnole.

Llibertat inscrit ses personnages dans une Catalogne du début du XXᵉ siècle où l’anarchisme a le vent en poupe mais se heurte à des idéologies fascisantes. La CNT, puissante et populaire, structure alors la vie ouvrière. Les enfants jouent à la révolution comme d’autres au football. Quico et Pep Sabaté grandissent là, dans ce bruit de fond permanent de grèves, de cortèges et d’espoir social, et très tôt, l’injustice leur apparaît comme une évidence à combattre.

L’Espagne vit alors sous la dictature de Primo de Rivera, avec sa litanie de grèves brisées, une République trop fragile, et enfin l’été 1936, où le pays bascule dans la nuit. Franco, soutenu par Hitler et Mussolini, écrase l’insurrection populaire. Quatre ans de guerre, puis la défaite. Pour beaucoup, le combat s’arrête là. Pas pour les Sabaté. En 1939, alors que l’Europe détourne le regard, eux choisissent la clandestinité, l’illégalité, la guérilla. Expropriations, évasions, attaques ciblées : Barcelone devient un champ de bataille invisible.

Dans l’album, cette lutte est montrée pour ce qu’elle est : l’usure, la spirale de pertes, l’étau qui se referme inexorablement. « Et combien des nôtres fusillés ou emprisonnés, Quico ? Il y a des centaines d’arrestations tous les jours à Barcelone. En 6 mois on a perdu tant de groupes d’action ! Ça ne mène à rien ! » La réponse fuse : « Ah oui ? Parce que avant ça t’avais pas remarqué qu’on était en guerre ? » Toute la philosophie de Llibertat est là : la lucidité contre le découragement, dans le sens le plus politique du terme.

Face à eux, le régime franquiste ne se contente pas de réprimer : il organise la chasse. Le commissaire Quintela, figure sinistre de la police politique, orchestre les arrestations, les tortures et même les assassinats. Le roman graphique montre parfaitement comment l’État fabrique méthodiquement sa terreur, comment la collaboration de la Guardia Civil, les complicités françaises, les réseaux d’indicateurs referment peu à peu le piège. La guerre ne se joue plus sur des fronts, mais dans les rues, les cages d’escalier, les cafés, les chambres d’hôtel.

Et puis, il y a la trahison des anciens alliés. L’un des passages les plus amers du livre rappelle que « les communistes ont commencé à faire bien plus de mal aux anarchistes que les fascistes eux-mêmes ». Moscou a choisi ses priorités. Les libertaires, trop indisciplinés, trop populaires, trop libres, deviennent des cibles. La révolution se mange alors elle-même.

Llibertat met très bien en vignettes l’obstination presque absurde à continuer quand tout indique que l’Histoire a déjà tranché. « On a été trahis par nos alliés, torturés par nos ennemis, tous nos compagnons sont morts, nos plus belles années ont été des années de guerre », confesse un personnage, avant d’ajouter, d’une voix lasse : « Et malgré ça, les fascistes sont plus puissants que jamais. » 

Mais Llibertat n’est pas un tombeau. C’est un hommage, une ode au courage, une piqûre de rappel salutaire. Des hommes et des femmes ont tout sacrifié à une idée jugée impossible : celle d’une société plus juste, sans maîtres. Les Sabaté finiront abattus, comme tant d’autres, mais l’album en fait des êtres de chair, de doutes, de colère et de fidélité.

Llibertat, Hervé Kerros, Yannick Orveillon et Robin Millet
Marabulles, 7 janvier 2026, 224 pages

Note des lecteurs14 Notes
4

Festival

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les oranges amères, une image bien choisie

« A l’origine, nous étions des êtres doubles : chaque humain était constitué de deux personnes, unies en un seul corps gigantesque. Notre force et nos capacités étaient d’autant plus grandes et notre pouvoir était tel que nous cherchâmes à rivaliser avec les dieux… »

La femme au portrait, meurtre sur le tournage du film

« VOUS AVEZ BIEN CONSCIENCE QU’ON NE PEUT RIEN TOURNER SANS CE SATANE TABLEAU ? »

« Y a pas de mal à se faire du bien » : sexe en rayon

Un sex-shop, une vendeuse qui en a vu d’autres et Hugo, collègue aussi candide qu’intarissable : il n’en faut guère davantage pour transformer godes, porno, fantasmes et petites misères sexuelles en machine à gags. Sans prétendre révolutionner la gaudriole, cette BD trouve son meilleur carburant dans le télescopage entre la banalité du commerce et ce que ses produits ont de délicieusement embarrassant.