« Ma vie de livreur à Pékin » : petits boulots, grande lassitude

Dans Ma vie de livreur à Pékin (éditions Autrement), Hu Anyan narre une existence traversée par dix-neuf métiers peu qualifiés. Une vie ordinaire se déploie ; elle témoigne pour des millions d’autres. 

Dix-neuf emplois, tous précaires, tous interchangeables, et une seule constante : l’effort. Hu Anyan a été vendeur, livreur, préparateur de commandes, graphiste ; il est passé d’un métier à l’autre, cherchant à améliorer ses conditions de vie, ou simplement parce qu’il faut bien avancer. Cette succession de postes ne compose pas un itinéraire, mais un portrait : celui d’une Chine qui se transforme sans jamais se retourner vers ceux qui assurent le mouvement.

Adepte d’une écriture sans ornement, presque dépouillée, qui raconte la fatigue, la lassitude et les petits triomphes sans chichis, Hu Anyan ouvre une nouvelle lucarne à chaque emploi. Il dit beaucoup sur un pays qu’on observe souvent de loin : ses supermarchés anonymes, ses hôtels de seconde zone, ses centres commerciaux déshumanisés, ses plateformes marchandes… 

La partie du livre la plus significative est celle où l’auteur devient livreur à Pékin. Là, le récit s’affûte, les anecdotes s’amoncellent. Il faut dire que sa vie se réduit alors à des mètres parcourus, des minutes comptées, des commissions gagnées ou perdues. Son triporteur à batterie capricieuse, ses journées de 30 000 pas, ses calculs minutieux – 0,5 yuan la minute pour ne pas vivre à perte – instituent un ballet monotone où chaque pause, détour ou erreur coûte quelque chose. Littéralement.

Le lecteur y découvre une économie du temps et du corps, aussi implacable que silencieuse. On voit défiler les quartiers, les clients, les menus tracas. Il y a ceux qui annulent (il doit tout remballer et perd sa commission), qui se trompent d’adresse avant de se plaindre (il doit se justifier auprès de ses supérieurs). Le métier est difficile et ingrat. Hu doit parfois payer lui-même les réexpéditions pour éviter un signalement. Par fortes chaleurs, il évite de boire pour ne pas perdre du temps aux toilettes. Les clients ne comprennent pas que revenir sur ses pas signifie pour lui une perte de temps et/ou d’argent. 

Préparateur de commandes, il travaille de nuit, et le sommeil lui échappe. En journée : trop de bruit, trop de chaleur, trop de sollicitations, même pour un homme aussi frugal que lui. Dans une boutique de vélos, il constate les vols ; dans le monde du manga, une économie qui se transforme et des petites mains peu valorisées. Ce monde du travail, toutefois, l’auteur le décrit plus qu’il ne le juge. 

Il laisse voir des existences entières tenues par la peur du signalement, les humiliations administratives, les hiérarchies absurdes où l’autorité est une fiction – mais la punition, souvent, bien réelle. Cette humanité qui s’use à petit feu n’est autre qu’une armée globale d’anonymes pressés, invisibles, mais pourtant indispensables.

Ce qui fonctionne si bien, dans Ma vie de livreur à Pékin, ce n’est pas le spectaculaire : il n’y en a pas. C’est l’ordinaire rendu palpable, la vie sans emphase. Hu raconte ses expériences parmi les travailleurs peu qualifiés. Il expose le quotidien d’un homme qui compte le moindre yuan. On referme le livre en ayant été le témoin de petites victoires (les clients louant son professionnalisme) et de beaucoup d’épreuves (matériel défaillant, tâches harassantes, manque d’empathie des interlocuteurs).

Ma vie de livreur à Pékin, Hu Anyan
Autrement, 7 janvier 2026, 320 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Rom-com à tout prix » : l’amour catalyseur d’enjeux

Avec "La Rom-com à tout prix", publié aux éditions Playlist Society, le lecteur curieux a tout le loisir de se pencher sur le renouveau d’un genre longtemps jugé mineur. À travers sept entretiens, l'opuscule montre comment la comédie romantique française s’émancipe des modèles hollywoodiens pour épouser les lignes de fracture du présent.

Trois maîtres du cinéma modeste effeuillés aux éditions Lettmotif

"Trois maîtres du cinéma modeste" se concentre sur Joseph H. Lewis, Don Siegel et Budd Boetticher, trois réalisateurs dont les parcours éclairent différemment le fonctionnement de Hollywood entre la fin du système des studios et l’émergence du Nouvel Hollywood.

« Théories critiques du film » : appréhender le cinéma

Paru aux Presses universitaires de Rennes, "Théories critiques du film" est un ouvrage collectif dirigé par Édouard Arnoldy, Cécile de Coninck, Mathilde Lejeune, Matthieu Péchenet et Sonny Walbrou. Prenant appui sur Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, les auteurs interrogent ce que les théories critiques apportent, méthodologiquement, à l’écriture de l’histoire du cinéma et à l’analyse des films, en alternant mises au point conceptuelles, études de cas et rencontres.