Sous couvert d’un trajet estival banal, Tunnels orchestre une lente mais implacable dérive vers l’irrationnel. Michaël Sanlaville transforme l’autoroute des vacances en piège existentiel, où l’enfance, la peur et l’impuissance parentale se heurtent à une violence absurde, presque grotesque.
Il y a, au départ, cette image mille fois vue : une famille ordinaire lancée sur la route des vacances. Un père, une mère, leurs trois enfants. Les kilomètres s’égrènent, l’ennui s’installe, les paysages défilent comme un ruban hypnotique. La grande, forte en gueule, apprend à conduire, les plus jeunes se réfugient, quand ils sont en âge de le faire, dans les jeux vidéo, les parents gèrent tant bien que mal la promiscuité imposée par le trajet. Rien que de très commun. Et c’est précisément là que Tunnels commence à fissurer le réel.
Les tunnels se succèdent – simples ouvrages d’ingénierie, croit-on – mais à leur sortie, quelque chose a basculé. Les marquages au sol ne sont plus les mêmes, les routes s’étirent dans un silence inquiétant, les stations-service sont désertes. Un monde parallèle s’est substitué au nôtre sans transition ni explication. L’irréel n’est pas annoncé, il surgit au grand dam des protagonistes.
Dans ce décor vidé de toute présence rassurante, une anomalie persiste : des chauffeurs casqués, lancées à des vitesses insensées. Ils ne respectent aucune règle, semblent animés par une logique absurde, presque infantile. On les distrait à coups de bonbons et de biscuits ; ils provoquent des accidents spectaculaires, comme des enfants cruels jouant avec des voitures miniatures. La menace est constante, imprévisible, sans que la famille dont on épouse le point de vue puisse y échapper.
Il y a toutefois un hic. Michaël Sanlaville n’excelle pas vraiment dans cette organisation de l’étrangeté. Il construit un monde parallèle sans lui offrir de fondements solides. Il impose un chaos régi par des règles opaques, cauchemardesques, que le lecteur peine à comprendre. Ces figures casquées ne semblent répondre à rien d’identifiable, aucun projet lisible. Elles sont là, simplement, comme une force de destruction gratuite. Cela constitue une carence narrative qui peut rebuter certains lecteurs.
Face à ces antagonistes anonymes, le père apparaît longtemps impuissant, craintif, presque effacé. La virilité protectrice traditionnelle s’est irrémédiablement délitée. Le danger révèle les failles personnelles. Et c’est alors que le récit opère un énième basculement : Jolène, l’aînée, celle qui apprend à conduire, finit par prendre le volant, au sens propre comme au figuré. Ce passage de relais n’a rien d’une émancipation douce ou symbolique, puisqu’il est contraint, violent, arraché aux circonstances. C’est aussi à travers Jolène que va apparaître le dernier motif de l’album : la perte.
Avec Tunnels, Michaël Sanlaville fait surgir l’horreur au cœur du quotidien le plus banal. Il détourne les codes du thriller routier et du récit familial pour composer une fable noire, tendue, où la peur occasionne l’effondrement des rôles, des repères et des certitudes. L’œuvre est sèche, nerveuse, mais lacunaire. L’auteur avait probablement la volonté de ne pas tout expliquer au lecteur, de laisser persister des zones d’ombre et de projection imaginaire. Mais cela dessert le récit, finalement trop chiche pour pleinement enthousiasmer.
Tunnels, Michaël Sanlaville
Glénat, janvier 2026, 168 pages




