Que faire de la littérature? : Crépuscule des idoles

Dans Que faire de la littérature ?, Édouard Louis ne théorise pas : il attaque. Contre les fictions du « bon goût » et les mensonges du langage, il revendique une littérature qui agit, qui transforme, qui expose. Dans un dialogue vif avec Mary Kaïridi, l’auteur déploie une pensée offensive où l’écriture devient geste politique, exercice de vérité et champ de bataille contre les normes qui étouffent les vies dominées. Ici, la littérature n’explique pas le réel : elle le performe.

Dans l’arène littéraire où « le langage ment », Édouard Louis brandit un manifeste. Que faire de la littérature ? n’est pas une énième réflexion sur l’écriture, mais un acte de guerre contre l’ordre établi des lettres. Dans un dialogue dense avec Mary Kaïridi, l’auteur d’En finir avec Eddy Bellegueule déploie une pensée offensive, mue par une patience cartésienne et une passion chercheuse. Il ne s’agit pas de décrire le monde, mais de le performer. Contre le dogme du « bon goût », la pudeur de l’ellipse et le mépris de l’autobiographie, Louis érige une littérature du corps à l’âme, de l’émotion réhabilitée et du politique ravivé. Foucaldien dans le diagnostic, nietzschéen dans la transvaluation des valeurs, montaignien dans l’examen intransigeant, il fait de la page un champ de bataille où s’invente, mot à mot, un nouvel art des damnés. Ce livre n’est pas une réponse. C’est un mouvement, un déplacement.

Dans un manifeste brûlant Que faire de la littérature ?, fruit d’entretiens conversationnels avec la critique littéraire Mary Kaïridi, Édouard Louis s’y livre avec rigueur et véracité sur l’acte d’écriture et la valeur de la littérature. « Archéologie de la littérature et de ses limites », plus qu’un essai, ce livre se présente comme un double geste : une méditation cartésienne et un manifeste offensif.

Faire la littérature, performer le réel, attaquer le langage

L’ambition est claire : il s’agit de faire du verbe un acte, de l’écrivain un artiste responsable et d’inventer de nouveaux publics de lecteurs, engagés dans une expérience vitale, une lecture transformatrice de leur existence.

L’écriture doit faire le réel, le trouver, le saisir à la gorge. Pour cela, il faut attaquer le langage lui-même, trop souvent matrice complice des violences héritées et des structures opprimantes. L’objectif est la déconstruction systématique des normes qui régissent la littérature dominante, empêchant un autre angle et participant de la mystification capitaliste, perpétuant ainsi la dépossession et l’effacement des vies dominées.

Le titre n’est donc pas une question rhétorique, mais un impératif : « Faire ». Comment écrit-on pour agir sa manière d’écrire, faire quelque chose à quelqu’un, attraper les lecteurs, les engager à se confronter ? C’est la question cruciale d’une éthique et d’une esthétique au cœur même du travail inlassable de l’écrivain.

Nous ne sommes pas dans le pays imaginaire des belles lettres, ni dans la caste des lettrés satisfaits. Nous sommes sur le champ de bataille de l’écriture avec un auteur “triste du monde”, inquiet et qui transmue cette angoisse en pointe dissolvante pour interroger, marquer, dévoiler, nous sommes engagés dans l’acte d’écrire pour toucher le réel, l’agripper, l’inspecter sans relâche.

Enquêter sur le réel

Cette démarche est profondément philosophique ; elle relève de la parrhèsia des Grecs, ce courage du franc-parler qui impose de dire vrai, même au prix du risque. Faire la littérature, c’est alors performer le réel, le mettre à l’épreuve dans une tension à la fois offensive et juste. Le programme est décapant : tenter de dire vrai contre toutes les fictions opprimantes qui structurent le fait social et habitent le langage lui-même.

En ce sens écrit Édouard Louis : « Peut-être que dire “J’échoue” est une forme d’affirmation du réel, contre toutes les attentes, les mythes sociaux, et donc peut-être que dire “j’échoue” est la plus haute forme d’autobiographie. »

À la manière d’un Foucault, Édouard Louis pose un diagnostic sur l’époque. En sociologue et philosophe, il révèle un état faussé de la littérature actuelle, miroir d’une normativité aliénante. Le « bon goût » littéraire, érigé en dogme, assigne de repousser l’émotion et de disqualifier l’autobiographie, perçue comme un genre mineur et impudique.

Face à ce constat, Louis élabore un plaidoyer vibrant pour une littérature autre. Une littérature capable de tenir l’émotion debout, de dresser avec vaillance l’état des lieux de l’explicite et de réhabiliter l’autobiographie qu’il présente comme “l’art des dominés”, une arme de libération et de reconquête contre l’effacement des vies exploitées, sans trace, invisibles. Son projet s’avère alors une contre-archéologie : exhumer les vies ensevelies par les normes littéraires.

Sa démarche est d’une limpide subversion. Tel Descartes appliquant son doute méthodique, Louis déploie un cheminement précis, ferme et rationnel : douter radicalement de ce que l’on nomme la noble ou bonne littérature (celle qui privilégie l’ellipse, l’implicite et sacralise la fiction pure) ; résister à l’aliénation que porte un langage mort et falsificateur ; déconstruire les œuvres qui, sous couvert de neutralité, reconduisent des vies suffoquées et des systèmes de domination ; interroger cette normativité implicite ; pour enfin inventer une autre littérature, révolutionnaire, performative et fondamentalement politique.

Une écriture de l’examen intérieur, de la construction de soi mais universelle

Ainsi, de même que Nietzsche philosophait à coup de marteau pour subvertir les idoles et transvaluer les valeurs, Édouard Louis se fait l’argonaute de l’ultra-intime. Il promeut une écriture confrontationnelle, directe, claire et drue, dont la mission est moins de plaire que de transformer l’existence du lecteur, de le secouer dans ses certitudes, de le confronter à ses leurres, de dessiller ses illusions.

L’auteur fait de la littérature un véritable laboratoire, un espace d’observations et de questionnements radicaux des formes et des styles. Cette entreprise, par son souci d’honnêteté intellectuelle et de franchise, rappelle la démarche de Montaigne : un auteur qui cherche, entreprend des formes nouvelles, en pèse le poids de vérité, les teste, en fait l’épreuve sur sa propre vie et en appelle à un lecteur actif et créatif. C’est là, sans doute, ce qu’il y a de plus beau et de plus tonique dans ce livre-entretien : être confronté, en tant que lecteur, à une pensée en mouvement. Un esprit toujours aux aguets des falsifications, qui tente de démystifier nos rapports au monde, aux mots, aux ordres établis des valeurs, et qui a la probité d’affirmer, dans le même élan, les difficultés de cette tâche. Que faire de la littérature ? crée un feu de critique, de mouvement, de transformation, de déplacement.

Liturafaire ?

Si Lacan invente en 1971 son concept énigmatique de “Lituraterre” pour désigner l’écriture comme littoral avec le Réel, on pourrait forger “Liturafaire” pour qualifier la pratique de Louis : une écriture qui ne se contente pas de border l’indicible, mais qui agit sur le dicible social, transformant la page en chantier politique. Le verbe n’y est plus représentation, mais faire, métamorphose — et c’est peut-être là sa révolution la plus radicale.

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