Le Chant des forêts : une ode enchanteresse au monde sauvage

Avec « Le Chant des forêts« , Vincent Munier nous fait découvrir la richesse insoupçonnée d’une forêt vosgienne, dans les yeux du patriarche Michel et de son petit-fils Simon. Une histoire de transmission autant qu’un plaidoyer sensible pour le monde sauvage. Sidérant de beauté.

Une vie étonnamment foisonnante

Appelé à réagir à la fameuse phrase de François Truffaut selon laquelle le cinéma est plus beau que la vie, l’un des deux frères Larrieu a répondu en substance : « la vie est plus belle, mais seul le cinéma parvient à le montrer. » Une brillante réponse qu’illustre parfaitement le film de Vincent Munier. Ce qu’il nous donne à voir, n’importe qui peut y accéder « en vrai » : il suffit d’être prêt à affronter les éléments et d’être très patient. Vincent Munier a fait le boulot pour nous. Des heures à guetter sous un abri de fortune dans l’humidité et le froid permettent de voir apparaître la faune qui habite ces forêts vosgiennes : un grand tétras, un lynx, des cerfs, un renard, des sangliers, un loup, un grand duc… Sans oublier les petits oiseaux, puisque le film nous invite, dans sa conclusion, à prêter attention à ce qui est minuscule, moins spectaculaire que les stars sus-citées du bestiaire forestier. Ainsi du troglodyte, le plus petit oiseau de la forêt, assez fascinant à observer. La qualité du matériel de Vincent Munier permet de très gros plans sans perturber les animaux, ce qui est devenu la règle dans tous les documentaires animaliers. Le filmage épouse l’expérience réelle : ainsi les cerfs ne sont-ils montrés dans un premier temps que masqués par des branches ou des feuillages, une tête, une patte, un poitrail, vision parcellaire qui est bien celle du chasseur d’images.

La star des stars, c’est le grand tétras. Un gallinacé imposant qui constitue, assure Michel, la plus grande émotion de sa vie. Il raconte sa disparition des forêts vosgiennes pour cause de réchauffement climatique. La dernière fois qu’il en vit un, explique-t-il, c’était il y a cinq ans et il a éprouvé une immense tristesse en prenant conscience que c’était la dernière fois. L’animal préféré de Vincent, c’est la grue. Il s’émerveille donc, avec nous, à la vue d’un troupeau venu se poser près d’un étang norvégien.

Puisque le titre évoque un chant, Vincent Munier met en avant les sons : le toc toc du pic épeiche, celui très grave du grand tétras, les cris redoutables des cerfs sur le point de s’affronter, les gazouillis des oiseaux. Le son précède souvent l’image. L’image ? Elle est sublime. On n’oubliera pas de sitôt ces volutes de nuage évoluant au milieu des cimes, ces branches lourdement enneigées noyées dans le brouillard, ces troncs grouillant de vie, ces cervidés traversant une rivière, cette toile d’araignée chahutée par une brise. Très peu de musique illustrative. L’humour n’est pas absent, lorsque Vincent Munier capte une famille de chouettes dont la mère ne prête aucune attention aux sollicitations de ses petits.

Passage de relais

Notre guide, c’est Michel, le père de Vincent, qui initie son petit-fils Simon. Trois générations donc, pour signifier un passage de relais. Nanti d’une telle éducation, le garçon de 12 ans risque fort de faire figure d’extraterrestre au milieu des hordes d’ados soudés à leur portable toute la journée. On le voit quand même manipuler un téléphone brièvement lors d’un affût en Norvège. Un réalisme appréciable, tout comme lorsqu’il se montre réticent à se lever à l’aube sur injonction paternelle ou déclare qu’il a envie d’aller se coucher. Simon est aussi un enfant « normal ».

Le grand-père, le père et le fils se retrouvent le soir dans une chaumière éclairée à la bougie, en pleine forêt comme il se doit. On y tient des propos pleins de sagesse : éloge de la lenteur, impératif de vivre au diapason avec la nature, nécessité de savoir regarder avec intensité. Il est question de transmission. Deux scènes qui se répondent portent cette idée : dans une première, le grand-père, en Norvège, incite Simon à mettre les pas dans les siens pour ne pas être pris dans la neige très profonde ; dans la seconde, Michel raconte, ému, que c’est sont petit-fils qui l’a invité à « mets [s]es pas dans les [s]iens« . La relève est assurée.

Un film à message ?

Sur la fin, le patriarche pontifie un peu. On n’échappe pas à la leçon d’écologie, avec toujours la même question : ceux qui n’ont aucune conscience écologique seront-ils attirés par ce type de film ?

Mais le film de Vincent Munier n’est pas un tract. Il entend surtout nous sensibiliser à la beauté d’une nature sauvage, celle que l’on ignore très souvent à deux pas de chez soi. De quoi donner envie de passer une nuit en forêt, même si l’on risque d’y voir sûrement moins d’animaux en huit heures que confortablement assis dans son fauteuil durant 1h36. Une durée un peu longue, surtout lorsque les énièmes vues d’animaux virent au clip : c’est l’une des rares critiques qu’on adressera à l’auteur césarisé de La Panthère des neiges. L’excellent bouche-à-oreille dont bénéficie ce nouvel opus devrait conforter la réputation de ce cinéaste amoureux du monde sauvage.

Bande-annonce : Le Chant des forêts

Fiche Technique : Le Chant des forêts

Réalisation : Vincent Munier
Scénario : Vincent Munier
Interprètes : Michel Munier, Simon, Vincent Munier
Photographie : Vincent Munier
Musique : — (sons naturels, pas de musique illustrative dominante)
Décors : Milieux naturels (forêts vosgiennes, Norvège)
Son : Captations naturalistes (équipe Munier)
Production : Kobalann
Sociétés de production : Kobalann
Société de distribution : Haut et Court
Pays de production : France
Durée : 96 minutes (ou 1h36)
Genre : Documentaire nature
Date de sortie (France) : 17 décembre 2025 en salle

Note des lecteurs7 Notes
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.