Magellan : l’art du point de vue

Lav Diaz, pour son premier film en langue étrangère, s’attaque à la figure de Magellan, le grand explorateur, qui mourut justement dans cet archipel malais dont est originaire le cinéaste. Tout en centrant son récit sur Magellan et son tour du monde, Lav Diaz décentre subtilement notre regard, et même tous les regards, l’européen comme l’asiatique, pour mieux saisir le nœud tragique de l’épopée coloniale. À travers des plans fixes et longs, une certaine distance maintenue avec ses personnages et un montage fait de séquences discontinues, Lav Diaz oppose au mythe de Magellan, comme à ses contempteurs, un art du fragment poétique où les choses se soustraient à notre jugement pour mieux se proposer à notre intelligence.

Les critiques ici et là qui traitent de Magellan se plaisent à dire qu’il s’agirait d’un film décolonial, renversant la perspective et, par là même, la stature du grand homme, produisant, autrement dit, un contre-mythe où le vrai sauvage serait le colonisateur avide et sanglant. Sans être tout à fait fausse, cette présentation reste excessivement limitée, dans la mesure où elle laisse entendre qu’il s’agirait d’une simple inversion symétrique, aussi binaire que le mythe officiel. Or, Magellan, de Lav Diaz, est tout le contraire d’un film binaire. C’est une œuvre ambiguë, insaisissable et généreuse. Sans rien atténuer des violences qu’impliquèrent les grandes découvertes européennes, Diaz ne permet pas que l’on applique à ces événements une grille de lecture morale ou idéologique trop commode. C’est un film qui n’excuse ni ne condamne, et qui semble même s’efforcer de nous extraire sans cesse de ce type de réflexe intellectuel, pour nous laisser, à la fin, aux prises avec le sentiment mélancolique d’une rencontre impossible.

Si Magellan est au centre de ce film éponyme, la caméra n’est pourtant jamais vraiment avec lui. La première scène montre une jeune indigène effrayée par celui qu’on devine être Magellan, mais qu’on ne verra pas. Lav Diaz prévient que son regard est celui d’un étranger, pour qui le grand nom des manuels scolaires est celui d’une vieille terreur mêlée de sacré (la même jeune fille s’en va prévenir son village de l’arrivée des Blancs en l’annonçant comme la réalisation d’une prophétie bien connue). Serait-ce pour mieux exorciser cette figure que le cinéaste philippin décida de faire ce film ?

Magellan n’est saisi qu’à distance et souvent à travers des plans dont il n’occupe pas le centre. Sa personnalité s’avère d’ailleurs assez opaque. En lui, la sincérité et le cynisme, la naïveté et la cruauté, la piété et la volonté de puissance semblent indémêlables. Le dispositif du film, de plus, vise toujours à entraver toute identification. On n’arrive ni à aimer ni à détester complètement Magellan. Sa motivation même nous restera confuse. Au fond, Magellan, c’est un peu n’importe qui.

Aux représentations épiques, Lav Diaz oppose encore le prosaïsme des grandes transhumances, faites d’ennui, de folie, de maladie, de mutinerie et d’homosexualité violemment réprimée. Que c’est lent et pénible de faire le tour du monde ! Ou, comme dirait le poète : « Que le monde est grand à la clarté des lampes, aux yeux du souvenir que le monde est petit. » (Baudelaire, Le Voyage). En un mot, tous les poncifs du mythe du grand explorateur sont ramenés à leurs réalités matérielles et à la quantité de violence infligée que supposent de telles réalisations. Si les images sont belles, ce qu’elles montrent est sans gloire.

Quant à la rencontre entre l’équipage de Magellan et quelques habitants de ce qui deviendra plus tard les Philippines, séquence qui constitue le dernier quart du film, elle est abordée par Lav Diaz d’une manière dénuée aussi bien de cynisme que de ressentiment. Lav Diaz se retient de prêter aux Européens des intentions immédiatement et nécessairement mauvaises, ou tout du moins exclusivement cupide. Dans un premier temps, le contact est même plutôt sympathique, et le christianisme assez bien accueilli, grâce notamment à la guérison miraculeuse d’un enfant, opérée par une statuette de Jésus. On sent qu’il en fallait de peu pour que les choses se passent bien. Mais Magellan, fort de ces premiers succès, se montre impatient et voudrait, sans leur avoir enseigné deux lignes de catéchisme, les soumettre immédiatement à la Croix. Est-ce un souci trop ardent d’évangélisation, ou la Croix ne serait-elle pour Magellan que l’emblème de sa puissance propre ? C’est la force et l’intelligence de ce film de ne pas trancher.

Ceux-là mêmes qu’il cherche à convertir sont d’ailleurs assez dociles, jusqu’au moment où l’on s’attaque, dans un geste inquisitorial, aux statuettes de leurs divinités protectrices. Alors tout bascule, et la vengeance de l’indigène s’avérera aussi maligne qu’implacable. Mais Lav Diaz, tout en peignant avec justesse la violence coloniale, insère par endroits des actes de résistance interne à celle-ci : un prêtre tentant d’empêcher la destruction des statuettes, ou l’un des marins, durant une scène de saccage, arrêtant son coéquipier en pleine tentative de viol d’une indigène. Ce contrepoint moral est l’un des mouvements fondamentaux du film. Il ne faut pas y voir une mise en équivalence des torts ni une relativité des points de vue, mais une façon de se tenir plus rigoureusement dans cette vérité retrouvée de la colonisation, où le mal semble traverser les hommes plus qu’il ne provient d’eux, émaner des structures plus que des individus. Le film est ainsi parsemé de moments où une rencontre, ou une rédemption, paraît possible, moments vite recouverts par la bêtise et l’avidité, et par une sorte de fatalité diffuse.

Le film n’est d’ailleurs composé que de moments. Chaque plan est une séquence ou presque, comme si Lav Diaz entendait retrancher de son récit toute continuité, autrement dit toute logique surplombante, politique ou psychologique, qui permettrait de lier et de lire tous ces événements. Tout en faisant le portrait sans concession d’un explorateur brutal, le cinéaste philippin conjure dans le même temps l’émergence d’un autre mythe, d’un anti-mythe. Plutôt que d’expliquer ou de juger la catastrophe, il nous la montre et, de ces charniers longuement contemplés, où les corps des colons et des colonisés s’enchevêtrent, ne restent ainsi qu’une colère inutile, une honte vaine et l’idée profonde de notre humanité commune.

Magellan : bande-annonce

Magellan : fiche technique

Titre original : Magalhães
Réalisation et scénario : Lav Diaz
Acteurs principaux : Gael García Bernal (Ferdinand Magellan), Roger Alan Koza (Afonso de Albuquerque), Ângela Ramos (Beatriz), Dario Yazbek Bernal (Duarte Barbosa), Amado Arjay Babon (Enrique)
Musique : Marc Verdaguer
Décors : Allen Alzola et Isabel Garcia
Photographie : Artur Tort
Montage : Lav Diaz, Artur Tort
Production : Joaquim Sapinho, Marta Alves, Paul Soriano, Albert Serra, Montse Triola, Stefano Centini
Sociétés de production : Rosa Filmes, Andergraun Films, BlackCap Pictures
Sociétés de distribution : Nour Films (France)
Pays de production : Portugal, Espagne, France, Philippines, Taïwan
Langues originales : portugais, espagnol
Format : couleurs – 4:3
Durée : 156 minutes
Dates de sortie : 18 mai 2025 (Festival de Cannes) ; 31 décembre 2025 (sortie nationale)

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Festival

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