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Dissonance Musicale : 3 Artistes qui ont Révolutionné le Son (Monk, Ligeti, Meshuggah)

La dissonance ? Ce sont ces notes qui grincent, ces accords qui refusent de « bien sonner ensemble », ce chaos harmonique qui devrait être une erreur mais qui, entre de bonnes mains, devient un langage à part entière. Trois musiciens radicaux en ont fait leur signature : Thelonious Monk, pianiste jazz accusé de jouer « faux » alors qu’il maîtrisait parfaitement son art ; György Ligeti, compositeur hongrois dont les nuages sonores accompagnent le monolithe noir de Kubrick ; et Meshuggah, groupe suédois qui a littéralement désorganisé le temps avec ses polyrythmes mathématiques. Trois époques, trois genres, un même geste : transformer la tension en beauté brute.

La dissonance, c’est ce moment où deux notes se cognent l’une contre l’autre et refusent de faire la paix. Un frottement, une tension qui devrait se résoudre – mais qui parfois, volontairement, reste en suspens. Pendant des siècles, l’Église médiévale l’a bannie. Le triton, intervalle maudit surnommé diabolus in musica, était interdit dans les chants liturgiques. Trop instable, trop inquiétant, trop… humain.

Puis le XXe siècle arrive. Et avec lui, une poignée de musiciens décident que cette tension, justement, c’est ce qui manquait. Que le confort harmonique, c’est bien joli, mais que le monde réel – celui des fractures, des doutes, des chaos – mérite un autre langage. Un langage qui grince, qui dérange, qui ne ment pas.

« La consonance endort, la dissonance réveille. »
— Arnold Schönberg

Trois artistes, trois époques, trois univers musicaux radicalement différents. Mais une même obsession : faire de la dissonance non pas une faute, mais une arme.

I. Thelonious Monk : Le pianiste qui jouait « faux » pour mieux dire vrai

New York, années 1950. Les clubs de jazz enfumés du Bronx.

Imaginez la scène. Vous êtes dans un club de bebop, fin des années 40. Sur scène, Charlie Parker déchire son saxophone à 300 notes par minute, Dizzy Gillespie fait vriller sa trompette dans les aigus. Le public est scotché. Et puis arrive Thelonious Monk.

Il s’assoit au piano. Joue trois notes. S’arrête. Silence. Reprend avec un accord qui semble… de travers. Les gens se regardent, perplexes. « Il a raté sa note ? » Non. Monk n’a jamais raté une note de sa vie. Il choisit les notes qui dérangent. Celles qui grincent juste ce qu’il faut pour que l’oreille ne s’endorme jamais.

Les critiques de l’époque sont impitoyables : « Thelonious Monk ne sait pas jouer du piano. » Un journaliste écrit : « On dirait un enfant qui tape au hasard sur les touches. » Monk, lui, reste impassible. Il sait exactement ce qu’il fait. Pour le prouver, il enregistre un jour « Tea for Two » en stride piano académique – technique impeccable, harmonie classique, tout ce qu’on attend d’un virtuose. Message reçu : je pourrais jouer comme vous voulez. Mais je ne veux pas.

L’anecdote des 25 prises

1956. Studio d’enregistrement. Monk présente « Brilliant Corners » à ses musiciens : Sonny Rollins au saxophone, Max Roach à la batterie. Le morceau est un labyrinthe. Changements de mesure imprévisibles (4/4 qui bascule en 3/4 sans prévenir), accords dissonants qui se télescopent, silences décalés qui cassent le rythme. Les musiciens, pourtant des monstres techniques, sont perdus.

Première prise : ratée. Deuxième prise : Rollins se trompe dans les breaks. Cinquième prise : tout le monde décroche au même endroit. Dixième prise : proche, mais pas encore. Vingt-cinquième prise : toujours pas parfaite. L’ingénieur du son abandonne. La version finale qu’on connaît aujourd’hui ? Un montage de plusieurs prises. Personne n’a jamais réussi à jouer « Brilliant Corners«  en une seule fois.

Pourquoi ? Parce que Monk compose de la dissonance organique. Pas de la dissonance théorique, écrite sur partition. De la dissonance qui vit, qui respire, qui résiste même à ceux qui essaient de la reproduire.

« Il n’y a pas de mauvaises notes, juste des mauvais choix de ce qu’on joue après. »
— Thelonious Monk

Le son Monk : anatomie d’une dissonance jazz

Techniquement, qu’est-ce qu’il fait, Monk ? Il empile des secondes mineures – deux notes séparées d’un demi-ton, le plus petit intervalle possible. Do et Do#, joués ensemble. Ça devrait être insupportable. Mais Monk les place dans un contexte où elles deviennent nécessaires. Il utilise des neuvièmes augmentées, des tritons non résolus. Dans « Round Midnight », ces accords qui « pincent » ne sont pas là pour choquer : ils expriment la mélancolie urbaine, la solitude des nuits sans sommeil, le blues qui ne se dit pas avec de jolies harmonies.

Et puis il y a son toucher. Monk ne caresse pas le piano. Il le frappe. Des notes courtes, percussives, espacées. Il laisse des silences où d’autres pianistes rempliraient. Ces vides, ces respirations, ces attentes – c’est là que la dissonance prend tout son sens. Elle arrive quand on ne l’attend plus. Elle surprend. Elle réveille.

Son influence ? Ornette Coleman va pousser encore plus loin avec le free jazz. Herbie Hancock va intégrer cette angularité dans le modal. Et aujourd’hui, des pianistes comme Robert Glasper ou Tigran Hamasyan continuent de jouer avec ces frictions harmoniques. Monk a ouvert une porte : celle d’un jazz qui refuse de rassurer.

II. György Ligeti : Quand 89 musiciens jouent « faux » ensemble

Donaueschingen, Allemagne, 1961. Concert de musique contemporaine.

L’orchestre Südwestfunk se prépare. Devant eux, une partition étrange. Pas de mélodie. Pas de thème reconnaissable. Juste des blocs de notes, des amas, des nuages. Le chef lève sa baguette. Les musiciens attaquent. Et là, le public reste bouche bée.

Ce n’est pas de la musique. Ou plutôt, ce n’est pas ce qu’on appelle de la musique. C’est une masse sonore vivante, un organisme qui pulse, qui respire, qui mute lentement. Pas de début, pas de fin. Juste un présent suspendu, une matière acoustique qui flotte dans l’espace. Bienvenue dans « Atmosphères » de György Ligeti.

Les musiciens eux-mêmes sont désorientés. Un violoniste demande : « Mais… mon La est juste ? » Ligeti sourit : « Votre La est parfait. C’est l’ensemble qui doit sonner faux. » Parce que Ligeti ne cherche pas la dissonance entre deux notes. Il cherche la dissonance de 89 notes jouées simultanément. Un cluster géant où chaque musicien contribue à un brouillard harmonique indissociable.

L’anecdote Kubrick : quand la dissonance devient cosmique

1968. Stanley Kubrick termine le montage de 2001 : L’Odyssée de l’espace. Il cherche une musique pour accompagner le monolithe noir – cet objet alien, incompréhensible, qui traverse les époques. Il essaie des compositeurs contemporains. Rien ne fonctionne. Puis il tombe sur « Atmosphères » de Ligeti. Il l’insère dans le film. Sans demander l’autorisation.

Ligeti, exilé hongrois vivant à Vienne, va voir le film en salle. Et découvre sa propre musique accompagnant le monolithe. Stupeur. Puis colère. Il contacte son avocat, menace de poursuites. Kubrick négocie, s’excuse, paie. Mais Ligeti, au fond, est fasciné. Parce que Kubrick a compris quelque chose d’essentiel : la dissonance est le son de l’incompréhensible.

Quand le monolithe apparaît dans la savane préhistorique, quand les singes le touchent pour la première fois, c’est « Lux Aeterna » – autre pièce de Ligeti – qui résonne. Seize voix féminines chantent en micropolyphonie, glissant d’un accord à l’autre sans jamais se poser. Le résultat ? Une beauté glaciale, alien, qui exprime exactement ce que l’image montre : quelque chose qui dépasse l’entendement humain.

« Quand Kubrick a utilisé ma musique pour le monolithe noir, j’ai compris : la dissonance est le son de l’incompréhensible. »
— György Ligeti

La micropolyphonie : sculpter le son

Comment ça marche, concrètement, la musique de Ligeti ? Il invente une technique qu’il nomme micropolyphonie. Imaginez un canon – comme « Frère Jacques » – mais où chaque voix entre à un moment légèrement décalé, joue à un tempo légèrement différent, et suit une ligne mélodique minuscule, imperceptible individuellement.

Résultat : vous n’entendez plus les voix séparées. Vous entendez une texture. Un tissu sonore qui évolue lentement, comme un nuage qui change de forme. Dans « Atmosphères », les violons jouent chacun une note différente, mais si proche que l’oreille ne peut plus les distinguer. C’est de la dissonance statique – pas une tension qui appelle une résolution, mais un état permanent, une couleur harmonique à part entière.

Et ça produit un effet saisissant : l’angoisse suspendue. Pas la peur brutale, mais le vertige. Le sentiment d’être face à quelque chose qui ne devrait pas exister. Ligeti, qui a survécu à la Shoah, qui a fui la Hongrie communiste, sait quelque chose du chaos. Sa musique ne le représente pas. Elle le matérialise.

III. Meshuggah : La machine qui dysfonctionnerait parfaitement

Umeå, Suède, années 1990. Studio de répétition gelé.

Cinq types du nord de la Suède, là où l’hiver dure six mois et où le soleil ne se lève pas vraiment. Ils jouent du métal. Mais pas n’importe quel métal. Un métal qui ne tourne pas rond. Un métal où le riff semble boiter, où la batterie décroche, où l’auditeur perd complètement ses repères. Et pourtant, tout est calculé au millimètre près.

Meshuggah. Littéralement « fou » en yiddish. Et ils portent bien leur nom.

L’anecdote du son « djent »

Milieu des années 90. Fredrik Thordendal, guitariste de Meshuggah, cherche le son le plus lourd possible. Il prend une guitare 8 cordes – deux cordes de plus que la normale, accordées ultra-grave, en Fa. Il branche ça sur un ampli saturé au maximum. Il attaque une corde. Et là, ça fait : « DJENT. »

Pas un « chug » classique de métal. Pas un « crunch » rock. Un son sec, percussif, quasi-industriel. Comme si la corde claquait contre les frettes en acier. Thordendal trouve ça parfait. Il construit tout le son de Meshuggah autour de cette attaque. Sans le savoir, il vient d’inventer un sous-genre entier : le djent. Aujourd’hui, des centaines de groupes (Periphery, TesseracT, Monuments) cherchent à reproduire ce timbre. Mais personne ne le fait aussi brutalement que Meshuggah.

Parce que chez eux, la dissonance n’est pas que harmonique. Elle est rythmique.

« Bleed » : l’enfer polyrythmique

2008. Album « obZen ». Dernier morceau : « Bleed ». Quatre minutes qui ont brisé des milliers de batteurs.

Tomas Haake, le batteur, joue un motif de double pédale – deux coups de grosse caisse alternés, pied gauche/pied droit – à 210 BPM. Pendant quatre minutes. Sans ralentir. C’est humainement à la limite du jouable. Des batteurs professionnels ont essayé de le reproduire sur YouTube. La plupart abandonnent après 30 secondes, le mollet en feu, le souffle coupé.

Mais le pire, ce n’est pas la vitesse. C’est la polyrythmie. Pendant que les pieds martèlent en 4/4 régulier, les mains jouent un riff en 23/16. Oui, vous avez bien lu : vingt-trois seizièmes de temps. Résultat : le riff se décale constamment par rapport à la mesure. L’auditeur cherche le « 1 », le temps fort, l’endroit où taper du pied. Il ne le trouve jamais. Ou plutôt, il le trouve, puis le perd, puis le retrouve trois mesures plus tard.

C’est une violence intellectuelle. Votre cerveau essaie de suivre, de segmenter, de comprendre. Il n’y arrive pas. Et ça crée une sensation physique unique : le vertige rythmique. Comme si le sol se dérobait sous vos pieds.

« On ne cherche pas à être complexe pour être complexe. On cherche juste à recréer le chaos qu’on a dans la tête. »
— Tomas Haake, batteur de Meshuggah

Dissonance rythmique : quand le temps lui-même devient dissonant

Monk joue des notes « fausses ». Ligeti crée des textures dissonantes. Meshuggah, eux, désorganisent le temps.

Prenez « Rational Gaze ». La batterie suit une mesure en 4/4 – stable, prévisible, celle qu’on trouve dans 90% de la musique populaire. Mais la guitare joue un riff en 5/16. Cinq seizièmes de temps. Autrement dit : la guitare boucle son motif toutes les cinq unités, tandis que la batterie boucle toutes les quatre. Ils ne se retrouvent qu’au bout de vingt temps.

Résultat : une sensation de décalage permanent. Le riff semble « glisser » sur la batterie. Ça crée une tension physique, un malaise presque nauséeux. Votre corps veut se caler sur un rythme, mais il n’y arrive pas. C’est exactement ce que Meshuggah recherche : une musique qui résiste à l’écoute passive.

Et harmoniquement ? Ils empilent les dissonances. Power chords (quintes justes) auxquels ils ajoutent une seconde mineure pour créer un frottement maximal. Accords en Fa#, ultra-graves, saturés à mort. Le tout enregistré au métronome, avec une précision chirurgicale. Une machine qui dysfonctionnerait parfaitement.

Trois langages pour dire ce qui ne peut pas se dire autrement

Monk brise l’harmonie consensuelle du jazz. Sa dissonance est mélodique : des notes qui refusent de « bien tomber », qui créent des angles, des aspérités, des moments où l’oreille doit s’accrocher. Il exprime la fracture d’une Amérique ségrégationniste, le blues intellectualisé, le refus du divertissement facile.

Ligeti dissout la notion même de note. Sa dissonance est texturale : un brouillard où les fréquences se fondent, se superposent, créent des masses sonores inquiétantes et belles. Il exprime l’angoisse post-Shoah, l’exil, le vertige existentiel face à l’incompréhensible.

Meshuggah ajoute la dimension du temps. Leur dissonance est structurelle : une machine polyrythmique qui fait perdre pied, qui désorganise la perception même du rythme. Ils expriment la violence du monde moderne, la saturation informationnelle, le chaos calculé de l’ère digitale.

Trois époques, trois genres, un même geste : refuser la facilité. La dissonance n’est pas une erreur. C’est un choix. Un langage pour dire ce qui ne peut pas se dire avec de belles harmonies. Elle exprime la tension, le doute, la fracture. Elle ne rassure pas. Elle réveille.

Aujourd’hui, elle irrigue le rap expérimental (Death Grips), l’électro abrasive (Arca, Sophie), le rock alternatif (Radiohead post-OK Computer, Tool). Elle n’est plus transgression, mais outil reconnu. On ne l’écoute plus en se demandant « est-ce de la musique ? » On l’écoute en se demandant « qu’est-ce que ça me fait ? »

Et la réponse est simple : elle nous secoue. Elle nous sort du confort. Elle nous rappelle que la beauté n’est pas toujours là où on l’attend.

3 MORCEAUX POUR PLONGER :

  • Monk : « Brilliant Corners » (1956) – La dissonance bebop dans toute sa splendeur anguleuse
  • Ligeti : « Atmosphères » (1961) – Le nuage sonore qui a accompagné le monolithe de Kubrick
  • Meshuggah : « Bleed » (2008) – L’enfer polyrythmique qui a inspiré une génération entière

« Invisible » : par-delà les apparences

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Avec Invisible – Mémoires d’Aymond de Terre-Noire, Stephen Desberg et Henri Reculé plongent le mythe de l’homme invisible dans la fournaise du XVIIIᵉ siècle, entre intrigues impériales et vertige intime.

Il est ironique de situer l’histoire d’un homme invisible au siècle des Lumières. Tandis que la raison, la science et les grandes puissances européennes prétendent éclairer le monde, Aymond de Terre-Noire, lui, glisse hors du regard des autres, condamné à l’ombre par une expérience qui a mal tourné. 

En 1756, à Calcutta, alors que la rivalité entre les compagnies anglaise, française et hollandaise transforme peu à peu l’Inde en échiquier colonial, Stephen Desberg installe son héros dans un micmac géopolitique qui ne dit pas encore tout à fait son nom. Autour d’une table diplomatique se toisent gouverneurs, espions et représentants du nawab du Bengale ; derrière un masque de fer, Aymond observe. Officiellement botaniste, officieusement agent du Secret du Roy, il est l’arme parfaite dans ce jeu d’influences où tout se joue… dans l’invisible.

Il faut comprendre que cette invisibilité n’a rien d’un gadget. Elle est au cœur du personnage, de sa solitude, de sa tragédie. Aymond n’est pas seulement un espion qui peut surprendre à tout moment ses ennemis ; c’est un homme qui ne peut plus être vu par ceux qu’il aime, à commencer par Blanche d’Audore, l’épouse qu’il a perdue en sacrifiant sa vie intime à sa soif de savoir et de reconnaissance. Ce que les auteurs racontent avant tout, c’est la lente dérive d’un être qui a tout gagné en pouvoir et tout perdu en humanité. Le parallèle avec le mythe de Wells est évident, mais ici l’homme invisible n’est pas un savant dément, c’est un aristocrate brisé, pris entre devoir et désir.

La mécanique de l’intrigue épouse celle de la grande Histoire. Thomas Earle, agent anglais aussi dangereux que charismatique, cherche à provoquer un conflit ouvert entre la France et l’Angleterre. Partant, de l’Inde à la France, de la Prusse à la Russie, Aymond se retrouve entraîné dans un réseau de manœuvres diplomatiques, aux côtés de personnages comme le chevalier d’Éon ou une redoutable espionne russe, dont l’histoire n’a rien à envier aux tragédies vécues par notre protagoniste – née dans un milieu qui n’est plus le sien, utilisée à des fins politiques, malmenée par un homme qu’elle abhorre. 

Loin du simple divertissement de cape et d’épée, Invisible apparaît alors comme un roman graphique sur la dépossession, sur le prix à payer pour accéder aux secrets du monde. Le dessin d’Henri Reculé contribue à amplifier cette atmosphère. Il y a dans ses planches une élégance sèche, une tension graphique qui épouse parfaitement le thème de l’espionnage et de la clandestinité. 

Ce premier tome, dense et parfois volontairement lent, demande au lecteur de prendre le temps de s’immerger. Mais à qui accepte ce rythme, il offre un plaisir certain : celui d’un grand récit d’aventure adulte, où la politique, la magie et l’intime s’invitent en chœur. En racontant l’histoire d’un homme qui ne rêve que d’être vu à nouveau, Desberg et Reculé brodent l’Histoire autour d’un héros tragique, dont l’invisibilité relève avant tout de la blessure. 

Invisible – Mémoires d’Aymond de Terre-Noire, Stephen Desberg et Henri Reculé
Glénat, janvier 2026, 112 pages

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3.5

Dragon Ball Full Color – Les Saiyans : nouveaux horizons

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Les Saiyans, nouvel arc de Dragon Ball Full Color, commence avec l’arrivée de Raditz sur Terre. Akira Toriyama ne se contente pas d’introduire un nouvel ennemi : il va questionner l’identité même de Sangoku, nouer une nouvelle alliance avec Piccolo et ouvrir une ère où l’héritage du sang rivalise avec la puissance des poings. 

Raditz. Une apparition brutale dans un monde que Dragon Ball avait jusque-là façonné à coups de tournois, d’humour et de folklore aventureux. En quelques pages, l’équilibre déjà fissuré avec le Démon Piccolo se dissout irrémédiablement. Akira Toriyama y va même de sa révélation, vertigineuse : Sangoku n’est pas le héros candide élevé sur Terre que l’on croyait ; il est un Saiyan, membre d’un peuple de conquérants désireux de dominer l’univers. Pire encore, Raditz est son frère. Celui va kidnapper Sangohan est donc du même sang que le sauveur de l’humanité dont on suit les aventures depuis le commencement.

Face à Raditz, l’impensable se produit : Sangoku et Piccolo décident d’unir leurs forces pour vaincre cet ennemi commun qui menace la planète tout entière. Cette alliance de circonstances est l’un des grands basculements narratifs en cours dans le tome – et qui produira des effets à long terme. La mort de Sangoku, événement encore inimaginable quelques chapitres plus tôt, scelle la gravité nouvelle de Dragon Ball. Le héros disparaît, et avec lui une certaine idée de l’insouciance. Tandis qu’il entame son voyage vers Maître Kaio, Piccolo hérite de Sangohan, qu’il prend sous son aile. Là encore, quelque chose est en gestation : on le sait, les deux protagonistes vont développer une affection réciproque qui va irriguer tout le reste de la série.

Il y a enfin cette dernière nouveauté à mentionner : deux autres Saiyans, Vegeta et Nappa, apparaissent pour la première fois à l’image. En quelques cases, Akira Toriyama élargit significativement l’échelle du récit. Ce n’est plus seulement la Terre dont il est question, mais bien l’univers dans son intégralité, puisque ces guerriers de l’espace déciment volontiers les peuples extraterrestres. Goku a été envoyé sur Terre pour une raison bien précise. Si sa nature ne s’est pas exprimée comme elle l’aurait dû, le lecteur peut néanmoins mesurer quel monde alternatif il aurait pu occasionné. 

Ce premier tome de Dragon Ball Full Color – Les Saiyans s’enrichit de couleurs qui confèrent un nouveau souffle au manga. Il est très appréciable de redécouvrir le travail de Toriyama dans un format plus généreux et avec une palette chromatique qui accentue le spectacle, les nouvelles attaques et rend ô combien tangible la fin de l’innocence. 

Dragon Ball Full Color – Les Saiyans, Akira Toriyama 
Glénat, 21 janvier 2026, 248 pages

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L’Affaire Bojarski : cet inventeur et faussaire de génie

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Entre thriller policier et fresque humaine, Jean-Paul Salomé raconte l’ascension d’un génie solitaire capable de tromper la Banque de France elle-même. Grâce à une mise en scène précise, une plongée captivante dans les Trente Glorieuses et à un Reda Kateb éblouissant, ce biopic passionnant s’impose déjà comme l’un des films incontournables de l’année 2026.

Pour son 10e long-métrage, après le très bon La Syndicaliste en 2023, Jean-Paul Salomé signe un biopic captivant et haletant sur l’inventeur d’origine polonaise Czesław Jan Bojarski, surnommé « le Cézanne de la fausse monnaie », soulignant ainsi la qualité des ses contrefaçons. À noter que fin 2025, un roman éponyme a été publié, écrit par l’écrivain chartrain Guillaume Soa, avec comme sous-titre « Le Maître de la fausse monnaie »; cette concomitance pourra-t-elle faire exister cet ouvrage auprès des lecteurs face à la sortie d’un très bon film ?

Le réalisateur pense à ce projet depuis 2020, se passionnant pour ce personnage mystérieux, à la Simenon, alors qu’il sort La Daronne. Grâce à des documents très précis amassés en quantité par le journaliste suisse Jacques Briod, captivé par l’histoire de Bojarski, le réalisateur reconstitue très minutieusement comment le faussaire a contrefait avec une perfection incroyable des billets largement diffusés. Il fit ainsi trembler la Banque de France pendant plus de 15 ans, cette vénérable institution, en devenant sa véritable bête noire, et ce au beau milieu des Trente Glorieuses, recrées avec exactitude dans le film.

Mais au-delà de l’aspect technique et de la capacité hors norme d’un homme seul à construire ses machines (presses, plaques, mélangeurs, fraise de dentiste pour la gravure…) et fabriquer son papier et son encre, Jean-Paul Salomé réussit à brosser avec justesse le parcours et la psychologie de l’homme aux racines polonaises : son environnement familial qu’il protège, les escrocs qu’il côtoie avec méfiance, et sa lutte sans merci contre la police, dans une ambiance de polar à suspense très bien mis en scène, où l’on ne s’ennuie pas une seconde malgré une durée de plus de 2h !

Et cela fonctionne parfaitement grâce au brio de l’acteur Reda Kateb, dont c’est sans doute le meilleur rôle. Il s’implique à fond et très tôt dans le rôle, suivant les grandes étapes du scénario avec le réalisateur. Avec lui on comprend parfaitement le malaise de cet ingénieur polonais arrivé en France après-guerre, sans existence administrative, un obstacle majeur au dépôt des brevets de ses nombreuses inventions, dont celle de le dosette à café ! Dès lors, pour lui, sa capacité extraordinaire à contrefaire des billets de banque va lui éviter de végéter dans des petits boulots ; le métrage montre néanmoins qu’il œuvre davantage pour satisfaire une soif de reconnaissance que pour s’enrichir. 

Le film décrit aussi remarquablement sa relation amoureuse avec sa femme Suzanne – dont il aura un fils –, jouée avec beaucoup de justesse par une Sarah Gireaudeau très crédible. Il lui cache son trafic certes, mais pour la protéger, en lui faisant croire qu’il est représentant de commerce, à la fois pour écouler prudemment ses faux billets et assurer ses achats de papier à cigarette OCB à travers la France entière. L’épouse ne restera pas dupe longtemps, mais l’inclinaison de Bojarski fait de lui un personnage profondément humain : préférant travailler en solitaire, redoutant que sa double vie soit révélée au grand jour, alors que la police, la Banque de France et l’État pensent avoir à faire à une organisation d’ampleur et sophistiquée, tellement ses billets semblent plus vrais que nature !

Ainsi, l’autre composante essentielle du polar est la lutte sans merci qui anime l’inspecteur Mattei, ennemi de toujours ayant consacré une grande partie de sa carrière à Bojarski. Bastien Bouillon est impeccable dans le rôle de Mattei, un personnage au fond très melvillien, rongé tout au long du film par le sacerdoce qu’il a fait sien d’arrêter le faussaire.

Enfin, il est important de mentionner la petite frappe d’origine russe, et beau-frère polonais de Bojarski, jouée avec justesse par un Pierre Lottin, dont les agissements finissent par mettre en danger le protagoniste.

Ce film passionnant et rythmé nous rappelle le génie unique d’un homme exceptionnel, dont les billets de 100 nouveaux francs Bonaparte contrefaits ont été les seuls à ce jour à avoir été échangés par la Banque de France, en 1962, incapable de les distinguer des vrais.

Assurément un des meilleurs films français de ce début 2026, à voir avec curiosité et intérêt !

À lire également la critique de Lucie Blondat.

Silent Hill (2006) : brouillard, culte et cauchemar, retour sur un film à part

Retour sur le Silent Hill de 2006, adaptation ambitieuse du jeu culte de Konami. Christophe Gans y transpose une horreur psychologique et visuelle marquée par le brouillard, la musique d’Akira Yamaoka et une atmosphère unique, entre fidélité esthétique et limites narratives.

Christophe Gans n’est sans doute pas le cinéaste français le plus influent de son milieu. Il demeure néanmoins un artisan précieux de l’image, sans doute davantage au sens plastique que pictural du terme, car ce n’est clairement pas dans l’écriture de ses récits qu’il brille le plus. À la fois érudit et passionné de culture asiatique, il pose les fondations de son art visuel en adaptant le manga Crying Freeman, qu’il définit lui-même comme « un poème d’amour adressé à The Killer de John Woo ». Porté par l’aura et les aptitudes physiques de Mark Dacascos, ce premier film trace un sillon qui mènera à Le Pacte des loups, coécrit avec Stéphane Cabel.

Succès aussi bien national qu’international, ce film hybride — mêlant cape et d’épée, arts martiaux et fantastique — s’inscrit dans un contexte historique où la Bête du Gévaudan devient le symbole de la Grande Peur en France. Œuvre foisonnante, parfois excessivement chargée en symboles et en iconographies mémorables, Le Pacte des loups ne ressemble à rien d’autre dans le paysage cinématographique du début des années 2000. Gans y ose tout, quitte à perdre en cohérence narrative. Si la narration y pêche à peu près à tous les niveaux, le public, lui, répond présent, séduit par cette proposition aussi généreuse qu’inégale.

La métaphore au châtiment

Le voir revenir quelques années plus tard avec une œuvre plus « mature » comme Silent Hill n’a donc rien de surprenant, tant le matériau d’origine — un jeu vidéo à la teneur profondément horrifique et psychologique — semble correspondre à ses obsessions esthétiques. Créée par Konami, la saga de jeux Silent Hill impose une horreur intérieure et poétique, où la peur s’insinue lentement plutôt qu’elle ne surgit frontalement. Pensée comme une rivale directe de Resident Evil, elle s’en distingue pourtant radicalement. Là où cette dernière privilégie la survie, l’action et la menace physique, Silent Hill explore la fragilité mentale, la culpabilité et le trauma à travers une progression lente, des combats maladroits et une narration fragmentée. La ville noyée dans le brouillard, les décors rouillés et les visions cauchemardesques composent un véritable paysage mental. Cette expérience est indissociable des musiques d’Akira Yamaoka, mêlant silences, textures industrielles et mélodies mélancoliques, qui transforment l’errance du joueur en une plongée sensorielle durablement marquante.

Sur le plan formel, Gans parvient effectivement à restituer une ambiance visuelle fidèle à celle des jeux, instaurant une tension constante liée aux mystères et aux menaces de la ville. Il puise chez Mario Bava pour le décor gothique et l’atmosphère lugubre, tout en convoquant Lovecraft pour incarner l’horreur indicible à travers des créatures comme les cafards carnivores ou l’emblématique Pyramid Head. Sur le plan sonore, la sirène annonçant le basculement dans les ténèbres demeure un motif efficace, tandis que les compositions d’Akira Yamaoka, réarrangées par Jeff Danna, ancrent le film sur de solides bases atmosphériques.

Entre la disparition de la jeune Sharon Da Silva (Jodelle Ferland), les visions cauchemardesques de sa mère Rose (Radha Mitchell) et l’enquête parallèle menée par le père, Christopher (Sean Bean), Silent Hill dispose d’un terrain de jeu psychologique particulièrement riche. Si la trajectoire de Rose s’inscrit pleinement dans la logique sensorielle et mentale de la ville, l’enquête menée par le père se révèle en revanche d’un intérêt très limité, tant sur le plan dramatique que thématique. En revenant sans cesse à un monde rationnel et explicatif, cette ligne narrative fragmente inutilement le récit et affaiblit son efficacité, là où le film gagne précisément en force lorsqu’il s’abandonne à l’errance, à l’angoisse et à l’irrationnel. Ce choix de montage et de structure casse par moments l’immersion, diluant la tension patiemment installée autour de Silent Hill et de ses mystères.

« Le feu ne purifie pas, il noircit« 

Ce potentiel reste en partie exploité, notamment grâce à la performance de Radha Mitchell, qui donne une véritable densité au personnage de Rose. Elle incarne aussi bien l’instinct maternel que la figure quasi messianique qu’elle devient aux yeux de la communauté fanatique qu’elle rencontre. Le mélange entre paranormal et culte religieux fonctionne efficacement dans une première partie dominée par la découverte et la menace diffuse. Chaque lieu devient un piège potentiel, chaque rencontre une source d’angoisse, notamment pour Rose et Cybil (Laurie Holden), policière elle aussi prisonnière des limbes maudits de Silent Hill.

Cependant, l’incarnation émotionnelle des personnages reste trop fragile pour permettre une immersion totale. Les limites budgétaires et technologiques, notamment dans l’interaction entre les protagonistes et les créatures, sont perceptibles, malgré la volonté manifeste de Gans de transposer une angoisse aussi symbolique que possible. Ce choix artistique semble paradoxalement freiner la portée psychologique du film, qui s’appuie parfois trop sur des jump scares, comme un cache-misère incapable de maintenir durablement la peur. Les joueurs, de leur côté, seront moins invités à ressentir l’expérience du jeu qu’à reconnaître ses clins d’œil. Le film ne redonne jamais véritablement les « manettes » au spectateur : le récit suit une trajectoire balisée, aux enjeux souvent prévisibles, là où le jeu laissait place à l’interprétation et au malaise.

Toutefois, ce défaut, récurrent dans les adaptations vidéoludiques, n’empêche pas Silent Hill de se démarquer des propositions ouvertement plus kitsch et orientées action de la saga Resident Evil, produite par Paul W. S. Anderson. Gans opte ici pour une narration résolument visuelle et atmosphérique, quitte à sacrifier l’efficacité dramatique au profit d’une expérience sensorielle.

Malgré ses limites narratives et émotionnelles, Silent Hill demeure une adaptation sincère, ambitieuse et singulière. Christophe Gans y signe un film imparfait mais habité, porté par une véritable compréhension de l’univers qu’il transpose. Sans atteindre la profondeur psychologique des jeux, le film réussit néanmoins à imposer une identité visuelle et sonore forte, rare dans le cinéma de genre de son époque. Qu’on soit familier des jeux ou simple amateur de fantastique et d’horreur, Silent Hill mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour son atmosphère, sa direction artistique et la passion évidente qui anime son auteur.

Silent Hill (2006) – bande-annonce

Silent Hill (2006) – fiche technique

Réalisation : Christophe Gans
Scénario : Roger Avary
Interprètes : Radha Mitchell, Sean Bean, Jodelle Ferland, Laurie Holden, Deborah Kara Unger, Alice Krige, Kim Coates, Tanya Allen
Photographie : Dan Laustsen
Costumes : Wendy Partridge
Décors : Carol Spier
Montage : Sébastien Prangère
Musique : Jeff Danna, Akira Yamaoka
Effets spéciaux : Patrick Tatopoulos
Producteurs : Don Carmody, Samuel Hadida
Sociétés de production : Davis-Films
Pays de production : Canada, France
Société de distribution : Metropolitan Filmexport
Durée : 2h05
Genre : Épouvante-horreur, Thriller
Date de sortie : 26 avril 2006

Les Neronia ou les caprices de Néron

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Cet album inaugure l’ultime cycle de la série Murena qui a connu un coup dur avec la mort de son dessinateur Philippe Delaby en janvier 2014, donc après la parution du n°9 de la série Les épines. Pour ce cycle, le jeune Jérémy succède à l’Italien Théo qui avait repris le dessin à partir de l’épisode n°10 Le banquet.

D’emblée on constate que l’Empereur Néron se fait appeler César. C’est l’occasion de signaler que sur bien des points, il faut faire confiance à Jean Dufaux, le scénariste de la série qui connaît bien l’Antiquité romaine (voir la série de notes qu’on trouve en fin d’album, comme d’habitude). Il faut aussi savoir que sur cette période, nous sont parvenus un certain nombre de témoignages écrits, ainsi que des œuvres d’art. Malheureusement, il faut faire avec la fragilité du témoignage humain, certainement des contradictions et des déformations. Je pense aux documents qui nous sont parvenus grâce au travail de copistes des abbayes dont les historiens considèrent qu’ils ont pu déformer ou expurger ce qu’ils avaient sous les yeux pour nous transmettre des informations plus conformes à leur vision du monde. Ici quand même certains détails, de langage, sonnent très actuels et non antiques, comme cette façon qu’a Néron d’ordonner « Je veux savoir ce qu’il en est, heure par heure… » à propos des recherches de Murena qui vient de s’évader (planche 1).

Intrigues autour de Néron

Le titre de l’album fait référence aux Jeux que Néron a voulu remettre au goût du jour. L’album nous montre l’empereur se comportant en despote qui règne grâce à la crainte qu’il inspire, du fait de son caractère autoritaire et capricieux. Avec une belle économie de moyens, le scénario fait sentir l’épreuve de force entre le Sénat et l’Empereur. En effet, Rome sort à peine d’une terrible épreuve : le grand incendie qui a ravagé la ville en 64 de notre ère. La reconstruction a épuisé les caisses de l’État. Or, Néron qui se pique de poésie veut instituer des Jeux où l’éloquence et la poésie côtoieraient certaines épreuves sportives. Les sénateurs qui redoutent le coût de ces Jeux, tentent de le dissuader de les organiser. Peine perdue. Ainsi Néron peut déclamer à son aise devant une foule immense qui se presse dans une arène. L’ennui (attesté) de Vespasien qui s’endort est révélateur, pourtant Néron est acclamé. Ce qui ne l’empêche pas, un peu plus tard, de reconnaître que son succès doit à sa position d’Empereur. J’y vois la volonté de Dufaux de chercher à nuancer son propos pour dresser un portrait de Néron dont on retient surtout d’habitude la cruauté et les extravagances. Or, et c’est un des nœuds de l’album et très probablement du cycle, entre Néron et Murena (personnage fictif, rappelons-le), il existe une vieille amitié jamais éteinte en dépit des circonstances. Ainsi, au début de l’album, alors que Murena croupit en prison, il bénéficie d’une complicité extérieure pour s’évader. Cela fera dire un peu plus tard à Tigellin, très influent auprès de Néron, que Murena doit profiter de certains appuis. L’empereur le provoque en lui demandant s’il ne le soupçonne pas lui-même. C’est finement joué, car Tigellin ne peut que nier. C’est l’occasion de rappeler que la série et cet album en particulier grouille d’intrigues où de nombreux personnages manœuvrent régulièrement. Ici, les principales manœuvres observées sont l’œuvre de Tigellin et de l’Hydre, personnage féminin déjà vu dans de précédents épisodes : une femme formée au combat. Mais Néron n’est pas en reste. Schématiquement, les femmes usent de leurs charmes, par opposition à la majorité des hommes qui usent de leur force physique.

Le couple Néron-Poppée

Finalement, l’épisode marquant de cet album est plutôt la mort de Poppée que la tenue des Neronia. L’Histoire retient qu’elle est morte des suites d’un coup de pied de Néron lui-même dans son ventre alors qu’elle était enceinte. Curieusement, l’Histoire retient aussi que Néron aimait Poppée. On imagine donc une violente dispute due au caractère de Néron. Ici, Dufaux brode avec cela, tout en retombant sur ses pattes pour coller avec la vérité historique. C’est assez astucieux et confirme son habileté de scénariste qui mêle personnages réels avec ce qu’on connait d’eux et personnages fictifs. L’intervention de ces personnages fictifs lui permet de faire le lien entre les événements, à sa façon. Ainsi, tout en proposant une BD lisible et pleine de rebondissements, il nous immerge dans l’Antiquité romaine en nous proposant une fiction parfaitement crédible. Cet album ne faillit pas à la règle. N’oublions pas que Murena est un exemple typique de série franco-belge avec des épisodes en 46 planches sur un format classique. On remarque néanmoins que le dessinateur Jérémy, malgré son jeune âge, s’en tire très bien. Son dessin est tout à fait dans la lignée de ce qu’avait initié Philippe Delaby et que Théo avait déjà su reprendre avec intelligence. Le style est très comparable, le choix des couleurs aussi. Et la mise en scène bénéficie d’un savoir-faire de qualité qui bénéficie probablement du fait que Jérémy connaît bien la série pour avoir mis en couleurs les albums n°5 à 8. A noter, ce que Jean Dufaux précise : il avait raconté à Delaby où ce cycle devait mener, une semaine avant la mort du dessinateur. Pour conclure, on apprend aussi de Dufaux qu’il pensait intituler ce cycle Le cycle de la mort (voir les yeux fermés de Poppée sur l’illustration de couverture) et qu’il a préféré finalement l’intituler Le cycle de l’amitié qui fait probablement référence à l’amitié entre Néron et Murena mais probablement aussi à celle entre Delaby et lui-même.

Les Neronia (Murena – Chapitre treizième) – Jean Dufaux (scénario), Jérémy (dessin et couleurs), Philippe Delaby étant crédité comme auteur d’origine de la série
Dargaud : paru le 7 novembre 2025
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3.5

« Grand Atlas des empires coloniaux » : domination, exploitation, émancipation

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À rebours des récits lissés et des chronologies schématiques, le Grand Atlas des empires coloniaux propose au lecteur une plongée frontale dans la fabrique historique du monde contemporain. Un ouvrage de sciences historiques au sens fort : rigoureux, problématisé et profondément politique, qui fait de la cartographie un authentique instrument critique.

Derrière son apparente vocation synthétique, qui consiste à embrasser cinq siècles de colonisations, de conquêtes, d’empires et de décolonisations, le Grand Atlas des empires coloniaux engage un geste historiographique clair : montrer que le monde d’aujourd’hui est moins l’héritier d’un passé révolu que le produit actif de structures coloniales longuement mises en place, déplacées, puis recomposées.

La colonisation n’y est ni une parenthèse, ni un simple prélude aux indépendances. Elle constitue un système, multiforme, évolutif, souvent bricolé plus que planifié, dont les logiques – économiques, raciales, spatiales, culturelles – continuent d’irriguer les rapports de force contemporains. La carte se fait alors langage à part entière : en plus de localiser, elle porte témoignage, elle démontre. Flux de main-d’œuvre, réseaux portuaires, zones d’extraction, frontières artificielles, espaces de ségrégation : chaque tracé raconte une décision, chaque couleur un système de hiérarchisation.

Dans cet Atlas des empires coloniaux, l’histoire impériale n’est pas racontée depuis les seules métropoles, mais également depuis les périphéries, les marges, les zones de contact et de friction. La Louisiane française, Bandung, l’ANC sud-africain, Fanon, l’Opep, la dette africaine, les banlieues françaises : autant d’aspects que l’atlas problématise et met en relation, refusant les cloisonnements académiques entre histoire coloniale, histoire des relations internationales et histoire sociale. Cette continuité de regard est essentiel pour faire comprendre que le postcolonial, plutôt qu’un après, constitue un régime durable de relations inégales.

Sur le plan méthodologique, l’ouvrage invite à penser avec les cartes. Les choix graphiques, les échelles, les superpositions temporelles participent pleinement de l’argumentation. À ce titre, le Grand Atlas s’inscrit dans une tradition de la géohistoire critique. Mieux, il la rend pleinement accessible sans jamais la simplifier. Le lecteur n’est pas pris par la main : il est invité à comparer, à croiser… à douter.

En prolongeant l’analyse jusqu’aux dépendances économiques, aux héritages monétaires ou aux formes contemporaines de domination – qu’elles prennent la forme du nationalisme pétrolier, de la dette, des interventions militaires ou des fractures urbaines en Europe – l’atlas fait voler en éclats l’idée confortable d’une histoire close. La colonisation persiste en ce sens qu’elle est interrogée comme matrice.

Que retenir finalement, au-delà des chiffres, des faits, des statistiques, ici contenus en profusion ? Le Grand Atlas des empires coloniaux peut se réclamer des ouvrages de sciences historiques au sens plein. Avec force détails, il vient rappeler que cartographier, c’est toujours choisir un point de vue, le mettre en contexte et en miroir. Il démontre que comprendre le monde suppose d’en dévoiler les lignes de domination autant que les failles.

Grand Atlas des empires coloniaux, ouvrage collectif
Autrement, janvier 2026, 288 pages  

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4.5

« Son of a Gun ! » : dégainer plus vite que son ombre

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Braquer une banque, enfiler l’étoile de shérif, trahir ses complices, puis partir à la chasse à un trésor mexicain escorté d’une chèvre et d’un chien dangereux : Son of a Gun ! adopte le point de vue de Kentucky T. McBride et avance à découvert, sourire en coin et colt chargé de second degré.

Kentucky T. McBride est le premier visage que l’on croise dans l’album, et sans doute le plus trompeur. Chasseur de primes cynique, hâbleur professionnel, il s’impose d’emblée comme un personnage qui procède par empilement de strates : le bandit, l’homme de loi par opportunisme, le stratège sans scrupules… et surtout le pince-sans-rire permanent.

Très vite, Son of a Gun ! installe l’un de ses ressorts les plus savoureux : les running gags. Celui des expressions animalières, d’abord, que Kentucky détourne, malmène ou subit avec un agacement presque enfantin – paradoxe délicieux pour un homme qui affirme ne pas aimer les animaux, dans un album qui fera précisément d’eux des figures centrales. À cela s’ajoute le mystère autour de son deuxième prénom, ce « T. » tardivement explicité. Rien n’est cependant gratuit : l’humour irrigue le récit en profondeur et donne au personnage une épaisseur qui dépasse le simple archétype du hors-la-loi malin.

Car McBride est aussi une idée de western à lui seul. Son coup d’éclat initial (braquer une banque avant de se faire élire shérif afin de dénoncer ses propres complices et empocher la récompense) résume parfaitement la tonalité de l’album : amorale, joueuse, délicieusement tordue. La cavale qui suit l’entraîne, aux côtés d’une chasseuse de primes, sur la piste de quatre millions de pesos volés dans le chaos qui a suivi le conflit franco-mexicain. Le récit change alors d’échelle et de souffle. Les rencontres s’enchaînent et Son of a Gun ! embrasse pleinement son goût pour les figures décalées : une femme flanquée d’un chien aussi massif que dangereux, et un petit homme bavard, cible privilégiée des surnoms assassins de Kentucky, détenteur d’un secret enfoui depuis des années – littéralement d’ailleurs, puisque le trésor convoité par tous repose désormais sous une banque, dans ses sous-sols.

Tout ici respire le plaisir. Le rythme est trépidant, sans temps mort, porté par une galerie de personnages immédiatement attachants malgré (grâce à ?) leurs zones d’ombre. Les faux-semblants sont nombreux, les retournements constants, et l’album avance comme une chevauchée effrénée, où chaque événement est l’occasion d’un gag, ou plutôt d’un décalage savoureux.

Son of a Gun ! n’en demeure pas moins un western conscient des codes qui lui sont associés. Il les manipule avec talent. On y sent l’amour du genre, mais aussi le refus de la solennité. Ici, l’Ouest est un terrain de jeu, la morale une variable d’ajustement, et l’aventure un plaisir immédiat. Résultat : un album qui se dévore d’une traite, le sourire aux lèvres, et qui laisse derrière lui l’envie rare de repartir aussitôt pour un autre tour de piste. 

Son of a gun !, Philippe Pelaez et Sébastien Corbet 
Bamboo, 14 janvier 2026, 120 pages

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4

« Le Garçon et le Dragon » : blessures intérieures

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Sous ses dehors enfantins, Le Garçon et le Dragon cache un récit bien plus âpre qu’il n’y paraît : une fable intime sur les carences affectives, la violence silencieuse et la lente reconquête de soi, portée par une rencontre qui n’a rien d’anodin.

Au fond d’un lac, un dragon attend patiemment, depuis des dizaines d’années. Nombre de récits l’auraient placé dans l’expectative d’un ennemi à combattre ou d’un héros à éprouver, mais ici, c’est bel et bien l’amour réciproque qui constitue l’aspiration profonde de ce monstre-divinité. Depuis qu’il a appris des humains la chaleur des familles et les liens indéfectibles de l’affection, il nourrit l’espoir de compter pour quelqu’un autant que cet être compterait pour lui. Un désir simple, presque naïf, qui tranche avec l’imaginaire grandiloquent souvent associé aux dragons.

Face à lui, il y a un garçon. Un adolescent déjà fatigué. Shitarō semble tomber dans les eaux presque par hasard. Le dragon interprète leur rencontre comme la promesse d’un mariage. Mais son nouvel interlocuteur ne comprend même pas de quoi il en retourne. La rencontre entre ces deux êtres solitaires prend d’abord les atours d’un conte léger, baigné de douceur et de facéties. Mais très vite, le récit se leste de gravité. 

La seconde moitié du manga fait en effet basculer la lecture dans un territoire autrement plus sombre : violences intrafamiliales, sentiment d’abandon, impuissance, effritement de l’estime de soi. Le dragon et l’enfant apparaissent alors pour ce qu’ils sont réellement : deux êtres blessés, privés d’amour au moment où ils en avaient le plus besoin, chacun enfermé dans une attente stérile.

Shitarō vit avec une mère démunie, enfermée dans une relation violente dont il devient, volontairement, le réceptacle. Par un mécanisme de sacrifice silencieux, il encaisse les coups pour protéger celle qu’il aime, tout en poursuivant sa scolarité comme si de rien n’était. Ce déni, cette endurance forcée, constituent une forme d’abnégation totale – mais tragiquement vaine. Sa mère demeure malheureuse, prisonnière de sa rancœur, allant jusqu’à faire porter à son fils la responsabilité de ses propres renoncements, de ses rêves avortés.

Le manga va ici trouver sa justesse. L’un ne sauve pas l’autre par miracle ou par héroïsme ; ils s’éveillent ensemble, lentement, avec maladresse parfois. La reconstruction du dragon et de Shitarō passe par des gestes concrets, une attention réciproque. Le symbole le plus frappant reste sans doute cet œil de substitution que le dragon offre au garçon, devenu borgne à la suite d’une agression maternelle. Le sentiment d’incomplétude est dépassé.

Même les personnages secondaires participent de cette exploration des blessures intimes. Akaba, jeune fille humiliée et malmenée dans son enfance, sauvée autrefois par le dragon et éprise de lui, incarne une autre facette du manque affectif. Sa trajectoire est marquée par la jalousie et le renoncement : accepter que le bonheur de l’autre passe avant le sien, apprendre à se retirer sans disparaître.

Le Garçon et le Dragon est un manga trompeur, au sens noble du terme. Derrière son enveloppe de conte fantastique se déploie un récit humain, parfois douloureux, qui parle d’amour non comme d’un idéal abstrait, mais comme d’un besoin vital, fragile et souvent mal formulé. 

Le Garçon et le Dragon, Idonaka
Bamboo, décembre 2025, 336 pages

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3.5

« Vivre est dangereux pour la santé ! » : rire quand ça fait (un peu) mal

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Espé signe aux éditions Fluide Glacial un recueil d’humour noir au cordeau, où le quotidien se présente en pantoufles… avant de glisser sur une flaque d’absurdité. C’est drôle, oui. Mais c’est surtout précis, mécanique, et presque inquiétant de justesse.

Espé détourne avec humour le familier. Une scène de couple, un salon, un voisin bruyant, une sortie en famille, une promenade “nature”, un moment de deuil, une conversation banale. Puis vint la phrase de trop, le détail qu’on n’attendait pas, la trappe qui s’ouvre sous nos certitudes.

Prenez ce couple. Elle demande, douce et pragmatique : « Tu as amené maman face à l’océan ? » On pourrait déjà sentir l’air marin, se croire en vacances. Puis, comme une condamnation : « Et tu as vérifié le coefficient de marée ? » Tout est là : une scène normale, un angle mort minuscule et cette manière de transformer l’insouciance en catastrophe.

Même principe quand la modernité s’invite au salon, sur le ton des discussions qu’on a tous déjà eues. « Ça ne te fait pas peur, toi, l’intelligence artificielle ? » Et l’autre, rassurant, enthousiaste, prêt à réciter la brochure : « Mais non, au contraire : ça va révolutionner la recherche scientifique, le monde du travail, la médecine… ». Et ensuite, ce rire, qui émane des appareils connectés : « HA ! HA ! HA ! HA !!! »

Personne n’est épargné, pas même les enfants ou les vieux. Une scène de voisinage démarre sur une onomatopée de nuisance : « ZZZZZ… CRRRRRR !!! » L’énervement : « Mais qu’est-ce qu’il fout encore ce con de voisin !!! » Et puis l’oreille collée au mur, le protagoniste se rend compte, à ses sinistres dépens, que le voisin met des cadres au mur.

Le recueil excelle aussi à moquer nos penchants les plus sombres – les détecteurs de métaux sensibles aux armes de guerre, les griefs de couple qui s’observent même à travers la fumée de la cheminée. Espé préfère pousser les choses à leur paroxysme plutôt que les désamorcer.

On notera l’alternance de petites scènes intimes et de grandes vues sur l’humanité. Parfois, les deux se mêlant. Comme ici : transports bondés, plages saturées, embouteillages : tout ce qui nous “réunit” finit par ressembler à un entonnoir. Et la grande image du cimetière, immense, presque panoramique (dans la même planche), se fait conclusion tragique.

Le monde n’est pas “méchant” : il est imprévisible, indifférent, parfois grotesque. Les gens non plus ne sont pas des monstres : ils sont pressés, maladroits, pleins d’illusions, pétris de discours tout faits. Et c’est précisément ce qui fait rire, et ce qui serre un peu le ventre.

On pourrait résumer l’expérience en une question que l’album porte en filigrane (et qu’il affiche dès la couverture comme une évidence paradoxale) : vivre n’est pas un état stable, c’est une activité à risques. Espé a simplement la politesse de nous le rappeler en gags courts, impeccablement construits.

Vivre est dangereux pour la santé ! (T02), Espé
Fluide Glacial, janvier 2026, 56 pages

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4

Promis le ciel : le besoin de vivre

Adoubé au Festival du Film Francophone d’Angoulême 2025, où il est reparti avec trois prix, Promis le ciel confirme l’ancrage croissant du cinéma tunisien sur les scènes internationales. Dans le sillage de La Belle et la Meute, le film d’Erige Sehiri poursuit cette exploration d’une Tunisie en mutation, attentive aux trajectoires de celles et ceux que la société maintient en marge. Cette fois, la cinéaste choisit de capter l’inquiétude et l’espoir de femmes venues d’Afrique subsaharienne, cherchant à reconstruire leur vie à Tunis. Pour son troisième long-métrage, Sehiri affine son regard et tempère le didactisme parfois reproché à son cinéma par une attention sincère portée à l’humanité de ses personnages.

Déjà salué à la Quinzaine des cinéastes en 2021, Sous les figues dressait le portrait sensible de jeunes femmes confrontées à la pression sociale de la Tunisie rurale. Malgré un rythme contemplatif pouvant diluer son propos, le film s’imposait par sa poésie et sa délicatesse, laissant la nature et le temps suspendu nourrir les sentiments de désirs et d’aspirations. Promis le ciel tente, par moments, de renouer avec cette aura singulière, qui éclaire autant les lieux que les figures féminines qu’il met en scène, indépendantes et solidaires en apparence.

Une société sous tension

Mais la Tunisie contemporaine offre peu d’espace à l’insouciance. L’économie vacille, les inégalités persistent et les marges urbaines se referment sur elles-mêmes. Caméra à l’épaule, Erige Sehiri s’inscrit dans une approche quasi documentaire, déjà à l’œuvre dans La Voie normale, pour observer le quotidien d’une famille recomposée. Le film porte ainsi les traces d’une transition politique inachevée, dont les migrants subsahariens subissent de plein fouet les conséquences, contraints de réinventer des formes de solidarité pour survivre.

Marie (Aïssa Maïga), ancienne journaliste, accueille chez elle Naney (Deborah Christelle Naney), mère déboussolée, Jolie (Laetitia Ky), étudiante pleine d’ambition, et Kenza (Estelle Kenza Dogbo, enfant rescapée d’un naufrage. Leur appartement non déclaré devient aussi, chaque dimanche, un lieu de culte improvisé pour la communauté subsaharienne, espace fragile de réconfort et d’attente. Toutes espèrent une issue, parfois un miracle, mais la réalité s’impose avec brutalité : répression policière, blocage administratif et impossibilité de partir. Autant de tensions qui fissurent peu à peu l’équilibre du foyer.

Adoptant une narration chorale, le film suit les trajectoires des trois femmes, sans toutefois leur accorder une attention équivalente. Jolie incarne l’espoir d’une jeunesse sacrifiée par ses aînés, mais son parcours demeure en retrait. Marie, figure plus opaque, peine à trouver une véritable consistance dramatique, et sa relation avec Kenza semble parfois forcée, alors même que l’enfant aurait pu constituer le cœur émotionnel du récit. Peu à peu, toutes s’effacent derrière Naney, dont l’intranquillité traduit un état de suspension permanente, sans horizon clair.

Destins croisés, élans contrariés

C’est sur ce personnage que repose l’énergie du film. Impulsive, imprévisible, prête à se dépasser quitte à trahir les siens, Naney insuffle une vitalité bienvenue à un récit lourdement traversé par la tragédie. Elle en constitue la plus belle promesse, même si Promis le ciel tend à se disperser, multipliant les amorces de conflits sans toujours leur donner une véritable portée. Certaines scènes, pourtant chargées de violence et de vérité — notamment au commissariat — peinent à maintenir la tension initiale et à justifier certains basculements narratifs.

Quelques instants de grâce subsistent néanmoins : une fête d’anniversaire, une escapade nocturne, autant d’éclats de vie aussi intenses que fugaces. Mais ils ne parviennent pas à compenser les essoufflements d’un récit qui peine à trouver son souffle sur la durée. Malgré l’authenticité et l’engagement d’Erige Sehiri, ces femmes restent enfermées dans une réalité oppressante. « On leur a promis le ciel », mais l’enfer demeure tangible. Les paroles de la chanson de Delgres, auxquelles le film rend hommage, résonnent comme un leitmotiv amer.

En somme, Promis le ciel propose un portrait touchant de femmes confrontées à une société tunisienne politiquement et socialement défavorable. Une narration plus fluide et un développement plus équilibré de ses personnages auraient sans doute permis d’en déployer toute la puissance dramatique. En filigrane, se dessine une approche d’inspiration dardennienne avec une mise en scène épurée, où les corps expriment l’épuisement et l’émotion davantage que les mots. Une œuvre imparfaite mais sincère sur la seconde chance, à laquelle il ne manque finalement que peu de choses pour retrouver l’intensité et la grâce de Sous les figues.

Promis le ciel – bande-annonce

Promis le ciel – fiche technique

Titre international : Promised Sky
Réalisation : Erige Sehiri
Scénario : Erige Sehiri, Anna Ciennik, Malika Cécile Louati
Interprètes : Aïssa Maïga, Deborah Christelle Naney, Laetitia Ky, Estelle Kenza Dogbo, Foued Zaazaa, Mohamed Grayaa, Touré Blamassi
Image : Frida Marzouk, AFC
Montage : Nadia Ben Rachid
Musique originale : Valentin Hadjadj
Assistante réalisatrice : Sophie Davin
Son : Aymen Laabidi, Alexis Jung, Simon Apostolou
Décor : Amel Rezgui
Costumes : Imen Khalledi
Direction de production : Julien, Aur, Yasmine Dhoukar
Direction de post-production : Adrien Léongue
Producteurs : Erige Sehiri, Didar Domehri
Sociétés de production : Maneki Films, Henia Production
Distribution France : Jour2fête
Genre : Drame social
Durée : 1h32
Pays de production : Tunisie, France, Qatar
Date de sortie : 28 janvier 2026

Promis le ciel : le besoin de vivre
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3

Le Mage du Kremlin : chronique d’un pouvoir fabriqué

Olivier Assayas ambitionne d’explorer les coulisses du pouvoir russe à l’aube de l’ère Poutine dans Le Mage du Kremlin. À travers le regard d’un conseiller fictif, le film interroge la fabrication des récits politiques, la manipulation des images et les zones grises de l’autorité. Un thriller intellectuel ambitieux, mais formellement trop sage, qui va certainement diviser.

Des mondes en mutation

Olivier Assayas s’est imposé au fil de sa filmographie comme un cinéaste attentif aux transformations profondes de son époque. Malgré la diversité de ses films, son œuvre dessine une trajectoire thématique cohérente : des récits marqués par l’héritage des désillusions politiques et générationnelles (L’Eau froide, Après mai) à une réflexion plus ample sur la circulation mondiale des pouvoirs, des images et des récits (Demonlover, Boarding Gate). Son cinéma interroge de manière récurrente le rapport entre l’intime et l’Histoire, ainsi que la façon dont les individus évoluent au sein de systèmes complexes qui les dépassent (Carlos, Cuban Network).

Dans cette continuité, le choix d’adapter Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli semble logique. Le roman explore les formes contemporaines du pouvoir non dans leur dimension spectaculaire, mais dans leurs coulisses, à travers les stratégies d’influence, de manipulation, de narration et de construction du réel — autant de préoccupations déjà au cœur de films où Assayas s’intéresse aux médiations du pouvoir et aux figures qui l’exercent dans l’ombre. Le film propose une version romanesque de l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir, non sous la forme d’un récit historique factuel, mais comme une fiction inspirée de faits, de figures et de dynamiques réelles. Le cœur du récit ne réside pas tant dans la figure de Poutine que dans le dispositif de pouvoir qui se met en place autour de lui, et dans ceux qui en conçoivent le cadre symbolique et médiatique.

Le projet prolonge ainsi l’exploration des formes contemporaines du pouvoir menée par Assayas, en l’inscrivant au cœur d’un moment historique de bascule : l’effondrement de l’URSS et la recomposition politique de la Russie. À travers le parcours du personnage fictif de Vadim Baranov, figure d’intermédiaire et de stratège inspirée de Vladislav Sourkov, le film interroge la fabrication des récits, la maîtrise des images et la confusion entretenue entre vérité et fiction. En mobilisant les codes du thriller politique et un peu du cinéma d’espionnage, il s’offre un cadre propice à l’examen des mécanismes invisibles d’un régime autoritaire. Le Mage du Kremlin s’inscrit ainsi, sur le papier, dans la continuité d’un cinéma attentif aux zones grises du pouvoir et à ceux qui, dans l’ombre, en commandent les rouages.

Le stratège, ou l’art de gouverner par le récit

Après Vice, The Apprentice ou encore La Disparition de Josef Mengele, la figure des monstres politiques continue d’être un objet d’étude fascinant au cinéma. Assayas choisit toutefois de faire un pas de côté en construisant son récit non autour de Poutine, mais à travers le regard de l’un de ses conseillers. Ce déplacement du point de vue permet d’esquisser un portrait hiérarchique du pouvoir, où l’édification de l’autorité se raconte par strates successives. La narration en flashback, structurée en chapitres et portée par une voix off pesante, assume alors le sacrifice d’une fresque continue au profit d’épisodes clés, censés dessiner l’identité politique et symbolique de la Russie contemporaine, telle que perçue depuis l’Occident.

Le film entremêle ainsi fiction et réalité, notamment par l’insertion d’images d’archives — des attentats de 1999 à la révolution de Maïdan — qui viennent ancrer le récit dans une temporalité reconnaissable. L’ambition est claire : condenser ce qui caractériserait la société russe, fondée sur le prestige et la verticalité du pouvoir plutôt que sur l’argent. Sur le fond, le sujet demeure séduisant. Mais dans la forme, le montage et le recours appuyé à la voix off peinent à générer la tension nécessaire à ce faux biopic politique, qui reste souvent à distance de sa propre matière.

Car si le film interroge la valeur artistique et politique de l’image — pensée ici comme un instrument de domination —, il ne parvient jamais réellement à en faire ressentir la force. La mise en scène reste trop illustrative pour traduire avec subtilité l’efficacité des manœuvres orchestrées par Baranov. Bien que Paul Dano incarne avec justesse le doute et la fissure morale de cet artisan de la persuasion, l’essentiel du discours passe par des dialogues explicatifs, qui disent davantage qu’ils ne suggèrent. Cette approche prive certains moments de la froideur et de la terreur sourde qu’ils appellent, tant l’idée qu’un peuple puisse être façonné par de tels récits reste ici trop abstraite.

La fin du vertige et des illusions

Jude Law, de son côté, s’emploie à faire exister Poutine comme une figure d’autorité inflexible, imperméable à toute forme de contradiction. Pourtant, Assayas évite intelligemment d’en faire le centre névralgique de son récit. L’ancien directeur de la FSB demeure en marge, presque insaisissable, tandis que la trajectoire de Baranov occupe l’espace, pris entre la créature qu’il a contribué à façonner et son désir de s’extraire d’un système devenu incontrôlable. Cette tentation du retrait trouve un contrepoint dans le personnage de Ksenia, incarnée par Alicia Vikander, dont la fragilité et l’aspiration à la liberté offrent de rares respirations émotionnelles dans un récit dense et très discursif.

Malgré un effort de reconstitution indéniable de la Russie du début des années 2000, Le Mage du Kremlin donne le sentiment d’un rendez-vous manqué. Le film peine à insuffler la tension et l’émotion attendues d’un thriller politique, alors même qu’il ambitionne de raconter un moment de bascule crucial : celui d’un pays qui, sans se livrer pleinement au capitalisme, s’enferme dans une idéologie tout aussi destructrice. De même à propos de la réflexion sur la fin de la « publicité émotionnelle » en Russie, et sur la représentation du pays dans le regard figé de son leader, reste esquissée, survolée, faute d’une incarnation plus sensible.

En s’attaquant aux mécanismes invisibles du pouvoir russe, Olivier Assayas signe un film intellectuellement stimulant mais formellement trop sage. Le Mage du Kremlin séduit par la cohérence de son projet et la pertinence de son point de vue décentré, mais échoue à faire ressentir pleinement la violence symbolique et émotionnelle qu’il décrit. Cette froideur analytique, parfois trop théorique, nous laisse une impression mitigée : celle d’un récit lucide sur le pouvoir, mais trop souvent prisonnier de son propre discours.

Le Mage du Kremlin – bande-annonce

Le Mage du Kremlin – fiche technique

Titre international : The Wizard of the Kremlin
Réalisation : OLIVIER ASSAYAS
Scénario : OLIVIER ASSAYAS et EMMANUEL CARRÈRE (d’après le roman éponyme de GIULIANO DA EMPOLI © Editions Gallimard, 2022)
Interprètes : PAUL DANO, ALICIA VIKANDER, TOM STURRIDGE, JUDE LAW, WILL KEEN, JEFFREY WRIGHT, ANDREI ZAYATS, KASPARS KAMBALA, ANDRIS KEISS
Photographie : YORICK LE SAUX
Décors : FRANCOIS-RENAUD LABARTHE
Costumes : JÜRGEN DOERING
Montage : MARION MONNIER
1ère Assistante réalisateur : DOMINIQUE DELANY
Scripte : CHRISTELLE MEAUX
Son : NICOLAS CANTIN, NICOLAS MOREAU, GWENNOLE LE BORGNE, SARAH LELU, OLIVIER GOINARD
Casting : ANTOINETTE BOULAT
Producteurs exécutifs : SYLVIE BARTHET, STUART MANASHIL, LEE BRODA, JEFF RICE, ROBERT McLEAN, MICHAEL PALETTA, THOMAS PIERCE
Producteurs : OLIVIER DELBOSC et SIDONIE DUMAS
Société de production : CURIOSA FILMS, GAUMONT
Pays de production : FRANCE
Société de distribution France : GAUMONT
Durée : 2h25
Genre : Drame
Date de sortie : 21 janvier 2026

Le Mage du Kremlin : chronique d’un pouvoir fabriqué
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