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Les Œillades 2023 : Léo de Jim Capobianco, De Vinci en stop motion

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Dans Léo, Jim Capobianco et Pierre-Luc Granjon animent de magnifiques marionnettes qui racontent la période française et dernier chapitre de la vie du maître de la Renaissance. Rejeté par l’Église et par ses pairs, De Vinci, artiste des machines et de la science alors à l’apogée de sa carrière, quitte Rome pour s’exiler à Amboise où il est nommé premier peintre, ingénieur et architecte du jeune roi François Ier. Tombée amoureuse des grandes vertus de Léonard, la princesse Marguerite de Navarre devient sa protectrice et confidente. Se dessine ici une fable chatoyante et poétique aux images somptueuses sur les cruels mécanismes du mécénat et les dissemblances qui opposent l’humilité de la connaissance à l’orgueil et à l’avidité du pouvoir.

Artiste des machines et de la science, Léonard De Vinci est à l’apogée de sa carrière lorsqu’en 1516, accompagné de ses fidèles élèves, il installe son atelier à Amboise dans le Château du Clos Lucé et se voit confier par François Ier un projet d’urbanisme grandiose à la mesure de son talent. Il doit bâtir une nouvelle capitale, la cité idéale de Romorantin, lieu magique de canaux, écluses et fontaines à la rigueur mathématique et à la beauté singulière. Pensant échapper aux diktats du Vatican qui restreint son champ créatif en ne lui commandant que des armes toujours plus sophistiquées, le vieil homme accepte l’invitation du jeune monarque-mécène en lequel il a placé tous ses espoirs.

C’est la période française de Léonard (André Dussolier) qui fascine le réalisateur Jim Capobianco, ancien scénariste chez Disney et Pixar (Le Roi Lion, Le Bossu de Notre-Dame ou encore Ratatouille), montrant ici, dans une Renaissance miniature de toute beauté, tous les talents et ambitions d’un être visionnaire au cerveau constamment en ébullition. Inventeur d’engins volants, scaphandres, chars d’assaut et autres machines de guerre, organisateurs de fêtes, créateurs d’automates ou de miroirs géants capables d’examiner en détails la surface de la Lune… la soif dévorante de connaissances et les recherches métaphysiques de Léonard n’ont aucune limite. Étudiant l’anatomie pour comprendre les « mouvements de l’âme », il pratique même en cachette les premières dissections qui lui valent le mépris du pape et le rejet de ses contemporains. Mais Léonard souffre de la réputation de laisser ses travaux inachevés. Encouragé par le regard admiratif et bienveillant de la princesse Marguerite (Juliette Armanet), il poursuit ses expériences et continue de parfaire les trois œuvres majeures qui ont traversé les Alpes avec lui, la Joconde, la Sainte-Anne et le Saint Jean-Baptiste.

Jim Capobianco parvient à broder une fiction pleine d’humour autour de l’aura légendaire de son héros. Le film rend justice à la figure humaniste de Léonard de Vinci, raconté dans toute sa gloire et son énergie intellectuelle alors qu’il cherche encore, durant les trois dernières années de son existence, à donner une forme à son imaginaire, un sens au monde qui l’entoure. Outre le jeu de résonance entre l’activité artistique intense de Léonard et l’élégance du geste de fabrication artisanale, on relève l’inventivité visuelle autour de laquelle s’articule toute la complexité du personnage historique. Résolument anticlérical, Léo s’oppose fermement à la papauté qui lui préfère Michel-Ange pour peindre le plafond de la chapelle Sixtine. Il refuse courageusement ce statut de pantin mis au service de ceux qui détiennent le pouvoir et veulent s’approprier son génie à des fins destructrices.

Hélas, le Florentin déchante lorsqu’à peine arrivé au manoir du Clos Lucé, il se heurte aux caprices puérils et incessants de son nouvel hôte. Resté dans les jupons de sa mère Louise de Savoie (Marion Cotillard), François Ier (Gauthier Battoue) s’avère lui aussi obnubilé par les démonstrations de puissance. Déterminé à épater les rois d’Europe, il exige qu’on lui construise sur le champ le plus grand palais, érige la plus grande statue à la gloire éternelle de son règne : « Ces imbéciles ne veulent que des machines grotesques et ne méritent pas de connaître la vérité du monde » se désole alors Léo. Pétrie de poésie, cette parabole réflexive et pédagogique sur l’obsession du pouvoir n’est d’ailleurs pas sans rappeler La Fameuse Invasion des ours en Sicile, autre récente fable animée tirée du roman de Buzzati et réalisée par l’italien Lorenzo Mattotti. 

Propulsé par la partition enchanteresse d’Alex Mandel (Tracy, Notre ami le rat), Léo vaut pour la grande qualité de son graphisme, mêlant avec brio stop motion et dessin animé (la 2D sert ici à esquisser les pensées intimes du maître et la manière dont il conçoit ses inventions). Un petit bijou d’animation qui émerveillera le jeune public. 

Léo, la fabuleuse histoire de Léonard de Vinci – Bande-annonce

Synopsis : La Renaissance, époque où artistes, savants, rois et reines inventent un monde nouveau. Parmi eux, un curieux personnage passe ses journées à dessiner d’étranges machines et à explorer les idées les plus folles. Observer la lune, voler comme un oiseau, découvrir les secrets de la médecine… il rêve de changer le monde. Embarquez pour un voyage avec le plus grand des génies, Léonard de Vinci !

Léo, La fabuleuse histoire de Léonard de Vinci – Fiche technique

Réalisation : Jim Capobianco, Pierre-Luc Granjon
Scénario : Jim Capobianco
Avec les voix de : André Dussolier, Marion Cotillard, Juliette Armanet, Gauthier Battoue, Philippe Allard
Production : Jim Capobianco
Photographie : Marijke Van Kets
Montage : Nicolas Flory
Décors : Marion Charrier
Musique : Axel Mandel
Distributeur : KMBO
Durée : 1h29
Genre : Animation
Sortie : 31 janvier 2024

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3

Thanksgiving – Sauté de dinde(s) amusant et cousu de fil blanc

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Un slasher inédit. Un contexte très américain mais doté d’une imagerie reconnaissable. Eli Roth (Hostel ou Cabin Fever) à la réalisation. Patrick Dempsey en tête d’affiche. On peut dire que la proposition était alléchante et promettait une série B sympathique, voire même peut-être un renouvellement de ce sous-genre. Eh bien ce ne sera malheureusement pas le cas. Thanksgiving est amusant grâce à ses meurtres bien gores, son entame complètement dingue et surprenante, et une bonne utilisation de l’imagerie de cette célébration. Mais pour le reste… entre intrigue cousue de fil blanc, dénouement ridicule, rythme saccadé et mise en scène anodine, c’est un slasher tout juste dans la moyenne du genre.

Synopsis : Un an après qu’un Black Friday a viré au chaos, un mystérieux tueur s’inspire de la fête traditionnelle de Thanksgiving et terrorise la ville de Plymouth (Massachussetts), berceau de la célèbre fête. Alors que les habitants sont éliminés les uns après les autres, ces meurtres qui semblaient aléatoires, révèlent un plan plus vaste et sinistre. Les habitants découvriront-ils le tueur et survivront-ils à la fête… ou deviendront-ils les invités de son dîner de Thanksgiving complètement tordu ?

Les slashers, c’est un peu comme les films catastrophe. C’est une question de mode. Il y a eu la vague inaugurale dans les années 80 avec les Michael Myers, Jason Vorhees ou encore Freddy Krueger… Puis le genre s’est éteint jusqu’à la résurrection opérée par Wes Craven avec la saga Scream (d’ailleurs elle-même ressuscitée avec succès récemment). Ont suivi les Urban Legend, Souviens-toi… l’été dernier et consorts au début des années 2000. Depuis, quelques exemples essaiment autant le catalogue des direct to DVD ou VOD que celui des salles de cinéma, à l’exception de quelques essais indépendants tels que le classique It Follows. Ou alors il faut chercher du côté de la sérénade de remakes, reboots, spin-offs déterrant les vieux classiques cités plus haut et rarement convaincants. Pour un Massacre à la tronçonneuse de Marcus Nispel, incroyable, extrême, crade et jusqu’au-boutiste, combien de ratés ? De voir une nouvelle proposition en salle a donc toujours quelque chose d’un peu excitant pour les amateurs du genre…

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’entame de ce slasher est déroutante et inattendue. À l’origine, c’est le prolongement d’une bande-annonce insérée au double programme Grindhouse du duo Tarantino/Rodriguez (Boulevard de la mort et Planète terreur). On y voyait un tueur masqué sévir durant la période de l’Action de grâce. Ici dans cette mouture rallongée et développée en un long-métrage, ce prologue sera certainement même la séquence qui marquera le plus notre projection. On s’attendait bien sûr à un meurtre inaugural, comme dans la plupart de tous les avatars de ce sous-genre horrifique, mais on a le droit à une scène complètement dingue invoquant le Black Friday dans les grandes surfaces et la folie inhérente des consommateurs dans ce genre d’opération. Une scène qui va virer à la tragédie entre satire du consumérisme et poussées gores presque drôles. Ce sera le point de départ haut en couleur d’un film avec croque-mitaine qui va davantage rentrer dans le rang ensuite et moins nous stimuler.

En effet, ce n’est pas ce Thanksgiving qui va redorer le blason du slasher et le faire renaître de ses cendres. Une fois passé cette séquence, le film va reprendre les sentiers battus du genre et en respecter la plupart des codes sans jamais nous surprendre. Il va davantage opter pour une tonalité pince-sans-rire et sarcastique que véritablement effrayante, poisseuse ou angoissante. On se situe donc plus du côté de Scream sans l’analyse méta du genre que de La Nuit des masques. En gros, le tueur et les meurtres ne font jamais peur, mais sont plutôt ludiques et amusants. Eli Roth, qui est quand même un réalisateur réputé dans ces sphères-là, déçoit d’ailleurs un peu tant sa mise en scène est fonctionnelle. Tout comme sa proposition de fond, visant à critiquer les réseaux sociaux et le capitalisme, une pichenette facile et martelée avec la finesse d’un catcheur sur le ring.

En outre, Thanksgiving est doté d’un casting qui joue un peu trop premier degré. Plus que mal, car on a déjà vu bien pire niveau acting dans ce type de production. Problème : cela ne colle pas vraiment avec le côté humour noir de l’ensemble. L’histoire est cousue de fil blanc et les ficelles sont tout de même très grosses avec beaucoup d’incohérences à la clé. Quant au rythme, il est très saccadé et inégal, les séquences de meurtre étant quasiment le seul intérêt que l’on peut porter au film puisque le reste nous parle d’amourettes étudiantes et de préparation de festivités. C’est inintéressant et on n’est absolument pas là pour ça ! Pour ce qui est du dénouement, il est clairement prévisible et ridicule. Le genre de twist final qu’on sent venir durant toute la projection et qu’on espère qu’il ne se réalisera pas…

Heureusement, toute l’imagerie ayant trait à cette fête forcément très nord-américaine est bien exploitée. Certes, elle n’est pas aussi effrayante que celle d’Halloween, mais entre le déguisement de pèlerin du tueur, la fameuse dinde ou le Mayflower, le folklore inhérent à ces festivités est utilisé à bon escient. Et il reste certainement le côté le plus réussi du film : ses séquences de meurtre qui, en plus d’être assez nombreuses, sont vraiment originales et recherchées. Certes parfois absurdes, elles n’en demeurent pas moins à la fois drôles, bien gores et sanguinolentes. Notre préférée : celle de la dinde humaine en grandeur nature évidemment ! Un grand moment de n’importe quoi assumé ! En somme, un slasher qui ne renouvelle pas le genre et qui échoue sur bien des points, mais dont certaines séquences valent leur pesant de cacahuètes. À partager entre copains un samedi soir pour se marrer et gentiment frissonner.

Bande-annonce – Thanksgiving

Fiche technique – Thanksgiving

Réalisation : Eli Roth.
Scénario : Eli Roth et Jeff Randell.
Production : Tristar Production et Spyglass Entertainment.
Pays de production : USA.
Distribution France : Sony Pictures Distribution.
Durée : 1h47.
Genre : Épouvante.
Date de sortie : 29 novembre 2023.

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2.5

Silence, Espace, Pureté : L’Héritage Mystique d’Agnès Martin au Cinéma et en Mode

Agnès Martin confiait : « My paintings are not about what is seen. They are about what is known forever in the mind. » Cette phrase révèle l’essence profonde du minimalisme : non pas une réduction formelle, mais une quête mystique de la beauté intérieure, un espace où le silence permet à la perfection de l’esprit de se manifester. Influencée par le Zen et le Taoïsme, Martin peignait des grilles tremblantes sur fond pâle pour évoquer l’innocence des arbres, l’harmonie sans objet, un monde sans interruption. Aujourd’hui, ce silence résonne dans les écrans : les intérieurs chauds et vides de Her, les hôtels impersonnels de Lost in Translation, les nuits monochromes de Drive. Jil Sander parle de « purism » plutôt que de minimalisme — « sometimes sounds too hollow » — tandis que The Row cultive un luxe discret où le vêtement devient refuge silencieux pour l’âme. Le minimalisme n’est pas vide ; il est plénitude en attente, espace où l’émotion naît sans bruit.

I. Agnes Martin : Le Silence comme Beauté Mystique

Les Fondations Spirituelles

Agnes Martin (1912-2004) rejetait le terme « minimaliste » : « The Minimalists are idealist. They want to minimize themselves in favor of the ideal… But I just can’t. » Pour elle, l’art n’était pas réduction intellectuelle mais révélation de la perfection intérieure, influencée par le Zen, le Taoïsme et la nature du Nouveau-Mexique où elle s’isola. Ses grilles fines, tracées à main levée sur toiles immenses, tremblent légèrement — imperfection humaine dans la géométrie divine.

Le Tate Modern et d’autres institutions soulignent cette dimension contemplative : ses œuvres (souvent en blanc cassé, gris doux, bleu pâle) créent un silence exigeant, un vide qui n’est pas absence mais invitation à la projection intérieure. Martin cherchait « experience that is wordless and silent », un art qui touche l’esprit sans mots, évoquant la joie inexplicable du réveil matinal ou la beauté de la vie sans objets.

« My interest is in experience that is wordless and silent, and in the fact that this experience can be expressed only in art forms that are themselves wordless and silent. »

— Agnes Martin

Ses toiles, comme des horizons infinis, suggèrent l’espace ouvert du désert : pas de forme agressive, seulement une vibration subtile qui évoque l’innocence, la paix, la fusion avec le tout. Elle détruisait souvent ses œuvres imparfaites, poursuivant une quête implacable de pureté — non pas formelle, mais spirituelle : « Beauty is the mystery of life. It is not in the eye it is in the mind. »

« Silence is the key that unlocks the true meaning. »

— Agnes Martin

Les Codes Profonds du Minimalisme Martinien

Le silence comme plénitude : Le vide n’est pas négatif ; il est espace pour l’inspiration, la joie sans cause, la conscience pure.

L’imperfection humaine dans la perfection : Lignes tremblantes, traces de crayon — l’art n’est pas machine, mais reflet de l’âme en quête.La beauté intérieure : Couleurs neutres, formes simples pour toucher ce qui est « known forever in the mind », au-delà du visible.

II. Le Cinéma : Espaces de Silence, Désir Inassouvi

Her : L’Amour dans le Vide Chaleureux

Spike Jonze crée un Los Angeles enveloppant, sans bleu froid : oranges, rouges, crèmes permanents pour rendre l’IA (Samantha) tactile, humaine. Theodore erre dans des espaces vastes mais intimes ; les silences entre dialogues portent le poids du désir inassouvi, de la solitude moderne. Hoyte van Hoytema : bannir le bleu pour éviter le « futuriste froid », privilégier la chaleur qui rend le virtuel palpable. Comme Martin, l’espace (intérieurs, écrans, rues) devient refuge où l’émotion se révèle sans mots — un silence chargé de tendresse impossible.

Lost in Translation : Mélancolie dans l’Impersonnel

Sofia Coppola excelle dans le minimalisme existentiel : Tokyo comme décor impersonnel, hôtel luxueux mais vide, silences lourds entre Bob et Charlotte. Plans contemplatifs, lumière naturelle, palette muted capturent l’isolement culturel et émotionnel. Le film repose sur le subtext : regards, non-dits, absences qui expriment la connexion fragile, le désir retenu. Coppola : exploration de la déconnexion et de la quête de moments authentiques dans un monde hypermoderne — silence comme espace de projection pour l’intériorité.

Drive : Violence Contenue dans le Monochrome

Nicolas Winding Refn, daltonien, pousse le contraste extrême : rose néon vs bleu nuit pour un L.A. onirique et glacial. Le Driver parle peu ; ses silences, regards, gestes minimalistes portent la menace latente, la solitude stoïque. Palette restreinte (jaunes chauds pour espoir fugace, rouges pour danger) crée un espace émotionnel pur, où chaque teinte est essentielle. Refn refuse le superflu : comme Martin, il peint avec le dos au monde, laissant le silence révéler la violence intérieure.

Autres Échos : In the Mood for Love et Somewhere

Wong Kar-wai : intérieurs saturés mais silencieux, cheongsams comme variations subtiles sur le désir retenu — silence comme temps émotionnel. Sofia Coppola dans *Somewhere* : hôtel vide, père et fille dans un néant contemplatif — minimalisme existentiel où le vide devient espace de présence pure.

« True art is found in the stillness of the mind. »

— Agnes Martin

III. La Mode : Purisme et Refuge Silencieux

Jil Sander : Purisme contre Minimalisme « Hollow »

Jil Sander refuse le minimalisme « trop creux » : « Minimalism sometimes sounds too hollow. » Elle prône le « purism » — coupes architecturales, matières nobles, palette neutre (blanc, noir, beige) pour une harmonie rationnelle inspirée du Bauhaus. Ses silhouettes fluides, sans logos, créent un silence visuel où le corps respire, où l’élégance est intérieure : « The essence of elegance is not the absence of simplicity, but the absence of excess. »

The Row : Quiet Luxury comme Philosophie Intime

Mary-Kate et Ashley Olsen bâtissent The Row sur l’anti-spectacle : noir, crème, gris anthracite — pièces d’investissement où coupe et matière parlent seules. Pas de campagnes criardes ; le vêtement devient refuge discret, état d’esprit silencieux. Comme Martin, elles cultivent la nuance dans l’absence : un luxe qui n’annonce rien, mais enveloppe l’âme — « quiet luxury » où le silence est élégance authentique.

IV. Convergences : Le Silence comme Plénitude Révolutionnaire

Agnes Martin peignait le silence pour toucher la perfection « known forever in the mind » ; Jonze évacue le froid pour rendre l’amour palpable ; Coppola laisse les silences dire l’isolement ; Sander et The Row habillent le corps en purisme intérieur. Dans un monde saturé de bruit, ce minimalisme crée des poches de vide : espace pour la joie sans cause, le désir sans résolution, la présence sans distraction.

Le silence n’est pas absence — il est plénitude en attente, clé qui ouvre la beauté mystique. Comme Martin : « Beauty is found in the simplicity of a perfectly balanced composition. » Au cinéma et en mode, cette pureté reste acte de résistance : elle nous invite à ralentir, à entrer dans le stillness of the mind, à ressentir l’indicible sans mots.

« My paintings have neither object nor space nor line nor anything – no forms. … A world without objects, without interruption. »

— Agnes Martin

90’s : les années skate

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Dans un quartier de Los Angelès, Stevie (Sunny Suljic), 13 ans, vit dans un appartement avec sa mère (Katherine Waterston) et son frère Ian (Lucas Hedges), 17 ans. Stevie regarde avec envie tout ce qui appartient à son grand frère et tout ce qu’il pourrait envisager s’il était plus vieux.

Sa position de cadet à la maison met Stevie en position de côtoyer bien des éléments qui le font rêver, à savoir tout ce que possède Ian, même si on ne sait pas comment celui-ci se débrouille. En effet, dans une chambre assez vaste alors que la famille vit plutôt modestement, Ian possède déjà une impressionnante collection de CD et de cassettes audio minutieusement répertoriés, mais aussi des casquettes, etc. Sachant son frère envieux de tout cela, Ian lui interdit d’entrer dans la chambre en question. Bien entendu, cette interdiction n’est qu’une tentative pour l’impressionner, car il n’est pas tout le temps à la maison. Cela permet à Stevie de faire ses observations, jusqu’à noter ce qui manque à son frère. De son côté, Ian sait que son frère viole son territoire. Il y a donc de la friction dans l’air et quelques scènes montrent qu’ils ne font pas que se chamailler. Quand Ian n’est pas content, il n’y va pas de main morte. Cela nous vaut dès le début, des cavalcades dans un appartement à grands couloirs qui permettent de faire le tour en courant. Fondamental, le territoire lorsqu’on cherche à s’affirmer ! Ian a l’âge et le physique pour le marquer et le défendre. Quant à Stevie, il côtoie son frère de suffisamment près pour vouloir lui aussi chercher sa voie. Alors, même s’il lui manque quelques centimètres (disons une bonne tête), de l’argent et les hormones qui lui permettraient d’assurer vis-à-vis des filles, Stevie admire et respecte ce que son frère conserve jalousement. Pour lui qui se cherche, cela l’incite à considérer que tout ce dont il rêve est en fait à sa portée. Mais, affirmer sa personnalité ne peut pas se limiter à faire bêtement comme son grand frère.

Découverte du skate

La conquête d’un territoire (son chez soi qu’on défend jalousement où l’on recherche la quiétude amniotique perdue) se joue également en dehors du domicile familial. Ainsi, Stevie passe du temps dans une boutique spécialisée dans la vente de skateboards, où trainent quatre garçons qui se veulent dans le vent. Le plus vieux, Ray (Na-kel Smith) est black, les autres sont Fuckshit (parce que c’est ce qu’il dit à chaque fois qu’il réussit une figure avec son skate) et son look impayable (interprétation inimitableble d’Olan Prenatt), Fourth Grade (Ryder McLaughlin) qui parle peu mais qui filme tout ce qu’il peut avec sa petite caméra et Ruben (Gio Galicia), le plus jeune et probablement d’origine mexicaine. La proximité d’âge fait que Stevie finit par approcher Ruben qui l’initie à tout ce qu’il peut en faisant celui qui connait tout. Très important dans un groupe donné d’afficher la connaissance des clés de comportement, même si ce n’est pas tout à fait vrai. Nous sommes dans les 90’s comme l’indique le titre du film, c’est donc en faisant du skate que Stevie cherche à s’affirmer, ce qui lui permettrait d’intégrer un groupe – notion fondamentale – signe de socialisation et qui permet de se sentir plus fort. Pourquoi ces quatre-là le fascinent-ils ? Parce qu’ils ont réponse à tout et se comportent en mecs cools et qu’ils n’ont jamais peur de transgresser les règles établies. En fait, ils ont leurs propres codes, autre notion fondamentale pour des jeunes qui cherchent à s’affirmer. Ainsi, ils emmènent Stevie faire du skate dans des endroits interdits, ce qui nous vaut quelques scènes marquantes. On remarque par exemple qu’ils vont en faire devant un tribunal où ils suivent l’exemple : en fait l’esplanade grouille littéralement de skaters qui y déambulent comme une nuée de sauterelles, prêts à déguerpir en vitesse au premier signal d’alerte.

Les défis

Outre le skate, l’activité principale de ces jeunes consiste à parler et à se fixer des objectifs. Ainsi, à une soirée, Stevie est abordé par Estee (Alexa Demie), une fille plus vieille que lui qui cherche déjà à le tester. Et puis, le groupe se retrouve sur un toit-terrasse avec un défi : passer au-dessus d’une ouverture avec leur skate. Le danger est réel, car celui qui se louperait peut faire le saut dans le vide, un étage plus bas ! Les plus grands affichent leur maîtrise du skate. Admiratif, Stevie montre à cette occasion son côté casse-cou, car il ne se dégonfle pas malgré son petit gabarit qui l’empêche de prendre suffisamment de vitesse…

Le prix de l’Intégration

À force de montrer sa volonté, Stevie gagne la réputation de celui qui n’a peur de rien. Cela lui vaut le surnom de SunBurn, littéralement « Grillé par le soleil » qui symbolise définitivement son intégration au groupe. Le film nous montre à cette occasion les dangers courus par un jeune confronté à des plus vieux que lui qui ne savent pas toujours le préserver de l’inconscience caractéristique de son âge. Cela a évidemment le don de rendre furieuse sa mère lorsqu’elle réalise que son Stevie commence à lui échapper.

Un film mémorable

Tout cela fonctionne parfaitement, parce que le réalisateur, Jonah Hill, s’efface volontairement derrière son film, avec un scénario (dont il est l’auteur) qui enchaine des situations particulièrement révélatrices, mises en valeur par un casting remarquable de justesse. Une justesse qui colle parfaitement avec le naturel des jeunes acteurs, comme si le réalisateur se contentait d’enregistrer discrètement leur quotidien. On entre totalement dans ce film parce qu’il dégage une sincérité de chaque instant, ce en quoi le format 4/3 et des décors sans aucun tape-à-l’œil contribuent largement. La BO y contribue également beaucoup, avec une incroyable collection de titres qui rendent parfaitement crédible cette ambiance des 90’s. Le réalisateur a la bonne idée de s’en contenter, limitant rigoureusement le minutage de son film, allant même jusqu’à proposer pour le conclure, une sorte de clip vidéo qui se présente comme le premier essai de Fourth Grade dans le domaine de la réalisation et qui sonne comme le making off du film. Une belle réussite, émouvante et convaincante, même pour celles et ceux qui ignorent tout du skate !

90’s – Réalisé par Jonah Hill
Sorti en 2018 (Etats-Unis). Sortie France le 24 avril 2019

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4

« Les Enfants de Belzagor », suite et fin

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Les éditions Les Humanoïdes associés publient la suite des Enfants de Belzagor, de Bruno Lecigne, Sam Timel et Adrien Villesange. Sur une planète pleine de surprises, ancienne colonie restituée aux espèces autochtones, deux groupes humains séparés poursuivent des objectifs distincts…

Dans le premier tome des Enfants de Belzagor, les scénaristes Bruno Lecigne et Sam Timel s’employaient, avec le concours du dessinateur Adrien Villesange, à suivre l’histoire d’Edmund « Eddie » Gundersen, devenu un intermédiaire entre les humains et le G’rakh, ainsi que sa rencontre avec Jeff Kurtz, qui revenait sur Belzagor dans le corps de Dorothy pour obtenir le venin sacré de Naggiar. Parallèlement, Eddie était chargé par Vol’Himyor le Grand Suprême de conduire un enfant honni vers un territoire reculé et hostile.

La bande dessinée abordait de manière subtile des thèmes tels que les jeux de pouvoir et l’instinct de prédation de l’homme. Le récit s’articulait également autour de divers enjeux secondaires, notamment les considérations familiales d’Eddie, la toxicomanie de Sam, l’ex de Dorothy, et les menaces migratoires des terriens souhaitant rejoindre Belzagor.

Ce second tome montre Eddie sur le chemin des Terres de Glace, aux confins des territoires non-explorés de Belzagor… Il va y découvrir une nouvelle espèce inconnue et quelques mystères que cette planète renferme encore. Un second groupe, celui de Kurtz, cherche à récupérer des larves de Naggiar, ce qui le mettra à plusieurs reprises aux prises avec des monstres autochtones. Ces larves se développent dans les chairs des hôtes infectés. Enfin, une étrange cérémonie de purification viendra solder l’intrigue…

Ce second tome, qui referme un diptyque aussi intéressant qu’original, repose essentiellement sur deux aspects : les reliefs psychologiques humains et l’exploration d’une planète et de sa mythologie. Sur les deux dimensions, les auteurs s’en sortent avec les honneurs, et ils parviennent à développer avec succès les aventures des deux groupes, de manière alternée et engageante. L’obsession de Kurtz pour les larves, au mépris d’autres considérations pourtant plus honorables et importantes (les découvertes scientifiques par exemple), constitue la lame de fond de l’un des arcs, quand l’autre lorgne clairement du côté d’un enfant autochtone à la destinée inattendue.

L’ensemble est foisonnant de détails (parfois un peu vains) et généreux quant à ses représentations de la nature humaine. On prend en tout cas beaucoup de plaisir à suivre les pérégrinations de ces personnages confrontés à un environnement inhospitalier qu’ils ont tendance à traiter avec un certain intérêt…

Les Enfants de Belzagor, Bruno Lecigne, Sam Timel et Adrien Villesange
Les Humanoïdes associés, novembre 2023, 48 pages

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3

« Capitaine Kaimann » : à travers les âges

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Capitaine Kaimann (Humanoïdes associés) prend place dans l’univers de L’Incal, pour raconter le destin d’un prince stigmatisé et déchu, cherchant l’amour à travers les âges.

Le Capitaine Kaimann règne sur un vaisseau en souffrance, dont l’équipage se constitue d’anciens lieutenants disparus et seulement présents sous leur forme holographique. Il lutte pied à pied contre la transformation génétique qui lui fait perdre en humanité ce qu’il gagne en monstruosité. On le découvre, au début du récit, décimant un vaisseau aristo afin de mettre la main sur un antidote lui permettant de repousser – un peu – le mal qui le gangrène intérieurement.

C’est cette hybridation, qui le change peu à peu en reptile, qui lui a coûté le trône qui lui était initialement promis. Peu tolérante, sa famille n’a pas hésité à l’ostraciser et le bouter hors des cercles du pouvoir, le poussant à endosser le rôle de pirate de l’espace. Dan Watters et Jon Davis-Hunt reviennent longuement sur cette blessure originelle, familiale et d’orgueil, qui le voit, tiraillé entre deux natures, sans cesse rejeter l’une au profit de l’autre, jugée plus respectable.

Son histoire, c’est Aurora qui la rapporte à des enfants. Nonobstant les règles de l’abbesse, elle sort un livre en décomposition de la bibliothèque et découvre les mésaventures de ce capitaine errant dans l’espace en compagnie de ce qu’il reste d’un équipage décimé et numérisé. Au moment où elle prend la décision de se plonger dans ce récit en enfreignant des règles qui vouent la mémoire à la disparition, Aurora sait qu’il ne lui reste plus longtemps à vivre, puisque des ennemis s’apprêtent à attaquer son monastère. Ce qu’elle ignore en revanche, c’est ce qu’elle va déclencher…

Dan Watters et Jon Davis-Hunt charpentent alors une romance à travers le temps et l’espace : le Capitaine Kaimann utilise un instrument de musique doté de pouvoirs magiques pour entrer en contact avec celle qui vient de découvrir son histoire. Alors qu’il était en plein deuil, déchiré par la perte de sa bien-aimée, le voilà nanti d’une nouvelle mission, qu’il prend à bras-le-corps : faire voir à Aurora la beauté des étoiles « ancestrales ». On découvre alors un homme à la raison chancelante, obsédé par une quête qui lui redonne, soudainement, une raison de vivre – et de lutter contre cette seconde nature qui reprend ses droits.

Bien ficelé, L’Incal : Capitaine Kaimann est généreux dans ses motifs – amour, pouvoir, deuil, mémoire, racisme – et suffisamment sophistiqué dans son approche narrative déstructurée pour tenir en haleine le lecteur. Parfois brut dans ses représentations, par ailleurs soignées, l’album donne à voir deux protagonistes finement caractérisés, faisant face à une hostilité grandissante et prêts à tout pour se retrouver et briser leur solitude. De bonne facture.

L’Incal : Capitaine Kaimann, Dan Watters et Jon Davis-Hunt
Humanoïdes associés, novembre 2023, 112 pages

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3.5

Pourquoi ne pas avoir peur de la nouveauté ? Comment réaliser des idées folles ?

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Le changement est souvent mal perçu en raison de son caractère inconnu. Pourtant, force est de constater qu’elle constitue un moteur clé derrière chaque grande réalisation. Quel que soit dans le domaine, l’innovation représente une opportunité de croissance. L’industrie des jeux, qu’il s’agisse de jeux vidéo ou de jeux de hasard, n’échappe pas à cette réalité. Pourquoi ne pas avoir peur de la nouveauté alors ? Comment transformer des idées audacieuses en concepts à succès ? Éléments de réponse dans le présent article.

Oser l’innovation : les bonnes raisons de se lancer avec confiance

Le changement, la nouveauté, l’innovation ouvrent la porte du succès dans l’industrie du jeu. Découvrez ci-dessous les raisons qui expliquent cette réalité.

Se démarquer de la concurrence sur le marché

Les plateformes de divertissement, regroupées dans les sites comme casinojeux, sont nombreuses à proposer des jeux originaux. Sortir du lot devient ainsi impératif afin de se différencier des autres concurrents. Cela requiert de nouvelles idées, des concepts audacieux, des approches novatrices qui serviront à offrir une meilleure expérience aux amateurs.

Élargir de nouveaux horizons

L’industrie du jeu est un secteur en constante évolution. Pour percer dans ce domaine, il ne faut pas avoir peur de la nouveauté, bien au contraire. Concevoir des expériences de jeu uniques et inédites est le but afin de diversifier le choix des joueurs et leur offrir des histoires captivantes dans le monde du divertissement interactif.

Par ailleurs, les nouvelles idées peuvent ouvrir la voie à de nouveaux marchés dans l’industrie du jeu. L’essor des jeux mobiles a par exemple attiré des personnes qui n’avaient pas auparavant d’intérêt pour les jeux vidéo et les jeux de hasard.

Transformer des idées audacieuses en concepts à succès : comment y parvenir ?

De l’idée à la réalisation, il existe une grande différence. C’est d’ailleurs pour cette raison que de nombreux acteurs appréhendent la nouveauté. Ils doutent du potentiel succès de leur concept auprès des amateurs de jeu. Heureusement, l’application d’un ensemble de stratégies permet de donner vie à un projet et d’assurer sa popularité.

Étudier le marché du jeu

Tous les jeux auxquels les amateurs jouent ont émergé d’idées autrefois considérées comme « folles ». Néanmoins, tous les concepts ne se valent pas non plus, surtout dans cette industrie compétitive. Une analyse approfondie du marché s’impose afin de garantir que le projet sort du lot tout en suivant les tendances émergentes. En effet, la prise en compte des goûts et des préférences actuels des joueurs reste un facteur important.

S’adapter aux tendances technologiques

Quelle que soit l’idée, elle doit s’accompagner de graphismes de pointe, des fonctionnalités de réalité virtuelle et des interactions basées sur l’intelligence artificielle pour séduire les passionnés. Les tendances technologiques tiennent en effet une place importante dans cette industrie du divertissement. Tout le monde cherche une expérience de jeu immersive, captivante et agréable, qui leur permet de se téléporter dans un autre univers.

Exploiter les dernières technologies jouera significativement à l’avantage des créateurs de jeux. Ils toucheront certainement un large éventail de joueurs, notamment si cela s’associe avec plusieurs options de compatibilité.

Collaborer avec des talents variés

Dans l’industrie du jeu, les partenariats stratégiques contribuent énormément à la réussite et à la concrétisation des idées originales. La diversité des talents apporte des perspectives variées, stimulant ainsi l’innovation créative. Chaque personne, avec des compétences et des expériences différentes, participe à l’amélioration du projet.

La collaboration avec des talents variés signifie une expertise complémentaire, et par conséquent une meilleure résolution des problèmes rencontrés dans la réalisation de l’idée.

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Les Œillades 2023 : Niagara de Guillaume Lambert, retour aux chutes

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Quatre ans après le succès des Scènes fortuites, Niagara, second long-métrage de Guillaume Lambert projeté en ouverture du festival Les Œillades d’Albi, prend les traits d’un road-trip tragi-comique à la fois funambulesque et réconfortant qui vient affiner le style décalé du comédien et scénariste québécois, offrant ici à son trio d’acteurs en détresse une partition burlesque très contrastée, toujours à la croisée du drame absurde et de la comédie dépressive.

Après Les scènes fortuites, une mise en abyme réussie sur les difficultés personnelles et professionnelles d’un aspirant cinéaste montréalais incapable de terminer son premier film, Niagara pousse encore plus loin la drôlerie insaisissable de Guillaume Lambert. Ici, le jeune réalisateur québécois se joue des codes du road-movie pour raconter à sa manière le deuil, le temps qui passe, la nostalgie, le pardon mais surtout la lente recomposition d’une fratrie fracturée.

Le film narre le périple insensé à Niagara Falls de deux frangins, Alain (François Pérusse, excellent en maladroit sensible et désabusé) et Léo-Louis (Éric Bernier, tout aussi à son aise dans son costume de gestionnaire de risques pédant et froid), partis retrouver leur frère aîné (Guy Jodoin) pour les funérailles de leur père (Marcel Sabourin), décédé d’une crise cardiaque lors d’un malheureux et stupide « Ice Bucket Challenge ». 

Laissant hors-champ l’épisode douloureux de la séparation des parents, — première « chute » symbolique qui renvoie à une lointaine et profonde cicatrice existentielle —, ne cherchant jamais à justifier le caractère purement burlesque de certaines situations, le scénario souffre probablement de quelques zones d’ombre qui nuisent à la clarté de l’ensemble. Mais c’est la noyade inéluctable du patriarche, point de départ du road-trip, qui va à elle seule irriguer ce retour aux sources et permettre aux héros de remonter les flots de leurs vies qui se brisent, de renouer les liens déchirés par la distance qui les sépare. De leurs trois solitudes va alors naître un espoir collectif : celui de pouvoir communiquer à nouveau. Dans l’une des plus belles séquences du film, la dispersion des cendres du défunt père se fait l’exutoire métaphorique de leurs angoisses et rages individuelles jusqu’alors contenues.

Guillaume Lambert maîtrise parfaitement le tempo effréné de son écriture gorgée de truculents calembours, ainsi que la rigueur métronomique de sa mise en scène d’une masculinité en errance, apprenant à relativiser ses malheurs. Il découpe la succession de sketches en plusieurs chapitres, faisant défiler une galerie de personnages extravagants, charmants, touchants. Puis, non sans une certaine tendresse, il laisse libre cours à l’interprétation déjantée des comédiens, lesquels parviennent à incorporer au récit leur charisme et leur humour délirants (se détache notamment une Véronic DiCaire hilarante en serveuse sexy dans un diner miteux ou encore le quasi-caméo d’un Guillaume Lambert étrangement mutique). Ainsi, toute la force et la dynamique de Niagara, hélas plus poussif dans son dernier tiers, reposent sur un jeu de contrastes symétriques entre l’ironie et le sérieux ; chaque étape du voyage, magnifiquement photographiée par Marie Davignon (Beans), injecte des péripéties comiques tout en cristallisant l’émotion pure du drame. Si la mécanique du film se devine, la quête, elle, traversée par une douce mélancolie, devient plus instinctive grâce au geste esthétique affirmé du réalisateur.

Comédie à la fois cruelle et réconfortante peuplée de personnages à l’excentricité charmante, Niagara séduira sans nul doute les amateurs de l’univers singulier de Guillaume Lambert. Sévan Lesaffre

Niagara – Bande-annonce

Synopsis : Trois frères dans la cinquantaine doivent reprendre contact suite à la mort de leur père, décédé prématurément d’un malheureux Ice Bucket Challenge.

Niagara – Fiche technique

Réalisation : Guillaume Lambert
Scénario : Guillaume Lambert
Avec : François Pérusse, Éric Bernier, Guy Jodoin, Véronic DiCaire, Katherine Levac, Marcel Sabourin, Muriel Dutil, Guillaume Lambert…
Production : Tim Ringuette, Laurent Allaire
Photographie : Marie Davignon
Montage : Yann Thibaudeau
Costumes : Iris Bélanger Noël
Musique : Laurence Nerbhronne
Distributeur : Vues du Québec Distribution
Durée : 1h46
Genre : Comédie, Drame
Sortie : 10 avril 2024

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« Batman/Spawn » : spectacle et confusion

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Le dernier crossover entre Batman et Spawn réunit deux géants des comics américains, Todd McFarlane et Greg Capullo. Riche en action et en graphismes époustouflants, l’album plonge les lecteurs dans une aventure complexe qui, malgré ses évidentes qualités artistiques, pâtit d’une narration quelque peu embrouillée.

Inutile de les présenter, Todd McFarlane et Greg Capullo sont deux figures emblématiques de l’univers des comics américains. Le premier, créateur de Spawn, a été impliqué dans la série Batman au cours des années 80. Le second a travaillé sur les deux séries et doit sa célébrité à ses narrations visuelles dynamiques et ses mises en planche innovantes.

L’histoire qui nous intéresse débute avec un Spawn revanchard, trompé par la Cour des Hiboux, qui s’emploie à l’opposer à Batman sous un prétexte fallacieux. Très vite, les deux protagonistes se rendent compte de la supercherie et s’unissent pour régler leurs comptes. Des éléments connexes, comme le collier de Martha Wayne et des portails inter-univers, introduisent une certaine complexité scénaristique. Et des références à des arcs narratifs antérieurs de Batman et Spawn – comme la figuration du Joker au masque de chair – ajoutent à la densité à l’intrigue, mais contribuent aussi à sortir de la représentation générique des deux super-héros (choix discutable) et à engendrer de la confusion pour les lecteurs, nouveaux comme initiés.

L’artwork demeure le point culminant de ce crossover, avec les dessins sophistiqués et sombres de Greg Capullo magnifiquement encrés par Todd McFarlane. Les mouvements, le travail d’iconisation, les scènes plus horrifiques font pleinement effet et la narration séquentielle est mise en avant avec des pages savamment construites qui guident habilement le regard du lecteur. De ce côté-là, il est difficile de faire la fine bouche. On tient ce qu’il se fait de mieux dans les illustrations comic books. Les principaux écueils tiennent plutôt, comme évoqué supra, à la complexité et l’opacité de l’intrigue. L’apparition d’un joker chronologiquement fixé, le complot qu’il semble organiser en sous-main (sans aucune forme d’explication) ainsi que la relecture arrangeante du passé de Bruce Wayne rendent l’histoire difficile à suivre, avec des éléments peu clairs et parfois même redondants.

C’est ce que beaucoup de critiques américains ont reproché à cette réunion pourtant si prometteuse. Bien que visuellement impressionnant, l’album a été vu par certains chroniqueurs comme un immense prétexte à la baston, sans que le scénario en apporte les motivations satisfaisantes. Ce jugement n’est pas sans fondement, mais doit cependant être nuancé. D’abord parce qu’effectivement, l’aspect graphique est proprement étourdissant. Ensuite parce que les zones d’ombre du scénario n’empêchent pas Todd McFarlane de caractériser avec finesse ses deux personnages et de les mettre en miroir, avec habileté, sur le plan des superpouvoirs. Enfin, les interactions entre ces deux mondes urbains et initiés par la douleur et le deuil semblent presque logiques, tant les similitudes thématiques et d’ambiance affleurent.

Batman/Spawn, c’est un mariage entre l’art enlevé de McFarlane et Capullo. C’est également une intrigue complexe qui, bien qu’ambitieuse, s’avère difficile à déchiffrer. Un peu comme s’il avait manqué quelqu’un au-dessus de l’épaule de McFarlane pour lui demander d’expliciter tel ou tel point. Mais malgré ces imperfections, le crossover demeure un ajout hautement recommandable à la bibliothèque des amateurs de comics. Ne serait-ce que pour ses qualités figuratives ou pour soutenir ces entreprises d’appariement épisodique. 

Batman/Spawn, Todd McFarlane et Greg Capullo
Urban Comics, novembre 2023, 176 pages

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3

« Batman/Spawn 1994 » : convergence des luttes

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En 1994, Frank Miller et Todd McFarlane décidaient de réunir leurs héros Batman et Spawn dans deux récits où ils s’opposaient et s’associaient afin de déjouer des menaces communes. Une rencontre en deux temps, spectaculaire et haletante.

L’union de Batman et Spawn dans les années 90 n’est pas seulement une convergence de deux univers distincts issus des comics américains, mais aussi une fusion de mythologies riches et complexes. Ces crossovers ont permis d’explorer les nuances de chaque héros.

Dans Batman/Spawn : War Devil, illustré par Klaus Janson et co-écrit par Doug Moench, Chuck Dixon et Alan Grant, l’intrigue principale s’entrelace avec le mystère historique de la colonie de Roanoke. Cette toile de fond sert de fondement à une narration où Batman et Spawn, en cherchant à résoudre des affaires distinctes, se retrouvent inextricablement liés. Le récit, au-delà de sa dimension fantastique, aborde les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la quête de vérité, sans pour autant apporter toutes les réponses aux questions qu’il initie. On découvre aussi deux personnages aux pouvoirs et motivations différentes. Le Hellspawn apparaît en fin de récit admiratif du Chevalier noir, qui a le sens du devoir chevillé au corps sans pour autant s’affranchir d’un certain code moral.

Spawn/Batman, écrit par Frank Miller et illustré par Todd McFarlane, offre une perspective différente. Ici, le Chevalier Noir et le Hellspawn se rencontrent dans un New York contemporain, où la brutalité et l’antagonisme initial entre les deux protagonistes sont au premier plan. Ce crossover se concentre sur le contraste entre les méthodes et idéaux des deux héros. Batman, guidé par une éthique rigide, et Spawn, motivé par des désirs de vengeance et de justice personnelle, sont mis en opposition. Le récit souligne l’impact de leurs différences personnelles, explorant ainsi les limites morales des super-héros.

Les deux récits, bien qu’ayant des approches différentes, abordent des thèmes similaires. L’idée de justice, l’exploration de la dualité morale et les conséquences de la vengeance y forment des éléments centraux. Les interactions entre Batman et Spawn sont révélatrices de leurs caractères et de leurs motivations ; elles offrent un aperçu profond de leurs reliefs psychologiques. Ces crossovers ne se contentent ainsi pas de juxtaposer deux héros emblématiques. Ils engagent un dialogue profond sur la nature de l’héroïsme et les défis inhérents à la lutte contre le mal.

Le travail artistique de Todd McFarlane pour Image Comics et celui de Klaus Janson pour DC Comics ont contribué à donner vie à des récits avec une précision et une intensité rarement égalées. Les illustrations de McFarlane en particulier se distinguent par leur dynamisme et leur audace. Sa représentation de Batman apporte une nouvelle dimension au personnage, accentuant son caractère sombre et implacable, luttant pied à pied avec un démon le surpassant en force mais certainement pas en obstination.

Mine de rien, Batman/Spawn 1994 est un jalon dans l’histoire des comics. Deux icônes s’y rencontrent dans une fusion achevée de leurs univers artistiques respectifs. Ce travail demeure un témoignage de créativité remarquable, mettant en lumière ce qui peut unir et surtout opposer deux super-héros mus par le deuil et agissant dans l’ombre de métropoles gangrénées par le crime. Et c’est bien plus qu’un Batarang profondément enfoncé dans le crâne d’un suppôt des enfers.

Batman/Spawn 1994, collectif
Urban Comics, novembre 2023, 168 pages

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4

« Hallyuwood » : comment le cinéma sud-coréen s’est imposé au monde

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Dans un ouvrage aussi documenté que passionnant, Bastian Meiresonne, spécialiste du cinéma asiatique, nous invite à un voyage aux origines du cinéma sud-coréen. Publié par les éditions EPA, Hallyuwood est un imposant volume de 352 pages, richement illustré, qui trace un panorama chronologique menant des balbutiements à la consécration de l’industrie filmique sud-coréenne. Aujourd’hui marquée par l’éclosion de réalisateurs de stature mondiale et le succès international de blockbusters, cette dernière n’a probablement pas fini de nous surprendre.

Après une introduction balisant utilement le terrain, le livre débute par une plongée dans les premières années du cinéma coréen, décrivant comment, au début du XXe siècle, des projections privées de films, notamment japonais, européens et américains, se déroulaient dans des espaces réservés à Séoul – baraquements, hôtels, etc. Bastian Meiresonne souligne l’importance des premières projections en 1903 et l’ouverture au public quelques années plus tard, un moment-clé dans l’établissement du cinéma comme forme de divertissement populaire en Corée. C’est surtout après l’annexion japonaise de 1910 que les salles de spectacle dédiées au théâtre et au cinéma se sont multipliées. En 1916, Séoul compte une quinzaine d’établissements dévolus aux projections de films.

L’auteur examine dans le même temps les influences diverses qui ont façonné le cinéma sud-coréen naissant. L’occupation japonaise, d’abord, s’est caractérisée par un double mouvement d’inspiration et de rejet en vertu duquel les films locaux ont récupéré des éléments venant par exemple du théâtre nippon tout en cherchant à s’en démarquer. La présence massive de films américains après 1945, et l’impact des nouvelles vagues européennes sont eux aussi discutés en détail. Ces influences externes ont conduit à l’émergence de genres uniques comme le mélodrame moderne et les fresques historiques à gros budget. Bastian Meiresonne accorde une place significative à cette période. Il met, au passage, en lumière des films mémorables, comme La Servante de Kim Ki-young.

Mais ne sautons pas les étapes. Après nous avoir initiés au bonimenteur byeonsa (qui accompagne et commente les séances) et verbalisé l’art du kino-drama (des spectacles qui combinent théâtre et projection de séquences filmées), l’auteur aborde l’âge d’or du cinéma coréen entre 1926 et 1937, caractérisé par des films socio-réalistes reflétant la société de l’époque. Les Coréens ne veulent plus se soumettre à des films faisant écho aux tropes japonais et se tournent vers des cinéastes tels que Kim Tae-jin ou Yun Bong-chun. Un peu plus loin, c’est Madame Freedom (1956) qui est épinglé pour avoir donné naissance au mélodrame moderne, un genre prédominant dans la production cinématographique des années 50 et 60.

Cette période est aussi marquée par le développement du star system. Mais ce n’est pas tout. Les difficultés de production dans les grands studios sont examinées par l’auteur. Il montre comment l’industrie cinématographique a évolué malgré des défis majeurs, par exemple le déclin des années 1970 marqué par une législation restrictive et une baisse de la production cinématographique. Il faut dire, et c’est quelque chose qui reviendra plusieurs fois dans l’ouvrage, que l’industrie cinématographique est en quelque sorte indexée aux évolutions politiques, avec des périodes de durcissement, de dictature absolue, de relâchement, de soutien nationaliste ou de concessions aux Américains, le tout accompagné d’une politique de quotas changeante mais qui aura son importance dans l’affirmation récente du cinéma sud-coréen.

Vers la fin du XXe siècle, le cinéma sud-coréen connaît en effet un renouveau. Bastian Meiresonne discute de l’influence de la mondialisation et de la pop culture sur les cinéastes contemporains. Il analyse comment des réalisateurs tels que Park Chan-wook, Kim Ki-duk, Bong Joon-ho et Kim Jee-woon ont mêlé influences internationales et culture coréenne, donnant naissance à des œuvres uniques et mondialement acclamées. Entretemps, le livre aura exploré en profondeur les thèmes récurrents du cinéma sud-coréen, notamment la violence, la revanche ou l’émotion han – une forme de spleen mélancolique. Le terme jeong, décrivant un sentiment d’attachement profond, est également analysé dans son exploitation cinématographique.

Hallyuwood est un indispensable pour qui veut comprendre les ressorts et l’histoire du cinéma sud-coréen. Il offre une exploration détaillée et nuancée de son évolution et de son rôle crucial dans la représentation et la compréhension des dynamiques sociales et culturelles de la Corée du Sud. Car ceux qui découvrent aujourd’hui des chefs-d’œuvre tels que Parasite ou Old Boy ignorent probablement qu’il y a moins de cinquante ans, on tournait encore, en Corée, dans de grands hangars non chauffés, avec des comédiens qui lisaient leur texte sur des prompteurs et qui enchaînaient parfois cinq films sur la même journée…

Hallyuwood, le cinéma coréen, Bastian Meiresonne
EPA, octobre 2023, 352 pages

 

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4.5

Les évaporés et… les engloutis

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Au Japon, les évaporés désignent ces personnes qui, pour raisons personnelles et/ou professionnelles, disparaissent sans crier gare. S’agissant de personnes majeures, la police considère que sans crime, il n’existe aucune raison d’ouvrir une enquête, ce qui laisse les familles désemparées.

Signé Isao Moutte – remarqué en 2021 pour Clapas -, ce nouveau roman graphique est une libre adaptation du roman éponyme de Thomas B. Reverdy (pas lu). Un Japonais nommé Kaze, la cinquantaine bien sonnée (plutôt fluet, le crâne bien dégarni, un peu voûté et le visage impassible presque sévère) vit avec sa femme dans une maison soignée d’un quartier à flanc de montagne et situé à quelques heures de Tokyo en voiture. Une nuit, il se lève discrètement, sans réveiller sa femme endormie à côté de lui sur leur futon. Ses affaires sont prêtes : deux valises qu’il charge dans un taxi. Visiblement, le chauffeur sait parfaitement de quoi il retourne. À sa femme, Kaze laisse juste un mot sibyllin disant qu’il ne remettra plus les chaussons, afin qu’elle sente qu’il s’agit d’un départ définitif. Mais pourquoi ? On va rapidement comprendre que, du jour au lendemain, Kaze a perdu son travail. Bien que n’ayant commis aucune faute, il sait bien que ce travail, il ne le retrouvera jamais. Et s’il a pu donner le change auprès de quelques collègues, il se sent probablement incapable d’expliquer quoi que ce soit à ses proches.

Parenthèse familiale

La femme de Kaze a prévenu leur fille, Yukiko, étudiante en France. Se sentant seule et démunie, la mère appelle plus ou moins sa fille au secours. Ne comprenant rien à ce qui se passe, elle aurait tendance à culpabiliser. Compréhensive, Yukiko revient assez rapidement. Mais elle est bien seule pour mener son enquête.

Survivre

Nous suivons Kaze dans son errance : il s’organise. D’abord en trouvant une sorte de refuge précaire dans un parc où les fuyards de son espèce ont tendance à échouer naturellement. Et puis, comme il cherche à subvenir à ses besoins, il envisage une activité discrète et suffisamment rémunératrice. Il se montre assez débrouillard pour dégoter le matériel nécessaire et trouver celui qui pourra l’aider : un garçon qui dit s’appeler Akainu que Kaze identifie comme un surnom. Akainu prétend avoir 15 ans, alors que Kaze lui en donne 12. Tombé très bas, le garçon est un survivant du tsunami ayant ravagé certaines côtes japonaises après la catastrophe de Fukushima. Sa maison a été balayée et, depuis, il reste sans nouvelle de ses parents qu’il considère comme morts. De ce fait, il se trouve isolé et totalement démuni. La rencontre entre Kaze et Akainu se situe un an après la catastrophe.

Déshonneur injuste

L’histoire met donc en présence deux personnages qui se retrouvent totalement isolés, pour des raisons très différentes mais typiquement japonaises. La société japonaise est tournée vers l’effort, le travail, le respect et l’honneur, ainsi que la famille. Perdre son travail, comme cela arrive à Kaze, c’est le déshonneur. Ce qui ne l’empêche pas d’éprouver quelques regrets, en contemplant les rares souvenirs familiaux qu’il a emportés et en remuant les derniers souvenirs de son ancien travail qu’il se repasse en boucle, ce qui nous vaut un flashback nous permettant d’en savoir un peu plus. Captivante, cette histoire s’avère donc également bien construite, alternant par exemple les moments calmes avec de l’action.

Le Japon meurtri

L’histoire ne se limite pas à la confrontation de ces deux personnages. En effet, on découvre comment des sociétés tenues par des individus sans scrupule profitent de la précarité de ceux qui ont tout perdu pour les exploiter honteusement en œuvrant soi-disant à la reconstruction du Japon. Nos deux personnages centraux sont des cas particuliers, Akainu ayant échappé à des yakuzas grâce à sa présence d’esprit et sa vivacité, Kaze profitant de son intelligence pour préparer sa nouvelle vie.

Graphiquement

Isao Moutte se montre en pleine adéquation avec ses personnages et l’univers dans lequel ils évoluent. Par un trait précis mais sans fioriture, agrémenté de nombreuses petites hachures, il donne beaucoup à voir et sentir, en limitant les dialogues car Kaze et Akainu ne sont pas de grands bavards, et quelques dessins pleine planche qui aèrent l’ensemble (dominante à trois bandes par planche), tout en donnant un aperçu significatif de certains paysages : la mégalopole de Tokyo où on sent qu’on peut se fondre dans la masse et, par opposition, les villes dévastées par le tsunami que la vie a désertées (à mettre en parallèle avec le désert affectif des personnages). Isao Moutte choisit ses cadrages soigneusement, comme cette plongée qui situe en un coup d’œil (dessin pleine page), la position d’Akainu par rapport aux yakuzas qui le poursuivent. Petite déception quand même avec certains dessins de visages qu’on peine un peu à distinguer les uns des autres. Et puis, la belle illustration de couverture et ses couleurs vives, très représentative de l’histoire et des personnages, ne doit pas faire oublier que la BD (156 pages) est en noir et blanc, choix néanmoins adapté à l’ambiance générale.

Les Evaporés, Isao Moutte
Sarbacane, septembre 2023

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4