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« Léonarde » : un conte écologique et sociétal

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Dans Léonarde, paru aux éditions Drakoo, Isabelle Bauthian et Anne-Catherine Ott déploient un univers foisonnant et allégorique, où s’entremêlent les questionnements écologiques et les enjeux communautaires. L’ouvrage, conçu à hauteur d’enfant, invite le lecteur à une réflexion sur les relations avec les autres, l’altérité et les conséquences des actions humaines sur l’environnement.

Le cadre de Léonarde est un monde où les divisions règnent : les humains, les goupils (renards) et les leus (loups) forment trois groupes dont les relations sont tendues, principalement à cause de conflits territoriaux. De plus, les goupils et les leus reprochent aux humains leur comportement prédateur et destructeur, qui affecte l’ensemble de la communauté animale. Ce contexte est un reflet métaphorique de notre propre monde, où les enjeux écologiques se heurtent souvent à des intérêts territoriaux et économiques, et où l’humanité a initié une ère de perdition baptisée anthropocène.

Principale protagoniste, Léonarde, adolescente intrépide et fille du chef des armées royales, incarne l’espoir et l’innocence. Sa quête de paix se caractérise par exemple par des escapades nocturnes dans la forêt pour observer les animaux, dans une volonté de compréhension et de rapprochement inter-espèces. Sa transformation accidentelle en goupil, après avoir prononcé une formule magique censée lui permettre de communiquer avec les animaux, devient une métaphore puissante de l’empathie et de la nécessité de se mettre à la place de l’autre pour résoudre les conflits.

Avec sensibilité, Isabelle Bauthian et Anne-Catherine Ott façonnent un univers fantastique, marqué par la présence de personnages hauts en couleur. On pourrait citer à cet égard le Houéran, un géant mythique, craint de tous, qui enrichit le récit d’une présence énigmatique. Par son talent d’illustration, Anne-Catherine Ott parvient à restituer de manière vivante cet univers inventif. Elle confère une grande expressivité aux personnages, accentuant ainsi l’immersion du lecteur et la nature de ce conte enfantin. Un conte qui, contrairement à la plupart de ses homologues, choisit de représenter sa princesse, Eldorise, comme une jeune fille rondouillarde, rompant avec les stéréotypes classiques. 

Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce sont les enfants, au-delà même de Léonarde et Eldorise, qui agissent en faveur de la paix dans l’album. Le premier réflexe des adultes et des gouvernants est toujours le repli, la méfiance, l’hostilité. On retrouve ainsi dans le scénario d’Isabelle Bauthian beaucoup de Dragons, le film de Dean DeBlois et Chris Sanders sorti en 2010. Comme Harold, Léonarde cherche à établir un pont entre les hommes et les créatures qu’ils craignent. Elle aspire à la communication là où d’autres n’agissent que par la violence. Les villages de Ptiorupt et Beurk ont énormément en commun et permettent d’adresser un message d’ouverture et de tolérance aux jeunes lecteurs/spectateurs.

Léonarde est une œuvre à la fois divertissante et profonde. À travers une narration imaginative et des personnages bien construits, l’album, relativement dense, aborde des thèmes écologiques et sociaux d’importance. 

Léonarde, Isabelle Bauthian et Anne-Catherine Ott
Drakoo/Bamboo, janvier 2024, 80 pages

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4

« Deux sœurs » : dissonance familiale

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Dans Deux sœurs, roman graphique publié aux éditions Bamboo, Isabelle Sivan et Bruno Duhamel se livrent à une véritable étude de caractères. Leur récit rend compte des rancœurs et relations conflictuelles entre deux sœurs. Lise et Camille, qui partagent une même maison, coupée en deux, vivent en effet selon des principes diamétralement opposés.

La symétrie est au cœur de Deux sœurs. Il y a d’abord cette maison, scindée en deux, symbole de la dichotomie existant entre Lise et Camille. Il y a ensuite ces planches parfaitement découpées, où elles évoluent en vis-à-vis et expriment leur animosité plus ou moins cordiale l’une envers l’autre. Lise, dynamique et carriériste, en poste dans la finance, incarne l’esprit compétitif et matérialiste de notre société, tandis que Camille, prof et musicienne, adopte une vision plus bohème et spirituelle de la vie. Cette division de tous les instants est un mécanisme narratif efficace, qui souligne une coexistence sous un même toit rendue difficile par des dissonances idéologiques et émotionnelles.

Lise reproche à sa sœur de « saturer l’espace ». Elle aimerait pouvoir se détendre et méditer, mais la musique qui lui parvient de l’autre côté des murs l’empêche de se concentrer. Ce n’est pas tout, puisqu’elle reproche à Camille et ses amis leurs stéréotypes sur son mode de vie : « Dès que tu gagnes bien ta vie, nécessairement, pour tes intellos gauchistes, tu fais partie du grand capital ! » Ces effets de symétrie et joutes verbales servent à asseoir le postulat d’Isabelle Sivan et Bruno Duhamel : les deux sœurs ne se comprennent pas et ne parviennent, souvent, même plus à communiquer.

Problème, une lettre recommandée leur annonce, à toutes les deux, que la maison qu’elles partagent va bientôt être mise en vente. Sans une offre de leur part, elles devront plier bagage et se reloger ailleurs. Est-ce une opportunité de vivre enfin en pleine autonomie, sans les désagréments associés à la présence de l’autre ? Ou le point de départ d’une relation nouvelle, bâtie sur l’entente consensuelle et le respect mutuel ? Deux sœurs trouve son équilibre sans recourir à aucune de ces deux solutions.

C’est évident, les thèmes de l’orgueil, de la jalousie et de la rivalité se trouvent au cœur de l’album. La décision du propriétaire de vendre la maison devient le catalyseur qui oblige les deux sœurs à confronter non seulement leur relation, mais aussi, et surtout, leur passé commun. Ce moment de crise révèle les profondeurs cachées de leur lien, souvent occultées par leurs disputes superficielles. Ainsi, en revisitant les souvenirs d’enfance et les vestiges de leur histoire familiale, Lise et Camille commencent à percevoir les fils invisibles qui les unissent. 

Isabelle Sivan et Bruno Duhamel donnent à voir une prise de conscience tardive mais cruciale : malgré leurs divergences, on assiste à une diminution de l’hostilité et à une augmentation de la compréhension mutuelle. Le récit, tout en évitant un dénouement trop idéalisé ou simpliste, suggère une évolution vers une coexistence plus harmonieuse. 

Deux sœurs explore avec finesse les thèmes de la dualité, de la rivalité et de la réconciliation. Le roman graphique renvoie à nos propres tentatives de concilier l’individualité et le lien familial, entre l’affirmation de soi et la compréhension de l’autre. C’est cette ligne cardinale qui fait figure de colonne vertébrale. Avec succès. 

Deux sœurs, Isabelle Sivan et Bruno Duhamel
Bamboo, janvier 2024, 72 pages

 

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3

« Les Griffes du Gévaudan » : la mort aux trousses

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Les Griffes du Gévaudan, fruit de la collaboration entre Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard, est une reconstitution dessinée du mythe de la Bête du Gévaudan. Publié aux éditions Glénat, ce premier tome d’un diptyque, enrichi d’un dossier historique, nous plonge dans les abysses d’un mystère jamais élucidé, mêlant faits historiques et fiction horrifique.

Le récit s’ancre dans le Gévaudan du XVIIIe siècle, un territoire marqué par des paysages escarpés et des cachettes impénétrables, terrain de jeu idéal pour une créature sanguinaire, la « malbête », qui répand la terreur dans ces contrées reculées. Les attaques se multiplient, les autorités sont en échec et des louvetiers aguerris sont dépêchés sur place pour essayer de débusquer et tuer la bête. Sans succès.

L’aspect religieux est habilement intégré dans le récit. Après l’arrivée de François Antoine, porte-arquebuse du Roi Louis XV, et de son fils, on voit l’Église présenter la Bête comme un châtiment divin, ce qui a un écho particulier quand on sait que l’époque décrite voyait les tensions religieuses s’exacerber entre Catholiques et Protestants. Cette interprétation divine, confrontée aux croyances populaires et aux superstitions, crée un climat de suspicion et de désespoir, renforçant l’atmosphère anxiogène du récit.

Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard explorent avec maîtrise les conflits internes entre les différents chasseurs mandatés par le roi, notamment les louvetiers et l’équipe formée par François Antoine. Ce dernier intervient après des semaines d’investigations en pure perte, tandis que les victimes de la « malbête » s’accumulent. Louis XV craint de devenir la risée de l’Europe et met tout en œuvre pour accélérer la traque. Cette dynamique conflictuelle souligne les rivalités, les jalousies et les limites de la rationalité humaine face à l’inexplicable. Ce dernier point est important : en dépit de tous les témoignages et de toutes les preuves concordantes, beaucoup continuent à présenter la créature comme un simple loup…

Le récit est rythmé par des dialogues denses et d’importants cartouches descriptifs. Les vignettes, parfois macabres avec des représentations de corps démembrés, sont d’une efficacité visuelle frappante, soulignant le talent de Jean-Charles Poupard pour le dessin réaliste et horrifique. Le récit se clôture avec la décision du pouvoir royal d’abandonner le Gévaudan, après une chasse infructueuse et coûteuse. Le fils de François Antoine, en désaccord avec son père, conscient de la supercherie consistant à présenter un vulgaire loup comme la « malbête », décide de retourner seul sur les lieux des massacres, déterminé à affronter la Bête.

Les Griffes du Gévaudan est une œuvre qui transcende le genre du thriller historique. Elle exploite des faits historiques pour offrir une réflexion sur la nature humaine, la peur de l’inconnu et la façon dont les légendes prennent racine dans les failles de notre compréhension du monde.

Les Griffes du Gévaudan, Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard
Glénat, janvier 2024, 64 pages

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3.5

« The Ex People » : l’équipe au grand cœur

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Le second tome de The Ex People paraît aux éditions Bamboo, dans la collection « Grand Angle ». Stephen Desberg et Alexander Utkin poursuivent une aventure éditoriale construite autour de personnages hauts en couleur.

Stephen Desberg, scénariste belge, et Alexander Utkin, illustrateur russe, donnent un second souffle à The Ex People, qui se distinguait par un casting à tout le moins atypique : un oiseau séducteur, une sorcière méprisée, un chevalier prisonnier de son heaume, un chat en deux dimensions, et d’autres âmes égarées, toutes en quête de rédemption. Leur périple à travers le Moyen Âge, de Constantinople à Jérusalem, entrait en cours de récit en résonance avec la recherche d’identité et de la lutte contre les préjugés.

Le tome 2 continue de déployer sa trame narrative, alternant entre récits de fond, sous forme de flashbacks, et péripéties actuelles. Les renvois biographiques, insérés de manière substantielle, enrichissent l’histoire et entretiennent des rapports plus ou moins étroits avec les événements contés au présent. Stephen Desberg, connu pour ses séries à succès comme 421, IR$ et Le Scorpion, démontre une nouvelle fois son habileté à tisser des récits passionnants, teintés d’humour et de second degré. Le voyage médiéval qu’il nous propose s’hybride de romances, de réflexions morales, d’aventures ubuesques…

Pour l’accompagner, Alexander Utkin mêle l’esthétique du livre pour enfants et la sophistication de la bande dessinée traditionnelle. Ses scènes, foisonnantes de détails et de couleurs, se prêtent particulièrement bien à la tonalité recherchée dans The Ex People, qui sous le vernis de l’aventure, de l’humour et du fantastique, aborde des thèmes universels : la quête d’identité, la rédemption et la lutte contre les injustices. La satire sociale est un fil conducteur : Pervenche, révoltée par l’idée d’un mariage arrangé, abuse de ses charmes pour extorquer ses prétendants en leur faisant miroiter d’hypothétiques unions. Mais, bien que critiquant les institutions rigides et les préjugés, l’album porte l’essentiel ailleurs : dans la radiographie d’une équipe unie, dont les membres s’élèvent au contact les uns des autres.

The Ex People est une réussite sur tous les plans. Sans prétendre au chef-d’œuvre, Desberg et Utkin offrent une histoire attrayante, riche en rebondissements et en émotions. Solide sur le plan scénaristique et convaincante sur le plan visuel, cette bande dessinée s’inscrit comme une belle surprise.

The Ex People (T02), Stephen Desberg et Alexander Utkin
Bamboo/Grand Angle, janvier 2024, 72 pages

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3.5

Krisha et le maître de la forêt : les lois de la Toundra

Les contes et légendes bercent toujours l’imaginaire des plus jeunes, résolus à croire aux miracles, chose que les adultes de ce monde ne semblent plus pouvoir faire. Krisha et le Maître de la Forêt est un conte initiatique qui rend hommage aux peuples nomades de la Toundra. Et grâce à l’animation en volume, Park Jae-Beom parvient à redéfinir les goûts de la magie à travers les yeux d’une héroïne qui a tout à apprendre de son mode de vie ancestral, en parfaite harmonie avec la nature.

Synopsis : Dans la toundra, Krisha et sa famille vivent de chasse et de pêche selon les traditions de leurs ancêtres. Lorsque sa mère tombe malade, la jeune fille écoute les conseils d’une vieille chamane et part à la recherche du maître de la forêt, un ours qui veille sur les habitants de la région et qui lui est apparu en rêve.

Premier long-métrage en tant qu’étudiant à l’académie Kafa, Park Jae-Beom a consciencieusement pris connaissance des documentaires réalisés par Jang Kyung-soo, The Last Tundra et Guardians of Tundra, avant de s’aventurer dans les tempêtes sibériennes. Le choix de l’animation en stop-motion s’est alors imposé, du fait du maigre budget dont il disposait, mais l’effort est largement récompensé. Les textures sont palpables et les expressions faciales des personnages sont assez convaincantes pour qu’on se laisse immerger dans cette aventure pour enfants. Ils constituent évidemment la cible de ce projet, moins ambitieux narrativement, mais dont la sobriété et l’efficacité esthétique restent remarquables à contempler.

À la conquête de l’aurore boréale

Inspirée des Nenets, un peuple autochtone de Russie, la famille Yates traverse la Toundra en quête de vivres pour subsister. Le froid hivernal ne facilite pas leurs activités, mais le savoir-faire, transmis de génération en génération, les aide à surmonter chaque obstacle. Et pas question de gaspiller une goutte de sang lorsque la proie a été saisie. Une aura singulière s’installe alors rapidement autour de cette petite communauté nomade, que la croyance chamanique et animiste autour du maître de la forêt guide, et où chacun veille sur l’autre, même pour le cadet de la bande. C’est ici que Krisha et son jeune frère Kolya entrent dans le récit, qui deviendra le leur. Krisha est bien entendu la pièce maîtresse de ce conte initiatique sur-mesure, elle qui a des difficultés à contrôler ses pulsions. Son attitude rebelle coïncide avec sa puberté, ou simplement l’âge auquel il est permis de gagner un soupçon d’indépendance. Avec l’arrivée impromptue de deux hommes à bord d’un véhicule de neige, elle verra l’opportunité de prouver sa valeur.

La précision d’un chasseur et l’avidité de Vladimir, missionné par l’État, sont une menace pour l’écosystème des lieux, où l’harmonie règne entre tous les êtres vivants. Malheureusement le profit semble bien parti pour triompher sur les méthodes archaïques de cette famille, qui ne souhaite que rester unie. Et ni une ni deux, Krisha est rapidement propulsée dans une odyssée aux côtés de Kolya et de Soradeto, un renne de leur troupeau. Durant ce voyage à travers une immense vallée inhospitalière, et une forêt ancestrale qui l’est tout autant, la stop-motion nous démontre qu’il est possible de vivre des sensations fortes auprès de ces marionnettes en plastique. En un peu plus de trois ans de tournage, le Studio Yona démontre un savoir-faire indéniable dans cet exercice plan par plan. Avec Park Jae-Beom à sa tête, nul doute que le cinéma coréen ajoute une nouvelle corde précieuse à son arc, pourvu que le travail sur la texture et autres jeux de regard restent aussi ambitieux, créatifs et rigoureux.

Pour ce qui est de l’essentiel, l’intrigue garde une structure narrative relativement proche de Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary, de Rémi Chayé. Et Krisha, aussi pure que l’aurore boréale qu’elle contemple et qui la réconforte dans son parcours initiatique, partage pourtant beaucoup de caractéristiques communes avec l’héroïne de l’Ouest. Intrépide et combatif, le jeune public saura s’identifier à elle et à ses enjeux. Sans évoquer la question de féminité, c’est avant tout une leçon de courage et de sagesse qui nous est livrée. Krisha et le maître de la forêt est traversé par ces notions, qui contribuent à une expérience unique à découvrir en famille.

Bande-annonce : Krisha et le maître de la forêt

Fiche technique : Krisha et le maître de la forêt

Titre original : Mother Land
Réalisation et Scénario : Park Jae-beom
Image : Song Hye-Ryeong, Kim Ye-Bin, Jo Young-Dae
Montage : Park Jae-Beom, Kim Ye-Bin
Son : Lee Seung-Hee
Musique : Sohn Min-Young
Enregistrement : Sung Jae-hyun
Direction artistique : Lee Yun-Ji
Production : Korean Acadamy of Film Arts
Producteur : Park So-Hye
Pays de production : Corée du Sud
Distribution France : Survivance
Durée : 1h09
Genre : Animation, Famille, Fantastique, Aventure
Date de sortie : 17 janvier 2024

Krisha et le maître de la forêt : les lois de la Toundra
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3

CitéCiné Festival de Carcassonne : Green Border, Vivants, Amal…

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Clap de fin pour la sixième édition du CitéCiné Festival de Carcassonne. Une manifestation avec un fort goût de « reviens-y » à en juger par une fréquentation qui a fait exploser les compteurs de l’an passé. Sans compter une programmation soucieuse de son identité éditoriale, qui permet à chacun de trancher LA question qui anime le festival : c’est quoi, faire du cinéma politique ? Pour le jury présidé par Stéphane Brizé comme pour les derniers films vus par votre serviteur, la réponse est claire : c’est mettre les pieds dans le plat.

On l’avait vu à Arras, on en avait parlé, on est ravi de le retrouver ici et avec la médaille d’or autour du cou : Green Border d’Agnieszka Holland repart avec le grand Prix MGallery. Un grand OUI, tant la cinéaste polonaise sait appuyer là où ça fait mal sans demander l’autorisation au spectateur ni laisser les conventions du « cinéma du réel » prendre sa caméra en otage.

Adopter une démarche documentaire ne signifie pas réaliser comme un reportage, mais harponner la rétine d’un public anesthésié par sa surexposition quotidienne aux images. Green Border ne nous laisse ni le luxe du hors champ, ni celui de ne pas traiter les personnages (les immigrés syriens comme les bourreaux et alliés polonais) en tant qu’êtres humains ; et non des informations rangées dans la banque de données du temps de cerveau (in)disponible. Faire du cinéma politique, ce n’est pas brandir ses idées, mais conduire le spectateur à se détacher des siennes pour VRAIMENT regarder l’autre. Sans un scénario qui déroge parfois à cette règle lorsque la pensée de sa réalisatrice dépasse sa caméra en mots et en images (il y a un bon 20 minutes de trop), on était pas loin du niveau Kathryn Bigelow (Détroit, Zéro Dark Thirty) de la stratégie du choc.

En parlant de ne pas prendre de gants, il convient de s’arrêter quelques lignes sur Amal, de Jawad Rhalib, prix du jury oh combien légitime si en juge le silence interloqué qui succéda à son dernier plan. Vous attendiez une réaction à la hauteur aux assassinats de Samuel Paty et Dominique Bernard ? Elle nous vient de Belgique, et sort le 17 avril dans nos salles.

Lubna Azabal y joue une professeure de français qui refuse le fait accompli de l’intégrisme islamique à l’œuvre dans son établissement quand l’une de ses élèves se fait harceler en raison de son homosexualité supposée. Que les ami(e)s de la bien-pensance soumettant le réel à leur déni de réalité soient prévenus : Jawad Rhalib ne laisse aucun espace aux pirouettes rhétoriques des « faut pas stigmatiser » et autres « ne jetez pas d’huile sur le feu ».

Ici, l’incendie est déclaré et le réalisateur jette sa caméra dans cette ligne de feu qu’on appelle le système éducatif face à l’obscurantisme salafiste. Les mots s’échangent comme des crochets de boxeurs, la mise en scène ne distend jamais le fil de la confrontation et dans cette atmosphère de surtension permanente, la pasionaria Lubna Azabal donne tout et même un peu plus d’elle-même à chaque instant. Dans ce champ de bataille en fusion, Rhalib réussit à construire la psychologie de ses personnages complexes et la nuance d’un propos pourtant sans ambiguïtés. Le cinéma français adore les « films-nécessaires » et leurs évidences de bisounours qui ne fâchent personne. Amal le clame haut et fort : le cinéma politique est celui qui ne laisse pas les évidences à leur place, quitte à casser le mobilier.

Pour le reste du palmarès, Explanation for everything de Gabor Reisz (dont nous avons parlé ici) obtient une mention du jury, Things unheard of Ramazan Kilic le titre du meilleur court-métrage et le documentaire Nomades du Nucléaire de Kilian Armando Friedrich et Tizian Stromp Zargari obtient le prix du jury SFCC. Enfin, Baghdad on Fire de Karrar Al-Azzawi cloture le podium avec le prix du public du meilleur documentaire.

Pour notre part, nous glisserons une mention à Vivants d’Alix Delaporte. Alice Isaaz y joue une cameraman qui décroche un stage dans la rédaction de l’une des émissions les plus respectées du PAF. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la réalisatrice ne perd pas de temps : à l’instar de l’héroïne, le spectateur apprend à nager après avoir sauté dans le grand bain. On comprend ce qui se joue et qui est qui avec l’efficacité d’un film de commando. « Posez chaque question comme si c’était la dernière » : Delaporte prend la punchline du personnage joué par Roschdy Zem au pied de la lettre et de la caméra.

Derrière son aspect « pris sur le vif », il n’y a rien qui est laissé au hasard dans Vivants : c’est du cinéma qui se passe de grand discours (l’écueil du « film de journaliste ») pour mettre le spectateur sur le pied de guerre et définir ses personnages dans le travail et leur souci de bien le faire comme chez Michael Mann. Jusque dans un plan qui renvoie directement à Révélations, moment de grâce qui justifie quelques instants de suspension en apesanteur du récit. Il y a des références moins glorieuses à brandir, et plus aisées à assumer sans rougir.

Mais un cinéma qui se veut politique se doit au minimum de refuser la facilité : c’est la leçon que l’on emmène avec nous de cette sixième édition du Festival CitéCiné de Carcassonne. À l’année prochaine.

Les Chambres rouges : interview de Pascal Plante et Juliette Gariépy

Grande révélation de ce début d’année 2024, Les Chambres rouges est un incontournable thriller psychologique québécois. En salles à partir du 17 janvier. Pour cette occasion, retour sur une magnifique rencontre dans les locaux de Darkstar à Paris, en compagnie du cinéaste Pascal Plante et son actrice principale Juliette Gariépy. Des échanges enjoués entre passion et fous rires.

Synopsis : Deux jeunes femmes se réveillent chaque matin aux portes du palais de justice de Montréal pour assister au procès hypermédiatisé d’un tueur en série qui les obsède, et qui a filmé la mise à mort de ses victimes. Cette obsession maladive les conduit à tenter par tous les moyens de mettre la main sur l’ultime pièce du puzzle, qui pourrait définitivement confondre celui que l’on surnomme le Démon de Rosemont : la vidéo manquante de l’un de ses meurtres.

Le film existe via les images numérisées dont on est bombardé.

Les Chambres rouges est votre troisième long-métrage après Les Faux Tatouages et Nadia, Butterfly. Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

Pascal : Absolument ! Ces trois longs sont assez différents, même si on creuse jusque dans mes courts-métrages. Moi, ce qui me passionne lorsque j’écris, car à ce jour j’ai toujours écrit mes propres scénarios, c’est que j’aime les fictions qui représentent des niches, des petits mondes, des sous-mondes dans lesquels j’essaie de documenter au maximum. Moi-même comme cinéphile, si je vois un film sur l’agriculture urbaine, par exemple, j’ai envie de sortir moins con qu’au début après deux heures de visionnage. Je pense qu’il y a moyen via la fiction, via l’art, via le cinéma de nous rapprocher de gens ou des cultures que l’on ne côtoierait pas naturellement, comme la natation olympique dans Nadia, Butterfly. Ici, il y a eu énormément de recherches judiciaires sur la cybercriminalité. Cette fois-ci, ça a été de la recherche plus déprimante que sur mes autres films (rires).

Juliette : Plus que sur l’agriculture urbaine (rires) !

Pascal : Je conçois mes fictions avec un regard plutôt documentaire. Je fais en sorte que ce soit sociologiquement valide, tout en étant un film expressionniste, sans être collé au réel pour autant.

Ici, vous changez complètement de registre. On pourrait même dire que vous êtes passé au film de genre. Qu’est-ce qui vous a motivé et stimulé durant le processus d’écriture ?

Pascal : La bougie d’allumage, en fait, précédait le travail d’écriture. Le point de départ est une fascination plutôt vague sur le phénomène social des femmes, majoritairement obsédées par des tueurs qui sont, statistiquement, largement des hommes (rires). Et puis, je me rappelle que j’avais entendu parler de procès de certains tueurs, où elles venaient les voir en personne. Les gens arrivaient très tôt au Palais de Justice pour s’assurer une place. À l’époque, je me suis vaguement dit que ça en ferait des personnages fascinants, que c’est un angle que l’on a très peu vu, alors que des films sur les tueurs en séries, il en existe des milliers. C’est souvent soit des films d’enquête, soit des portraits de tueurs eux-mêmes, mais il y a tout un écosystème qui satellite autour des tueurs en série que me fascinait comme angle. Mais ça, c’est resté latent pendant plusieurs années.

Et c’est en fait pendant la pandémie que je me disais que le true crime était à son apogée de popularité. A cette période, je regardais aussi beaucoup de films d’horreur. C’était comme un drôle de réconfort en ces temps étranges, mais on se disait que j’étais plus que jamais le produit des images que je consommais au point où on se questionne sur l’hygiène de ces images. Pourquoi est-ce qu’on aime l’horreur, la violence ? Pourquoi on vient de passer six heures en compagnie de quelqu’un qui a tué 35 femmes ? Ce sont des questions qui sont toutes légitimes et qui ont été mises dans le blender et qui ont façonné Les Chambres rouges, qui est de plus en plus devenu un film de fantômes. Puis c’est le côté un peu plus documentaire qui s’est dessiné et enfin c’est au tour d’un film fantasmé d’émerger.

Ce phénomène de groupie autour du morbide est toujours d’actualité, même en France, notamment avec le procès de Valérie Bacot qui bat son plein.

Pascal : Oui, je l’ai appris aussi. C’est un véritable feuilleton.

Exactement. Et au cinéma, c’est une tendance qui se confirme, notamment avec Anatomie d’une Chute (dernière Palme d’Or) et Le Procès Goldman, qui a également fait sensation à Cannes.

Pascal : Saint-Omer également. Un très beau film ! C’est curieux, mais je pense qu’on a tous, peut-être, un peu consommé les mêmes choses. Ça arrive que dans l’histoire du cinéma, il y ait des petites tendances. Par exemple, vous avez eu deux films sur Yves Saint-Laurent qui sont sortis en même temps. Dès fois, c’est un peu mystérieux, mais, ce qu’on appelle inspiration finalement, c’est un imaginaire commun qui est nourri par l’air du temps.

En effet, tout récemment, plusieurs réalisateurs sont d’ailleurs revenus avec des œuvres « autobiographiques ».

Pascal : C’est ça ! Une espèce de lettre d’amour au cinéma et autobiographique. Ça me fait un peu rire quand on détresse les films, on dénote les genres de tendances du moment. C’est vrai que cette année, les films de français francophones, il y en a eu plein. Et à mon avis, ils sont tous très bons, différents à leur manière.

Juliette : C’est intéressant le symbole du procès, parce que c’est comme une microsociété. Bon, les témoins, on leur donne une certaine importance, de même pour les avocats et le juge, tous dans le même espace de procès. Mais pour nous, le procès continue dans la vraie vie aussi, avec nos même spectateurs qui parlent du film. Ça se fait depuis que la voix de la personne qui consomme le film est valorisée à cause des notes, à cause de l’hyperdigitalisation de tout.  C’est comme si le procès continue après sur Internet. Et c’est sur Internet que c’est digéré par la communauté et qu’on décide si le film est bon ou pas.

Pascal : Et puis au sein de notre film, on s’attarde beaucoup sur la question du comportement des gens qui sont obsédés par les tueurs en série. C’est intrinsèquement et intimement lié au mythe qu’on en fait. Ce qui va de pair avec la construction médiatique autour des tueurs. Pour moi, c’était évident dès les premières ébauches que le film allait autant naviguer autour d’un procès, mais qui allait beaucoup s’attarder à tout ce monde médiatique. Ça se voit avec les surnoms que l’on donne aux tueurs, tu sais les photos, les mugshots qui sont largement diffusés. C’était assez évident que le film allait être un procès, mais élargi par le prisme médiatique.

Il y a beaucoup de surenchères, on voit qu’il y a beaucoup d’émissions à ce sujet. Il me revient ce moment, un peu anecdotique, mais assez révélateur où une journaliste en face du palais annonce l’anniversaire du tueur durant le procès. On force ainsi à attirer les gens à l’intérieur de cette enceinte, à prendre émotionnellement part au procès.

Pascal : C’est comme un feuilleton oui, et on veut connaître la suite. Et puis aux États-Unis, c’est encore plus fou, parce qu’il y a des caméras qui sont permises dans les salles de cours. Ça devient un spectacle complètement disgracieux, mais c’est un autre sujet…

Juliette : Mais c’est vrai ça ! Amber Heard et Johnny Depp, des caméras partout.

Pascal : Oui et quand j’écrivais le scénario, c’était le procès de Derek Chauvin, qui a assassiné George Floyd. En fait, le matin, je scénarise un film de procès fictif, puis l’après-midi, en procrastinant, j’écoutais un procès en cours. C’est fou ! La pandémie a vraiment aidé à cette hyperconnectivité. Le film existe via les images numérisées dont on est bombardé d’une certaine façon. C’est venu assez naturellement, l’idée des crimes en vidéo. C’est dans cette idée-là de lier l’interactivité des crimes et le personnage de la groupie, qui satellite. Le crime interactif permet aux deux mondes de communiquer. C’est là où le film devait prendre corps en fait. Il faut que le protagoniste soit actif. Mais bon, c’était de la recherche un peu glauque quand même.

Il y a aussi un rapport sous-jacent à la technologie, de ses dérives et de ses limites : intelligence artificielle comme assistance, jeux d’argent en ligne, les médias et les réseaux sociaux. Kelly-Anne possède d’ailleurs une intelligence artificielle reprogrammée chez elle, nommée Guenièvre. C’est un phénomène d’actualité encore chaud aujourd’hui. Est-ce que ça vous tenait à cœur d’en parler dans ce film ?

Juliette : On ne savait pas qu’il allait y avoir la grève hollywoodienne, mais c’est fascinant. On touche un petit peu ce sujet, car Kelly-Anne pense avoir repris le contrôle sur Guenièvre. Mais on se demande aussi si ce n’est pas Guenièvre qui l’a jeté au loup ou qui l’a dénoncé parce que quelqu’un a réussi à la hacker. On pense que les humains ont le contrôle sur, mais pas nécessairement.

Pascal : Puis au niveau scénaristique, c’est un peu drôle car j’ai écrit le scénario en 2021, donc bien avant la démocratisation de ChatGPT en novembre 2022. Il faut presque jouer au prophète quand on scénarise des trucs qui se veulent à la pointe de la technologie, parce que c’est long de réaliser un film. Donc ce qu’on a fait en 2021, il faut que ça continue à résonner avec l’air du temps, mais ça a évolué très rapidement. Moi, mon défi, ce n’est pas de m’attarder sur la technologie au sens le plus geek et le plus strict, mais c’est plutôt de réfléchir au comportement de l’humain qui utilise des technologies et ça change très peu en fait. Les outils changent, mais pas ce que nous recherchons via les nouveaux gadgets. Tu sais une application de rencontre, que ce soit Bumble ou Tinder, qu’il y en ait une nouvelle qui apparaît demain ou dans un an, je m’en fiche. Mais ce qu’on recherche via, par exemple, une nouvelle application ou la technologie, ça il faut réellement y réfléchir. Ça a été ces réflexions-là dans le travail d’écriture.

Vous abordez justement une de ces dérives dans votre film. Comment en êtes-vous venu à parler des Red Rooms, célèbres mythes du dark web ? Comment vous êtes-vous documenté sur ce sujet ?

Pascal : Je ne m’y étais jamais aventuré bien sûr. De toute façon, c’est absolument illégal. J’avais des consultants en cybercriminalité qui ont pu nourrir mon imaginaire via le réel, mais le réel qu’eux connaissent d’un point de vue numérique. En scénarisant le film, je n’avais pas envie que le FBI cogne à ma porte. Et puis, c’est facile de tomber dessus. Sur Google, tu cherches un peu, tu trouves des profils de tueur de ci, de ça. Moi je suis assez geek, je suis assez online aussi. Je ne connaissais pas le sujet avant d’effectuer la recherche sur le film mais ça n’a pas été très long d’avoir accès à tous les mythes, l’espèce de folklore de l’internet caché, tout ça. Et qui est un peu inquiétant parfois. Au final, ça s’est fait en cliquant sur un hyperlien, puis un autre hyperlien, comme on se perd sur Wikipédia, Google et compagnie. Et je le disais un peu plus tôt, ça a été finalement un peu une épiphanie narrative et scénaristique pour moi, parce que là, tout à coup : « Oh ! Le crime interactif ». Tout ce monde caché là peut tout à coup donner corps, donner chair autour de l’os du personnage de Kelly-Anne. Toi non plus, Juliette, tu n’as pas fait de la recherche trop dark. On recherchait autour, mais on n’est pas allé dedans, c’est ça ?

Juliette : (rires) Ouais, puis il y a plein d’autres situations qui sont presque identiques. Pas besoin d’aller sur le dark web si tu veux consommer du contenu déviant. C’est vraiment plus accessible qu’on le pense. Et puis, il y a ce phénomène qui nous incite à voir.

Pascal : Rien que la vidéo sur Luka Rocco Magnotta en 2012, tellement de gens l’ont vu.

Juliette : Ben oui, c’est fou. Je me rappelle des gens qui la regardaient à l’école.

J’y ai moi-même été confronté à l’époque. Le snuff movie revient peu à peu vers nos écrans, effectivement. Et d’une certaine manière, l’impressionnante ambiance sonore et musicale du film nous alarme sur cet accès, presque sans limite, à l’information aujourd’hui. Comment l’avez-vous travaillé avec votre équipe, sachant que votre frère en a composé la musique originale ?

Pascal : Pour moi, ce qu’on appelle la personnalité d’un film, ça vient quelquefois avec un peu l’élément de surprise qui est un peu dissonant avec ce qu’on s’attend. Mon point, c’est que si on regarde par exemple un cyber-thriller ou un film de procès, on peut rapidement s’imaginer une petite musique en tête, tu sais, comme une scène de hacking avec un peu de son électronique tendu. À la Michael Mann ou je ne sais pas trop, mais moi, ça ne m’intéresse pas de jouer dans les sentiers très battus. Puis, c’est en fait partie de Kelly-Anne ce travail de dissonance, espèce de mélange des éléments de musique baroque avec des éléments de musique de noise électronique. Très contemporain donc, mais un peu hors du temps également. On vit finalement le film à travers le regard de ce personnage qui, au début, a un regard très robotique sur le monde, mais plus ça évolue, plus elle est un peu dans le fantasme.

Ouais, c’est comme tous les mondes de Kelly-Anne qui se mélangent via la trame sonore. Puis c’est là aussi tu sais, juste au costume lorsque tu sais toi par exemple, que tu sentais que tu pouvais mettre les costumes. Tout d’un coup, le personnage existait. C’était aussi le plaisir de créer une Kelly-Anne, qui n’allait pas être la Girl with the Dragon Tattoo 2.0 québécoise (rires). Ça c’est une nécessité, il fallait faire autre chose, mais plus que ça. Une fois qu’on l’a un peu sorti du temps, on l’a un peu fantomatisé et vampirisé. Bref, c’est là qu’on a pu s’amuser.

Juliette : Oui, puis dès les premières minutes du film, il y a cette espèce de lyre, c’est ça ?

Pascal : Ça commence avec du clavecin.

Juliette : OK, pas de lyre (rires). Mais juste ça, c’est un indice qui détonne complètement de la salle d’audience super stérilisée ou quand elle se rend dans la ville hyper moderne. C’est comme un instrument d’une autre époque. Puis, les informations se placent et les gens comprennent, mais je pense qu’il y a vraiment quelque chose de surprenant avec genre ce travail de notre époque musicale.

Pascal : Oui, oui, complètement. J’utilise le terme dissonance, parce que je pense qu’il y a plein de gens qui s’attendent à un certain film. Mais dès les premières images, il y a déjà un petit drapeau levé qui dit : « Asseyez-vous, prenez une respiration, ça ne sera peut-être pas exactement le film que vous attendez. » Même rythmiquement avec les plans séquences au procès, il y a un vrai travail dans les vingt premières minutes de vouloir créer un film, dont l’idée même d’être surprenant est intimement liée à l’idée que le film puisse être angoissant. Parce que le film a le même langage et le même rythme qu’à peu près tous les thrillers qu’on a déjà vus. On est trop safe en tant que spectateur, on voit tous les coups venir. On a alors créé une aura via la musique avec le personnage qui se réveille d’un sommeil. Puis tout d’un coup, on n’a plus de repère. On ne sait plus s’il a une limite et le fait de pas savoir si le film en a une, ça c’est angoissant.

Pour vous Juliette, avez-vous avez apporté quelque chose de vous-même dans ce film, des expériences passées ou quoi que ce soit d’autre ? Comment avez-vous préparé le rôle de Kelly-Anne, très ambigüe et tout en retenue ? Ce rôle vous a-t-il permis de vous dépasser ?

Juliette : Ah, c’est intéressant. De mémoire, je m’étais armée d’empathie. C’était important pour ne pas la juger et pour que Kelly-Anne ne se juge pas elle-même.

Pascal : Ton travail de comédien est presque de l’aimer, entre guillemets.

Juliette : Dans ce sens-là, il y a comme une réponse à tout. Dans notre cas, on savait où est-ce qu’on allait, mais il y a une fragilité maladroite que l’on ne voit pas nécessairement à l’écran. Mais moi dans ma tête, je lui ai donné un passé, un peu de présent, un futur, même si ce n’est pas du tout comme ça qu’elle se définit dans le film. Mais oui, c’est sûr qu’il y a des parties de moi en fait. Kelly-Anne est forte, c’est-à-dire qu’elle n’a pas besoin d’amis, elle n’a pas besoin de se faire rassurer, qu’on l’aime ou d’être géniale. Tu sais, moi je n’ai pas ça (rires) ! Nous les acteurs, on veut tellement être choisis qu’on est beaucoup dans l’attente, dans la complaisance.

Pascal : C’est ça, Kelly-Anne s’en fiche de plaire.

Juliette : Elle n’est pas là-dedans, elle n’est pas dans ce jeu de séduction. Tu n’as pas besoin d’être actrice pour être dans le jeu de séduction. On est né, puis on nous dit : « C’est ça ta clé, utilise-la. » Alors c’est plutôt Kelly-Anne qui m’a appris des choses sur moi et que maintenant j’ai une partie d’elle. En fait, j’aime dire que la force que Kelly-Anne a, c’est celle que ma mère a aussi et que j’ai utilisée, mais que je ne pense pas que moi dans ma vie de tous les jours j’utilise cette force, cette ardeur, parce que je ne parviens pas à mes fins. Parce que la réalité, c’est qu’il faut aller dans le même sens que nos morales, un peu judéo-chrétiennes modernes. J’utilise maintenant l’apprentissage de mon travail en fait.

Pascal : (rires) Tout à fait, tu es allée à sa rencontre. Il y a une vraie préparation pour Juliette, tu sais. T’as appris à jouer au squash et la signification de plusieurs éléments de crypto-poker.

Juliette : C’est sûr ! C’est tout un apprentissage. J’ai même fait de la recherche sur la « chimie » dans ton cerveau, comme quand tu passes un certain point de peur, plus les mêmes choses te font peur. Ça te prend plus de choses pour vivre de la peur ou de la stimulation. C’est comme une drogue.

Pascal :  Kelly-Anne est presque comme une junkie d’adrénaline qui a toujours besoin d’un peu plus. On en a parlé un peu de ça.

Juliette : Oui et d’apprendre la physicalité, dans un programme très carré, c’était un défi pour moi. Mais à travers le sport justement, c’est vraiment intéressant d’apprendre à la connaître. C’est bien sûr passé à travers le crypto-poker, mais aussi avec le phénomène de groupies, de femmes qui se rapprochent des tueurs dans les salles de procès et des lettres qu’elles ont écrites. Ce qui a servi sur le plan mental.

Une partie du film est également portée par le duo que vous formez avec Laurie Babin (Clémentine). Vous avez dû chercher la bonne alchimie pour incarner ce tandem à l’écran, j’imagine.

Juliette : Oui, nous avons beaucoup parlé de nos théories et de la raison pour laquelle les gens font ça. Et puis, je ne pense pas que nos personnages ont les mêmes objectifs. Laurie a comme une, vraiment une douceur genre, elle le défend, elle y croit. Moi, je n’y crois pas, je ne crois pas que l’accusé soit une victime, mais qu’il est coupable. Ça change toute la dimension du film, sauf que c’est vraiment important que Clémentine apparaisse comme un envoyé du public, dans le sens où elle pose les questions que personne ne poserait à mon personnage si elle n’était pas là.

Pascal : Ben oui un peu, mais elle a un plus que cette fonction-là. Les deux personnages trouvent une certaine rédemption à la fin. Bon Kelly-Anne, elle va quand même au bout de ses fantasmes morbides, mais viole les actions qu’elle pose à la fin. Elle ferme un livre d’une certaine façon, elle va au bout de quelque chose pour peut-être renaître sur d’autres bases. Puis Kelly-Anne, à un moment donné, devient un peu sadique avec Clémentine, mais dans un sens, ça la libère aussi. Son geste est d’une certaine façon altruiste, même s’il est sadique.

Pour moi, ça m’importait que les deux personnages s’extirpent de leur statut. Je le dis souvent, les groupies de tueurs en séries, ça a été le point de départ du film, mais rapidement faut que les personnages deviennent plus que ça, trouvent un arc et qu’on ait un minimum d’empathie envers elle, mais qu’ensuite elle puisse un petit peu grandir et évoluer, se détacher de cette étiquette d’une certaine façon. Et puis, c’est drôle parce que les personnalités réelles de Juliette et Laurie sont plutôt différentes des personnalités de leur personnage. Des fois, tu me disais qu’il fallait que j’emprunte un peu de la personnalité de Laurie, qu’il fallait qu’elle emprunte un peu de ta personnalité, de ma personnalité.

Juliette : Oui, c’est riche, c’est impressionnant et ça donne beaucoup plus de sens à notre jeu. C’est même plus naturel que d’apporter quelque chose de soi. Je ne pense pas que je puisse aller vers mes traumas, mes histoires, sinon je ne m’en sors plus après.

Pascal : Exactement. Puis tu sais, ça m’importait beaucoup d’avoir une relation d’amitié, ne serait-ce au moins un autre personnage principal dans ce film. Parce que dans un film alternatif où Clémentine n’existe pas, je trouve que le film devient presque problématique. C’est comme si tout à coup, tout le phénomène qui est extrêmement complexe, des groupies de tueurs en série, allait être complètement sur les épaules d’un personnage qui est un peu du côté très sociopathique du spectre. Alors qu’il y a quand même plusieurs cas de figure qui peuvent exister sur pourquoi on pourrait être attiré par des hommes horribles. En étant un contrepoint parfait, Clémentine est vraiment diamétralement à l’opposé. Tout à coup, le simple fait qu’elle existe nous permet de se dire qu’il y a toute une gamme de personnes et de personnalités qui puissent exister entre les deux pôles. J’avais besoin un peu de Clémentine pour que le film ait potentiellement une petite valeur sociologique.

Elle apporte beaucoup, c’est sûr.

Merci beaucoup pour ce merveilleux échange. Je vous souhaite une très bonne première française pour ce soir et nous espérons que le public sera également au rendez-vous à la sortie nationale.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 7 décembre 2023.

Retrouvez également notre critique du film ici.

Bande-annonce : Les Chambres rouges

Les Chambres rouges : les deux visages de la peur

Rouge comme la passion, rouge comme le filtre de la violence et enfin rouge comme le sang. Les Chambres rouges réunit tous ces symboles dans le regard robotique d’une figure angélique, dont la psychose et le pragmatisme peuvent se révéler destructeurs. Est-elle la groupie d’un tueur en série ou bien son bourreau ? Avec l’hygiène de consommation technologique comme socle de réflexion, Pascal Plante s’est lancé dans une quête obsédante au service d’un incontournable thriller psychologique.

SynopsisDeux jeunes femmes se réveillent chaque matin aux portes du palais de justice de Montréal pour assister au procès hypermédiatisé d’un tueur en série qui les obsède, et qui a filmé la mise à mort de ses victimes. Cette obsession maladive les conduit à tenter par tous les moyens de mettre la main sur l’ultime pièce du puzzle, qui pourrait définitivement confondre celui que l’on surnomme le Démon de Rosemont : la vidéo manquante de l’un de ses meurtres.

Dans un rituel matinal peu commun, une femme se réveille aux aurores pour s’échapper de son modeste matelas de briques, non loin du Palais de Justice de Montréal. Les sièges pour assister au procès surmédiatisé du moment sont rares, mais Kelly-Anne est aux premières loges pour accompagner les familles endeuillées, qui espèrent que le couperet ne tardera pas à tomber sur celui que les médias surnomment le Démon de Rosemont. L’auteur présumé de trois meurtres, Ludovic Chevalier (Max McCabe), aurait eu recourt aux fameuses chambres rouges (red rooms), une zone de non-droit où les pires sévices sont exhibés et marchandés au plus offrant. La dernière vidéo disparue s’y trouve peut-être encore, à l’abri des regards indiscrets. Ce dark web, dont l’accès est méticuleusement contrôlé, constitue une boîte de Pandore moderne et cryptée que le film nous invite peu à peu à ouvrir aux côtés de sa protagoniste.

Dark web, bright aim

Malgré le triomphe récent des films de procès, avec Anatomie d’une chute et Le Procès Goldman comme ambassadeurs, Les Chambres rouges n’a pas la volonté de convoquer la même théâtralité (brillante) de ces œuvres. Dans un plan séquence qui distille astucieusement le temps de parole du juge et des avocats, le début du film prend curieusement la forme de plaidoiries, de façon à nous faire comprendre que les preuves ne sont pas assez incisives dans ce tribunal. Alors que la caméra joue à superposer des reflets sur la cage de verre qui sépare l’accusé de l’audience, elle se braque finalement sur Kelly-Anne, notre guide dans cette intrigue. Le plus gros des réponses se trouvent ainsi à l’extérieur de cette « chambre blanche », là où la justice n’a pas d’inertie.

Autant fascinée par le tueur que ses victimes, à tel point qu’un jeu morbide de mimétisme offre de quoi attirer l’attention de l’accusé pour de bon, Kelly-Anne n’a pas une condition de vie comme les autres. Vivant en haut d’un immeuble, sorte de donjon de verre qui surplombe la cité québécoise, elle semble se cacher dans les nuages. Isolée des interactions sociales et le dos tourné aux vitres, ses yeux sont plongés dans les limbes du numérique, comme en témoignent ces deux écrans qu’elle utilise, tels des hémisphères cérébraux. C’est entre deux audiences qu’elle s’y réfugie, telle la Lady of Shalott du poème d’Alfred Tennyson. De cette condamnation à voir la réalité du monde extérieur à travers un miroir, Plante tire de cette légende une anti-héroïne à l’obsession déroutante. En effet, Kelly-Anne a besoin de ce miroir, besoin cette fontaine virtuelle pour se ressourcer et pour comprendre la réalité qui lui échappe. Et ses compétences de cyber-piratage l’aident grandement à explorer les zones d’ombre de l’affaire.

Elle vend son image en tant que mannequin et tente de garder une forme physique et mentale saine, en enchaînant les burpees et les sessions fougueuses de squash. C’est dans cette petite salle blanche, entièrement vêtue de blanc et raquette à la main, qu’elle se persuade de purifier l’épisode psychotique qu’elle n’a pas fini de traverser. L’autre outil qu’elle a elle-même reprogrammé et qui la réconforte, c’est Guenièvre, une assistance vocale intelligente qui ne manque pas d’humour. Cette note de légèreté est d’ailleurs la bienvenue dans un récit qui comprime la tension à chaque instant. Et pour ne pas déroger à ses habitudes, qu’il s’agisse de courts ou de long-métrages, le cinéaste québécois invite Clémentine dans la discussion des groupies, afin d’étudier le dynamisme et la synergie d’un duo, comme chez les nageuses olympiques de Nadia, Butterfly ou dans la romance contrariée sur Les faux Tatouages.

L’horreur numérique

Leur dualité n’est pas sans rappeler certains duos dans les cinémas de Michael Haneke et David Fincher. Le film de Pascal Plante navigue entre ces deux artisans de l’horreur sociale, en peignant la chair de ses personnages d’un rouge écarlate que Dario Argento et Mario Bava emploient pour signifier leur angoisse. Kelly-Anne semble en être immunisée et Juliette Gariépy dégage une ambiguïté à couper le souffle dans ce rôle. Ce qui n’est évidemment pas le cas de Clémentine, avec une Laurie Babin qui incarne magnifiquement l’excès de confiance à la gloire de l’accusé. Quelques langues fourchues dans pléthore d’émissions sont également soucieuses de l’issue du procès médiatique, dont le sujet est traité comme un produit de consommation. Cependant, il est nécessaire que Clémentine puisse se défaire de cette emprise malsaine et Kelly-Anne joue un rôle crucial dans cette démarche.

À l’heure où les true crimes, et autres vidéos qui banalisent la violence, envahissent les supports littéraires et visuels, les meurtres sont ici suggérés et leur intensité passe essentiellement par la réaction des spectateurs. À ce jeu-là, le cinéaste prend judicieusement soin de laisser notre imagination recréer ces visions d’horreur. La composition originale et obsédante de Dominique Plante, le frère du réalisateur, a également de quoi la rendre plus viscérale et nous donner des sueurs froides jusqu’au lever de rideau. S’ajoute à cela la pierre angulaire de l’œuvre, Kelly-Anne, une joueuse de poker compulsive sans pitié qui est prête à doubler la mise, voire plus, pour obtenir ce qu’elle désire. Mais une fois encore, ce personnage reste difficilement perméable à la psychanalyse et cette larme qui coule sur sa joue dans la séquence d’exposition reste le plus grand mystère de cet incontournable film de genre de ce début d’année 2024.

Ce nouvel exercice réussit énormément à Pascal Plante, qui parvient à s’affranchir des contraintes de création en se laissant guider par les vertus sensorielles des codes cinématographiques. Ainsi, il consolide un peu plus cette passerelle culturelle qui nous vient du Québec et Les Chambres rouges s’ajoutent aux jalons d’un cinéma que l’on ne peut plus ignorer pour son audace, son efficacité et sa générosité. De ce fait, l’expérience de ce thriller judiciaire et psychologique ne s’arrête pas à la fin du générique. Ce film nous poursuit, nous hante et finit inévitablement par nous obséder.

Pour aller plus loin, retrouvez notre interview de Pascal Plante et Juliette Gariépy.

Bande-annonce : Les Chambres rouges

Fiche technique : Les Chambres rouges

Réalisation et Scénario : Pascal Plante
Productrice : Dominique Dussault
Producteur exécutif : Tim Ringuette
Image : Vincent Biron
Conception artistique : Laura Nhem
Costumes : Renée Sawtell
Maquillage : Marie Salvado
Coiffure : Nermin Grbic
Son : Martyne Morin, Olivier Calvert, Stéphane Bergeron
Montage : Jonah Malak
Musique originale : Dominique Plante
Ventes internationales : Sphere Films / h264
Production : Nemesis Films
Pays de production : Canada
Distribution France : ESC Films
Durée : 1h58
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 17 janvier 2024

Les Chambres rouges : les deux visages de la peur
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Jeunesse (Printemps) : Tisser des liens au fil du travail

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Dans Jeunesse (Printemps), le réalisateur Wang Bing plonge profondément dans la vie des jeunes travailleurs chinois, capturant leurs réalités complexes et les défis auxquels ils sont confrontés dans les ateliers de textile. Au-delà de l’apparente répétition quotidienne, le film dévoile une pluralité de relations sociales et de négociations salariales. Des salaires modestes, des confrontations générationnelles et des tentatives de tisser des liens dans un environnement aliénant sont habilement explorés.

Synopsis : Zhili, à 150 km de Shanghai. Dans cette cité dédiée à la confection textile, les jeunes affluent de toutes les régions rurales traversées par le fleuve Yangtsé. Ils ont 20 ans, partagent les dortoirs, mangent dans les coursives. Ils travaillent sans relâche pour pouvoir un jour élever un enfant, s’acheter une maison ou monter leur propre atelier. Entre eux, les amitiés et les liaisons amoureuses se nouent et se dénouent au gré des saisons, des faillites et des pressions familiales.

En 2016, le remarquable Bitter Money du réalisateur et documentariste chinois Wang Bing a vu le jour. Huit ans plus tard, dans une démarche similaire d’inspiration et tourné approximativement au début de la même période, de 2014 à 2019, Jeunesse voit le jour, un film de 3h30 qui explore les ateliers de textile au cœur de la ville de Zhili en Chine. Si la force de Bitter Money résidait notamment dans son exploration des relations sociales entre les travailleurs des ateliers de fabrication de vêtements en dehors des heures de travail, Jeunesse prend une approche différente en se concentrant principalement sur les moments passés au travail et dans les dortoirs, offrant ainsi un regard immersif sur 3h30 de la vie de ces corps assujettis à un emploi long et fastidieux.

À travers ce documentaire, le réalisateur chinois expose la réalité des jeunes travailleurs cherchant à établir des liens sociaux dans les rares endroits possibles, à savoir l’atelier de travail et les dortoirs. Ce que le réalisateur parvient à mettre en lumière avec brio à travers sa mise en scène, c’est le fait que, même entre deux vêtements ou pendant l’assemblage de pièces, hommes et femmes cherchent à tisser des interactions sociales, souvent pour nouer des amitiés et, pour les hommes, à trouver une compagne.

Je suis différent, moi

Le film suit plusieurs groupes de personnes provenant de différents ateliers, souvent situés à proximité les uns des autres, voire dans la même rue. À chaque fois, on observe que le dortoir, un simple appartement pour 10 personnes, se trouve à seulement un ou deux étages au-dessus de l’atelier de travail. Le capitalisme sait se révéler pratique : on se réveille à quelques mètres de son lieu de travail, on sort après 14 heures sur une chaise dans un local sans fenêtre et on est tout proche pour se reposer avant de recommencer une nouvelle journée.

Si le film met en lumière quelque chose, c’est la similitude frappante des vies des personnages, notamment en ce qui concerne les relations sociales entre les jeunes. À un moment du film, un jeune homme confie à une fille avec qui il flirte qu’il se considère différent des autres garçons. Une assertion probable, mais dans un contexte d’aliénation due à l’emploi et de dépendance au travail en raison de salaires jugés insuffisants pour vivre, la personnalité de chacun semble étouffée. Dans chaque atelier, on observe le même type de relations entre les jeunes, se taquinant constamment dès qu’ils ont quelques secondes de répit au cours d’une journée de travail débutant à 7 ou 8 heures et se terminant à 23h30.

Cela pousse inévitablement les jeunes à chercher des moments de véritables relations humaines pendant leur travail, provoquant des conflits pour échapper à l’ennui et animer quelque peu leurs journées intenses.

Là où se brise la lassitude

On pourrait condenser ce dernier film de Wang Bing en disant simplement : « Ce sont des jeunes qui travaillent toute la journée pendant toute la durée du long métrage. » Avant même la séance, on avait entendu dire : « Le film dure 3h30, si tu pars après 2h, ce n’est pas grave, c’est la même chose encore et encore. » Cependant, cette affirmation est loin d’être exacte. À l’instar de À l’ouest des rails du même réalisateur, où pendant 9 heures (rien de moins), on assistait à une succession d’usines en campagne chinoise qui perdaient les unes après les autres leur activité, contraignant à leur fermeture. Le film ne se limitait pas à cela, il exposait également qu’une grande partie du pays est touchée par cette réalité, que c’est une problématique à l’échelle nationale. Les neuf heures étaient amplement justifiées pour dépeindre une pluralité des problèmes dans le secteur des usines du pays.

Jeunesse ne se contente pas uniquement de présenter des travailleurs confectionnant des vêtements toute la journée pendant trois heures trente, bien que cela nous irait très bien. Le film dévoile progressivement, après avoir établi le rythme des plans longs caractéristiques de Wang Bing, le processus de rémunération et de renégociation. Il explore les raisons pour lesquelles certains travailleurs perçoivent des salaires beaucoup plus élevés que d’autres, notamment en lien avec leur rendement dans la confection des vêtements. Le film met en lumière le fait que les vêtements ont un coût tant pour les acheteurs que pour la force de travail, avec des prix qui vont au-delà de la simple transaction commerciale et englobent également les rétributions salariales.

Au début du film, des travailleurs sont présentés avec des salaires de 50 000 yuans pour 6 mois de travail. Cependant, au fil de l’avancement, il plonge plus profondément dans des ateliers moins prospères. Certains travailleurs touchent à peine 20 000 yuans, tandis que d’autres ne reçoivent que 10 000 yuans. En convertissant cela, 10 000 yuans équivalent à 1283 euros, soit 213 euros par mois sur une période de 6 mois.

À chaque atelier et groupe que nous suivons, les salariés expriment la nécessité de renégocier les salaires avec la direction. Le film documente ce processus, montrant comment les groupes se forment naturellement sur le lieu de travail, comment ils s’organisent lorsqu’il est nécessaire de réévaluer les salaires, ainsi que le coût minimal de chaque vêtement. Ainsi, le film ne se résume pas à 3h30 de jeunes gens travaillant, mais explore véritablement la diversité des réalités du secteur de l’emploi et de ses problèmes. Il examine comment faire face à ces défis pour une jeune génération souvent livrée à elle-même, sans guidance de personnes plus expérimentées pour les orienter.

Si certains patrons parviennent à avoir des discussions sur la renégociation, d’autres font preuve de plus de réticences, parfois même jusqu’à aboutir à un affrontement entre les deux générations. Cependant, Wang Bing n’utilise pas le film comme une plaidoirie destinée à susciter la compassion envers ses personnages de la vie réelle. Il exploite plutôt le médium cinématographique pour mettre en avant la puissance inhérente à l’être humain en tant qu’être social, une force accentuée dans sa jeunesse, capable de bâtir dans toutes les situations des relations sociales avec son entourage. C’est dans cet aspect que le film excelle, en évitant tout misérabilisme. Les éléments choquants que nous percevons sont souvent le reflet de notre perspective occidentale. Wang Bing souligne dans une interview que la ville mise en lumière, où la confiance entre patrons, salariés et fournisseurs prévaut, représente une exception à l’échelle nationale en Chine. Il précise que cette situation est bel et bien unique dans tout le pays, mais qu’elle demeure une nécessité pour de nombreux jeunes sans emploi de régions éloignées.

Dans Jeunesse, Wang Bing, fidèle à sa pratique habituelle, parvient à s’effacer complètement pour documenter de manière approfondie la vie de jeunes chinois qui ont souvent quitté leur lieu d’origine à la recherche d’emplois. Ces emplois sont fréquemment sous-rémunérés, même pour les normes nationales, mais demeurent nécessaires pour des jeunes qui ne trouvent pas d’opportunités dans leur région d’origine. Alors que Bitter Money débutait son exploration en campagne, Jeunesse la clôture, se refermant après trois heures trente de travail incessant et les bruits assourdissants des machines à coudre, sur un calme auquel on n’avait pas encore goûté, ponctuant encore une fois d’une grande œuvre pour le documentariste chinois.

Bande-annonce : Jeunesse (Printemps)

Fiche technique : Jeunesse (Printemps)

Réalisation : Wang Bing
Image : Maeda Yoshitaka, Shan Xiaohui, Song Yang, Liu Xianhui, Ding Bihan, Wang Bing
Montage : Dominique Auvray, Xu Bingyuan, Liyo Gong
Société de production : Gladys Glover
Société de distribution : Les Acacias
Pays de production : France, Luxembourg, Pays-Bas, Chine
Langue originale : Chinois
Genre : Documentaire
Date de sortie : 03 Janvier 2024

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À mourir entre les bras de ma nourrice : résister

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Mark Eacersall, Henri Scala et Raphaël Pavard publient aux éditions Glénat À mourir entre les bras de ma nourrice, récit qui nous plonge dans le quotidien déchirant d’une mère de famille célibataire, vivotant tant bien que mal dans la banlieue française, et confrontée à des choix moraux dévastateurs pour assurer la survie de ses enfants.

À mourir entre les bras de ma nourrice s’inscrit dans un contexte socioculturel marqué par la précarité économique et les dynamiques complexes des banlieues. L’histoire de Fatoumata, mère célibataire luttant contre l’adversité, technicienne de surface de profession, met en lumière la difficulté de la vie dans les cités HLM. Sa décision de céder aux avances de trafiquants locaux souligne l’impasse dans laquelle se trouvent trop de mères seules quand elles ont la volonté de reprendre le contrôle de leur vie.

Ainsi, la trame narrative de Mark Eacersall, Henri Scala et Raphaël Pavard se déploie autour des thèmes de la maternité, de la survie et de la moralité. Fatoumata est représentée comme une figure de résilience, naviguant dans un monde où les choix moraux ne sont jamais noirs ou blancs, mais teintés de nuances de gris. Les dilemmes auxquels elle fait face reflètent la complexité des décisions prises par ceux qui vivent en marge de la société capitaliste et mondialisée. Fatoumata ne fait pas partie des grands gagnants de ce modèle économique : Raphaël Pavard la montre, dans une succession de vignettes résignées, nue face à un miroir, nettoyant les vitres d’un bureau, puis en transit dans les transports en commun. 

Les auteurs cherchent à capturer l’essence brute de la vie dans les cités, souvent organisée autour des trafics clandestins, dans une économie parallèle qui permet à de nombreuses familles de garder la tête hors de l’eau. Le cas de Fatoumata en est symptomatique : abandonnée par un mari et père démissionnaire, sa famille fait face aux injonctions de paiement, multiplie les privations tout en peinant à joindre les deux bouts. Les dialogues, percutants, renforcent l’authenticité des personnages et des situations mises en vignettes. C’est le cas, notamment, quand les dealers exploitent la culpabilité de Fatoumata, rendue incapable d’apporter à ses filles l’épanouissement et le confort nécessaires, pour la convaincre de mettre la main à la pâte en œuvrant en qualité de nourrice – elle doit garder une malle dont elle ignore le contenu. 

Fatoumata est un personnage ambivalent, symbole de la mère protectrice confrontée à des choix impossibles dans un environnement hostile et capable de duplicité quand il s’agit de protéger les siens, que cela soit à l’égard de la police (qui s’échine à en faire une indic) ou des dealers. Sa relation avec ses trois filles, sa voisine et amie Khadija ou les dealers illustre très bien les enjeux de pouvoir et de vulnérabilité dans les banlieues. Ce n’est pas anodin qu’on la retrouve barricadée chez elle en fin d’album, comme si les événements et la violence s’imposaient à elle sans que personne puisse lui venir en aide. 

Les banlieues font l’objet de descriptions détaillées de leurs environnements, interactions et conflits internes, ce qui apporte une certaine profondeur au récit, même si ce dernier peine à sortir des sentiers battus. À mourir entre les bras de ma nourrice brode également autour de la solidarité féminine et de l’amitié, comme le montre la relation entre Fatoumata et Khadija, soumise au fondamentalisme religieux de son mari. Cette solidarité est un pilier pour Fatoumata, puisque l’aide de son amie lui permettra d’éviter la prison et les menaces des caïds locaux, eux-mêmes divisés en bandes rivales.

À mourir entre les bras de ma nourrice est une œuvre évocatrice, qui expose le lecteur à la réalité souvent dure des banlieues françaises. À travers le parcours de Fatoumata, les auteurs abordent des questions épineuses et éthiques, appréhendées selon un contexte difficile. Ce roman graphique, par son réalisme et sa narration immersive, dit autant de la vie en situation de précarité que de la maternité dans les familles monoparentales. 

À mourir entre les bras de ma nourrice, Mark Eacersall, Henri Scala et Raphaël Pavard 
Glénat, janvier 2024, 104 pages

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3.5

« Zombies » : une odyssée, des représentations

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L’ouvrage Zombies, de Claude Gaillard et Guillaume le Disez, publié il y a quelques semaines aux éditions Glénat, offre un aperçu richement documenté de la figure du zombie dans la culture populaire. Ce livre volumineux et illustré avec soin poursuit le chemin tracé par leur précédent ouvrage sur les slashers, plongeant un peu plus dans les abysses du genre horrifique.

Le zombie, tel que dépeint dans la culture moderne, trouve ses origines dans le folklore haïtien, mais c’est avec George Romero et son œuvre cinématographique, initiée dans les années 60, que le genre s’est véritablement imposé. Cette créature, représentation macabre et altérée de nous-mêmes après la mort, renferme une multitude de significations culturelles et spirituelles. Les auteurs établissent ainsi des liens passionnants entre cette figure et les racines chrétiennes, notamment à travers les écrits d’Ézéchiel et l’Évangile selon Saint Matthieu, explorant la résurrection et la sacralité du corps dans le christianisme, deux phénomènes que les mangeurs de chair, jamais rassasiés, questionnent à leur façon.

Le livre se penche abondamment sur les premières apparitions cinématographiques du zombie, notamment dans White Zombie et les films de Boris Karloff, ainsi que sur l’influence de Jacques Tourneur avec Vaudou. Le traitement révolutionnaire du genre par Romero, dès La Nuit des morts-vivants, est examiné avec force détails, puisqu’il fait l’objet d’un chapitre à part entière, soulignant comment le cinéaste a non seulement codifié un genre mais aussi mis en question les barrières raciales, sociales et médiatiques de son temps. Il suffit de songer à Zombie et Diary of the Dead pour en prendre la pleine mesure.

L’ouvrage se penche sur les variations du zombie dans différentes cultures et époques, retraçant des focus décennaux et lorgnant du côté des films espagnols, britanniques ou américains. Amando de Ossorio, Mary Lambert, Jean Rollin se voient ainsi tour à tour invoqués, quand d’autres, comme John Carpenter, font l’objet d’une attention plus spécifique, avec une analyse subtile et étayée, puisque les auteurs expliquent longuement en quoi The Fog ou Ghosts of Mars, pour ne citer que ces exemples, s’inscrivent à la marge du genre.

Au-delà du cinéma, Claude Gaillard et Guillaume le Disez examinent l’empreinte des morts-vivants à la télévision, avec des séries telles que The Walking Dead (inévitablement) et Z Nation (bien plus succinctement). Ils n’omettent pas les œuvres plus hybrides, comme le parodique et séminal Shaun of the Dead ou l’érotisé Zombie Strippers, qui met en scène la star du X Jenna Jameson. Si les racines du genre sont passionnantes, sa polyvalence et sa popularité persistante donnent toute son étoffe à ce beau-livre. 

Comment résumer Zombies ? Plus qu’un catalogue joliment illustré, il s’agit d’une étude exhaustive et érudite sur l’évolution et l’impact culturel du zombie à l’écran. De ses racines haïtiennes à son incarnation moderne dans le cinéma et la télévision, ce livre rédigé avec soin et légèreté, dans un alliage efficace, offre un panorama fascinant sur l’un des monstres les plus emblématiques de notre époque. 

Zombies, Claude Gaillard et Guillaume le Disez 
Glénat, novembre 2023, 352 pages 

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4.5

Le retour du capitaine Nemo, sous le signe de Jules Verne

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Avec cet album, le Belge François Schuiten et le Français Benoît Peeters signent… leur retour dans la série des Cités obscures. Le précédent album officiel de la série commençait à dater, puisqu’il s’agit de La Théorie du grain de sable (2e partie), sorti en 2008.

Une fois de plus, le duo nous propose un album vraiment original, à tel point qu’on atteint aux limites du neuvième art que constitue la bande dessinée. En effet, cet album ne comprend que six planches qui peuvent à la limite être rattachées au domaine de la bande dessinée classique. Encore faut-il savoir qu’elles se rapprochent de ce qui se faisait il y a de nombreuses décennies, avec du texte sous un dessin et bien-sûr aucun dialogue dans des phylactères. Et pourtant, ce n’est pas comme si les personnages ne parlaient pas ici. A vrai dire, le seul à s’exprimer est le capitaine Nemo, qui n’est autre que le personnage dont Jules Verne nous fait vivre des aventures peu communes comme personnage central de Vingt mille lieues sous les mers (1869-1870), puis comme personnage secondaire de L’île mystérieuse (1875).

Des Voyages extraordinaires aux Cités obscures

Pour celles et ceux qui n’auraient pas lu ou n’auraient qu’un souvenir trop vague des deux romans de Jules Verne, aucune importance, car le présent album en rappelle les points essentiels en les intégrant à l’intrigue. En effet, l’album commence avec un homme qui émerge du néant. Il retrouve progressivement ses esprits pour réaliser qui il est et ce qu’il a vécu. L’essentiel de l’intrigue consiste à faire le point sur ses souvenirs.

Le capitaine Nemo

Maintenant me direz-vous, à quoi bon cet album s’il se contente de mettre en scène le capitaine Nemo se souvenant des péripéties essentielles des deux romans en question ? Premier point, les auteurs décident que le capitaine Nemo n’a pas disparu, alors que Jules Verne l’avait laissé inexorablement entraîné dans un gigantesque maelström. Autre point, ils imaginent une improbable circonstance qui lui vaut de se retrouver sauf. Enfin, ils donnent au capitaine une sorte de destin en lien avec Jules Verne qui mérite réflexion (nous y reviendrons) et ils donnent à comprendre le capitaine, avec ses origines, son caractère et son vécu qui expliquent ses actes et décisions hors du commun.

Les Cités obscures

Il faut également évoquer la présentation générale de l’album qui ne comporte quasiment pas de partie réellement BD. Ce n’est pas tellement surprenant de la part de Schuiten et Peeters qui proposaient déjà quelque chose dans ce style avec le quatrième album de la série La route d’Armilla (1988), mais avec davantage de texte et de couleurs, ainsi que d’éléments de BD classique. Concrètement, la majeure partie de l’album se présente avec une succession de doubles pages où une grande illustration noir et blanc occupe la page de droite, en lien avec l’intrigue. Sur la page de gauche, un peu de texte commente l’avancée de l’intrigue, avec un dessin plus petit pour l’accompagner. Le style rappelle celui des dessins qu’on peut observer dans les livres de la collection des Voyages extraordinaires publiés en son temps par les éditions Hetzel, style qui convient parfaitement à Schuiten. Les auteurs rattachent donc leur univers des Cités obscures à celui de Jules Verne. Cela amène à quelques observations et réflexions, car depuis le début de la série des Cités obscures (Les murailles de Samaris – 1983) on se demande où situer ce monde qui ressemble étrangement au nôtre, avec de nombreux détails qui ne collent pas, malgré des noms de villes (Pârys et Brüsel) qui laissent entendre que ce pourrait être un futur de notre monde (ou un monde parallèle), avec peut-être des bouleversements géologiques, puisque les cartes qu’on peut observer ne présentent pas une géographie connue. On observe encore quelques cartes ici. Or, la fin nous place dans notre monde. Il ne faut y voir à mon avis qu’une pirouette scénaristique, certes astucieuse, qui m’amène à conclure qu’il ne sert à rien de chercher à préciser où et quand se situe le monde des Cités obscures. Il se situe plus simplement dans l’imaginaire des auteurs.

Un auteur, un éditeur

Mais l’album ne s’achève pas avec son intrigue, puisque les auteurs reviennent sur la genèse de l’œuvre de Jules Verne, ainsi que les relations de l’écrivain avec Hetzel son éditeur et ami. Cette partie pourrait se contenter d’avoir comme objectif de justifier l’album. Finalement, au-delà de ce qu’elle apprend, elle évoque un titre méconnu de Jules Verne, qu’Hetzel le dissuadait de travailler Paris au XXe siècle qu’on a longtemps cru perdu. Il fut retrouvé en 1989 (publié en 1994) et les auteurs le présentent à leur manière, avec un extrait par chapitre (17) accompagné d’une illustration grand format en noir et blanc, selon le même principe que la première partie de cet album et c’est bien mieux qu’un simple bonus.

Style général

Il constitue un des principaux atouts de l’album. Le dessin met parfaitement en valeur le texte, mais ne se contente pas de l’illustrer. Disons que le texte et les dessins se font écho pour titiller notre imaginaire, marque d’une œuvre de qualité. Et l’ensemble des dessins de grande taille des planches de droite est remarquable. Par contre, ce qui se trouve à l’origine de la nouvelle vie du capitaine Nemo a de quoi surprendre et certaines des péripéties ne me convainquent pas vraiment. Enfin, il faut bien dire que les auteurs se contentent ici de broder à partir d’une idée, certes originale. Mais l’album ne déçoit pas et il a bien sa place dans la série des Cités obscures.

Le Retour du Capitaine Nemo, François Schuiten et Benoît Peeters
Casterman, octobre 2023
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3.5