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Cinéma et festivals : Quand le tapis rouge cache la machine à sous

Aller au cinéma ou dans un festival, c’était avant tout pour s’évader, réfléchir et partager une émotion. Mais aujourd’hui, c’est devenu un immense business. Derrière les paillettes et les stars, on trouve une industrie qui cherche à transformer chaque spectateur en un simple consommateur. Les festivals ne sont plus des fêtes de l’art, ce sont des vitrines pour les multinationales qui veulent nous vendre tout et n’importe quoi, du luxe au divertissement numérique.

Le spectateur, une cible publicitaire

Dans les grands festivals, on ne parle plus de films, on parle de « marché ». Les sponsors ont pris le pouvoir. Que ce soit les banques ou les géants du streaming, ce sont eux qui décident de ce qui est « tendance ». Pour le public, c’est la galère : les prix des billets s’envolent et les places sont réservées aux VIP. On a créé une coupure nette entre une élite qui fait la fête et les travailleurs ou les passionnés qui restent à la porte.

Le pire, c’est que cette logique marchande s’insinue partout, même pendant qu’on attend son film. On nous pousse à la consommation immédiate, à l’excitation, au jeu. Dans les couloirs des festivals ou sur les écrans publicitaires, les plateformes comme Tonybet s’affichent de plus en plus souvent. On veut que le spectateur ne se contente plus de regarder un écran, on veut qu’il parie, qu’il mise, qu’il cherche le frisson de l’argent facile. C’est une manière de nous détourner du message du film pour nous ramener à la réalité du profit.

L’algorithme contre la création

Aujourd’hui, c’est l’ordinateur qui dicte les scénarios. Les plateformes analysent ce qu’on regarde pour produire des films qui se ressemblent tous. On lisse tout pour ne froisser personne, surtout pas les annonceurs. Le cinéma indépendant, celui qui parle de la vraie vie, des luttes ouvrières ou des injustices, n’a plus de place dans les grands multiplexes. Il est étouffé par une culture « globale » et sans âme qui ne sert qu’à faire tourner la planche à billets.

On nous fait croire que c’est le progrès, mais c’est un recul. On nous enferme dans une bulle de divertissement permanent pour nous empêcher de voir que le monde craque. En transformant la culture en un immense casino géant, le système s’assure que l’on reste des spectateurs passifs de notre propre exploitation.

Reprendre notre culture

Le cinéma doit redevenir un outil de combat et de solidarité. On n’a pas besoin de tapis rouges financés par des milliardaires. Ce qu’il nous faut, ce sont des lieux de culture autogérés, accessibles à tous, où l’on peut discuter et s’organiser.

Il est temps de sortir de cette hypnose publicitaire. La culture appartient à ceux qui la font et à ceux qui la regardent, pas aux actionnaires. On doit exiger des financements publics sans conditions commerciales et refuser que nos lieux de divertissement deviennent des annexes de la finance. La vraie beauté ne s’achète pas, elle se construit ensemble, loin des mises et des cotes de paris.

L’industrialisation du rêve et le mépris du travailleur

Le faste des festivals cache une exploitation brutale des petites mains du cinéma. Derrière chaque tapis rouge, il y a des centaines de techniciens, de projectionnistes et d’agents d’accueil qui travaillent dans une précarité totale, souvent avec des contrats courts et des salaires de misère. Pendant que les grands patrons trinquent dans des loges privées, ceux qui font réellement vivre le septième art luttent pour boucler leurs fins de mois. Cette déconnexion entre le luxe affiché et la réalité matérielle des travailleurs est la preuve que le capitalisme a réussi à transformer la passion en un outil d’oppression. Le festival n’est plus une célébration de l’art, mais une machine à broyer les statuts sociaux pour le profit d’une minorité.

La culture du pari comme opium du peuple moderne

L’invasion du secteur culturel par les industries du jeu n’est pas un accident, c’est une stratégie d’occupation mentale. En poussant le spectateur à devenir un joueur, on sature son esprit d’une excitation superficielle qui empêche toute réflexion profonde. Le système veut que nous soyons obsédés par la prochaine « victoire » financière, qu’elle vienne d’une mise sur un tapis vert ou d’un coup de chance boursier. Cette mentalité de parieur détruit la solidarité de classe : au lieu de s’unir pour changer les structures de la société, on espère individuellement s’en sortir par un miracle statistique. C’est l’outil parfait pour maintenir le statu quo : un citoyen qui mise est un citoyen qui ne manifeste pas.

Pour une réappropriation populaire des écrans

Pour que le cinéma redevienne un danger pour le pouvoir, il doit s’extraire de la logique du profit. Nous ne devons plus accepter que nos festivals soient financés par ceux qui spéculent sur nos vies. La réappropriation passe par la création de coopératives de spectateurs et de travailleurs, capables de gérer les lieux de diffusion sans l’aide du grand capital. Il s’agit de redonner au cinéma sa fonction de service public, totalement gratuit et libéré de toute pression publicitaire. La culture doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un espace de liberté absolue où l’on apprend à détester l’injustice et à désirer la révolution. C’est en éteignant les écrans du marketing que nous pourrons enfin rallumer ceux de l’espoir collectif.

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L’île de la demoiselle : Au temps du navigateur Jacques Cartier

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Malgré la belle tenue portée par Salomé Dewaels sur l’affiche, l’aspect esthétique agréable à l’œil que nous vaut L’île de la demoiselle se limite à quelques séquences qui servent plus ou moins de prétexte. En effet, l’essentiel du métrage consiste à présenter les difficiles relations d’un trio de circonstances qui tente de s’organiser sur une île déserte. La silhouette de Salomé Dewaels qui se découpe devant l’immensité de l’océan donne une bonne idée de la situation de son personnage.

Le titre du film trouve sa justification dès les premiers plans, puisque la caméra nous montre cette île située au large de Terre-Neuve, sorte de gros rocher au milieu de l’océan avec sa côte rocheuse balayée par les vents et de puissantes vagues venues de l’océan. Inhospitalière, la côte l’est presque autant que l’intérieur, avec sa végétation bien rase en rapport avec son climat quasi polaire. Quant à la faune, si on l’entend la nuit, on ne la voit quasiment pas, à part les mouettes et autres goélands. La séquence initiale se termine avec un plan d’une jeune femme allongée au sol. Relativement bref, il illustre la solitude de cette demoiselle tout en donnant une bonne idée de sa vie faite d’attente. À noter que le tournage à Ouessant ne nuit en rien à la crédibilité de tout ce que le film montre.

Marguerite de la Rocque

Après le générique, nous retrouvons cette demoiselle, Marguerite de la Rocque (Salomé Dewaels), confrontée à une grave accusation de sorcellerie. Et elle fait face ni plus ni moins qu’à François 1er (Alexandre Gavras) et sa sœur, Marguerite de Navarre (Alexandra Lamy). Son accusateur considère qu’il est impossible qu’elle ait seule survécu dans ces conditions, alors que son compagnon, Thomas d’Artois (Louis Peres), était un guerrier aguerri. Lors d’une pause, Marguerite de Navarre demande à Marguerite de la Rocque de lui raconter toute son histoire. Ainsi, le reste du film (excepté l’épilogue) consiste en un long flashback. Outre que le procédé est éculé, il n’apporte rien d’intéressant. En effet, nous savons d’emblée que, contrairement à ses compagnons d’infortune, Marguerite ne finira pas ses jours sur l’île et retournera en France. Quant au procès en sorcellerie, il apparaît comme un prétexte assez faible.

Un trio de circonstances

La suite du film suit l’ordre chronologique des événements selon le point de vue de Marguerite. Cosigné Micha Wald, Agnès Caffin, Olivier Meys et Samuel Malhoure, le scénario s’inspire essentiellement de la façon dont Marguerite de Navarre raconte l’histoire dans l’Heptaméron (1558). D’autres sources évoquent la vie de Marguerite, ce qui nous vaut des incertitudes sur ce qui s’est vraiment passé sur l’île et sur les conditions exactes du retour de Marguerite en France. Le choix de Micha Wald, qui assure la réalisation, est de se concentrer sur les relations du trio Marguerite-Thomas-Damienne et leur difficile cohabitation sur l’île. Ici, Marguerite fait la connaissance de Thomas d’Artois dans la diligence qui la conduit vers La Rochelle (accompagnée de sa servante Damienne, qui lui sert mollement de chaperon) où elle doit embarquer à bord d’une caravelle pour rejoindre le Canada, alors sous domination française, afin d’y épouser le vice-roi. Sur la plage de La Rochelle, Thomas, qui se comporte en protecteur improvisé, la séduit et lui propose le mariage. Mais les dés sont jetés, ils embarquent sous les ordres de l’oncle de Marguerite, Jean-François de Roberval (Patrick Descamps). Lors de la traversée, celui-ci découvre que Marguerite est enceinte. Malgré le scandale, monsieur de Roberval décide de l’épargner mais la condamne à débarquer. Magnanime, il lui laisse sa servante Damienne (Candice Bouchet) pour lui tenir compagnie sur un îlot désert. Enfin un peu chevaleresque, Thomas d’Artois s’avise, maladroitement, de défendre Marguerite. Il y gagne… de rester lui aussi sur l’île. Le trio devra donc se débrouiller avec quelques caisses de vivres et de matériel ainsi que l’arquebuse en possession de Thomas.

L’île de la demoiselle

L’essentiel du film nous montre Marguerite, Damienne et Thomas tenter de s’organiser pour survivre dans ce lieu inhospitalier. Appelée initialement l’île des démons, le lieu inspire aux femmes une vraie crainte en rapport avec ce nom. Mais cette crainte fait rapidement place à celle que Thomas leur inspire. En effet, celui-ci apporte une folle volonté d’appropriation, des terres comme de Marguerite. Pour les terres, il se comporte en propriétaire auto-déclaré. Pour Marguerite, ce sera une autre paire de manches, celle-ci faisant preuve d’un caractère étonnamment fort. Le plus intéressant finalement s’avère le rapport aux croyances religieuses. Le trio compte (à tort) sur le passage du navigateur et explorateur Jacques Cartier lors de son retour en France. Malin, Thomas profite de cette cruelle déception pour proposer un marché à Marguerite. Il espère ainsi obtenir ce qu’il veut d’elle. Mais ce serait trop simple…

À retenir

L’intérêt de l’histoire pourrait être historique, puisqu’on apprend quasiment d’emblée que le film s’inspire d’une histoire vraie et que l’action se passe entre 1542 (année où Marguerite embarque à destination du Canada) et 1545 (année où elle se trouve accusée de sorcellerie). Avec son budget somme toute assez modeste, le film se contente de situations intimistes. On ne s’en plaindra pas, car il fait la part belle aux interactions entre ses personnages principaux et l’île. L’aspect survie n’est qu’un pan du scénario, celui-ci laissant une belle part à l’aspect psychologique qui s’avère relativement complexe, entre une jeune femme de bonne famille, une servante et un homme qui tente de faire la loi par la force face à deux femmes. Si de nombreuses péripéties sonnent comme des échos à Robinson Crusoé (Daniel Defoe – 1719), la grossesse de Marguerite, avec les incertitudes qu’elle apporte, nous vaut une véritable originalité. Il est aussi question à un moment du devoir conjugal, expression qui fait réagir alors qu’elle vient d’être retirée (28 janvier 2026) de la Constitution française. Le film ne cherche pas la belle image gratuite, puisque de nombreux plans sont filmés, semble-t-il, en lumière naturelle, ce qui donne un aspect véridique mais une image souvent sombre, autant que l’histoire présentée. Le casting évite également tout tape-à-l’œil, ce qui n’empêche pas Salomé Dewaels d’assumer son rang (mieux que Louis Peres, selon notre ressenti). Le rôle d’Alexandra Lamy est vraiment secondaire. Finalement, la meilleure surprise s’avère Candice Bouchet dans le rôle de Damienne.

L’île de la Demoiselle : bande-annonce

L’île de la Demoiselle : fiche technique

Réalisateur : Micha Wald
Scénaristes : Micha Wald, Agnès Caffin, Olivier Meys et Samuel Malhoure
Sortie française : le 25 mars 2026 – 1h41
Production : Stenola Productions et KG Productions en coproduction avec Czar Film
Musique originale : Catherine Graindorge, Elie Rabonovitch et Hildur Guðnadóttir
Directeur de la photographie : Joachim Philippe S.B.C.
Costumes : Tzigane de Braconier
Distribution France : The Jokers Films

Avec :
Salomé Dewaels : Marguerite de la Rocque
Louis Peres : Thomas d’Artois
Candice Bouchet : Damienne
Marguerite de Navarre : Alexandra Lamy
Patrick Descamps : Jean-François de Roberval
Alexandre Gavras : François 1er

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3

« La Rom-com à tout prix » : l’amour catalyseur d’enjeux

Avec La Rom-com à tout prix, publié aux éditions Playlist Society, le lecteur curieux a tout le loisir de se pencher sur le renouveau d’un genre longtemps jugé mineur. À travers sept entretiens, l’opuscule montre comment la comédie romantique française s’émancipe des modèles hollywoodiens pour épouser les lignes de fracture du présent.

Il fallait sans doute que la comédie romantique traverse quelques décennies de relative condescendance pour retrouver aujourd’hui de sa superbe. L’introduction de Sandra Onana pose, en ce sens, le cadre : finies les cavalcades vers l’aéroport et les déclarations sous la pluie, place à une romance en demi-teintes, attentive aux secousses et aux affects du monde moderne. Le genre, jadis calibré par Hollywood, devient un laboratoire où s’éprouvent les bouleversements post-#MeToo, les identités minoritaires et les nouvelles manières d’aimer.

Les sept entretiens menés par Lucas Aubry et Quentin Mével rendent parfaitement compte de cette mutation. Avec Victor Rodenbach, les habitudes se rompent et le besoin de s’accomplir porte la distance relationnelle. Mourad Winter déplace la rom-com en banlieue et convoque l’humour face aux injonctions viriles et à l’antisémitisme. Amélie Bonnin passe par la comédie musicale pour sonder la mélancolie du retour et les choix de vie d’une quadragénaire.

Ailleurs, Alice Douard filme l’homoparentalité sans pathos, inscrivant un couple de femmes dans une parentalité qui entre en résonance avec la loi Taubira. Alice Vial glisse vers le fantastique pour parler de solitude et de deuil. Martin Jauvat revendique une anti-rom-com où la fragilité masculine affleure sous le vernis burlesque. Sophie Beaulieu, enfin, détourne le mythe de la femme-objet à travers un conte satirique qui semble retourner le regard patriarcal contre lui-même.

Dans tous ces films, éclairés par des entretiens-fleuves avec leurs réalisateurs et réalisatrices, il s’agit de sauver la promesse romantique sans en reconduire les clichés. Désormais, la comédie romantique ne nie plus les rapports de domination ni les fractures sociales ; elle les aspire et les transforme en une matière narrative d’autant plus riche qu’elle est parfois inattendue. 

Dans Baise-en-ville, Sprite cherche sa voie. Il le fait dans « une galaxie de cinéma faite de banlieues pavillonnaires mal desservies, de start-up spécialisées dans le nettoyage de soirées et de réflexions sur la société glissées l’air de rien ». Dans L’Amour c’est surcoté, on a droit à un jeune homme qui « surjoue la virilité et refuse de voir qu’il va mal après la perte d’un proche ». Avec Des preuves d’amour, Alice Douard rappelle l’évidence : « Un couple, c’est des moments un peu irréels, comme se chanter une chanson au beau milieu d’une boîte de nuit, mais c’est aussi aller faire les courses. Je voulais montrer un amour qui s’est installé dans le temps. »

La Rom-com à tout prix explore le renouveau du cinéma sentimental et pose la comédie romantique en miroir de nos sociétés. L’opuscule montre parfaitement comment les cinéastes interrogés ont su ancrer leurs récits dans la chair de leur époque. C’est intéressant, passionnant par moments, même si l’on peut regretter qu’un versant plus analytique ne vienne pas complémenter les entretiens. 

La Rom-com à tout prix, ouvrage collectif
Playlist Society, 12 mars 2026, 128 pages

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3.5

Louis Hachette, l’homme qui rêvait d’un peuple de lecteurs

Avec Louis Hachette, publié aux éditions Marabulles, Maelline et Mael Martial retracent la trajectoire d’un homme pour qui le livre n’était pas seulement un objet culturel, mais également un puissant levier social. À travers cette biographie dessinée, c’est toute une idée de la lecture qui se déploie : celle d’un outil capable de façonner une société.

Dans cette bande dessinée consacrée à Louis Hachette, le livre apparaît d’emblée par-delà sa dimension purement commerciale. Il est une promesse. Une promesse d’élévation, de diffusion des savoirs, de transformation lente mais profonde d’une société qui, au début du XIXᵉ siècle, découvre à peine l’ampleur de la révolution éducative qui s’annonce. Louis Hachette comprend très tôt que cette révolution reposera sur deux dynamiques complémentaires : l’instruction pour tous et la circulation accélérée des idées. 

Lorsque le jeune entrepreneur fonde sa librairie en 1826, il entreprend de penser autrement la diffusion de la lecture. Les pages de l’album montrent comment, peu à peu, le livre se transforme entre ses mains : il devient manuel scolaire, outil pédagogique, objet populaire. En publiant le Journal de l’instruction élémentaire, rédigé par des membres de l’Université et des sociétés de bienfaisance, le jeune homme installe déjà le livre au cœur d’un réseau éducatif national. Recteurs, instituteurs, directeurs d’école s’y abonnent aussitôt.

Le livre se miniaturise alors pour mieux conquérir le pays. Avec l’Alphabet et premier livre de lecture, tiré à des centaines de milliers d’exemplaires, il devient un compagnon d’apprentissage accessible à tous. Petit format, prix modique, diffusion massive : la lecture cesse d’être un privilège pour devenir un instrument d’instruction publique. Soutenu par l’État et notamment par François Guizot, qui confie à la maison Hachette l’édition du Manuel général de l’Instruction primaire, l’éditeur participe à un projet politique plus vaste : former des citoyens instruits capables de soutenir l’ordre d’une monarchie constitutionnelle.

Mais la bande dessinée rappelle aussi que derrière cette mécanique éditoriale se joue une histoire humaine. Le livre, dans la vie de Hachette, n’efface pas les drames. Sa femme traverse une douleur immense après la perte de deux enfants, s’enfonçant dans une dépression qui accompagne la situation financière fragile du foyer. Pourtant, le récit souligne l’attachement amoureux de l’éditeur, qui lui confie qu’elle demeure sa principale raison de vivre. 

Autour d’eux, le monde change. Les révolutions politiques agitent la France, la question sociale s’impose, le suffrage universel s’invite dans les débats. Conservateur, Louis Hachette, lui, reste convaincu que la démocratie doit s’apprendre comme on apprend à lire. Pour cet homme formé dans la culture de l’effort et du travail, l’instruction demeure la condition première de toute participation civique. Les ouvriers, pense-t-il, doivent d’abord acquérir cette discipline du savoir avant d’exercer pleinement leur pouvoir politique. Le livre, encore une fois, se retrouve au centre de cette vision : outil d’émancipation, certes, mais aussi instrument de formation morale.

À mesure que l’entreprise se développe, le livre change encore de forme. Il quitte les salles de classe pour les quais de gare, accompagne les voyageurs, se décline en dictionnaires, en guides de voyage, en collections de littérature française ou étrangère. Peu à peu se met en place une véritable industrie culturelle où chaque ouvrage participe d’un vaste réseau de diffusion du savoir.

C’est cette aventure que l’album de Maelline et Mael Martial parvient à restituer avec clarté : celle d’un homme persuadé que la société se transforme page après page. Chez Louis Hachette, le livre n’est jamais une fin en soi. Il est un moyen, une passerelle. Et si son nom s’est aujourd’hui fondu dans le paysage éditorial, c’est peut-être parce que sa vision a fini par s’imposer partout : une civilisation du livre, où apprendre à lire revient toujours, d’une manière ou d’une autre, à apprendre à devenir citoyen.

Louis Hachette, Maelline et Mael Martial  
Marabulles, 11 mars 2026, 80 pages  

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3.5

« Les Hautes Herbes » : le sang, la faute, l’espoir

Dans Les Hautes Herbes, Grun et Laurine Clin déploient une fable de fantasy rude et méditative, où un père marqué par la violence de son peuple tente d’élever son fils loin des hommes. Entre cosmogonie archaïque, nature indomptable et quête d’un peuple mythique, l’album explore la possibilité fragile d’échapper à son héritage.

Un grand esprit, Kholo, a façonné la terre et la vie, insufflant à chaque élément de quoi remplir une fonction. De cette création ont surgi différentes espèces, chacune dotée de spécificités contribuant à l’équilibre du monde. Mais un épisode singulier a toutefois bouleversé cet ordre : une créature sortie des eaux est divisée, et chaque fragment, animé par le souffle d’un peuple, a donné naissance aux hommes. Ainsi apparaissent plusieurs lignées humaines, chacune héritière d’une part du mystère originel.

Cette cosmogonie ouvre l’album mais irrigue surtout toute l’histoire. Car parmi les peuples issus de ce partage primordial se trouve une lignée maudite : les Ichoromes. Leur sang est noir, leur réputation terrible et leur destinée, irrémédiablement condamnée. Ils ne peuvent engendrer que des fils. Pour survivre, ils enlèvent des femmes aux autres tribus. Ce qui ne fait que les marginaliser davantage.

C’est dans l’ombre de cette malédiction que vivent les deux protagonistes du récit. Le père est un homme massif, marqué par un passé dont il parle peu. Autrefois membre des Ichoromes, il a rompu avec les siens pour sauver une captive – celle qui deviendra la mère de son fils. Le geste s’avère pourtant plus ambigu lorsqu’il est raconté de l’autre côté du récit : en fuyant avec une seule femme, il a laissé derrière lui d’autres prisonnières livrées à la brutalité de son peuple… 

Les Hautes Herbes avance à hauteur d’homme, entre confidences, souvenirs et rencontres dangereuses. La violence du monde y est omniprésente : nature hostile, tribus méfiantes, foule prête à lyncher celui qu’elle considère comme un monstre. Mais à cette brutalité répondent des paysages à contempler, qui occupent une place essentielle dans l’album : plaines battues par le vent, forêts anciennes, rivières solitaires… Le père et le fils y vivent en hôtes, chassant seulement pour se nourrir, laissant le moins de traces possible. 

Mais au-delà de la survie quotidienne, une quête guide les deux voyageurs : trouver le peuple cibète. Selon la légende, ces hommes sages vivent à l’écart du monde, attentifs à l’équilibre du vivant. Peut-être sont-ils la seule société capable d’accueillir un enfant né du sang noir. La question, évidemment, est de savoir s’ils existent réellement.

Les auteurs articulent plusieurs interrogations qui conditionnent l’expérience de lecture. Peut-on échapper à son origine ? Un homme peut-il rompre avec la violence de son peuple ? Et un enfant peut-il inventer une autre voie que celle que son sang semble lui imposer ?

Grun et Laurine Clin construisent une fable âpre, prise dans un équilibre délicat entre dureté et espérance. Le passé y pèse lourd, les fautes ne s’effacent pas, mais il demeure possible de transmettre autre chose que la haine. C’est peut-être là le cheminement central mis en vignettes : celui qui mène vers un monde un peu moins cruel.

Les Hautes Herbes, Grun et Laurine Clin
Daniel Maghen, 11 mars 2026, 112 pages

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4

La Danse des Renards : Violentes Jeunesses

Avec La Danse des Renards, le réalisateur Valéry Carnoy signe un premier film poignant sur l’adolescence et ses métamorphoses. Porté par la révélation Samuel Kircher, ce drame sensible explore la fragilité masculine à travers le parcours d’un jeune boxeur dont la vie bascule après une chute en forêt. Entre combats et observation des renards, une œuvre naturaliste et poétique à ne pas manquer.

Dans son premier long-métrage, Valéry Carnoy capture l’instant fragile où tout bascule. Camille, jeune boxeur prometteur enfermé dans l’univers viril de la compétition, voit son chemin dérailler après une chute en forêt. Sans lésion apparente, une douleur indicible s’installe celle d’exister autrement. Entre les combats et l’observation silencieuse des renards, La Danse des Renards tisse le portrait sensible de la jeunesse en crise, où le malaise devient le point de départ d’une métamorphose intérieure.

Quand le corps boxe, l’âme vacille

Camille a tout d’un futur champion. En internat sportif, il perfectionne sa boxe, impressionne par sa rapidité, son agilité défensive. L’avenir semble tout tracé. Mais une chute en forêt va faire dévier sa route.

Valéry Carnoy (double lauréat des prix « Coup de cœur des auteurs SACD » et « Label Europa Cinéma ») ne filme pas les séquelles irréversibles de l’accident. Ce qui l’intéresse, ce sont ces états psychiques et poétiques, ces suspensions nerveuses qui, silencieusement, infléchissent une trajectoire.

Entre combat et forêt : Camille change

D’abord semblable aux autres  prompt à la sociabilité du groupe mais aussi solitaire et sensible –, Camille se métamorphose. Le film devient alors le récit d’une initiation au changement, à cette perturbation intérieure que le trauma révèle : l’envie de vivre le réel avec moins d’âpreté, plus de tendresse.

Carnoy maintient une tension constante entre deux mondes. Il y a les scènes de retrait, où Camille emmène son ami Matteo observer les renards dans la forêt voisine. Et puis les scènes de bande ou de combat, saturées d’adrénaline et de testostérone juvénile.

D’un côté, Camille s’émeut. De l’autre, il se meut.
D’un côté, un regard qui découvre le monde par la nature. De l’autre, un corps soumis aux normes masculines et aux diktats de la compétition. Ce contraste, maintenu tout au long du film, irrigue le récit d’une énergie subtile et tendue, portée par une mise en scène tour à tour vigoureuse et délicate, naturaliste et poétique.

Le mal de la chute : une belle étude sur l’adolescence comme « hystérie »

Pourtant, Camille récupère. La chute de dix mètres n’a laissé aucune lésion. Pourtant, il a mal. Pas vraiment peur. Autre chose : des émotions violentes qui débordent, des amitiés qui se trahissent ou se renforcent, des âges frontières où les corps parlent, où les actes deviennent des choix, des envies qui changent, des douleurs sans raison. Veut-il encore faire de la compétition ? Est-il attiré par autre chose ?

Dans l’univers normé de la compétition, les souffrances névrotiques n’ont pas leur place. Camille se rapproche d’une fille arrivée en cours d’année. Dans une scène d’une vraie beauté, il lui demande : « Est-ce que toi aussi, tu as déjà eu mal sans avoir mal quelque part ? »

Cette question est le cœur du film. L’adolescence comme crise, comme variation. Les violences de la jeunesse comme rituel cathartique. Et cette douleur sans nom,  juste avoir mal sans savoir pourquoi – devient la matière précieuse du film, sa vraie lutte.

Porté par la densité silencieuse de Samuel Kircher, La Danse des Renards nous étreint par la justesse de ses émotions. Quand Camille suspend des morceaux de viande aux branches pour surprendre les renards, c’est tout son désir de lien avec le monde qu’il accroche là : une micro-performance poétique très éloignée de la brutalité des combats. Il regarde les renards bondir dans les arbres et sourit à la félinité libre de ces bêtes. Il sourit aussi à un air de trompette qui s’élève en pleine forêt.

La Danse des Renards offre une grâce nerveuse, une chorégraphie sensible sur cette ligne de crête ténue entre l’élan vital et la fragilité d’être.

La Danse des Renards : Bande-annonce

La Danse des Renards – fiche technique

Réalisation : Valéry Carnoy
Scénario : Valéry Carnoy, Jacques Akchoti
Interprètes : Samuel Kircher, Faycal Anaflous, Jef Cuppens, Hassane Alili, Anna Heckel, Jean-Baptiste Durand, Salahdine El Garchi, Yoann Blanc, Guillaume Duhesme, Raphaël Thiéry, Frédéric Clou
Musique : Pierre Desprats
Production : Julie Esparbes
Pays de production : Belgique, France
Société de distribution France : Jour2Fête
Durée : 1h34
Genre : Drame
Date de sortie : 18 mars 2026

Bonus de bienvenue des casinos en ligne : comment en profiter

On est en 2026, et les casinos en ligne n’ont jamais été aussi généreux avec leurs bonus de bienvenue, ces petits cadeaux qui te boostent dès l’inscription sans te ruiner. Un bonus de bienvenue, c’est souvent un match sur ton premier dépôt, des tours gratos ou du cash back, histoire de te lancer dans les jeux avec un coup de pouce. Ça te permet de tester les machines à sous, la roulette ou le blackjack sans trop taper dans tes économies, et même de viser des gains sympas si la chance sourit. Ces offres cartonnent partout, surtout avec les apps mobiles qui te laissent jouer en un clic et les paiements sécurisés qui tranquillisent. Mais comment en profiter au max cette année ? Dans cet article, on va décortiquer le truc : ce que c’est, pourquoi c’est top, les avantages, les meilleurs spots, comment les choper, des astuces, et comment rester responsable sans virer fou.

C’est quoi un bonus de bienvenue, et pourquoi c’est la star en 2026 ?

En clair, un bonus de bienvenue, c’est la carotte que te tend un casino en ligne pour t’attirer : souvent un pourcentage sur ton premier dépôt (genre 100 % jusqu’à 500 €), plus des free spins ou du crédit gratuit. Pas besoin d’être un pro pour l’activer, juste t’inscrire et déposer. En 2026, ces bonus ont explosé grâce aux techs qui rendent tout plus fluide, comme les interfaces intuitives et les cryptos pour des virements express. Chez Gransino, par exemple, ils te filent un bonus de 100 % jusqu’à 500 € plus 200 tours gratos sur ton premier dépôt, avec un wager à 35x et des retraits max sans plafond chiant. C’est l’idéal pour voir si le site est réglo, si les jeux claquent, et si les paiements roulent, tout en multipliant tes chances dès le départ.

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Les avantages des bonus de bienvenue pour démarrer fort

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Et pour clore, ça fidélise : les casinos les utilisent pour te happer, mais ça mène à des VIP avec encore plus de perks. Quand tu mates des catalogues à plus de 10 000 jeux, ces bonus de départ posent les bases d’une aventure durable.

Les top casinos avec bonus de bienvenue en 2026 : où en profiter ?

Cette année, voilà une sélection de casinos qui claquent avec leurs bonus de bienvenue. Basé sur leur générosité, conditions et variété.

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  2. VipLuck : 200 % jusqu’à 1 000 € + 50 FS. Wager 40x, cryptos acceptées pour retraits rapides.
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Leçons de ténèbres (1992) de Werner Herzog : la planète de l’or noir

Les documentaires de Werner Herzog résonnent souvent avec l’actualité. Dans Leçons de ténèbres, sorti en 1992, il s’intéresse à ce Moyen-Orient compliqué qui est aujourd’hui, une fois encore, au cœur de toutes les préoccupations. Le cinéaste filme toutefois les terribles incendies des puits de pétrole, causés par l’armée irakienne au Koweït lors de la guerre du Golfe, non pas comme un documentariste mais comme un artiste. Fresque cosmique, le film prend de la distance afin de présenter les paysages dévastés, fruit de la folie des hommes, comme une planète hostile colonisée par une civilisation étrange. Le refus du pathos se mue en mise à distance philosophique. Une œuvre fascinante.

17 janvier 1991. En réponse à l’invasion du Koweït et l’occupation du pays par l’Irak de Saddam Hussein, la coalition dirigée par les Etats-Unis du président George H. W. Bush lance l’opération Desert Storm. Les bombardements intensifs, qui durent environ cinq semaines, ont raison de l’armée irakienne. Au cours de son repli, celle-ci pratique néanmoins une politique de la terre brûlée, en incendiant notamment entre 600 et 750 puits de pétrole koweïtiens. Une décision qui est également liée aux causes de la guerre, l’Irak ayant accusé son voisin de surproduction de pétrole par rapport aux règles établies par l’OPEP (ce qui faisait baisser les cours internationaux de l’or noir) et de forer dans un champ irakien. Cette terrible vengeance, aujourd’hui quelque peu oubliée, provoqua pourtant une gigantesque catastrophe tant naturelle qu’humaine.

Les incendies et – en particulier – la lutte héroïque pour les éteindre ont fait l’objet d’un documentaire américain réalisé par David Douglas, Fires of Kuwait, sorti en IMAX en 1992 et nommé à un Oscar. La même année, sort également un autre documentaire, réalisé par Werner Herzog et produit pour la télévision (Canal+ et Première). Il se distingue de celui de David Douglas par une approche artistique aux antipodes des canons habituels du documentaire… Herzog, artiste au regard unique, a en effet choisi de filmer la catastrophe environnementale et humaine comme s’il abordait une planète inconnue ! Ce prisme surprenant de la science-fiction métaphysique est particulièrement bien servi (et justifié) par des images incroyables, captées au cours d’un tournage de tous les dangers, principalement en hélicoptère. Paysages lunaires de désert et de lacs de pétrole, structures anéanties (bunkers, hangars, réservoirs…) semblant appartenir à une civilisation depuis longtemps éteinte : c’est bien l’horizon infini d’une planète hostile, où toute trace humaine a disparu, que filme le cinéaste allemand. Dans un second temps, sa caméra pénètre au cœur des ténèbres : les puits de pétrole en feu, qui prennent ici l’allure de volcans rageurs qui annihilent la vie et transforment le ciel en une nuit permanente. Dans la fournaise se débattent d’étranges créatures, que Herzog assume de représenter d’abord comme des extra-terrestres dont on essaye de comprendre le langage et le comportement, avant de leur rendre un semblant de forme humaine : les héroïques employés des compagnies spécialisées américaines, qui passeront neuf mois dans cet enfer afin d’éteindre les incendies. Le metteur en scène pousse le principe jusqu’au bout. Ainsi, lorsqu’il pénètre dans un atelier lambda, il filme des outils divers comme des « objets trouvés dans des salles de torture », pour reprendre le titre de cette section du film ! Une preuve supplémentaire que le cinéma peut conférer à n’importe quelle image le sens qu’il souhaite…

Comme souvent, Werner Herzog s’intéresse ici à la folie destructrice des Hommes. Mais s’il est passionné par ses congénères, le cinéaste a toujours farouchement rejeté le pathos. En témoignent, dans ce drôle de documentaire, deux séquences qui tranchent avec l’approche esthétique générale car elles se concentrent sur des victimes du conflit, filmées face caméra : une femme qui a été le témoin de la torture et de la mise à mort de ses deux fils, et qui en a perdu la parole (elle s’exprime par des mots incompréhensibles), et une autre femme dont le petit enfant a failli subir le même sort et qui, depuis lors, garde le silence (« Maman, je n’apprendrai jamais à parler »). Ces deux terribles extraits, qui symbolisent la mort de la communication au profit du règne de la barbarie, sont cependant filmés avec distance, seulement accompagnés d’une description clinique des faits. A contrario, Herzog ose filmer les paysages koweïtiens dévastés avec esthétisme, comme une métaphore poétique de l’appétit de destruction humain qui est parvenu à ses fins. Citations, découpage en chapitres aux titres lyriques, superbe bande-son de musique classique (Wagner, Grieg, Mahler, Pärt…), voix off (celle du cinéaste) ponctuelle assumant le point de vue artistique : la capacité de Herzog à prendre une distance émotionnelle par rapport à des faits tragiques qui se produisent au même moment, ne cesse d’étonner. C’est ce détachement apparent qui lui valut les crachats et les quolibets lorsque Leçons de ténèbres fut présenté au Festival de Berlin. Un traitement que le cinéaste, cohérent mais aussi un peu masochiste dans l’âme, assuma pleinement.

Le temps ayant passé, il est désormais possible de regarder ce documentaire avec la distance appropriée. On ne peut dès lors que constater la pertinence du parti pris du cinéaste qui, loin d’entretenir une vision insensible du malheur des hommes, s’attarde sur sa cruauté et sa folie, renouant ainsi avec les principes du lointain romantisme allemand. Un film saisissant qui ne peut laisser personne indifférent.

Leçons de ténèbres : bande-annonce

Synopsis : La guerre fait rage au Koweït, les puits de pétrole sont en feu, les paysages sont dévastés, partout il n’y a que ruines et désolation… Werner Herzog montre cette catastrophe à la manière d’un film de science-fiction où la terre serait devenue une planète inconnue, un monde perdu qui va commencer… ou qui vient de finir.

Leçons de ténèbres : fiche technique

Titre original : Lektionen in Finsternis
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Photographie : Simon Werry, Paul Berriff et Rainer Klausmann
Montage : Rainer Standke
Producteurs : Paul Berriff, Werner Herzog et Lucki Stipetić
Sociétés de production : Canal+, Première et Werner Herzog Filmproduktion
Durée : 54 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 21 février 1992
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne/France/Royaume-Uni – 1992

Projet Dernière Chance : critique d’un quasi chef-d’œuvre

Vous souvenez-vous de l’incroyable Seul au monde sorti en 2000 ? Non ? Dommage, vous avez raté l’occasion de pleurer pour un ballon (et je ne parle pas de la Coupe du monde). Vous vous souviendrez peut-être du plus récent Premier Contact, de Denis Villeneuve ? C’est peut-être l’écriture et la façon de filmer des extra-terrestres la plus intelligente qu’on ait eue au cinéma. En revanche, difficile de croire que vous avez oublié le sacro-saint Interstellar, immense chef-d’œuvre intemporel qui a éclipsé la quasi intégralité des films de science-fiction spatiaux depuis sa sortie. Prenez un peu de ces trois monuments du 7ᵉ Art, prenez un Ryan Gosling au top de sa forme. Bravo, vous venez d’obtenir Projet Dernière Chance.

L’Espace, frontière de l’infini… sauf au cinéma

Comment réussir un film ? Existe-t-il seulement une règle universelle au cinéma qui décrète que ton projet est bon s’il respecte telle ou telle règle ? Non. L’appréciation d’une œuvre cinématographique est et restera toujours subjective. En revanche, on peut définir le cinéma, le vrai. Celui qui se voit, se ressent. Celui qui s’entend, pas celui qui s’écoute. In fine, on revient à cet éternel débat : un film qui ne fait pas d’effort sur l’image, le son, le montage et la réalisation peut-il être considéré en tant que tel ? Et, de tous les genres cinématographiques, pourquoi est-ce avec la science-fiction que l’on se pose le plus la question : mérite-t-il la salle de cinéma ? Puis, en 2026, on remarque quelque chose. Si la SF continue de crever l’écran, les œuvres qui se servent majoritairement de l’Espace comme terrain de jeu sont très rares. Sincèrement, combien de films spatiaux pouvez-vous me citer sur les 10 dernières années ? Combien de films se servent de l’immensité de l’espace pour raconter une histoire ? La réponse sera forcément : très peu. Déjà, parce qu’une partie d’entre eux ne sont pas extraordinaires (Passengers était oubliable, Alien Romulus très classique, et nous ne parlerons même pas des daubes sorties sur les plateformes de streaming) et aussi et surtout pour une raison encore plus bête : ils ne sont pas nombreux.

Projet Dernière Chance part déjà avec cet avantage/inconvénient, celui d’appartenir à un genre rarissime qui ne demande qu’à s’agrandir, et avec lui sa liste de bons films. Et, quand on regarde d’un peu plus près, on est légèrement hallucinés par le nombre de signaux positifs qui entourent le projet. Adapté du roman d’Andy Weir, à qui l’on devait Seul sur Mars, réalisé par les créateurs de la saga Spider-Verse (aka l’une des meilleures sagas d’animation jamais conçues) et porté par une sacrée tête d’affiche, que lui manquait-il ? Un bon directeur de la photographie ? Aucun problème, on te donne Greig Fraser, le génie derrière les images de Dune ou The Batman. Difficile d’imaginer qu’un tel assemblage de talents pouvait foirer. Tant mieux, non seulement ce n’est pas le cas, mais on tient là l’un des meilleurs films liés à l’Espace depuis… ben depuis un sacré bout de temps, finalement.

Where is Ryan ?

Oubliez les huis clos standardisés avec le cultissime Alien de Ridley Scott. Ici, point d’équipage destiné à mourir à petit feu. En fait, il serait plus juste de dire : point d’équipage, tout court. Et c’est déjà en cela que Projet Dernière Chance est brillant. Grace (Ryan Gosling) évolue seul durant une partie de l’histoire. On ne sait qu’une seule chose : la Terre est menacée d’extinction, une équipe a été envoyée dans l’espace pour la sauver. Pourquoi ? Comment ? Nous vous laissons bien entendu le soin de le découvrir. À ce sujet, il vous est fortement conseillé, si vous lisez ces lignes sans avoir vu d’image du film, de poursuivre sur cette lancée et de le découvrir en salle directement. Les dernières bandes-annonce en montrent trop. Alors, vous me direz, à raison, que l’idée de faire un huis clos dans l’espace ne vient pas du film, mais du roman. Oui. En revanche, la réalisation, la photographie, le rythme, le montage et les silences, surtout les silences, ne sortent pas d’un bouquin. On en revient au premier paragraphe, Projet Dernière Chance ne s’écoute pas, il se ressent, se vit. Rares sont les huis clos qui isolent autant leur(s) protagoniste(s) et celui-ci réussit ce test difficile avec brio. Le cinéma est, depuis sa création, une narration par l’image. Une idée qui se raréfie, tant les films aujourd’hui sont pensés pour la télévision, s’assurant que les dialogues soient compris par un spectateur fixé à son téléphone. Ici, on tient une œuvre authentique de cinéma, pensée pour la salle et pour des gens qui aiment cet art. Merci.

Rarement la solitude n’aura été aussi drôle, tant Ryan Gosling continue d’épater par ses mimiques comiques. Mais, cette fois-ci, l’acteur explore plus en profondeur sa palette dramatique, offrant ainsi le meilleur rôle de sa carrière. On l’accompagne dans cette odyssée spatiale, dans les moments de rire comme de larmes. Dommage, les nombreux flashbacks viennent casser l’immersion. Rien de dramatique, rassurez-vous. Tous ou presque sont essentiels à l’intrigue et n’impactent en rien le rythme du film. On tient bien quelques scènes dont on peut discuter de la durée ou de l’utilité, mais rien de méchant. En revanche, la fin tire réellement en longueur. Mais, là encore, rien qui n’impacte sincèrement le tout. 2h35 qui auraient pu durer 2h15 en retirant quelques passages ici et là ? Bah… on a vu pire. La claque visuelle et sonore devrait suffire à faire sortir de la salle avec le sourire… et les larmes. Oui, car le film est beau et sincèrement touchant, par endroits. Je disais plus tôt que Grace évoluait seul une partie de l’histoire. Sans dévoiler quoi que ce soit, les fans de Seul au monde devraient s’attacher à Rocky autant qu’à Wilson (le ballon qui a fait pleurer toute l’humanité). Et, pour les plus connaisseurs d’entre vous, ma comparaison avec Premier Contact vous donnera quelques indices sur ce personnage, physiquement présent sur le plateau lors du tournage. Puis, comment ne pas aborder plus en détail la partie sonore, bluffante. Certains passages se font dans un silence criant, aidés d’un mixage son aux petit oignons et de la superbe bande originale de Daniel Pemberton, déjà à l’œuvre dans les deux films Spider-verse. Bref, entre First Man et ce film là, on peut décidemment dire que l’espace réussit bien à notre Ryan et on attend déja avec impatience son prochain décollage.

Projet Dernière Chance : bande-annonce

Projet Dernière Chance : fiche technique

Titre original : Project Hail Mary
Réalisation : Phil Lord, Christopher Miller
Scénario :  Drew Goddard, d’après le roman d’Andy Weir
Interprètes : Ryan Gosling, Sandra Hüller, Lionel Boyce, Ken Leung, Milana Vayntrub
Photographie : Greig Fraser
Montage : Joel Negron
Musique : Daniel Pemberton
Producteurs : Amy Pascal, Ryan Gosling, Phil Lord, Christopher Miller, Aditya Sood, Rachel O’Connor, Andy Weir
Producteurs exécutifs : Patricia Whitcher, Drew Goddard, Sarah Esberg, Lucy Kitada, Nikki Baida, Ken Kao
Sociétés de production : Metro-Goldwyn-Mayer, Lord Miller Productions, Waypoint Entertainment, Pascal Pictures et General Admission
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Sony Pictures Releasing France
Durée : 2h37
Genre : Science Fiction, Aventure
Date de sortie : 18 mars 2026

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4.5

Trois maîtres du cinéma modeste effeuillés aux éditions Lettmotif

Trois maîtres du cinéma modeste se concentre sur Joseph H. Lewis, Don Siegel et Budd Boetticher, trois réalisateurs dont les parcours éclairent différemment le fonctionnement de Hollywood entre la fin du système des studios et l’émergence du Nouvel Hollywood.

Alain Cresciucci adopte une démarche claire : à travers trois portraits fouillés, il reconstitue à la fois les biographies professionnelles des cinéastes, leurs méthodes de travail et les conditions concrètes de fabrication de leurs films. L’auteur s’intéresse autant aux films eux-mêmes qu’aux rapports de force industriels, aux stratégies permettant de préserver une part d’indépendance au sein d’un système fortement hiérarchisé. 

Joseph H. Lewis apparaît comme le réalisateur le plus à l’aise dans cet univers de budgets limités. L’auteur insiste sur ses trouvailles de mise en scène, ces solutions visuelles inventées pour pallier le manque de moyens. Lewis est notamment célèbre pour certains de ses tics stylistiques qui transforment des films modestes en véritables démonstrations de virtuosité. Ses films, de Gun Crazy à The Big Combo, témoignent de sa capacité à arborer une signature visuelle en dépit des contraintes.

Don Siegel, lui, incarne davantage le professionnel parfaitement intégré au système. Moins flamboyant en apparence, il est un technicien redoutablement efficace qui sait naviguer dans les structures hollywoodiennes. Alain Cresciucci rappelle combien sa carrière s’étend sur plusieurs décennies et s’adapte aux mutations du cinéma américain. Sa réputation critique s’est notamment consolidée grâce à ses collaborations avec Clint Eastwood, mais aussi grâce à des œuvres marquantes comme L’Invasion des profanateurs de sépultures, film de science-fiction devenu un classique ambigu de la paranoïa américaine. 

Le troisième portrait est sans doute aussi le plus singulier. Budd Boetticher, dont le parcours semble parfois relever de l’aventure romanesque, est présenté comme un véritable maverick. Ancien torero, il arrive presque par accident dans le monde du cinéma, après avoir conseillé une production hollywoodienne sur l’univers de la corrida. Ce détour inattendu ouvre la voie à une carrière de réalisateur. Alain Cresciucci rappelle aussi un détail révélateur : Boetticher change de nom au moment où il estime avoir réalisé son premier véritable bon film, signe d’une volonté de marquer une rupture avec ses débuts hésitants. Son œuvre est aujourd’hui indissociable de ses westerns avec Randolph Scott – Ride Lonesome, Seven Men from Now, Comanche Station – où la simplicité narrative dissimule une remarquable rigueur morale et stylistique.

L’ouvrage met parfaitement en évidence les conditions concrètes de production de ces films. Tournages rapides, budgets réduits, équipes restreintes : le cinéma modeste impose une discipline particulière qui oblige les réalisateurs à développer une réelle efficacité narrative et visuelle. Alain Cresciucci montre aussi que ces cinéastes partagent certaines préoccupations thématiques. Leurs films explorent souvent des figures solitaires, des personnages pris dans des structures de pouvoir ou confrontés à des dilemmes moraux. Parfois dissimulés derrière les codes du film noir ou du western, ces récits offrent une vision du monde marquée par la méfiance envers les institutions et par une fascination pour les individus marginalisés.

En retraçant ces trois parcours, Alain Cresciucci éclaire un aspect essentiel du cinéma américain : son versant artisanal et souvent invisible. Derrière les productions prestigieuses qui ont façonné la légende hollywoodienne, un autre cinéma s’est développé, plus rapide, plus économe, mais souvent d’une inventivité remarquable. Les films de Lewis, Siegel et Boetticher témoignent de cette vitalité. Ils rappellent que l’histoire du cinéma ne se limite pas aux œuvres consacrées, mais qu’elle se construit aussi dans ces marges industrielles où la contrainte se mue en moteur de création… 

Trois maîtres du cinéma modeste : Joseph H. Lewis, Don Siegel, Budd Boetticher, Alain Cresciucci
LettMotif, 28 janvier 2026, 370 pages

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4

« That Distant Fire » : quand le feu couve sous les circuits

Dans un futur proche dominé par la multinationale Queeny, deux ingénieurs mettent clandestinement au point une technologie médicale capable de révolutionner l’accès aux soins. Mais la recherche appartient aux corporations et le travail est une ressource administrée ; l’innovation ne peut, dans ce contexte, être dissociée du pouvoir. Avec That Distant Fire, JR Hughto et Curt Merlo échafaudent une dystopie inquiète où la science, la révolte et la vie quotidienne se mêlent dans un même horizon trouble.

Le récit s’ouvre sur un matin banal : Véra et Paul se lèvent, se préparent, prennent le métro. Comme des milliers d’autres passagers, ils consultent leurs smartphones, tandis que les écrans de la rame diffusent en boucle des publicités pour les produits Queeny – repas équilibrés issus d’une agriculture durable, promesses de santé et de stabilité. Tout semble parfaitement réglé, désespérément lisse. Mais déjà, sous la communication industrielle, apparaît un monde où l’espace public appartient aux entreprises.

Le couple travaille pour Pinkerton Bei, l’un des laboratoires technologiques qui gravitent dans l’orbite de cette méga-corporation. Ingénieurs tous les deux, ils œuvrent dans un environnement clinique et compartimenté : sas de décontamination, combinaisons étanches, surfaces stériles… Face à face, ils poursuivent un travail dont ils ne maîtrisent qu’une infime partie, sans vision d’ensemble. Ensemble, ils campent malgré eux la division moderne du savoir technique, une spécialisation extrême qui empêche souvent de percevoir l’objet final.

C’est peut-être pour cette raison qu’ils travaillent en secret. Car, en marge de leurs fonctions officielles, Véra et Paul conçoivent leur propre invention. Pièce après pièce, en sacrifiant leurs économies, ils construisent un scanner médical miniature, une sorte d’IRM portable capable d’effectuer des diagnostics rapides, partout. Une technologie qui pourrait sauver des vies dans les zones isolées, les campagnes abandonnées, les territoires oubliés par l’économie globale. Mais les ingénieurs sont liés par des clauses de non-concurrence draconiennes, et toute innovation appartient d’abord à l’entreprise qui emploie ses concepteurs… 

Un jour, Paul est convoqué par son supérieur. L’entretien, glacial, fait état d’une productivité insuffisante, d’un comportement jugé problématique, voire d’un environnement de travail hostile. L’évaluation semble sortir d’un logiciel plus que d’une discussion humaine. Paul est licencié. Véra, au contraire, se voit proposer une promotion. Elle refuse. Sans lui, elle n’a aucune raison de rester.

Cet épisode dit beaucoup de la société qui sert de cadre à That Distant Fire. Le travail est une ressource rare et strictement administrée. Les corporations embauchent de moins en moins. L’agriculture, largement automatisée, licencie les ouvriers. Les villes se contractent. Ceux qui perdent leur poste sont redistribués par des procédures d’affectation bureaucratiques. Les auteurs s’inscrivent dans les pas des grandes dystopies du XXe siècle, mais sans en reproduire tous les codes. Le monde de That Distant Fire évoque bien sûr celui de 1984 par la présence diffuse d’un pouvoir omniprésent, mais il s’en distingue par son visage économique. Ici, le contrôle ne passe pas par un État totalitaire, mais par une entreprise tentaculaire. Queeny surveille les citoyens, organise la production, l’alimentation, la recherche scientifique…

Plutôt que d’exposer frontalement ce système, les auteurs l’observent à hauteur d’individus. Autour de Véra et Paul gravitent d’autres figures, comme Diana et Hazel, qui incarnent une réponse plus radicale : sabotage, affrontements avec les forces de sécurité, incendies dans les champs industriels… Une colère sourde traverse le récit, prête à éclater. C’est ce feu lointain auquel renvoie le titre. Et qu’une double page nous présente sous la forme d’un rassemblement militant où des contestataires brûlent leurs cartes de la loterie du travail.

Graphiquement, Curt Merlo opte pour un dispositif simple mais efficace. Chaque mois du récit est associé à une couleur dominante. Une construction visuelle qui renforce la dimension contemplative du récit. Les scènes de laboratoire, les trajets en métro, les conversations silencieuses occupent autant d’espace que les moments de conflit. 

Au cœur de cette dystopie se trouve finalement une question très contemporaine : celle de la propriété du savoir. L’appareil inventé par Véra et Paul pourrait transformer la médecine. Pourtant, dès qu’il apparaît, il devient un intérêt industriel colossal. Mais l’enjeu est plus grand encore : il s’agit de s’affranchir du diktat d’un pouvoir politico-industriel qui a mis les individus en coupes réglées.

That Distant Fire n’est pas une dystopie grandiloquente. Le récit progresse lentement, par touches, parfois de manière un peu diffuse. On a droit à une transformation progressive du monde, sans soulèvement soudain, mais avec un feu qui brûle de par ses braises persistantes, nourries par l’injustice sociale, la confiscation du savoir et la colère des individus qui refusent de devenir de simples rouages. 

That Distant Fire, JR Hughto et Curt Merlo
Les Humanoïdes associés, 18 février 2026, 168 pages

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3.5