L’île de la demoiselle : Au temps du navigateur Jacques Cartier

Malgré la belle tenue portée par Salomé Dewaels sur l’affiche, l’aspect esthétique agréable à l’œil que nous vaut L’île de la demoiselle se limite à quelques séquences qui servent plus ou moins de prétexte. En effet, l’essentiel du métrage consiste à présenter les difficiles relations d’un trio de circonstances qui tente de s’organiser sur une île déserte. La silhouette de Salomé Dewaels qui se découpe devant l’immensité de l’océan donne une bonne idée de la situation de son personnage.

Le titre du film trouve sa justification dès les premiers plans, puisque la caméra nous montre cette île située au large de Terre-Neuve, sorte de gros rocher au milieu de l’océan avec sa côte rocheuse balayée par les vents et de puissantes vagues venues de l’océan. Inhospitalière, la côte l’est presque autant que l’intérieur, avec sa végétation bien rase en rapport avec son climat quasi polaire. Quant à la faune, si on l’entend la nuit, on ne la voit quasiment pas, à part les mouettes et autres goélands. La séquence initiale se termine avec un plan d’une jeune femme allongée au sol. Relativement bref, il illustre la solitude de cette demoiselle tout en donnant une bonne idée de sa vie faite d’attente. À noter que le tournage à Ouessant ne nuit en rien à la crédibilité de tout ce que le film montre.

Marguerite de la Rocque

Après le générique, nous retrouvons cette demoiselle, Marguerite de la Rocque (Salomé Dewaels), confrontée à une grave accusation de sorcellerie. Et elle fait face ni plus ni moins qu’à François 1er (Alexandre Gavras) et sa sœur, Marguerite de Navarre (Alexandra Lamy). Son accusateur considère qu’il est impossible qu’elle ait seule survécu dans ces conditions, alors que son compagnon, Thomas d’Artois (Louis Peres), était un guerrier aguerri. Lors d’une pause, Marguerite de Navarre demande à Marguerite de la Rocque de lui raconter toute son histoire. Ainsi, le reste du film (excepté l’épilogue) consiste en un long flashback. Outre que le procédé est éculé, il n’apporte rien d’intéressant. En effet, nous savons d’emblée que, contrairement à ses compagnons d’infortune, Marguerite ne finira pas ses jours sur l’île et retournera en France. Quant au procès en sorcellerie, il apparaît comme un prétexte assez faible.

Un trio de circonstances

La suite du film suit l’ordre chronologique des événements selon le point de vue de Marguerite. Cosigné Micha Wald, Agnès Caffin, Olivier Meys et Samuel Malhoure, le scénario s’inspire essentiellement de la façon dont Marguerite de Navarre raconte l’histoire dans l’Heptaméron (1558). D’autres sources évoquent la vie de Marguerite, ce qui nous vaut des incertitudes sur ce qui s’est vraiment passé sur l’île et sur les conditions exactes du retour de Marguerite en France. Le choix de Micha Wald, qui assure la réalisation, est de se concentrer sur les relations du trio Marguerite-Thomas-Damienne et leur difficile cohabitation sur l’île. Ici, Marguerite fait la connaissance de Thomas d’Artois dans la diligence qui la conduit vers La Rochelle (accompagnée de sa servante Damienne, qui lui sert mollement de chaperon) où elle doit embarquer à bord d’une caravelle pour rejoindre le Canada, alors sous domination française, afin d’y épouser le vice-roi. Sur la plage de La Rochelle, Thomas, qui se comporte en protecteur improvisé, la séduit et lui propose le mariage. Mais les dés sont jetés, ils embarquent sous les ordres de l’oncle de Marguerite, Jean-François de Roberval (Patrick Descamps). Lors de la traversée, celui-ci découvre que Marguerite est enceinte. Malgré le scandale, monsieur de Roberval décide de l’épargner mais la condamne à débarquer. Magnanime, il lui laisse sa servante Damienne (Candice Bouchet) pour lui tenir compagnie sur un îlot désert. Enfin un peu chevaleresque, Thomas d’Artois s’avise, maladroitement, de défendre Marguerite. Il y gagne… de rester lui aussi sur l’île. Le trio devra donc se débrouiller avec quelques caisses de vivres et de matériel ainsi que l’arquebuse en possession de Thomas.

L’île de la demoiselle

L’essentiel du film nous montre Marguerite, Damienne et Thomas tenter de s’organiser pour survivre dans ce lieu inhospitalier. Appelée initialement l’île des démons, le lieu inspire aux femmes une vraie crainte en rapport avec ce nom. Mais cette crainte fait rapidement place à celle que Thomas leur inspire. En effet, celui-ci apporte une folle volonté d’appropriation, des terres comme de Marguerite. Pour les terres, il se comporte en propriétaire auto-déclaré. Pour Marguerite, ce sera une autre paire de manches, celle-ci faisant preuve d’un caractère étonnamment fort. Le plus intéressant finalement s’avère le rapport aux croyances religieuses. Le trio compte (à tort) sur le passage du navigateur et explorateur Jacques Cartier lors de son retour en France. Malin, Thomas profite de cette cruelle déception pour proposer un marché à Marguerite. Il espère ainsi obtenir ce qu’il veut d’elle. Mais ce serait trop simple…

À retenir

L’intérêt de l’histoire pourrait être historique, puisqu’on apprend quasiment d’emblée que le film s’inspire d’une histoire vraie et que l’action se passe entre 1542 (année où Marguerite embarque à destination du Canada) et 1545 (année où elle se trouve accusée de sorcellerie). Avec son budget somme toute assez modeste, le film se contente de situations intimistes. On ne s’en plaindra pas, car il fait la part belle aux interactions entre ses personnages principaux et l’île. L’aspect survie n’est qu’un pan du scénario, celui-ci laissant une belle part à l’aspect psychologique qui s’avère relativement complexe, entre une jeune femme de bonne famille, une servante et un homme qui tente de faire la loi par la force face à deux femmes. Si de nombreuses péripéties sonnent comme des échos à Robinson Crusoé (Daniel Defoe – 1719), la grossesse de Marguerite, avec les incertitudes qu’elle apporte, nous vaut une véritable originalité. Il est aussi question à un moment du devoir conjugal, expression qui fait réagir alors qu’elle vient d’être retirée (28 janvier 2026) de la Constitution française. Le film ne cherche pas la belle image gratuite, puisque de nombreux plans sont filmés, semble-t-il, en lumière naturelle, ce qui donne un aspect véridique mais une image souvent sombre, autant que l’histoire présentée. Le casting évite également tout tape-à-l’œil, ce qui n’empêche pas Salomé Dewaels d’assumer son rang (mieux que Louis Peres, selon notre ressenti). Le rôle d’Alexandra Lamy est vraiment secondaire. Finalement, la meilleure surprise s’avère Candice Bouchet dans le rôle de Damienne.

L’île de la Demoiselle : bande-annonce

L’île de la Demoiselle : fiche technique

Réalisateur : Micha Wald
Scénaristes : Micha Wald, Agnès Caffin, Olivier Meys et Samuel Malhoure
Sortie française : le 25 mars 2026 – 1h41
Production : Stenola Productions et KG Productions en coproduction avec Czar Film
Musique originale : Catherine Graindorge, Elie Rabonovitch et Hildur Guðnadóttir
Directeur de la photographie : Joachim Philippe S.B.C.
Costumes : Tzigane de Braconier
Distribution France : The Jokers Films

Avec :
Salomé Dewaels : Marguerite de la Rocque
Louis Peres : Thomas d’Artois
Candice Bouchet : Damienne
Marguerite de Navarre : Alexandra Lamy
Patrick Descamps : Jean-François de Roberval
Alexandre Gavras : François 1er

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.