« Les Hautes Herbes » : le sang, la faute, l’espoir

Dans Les Hautes Herbes, Grun et Laurine Clin déploient une fable de fantasy rude et méditative, où un père marqué par la violence de son peuple tente d’élever son fils loin des hommes. Entre cosmogonie archaïque, nature indomptable et quête d’un peuple mythique, l’album explore la possibilité fragile d’échapper à son héritage.

Un grand esprit, Kholo, a façonné la terre et la vie, insufflant à chaque élément de quoi remplir une fonction. De cette création ont surgi différentes espèces, chacune dotée de spécificités contribuant à l’équilibre du monde. Mais un épisode singulier a toutefois bouleversé cet ordre : une créature sortie des eaux est divisée, et chaque fragment, animé par le souffle d’un peuple, a donné naissance aux hommes. Ainsi apparaissent plusieurs lignées humaines, chacune héritière d’une part du mystère originel.

Cette cosmogonie ouvre l’album mais irrigue surtout toute l’histoire. Car parmi les peuples issus de ce partage primordial se trouve une lignée maudite : les Ichoromes. Leur sang est noir, leur réputation terrible et leur destinée, irrémédiablement condamnée. Ils ne peuvent engendrer que des fils. Pour survivre, ils enlèvent des femmes aux autres tribus. Ce qui ne fait que les marginaliser davantage.

C’est dans l’ombre de cette malédiction que vivent les deux protagonistes du récit. Le père est un homme massif, marqué par un passé dont il parle peu. Autrefois membre des Ichoromes, il a rompu avec les siens pour sauver une captive – celle qui deviendra la mère de son fils. Le geste s’avère pourtant plus ambigu lorsqu’il est raconté de l’autre côté du récit : en fuyant avec une seule femme, il a laissé derrière lui d’autres prisonnières livrées à la brutalité de son peuple… 

Les Hautes Herbes avance à hauteur d’homme, entre confidences, souvenirs et rencontres dangereuses. La violence du monde y est omniprésente : nature hostile, tribus méfiantes, foule prête à lyncher celui qu’elle considère comme un monstre. Mais à cette brutalité répondent des paysages à contempler, qui occupent une place essentielle dans l’album : plaines battues par le vent, forêts anciennes, rivières solitaires… Le père et le fils y vivent en hôtes, chassant seulement pour se nourrir, laissant le moins de traces possible. 

Mais au-delà de la survie quotidienne, une quête guide les deux voyageurs : trouver le peuple cibète. Selon la légende, ces hommes sages vivent à l’écart du monde, attentifs à l’équilibre du vivant. Peut-être sont-ils la seule société capable d’accueillir un enfant né du sang noir. La question, évidemment, est de savoir s’ils existent réellement.

Les auteurs articulent plusieurs interrogations qui conditionnent l’expérience de lecture. Peut-on échapper à son origine ? Un homme peut-il rompre avec la violence de son peuple ? Et un enfant peut-il inventer une autre voie que celle que son sang semble lui imposer ?

Grun et Laurine Clin construisent une fable âpre, prise dans un équilibre délicat entre dureté et espérance. Le passé y pèse lourd, les fautes ne s’effacent pas, mais il demeure possible de transmettre autre chose que la haine. C’est peut-être là le cheminement central mis en vignettes : celui qui mène vers un monde un peu moins cruel.

Les Hautes Herbes, Grun et Laurine Clin
Daniel Maghen, 11 mars 2026, 112 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Le Cri des gardes : Combat de théâtre et de cinéma

Le nouveau film de Claire Denis, "Le Cri des gardes", avec Isaac de Bankolé et Matt Dillon, adapté de la pièce de Bernard-Marie Koltès, "Combat de nègre et de chiens", avait tous les atouts pour plaire. Mais nous restons à la porte, froids et déçus. Faut-il en accuser un texte trop théâtral ? Ce qui est sûr, c'est que quelque chose, ici, n'a pas su s'incarner.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Garde » : ce que soigner veut dire

À travers un trait simple et des mots d’une précision désarmante, "La Garde" racontent un système de santé en tension permanente. Entre conquêtes passées et fragilités présentes, c’est toute une vision du soin qui se dévoile.

« Jusqu’à la nuit tombée » : les strates du deuil

Dans les plis du temps, entre deux fractures intimes, "Jusqu’à la nuit tombée" explore les états d'âme d’un homme qui cherche à comprendre et à réparer, quitte à s’égarer.

« Les Voyageurs de la Porte dorée » : quand la mémoire se raconte à hauteur d’adolescence

Dans "Les Voyageurs de la Porte Dorée", paru aux éditions Delcourt, Flore Talamon et Bruno Loth inventent un dispositif narratif aussi simple qu’efficace : faire parler les objets pour redonner chair à l’histoire des migrations. Une traversée sensible, entre transmission et introspection, où le passé s’invite dans le présent avec une étonnante justesse.