« Amityville » : derrière l’horreur, le savoir-faire

La collection « Analyse filmique » des éditions LettMotif, qui a déjà effeuillé des œuvres emblématiques telles que Barton Fink et La Nuit du chasseur, nous offre aujourd’hui une nouvelle démonstration d’érudition cinématographique, avec Amityville, signé par Frédéric Zamochnikoff. Véritable invitation à plonger dans les méandres de l’horreur filmique, l’ouvrage s’apparente à un voyage à étapes au cœur de la maison hantée la plus célèbre du cinéma.

C’est avec une approche minutieuse et un souci du détail quasi chirurgical que Zamochnikoff se penche sur le film Amityville de Stuart Rosenberg, dévoilant sa structure visuelle et narrative par une analyse exhaustive, plan par plan. Au fil des pages, l’auteur décortique l’œuvre à l’aide de quelque 1200 photogrammes, déroulant ainsi un véritable storyboard qui permet de mieux comprendre comment le cinéaste a su échafauder une angoisse à la fois sourde et omniprésente, indexée à la gestion de l’espace et de l’image.

L’étude de Zamochnikoff est éloquente. Chaque mouvement de caméra, chaque valeur de plan, chaque détail du cadre fait sens et est mis au service de l’intrigue, voire de l’horreur. Le lecteur est guidé à travers les couloirs obscurs d’une demeure maléfique ; il voit se mettre à nu les mécanismes de mise en scène permettant à la maison d’enserrer, parfois littéralement, les personnages, et de devenir peu à peu une entité à part entière, un protagoniste malveillant se jouant volontiers des codes du film d’épouvante. C’est d’ailleurs l’un des points centraux mis en lumière par Frédéric Zamochnikoff : dans Amityville, le mal est anesthésié ou activé selon le bon vouloir de Stuart Rosenberg, trompant régulièrement les attentes des spectateurs.

D’une grande rigueur analytique, l’ouvrage se penche tour à tour sur le « regard » de la maison, formé par des fenêtres semblables à des yeux, sur la manière dont les personnages s’inscrivent dans l’espace et l’image, sur ces plans emblématiques, dont ceux, rapprochés, des mouches, érigées en messagères du mal qui habite les lieux, révélatrices de l’oppression exercée sur les hôtes – et le prêtre dans le cas présent. Frédéric Zamochnikoff observe minutieusement comment Stuart Rosenberg orchestre les déplacements de ses protagonistes, la manière dont il accentue leur vulnérabilité, la mise en scène d’un mal qui tapisse les lieux et assaille ceux qui les habitent. Parfois, ces protagonistes, représentés en taille réduite, rejetés à la marge d’un plan, apparaissent diminués, presque écrasés par la masse imposante de la demeure, reflétant ainsi leur impuissance face à la menace environnante.

Amityville permet aussi de prendre langue avec les thématiques de la famille, la culpabilité et la folie, autant de notions savamment exploitées pour augmenter la tension et l’effroi. C’est peut-être là que se situe le vrai pouvoir du cinéma : dans la génération d’émotions rendues aussi vives que crédibles. En ce sens, ce que l’auteur se propose de déconstruire, c’est le malaise et l’angoisse ressentis par le spectateur, en verbalisant les moyens par lesquels Stuart Rosenberg les a conditionnés. Le livre nous fait revivre l’expérience terrifiante des Lutz. Il fait état des subversions des codes et des clichés de genre et dévoile toutes les subtilités permettant de maintenir le public en alerte : les points de vue adoptés, les cadres additionnels investissant le cadre et se surajoutant à lui, le champ/contrechamp, les constructions symétriques, les changements de perspective…

L’analyse est fine, l’approche méticuleuse, et le piège de la surinterprétation déjoué par l’évidence de la démonstration. L’entreprise de Frédéric Zamochnikoff donne lieu à une réhabilitation, ou à tout le moins à une redécouverte, d’un long métrage quelque peu oublié.

Amityville, Frédéric Zamochnikoff
LettMotif, mai 2023, 356 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Faire la peau : le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n'était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un récit-réquisitoire incandescent sur le couple mère-fille, où l'écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l'inacceptable : la complaisance d'une lignée de mères dans la violence systémique qu'elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d'une aliénation et vivre enfin libre ?

« L’Âge des inutiles » : et si le ver était dans le fruit ?

Dans "L’Âge des inutiles", David Da Silva croise Donald Trump, la Silicon Valley, l’intelligence artificielle et le cinéma pour poser une question simple mais inquiétante : et si le progrès que nous célébrons préparait déjà notre propre déclassement ? Non pas la grande apocalypse mécanique promise par la science-fiction, mais quelque chose de plus discret et rationnel : un monde où l’humain deviendrait peu à peu l’élément le moins rentable du système.

Viser juste : le premier livre d’Adèle Haenel

Le livre de l'actrice et militante Adèle Haenel "Viser juste" est sorti le 21 août 2026. Véritable enquête littéraire (alternant théâtre, script, essai, récit et analyse), le livre ne se contente pas de raconter, mais propose de penser autrement, de décortiquer le langage pour sortir du récit créé par les dominants, comme au cinéma quand c'est le réalisateur seul qui est tout-puissant, invisibilisant tout le travail collectif. L'écriture de "Viser juste" est aussi travaillée qu'incisive, elle nous plonge au cœur du sujet sans baisser les yeux. Adèle ne se contente pas de témoigner, mais analyse le système qui a rendu possible, et rend encore possible, l'agression dont elle a été victime enfant.